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Chrétiens, ils ont choisi la médecine prénatale

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mardi 22 décembre 2015
19
Sciences&éthique
ÉTHIQUE Tiraillés entre leur pratique médicale et leur foi, des praticiens du diagnostic prénatal se retrouvent
chaque année pour partager leur expérience professionnelle, accompagnés par le cardinal Philippe Barbarin
Chrétiens,
ils ont choisi la médecine prénatale
ls sont une trentaine, assis les uns
en face des autres dans la grande
salle du Châtelard, un centre
spirituel jésuite situé à l’ouest de
Lyon. Des gynécologues obstétriciens, des pédiatres, des sagesfemmes, des échographistes, des
généticiens, des anesthésistes
venus de toute la France pour un week-end
de réflexion sur leurs pratiques médicales.
Tous travaillent en médecine prénatale,
leur vocation étant de prendre en charge
des pathologies fœtales découvertes dans
le cadre de suivi de grossesse ; et tous sont
chrétiens. Une fois par an, depuis une dizaine d’années, ces professionnels de santé
se retrouvent au Châtelard pour partager
leur expérience et se ressourcer, alors que
leur métier les expose aux plus grands dilemmes. Comment vivre leur foi, être fidèles
à leur engagement dans une pratique où
l’interruption médicale de grossesse (IMG)
est une issue possible ?
Au Châtelard, réunis autour du cardinal
Philippe Barbarin, archevêque de Lyon
– qui les accompagne depuis 2003 –, ces
soignants ne cherchent pas de réponses
toutes faites. En choisissant ce métier, ils
savent qu’ils doivent assumer une forme
de tiraillement. Le plus confortable, en
effet, serait de déserter les centres de diagnostic prénatal. Toutefois les enjeux
humains de cette médecine de l’enfant à
naître sont si importants qu’ils refusent
de s’y dérober.
Ce samedi de novembre, dans une atmosphère bienveillante, les histoires racontées à tour de rôle permettent de comprendre l’âpreté des situations. D’emblée,
les dilemmes autour de la trisomie 21
– pour laquelle un dépistage est organisé
et dont le diagnostic conduit en France à
un taux très élevé d’IMG – se font jour.
Dominique, échographiste, raconte ainsi
les dissensions vécues au sein de l’équipe.
« Nous venions de détecter un risque élevé
de trisomie chez le bébé d’une femme qui
ne voulait pas entendre parler d’avortement.
Et pourtant, des arguments en faveur de
l’interruption de grossesse étaient mis en
avant. Moi, je trouvais qu’il était important
d’écouter et d’accompagner cette maman
dans son choix », explique-t-elle. De son
côté, Hélène, gynécologue à ClermontFerrand, confie ne pas signer d’autorisation
d’IMG pour trisomie 21 sans que les parents aient pu prendre le temps de la ré-
ALICE S. / BSIP
I
Comment vivre sa foi en tant que médecin dans une pratique où l’interruption médicale de grossesse (IMG) est une issue possible ?
flexion. « Nous organisons un rendez-vous
systématique avec un pédiatre pour que les
couples concernés puissent échanger sur
cette anomalie chromosomique, poser des
questions, ce qui est recommandé par les
bonnes pratiques pour toute pathologie
fœtale. Cela ne les fait pas forcément changer d’avis, mais au moins ils se donnent un
peu de temps et s’approprient la décision »,
explique le médecin.
Tout est là, sans doute : ne pas imposer
son point de vue – la plupart des soignants
préfèrent d’ailleurs rester discrets sur leur
foi – mais porter une parole d’humanité,
respectueuse de chacun. « C’est vrai que
c’est très dur de voir un couple demander
une interruption de grossesse pour une agénésie (absence de formation d’un organe,
NDLR) de la main… On se dit qu’on ne
devrait pas arrêter la vie d’un enfant à naître
pour ça. Mais il faut accepter que certains
parents soient extrêmement perturbés psychologiquement par ce genre d’annonce,
qui crée une faille terrible », relève Hélène.
Ne pas penser à la place de l’autre, mais
plutôt être auprès de lui et s’assurer que sa
décision est vraiment éclairée.
