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2015, année choc pour l`Allemagne

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2015, année choc pour l’Allemagne
Le Monde.fr | 24.12.2015 à 11h34 | Par
Géraldine Schwarz
Quand j’étais petite fille, l’instituteur de ma classe de primaire avait
montré un film sur la première guerre mondiale qu’il avait conclu
par un cri de gloire : « Hourra ! On les a eus, ces sales
boches. » Tous les élèves avaient repris son « hourra » en cœur et
brandi les bras en signe de victoire. Sauf moi, née de l’union d’une
mère française et d’un père allemand. J’avais 8 ans et après cela j’ai
arrêté de parler allemand avec mon père, pendant six ans.
Il y a trois semaines, lorsque le Front national a gagné le premier
tour des élections dans six régions de France avec un score
historique de 27,73 % au niveau national, des amis français m’ont
écrit que si leur pays continuait de s’enliser dans l’extrême droite, ils
envisageaient sérieusement de venir s’installer à Berlin, où je vis
depuis l’an 2000. Des réfugiés politiques français à Berlin…
l’histoire nous joue de sacrés tours. Il y a quatre-vingts ans, dans les
années trente, ce sont des Allemands persécutés par les nazis qui
étaient venus se réfugier en France, juste avant que le pays ne
collabore avec le Reich : des écrivains prestigieux comme Erika,
Klaus et Heinrich Mann, Alfred Döblin, Lion Feuchtwanger, Anna
Seghers, le poète Hans Sahl ou encore le brillant philosophe Walter
Benjamin.
Le défi de la montée du populisme
Aujourd’hui, je suis fière que mon pays, l’Allemagne, soit l’un des
rares en Europe à avoir résisté à la montée foudroyante des partis
populistes dans les résultats électoraux ces dernières années. Depuis
que j’ai commencé à observer la politique allemande, il y a quinze
ans, j’ai vu ce type de formations naître, enregistrer quelques succès
sporadiques au niveau local, puis s’essouffler sans avoir le temps
d’exister sur la scène fédérale. Leur difficulté tient à la forte
conscience qu’ont les Allemands des horreurs qu’a engendrées
l’élection par le peuple en 1933 du parti nazi d’Adolf Hitler. Un
message rédhibitoire que relaient sans relâche, depuis des
décennies, les écoles, les intellectuels, les politiques, les artistes et
les multiples cérémonies commémoratives. Un autre rempart à la
contamination démagogique est le refus des partis politiques
traditionnels de puiser dans les thématiques populistes pour
grignoter des électeurs aux extrêmes de la droite et de la gauche.
Pourtant, et je n’ose le dire à mes amis français, cette exception
allemande pourrait à son tour se fissurer. « Un nouveau mouvement
de droite populiste est en train de se former et progresse très vite
nourri par l’afflux de réfugiés, dont un million a rejoint l’Allemagne
en 2015 », m’a expliqué Melanie Amann, une journaliste qui a
longuement enquêté sur ce sujet pour le magazine Der Spiegel. Un
énorme malaise a soudain émergé d’une partie de la population, une
hargne contre tout : les étrangers, la chancelière Angela Merkel, les
politiciens de tous bords, les médias.
“CE QUI ME DONNE VRAIMENT LA NAUSÉE, C’EST CETTE
PETITE MINORITÉ D’EXTRÊME DROITE D’UNE VIOLENCE
INOUÏE, QUI À ELLE SEULE PARVIENT À JETER LE VOILE DU
DOUTE SUR NOTRE BELLE DÉMOCRATIE ALLEMANDE
ARRACHÉE À L’HISTOIRE À FORCE DE VOLONTÉ.”
Un des points de ralliement est le mouvement Pegida, qui appelle
régulièrement à manifester contre « l’islamisation de l’Occident »,
en particulier dans des villes de l’Est comme Dresde où ils sont des
milliers chaque lundi à crier leur rage. Mais ils se retrouvent aussi
sur des places de marché, dans des cafés et sur Internet. « Le
problème, souligne Melanie Amann, c’est qu’on n’a plus affaire à
des laissés-pour-compte, des néonazis, mais à un mélange de droite
radicale, d’extrême gauche et de bourgeois issus de la classe
moyenne qui rejettent tout en bloc et s’aliènent notre société et nos
institutions. » Celui qui bénéficie le plus de cette évolution est
Alternative für Deutschland (AfD), un parti populiste de droite créé
en 2013 qui, depuis l’été, a grimpé de 3 % à 8 % dans les intentions
de vote.
