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Aida - Bibliotheque

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ADIA
(la honte progressive)
OKOUMBA-NKOGHE
Du même auteur :
Paroles vives écorchées (poèmes), Arcam.
Rhône-Ogooué (poèmes), Arcam.
Le soleil élargit la misère (poèmes), Arcam.
Siana (roman), Arcam.
La mouche et la glu (roman), Présence Africaine.
ADIA
(la honte progressive)
roman
ÉDITIONS AKPAGNON
« Tu fus sans doute aussi le débris
De l’homme inachevé, d’aigle vide,
Qui par les rues d’aujourd’hui, qui par les ornières,
Qui par les feuilles de l’automne mort,
Va triturant son âme jusqu’à la tombe ».
Pablo NERUDA (Le Chant Général).
©Editions Akapagnon – 1985
I.S.B.N. 286427 020 X
CHAPITRE PREMIER
L'homme posa le pied gauche sur la latérite moisie, puis le pied
droit. Le taxi démarra et bientôt la poussière soulevée faisait
une queue longue dans un commencement de soir. Devant lui,
la sente rocailleuse descendait, descendait, se faufilait entre les
baraques, riche de ces petits tourments quotidiens qui
refleurissent la nuit à l'heure du sommeil. Après bien des pas, il
s'engouffra dans un bistrot au nom éloquent : Le Repos du
Guerrier. II sourit à la femme derrière le comptoir, qui
feuilletait sans relâche un gros cahier noir.
- Centre-moi une triple consommation de Gin.
Il dit, et la femme traça entre les deux sourcils une grosse
ride sombre. Mille tonalités d'amertume s'y dessinaient, qui
allaient de l'impression, de seconde en seconde frappante, à
l'intense déception... On fait confiance dans les gens, on leur dit
buvez, vous payerez demain. Ils boivent, et des mois passent...
- Le patron n'est pas content de toi, tu sais.
Elle dit, et l'homme devint une étoile qui pâlissait. Il devint
masque même. Le patron... il souhaita pour ses reins la
lourdeur du plomb. Ce salaire, ce malheureux salaire qui ne
nous donne toujours pas la possibilité de nous enivrer tout le
mois, de devenir le maître et le poète de notre vie ! L'homme
prit appui des coudes sur le versant du comptoir, les yeux dans
ceux de la femme, les narines palpitantes.
- Tu es une femme impossible, toi, ma propre
belle-sœur.
ADIA
- Voici des ans que j'ai quitté ton frère, lui
lança-t-elle, comme pour lui rafraîchir la mémoire.
Comprenant qu'il ne tirerait rien de la gérante, et torturé
par la soif au flanc, il devint plus amer, comme un enfant qui
pleure. On eût dit qu'il poursuivait, sur l'autre versant de la vie,
l'image du tuberculeux de dix ans qu'il a été. La femme referma
son gros cahier noir et alla tourner le bouton d'une musique
joyeuse qui n'effacera jamais cette pluie larmoyante du Sud.
Le bistrot s'emplissait lentement. Lentement aussi
tombait le soir. Le soir, cet instant de sensibilité de nénuphar,
de rides, de luttes souvent pathétiques. L'homme quitta le
comptoir, encore plus pauvre, encore plus seul, comme dans
l'étroite adolescence. Il se souvint ainsi de ce midi torride
quand la faim l'avait poussé jusqu'au cimetière, entre les
tombes, voir le sommeil de sa sœur. Et comme jamais il ne peut
voir son visage, il l'avait appelée parmi les morts, pour la voir
et se nourrir de son sourire. Rien. Et il était resté là seul, sans
sœur, farouche et évasif parmi les ombres...
Il remit les pas sur la sente rocailleuse et continua la
descente. Il arriva au carrefour Ayong. Sous la case des
boissons locales, une foule d'hommes et de femmes s'ennuyait
autour d'un fût de Malamba. Un vin tiré de la canne à sucre,
hostile à l'estomac, hostile au foie même.
Il tâta sa poche arrière et quelques piécettes sonnèrent.
Le Malamba... pourquoi pas ! Il prit place aux côtés des
mouches. Pâle, indécis, accroché à son morceau de terre
australe, perdu au milieu de son adolescence déserte, il leva la
coupe un peu plus de dix fois. Quel magnifique homme quand
il a bu, quand ses yeux, devenus interminables, somnolaient
derrière des verres fumés ! Le vin de canne amoncelait en lui
des collines de brouillard, faisait de lui un autre homme
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celui-là même qui, protégé par ce rempart de nuages si
aisément élevé, ne se souciait plus de rien. II régnait.
Les baisers du sucre sur les dents, les gouttes vitales
glissant dans le sang, il se mit debout. Sensible à la cadence des
voix, qui lui arrivaient en sourdine, il remit ses pas gaiement
sur cette sente durcie par la chaîne des pieds. Des
bourdonnements aux tempes croissaient avec les pas qu'il
alignait ainsi sous le ciel vespéral.
Quand il avait quatorze ans, il était orgueilleusement
sombre et maigre : il vivait avec les araignées humidifiées par
les marais ; les coléoptères le connaissaient ; les abeilles
tricolores. Il n'avait pas changé depuis. Et c'était la même vie.
Cette même insatisfaction traversait sa poitrine et le clouait
comme des épées contre les murs du siècle.
La porte qu'il poussa lui fit découvrir un intérieur vide. Il
souffrit de ce silence. Sa propre image, collée au-dessus du
meuble à vaisselle, renouvela en lui le souvenir d'un coin
charmant. S'asseyant, il remonta le souvenir, comme on
escalade une montagne plus pointue qu'un clocher. Qu'il avait
été heureux à Valence, puis à Séville, puis à Madrid ! au milieu
des Congolais et des Angolais, parmi des Sénégalais et des
Maliens, entre des Camerounais et des Centrafricains, amis très
chaleureux qui ne songeaient qu'à une chose : soulever le gosier
vers le ciel.
Or, rien n'existe sans son contraire. En Espagne, Mulélé
l'avait expérimenté à ses dépens. L'alcool traîne après lui
quelque chose de majestueux et de dérisoire.
De ville en ville, Mulélé avait traîné avec lui le poids
d'un échec universitaire toujours épineux. Il avait d'abord voulu
être sociologue, sur les conseils d'un Angolais, qui voyait dans
la sociologie des projectiles avec quoi lapider les États.
ADIA
ADIA
Ça n'avait pas marché. Il avait ensuite voulu être juriste,
un juriste plein, capable de réformer la machine à lois de son
pays. Mais une fois embrassé, le droit lui était apparu dur,
comme ce grabat endormi dans le passé. A la fin, il avait voulu
tout simplement être bibliothécaire, pour, pensait-il, régner sur
les bibliothèques nationales, et introduire dans le pays des
petits livres rouges. Ici encore, il avait échoué. Tous les
camarades étaient repartis chez eux. Et il s'était retrouvé seul...
avec une jeune épouse devenue soudain encombrante. Il
expliquait l'origine de tous ces échecs répétés par le racisme
blanc. Mais comment expliquer le succès de tous ses
camarades africains? Cette question, son épouse la lui avait
posée un jour de neige. Ce jour-là, il l'avait battue. D'où lui
venait l'orgueil de telles questions aux insinuations perfides ? Il
l'avait battue, battue. Des voisins avaient accouru plaindre
une jeune femme qui se tordait sur le ciment. Pulpe érotique
saccagée. Puis était venu cet autre jour, où Mulélé avait reçu de
son État un mot de suspension de bourse. Un malheur n'arrive
jamais seul. Heureusement qu'il y avait le frère, l'aîné de la
famille, comptable quelque part. Ils devaient être trois, mais la
sœur était partie depuis.
Celui-ci l'avait soutenu
deux
années durant. Vraiment, deux autres années stériles. Et à la
fin, le frère, comme l'État, lui avait retiré son aide. La vie en
Espagne devint vite pour le couple Mulélé une pluie chargée
d'aiguilles. Bien qu'il y avait une honte à rentrer comme ça,
sans diplôme, il avait fini par rentrer comme ça, sans diplôme,
nourrissant contre l'État et contre le frère une haine mortelle.
A Mbatavia, un ami l'avait hébergé un moment. Mais
l'ami avait sa famille aussi, et la maison n'était pas grande. Quel
qu'était l'amour qu'il nourrissait à l'égard de Mulélé, Assitu
avait dû se rendre à l'évidence. La maison n'était plus grande, et
la table. Assitu avait une cabane à Ongali, achetée pour sa
mère, qui de temps en temps venait en ville se faire soigner.
Il avait cédé la cabane à Mulélé, et lui avait trouvé un travail de
commis quelque part.
Quel long et pénible chemin que celui du souvenir.
L'homme ferma les yeux. A tenir les yeux clos, il finit par
s'endormir, le jus de canne aidant. Et dans son sommeil, le jus
fermenté de sucre aidant, il donnait au ciel, au soir, des
couleurs doucereuses de la saison des pluies, quand le vent au
loin porte la semence qui fleurit la savane. Depuis qu'il était
rentré au pays, l'homme cherchait de plus en plus refuge dans
l'oubli avec la férocité d'un complexé. L'alcool, compagnon de
condition nocturne, est bon par l'évasion qu'il offre, et après ?