Conscient de leur engagement sincère,
le cardinal Barbarin les encourage à être
« missionnaire » et à avoir confiance en
eux. « Tu es dans la main de Dieu, et c’est
là que tu peux être libre », dit-il à Aude, une
sage-femme qui se questionne, tout en
soulignant que le rôle d’un chrétien n’est
pas de fuir mais d’affronter les difficultés.
« Comment être dans une parole d’espérance face aux diagnostics les plus lourds ? »,
se demande toutefois Laurent, radiologue
à Lyon. À l’origine de ces rencontres du
Châtelard, « temps de respiration nécessaires
dans nos agendas chargés », il fait référence
aux enfants touchés par le polyhandicap
en raison d’atteintes gravissimes et irrémédiables au cerveau. Des enfants « Tu es dans la main
qui ne pourront ni
de Dieu, et c’est là
parler, ni marcher,
ni se tenir assis, et que tu peux être libre.
dont les capacités
cognitives seront extrêmement réduites…
Ici, l’ambivalence et les doutes peuvent se
dire. « Vous êtes déterminés à servir mais
vous buttez sur de grands mystères », le rassure l’archevêque de Lyon, en lui rappelant
qu’il a le droit de se montrer dépassé par
de tels dilemmes. Et de conclure, ppp
(Lire la suite page 20.)
»
20
Sciences&éthique
mardi 22 décembre 2015
T Chrétiens, ils ont choisi
la médecine prénatale
(Suite de la page 19.)
ppp « la meilleure façon d’être mission-
« Certains couples seraient
prêts à garder et à élever
leur enfant handicapé
mais ne se sentent pas
assez solides pour aller
à contre-courant. »
FREDERIK ASTIER/DIVERGENCE
naire, c’est la vôtre, en laissant Jésus, le Missionnaire, accomplir toute sa mission en
chacun de vous. C’est lui qui vous montrera
comment faire le maximum pour la vie. »
De fait, des chemins d’espérance s’ouvrent
à l’écoute du groupe. Cet après-midi-là,
Marie, pédiatre, rappelle l’importance de
poser des mots sur ce que vivent les futurs
parents. « Il faut certes leur dire tout ce que
l’on sait sur la gravité du handicap, sur les
opérations à venir, ne pas édulcorer les
choses. Mais je leur rappelle aussi que leur
enfant sera heureux parce qu’il sera aimé.
Et que je serai auprès d’eux, qu’ils ne seront
pas abandonnés. Alors, les perspectives peuvent changer », assure le médecin.
Dans la petite assemblée, on acquiesce.
Chacun a vécu une de ces situations dans
lesquelles l’humilité de l’équipe médicale,
l’attention et le temps accordés aux couples,
se sont avérés décisifs. Reste que ce n’est
pas toujours possible, dans une société où Diagnostic prénatal par imagerie médicale dans un laboratoire de l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul de Lille.
« le dépistage et l’IMG ne posent plus problème à grand monde », comme le souligne
une pédiatre généticienne. « Résister à cette
tendance, rappeler que le fœtus atteint est
d’abord un enfant et ne saurait être réduit
à son anomalie, tout cela demande une
énergie énorme », témoigne-t-elle. « Certains
couples seraient prêts à garder et à élever
leur enfant handicapé mais ne se sentent
pas assez solides pour aller à contre-courant,
Mais cela implique, explique le théo- cins, détaille le P. Saintôt. Ainsi un méremarque un autre médecin. Ils savent qu’ils
u e l l e p l a c e a c c o rd e r à l a
devront lutter dans un monde rétif au grand
conscience dans une décision logien, de tenir compte de la complexité decin peut-il refuser de pratiquer une
handicap. L’interruption de grossesse peut
médicale ? Le magistère de du réel, particulièrement pour les mé- interruption volontaire de grossesse, ou
alors apparaître comme une issue. »
l’Église catholique répond decins. « Le difficile est dans le tragique, encore une interruption médicale de grosÀ l’inverse, nombre de catholiques ne
d’abord de façon générale en invoquant
sesse sauf dans les cas d’urgence. Il peut
comprennent pas le choix de ces médecins
saint Thomas d’Aquin qui, le premier, a « Pour les médecins,
aussi refuser de participer à une stérilide pratiquer le diagnostic prénatal, les judéfini quelques critères d’une décision
sation volontaire ou à une recherche sur
geant coupables. « Cela dit, lorsque l’on
prise « en conscience ». « Thomas affirme comme pour tous,
les embryons. »
échange en profondeur, lorsque l’on parle
que lorsque la conscience propose quelque la question est de savoir
Plus largement, comment voir si une
des familles que nous suivons, la discussion
chose qui, après examen, est qualifié de si une véritable
décision a été prise en conscience ?
