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48 - Université Paris Diderot

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Exil - Voyage
Ce thème choisi il y a quelques mois
est aujourd’hui particulièrement d’actualité...
JOURNAL DE L’UNIVERSITÉ OUVERTE PARIS 7
http://www.depaes.univ-paris-diderot.fr
Si Dante n’avait
L’EXIL SELON DANTE
pas vécu le deuil de
Béatrice ni connu
l’exil, son œuvre
n’aurait pas eu le
même visage...
par Jean-Pierre Ferrini
Enseignant à l’Université Ouverte
pages 1-3
L
’exil intérieur ;
Il n’y a pas
d’ailleurs où guérir
d’ici
page 4 -6
Le Japon par la
porte de la
maison de thé...
page 6 -7
L
es coups de
coeur de Pauline :
La leçon
d’allemand.
Siegfried Lenz
page 7-8
L
e musée de
l’Histoire de
l’immigration
page 8
D
eux
événements
majeurs
scandent la vie de Dante, la
mort de Béatrice en 1290, telle
qu’elle est relatée dans la Vita nuova,
et l’exil loin du doux sein de Florence
entre 1301 et 1302 (à cette époque,
avant la tardive unification de l’Italie au XIXème siècle, on se sentait en
exil non pas hors de l’Italie, mais de
sa «cité»). Ces deux événements sont
fondamentaux, fondateurs ; ils déterminent la construction de l’œuvre ;
sans eux, si Dante n’avait pas vécu le
deuil de Béatrice ni connu l’exil, son
œuvre n’aurait pas eu le même visage.
Ici, la fiction et la biographie sont étroitement imbriquées ; la biographie lie la
fiction à l’œuvre et la fiction, à la biographie ; on ne sait plus où est le vrai,
dans la fiction ou dans la biographie.
La famille de Dante appartenait vraisemblablement à la petite noblesse et
en cette fin de XIIIe siècle, lorsque
Dante nait à Florence dans les derniers
jours du mois de mai 1265, les rivalités
entre le Pape et l’Empereur (un empereur germanique) divisent l’Italie. D’un
côté, il y a les gibelins, les partisans de
l’Empereur, de l’autre les guelfes, les
partisans du Pape, qui vont se scinder
en deux clans, les guelfes noirs, défenseurs intransigeants des intérêts du
Pape, et les guelfes blancs, plus modérés, revendiquant leur indépendance,
l’indépendance de Florence vis-à-vis
de la Rome papale. Les guerres et les
alliances entre les cités italiennes sont
gouvernées par ces choix politiques.
Sienne et Arezzo par exemple combattent Florence parce qu’elles sont
gibelines et Florence, guelfe. En 1260,
à Montaperti, Sienne gagne contre
Florence et en 1289, Florence, à
Campaldino, contre Arezzo. Cette date,
1289, est une date charnière. Dante qui
a presque vingt-cinq ans a participé à
la bataille de Campaldino et l’année
suivante, Béatrice mourra ; deux événements, encore une fois, qui vont se
confondre et qui préfigurent l’exil futur. Il semble que le public et le privé,
l’intime et le social, l’individuel et le
collectif coïncident, que la mort de
Béatrice annonce un assombrissement
de Florence. Tant que les guelfes combattaient les gibelins, une même cause
les maintenait solidaires, mais quand le
danger gibelin fut écarté, Florence se
retrouva aux prises avec des querelles
intestines entre la noblesse, les aspirations démocratiques, l’essor de la bourgeoisie, entre noirs et blancs…
u départ, Dante est poète, il
échange des poèmes avec des
amis, dont Guido Cavalcanti,
son premier ami, invente le dolce stil
nuovo… La mort de Béatrice en 1290
marque un tournant, l’entrée dans la
selva oscura, la forêt obscure. Puis, en
1295, Dante décide de s’engager politiquement, de prendre part à la vie de
la cité. Sa conviction, qu’il défendra
jusqu’à sa mort, est que l’individu est
un être collectif, qu’il n’existe que s’il
se réalise collectivement. Mais l’idée
qu’il soutiendra, qui sera au cœur de
son engagement, en avance de plusieurs siècles, va lui coûter l’exil. Dès
le XIVème siècle, Dante croyait en la
séparation du religieux et du politique,
en la distinction du pouvoir temporel
et du pouvoir spirituel, l’un ne devant
pas subordonner l’autre. Une conception qui allait à l’encontre de l’ambition des papes, notamment Boniface
VIII (1294-1303) et Clément V (13051314). Le pape n’a pas à légiférer les
affaires publiques de la cité ; son rôle
est de guider le fidèle sur le chemin de
la béatitude par l’entremise de la foi
et de la théologie. En revanche, il est
nécessaire que la raison et la philosophie guident la politique de l’empereur
afin que règne la justice sur la terre.
De plus, cet empereur a pour vocation
l’universalité et pour représenter tous
les autres États, comme il ne doit en aucune façon privilégier sa nationalité, il
ne peut par conséquent diriger un État
particulier (un chef d’État ne saurait
prétendre aujourd’hui à ce poste). Il
s’agit d’un idéal, d’une utopie qui fait
de La Divine Comédie un poème théologico-politique. On retrouve le même
principe dans la théorie linguistique,
car le « vulgaire illustre », autrement
dit la langue italienne, la langue de La
Divine Comédie que Dante compare à
une panthère (pantheram) dont l’odeur
embaume partout et n’apparaît nulle
part (De vulgari eloquentia, I, 16),
représente tous les parlers de l’Italie,
parce qu’elle n’en représente aucun
particulièrement. « Quiconque croit
que son lieu de naissance est le plus
délicieux sous le soleil met sa propre
langue maternelle au-dessus de toutes
A
2
les autres. Mais pour nous dont la patrie est le monde comme la mer aux
poissons, pour nous qui avons bu l’eau
de l’Arno avant même de faire nos
dents et qui aimons Florence au point
de souffrir un injuste exil, nous ferons
pencher la balance de notre jugement
plutôt du côté de la raison que de celui
du sentiment » (I, 6).