ADIA
CHAPITRE II
C'était l'heure de fermeture. Elle rangea dans le tiroir ce gros
dossier qu'elle examinait, et dont elle avait compris l'essentiel.
Encore une journée d'achevée. Elle se sentit lasse.
— Je te dépose ?
Elle hocha affirmativement la tête vers Adia, une amie et
collègue qui portait ses pantalons toujours serrés sur les
chevilles. C'est ici dans ces bureaux de la plus grande boîte
d'assurances du pays qu'elle trouvait sa paix, son plaisir, cette
espèce de bonheur où s'enferment celles qui, dans leur foyer,
n'ont guère eu à rencontrer ce lien interne qui est signe de
réussite conjugale. Aussi, quand il lui fallait rejoindre le soir
son logis, elle se sentait lasse à chaque fois.
Elles prirent l'ascenseur. Dans la cabine, la glace lui rendit une
image banale d'elle-même. Des joues creuses. Un teint pâle, qui
continuait le deuil de sa robe. A côté d'elle, Afia toujours
allègre rayonnait de cette joie dont sont souvent parées les
demoiselles. Elle envia son amie.
— Il n'arrête pas de pousser, lui lança-t-elle en souriant.
Elle regarda son nombril qui faisait sa bosse sous la robe,
comme la terre fait la sienne sous le gazon quand pousse une
graine. Elle arbora vers son amie un sourire tiède né d'une
construction factice. Elle ne connaissait pas encore très bien
Afia pour lui faire des confidences. La peine qu'elle portait était
trop complexe pour la déposer aux pieds de la première venue.
En dehors de la licence en droit, elle avait rapporté d'Espagne
la méfiance. Elle regarda encore son nombril. Cet enfant, elle
ne l'avait pas voulu. Mais l'homme avait exigé...
Elles arrivèrent au rez-de-chaussée. Dehors, Mba-tavia avait
allumé ses lampadaires sous un ciel sombre. Elles
contournèrent le bâtiment, jusqu'à cet endroit où Afia garait sa
Fiat. Elle envia encore son amie. Comme ces demoiselles
savent bien organiser leur vie ! Au moment de monter, sa robe
noire se prit dans la poignée du véhicule et se déchira.
—
C'est grave ?
—
Non, une petite coupure.
Ce deuil, elle le portait en mémoire de son père qui était parti
alors qu'elle se trouvait en Espagne encore, aux côtés de son
homme. Elle n'était même pas venue assister aux funérailles de
ce grand officier de gendarmerie. Son mari n'avait pas voulu la
laisser partir. Et elle, elle n'avait pas insisté. Il n'est pas permis
à une femme enceinte de porter du noir. Un de ces jours, elle
sera obligée de l'enlever. De toute manière, le noir n'a jamais
restitué à une fille son père.
La foule, étroite et longue, se bousculait contre elle-même. Que
d'idées sous ces crânes sombres et muets. La Fiat se frayait
avec prudence son sillage à travers elle. Maintenant elle roulait
à vive allure sur la voie qui longeait l'océan, en direction de
l'agglomération des baraques. Un silence ample planait entre
les deux amies. Afia savait que si elle ne parlait pas, l'autre
n'ouvrira pas sa bouche. Cette grande fille assise à côté avait
une noix au cœur, qui l'étouffait, elle le savait. Plus d'une fois,
elle avait voulu aider son amie à briser cette noix, pour voir
ensemble ce qu'il avait à l'intérieur. Mais plus d'une fois, elle
avait hésité. Elles sont nombreuses, ces femmes qui tiennent à
ADIA
ADIA
leur peine toute manière, aujourd’hui elle n’avait pas le temps
de parler de ces choses-là. Elle avait un rendez-vous important
qu’elle ne tenait pas à manquer. Afia allait d'un homme à un
autre. Elle était libre, mais vraiment libre de disposer de son
corps à loisir.
Cette agglomération des baraques installait sa moisissure
dans la nuit qui descendait. La jeune femme referma la portière
derrière elle. Et puis, plantée sur le côté de la ruelle sale des
quartiers sales, elle agitait vers Afia sa main, comme un balai.
Ainsi font les enfants. L'autre lui cria un « à demain » et
repartit aussitôt, vite comme la sagaie dégagée de la main du
guerrier. La jeune femme resta encore sur le côté de la route à
agi¬ter sa main, comme un balai. Quand elle comprit enfin
qu'elle n'avait plus grand-chose à faire au bord de cette route
étroite, elle mit ses pas sur la sente qui descendait... Elle se mit
à suivre ces virages de la piste semblables à ceux qu'avait pris
sa vie, un pied devant, un pied derrière.
La jeune femme poussa la porte et le vit là, effondré sur
sa chaise. Elle comprit qu'une fois de plus, l'alcool, dans son
mari, faisait son petit tapage, bousculait, creusait, coupait,
martelait chaque vaisseau, semait la nuit dans chaque intestin
comme dans chaque artère, remontait le fleuve des veines
jusqu'au cerveau qui se noyait. Elle découvrait en l'homme, une
fois de plus, la loi de l'infortune, la patrie «ans abri, le cœur
blessé et fatigué.
Elle se dirigea directement vers la chambre à coucher. Et
ce regard qu'elle jetait à gauche, à droite, à gauche, à droite,
disait tout : sa honte, son désespoir qui ne faisait que grossir,
que grossir, énorme dans sa crue. Qui hier pouvait penser que
la fille du colonel atterrirait dans une telle misère !
Oui, qui, qui pouvait dire que Saïlé, l'admirable Saïlé, serait
l'épouse d'un lare de cette espèce ! Dans la chambre, sur le lit,
telle fondit en larmes. Ces amours nous réservent bien des
surprises.
Ah ! comme elle maudissait d'être partie dans le grand
Ouest avec ses parents. Surtout la gendarmerie qui, dans sa
logique de gendarmerie, avait expédié son père là-bas. Car c'est
dans l'Ouest que lui était arrivé ce garçon, muni de tas de
bagages à ouvrir dans l'avenir. Le lycée. Puis l'université.
L'Espagne. Il lui promettait des pans de lumière entre les
orages, et des jours sans fin, et des nuits de profondeur, dans un
bonheur sans rivage. Il lui parlait de son Yaya, le comptable, de
sa grande famille aux frères multiples. Et elle, charmée, palpait
avec la langue toutes ces promesses à ouvrir dans l'avenir pour
en recueillir la farine comestible. Au point d'oublier Lamba ...
où pouvait-il se trouver en ce moment ?
Voici qu'elle se mit à maigrir assise, mettant sans relâche
ses mains sur la tête. Des mains aux bras asséchés par ces
matins d'illusions. Alentour d'elle, la nuit, le silence troublé par
ces ronflements au salon. Les larmes coulaient, zigzaguaient
sur des joues de pâleur. Elle pleurait à voix hurlée, prisonnière,
naufragée dans ce lit plein d'alcools. Et c'était un hurlement
comparable à celui de cent peuples condamnés au silence. Et
c'était un hurlement de bête écartelée.
L'aspiration au bonheur est comme l'aspiration au lait, au
miel. Elle croyait ferme qu'il entrerait en elle, s'enroulerait en
elle, rendrait ses mouvements aisés, rendrait sa respiration
facile. C'est là le rêve des filles. Et elle avait cru que ce garçon
de l'Ouest le lui fournirait... Car il lui avait promis tant de
fleurs, tant d'arbres à fruits, ainsi que la terre de l'Ouest qui
avait si bonne odeur, et qui les enveloppait tous deux quand ils
marchaient au travers des champs humides. Ils sont beaux ces
débuts. Car là-bas, ce garçon qui cuvait son vin était le feu de
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son corps, sans nervosité, assuré de durer, bien installé dans sa
provision de charbon. Et sa tête, cette tête qui là-bas dans
l'Ouest posée sur le ventre du garçon pesait le poids d'une
colombe, cette tête-là à présent lui faisait un mal horrible,
lourde comme mille enclumes.
En Espagne, dès la première année, devenu son mari, le garçon
de l'Ouest avait commencé à déballer ses valises. C'étaient des
valises d'épines. Le piège, immense, grotesque, s'était ainsi
refermé sur elle.
Quelle grande solitude que celle de cette chambre. Qu'il est
triste de pleurer seule. Elle sécha ses larmes. Elle contempla ses
ongles longs. Elle avait voulu qu'on l'aimât et qu'on la trouvât
toute charmante et qu'on admirât ses ongles. Ainsi que ses
cheveux qu'aimait à tisser Lamba. Lamba... où pouvait-il se
trouver en ce moment ! Ses cheveux, elle avait dû les faire
couper après la mort du colonel, son père... Elle se désola. Elle
éprouva un grand besoin d'une amitié à qui confier sa plainte,
avec qui partager. Elle imagina Lamba penché quelque part sur
un visage... celui d'une autre. Lui, l'être généreux de ses soleils,
de ses petits gâteaux, de, ses rêves quand elle était gosse, là-bas
à l'école laïque de Sumaku. Dans le temps, c'était à la fois si
lointain et si proche... Son tort, c'était d'avoir un jour suivi ses
parents. Mais, à cet âge, que d'autre pouvait-il faire. Elle n'avait
pas le choix.