A l’étranger, on a tendance à confondre l’Allemagne et sa
chancelière Angela Merkel, qui incarne ce mélange assez inédit de
compétence et d’autorité morale et dont la capacité à défendre à la
fois l’économie et la démocratie inspire une grande confiance. Mais
en réalité, combien d’Allemagne y a-t-il dans Merkel et combien de
Merkel y a-t-il dans l’Allemagne ?
Mais ce qui me donne vraiment la nausée, c’est cette petite minorité
d’extrême droite d’une violence inouïe, qui à elle seule parvient à
jeter le voile du doute sur notre belle démocratie allemande arrachée
à l’histoire à force de volonté. Ils polluent les forums, les blogs et les
courriers des lecteurs, avec des commentaires ignobles contre les
réfugiés et les musulmans, appelant à « frapper ce bétail qui
couine » ou même à« exterminer cette populace inutile pour la
société ».
Voir notre grand format multimédia : A Dresde sur les pas de
Pegida
La violence xénophobe a explosé ces derniers mois, avec plus de
1 700 délits d’extrême droite enregistrés au mois d’octobre, dont des
passages à tabac d’étrangers et des incendies criminels contre des
foyers de réfugiés qui abritent de nombreux enfants. Le ministre
allemand de l’intérieur, Thomas de Maizière, a qualifié la situation
d’« effroyable » et a parlé de « honte pour l’Allemagne ». Il a appelé
la population à se mobiliser pour empêcher que « la xénophobie et
l’extrême droite n’atteignent le cœur de notre société ». Les titres de
la presse sont angoissants : « Notre Allemagne obscure », « Est-ce
encore notre pays ? ».
L’ambiance ici contraste avec la foi que mes amis français ont dans
la stabilité politique en Allemagne, en accord avec une image
largement répandue dans le monde. A l’étranger, on a tendance à
confondre l’Allemagne et sa chancelière Angela Merkel, qui incarne
ce mélange assez inédit de compétence et d’autorité morale et dont
la capacité à défendre à la fois l’économie et la démocratie inspire
une grande confiance. Mais en réalité, combien d’Allemagne y a-t-il
dans Merkel et combien de Merkel y a-t-il dans l’Allemagne ?
Deux couvertures de journaux, l’un étranger, l’autre allemand,
illustrent à merveille cette dichotomie à mon sens. Au moment où le
magazine américain Time élisait Angela Merkel « personnalité de
l’année », et l’auréolait du titre de « chancelière du monde libre », la
félicitant de sa gestion de la crise des réfugiés, Der Spiegel titrait en
« une » « La nation dérangée », illustrant son propos d’un large
drapeau allemand penchant vers la droite, à l’intérieur duquel des
silhouettes semblent glisser sur une mauvaise pente…
« L’Allemagne perd-elle son équilibre ? » s’alarme le magazine.
Le thriller du « Grexit »
La décision d’Angela Merkel d’ouvrir les portes de l’Allemagne à des
milliers de réfugiés bloqués en Hongrie en septembre et son refus
tenace de fixer un plafond annuel au nombre de réfugiés que son
pays est prêt à accueillir ont largement contribué à cette évolution
populiste. Mais pas seulement. Cette crise intervient à la fin d’une
année déjà lourde en remises en question identitaires pour nous, les
Allemands. Même la chancelière a admis lors du congrès de son
parti, la CDU : « Je n’ai jamais vécu une année comme 2015. » A
commencer par notre rôle dans la crise grecque.
image: http://s2.lemde.fr/image/2015/12/24/534x0/4837723_3_9cd3_l-allemagne-a-approuve-en-aout2015-un_27bc8b54e94da9fdac9921045b9f495b.jpg
Un certain nombre d’Allemands, de gauche surtout, se sont
inquiétés que leur pays puisse donner l’impression de vouloir
dominer l’Europe, ce qui détruirait le « long travail réalisé pour
obtenir la confiance de l’Europe » depuis la guerre, comme l’a écrit
l’ancien ministre des affaires étrangères Joschka Fischer.