Ces considérations sont indispensables
pour comprendre la nature de l’exil
chez Dante, pour le déromantiser.
L’intérêt collectif passe avant l’intérêt
individuel. Les causes de l’exil sont
plus importantes que les souffrances
qu’elles occasionnèrent. Dante qui
aimait, qui a aimé Florence, aimait
davantage encore la vérité ; les mots
qu’il a écrits au début du Convivio (le
traité philosophique) sont suffisamment poignants pour mesurer le prix
qu’il a dû payer. « Après qu’il eut plu
aux citoyens de Florence, très belle et
fameuse enfant de Rome, de me chasser hors de son doux sein (dans lequel
je naquis et fus élevé jusqu’au sommet de ma vie et dans lequel, avec son
agrément, je désire de tout cœur reposer mon âme lasse et achever le temps
qu’il m’est imparti) par toutes les régions où s’étend la langue italienne,
errant, comme un mendiant, je suis allé
montrant contre mon gré les blessures
reçues de la Fortune, qui sont souvent
injustement imputées à celui qui en
souffre. Vraiment, j’ai été un navire
sans voile et sans gouvernail, emporté
vers divers ports, rivages et estuaires
par le vent sec qu’exhale la douloureuse pauvreté » (I, 3).
E
n 1295, pour participer en tant
que noble au gouvernement de
la cité, Dante doit s’inscrire à
une corporation et choisit celle des
médecins et des apothicaires. Ensuite,
il va exercer diverses responsabilités
dans les « conseils » qui régissent la
commune de Florence et, favorable à la
politique modérée des guelfes blancs,
il va s’opposer de plus en plus violemment aux guelfes noirs. Du 15 juin au
15 août 1300, il est élu prieur de la ville
(c’est au cours de ce priorat que Dante
aurait été contraint de voter le bannissement de Guido Cavalcanti qui mourra cette même année en exil atteint de
la malaria). À l’automne 1301, il est
chargé d’une ambassade auprès du
pape à Rome afin d’infléchir sa volonté
hégémonique. Dante ne sait pas qu’il
quitte définitivement Florence. Alors
que Boniface VIII le retient prisonnier
à Rome, les noirs prennent le pouvoir
à Florence et le condamnent à une
amende de cinq mille florins, à deux
ans d’exil et à l’exclusion des offices
publics. Le 10 mars 1302, comme il ne
s’est pas présenté devant le tribunal, la
sentence est aggravée en condamnation
à mort. Le texte de l’acte est un des
rares documents de la vie de Dante qui
ait été conservé : si le coupable est pris,
s’il tombe au pouvoir de la commune,
il sera brûlé de telle façon qu’il meure
(igne comburatur sic quod moriatur).
À partir de cette date, les années d’exil
commencent pour Dante, vingt années
durant lesquelles l’œuvre s’écrira, le
De vulgari eloquentia, le Convivio,
l’Enfer, le Purgatoire, la Monarchie
(le traité politique sur la séparation des
deux pouvoirs) et le Paradis, parachevant La Divine Comédie ; vingt années
durant lesquelles Dante connaîtra peu
de répit, luttant avec obstination contre
le transfert de la papauté à Avignon en
1309 par Clément V et Philippe le Bel
ou espérant que Henri VII de Luxembourg (1275-1313) incarne ses rêves
d’empereur universel. En 1315, à un
ami florentin qui le pressait d’accepter
le décret en faveur des exilés moyennant une amende honorable, il répondit
plein de dédain que jamais il ne retournera à Florence par une telle voie. En
1321, comme Guido Calvalcanti, il
meurt de la malaria à Ravenne. Pourtant, malgré ces temps sombres qui
caractérisent son exil, Dante a initié la
Renaissance italienne, celle de Giotto
et bientôt de l’humanisme de Pétrarque,
une « renaissance » chrétienne de l’Antiquité, il faut bien l’avouer, qui finira
par perdre, reléguée dans les musées
ou les bibliothèques par la rationalité
du Monde moderne.
En situant l’action de La Divine Comédie pendant la semaine sainte de l’an
1300 (du jeudi 7 avril au jeudi 14 avril),
Dante use d’un artifice qui lui permet
de prédire un avenir qu’il connaît déjà.
Aussi, à plusieurs reprises, des personnages qu’il rencontre dans le royaume
des morts lui font entendre le sort qui
l’attend prochainement : en Enfer, Ciacco au chant VI, Farinata au chant X, Bruneto Latini au chant XV, Vanni Fucci au chant XXIV ; au Purgatoire, Corrado Malaspina au chant VIII, Oderisi da Gubbio au chant XI, Forese au chant XXIV. Au
Paradis, au chant VI, Dante s’identifie avec le destin de Romieu de Villeneuve, le
ministre d’un comte de Provence mort en 1245 qu’on accusa injustement d’avoir
dilapidé le trésor de son maître. « Pauvre et vieux, il partit ; et si le monde savait
le cœur qu’il eut, mendiant sa vie bouchée par bouchée, il le loue bien, mais il le
louerait mieux » (vv. 139-142).