Elle se mit debout, alluma. L'ampoule au plafond mal travaillé
se mit à faire des clins d'œil aux mouches et autres insectes
nocturnes. Cette sensation d'isole ment qui l'opprimait, et qu'il
est difficile d'atteindre, grandit, grandit encore. Alors, elle se
découvrit un besoin immense de s'évader et d'elle neuve,
d'émigrer... mais où ? Elle pensa à Afia. Mais celle-là habitait
l'autre côté de Mbatavia. Il lui eût fallu1 une voiture, un taxi.
Mais il y avait la nuit. La nuit, et son nombril à préserver
des vents contraires. Tout de même, comme elle avait trop
besoin d'être libre !
Elle sortit de la chambre. Ai salon, l'homme dormait
toujours. Là où il était, il n'avait plus rien à craindre, ni du
passé, ni du présent' ni même de l'avenir... Elle tourna ]e
bouton du téléviseur, puis s'assit en face du petit écran. Elle
chercha refuge dans le documentaire qui s'y déroulait. (C'était
l'image d'une tempête en haut océan, et celle d'une frêle
embarcation menacée de fin violente. La jeune femme ferma
les yeux, car tout ce qui menaçait la vie, même à l'écran,
l'inquiétait. Allez-y comprendre... Quand elle les rouvrit,
Vicinia était là qui rentrait. Elle se calma.
- Maman, les grands-parents sont arrivés ; ils sont
chez l'oncle Alolo.
Elle dit, et disparut dans sa chambrette, cartable au bout
du bras. Vicinia était, comme on dit, le portrait vivant de sa
mère. Le visage, harmonie du corps, les manières, la fragilité
même. Dans son regard, l'inquiétude, la détresse. Elle était
venue au monde dans leur deuxième année au pays de Federico
Garcia Lorca, à Grenade même, alors qu'ils passaient Pâques
chez des amis. Saïlé, la jeune femme, avait espéré que Mulélé,
son mari, changerait avec la naissance de la fille. Mais il n'avait
pas changé et l'alcool avait continué à faire partie de ses
fréquentations...
- Maman, c'est l'oncle Alolo qui vient de me déposer,
dit-elle, sortant de la chambrette, s'asseyant elle aussi en face
du petit écran.
Alolo évitait autant que possible la ruine qu'était devenu
son petit frère. Mulélé évitait autant que possible celui qui
l'avait vomi. Une espèce de guerre froide les séparait. Mais cela
ADIA
ADIA
n'empêchait pas Alolo de s'occuper de la petite Vicinia, comme
si elle fût sa propre fille, imbibant de caresses sa bonté
désespérée, lui octroyant l'aide nécessaire à ses études. Elle
avait quinze ans, et la classe de première lui allait bien, très
bien même. Et les gens disaient qu'elle avait pris jusqu'à
l'intelligence de sa mère. Son incroyable rapidité à comprendre,
sa fantaisie créatrice de minuscules délicatesses, son allure de
petite compagne des muses, rendaient sa présence, au collège, à
la fois très attrayante et animée. Elle savait provoquer la
terrible détresse comme l'infinie délicatesse, la folle joie dont
elle avait le génie à lancer dans la cour.
—
Quand sont-ils arrivés du village ?
—
Il y a trois jours, maman ! Il faut songer à les
inviter.
—
Pourquoi ? Est-ce que ton oncle les a invités, lui ? Non
ma fille, ils viendront selon leur bon plaisir.
La jeune femme mit un poing sous le menton, pour
soutenir la tête, où s'entrechoquaient des rythmes divers, des
courants contraires. Ses beaux-parents sont toujours descendus
chez son beau-frère, à chaque arrivée du village, et ne venaient
les visiter que comme ça, comme par devoir, et ne restaient que
quelques petits temps. Ses propres parents ne mettaient jamais
les pieds chez elle, à cause« de cet époux dont se moquait tout
Mbatavia. Elle soupira. De nouveau, l'image lointaine de
Laniba s'encadra dans le souvenir. Là-bas plus que jamais, elle
était heureuse. Alors qu'elle revivait une allégresse dépassée,
son mari, sur sa chaise, bougea. Et la chaise bougea avec lui,
embrouillant ainsi ces discussions avec des paysages vétustés.
Un éthylique sort de l'absence, et c'est toute une vie qui se
déchire, et c'est tout un amour fondamental qui tombe en
poussière. Quel sens en ces mariages nés dans la clôture des
chambres, hâtifs, marqués rien que par le feu de l'atlas noir des
corps !... Un fond de ciel obscur tomba dans l'eau de son âme.
L'homme se mit debout, et se dirigea vers la douche. La
douche, un coin de planches derrière la baraque. Dans son dos,
la chaise tomba à la renverse. Saïlé, sur qui était revenue
l'ombre des jours sombres, se mit debout à son tour, pour
redresser cette chaise, doucement, l'effleurant des doigts, pour
voir si elle n'était pas brisée quelque part. Dans ces moments,
elle aurait voulu effleurer de la même manière la peau d'un
homme, pour y boire le miel qui rend gai... Elle dut se
contenter de distribuer ses caresses au bois de la chaise, au
contre-plaqué de la table où trônait un peu de poussière, à la
vitre du living-room, ainsi qu'à la chaîne stéréo, où se dessinait
l'humidité des doigts. Living et chaîne, unique richesse que son
homme avait ramenée d'Espagne !
Quand elle eut fini de distribuer ses caresses à la vitre et au
bois, décor banal d'une prison profonde, elle se dirigea vers la
cuisine. Il lui fallait aussi préparer le repas du soir. Pour sa fille
surtout. Depuis longtemps elle n'avait plus faim de rien. Quant
à son mari... Une bouche à alcool ne mange pas. Se dirigeant
vers la cuisine, elle se mit à maudire cette vie à laquelle elle
était étrangère...
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CHAPITRE III
II faut le dire. Avec son salaire de dérision, Mulélé n'était pas
bien dans sa peau de commis. Au moment où d'autres
thésaurisaient l'essentiel, il comptabilisait des fins de mois
stériles. Atterrir commis après des ans et des ans en Europe,
pensez ! Cela ressemblait au marécage où ne se ramassaient
que les plaques de la vase. Aussi décida-t-il un matin d'essayer
de mettre fin à cela. Il se souvint d'un homme : Onana le père.
Il ne le connaissait pas, mais seulement il savait qu'il existait.
Il avait connu à Valence (un petit tourmenté du nom d'Atila
M'Onana, à l'époque leader de l'A.G.E.M., association des
étudiants de son pays. Ce garçon, partisan déchaîné de la
fameuse Théorie des Trois Mondes, était comme envoilé par le
pays de Mao. Atila M'Onana ne militait que pour le soutien
inconditionnel à la Chine éclairée ; la libération des nations des
serres coloniales et impérialistes devait passer par là, soutenaitil à chaque congrès.
Mulélé, sur le chemin des bureaux d'Onana le père,
reconnaissait dans ses pensées l'admiration qu'il vouait au
leader. Et il n'était pas le seul. A chaque congrès, on lui avait
toujours décerné la meilleure mention, car c'était an meneur
d'hommes, un secoueur de foules, rempart incontesté de « la
juste ligne ». Et comme lui et sous son giron, Mulélé avait
appris par cœur toutes les citations de Mao, qu'il débitait les
yeux clos aux assemblées. Ainsi était née leur amitié, jusqu'à
être baptisés tous deux « les hommes du trente-deuxième
congrès », où l'association avait pris un virage difficile. Ainsi
avait-il appris l'existence du père du leader. Seulement, quand
ce dernier nommait l'auteur de ses jours, c'était pour prendre
sur lui l'exemple d'un spolieur de populations. Tout simplement
parce que le vieux était le directeur-fondateur de la plus
importante fabrique de meubles de tout Mbatavia, et qu'il
utilisait un peu plus de cinquante ouvriers.
Mulélé pensait encore à Atila M'Onana quand il posa le pied
droit sur la première marche de l'escalier d'un bâtiment
précieux. Alors, son cœur se mit à battre fort. Ainsi, l'homme
subissait l'épreuve de l'angoisse. Il lui fallait marcher jusqu'au
premier étage, où il prendrait l'ascenseur pour le septième. Il
piétina les hostiles degrés, qui déroulaient sur des mètres leur
tapis de pierre. Le miroir dans la cage lui renvoya une image, la
sienne, persécutée par des alcools sévères, hirsute de barbe et
de pauvreté, sans vie réelle, portant comme un vieillard les
trente-cinq ans de son âge. Il posa pied à terre, hors de la cage,
et les odeurs de l'administration lui labourèrent le bout du nez.
Une salle au bout du couloir, et des filles noires, statuaires,
assises devant des claviers sonores. Il franchit le seuil.
—
Je voudrais être reçu par M. Onana, dit-il, le regard
perdu, absent. Les filles ne levèrent même pas la tête. Cela
dura, dura. Mulélé se fit amer, et le désir lui vint de leur
distribuer des gifles dispersées. Elles étaient six. Et l'une
d'elles s'étira puis bâilla. Mulélé marcha jusqu'à celle-là,
comme qui cherche dans une présence de la nourriture pour
l'espérance.
—
Tout de même, si vous pouviez me dire quelque chose !