Néanmoins, plus de 60 % de la population a soutenu la ligne dure
du ministre des finances, Wolfgang Schäuble, au motif couramment
évoqué dans le quotidien Bild qu’« après s’être serré la ceinture
sous le chancelier Schröder pour restaurer la compétitivité et avoir
des finances saines, les Allemands trouvent injuste de devoir payer
pour sauver les Grecs endettés et corrompus ».
Lire aussi : La nuit où la zone euro a évité le « Grexit »
Malgré cette fermeté apparente, un certain malaise a traversé notre
société à ce moment-là : elle qui avait pris l’habitude d’avoir le beau
rôle sur la scène internationale s’est soudain retrouvée sous le feu
des critiques pour son « égoïsme » et ses « tendances
impérialistes ». Puis, à peine un accord avait-il été trouvé avec la
Grèce durant l’été, permettant aux Allemands de se distancier de
cette figure de « bad cop », que survint un choc bien plus violent qui
allait ébranler l’un des piliers de notre confiance nationale.
Le scandale Volkswagen, un trauma national
En septembre, Volkswagen (VW), l’un des mythes fondateurs de la
puissance de l’industrie allemande, s’est brisé : le constructeur
automobile a reconnu avoir équipé ses modèles diesel d’un logiciel
capable de tromper les tests de mesure antipollution des autorités
américaines. Au moins 11 millions de véhicules dans le monde sont
concernés par ce dépassement considérable des normes d’émission
de dioxyde d’azote, un gaz toxique provoquant de graves maladies
respiratoires. Il faut réaliser l’étendue du prestige que l’industrie
automobile confère à l’Allemagne dans le monde pour comprendre à
quel point ce scandale a bouleversé notre société.
Lire aussi : Six clés pour comprendre le scandale qui
secoue Volkswagen
Très tôt, j’ai baigné dans l’univers de l’une des entreprises
légendaires du secteur automobile allemand, où mon père passa
vingt-trois années de sa vie, en France puis au Brésil. Toute ma
famille a été profondément marquée par cette entreprise. Rouler en
puissante berline allemande donnait alors un tel statut à l’étranger
que les regards des gens changeaient dès qu’ils nous associaient à la
luxueuse voiture. La marque évoquait la puissance et l’infaillibilité,
et lorsqu’il arrivait que la voiture nous lâche sur le bord de la route
en vacances, parce qu’elle ne supportait pas la chaleur de l’Espagne
ou parce qu’elle était trop lourde pour des chemins boueux de
campagne, nous n’avions pas le droit de suggérer à mon père qu’elle
avait peut-être des failles.
“LA FRAUDE ET LES MENSONGES DE VOLKSWAGEN ONT
FISSURÉ LA CONFIANCE SOLIDE QUE NOUS AVIONS DANS
NOTRE MODÈLE ÉCONOMIQUE ET ENTREPRENEURIAL.”
Ainsi avons-nous appris à avoir une confiance aveugle dans la
voiture allemande comme dans une série de produits made in
Germany : l’électroménager parce que « les machines allemandes
sont plus fiables » ; l’ameublement parce que « c’est du solide » ; les
matelas « parce qu’ils sont plus durs » ; les couettes parce que « ça
n’existe pas encore en France »… Lorsque mon père fut nommé au
Brésil, le seul nom de sa société suffisait à ouvrir toutes les portes, à
avoir les meilleures tables dans les restaurants et à être aux
premières loges au Carnaval de Rio, à obtenir des autorisations
spéciales permettant d’éviter les files à l’aéroport ou encore à être
surclassé dans les avions. Un traitement de faveur courant dans la
plupart des pays d’Amérique du Sud, où la marque s’était implantée
après-guerre. C’était comme si, là-bas, le statut de dirigeant d’un
constructeur automobile allemand égalait celui d’ambassadeur des
Etats-Unis.