Le chant en général qu’on cite pour illustrer l’exil de Dante est le chant XVII du
Paradis. Nous sommes dans le Ciel de Mars et Dante, le pèlerin Dante retrouve
son aïeul Cacciaguida qui naquit au début du XIIe siècle. Ensemble, ils ont une
longue conversation sur la décadence de Florence (La Divine Comédie regorge
d’invectives contre Florence que Dante n’hésite pas à traiter de pute). Il te faudra
partir, lui dit Cacciaguida.
Tu laisseras tout ce que tu aimes
le plus chèrement ; et c’est la flèche
que l’arc de l’exil décoche pour commencer.
Tu sentiras comme a saveur de sel
le pain d’autrui, et comme il est dur
à descendre et monter l’escalier d’autrui.
I
(vv. 55-60)
l avertit également Dante qu’il souffrira de la compagnie mauvaise et stupide
des autres exilés et qu’il sera réduit à faire un parti à lui seul. « Il sera beau
pour toi, alors, d’avoir fait un parti à toi seul », parte per te stesso (vv. 68-69).
Il lui prédit encore que le seigneur gibelin de Vérone, Cangrande della Scalla, à
qui le Paradis est dédié, lui offrira l’hospitalité. « N’envie pas, pourtant, tes concitoyens, car ta vie s’enfuture, s’infutura, au-delà du châtiment de leurs perfidies »
sont les dernières paroles de Cacciaguida (vv. 97-99). La réplique de Dante n’est
pas moins prophétique :
J’ai appris des choses qui, si je les redis,
auront pour beaucoup une saveur très âpre ;
et si je suis timide ami du vrai,
je crains de perdre la vie parmi ceux
qui nommeront “ancien” ce temps-ci.
(vv. 116-120)
Béatrice qui écoutait silencieuse Dante et Cacciaguida apporte en corolaire de
ce chant XVII du Paradis une conclusion qui justifie à elle seule l’exil de Dante,
l’exil selon Dante :
La conscience obscurcie
ou par sa faute ou par celle d’autrui
trouvera ta parole brutale.
Néanmoins, écartant tout mensonge,
porte au jour ta vision tout entière,
et laisse gratter là où est la gale.
Car ta voix, qui sera déplaisante
au premier goût, laissera ensuite,
une fois digérée, nourriture de vie.
(vv. 124-132) *
* Traduction de Jacqueline Risset.
nnn
3
Il n’y a pas d’ailleurs où guérir d’ici
Guillevic
L’ EXIL INTERIEUR
par Marie-Pierre Baudrier
Directrice Pédagogique de l’Université Ouverte
Exil. Du latin ex(s)ilium signifiant « séjour à l’étranger, séjour non volontaire,
comme lors d’un bannissement. Quant au verbe ex(s)ilere, il évoque un saut au
dehors. C’est en 1080 que le terme fait son apparition dans la langue française….
L’exil désigne donc une situation dans laquelle une personne est contrainte de
vivre en dehors de sa patrie ; par extension, il désigne également tout séjour en un
lieu qui n’est pas celui où l’on voudrait être. Le terme, on le voit, est dès son origine éminemment négatif et évoque toujours un état de contrainte, une violence
exercée à l’encontre de quelqu’un visant à l’éloigner de sa terre d’origine, et de
tout ce qui est pour lui son « chez lui ». L’exil figure donc, fondamentalement,
un mouvement qui va d’un « ici » vers un « là-bas » qui est en même temps un
« ailleurs », mouvement qui vide un « intérieur » de son contenu pour l’assigner
à exister à l’extérieur provoquant ainsi un sentiment très douloureux d’abandon,
d’arrachement à ce qui nous constitue, de perte de ses racines…
Parler alors d’ « exil intérieur » semble incompréhensible, de l’ordre d’un simple
oxymore, semblable à l’obscure clarté qui tombe des étoiles qu’évoque Corneille
dans Le Cid… Mais il est, sans doute, des clartés obscures, des lumières qui
voilent et opacifient comme il est des exils qui portent et déportent aux confins de
soi-même. Et c’est de ceux-ci que nous souhaiterions parler.
Deux présupposés nécessaires à la notion d’exil doivent d’abord être ici mis à
jour :
n Si l’exil est l’abandon contraint d’un « ici » au profit d’un « ailleurs », il
présuppose la référence implicite qui n’est autre qu’une croyance en un ici conçu
comme pôle stable, permanent, véritable ancrage d’un moi sans cesse exposé aux
vicissitudes du devenir, du changement et d’une multitude incessante d’expériences1. Mais cet « ici » existe-t-il vraiment ?
n L’exil se confond avec ce mouvement d’externalisation qui est vécu comme
menace d’une perte de soi, d’une perte de sa propre identité.
Comment comprendre, alors, que certaines formes d’exil s’alimentent d’un mouvement inverse, d’un mouvement qui, partant de l’extérieur, tenterait de nous ramener à l’intérieur - un intérieur, qui plus est, synonyme d’éloignement, d’étrangement à soi-même, de perte ?
Deux figures s’imposent, illustrant ce mouvement :
La folie c’est à dire l’aliénation au sens strict du terme qui conduit à se sentir
habité par quelque chose d’autre que soi même, dont on dépend et dont on subit
la puissance et les assauts. Expérience de l’altérité, où le soi altéré, ne se reconnaît
plus, et s’étrange aux autres ainsi qu’à lui-même en désertant parfois sa langue
devenue alors idiolecte, glossolalie. L’enfermement en soi que représenterait en
son extrême le cauchemardesque locked-in syndrom2 n’est-il pas de ce point de
vue un exil où c’est l’ailleurs qui est désormais interdit et qui de ce fait désastre
l’ici, le transforme en un désert stérile, une terre totalement inhospitalière, inhabitable ? Exil absolu en ce qu’il proscrit par avance toute possibilité de retour, car
il n’y a désormais plus rien vers lequel retourner.