Ce n'était que silence, troué par les claviers en marche, et par
lui. À la fin, la jeune femme se fâcha contre celui qui faisait le
siège de son bureau, avec l'entêtement d'un incendie.
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—
Est-ce que tu as un rendez-vous ? hurla-t-elle.
Mulélé se noircit de surprise devant le tutoiement intempestif.
Il aurait voulu hurler à son tour. Mais se calma.
—
Je n'ai pas de rendez-vous, dit-il, et c'était une prière.
—
Attends là-bas sur la chaise !
Un ordre. Mulélé obéit à l'ordre. Dans sa carapace, rentré
comme une tortue, il attendit, il attendit. Il y a des années, il
espérait rentrer à Mbatavia avec un regard droit, punitif,
capable d'escalader les promontoires du dédain. Or, il était
rentré bredouille, sans diplôme, c'est-à-dire sans arme.
Comment crier ? Il eut honte, parmi les filles. Après la course
des minutes, puis celle des heures, longtemps après, l'une
d'elles se leva, et se dirigea vers une porte précieuse. Sans le
vouloir, et tacitement, Mulélé rendit hommage à sa tunique,
semblable au costume des femmes gitanes. Une seule pièce qui,
après s'être faite jupe, se tordait dans le dos avec une grâce
florale qui l'enveloppait dans une seule flamme de soie
fulgurante, montant des anneaux des pieds jus¬qu'aux bijoux
des bras et du cou. Mais tout cela contrastait fort avec la
sévérité du visage, l'inhospitalité.
— Tu peux venir, lui lança la fille à tunique, maniérée jusqu'à
l'accent qu'élit forçait, pour faire blanche.
Elle se mit devant. Mulélé se mit derrière. Lui emboîtant le pas,
par ce corridor où, semblables à des sentinelles du temps
dominaient des masques kota, l’homme trouvait la consolation
en s'inventant des rêves. Des rêves où dominait une apogée
sociale, enfin. Une existence désarmée de haillons. Le désir lui
vint de cracher, «l il le fit par la fenêtre ouverte aux vents de
Mbatavia, avec la force de celui qui cherche à se purifier.
Beaucoup plus bas, Par la fenêtre ouverte, les rues,
comme des fleuves d'angoisse, déversaient leurs vagues de
véhicules sur des boulevards fissurés. Et des malheureux
accumulés sur d'autres, foule trop patiente, ivres par endroit, en
quête * d'idoles au lieu de tirer des langues vengeresses. Mulélé
se hâta. Déjà, la fille a tunique tenait devant lui un rideau
Précieux.
—
Entrez simplement, ceci n'est pas un temple,
lui lança de son bureau Onana, un peu narquois. Et Mulélé eut
honte de l'esquisse de sa courbette.
—
Merci ! Merci ! disait-il, avec cet air ahuri de
ceux qui vivent de l’errance.
Obéissant, l'époux de Saïlé se laissa tomber dans le
fauteuil qu'on lui, désignait alors que son regard s'accrochait
aux murs^ tapissés. Il y avait là des photographies personnelles
0 de Monsieur Onana mais aussi des familiales.
—
Elles sont belles, n’est ce pas ? lança Jovial le
cinquantenaire, qui se mit aussitôt debout. Il aimait à parler de
lui. Ici, continua-t-il, j’étais l’employé de M. Achille.
Ah ! ce M Achille ! Les Vieux l’ont connu et les jeunes
en ont entendu parler. C'était le Premier exploitant forestier du
pays, un colon français qui était arrivé un jour de Quimper. La
fabrique de boîtes de conserve de sa famille avait fait faillite et
l’homme avait émigré; comme tous ces aventuriers, en quête de
fortune. A Mbatavia, il s'était enrichi bien, vite grâce aux
terribles coups de dard qu'il donnait à 1’Okoumé et a sa foule
de frères. Le Quimpérois n’avait ni femme, ni enfants, ni parent
même.
—
Ici c'est mon père, en compagnie de M. Achille son ami.
Et c'était vrai. Le père de M. Onana était l’ami de ce blanc venu
du Finistère. Il faut que vous sachiez comment. Comme tout
habitant de cette planète, cet homme blanc avait sa passion, sa
ADIA
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drogue, qui n'était ni la femme ni l'alcool, la peinture ou la
musique, mais la cocaïne, la morphine. Aussi, à défaut de tout
cela, versa-t-il dans le chanvre, dont le nom local était tabaccongo. Or, celui que cultivait le père de M. Onana était réputé
être le meilleur du pays. En bonne intelligence, M. Achille fit
du paysan son ami, tout en le spoliant lentement de l'herbe qui
enivre.
—
Et là, continuait M. Onana tout jovial, je
représentait M. Achille à la conférence sur le bois qui s'était
déroulée à suivit. Et c'était encore vrai. Au fur et à mesure que
les ateliers du Quimpérois prenaient de l'ampleur, l'homme
sombrait chaque jour un peu plus dans l'ivresse à la stupeur
ardente. C'est dans ces moments-là qu'il avait élevé le fils de
son fournisseur de l'herbe de la liberté au rang de Second, pour
faire tout le travail à sa place. Et Onana en était capable. Il était
diplômé du certificat d'études, et sortait de la difficile école des
missionnaires catholiques. Une formation solide. Intelligent et
ambitieux, au bout de sept années, le Second devenait Je
dirigeant actif de toute l'exploitation, avec tous les pouvoirs,
laissant le vieux blanc dans l'ombre et dans les pipes.
— Et maintenant, une photographie qui m'est une relique
l'enterrement de Monsieur Achille, qui fut pour moi un père.
Sur l'image, on voyait un Onana en pleurs, grave, comme
qui a de la fumée dans le cœur, avec cet entassement d'anxiété
sans issue, allongé sur la bière de son « père ». Des gens
honnêtes avaient trouvé dans la mort de l'homme une
explication logique les griffes de l'herbe avaient fini par réduire
les entrailles du Quimpérois en pâtisserie sanglante. Puisqu'un
matin de Noël on l'avait découvert, plus blanc encore, gisant
sur des fleurs triturées, celles de son jardin, car les Blancs
aiment les jardins. Quelle idée de mourir un matin de Noël !
Mais il y avait aussi des mauvaises langues. Ah ! ces langues !
Onana aurait empoisonné Monsieur Achille pour rester
seul à la tête de l'exploitation et des ateliers. Onana aurait eu à
profiter de ses extases et de ses crises de joie artificielles, pour
lui faire signer des tas de papiers, entre autres, celui du droit à
la succession. Ah ! ces langues ! Que la vie est dure dans ces
savanes, dans ces forêts fantastiques, parmi des hommes qui
manient la médisance comme une dague !
Après s'être attardé sur d'autres photographies, Monsieur
Onana revint à son fauteuil, comme qui a fini de faire le tour de
sa vie. Mal à l'aise jusqu'à l'os dorsal, (Mulélé souffrait un
climat de solitude. Comment aborder la question ? Il posa à plat
les mains sur le bureau qui lui était comme une frontière. II fit
mentalement appel à la voix tonique qui faisait vibrer les
tribunes des assemblées estudiantines, pour se donner du
courage. Il comprit tout d'un coup combien cette agitation de
là-bas, cette vie de là-bas, était mal adaptée à la circonstance.
Quelle dissidence ! Il ne trouvait vraiment rien dans ces
élucubrations de là-bas qui fût suffisamment pur pour lui
donner l'inspiration. Et pendant qu'il cherchait la passerelle, le
temps s'écoulait et Monsieur Onana le fixait, le sondait de ce
regard objectif qui fait fondre, Que de fourmis dans le corps !
Dans cet enfer de solitude, le seul refuge fut le nom un peu
superficiel de son camarade Atila M. Onana, qui maintenant lui
arrivait comme de l'autre bout du monde.
—
En Espagne où j'ai étudié, osait-il, j'ai connu
votre fils.
—
Vous avez connu Atila M. Onana ? demanda le
cinquantenaire avec un désintéressement que Mulélé saisit pour
une modestie.
L'espoir lui revint, hilare. Le courage aussi, net.
—
Oui, Atila M. Onana est un camarade, un ami
même. Et c'est lui qui m'a parlé de vous.
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—
En bien ou en mal ?
Il mentit avec rage, lui qui là-bas en Espagne, du haut des
tribunes des assemblées, enseignait aux « nouveaux » le
langage de la vérité. Le fils, raconta-t-il, adorait le père et ne
jurait que sur lui. Il débitait des phrases incontrôlées. Et il
fallait voir ces yeux en ce moment-là. La joie ou l'hystérie. Les
deux peut-être. Mais Monsieur Onana ne respirait pas avec lui
l'air de la même latitude, du même climat.
—
Depuis quand êtes-vous rentré ? questionna-t-il.
Mulélé dit ce qu'il voulait dire. En choisissant ses
mots, surtout ceux qui pouvaient très bien le représenter. Il était
plus préoccupé de problèmes de travail qu'il oublia jusqu'à la
réserve. Il ne connaissait pas Monsieur Onana mais il lui
raconta son goût pour la justice. Il lui donna son point de vue
sur la manière de gérer les sociétés. Remplissant les vides, il
s'inclinait vers l'Est, qu'il récitait les yeux clos. Il avait oublié
où il se trouvait et son discours se mit à prendre de la
dimension. La propagande des partis dits rouges défilait sous
ses paupières habillée de vêtements de soleil. Cela devint une
quantité de mots d'une grande monotonie, presque rituels. Le
cinquantenaire derrière son bureau souriait.