Les Allemands, qui tiraient de ce prestige automobile mondial un
sentiment presque viril de puissance, ont d’abord reçu une blessure
narcissique lorsqu’ils ont découvert que les diesels VW, une fois
forcés de mettre des filtres antiparticules comme leurs concurrents,
étaient réduits à l’état de veaux impuissants. Mais le choc est plus
profond : la fraude et les mensonges de Volkswagen ont fissuré la
confiance solide que nous avions dans notre modèle économique et
entrepreneurial.« Jusque-là, ceux qui trichaient, c’étaient les
autres, tels les Grecs ou ces vautours de la finance de New York et
de Londres qui ne savent rien produire à part des bulles qui ont
failli conduire le monde à sa perte », a ironisé
l’hebdomadaire Stern.
image: http://s2.lemde.fr/image/2015/12/24/534x0/4837726_6_effd_en-septembre-volkswagen-areconnu-avoir_d0abd87657a46d562cd6baca302ec900.jpg
Les Allemands ont réalisé que les chefs d’entreprise mégalomanes, à
l’image de certains PDG français gouvernant avec l’arrogance de
rois, existaient aussi de ce côté du Rhin. Avec son ambition
dévorante à vouloir absolument devenir le numéro un mondial
devant Toyota, le dirigeant déchu de VW, Martin Winterkorn, a fait
du tort à l’image pourtant réelle de l’entrepreneur allemand humble,
ancré dans son produit et son fief, peu sensible aux sirènes de la
gloire vaine et de l’argent facile.
Il fallut que le scandale frappe justement Volkswagen, ce modèle du
capitalisme rhénan censé concilier par la cogestion les intérêts des
entreprises, des salariés et de l’Etat en permettant à chacun de
contrôler l’autre pour endiguer les abus de pouvoir : le comité
d’entreprise y est particulièrement puissant, les syndicats siègent au
conseil de surveillance où ils participent aux décisions de
l’entreprise, et l’Etat régional de Basse-Saxe détient 20 % des
actions ainsi qu’un droit de veto. Si ce modèle a souvent fait la
preuve de son efficacité, « dans ce cas, cela n’a servi à
rien, souligne Der Spiegel. Car la protection des entreprises
automobiles nationales a quasiment valeur de raison d’Etat en
Allemagne, avec pour conséquence que les manageurs se sont
toujours sentis inattaquables. »
L’image de pays écolo écornée
Ce scandale des diesels ultra-polluants a ébranlé un autre pilier
sacré de notre société : la protection de l’environnement et du
climat, dont nous nous sentions à la fois les précurseurs et les
gardiens, encouragés par nos dirigeants à faire des sacrifices pour
économiser de l’énergie, trier les déchets et éviter des emballages
inutiles. Cette cause est l’un de nos combats préférés, elle est ancrée
dans nos modes de pensée, d’agir et de choisir. A dire vrai, je ne me
souviens pas avoir connu une autre Allemagne que celle des sacs en
lin qu’on emporte pour faire ses courses au supermarché où les sacs
en plastique sont payants, et celle des bouteilles consignées qui
s’accumulent dans le cagibi, tant il y a de produits vendus dans du
verre plutôt que du plastique jetable.
Mais je crois qu’un événement précis a accéléré le mouvement :
c’était en avril 1986, lorsqu’un réacteur de la centrale nucléaire de
Tchernobyl, en Ukraine, explosa, projetant dans l’atmosphère des
quantités considérables de radioéléments qui se répandirent sur
l’Europe. Tandis que dans la cantine de mon école en France, on
continuait à servir de la salade et des champignons en accord avec le
discours officiel affirmant que le nuage nucléaire avait
miraculeusement contourné l’Hexagone, le soir, ma tante allemande
nous appelait d’outre-Rhin pour transmettre les consignes
drastiques qui y avaient été édictées : éviter de rester dehors trop
longtemps et ne manger aucun fruit ni légume poussant à même la
terre… Cette franchise des politiques allemands en temps de crise
illustre par ailleurs la force du rapport de confiance que le peuple et
l’Etat ont progressivement construit depuis la guerre. L’inertie, voire
la complicité, des autorités dans l’affaire VW a quelque peu gâté ce
bel édifice.
Le cauchemar de l’affaire Beckenbauer
C’est alors qu’en plein traumatisme Volkswagen, la gangrène du
désenchantement a gagné le vénéré ballon rond : les Allemands
apprirent en octobre que la Fédération allemande de football (DFB)
avait acheté le Mondial 2006 pour qu’il se déroule en Allemagne, au
moyen d’une caisse noire destinée à corrompre des votants aux
dépens du candidat adverse, l’Afrique du Sud. Les tireurs de ficelles
n’étaient pas des personnages de l’ombre, inconnus du grand public,
mais vraisemblablement des figures populaires, comme le président
du DFB Wolfgang Niersbach, celui-là même qui aimait dénoncer
avec hauteur la corruption au sein de la FIFA. Mais le coup de poing
dans le cœur vint del’implication plus que probable du « Kaiser », le
légendaire joueur et entraîneur de football Franz Beckenbauer.