L’expérience mystique entendue comme quête du divin qui – tous les mystiques
en témoignent- exige l’abolition d’une âme ou d’un soi. On trouve chez Maître
Eckart, théologien et mystique rhénan du XIIIème siècle, l’idée d’un anéantissement total et absolu de l’âme qui seul permet d’accueillir l’émanation divine…En
cela elle semble bien pouvoir s’accommoder de la métaphore de l’ exil intérieur.
Comment comprendre cette idée qui nous confronte à une double difficulté : celle
d’un retour impossible vers soi ; mais aussi, et paradoxalement, celle d’un enfermement intérieur qui revendique parfois la forme d’un anéantissement du soi ?
A cette question, l’on trouvera quelques éléments de réponse dans le magnifique
livre de Jean-Louis Chrétien, L’espace intérieur3 dont cet article n’est qu’une
4
invite à sa lecture !
Temporel de part en part, jamais
l’homme ne demeure ni vraiment ne
fait halte, et, qu’il le veuille ou non,
chemine incessamment (…)
Mais l’homme est tout aussi essentiellement et nécessairement l’être de la
demeure, qui s’approprie les lieux du
monde, les aménage ou y bâtit, opposant, fût-ce de façon seulement symbolique, et comme par une invisible ligne,
un dehors et un dedans….4
Jean-Louis Chrétien rappelle ici,
comme en résonnance avec la méditation heideggerienne, qu’être au monde,
c’est d’abord et avant toute chose habiter un lieu, circonscrire un espace permettant cette ligne des eaux qui sépare
un « dehors » d’un « dedans ». Tout au
long de son histoire et de son évolution,
l’Histoire humaine n’en finit pas de
bâtir des édifices matériels, architecturaux, symboliques et psychiques. Ainsi
chaque civilisation se dote-t-elle de
monuments - palais, temples, châteaux,
demeures, appartements, chambres et
cellules - qui sont autant de lieux de
clôture au moyen desquels l’humain
tente de se trouver et de se retrouver,
mais aussi peut se perdre.
Ces configurations spatiales autant que
psychiques constituent ce que, reprenant l’expression de Freud, l’auteur
appelle ici des topiques variables dans
l’histoire.
C’est ainsi que s’est forgée une topique
chrétienne au travers du travail accompli par les Pères de l’Eglise (essentiellement les gloses et commentaires des
textes composant le Nouveau Testament) plus particulièrement par ceux
qui animèrent le christianisme primitif
tels Clément d’Alexandrie (IInd siècle)
Origène (IIIème siècle) Eusèbe de Césarée (fin IIIème début IVème siècles) et
bien sûr Saint Augustin (IVème siècle).
Ce sont eux qui transformèrent profondément l’héritage platonicien et néoplatonicien, mais aussi stoïcien d’une
âme autonome, séparée du corps et
d’une autre nature en forteresse intérieure, non pas siège d’une volonté
infinie - thème stoïcien- mais lieu de
visitation du divin. Ce faisant, ils imposèrent peu à peu une cartographie de
l’intériorité, de l’intime, au centre desquelles se trouve le Cubiculum cordis,
soit la chambre du cœur qui deviendra chambre nuptiale dans la mystique,
3
3
sous l’influence pregnante du Cantique
des Cantiques, lieu secret, saint des
saints dans laquelle l’âme se retire dans
l’attente des noces mystiques.
Mais se pose alors la question suivante :
que trouve-t-on dans cet espace confiné
et retiré à l’extrême, pour que Dieu y
pénètre et s’y retire à son tour ? Pour
participer au mystère divin, l’âme ne
doit-elle pas renoncer à tout, comme à
elle-même ? Bien avant la Mystique
rhénane dont on reconnaîtra ici l’un
des grands thèmes particulièrement exploité dans l’œuvre d’un Maitre Eckart
par exemple5, le christianisme primitif
forge l’idée d’un exil permanent qui
est celui de la condition humaine tout
entière : le péché originel nous ayant
à tout jamais séparés de Dieu, nul lieu,
nulle temporalité ne sauraient jamais
nous accueillir. Nous sommes les descendants d’Adam et d’Eve, chassés
du paradis dans les circonstances que
l’on sait ! Dès lors c’est notre existence
terrestre qui est de l’ordre d’un bannissement perpétuel que rien ne saurait
lever.
Eternels exilés, nous le sommes triplement : dans le monde d’abord, dans
notre corps ensuite, mais aussi dans
notre âme : c’est cette troisième forme
d’exil que nous appelons « l’exil intérieur ».
L’exil dans le monde.
Le thème est connu, rebattu par la tradition judéo-chrétienne comme par la
tradition païenne hellénistique : les
religions messianiques imposent l’idée
d’un monde qui ne peut pas être le
«vrai» monde tant l’injustice, le malheur, et le mal y font rage ; le vrai
monde est ailleurs, dans un autre temps
qui viendra, annoncé par un Messie,
envoyé de Dieu. Platon, quant à lui, fait
du monde sensible un reflet du monde
intelligible, accessible à l’âme seule, et
seulement si celle-ci s’est «purifiée»
par la pratique de cet exercice spirituel
que l’on nomme « philosophie ».
L’exil dans le corps.