s’ouvre et l’intérêt d’un regard chrétien sur
vrai et de bon, la volonté serait mauvaise
« Pour les médecins, comme pour tous,
ces périphéries douloureuses de la vie vient
si elle ne se portait pas vers cette chose », interrogation concertée
la question est de savoir si une véritable
chasser les jugements trop hâtifs », observe
explique le jésuite Bruno Saintôt, res- a précédé la décision. »
interrogation concertée a précédé la déHélène, qui aime son métier et, au final, y
ponsable du département éthique biocision, répond le P. Bruno Saintôt. La
trouve toute sa place.
médicale du Centre Sèvres. Il faut donc résume-t-il. Tous les cas d’IMG ne sont décision en conscience exige l’examen
Cette année, elle a été particulièrement
impérativement suivre sa conscience. pas comparables : ce n’est pas la même raisonné de la situation, la confrontation
touchée par cette réflexion, exprimée par
Mais il faut aussi, selon saint Thomas, chose s’il s’agit d’un fœtus non viable à aux normes et exclut l’automatisme. »
l’un de leurs accompagnants le dimanche
éclairer cette conscience, car elle n’est la naissance, ou d’un fœtus à qui il
Le rôle du médecin est aussi d’aider
matin : « Il y a un écartèlement à vivre et à
pas infaillible. C’est pourquoi le Caté- manque simplement une main… »
son patient à avoir un jugement éclairé.
LA
SEMAINE
assumer, c’est un rempart contre la banachisme de l’Église catholique invite à
Quelle que soit la situation, le médecin « Il doit prendre en compte les souffrances
PROCHAINE
toujours « travailler à corriger la peut toujours utiliser sa clause de qui peuvent occulter l’analyse et la
lisation de l’interruption de grossesse. »
Encouragement pour ces soignants à être Le succès
conscience morale de ses erreurs (1) », et conscience, prévue par le droit français. recherche d’autres solutions. Dans les
du sansau plus près des couples éprouvés, et non
i n s i s t e s u r l a « f o r m a t i o n d e l a « La loi reconnaît plusieurs obstacles mo- situations de détresse qui suivent
gluten
pas « au-dessus d’eux ». Hélène a fait sienne
conscience ».
raux qui pourraient se poser aux méde- l’annonce d’un mauvais diagnostic, la
cette parole précieuse :
sidération
« Cet écartèlement
peut en effet
altérer le disnous aide à grandir
spirituellement, à ne
cernement des
de la grossesse.
Ils examinent en équipe
P Il existe en France
grâce à l’échographie
pas être enfermé dans
patients. Une
L’enfant peut être
les analyses issues du
49 centres
ou à des tests
le regret. » Ce didécision en
LE DIAGNOSTIC
DPN. Ces équipes sont
soigné in utero
pluridisciplinaires
génétiques
manche d’automne,
conscience rePRÉNATAL
obligatoirement
ou dès sa naissance.
de diagnostic
et biologiques.
elle est repartie du
quiert toujours
Le diagnostic prénatal
P Une surveillance
consultées lorsqu’un
Dans les cas les plus
prénatal, composés
Châtelard le cœur plus
du temps. »
(DPN) permet de détecter
médicale du fœtus
couple demande une
graves, une interruption
de gynécologues,
serein, avec le sentiLOUP BESMOND
certaines maladies
interruption de grossesse
peut alors être mise
de généticiens,
médicale de grossesse
ment d’être utile là où
DE SENNEVILLE
graves avant la naissance,
pour raisons médicales.
en place tout au long
d’échographistes, etc.
peut être envisagée.
elle est.
Dans ses textes, l’Eglise insiste sur la formation de la conscience
et sur le respect d’un délai de réflexion avant les décisions médicales
Le rôle de la conscience pour l’Eglise
Q
REPÈRES
MARINE LAMOUREUX
(1) § 1 793.
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