—
Maintenant, je suis de plus en plus sûr que vous
avez connu Atila M'Onana, dit-il, au moment où l'ancien
étudiant rouvrait les yeux. Seulement, continua-t- il, je suis
surpris de vous entendre dire qu'il vous parlait de moi en bon
termes.
La gorge de Mulélé subit un brusque transfert, désagréable,
comme s'il se fut agi d'un câble qui s'était cassé. Ce mensonge
découvert lui devint vraiment pénible et humiliant. Le père de
son camarade sortit une pile de lettres d'un tiroir.
—
Ceci est la correspondance de mon fils. Ces lettres qu'il
m'envoie sont une colline d'insultes. Qu'ai-je
fait pour les mériter ?
Le visage solide du père se contractait sous l'effort de la parole.
Il s'était dépouillé de son sourire, et livrait une partie d'une vie
privée.
—
Je l'ai envoyé en France, en Belgique, en Espagne. Je
voulais faire de lui un homme capable de voir loin, pour le bien
du pays. On a tellement besoin de tels hommes ici.
L'homme se fatiguait à vue d'œil. Mais le ton de sa voix, parce
qu'amer, atteignait l'essence obligatoire. - J'ai voulu me réaliser
en lui. Je n'ai que le niveau du certificat d'études, et tout ce que
je possède aujourd'hui, l'exploitation forestière qui m'a permis
de me lancer dans les chaises, je le dois au hasard d'une
circonstance.
La fille à tunique entra, pour dire que les hommes du
commerce étaient en attente. Dans l'air grave du patron, elle lut
une réponse alarmante, et elle retourna à son clavier.
—
Mais mon fils, au lieu de s'efforcer dans les livres de
sciences, passe son temps à critiquer, à palabrer, bref à faire
l'inutile. Une autre manière de maquiller ses carences. Celui
qui est incapable de tout coordonner en lui pour décrocher un
moindre diplôme n'a pas droit à la parole. On ne conduit pas
une société comme on récite un slogan.
Mulélé se ratatina dans son fauteuil. Lui aussi se sentait
concerné. L'intelligence de ce père écartait toutes leurs velléités
de là-bas, et, comme un ruban magnétique, s'agitait sans cesse.
—
Vous voulez tous faire la révolution ; mais elle ne se fait
ni avec des insultes ni avec des fusils ; je crois qu'il faut avant
tout un programme ; or vous n'avez ni l'expérience de la vie ni
celle des livres.
Aucune passion ne l'animait. On eût dit que dans la présence de
Mulélé. il voyait celle d'Atila M. Onana son fils, peut-être pour
les mêmes raisons. Il ne semblait pas défendre un ordre social
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déterminé. On pouvait avoir de la tendresse pour ce visage
amer, pour les fleurs blanches qui brillaient dans sa barbe et ses
cheveux. On pouvait.
Votre camarade m'a fort déçu. Ce manque d'amour et de
gratitude m'a fait souffrir énormément jusqu'à maintenant ; et
même aujourd'hui, même demain, je vis et vivrai au milieu
d'horribles conflits.
Ici, il se mit debout à nouveau, mais plus pour parler de
photographies, simplement pour aller de long en large, pénible,
voyant dans ce fils la pompe éteinte de sa race.
—
Qu'espériez-vous en venant ici ? demanda-t-il
brutalement.
Il venait ainsi de lancer une grande question sur le tapis.
Comme lave ou ténèbres, comme un tremblement bestial,
comme des coups de cloches désorientés, cette grande question
mit la main à l'angoisse. Lorsque les attitudes établies, les
confiances, la foi aveugle déchoient et que notre ultime espoir
tombe comme la plus triste nacre crachée, nous nous
demandons si l'heure n'est pas venue de nous suicider
totalement, ou partiellement en fréquentant des alcools
vulgaires.
—
Rien Monsieur, vous dire bonjour. Il dit et se leva à son
tour, la main tendue, vaincu. Il avait compris que l'homme ne
l'embaucherait pas sans lui demander les diplômes en échange,
ce qu'il détestait, et pour cause. Alors le sang se mit à avancer
dans ses veines, avec de la cendre, par saccades, avec un
crépitement de mer. Quand la cage de l'ascenseur l'enferma
pour les surfaces inférieures, lui étaient revenues ces mêmes
petites pourritures, ces mêmes constipations de silence, de
petits froids de l'hostilité. Il s'arrêtera au premier bistrot, avec
d'autres bergers d'alcools, où l'homme immole l'homme.
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CHAPITRE IV
La male vie continuait à produire des pans d'ombre sur
le ménage. Saïlé consulta son poignet. Dans une heure, midi :
l'heure centrale. Elle respira fort et mit sur sa poitrine sa main
féminine. C'était fait. Alolo viendra, les beaux-parents aussi. Ce
qu'elle leur dira au sujet de son mari, elle l'avait bien mûri. Elle
raccrocha. Elle avait attendu 10 heures pour appeler son beaufrère et pendant une heure elle avait parlé, le priant presque,
tellement elle en avait marre. Et Afia avait observé sans rien
dire cette voix qui implorait, cette cascade de tremblement
sylvestre.
Donc, ceci fait, elle se replongea dans ses dossiers. Elle
ne connaissait plus depuis longtemps le goût des plaisirs de la
Vie. A son âge. Pensez... Alors, elle1 se tuait au travail. Le
travail, cet autre alcool...
Afia l'avait remplacée au téléphone. Les minutes
s'éboulaient et tout lentement elle conversait. Avec qui pouvaitelle converser à un moment si près de l'heure centrale ? De
temps en temps, Saïlé lui lançait des coups d'exil rapides, à la
dérobée. Afia souriait... souriait. Il lui était charmant de vivre.
Elle n'avait pas de rancune contre l'existence. Elle n'avait pas
de noix au cœur, pas de contrainte, en dehors de celle d'aller
tous les joug ait travail. Mais le travail, pour elle, n'était pas
une contrainte, n'était pas un alcool ; le travail, pour «Ile, c'était
tout simplement, tout logiquement, la boulangerie du pain
quotidien. Saïlé se laissa charmer par l'allégresse de sa
camarade.
— Je ne t'ai jamais vue aussi radieuse au bout d'un fil…
— Je t'expliquerai, je t'expliquerai !...
En souriant, d'un mouvement des sourcils, la demoiselle
affichait sur son visage aux joues rondes, gercée de fossettes,
l'éclat des astres quand le ciel de la nuit est bleu et quand sur
une cour de village l'adolescence chante. Quelle est cette voix
qui, quelque part dans le monde, flambe ce paysage ? Saïlé
essayait de lui prêter mille tons différents. A chaque ton, il
manquait toujours cette énergie condensée qui mettait le feu à
cette bouche à fossettes... Elle ne quittait plus des yeux cette
camarade. Une telle joie sur un visage de femme ne peut que
conquérir une femme. Saïlé ne travaillait plus. Afia murmurait
et elle ne pouvait rien entendre, rien comprendre. D'ailleurs,
elle n'avait pas besoin de comprendre...
Quand la demoiselle raccrocha, ses yeux, qui faisaient
des bonds élastiques dans les orbites, rencontrèrent ceux de sa
collègue, longuement, longuement... Regard double qui se
propageait en elles, les tendait l'une vers l'autre, les associait.
—
Je vais te dire...
La gaieté était si intense qu'elle ne put terminer sa phrase.
D'ailleurs, qu'eût-elle exprimé... Les phrases ne sont utiles qu'à
peindre l'extérieur des choses. Quand il s'agit d'exprimer un
sentiment, une passion, il vaut mieux se taire. Bouche ouverte,
la salive, transportée en vagues par la langue mobile, mouillait
ses lèvres, claire. Ainsi les vagues déploient, mobiles, un grand
éventail sur la mer... Quelle paix chez cette fille ! pensait Saïlé.
—
Tu es une jeune femme heureuse, ajouta-t-elle.
—
Heureuse ?
Elle demeura pensive, Afia, dans son extase. Certains
mots, courants chez certaines personnes, lui faisaient toujours
frémir. Aussi ne les prononçait-elle jamais. Elle avait de la vie
une philosophie différente contenue dans l'emploi d'un
vocabulaire qui ne traînait pas des ombres immenses.
ADIA
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—
Je ne tiens pas au bonheur... D'ailleurs, qu'est-ce ?
Soudainement, Saïlé se rendit compte qu'elle découvrait sa
collègue. Jusque-là occupée à recenser ses malheurs, elle
n'avait vécu que dans son cœur, sans aucune attention
particulière à cette compagne de tous les jours. Elle savait tout
simplement
qu'elle
sortait
de
l'Ecole
Nationale
d'Administration, et que là-bas elle était parmi les meilleurs.
Rien d'autre.
—
J'ai besoin d'être joyeuse, de courir, libre, les
pistes que j'ai choisies, ajouta la demoiselle.