De la même façon ces traditions
s’accordent pour imposer l’idée d’un
corps « tombeau de l’âme ». Corruptible parce que matériel, encombré de
besoins et de désirs, concupiscent, le
corps détourne l’âme de ses préoccupations naturelles - la contemplation
- et lui impose sa loi. Dans un de ses
Sermons, Saint Augustin met en garde
contre le danger de la mors cubicularis, littéralement de la mort en chambre,
c’est à dire de la situation dans laquelle recourant à un quelconque vice, nous
sommes morts à nous-mêmes. De là l’idée d’un dressage du corps qui pourra
prendre l’aspect de tortures véritables infligées par la Règle de la vie monastique.
La « chambre du cœur » comme première figure de l’Espace intérieur représente
ce lieu qui accueille tous ceux qui veulent fuir la fureur du monde et la tyrannie
du désir , et qui tentent de substituer à la force centrifuge de ce dernier, la force
centripète du recueillement, de la méditation, de la prière. Il faut donc abandonner le corps, le traiter comme une dépouille afin de protéger l’âme de toute forme
de contamination. Mais l’âme elle-même contient les instruments de sa propre
destruction.
L’exil de l’âme .
Origène revient sur l’un des Psaumes6 qui profère cette parole énigmatique : c’est
dans l’image que chemine l’homme pour en retenir l’idée que par la pensée nous
vivons dans un monde de représentations ; ces représentations sont semblables
à des images qui marquent de leur empreinte la totalité de l’existence humaine.
Ainsi, nous pouvons avoir effectué une retraite du monde et de notre corps mais
garder au plus profond de notre âme, c’est à dire au sein même de la chambre du
cœur, des images mauvaises et nocives, qui, même si elles ont été « désactivées
», non suivies d’actes par exemple, nous empêchent de pouvoir recevoir Dieu. La
chambre intérieure peut conserver une souillure que ne trahirait aucune trace extérieure (dans ma personnalité, dans mon comportement) comme le célèbre portrait
de Dorian Gray qui trahit dans son altération la noirceur de l’âme de son modèle
à la jeunesse et à la beauté restées éclatantes…. Pire, elle peut renfermer l’image
de la faute sous forme de remords et de mauvaise conscience. Là, il n’y a plus
d’issue car la chambre du cœur, loin d’être un refuge est maintenant devenue une
salle de tortures et comme le note lui-même Saint Augustin, « où que l’homme
fuie, il s’emporte lui-même avec soi ». Nous voilà doublement exilés : du monde
dont il faut fuir les turpitudes ; et du lieu le plus intime du soi qui est lui-même
le foyer d’incendie. Voilà pourquoi un si grand nombre d’hommes choisissent la
fuite dans le mal comme seule issue possible à leur enfermement. Ils ne cherchent
pas à « nettoyer » la chambre intérieure ; ils ne comprennent pas que ce simple
désir est le signe que Dieu s’y trouve déjà, malgré tout et nous attend…. Du moins
est-ce ce qu’Augustin affirme et il faut suivre Jean-Louis Chrétien si l’on veut
découvrir ces architectures intérieures qui structurent toujours notre psyché.
Que pouvons-nous retenir
de ces quelques éléments hâtivement rassemblés ?
La première chose, sans doute la plus importante est que loin d’être une situation
exceptionnelle, accidentelle, l’exil est notre condition « ontologique ». Naître,
venir au monde, habiter cette terre, y travailler, s’y reproduire, mourir sont
autant d’exils qui nous arrachent à nous-mêmes. Mais ces arrachements, pour
violents qu’ils soient - la mort exclue, évidemment - sont autant d’occasions de
renaissances, de résiliences qui imposent des mutations, des transformations auxquelles, seuls, nous ne consentirions pas. Cet exil, comme condition ontologique
de notre existence, est ce qui nous condamne à ne pas être, mais seulement à être
en rapport avec, ce que Heidegger n’a cessé d’explorer dans son travail. On ne
s’étonnera donc pas de constater que la quasi totalité des héros fondateurs, tant
dans nos mythologies païennes, juives ou chrétiennes sont précisément des…
exilés : Adam et Eve, Moïse, Caïn, Ulysse pour ne citer ici que des figures familières à chacun. L’exil est le pré-requis à l’acte de fondation ; on ne peut fonder
qu’en délimitant, c’est à dire qu’en séparant un extérieur (que l’on déserte, que
l’on ignore, ou que l’on fuit) d’un intérieur (que l’on investit et que l’on habite).
La seconde chose est qu’une fois protégés de l’extérieur, nous ne sommes nullement à l’abri car il nous faut encore veiller à bâtir correctement cette intériorité
dont nous nous prévalons. Jamais donnée, toujours construite, sa construction est
complexe car il nous faut veiller à ne pas bâtir une chambre du cœur stérile dans
laquelle le moi imaginerait pouvoir se retrouver dans sa plénitude. La chambre
du cœur augustinienne est un lieu tout à fait singulier car il faut l’imaginer à la
peinture Aïcha Sebah
5
fois comme un espace clos et ouvert !
Les ouvertures sont ces passages qui
permettent à l’âme de rencontrer Dieu,
même de la façon la plus ténue, de
l’inviter au travers de la prière et de
l’oraison. Mais on peut mettre sous le
vocable de Dieu ce que l’on voudra !
L’idée forte ici est qu’un moi qui ne se
serait établi que sur lui même, qui se
penserait comme une forteresse intérieure inexpugnable se condamnerait à
la pire des tortures que l’on peut interpréter comme celle de l’identité pure.