« Pays de menteurs et de tricheurs », écrivait l’hebdomadaire Der
Spiegel qui révéla l’affaire. « Peut-être est-il impossible de rester
propre au sein de la FIFA corrompue jusqu’à la moelle, et que, sans
corruption, l’Allemagne n’aurait peut-être jamais eu aucune
chance. L’exigence d’intégrité devrait rester la culture dominante
de l’Allemagne », écrit-il. Amer symbole que cette Coupe du monde
2006, qui fait désormais honte, en cette année où l’Allemagne
traverse une grave crise identitaire, alors qu’il y a presque dix ans,
au cours d’un splendide été enfiévré par le Mondial, il s’était produit
exactement l’inverse : soudain, l’Allemagne s’était mise à faire rêver.
image: http://s1.lemde.fr/image/2015/12/24/534x0/4837727_6_4bdb_franz-beckenbauer-a-dr-ici-en2006-avec_d8dac34dde3d0c763d166258ba62105e.jpg
C’est l’histoire d’un « Sommermärchen », un « conte de fées
estival », qui vit tout un peuple réaliser dans un même élan qu’il
avait de la chance d’être allemand. Une renaissance après un long
recueillement à purger les crimes abominables de nos ancêtres, ces
nazis qui léguèrent à leurs enfants et petits-enfants la honte
éternelle d’être allemand.
Des drapeaux noir-rouge-or fusèrent dans le ciel, sur les balcons, les
voitures et aux vitrines, ils parèrent les habits, les cheveux et la peau
des femmes, des hommes, des enfants et des vieux. Les heures de
match, dans le silence des rues de Berlin aussi désertes que les
coulisses d’un studio de cinéma abandonné, s’élevait soudain une
clameur immense, celle de centaines de milliers d’entre nous qui
avions interrompu nos activités pour acclamer en rangs serrés
devant les nombreux écrans notre équipe, la Mannschaft. Ces
images des Allemands ivres d’une joie patriote dénuée de violence
nationaliste et celles d’une équipe victorieuse, droite et dépourvue
d’arrogance, conquirent le monde entier.
L’Allemagne avait inventé un modèle valable dans tous les
domaines : l’alliage miraculeux du succès avec l’honnêteté et
l’humilité, dans le respect des valeurs humaines. Ce modèle gagna
en popularité en Europe, aux Etats-Unis et dans le monde, porté à
bout de bras par la chancelière Angela Merkel, fille de pasteur
protestant qui grandit sous la dictature d’Allemagne de l’Est. Au
capitalisme sauvage et sans scrupule, l’Allemagne opposait un
capitalisme social et moral ; aux détracteurs de la démocratie, elle
démontrait que puissance et justice ne s’excluent pas ; à
l’interventionnisme militarisé à l’américaine, elle répondait par
l’interventionnisme moral, en recevant le dalaï-lama à la
chancellerie malgré la menace de perdre des intérêts économiques
en Chine. Merkel se savait alors soutenue par son peuple, uni
derrière sa vision audacieuse et humaine de la politique.
A l’épreuve de la crise des migrants
C’est justement en misant sur la capacité des Allemands à relever les
défis de l’histoire qu’elle décida d’ouvrir les frontières aux réfugiés
en septembre. La première réaction fut bouleversante de générosité.
Une vague immense de solidarité balaya soudain l’indifférence
coupable de tant de pays européens face à la détresse de ceux
risquant tout pour avoir un petit bout de ce que nous avons. Mes
compatriotes amassés dans les gares pour accueillir les exilés par
des sourires, des cadeaux et des applaudissements m’émurent aux
larmes. Dans mon quartier berlinois de Kreuzberg, chaque matin je
passais devant un centre d’aide où la file des volontaires allemands
était si longue que le responsable dut en renvoyer, car ils
étaient « plus nombreux que les réfugiés à aider ».