Le soleil se mit à doubler ses soleils. Afia se leva et marcha
vers le bouton du climatiseur. Un bienfait physique envahit la
pièce.
—
Hier, confia-t-elle en s'asseyant, j'avais un rendezvous avec un journaliste...
Mbatavia, dans un souci de modernisation, avait envoyé dans
des grandes écoles internationales la fine fleur de sa jeunesse...
Ceux de l'Information venaient de rentrer au logis
—
… et c'est avec lui que je venais de converser.
Alors, la fille aux pantalons serrés sur les chevilles ferma les
yeux. Que cherchait-elle dans la nuit ? certainement les traits
rassurants d'un visage bien découpe et ses favoris géométriques
et son sourire... Ses narines palpitèrent. L'air formait là-bas
dans son être comme une houle. Quelle paix, mais vraiment
quelle paix !
—
Je ne sais pas si on le connaît à Mbatavia déjà, il
est encore neuf, il arrive de Lille.
Ici, Saïlé se souvint d'un rêve qu'elle avait fait. Le même tous
les jours presque. Elle voyait dans son sommeil son Lamba qui
lui revenait avec des microphones partout. Serait-ce lui ? Elle
faillit avoir un malaise violent. Le sang torrentiel charriait dans
elle des spasmes issus d'une inquiétude inépuisable. Elle
s'impatienta. Elle voulut presser cette camarade, puis,
finalement, se calma. L'épouse en noir ne voulait pas donner à
l'autre l'impression de s'intéresser aux hommes.
—
Son nom, continua la demoiselle de son plein
gré, me fait penser à la majesté d'un vol d'aigle, dont
les ailes épousent la courbe des plaines...
Afia remplissait la pièce d'elle-même. Et les minutes couraient
en fuite folle, saccageant les cœurs comme un mal brutal,
détruisant, brûlant, emportant, à corps perdu, furieusement
libres.
—
Il s'appelle Apo !
—
Apo ? bondit l'épouse en noir.
—
Alors, tu le connais, toi aussi ? Et comment !
Dans cette pièce gentille par ses murs décorés, décorés
d'images tranquilles, Saïlé devint pensive. Et il y eut un lourd
silence. Silence piqué de cette respiration étouffée du
climatiseur. C'est alors que, quelques moments après, sortant de
sa pause, elle se mit à sourire, franchement. C'est alors qu'elle
posa son regard sur la fenêtre ouverte, comme sur un monde...
Tirant à lui les champs et derrière lui les rejetant, tentant les
parasoliers et leurs feuilles à ombrelle, ce regard cinglait vers le
port au ras de la savane ondoyante. Qu'avait-elle à voir avec
Apo ?
La demoiselle aux pantalons serrés sur les chevilles
n'avait plus devant elle une dame à réserve excessive, mais
quelque fille issue de quelque légende, qui lui parlait d'une
époque, d'un pays merveilleux. Elle écoutait.
Saïlé commença d'abord par les manguiers de Sumaku,
qui donnaient de l'ombre le long des rues gluantes de gadoue;
qui offraient leurs racines aériennes aux fesses patientes des
petits pêcheurs, le long de Siassia ; qui distribuaient leurs
ADIA
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juteux fruits aux guenilles des bidonvilles; et couvaient des
moineaux et leurs chorales; et abritaient des abeilles et leurs
aquarelles ; et enfin produisaient des fleurs et leurs arcs-en-ciel.
Saïlé enchaîna avec la ronde des quartiers sales pour les va-nupieds, trop bien rangés à l'extrême bord de la cité des
fonctionnaires, diversifiant leurs toits de paille et !de carton et
de tôles :rouillées .sous les soleils et les orages, brûlant les
yeux, comme l'image de l'enfer même. Saïlé mit plus
particulièrement l'accent sur ce fameux camp pour
fonctionnaires, muni de sa muraille grande, muni de son armée
de molosses, cerbères aux crocs aiguisés. C'est dans ce décor
aux tons multiples qu'elle situa l'école laïque et mixte, sur sa
colline, comme un fort de guerre. Alors, elle dit à sa collègue
l'histoire toute simple de son amitié avec deux garçons, dont
l'un avait justement pour nom Apo. Ce patronyme qui a la
musique des flots. Afia écoutait ce récit nu comme une feuille
de rapport.
Saïlé lui expliqua. Apo était la charnière mobile entre
Lamba et elle ; il était la glissade qui la menait à lui. Elle parla
alors de ce Lamba... C'est qu'un sentiment, aussi puérile soit-il,
ne meurt pas. Une jeune dame prononce le nom de son premier
amant, et la voilà qui pleure. C'est comme ça. On n'y peut rien.
Des larmes coulaient et ne faisaient pas grand bruit. Elle était si
fière de cette intimité avec le passé... Derrière ces curettes de
sel, elle était d'hier, toute simple, nullement conventionnelle,
vêtue de jupes fleuries.
—
Tu comprends ?
—
Je comprends, répondit Afia, qui se rendait
compte que le bonheur de son amie était plus du côté de Lamba
que de celui de son époux.
—
Il faut... osa-t-elle, mais ses mots se détachaient
si mal d'elle, car au paroxysme de la joie, elle croisait
celui d'une grande douleur de harpons hérissés.
Tu veux le rencontrer, c'est bien cela ? demanda Afia d'un ton
maternel.
—
Oui ! Comme autrefois, il saura me mener à son ami.
L'intelligence de l'épouse en noir acceptait totalement
l'autre, la voisine de bureau, la collègue, l'amie. Alors, encore
un peu plus, elle se confia. Sa mâle vie au foyer, elle la lui
conta dans tous les détails. Cet enfant qu'elle portait et dont elle
n'avait jamais voulu. Des études de droit qu'elle n'avait pu
achever. Et des coups qu'elle recevait de son homme, et contre
lesquels elle ne pouvait rien opposer. En se mariant, elle avait
donné dans un croc-en-jambe... Les phrases lui arrivaient
comme un cheval qui galope au milieu de la colère et de la
nausée. Elle marchait et vivait dans un désert. L'océan obscur
suivait ses pas, immense, prêt à l'engloutir.
Les deux collègues devenaient plus légères, l'une pour
l'autre, plus franches. Deux femmes se confient des secrets de
cœur, et les voilà presque sœurs. Deux filles se confient les
patronymes d'amants, et les voilà complices. Ainsi, Afia et
Saïlé, si différentes dans leur interprétation du inonde,
s'associaient. Jusqu'à quelle aube devra les conduire cette
entente ? De toute manière, l'épouse en noir était sortie de sa
retraite.
Quand Afia la déposa à midi, les pas qu'elle aligna le
long de la sente n'étaient plus comparables à ceux d'hier. Ce
midi-là, devant sa coiffeuse, elle essaya de gommer la pâleur de
son visage. L'angoisse soulevait la poitrine. Car il était possible
que Lamba ne fût pas à Mbatavia... Le doute s'installait de plus
en plus en elle. Le doute, un nœud qui vous embrouille tout
l'être. Mais, quand même, elle espéra. L'espoir, un hymne qui
vous donne la patience de Bouddha. Elle se mirait, en se
demandant si, avec la pâleur de ses joues et sa misère aux
ADIA
chevilles, elle plairait encore à l'amant, comme cette fillette
qu'elle a été, là-bas à Sumaku.
Cette dame qui portait son ventre comme s'il fut une
ceinture de ruines, qui avait coupé ses cheveux, qu'espérait-elle
de l'autre ? Pourquoi les femmes veulent-elles toujours revenir
sur leurs pas, au lieu d'aller de l'avant toujours, comme les
fleuves ?
Vicinia arriva une demi-heure après et lut dans les yeux
de la mère la splendeur de la femme dédoublée par l'espoir d'un
retour souhaité.
—
Quel est l'objet de cette transformation brutale ?
L'émotion ajoutée à la surprise avaient modifié ses
cordes vocales et sa voix arriva jusqu'à la mère
égratignée, on eût dit le télégraphe pur des cigales rouges. Saïlé
sans répondre vint à sa rencontre, dans une démarche nouvelle.
—
Un rêve ma fille, un rêve ! Change-toi et viens
m'aider à la cuisine.
Vicinia comprit que la mère éludait sa question, comme
si elle fût capable de perdre le file vide du rêve dont elle voulait
chanter bas les ailes clandestines...
CHAPITRE V
Mulélé faisait face à l'hostile assemblée. Cette aprèsmidi là, il avait encore bu. Comme l'humus qui laisse sur le sol
son tapis de mille ans, la vigne laissait sur son visage
l'expression d'un tapage inutile. Quand sa femme lui avait parlé
de cette mise au point, en présence de ses propres parents et
d'Alolo son propre frère, il lui avait exprimé son
mécontentement par une gifle bien centrée. Deux jours après, il
se dit qu'après tout, il était l'homme, et il n'avait pas peur
d'affronter sa mère, son père et son frère. Il voyait dans cette
hostile réunion l'occasion de cracher sur son aîné, cet homme
qu'il haïssait comme la paix hait la guerre. Cette nuit de la gifle,
Saïlé n'avait plus pleuré, montrant qu'elle pouvait avoir assez
de volonté pour s'élever au-dessus de la destruction.