Commentant saint Augustin, JeanLouis Chrétien écrit (p.72) :
Le japon
par la porte de la maison de thé
par Rita Leys
stagiaire à l’Université Ouverte
Ma propre chambre devient pour moimême inhabitable, et son intimité un
enfer, quand il n’y a en elle que moi,
car telle n’est pas sa destination.
L’exil intérieur désigne cette situation
où, prisonniers de l’illusion d’un moi/
substance, d’un moi tout puissant, pensant nous trouver enfin nous serions en
réalités perdus à nous mêmes, car oublieux de notre nécessité d’êtres- enrelation. J’emprunterai à Jean-Louis
Chrétien sa référence à Magritte (p.52)
et tout particulièrement celle de ce
tableau où le peintre a représenté une
porte sans murs ; une porte qui - absurdement ou merveilleusement - fait
passer d’un dehors au dehors, ou d’un
dedans au dedans !
Ce passage d’une intériorité vide,
d’une intériorité morte à une intériorité riche, offerte, vivante, pourrait se
figurer ainsi comme un passage d’un
dedans au dedans ; mais ceci livre un
autre passage : celui de la chambre du
cœur au temple de l’esprit…..
Sur ce sujet, on pourra se reporter à l’ouvrage
de V. Carreau. L’invention du moi. Paris 2010
2
Syndrome dit de « l’enfermement intérieur »
qui se marque par un état de pleine conscience
mais une impossibilité totale de mouvement et
de communication. Cette pathologie est souvent la suite d’un AVC.
3
Jean-Louis Chrétien, L’espace intérieur, Editions de Minuit, Paris 2014
4
Ibid, introduction, p.7
5
Maître Eckart dont la pensée irradie celle de
Marguerite Porete, (XIIIème siècle) grande mystique et béguine achevant sa vie sur les bûchers
de l’Inquisition pour avoir composé l’admirable
Miroir des âmes simples et anéanties…
6
Psaume 38. Origène, Homélies sur les Psaumes
36 à 38. Cité p.40 de l’ouvrage de J.L. Chrétien.
1
6
I
l y a certainement plusieurs portes pour accéder au pays du soleil levant. Celle
de la sagesse d’une préparation minutieuse, carte en main et cours d’histoire
mémorisés. Celle du touriste certain de son pouvoir de séduction avec un
petit lexique de 15 mots. Celle du grand voyageur sachant humer l’air du pays en
moins de trois semaines.
Pour ma part, avec mes connaissances éparses comme une liste à la Prévert, j’ai
opté pour la porte de la maison de thé, trop basse pour l’orgueil conquérant, et qui
vous met d’emblée dans la posture du salut traditionnel...
De l’autre côté, le charme opère à sens unique, le sourire accueille mais ne se rend
pas, c’est à suivre ou à laisser... et on perd très vite ses repères - géographiques, les
noms de rues n’existent pas - linguistiques, puisque l’idée de l’anglais universel
est totalement illusoire - gustatives, devant une dizaine de coupelles ravissantes
décorées de bouchées pas toujours identifiables mais toujours jolies - esthétiques
,devant les mondes flottants des peintures et la sonorité captive des calligraphies
- sociales, devant la patiente politesse d’une feinte soumission.
Inflexible et intouchable Japonais.
La ville.
Une première impression de déjà vu : le Tokyo moderne, vertigineuse verticale
avec la courbe en plus, ressemble à un Manhattan oriental. Au détour d’une transversale, une ruelle à l’ancienne : maisons basses surmontées d’un incroyable
fouillis de fils électriques accrochés n’importe comment n’importe où. Comment
le japonais si stylé, peut-il tolérer cet empilement anarchique dans le chic de
sa ville par ailleurs d’une propreté exceptionnelle. Peut-être un compromis avec
l’esprit de la terre, souffle de l’âme Japonaise. En cas de tremblement, une efficacité maximale demande l’accès facile au réseau électrique. C’est aussi simple
que cela ; la menace est permanente, la destruction imminente, seule la nature est
éternelle. Même là le désordre n’est qu’apparent, pas un papier ne traîne au sol,
trois pierres dans un carré de gravier et le jardin est présent. Les maisons ouvertes
laissent entrevoir un espace dépouillé que nous appelons Zen. Notre besoin de
classification renâcle à retourner le gant de la rationalité ; nous voyons le vide là
où l’ombre d’un buisson trace des dessins mouvants sur les portes coulissantes, le
jour filtré touche par intermittence les rares objets polis par le temps. Le monde
extérieur laisse ses chaussures sur le seuil des tatamis, unité de mesure dans
l’architecture et incroyablement doux
aux pieds nus. Dans la maison traditionnelle riche, l’ombre se révèle, rythmée par des claustras à claire-voie qui
rayent de lumière les paravents dorés
dévoilant tour à tour la nacre incrustée
et les parois peintes de motifs d’un raffinement exquis. La déambulation est
silencieuse, aucune matière ne renvoie
le bruit, tout est calme, la violence est
tapie dans le tranchant des sabres de
samouraïs.
D
ehors, une foule compacte nous
contourne sans heurts, comme
l’eau contourne les rochers.
L’individu disparaît dans l’uniforme.
Les hommes qui sortent des bouches
de métro sont tous habillés d’un costume sombre, chemise blanche, cravate
et attaché-case standard ; le prototype
de l’employé Japonais. Les collégiens
passent en rang par deux comme des
petites unités démultipliées à l’identique, joyeux et disciplinés. La foule
est partout mais ne pèse pas, elle est la
règle.