Mes amis se sont mis à organiser des tournées en voiture pour
récupérer chez les uns et les autres tout ce qui pouvait être utile aux
Syriens. Des habitants, des responsables de clubs de danse, de
gymnases installèrent des lits dans leurs locaux et leurs
appartements, des professeurs se portèrent volontaires pour donner
des cours d’allemand, des chefs pour cuisiner. Les réseaux sociaux
débordaient de messages de soutien. L’Allemagne mobilisait ses
médecins, ses policiers, ses traducteurs, ses psychologues et tant
d’autres encore.
image: http://s2.lemde.fr/image/2015/12/24/534x0/4837725_6_a917_des-migrants-attendent-de-senregistrer-aupres_2095a32a35cc86254490a74b74d66a4c.jpg
Mais la panique commença à poindre quand, un matin, des
communes aux frontières se réveillèrent avec plus de réfugiés que
d’habitants dans leurs rues. Certaines localités arrivèrent au bout de
leurs capacités d’accueil, les fournisseurs d’équipement étaient en
rupture de stock, les volontaires épuisés. Et chaque jour, les réfugiés
continuaient d’affluer tandis que la chancelière refusait de freiner le
flux, estimant qu’« une fermeture [des frontières de l’Europe] est
une illusion au XXIe siècle, qui est celui de l’Internet ». Certes, la
frontière avec l’Autriche fut temporairement fermée à la miseptembre pour laisser aux Allemands le temps de s’organiser. Mais
rien n’a fait fléchir la détermination de la chancelière, pas même les
cris d’alarme des responsables politiques locaux et les menaces de
ses partenaires de coalition au gouvernement, le SPD et surtout la
CSU.
Finalement, les divergences politiques se sont atténuées et le
14 décembre, lors du congrès de la CDU, la magie Merkel a opéré à
nouveau : à l’issue de son discours combatif, le parterre de délégués
s’est levé comme un seul homme pour l’ovationner pendant dix
minutes.« Imaginez que dans dix ans, l’on regarde en arrière, a-telle lancé. (…)On dirait : leurs ancêtres ont eu des décennies de
patience et eux n’ont même pas pris quelques mois pour relever un
tel défi : la solidarité européenne et notre rôle dans le monde. »
“MERKEL EST DÉJÀ UNE HÉROÏNE DANS LE MONDE ARABE,
OÙ, SUR DES RÉSEAUX SOCIAUX CIRCULENT DES
MONTAGES PHOTO D’ELLE EN ANGE OU EN ÉVÊQUE
PORTANT UNE GRANDE CROIX AVEC LA LÉGENDE : ‘ALLEZ
CHEZ MERKEL, CAR ELLE EST JUSTE ET NE FAIT DE MAL À
PERSONNE’.”
Mais la CDU ce n’est pas le peuple… « Merkel surestime-t-elle les
Allemands ? » s’interroge l’hebdomadaire Die Zeit. La crise des
réfugiés est peut-être l’épreuve de trop, après une année harassante
pour le peuple allemand, propulsé dans la crise grecque et qui s’est
senti trompé dans sa confiance envers ses emblèmes nationaux.
Néanmoins, un Allemand sur deux continue de partager la vision de
la chancelière en estimant que le pays et l’Europe peuvent et doivent
intégrer beaucoup des réfugiés. Même s’ils se sentent délaissés par
leurs partenaires européens. « Nous devons utiliser cette chance
immense pour réconcilier les musulmans et l’Occident, écrit Die
Zeit. Là repose le noyau politique de la culture de l’accueil : la
manière dont nous traitons les Arabes ici va forger l’image qu’ils
ont de nous. » Et transmettre l’envie de démocratie là-bas. Merkel
est déjà une héroïne dans le monde arabe, où, sur des réseaux
sociaux, circulent des montages photo d’elle en ange ou en évêque
portant une grande croix avec la légende :« Allez chez Merkel, car
elle est juste et ne fait de mal à personne. »
Etrange contraste avec l’évolution de notre image à nous, les
Allemands, qui, d’irréprochables, sommes à nos yeux devenus un
peu banals en cette année 2015. « Un jour, l’image de l’Allemand
ignoble fut remplacée par celle de l’Allemand
irréprochable, conclut l’écrivain et journaliste Markus
Feldenkirchen. Désormais, une image réaliste semble émerger :
l’Allemagne n’est pas meilleure, mais pas pire que d’autres nations.
C’est un pays avec de grandes forces et toutes sortes de
faiblesses. »Paradoxalement, cette année de crises identitaires nous
permettra peut-être de renouer avec ce que nous étions en train de
perdre : l’humilité, et son corollaire, la tolérance.
Lire aussi : Allemands et fiers de l’être
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