Saïlé, la première, prit la parole :
—
Merci beaux-parents, et toi aussi Alolo, d'être
venus. Comme je voudrais vous voir ici, dans cette
masure, tous les jours ! Mais, non loin de vous, votre parent
creuse des frontières...
Le grand-père tendit ses bras vers Vicinia la petite-fille.
Géant, le vieil africain lançait ses bras énormes vers l'avenir.
Mais Vicinia s'inclina et ils manquèrent leur but, car ne lui
plaisait guère l'arôme pur des colas mûrs.
—
Je vous ai fait venir pour vous parler d'amour.
Vicinia était tendue vers la bouche de sa mère, une
femme qui de temps en temps lui lançait des brefs coups
l'œil, comme si «Ile fut son inspiration magique. Regarder est
un métier délicat, car il doit exprimer beaucoup de sentiments
inexprimés. Et ces brefs coups d'œil, comme un courant,
attiraient l'enfant.
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—
Et cet amour se veut la reconquête de la
coexistence perdue. J'ai essayé, je vous jure, j'ai essayé.
Comme une houle de respect et d'affection, assis, le père
et la mère, Alolo, du fond du cœur, célébrèrent cette jeune
femme venue d'un autre village.
—
Mais regardez mon homme dans quel état il se
trouve. C'est comme ça tous les jours et vous le savez.
Vous ave/ en face de vous une force brutale réactionnaire,
nette, qui laisse derrière elle la torture et l'agonie d'une épouse
asphyxiée.
Mulélé, entendait-il cela ? Si oui, certainement dans une
autre dimension. Car yeux mi-clos, genou faisant angle pour
soutenir le coude, menton en avant dans une paume au repos, il
semblait vivre hors de la sphère des discours qui calomnient,
enveloppé par la qualité artificielle de sa fuite, grandiose
comme sur une espèce de trône tropical, vêtu tel un clochard de
vêtements puants.
Saïlé parla et parla, en s'aidant de mots qui secouent.
Elle vibrait de la qualité toute verbale de sa colère. Mais l'autre,
en face, ne disait rien, froid à l'hostilité qui voulait l'arracher de
sa retraite pour l'humilier.
— Ne soyez pas surpris quand vous verrez, ou
entendrez, que j'ai changé de cap, un jour, en choisissant, pour
le moins, mon propre chemin.
Conclusion qui annonçait la nouvelle attitude de la
femme. Elle venait de prononcer un discours en ligne droite,
tendu, sur lequel on pouvait faire Bêcher du linge au vent. Et
eux, ils avaient fait provision de ses paroles, avec un respect
colossal.
ADIA
Alors, la deuxième, la mère de son mari prit la parole :
—
Tu as bien parlé, bru. Et je suis certainement une
mère malheureuse...
Et elle s'élança dans un long dire, tout en roulant sans
cesse un pagne jusqu'aux seins ramollis d'où le vêtement
retombait par son propre poids.
—
Mère malheureuse pour avoir nourri de ma sève
un fils transparent, c'est-à-dire sans consistance.
Vicinia se délectait, elle qui était comme sa mère,
d'entendre les mots que prononçait l'autre. Elle n'avait jamais
eu de contact direct avec son père, parce qu'une frontière
terrible les séparait. Elle était tendre comme la mère et lui était
dur. Elle se souvenait encore de ce coup de poing à l'œil, qui ne
lui était pas destiné, et de ce séjour à l'hôpital qui en était la
conséquence.
—
Pourquoi n'étais-je pas allée au long de la
rivière, au long des monts, traîner mon ventre contre les
racines, contre les pierres, pour que meure en moi ce fils de la
honte ?
Ici, le regard de Mulélé jaillit, féroce, vers la femme qui
parlait. Ses mâchoires s'entrechoquèrent comme dans un coup
de vent. Voulait-il bondir ? Mais sa tête s'inclina molle sur le
bois. Il se trouva de nouveau dans sa solitude menteuse.
—
Tu as bien parlé, bru. Quelle femme pourrait
tenir longtemps à pratiquer un tel homme ? Qu'il coupe
le malheur et se fasse avec lui des culottes ! Pendant ce temps,
ceux de son âge donnent et reçoivent la lumière.
La honte, plus que la colère, donnait des aile à ses
phrases. Peut-être aussi qu'en elle parlait aussi la Femme ?
—
Ah !
Mulélé, qu'est-ce qui te pousse à
t'encombrer d'alcools tapageurs ? Regarde ton grand-frère ! il
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est droit comme l'okoumé de nos forêts ! il est beau et respecté
comme le lion de nos savanes !
Ici, Mulélé ouvrit un œil qui s'arma d'éclairs, qu'il
dirigea contre ce frère dont la mère disait du bien, et trembla de
haine.
— Et elle va sûrement s'en aller, cette jeune femme
venue d'un autre village, cette clarté de la fenêtre ouverte sur
l'arbre à miel, que tu as saccagée. Et l'on verra si tu pourras
avoir une autre épouse qui partagera le dur logis de tes mâles
blessures. Si la honte pouvait m'affoler ou me rendre à la terre !
Les mamans, quand elles nous mettent au monde,
veulent voir en nous des hommes exemplaires. On peut les
comprendre. Voilà pourquoi le cœur de celle-ci était devenu
une corbeille où habite la grande rumeur des abeilles. Elle se
voila le visage des deux mains pour ne plus voir cette tache
qu'était devenu son fils. Mais même fermés, les yeux la
voyaient toujours. Alors, en bonne mère, elle fondit en larmes.
Et c'est derrière la barrière de larmes qu'elle se rapprocha de
Mulélé dans une étreinte toute cristalline :
—
Je me demande si ton père n'a pas donné ta raison
en sacrifice à Onkani, pour pouvoir régner sur les autres
membres de la confrérie...
Certes, le mari appartenait à cette communauté
religieuse au passé glorieux, aux dires des uns et des autres
adeptes vivants comme morts depuis. Mais il avait une poitrine
légère comme le souvenir, qui ne connaissait ni l'adversité, ni
les épines. C'est ainsi qu'il mit les insinuations de sa femme au
rang des lamentations maternelles, sans origine, sans aliments.
On peut comprendre. La vieille était tourmentée, seule. La
vieille, désespérée, ne vivait plus que des couloirs obscurcis.
ADIA
—
Ah ! ma femme ! gémit-il. Quand la douleur
nous étreint, il nous faut étreindre nos paroles avant de les
souffler vers l'autre. Moi, je suis le trésorier des rivières et
mes paroles sont pures, et je ne connais ni le mépris ni le
dédain. Ma vie est une vague d'amour et j'existe sans destiner le
malheur à personne, surtout pas à mon fils.
Onkani était une culture, une philosophie, et le père de
Mulélé en était l'intellectuel. Point n'était besoin pour lui donc
d'offrir un fils pour régner, il était roi, il était la consciencemusée où venaient s'ordonner des siècles de sagesse.
—
Femme et mère, chaque fois qu'il nous est arrivé
de venir remplir nos vieux poumons de cet air délirant de
Mbatavia, j'ai conseillé Mulélé.
Ici, il fit une pause. Le temps de bourrer sa pipe
recourbée de l'herbe qui fait frémir : le chanvre. Aujourd'hui
prohibé. Contre lui, des policiers veillaient aux aéroports. Mais
le vieux avait sa méthode pour tromper leur vigilance. Il
voyageait avec son herbe, non dans les valises, les sacs, mais
dans du gibier boucané, mais dans des doigts creux de banane.
—
M'a-t-il compris ? Impossible puisque par ses
pratiques, sa vie culmine dans une solitude. Et j'ai bien peur
que ton fils, chère femme, ne soit devenu une créature mutilée.
Une autre pause coupa le fil de son discours. Le temps
de craquer une allumette et celui de tirer une longue bouffée de
chaleur, non pour vivre l'illusion de ce monde roide, mais pour
s'assumer. Car il considérait la consommation de l'herbe et du
piment comme une marque de courage propre à son peuple.
—
Et cette mutilation, il la doit à lui-même.
Regarde-le, on dirait un cimetière qui sourit au milieu d'un
peuple de fleurs et d'oiseaux. Ce n'est pas ce qui peut rendre le
cimetière moins hideux, crois-moi, femme.
ADIA
ADIA
—
Il y a ceux qui sont faits pour vivre et ceux qui
sont faits pour végéter. Le père expliqua que son fils avait opté
pour la seconde solution. A qui la faute ? Sa volonté marchait
avec lui ; mais c'était une volonté négative. Les alcools aussi
marchaient avec lui. L'homme encroûté est celui qui ne se
sépare pas de son godet. Cette vie le comble, rien n'est pire que
de la perdre. Mais, les hommes qui vivent pour les godets
s'accommodent mal de cet univers où l'adversité doit céder la
place à la bonté et à la générosité, la fainéantise à l'action utile,
créative. Et le père raconta à la petite assemblée cette histoire
réelle. Son père avait eu de ses douze femmes douze fils. Le
premier s'exerça au métier de tisserand. Bientôt, c'est lui qui
alimentait le village et les terres voisines de pagnes précieux
sortis du meilleur raphia. Le deuxième préféra la pêche.