Les sanctuaires
Shintoïsme et bouddhisme se côtoient
dans les lieux dédiés au culte, reliés au
monde profane par des ponts rouges
enjambant l’eau, omniprésente et purificatrice. Un simple portique perdu en
pleine nature identifie le sanctuaire
shintoïste. Un bosquet ceinturé d’une
corde protectrice, une source, un monticule de pierres surmonté d’un éclair
en papier, signalent le lieu sacré. Les
esprits (kamis) des arbres, des pierres,
des ruisseaux, des animaux, bien- ou
malveillants s’apprivoisent avec des
offrandes. On inscrit ses vœux sur un
galet ou un papier plié, on dépose des
fleurs, des pièces de monnaie, des fruits
aux pieds des statues de renards (qui
portent malheur) ou de bœufs (symbole de puissance). A côté, les gardiens
terrifiants des sanctuaires bouddhistes
donnent accès aux temples rehaussés
de dorures. Les toits se recourbent
élégamment vers le ciel, les bâtonnets
d’encens parfument le lieu et la cloche
attire l’attention de la divinité sur l’offrande déposée à ses pieds. Une ferveur
ostentatoire et des allées marchandes,
comme dans nos lieux de pèlerinage.
Des femmes en kimono et des ados en
minijupe se déchaussent, baissent la
tête et les yeux - mains jointes, rituels
d’humilité pour gravir patiemment
toutes les marches vers l’éveil total incarné par le Bouddha cosmique. Après
le recueillement, la glace au thé vert et
le shopping. A la sortie de la banlieue
grise faite d’alignements de petites
maisons à étage posées là sans plan
d’urbanisme mais qui résistent aux secousses telluriques, le paysage déplie
ses paravents d’encre projetée, avec
des arbres noyés de brume, des chutes
nourries par les eaux du printemps et la
neige restée dans les creux d’ombre. Et
puis, les pentes neigeuses en symétrie
presque parfaite du mont Fuji qu’on
guette, qu’on espère, qu’on découvre
dans son col de nuages blancs. Les estampes prennent vie.
L’art et le raffinement sont partout,
dans le moindre ustensile du quotidien,
dans les origamis, le papier d’emballage et le noeud de la ficelle. Dans
l’asymétrie des allées de pierre autant
que dans les collections éclectiques du
musée Pola posé comme un vaisseau
transparent dans la verdure, dehors et
dedans confondus.
La soie des kimonos, les laques
sombres ou dorées, et ...
Les jardins
Rien n’est comparable à la beauté
du jardin japonais : l’eau, la terre,
la pierre, l’arbre... Ces arbres aux
branches torturées, taillés en nuage
avec un soin méticuleux, accompagnés
dans leur croissance, soutenus même
morts. Ils se découpent alors comme
des sculptures torsadées sur une succession de transparences qui déclinent
toutes les nuances du vert. Parfait reflet
du pavillon d’or dans le vert d’eau, dessins d’ombres dentelées, piquetées de
pétales roses, barrières en bambou gris
vert et rouge flamboyant d’une coulée
d’azalées qui dégringole la pente. Verts
fluorescents des mousses que le jardinier en gants blancs balaie comme un
tapis précieux.
A bout de couleurs, l’épure du jardin
minéral offre sa quintessence à la méditation.
Je n’ai pas les mots pour dire l’éternité.
Le jardin zen si. Il suffit de contempler
et de garder longtemps en soi, un profond sentiment de plénitude.
nnn
ROMAN
Siegfried LENZ
LA LEÇON D’ALLEMAND
Editions Laffont
I
nterné dans une île au large de Hambourg pour délinquance, le jeune
Siggi est consigné en cellule pour
avoir rendu copie blanche à l’épreuve
de rédaction sur «les joies du devoir».
Contraint et forcé, pendant un an il va
remplir cahier après cahier de souvenirs d’enfance qui ont fait basculer sa
vie et le submergent peu à peu.
Il débute son récit ce jour d’avril 1943
ou son père, officier de police d’une
petite ville allemande du nord, Rugbull à la frontière danoise, apporte au
peintre Nansen, son ami d’enfance, une
lettre officielle de Berlin lui interdisant
de pratiquer son art «dégénéré» et réclame la collaboration de son fils Siggi,
âgé de 10 ans, dans la surveillance de
l’artiste. Dès lors se confrontent dans
ce récit poignant ces trois personnages
clés :
- Jens le père, type de l’éternel exécutant obéissant sans état d’âme aux
ordres de ses supérieurs, poussera
jusqu’à l’extrême son sens du devoir, sa
volonté d’être irréprochable, s’acharnant contre son ex ami qui résiste,
confisquant ses « peintures invisibles »
et le traquant même après guerre.
- Siggi ( Witt Witt pour le peintre),
l’enfant, est écartelé entre le devoir
d’obéissance à son père et son admiration et amour grandissant pour Nansen
et surtout sa peinture, « des heures assis
sur une caisse revêtue de toile à le regarder en biais dans son dos », témoin
7
direct de la création artistique. Bouleversé par l’attitude de plus en plus délirante de son père il choisit la résistance
à l’autorité paternelle en protégeant les
oeuvres de son ami, les cachant dans
«son moulin»,dont l’incendie le traumatisera ; sa désobéissance ira alors
jusqu’à la transgression après guerre et
à l’emprisonnement qu’il subit alors.
- Nansen, alias le peintre E. Nolde
d’après certains, avec son feutre rabattu sur le front, son vieux manteau gris
bleu, rapiécé dans le dos, aux poches
profondes porté en toute saison dehors
et dedans, ne peut renoncer à sa passion, sa raison de vivre : «retiens bien
ça lance-t’il à Jens je continuerai à
peindre. Je peindrai des tableaux invisibles J’y mettrai tant de lumière que
vous n’y verrez que du feu. Il fait aussi
acte de résistance en aidant Siggi à
cacher Klaas son frère déserteur traqué
par leur père. Le récit donne une grande
place à la nature, acteur essentiel dans
la vie quotidienne de ces hommes du
nord, grande inspiratrice du peintre
: omniprésence du vent qui tantôt se
gaussait de vous, ou passait sa colère
sur votre pèlerine, vous la flanquant
dans la figure, la mer du Nord soit
endormie, léchant calmement la grève,
ou se jetant en vagues furieuses d’encre
verte sur les épis de la digue, la pluie,
les chemins creux...
Si ce roman puissant pose le problème
de l’engagement, de la résistance ;
(jusqu’où doit aller l’obéissance aux
ordres ?) il dénonce aussi fortement
l’emprise de l’idéologie nazie : Max devrait se réjouir de cette interdiction de
peindre des visages verts ...parce que
elle le ramène aux gens de notre race
déclare la mère de Siggi. Il évoque aussi les affres de la création artistique le
peintre travaillait à son dernier autoportrait, il était devenu son propre modèle
et se rendait peu à peu à l’évidence qu’il
n’y avait pas de coïncidence possible.
La composition du roman est originale
avec ces soudaines et courtes plongées
dans l’univers de la prison de Siggi,
brisant un temps le récit douloureux de
ce dernier. Le souci du détail, du terme
précis caractérise les descriptions des
personnages même secondaires, tel
le gardien bien aimé Josswig, quant
à celles de la nature présente dans les
peintures ou la réalité, elles sont un
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enchantement de couleur et de poésie. Ce roman d’une grande puissance
éthique, publié en 1968 a propulsé
Siegfried Lenz au rang des écrivains
majeurs allemands contemporains. n
MUSÉE DE L’HISTOIRE
DE L’IMMIGRATION
par Sabine Charoy
stagiaire à l’Université Ouverte
Le Palais de la Porte Dorée, bâtiment
Art déco construit pour l’exposition
coloniale de 1931 abrite depuis 2007
le Musée de l’Histoire de l’Immigration. Il s’est appelé successivement
Musée des Colonies, Musée de la
France d’Outremer et Musée des Arts
Africains et Océaniens. Le musée présente l’histoire de l’immigration vers la
France, et à l’étage, dans une « Galerie
des Dons » des objets et témoignages
confiés au musée par des immigrants
ou leurs descendants. Un site internet
très riche permet de consulter de nombreuses archives. Un Aquarium tropical s’y trouve également.
Aller dans ce beau musée, c’est d’abord
découvrir une partie de notre histoire,
C’est prendre rendez-vous avec une
France diverse, (immigration arménienne, juive, italienne, portugaise,
polonaise, algérienne, sénégalaise etc,
etc), c’est prendre conscience de notre
grande richesse culturelle apportée
par deux siècles d’immigration, c’est
aussi comprendre que l’immigration
est rarement un phénomène spontané
et encore moins une décision facile à
prendre, c’est un phénomène qui dépasse l’individu mais qui cependant se
vit à l’échelle individuelle.
C’est pourquoi il est si émouvant d’entendre ces hommes et ces femmes remplis d’espoir raconter leurs histoires,
leurs parcours incertains souvent
incroyables, avec courage et détermination, pour fuir ou la guerre, ou la
famine ou pour retrouver une vraie liberté de vivre et de s’exprimer. Et il est
si émouvant de lire dans la « Galerie
des Dons » des morceaux de vie et de
voir les valises et les pauvres objets si
usuels mais très chers, témoins de leurs
pays, apportés avec eux.
Quelques citations au hasard :
n Cette valise est chargée de souvenirs et remplie d’espoir, elle porte bien
les rêves d’un chemin toujours à tracer
à la recherche de Liberté.
n J’ai fui mon pays avec pour seul
compagnon mon bâton d’exil.
n C’est à travers l’itinéraire de mes
grands-parents que j’ai compris que
l’Histoire avec un grand H pouvait
faire irruption dans l’intime.
Ce musée nous apporte une réflexion
sur le déracinement qui est - avec l’envie de reconstituer ici, la vie de là-bas
- le sentiment d’être en suspens entre
deux mondes. Il nous raconte aussi la
place de l’étranger face à l’Etat, l’accueil de notre pays suivant les périodes
de prospérité et de crises, suivant
l’évolution des lois, accueil tantôt nécessaire, parfois tolérant mais souvent
hostile. A travers toutes ces photos, ces
témoignages, c’est un regard sur l’univers du travail, les solidarités qui en découlent, les luttes, les revendications,
un regard aussi de ceux qui se sont
engagés pour défendre notre pays. Ce
sont aussi les images des réussites dans
le sport : on peut voir la fierté des pères
devenus français devant les victoires
des fils symboles de l’intégration.
Pour finir, on peut mesurer à travers
la diversité culturelle d’ici et de là-bas
combien beaucoup d’artistes issus de
l’immigration, chacun à sa manière,
écrivain, peintre, musicien, chanteur,
cinéaste... contribuent au rayonnement
de notre pays.
On repart de ce musée plus riche et surtout avec un autre regard sur la diversité des gens qui nous entourent, avec
dans la tête la belle et émouvante chanson de Pierre Perret « Lily, qui arrivait
de Somalie...» n
Publication de l’Université
Paris-Diderot-Paris 7
Directrice de la Publication
Christine Clerici
Coordination : Jean-Paul Dubiez et
Sophie Rismont
Maquette : Rita Leys
Imprimeur : Imprimerie Paris Diderot
Tiré à 1200 exemplaires
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