Entchiami le fleuve était poissonneux et les pêcheurs moins
nombreux. Le troisième devint cultivateur. Quand il prenait la
parole, c'était pour disserter sur les sols et sur les saisons. Il
avait des bras vigoureux, aptes à manier la lime et la machette,
la lime et la hache. Il était généreux et distribuait ses services à
toute la collectivité. Le quatrième travaillait les métaux, par
choix délibéré. Car, quand il n'y a pas de choix, l'amertume
commence alors. Dans sa forge à la fois bornée et gorgée de
possibles, il restituait à la machette et à la hache, à la sagaie et à
l'enclume leur utilité. Et c'est encore lui qui paraît les filles de
bracelets sonores. Le cinquième était chasseur. Est-il besoin de
développer l'idée de sa fonction dans la cité ? Il passait maître
dans la pose des filets. Et la fosse et le piège lui étaient
familiers. Seulement, ô combien d'ironie, il était végétarien.
Mais cette ironie même mérite réflexion. Le sixième abattait
des palmiers et de leur suc fabriquait un nectar que venaient
boire tous ceux de la région. Aussi, quand il y avait mariage
dans un village, retrait de deuil, on passait commande. Et, grâce
à son savoir-faire, les grandes joies naissaient souvent an
détour d'un sentier ou dans le tam-tam d'une cérémonie. Le
septième offrait aux incirconcis la virilité. On l'appelait le
chirurgien du pénis.
La circoncision est une épreuve
douloureuse, mais jamais douleur n'est aussi salutaire. 11 arrive
sans elle que les décors s'écroulent. Un jour seulement, une nuit
seulement, les femmes sont vicieuses, le « pourquoi » s'élève et
tout commence dans cette lassitude teintée d'étonnement...
Le huitième était griot, c'est-à-dire poète. Il ne parlait pas, il
chantait. Il ne pleurait pas, il disait des vers. Mais, surtout, il
était le seul à connaître d'Oléndé, un mythe essentiel, les douze
branches. Par ce fait même, on le situait par rapport au temps
puisque le mythe est la conscience des anciens. Quand sonnait
la nuit de pleine lune, on l'appelait : « Onguélé, dis-nous
Oléndé ! » On réunissait tam-tams et chorale et c'était parti. Un
degré plus haut, un degré plus bas et voici l'étrangeté. Dans le
fond d'Oléndé, c'est toute beauté où gît quelque chose de
surhumain et de surnaturel : des collines qui ne sont plus
collines ; des dessins d'arbres qui, à la minute même,
perdent le sens réel dont nous les revêtons pour l'illusoire,
désormais plus lointains qu'un paradis perdu ; l'amitié
primitive entre tous les éléments de la terre, à travers les
millénaires, remonte vers nous. Le neuvième était sculpteur
et sa matière première était des matières dures : le roc, l'arbre
kaama. II ajouta aux masques la saveur et la
poésie des
formes rondes et finies. Le dixième disposait d'embarcations
légères sur Entchiami le fleuve aux eaux troubles. C'est lui qui,
le matin, au milieu du jour, le soir, conduisait les hommes d'une
berge à une autre. La surface liquide était son univers. Ces
flottements de parfums de limon, d'herbes et de feuilles
mortes, d'étoiles la nuit, puis ces soirs où le cœur se détend,
comment pût-il nier ce monde dont il éprouvait la puissance et
ADIA
ADIA
les forces ? On eût dit qu'il était né du fleuve. Le onzième et
l'avant dernier, c'était lui-même, le père d'Alolo et de Mulélé. Il
avait très tôt commencé à fréquenter les arbres à palabre sous
lesquels se décidait le destin des choses et des êtres. Rien n'est
plus instructif que de passer le temps à l'écoute des anciens. Il
subit ainsi une initiation multiple. Il gravit tous les niveaux
du verbe maternel. Bientôt manipulateur averti des mots et du
sens des mots, il pouvait sans beaucoup de mal devenir
orateur. Beaucoup plus tard, ceux d'Onkani l'accueillirent dans
leur confrérie d'immortels. Il devenait sage entre les sages.
Enfin le douzième. Plus tard on devait dire qu'il était venu au
monde sous le signe du Diable. A quinze ans, il viola sa propre
sœur. Et c'était parti puisque les femmes devinrent son souci
premier. II voyagea entre toutes les filles de la cité sans faire
escale, puis émigra, avec la même vitesse. Les vieux se
réunirent et y compris son père. Pareille allure ne trouve de fin
que dans l'ultime contradiction qui est la mort. Car Olumi,
c'était son nom, n'avait point de métier sinon celui-là. Vint le
tour des femmes des aînés. Il fit route entre elles avec ce même
empressement. Il existe un fait d'évidence qui semble tout à
fait moral. Un homme est toujours la proie de ses choix. Il ne
saurait s'en détacher, une fois reconnus. Il faut payer un peu.
Son père devint conscient que l'adultère lui était lié pour
jamais. Le pauvre n'avait plus de cabris à offrir. Un adulte sans
métier et sans utilité donc n'appartient plus à l'avenir. Cela est
dans l'ordre. Mais il est dans l'ordre également qu'il fasse effort
pour échapper à l'univers dont il est le créateur. Mais, pour le
cas d'Olumi, les conseils n'y firent rien. Alors, un jour, dans
d'immenses efforts, le pauvre père chargea son cinquième fils,
le chasseur, d'inventer un piège mortel où tomberait cette
macule familiale. A l'époque, un ordre venu du père était sensé
venir de Dieu. Le chasseur eut raison du benjamin en le
poussant dans une fosse hérissée d'épines empoisonnées.
A la fin de cette histoire, le vieillard rebourra sa pipe. Vicinia,
triste comme cette fleur qui pousse entre les ruines, le regardait,
jusqu'à l'instant où le feu embrasa l'herbe, où les flocons de
fumée inondaient les yeux en vaguelettes piquantes.
—
Mais nous sommes à une époque où les pères ne tuent
pas leurs enfants pour un oui ou pour un non. Mais si l'on ne
peut tuer, l'on peut mépriser, c'est-à-dire vomir. Ce qui revient
au même.
Vomir, la seule punition possible. Mais quel sens
pouvait avoir un verdict si vague aux yeux de Mulélé ? Pour
AIolo, ce frère était irréparable.
—
Rien, commença-t-il, mais rien vraiment ne peut
compenser la somme des jours et des ans d'échec universitaire
qu'il a parcourus en Espagne. C'est dans cette seule raison qu'il
faut comprendre ce lent suicide de mon cadet.
Ici, Mulélé sortit de son absence. On eût dit que c'est le
seul discours qu'il attendait.
—
Certes, j'ai amassé en Espagne échec sur échec. Mais,
peux-tu me dire comment tu as réussi en comptabilité ?
Il hurlait, et son ombre sur le mur s'agitait. Cette
silhouette unique, entêtée, exprimait encore mieux la fureur de
l'esprit.
—
Ceux de ton âge en parlent, ainsi que tes anciens
collègues de l'institut de comptabilité. Le jour de l'examen de
sortie, tu as dû pomper.
Il hurlait toujours, comme ces âmes livrées aux démons
et à leur sarabande. Les yeux fous dans les orbites, les bras
étranglant le vide, la bouche baveuse. Parties de corps
désordonnées, mouvements indicibles d'une même condition.
ADIA
—
Bien sûr tu t'es expérimenté sur le tas. Mais, peux-tu me
dire comment tu t'es enrichi ? Là aussi, il y a tout un chapitre
sur toi dans les rues de Mbatavia.
Même si cette intervention se déroulait sous le signe de
la passion, de la haine, de la démence donc, il y avait là
quelque vérité. Alolo avait d'abord commencé par désorganiser
la gestion du ministère des mines, en collaboration avec un
autre. Les silences ici doivent se faire entendre. Non, la
production de l'or n'avait pas baissé. Seulement, les chiffres
étaient faux. Cela dura et dura. Enfin un jour, un autre chef qui
avait ses principes, mit le doigt dans la plaie jusqu'à la racine.
Entre parenthèses, il avait des doigts longs. Cela fit très mal.
On déplaça Alolo et son complice. Non pour la prison, mais
pour un ministère encore plus juteux : celui de la culture. Ne
riez pas. Un tel ministère suppose la création, la revalorisation,
la conservation. Un budget énorme pour préserver le souci des
morts. Mais Alolo et complice insultèrent les morts et
utilisèrent le budget à se construire des villas. Désœuvrés, les
comédiens de Mbatavia se suicidaient. On déplaça une fois
encore Alolo et l'autre et on leur donna la comptabilité de la
commune. Ne riez pas. La resquille est reine. La moitié de la
population de Mbatavia passe sa vie à sous-entendre, à
détourner la tête et à boire. L'honnête ici est l'intrus.
—
Non, je n'ai pas de leçon à recevoir de toi, fils de mes
parents. Mais un jour le sortilège se déchirera et la haine contre
tous les Alolo se ruera enfin sur la scène.
Il se mit debout et tituba un instant. C'est son art, cela,
de tituber absolument, d'entrer le plus avant possible dans une
vie qui n'est pas celle des autres. Au terme de son effort, sa
titubation disparue, il sortit de l'assemblée hostile.
—
Quant à toi Saïlé, dit-il marchant, tu es libre de rompre
le lien qui nous unit.
ADIA
Voyageur de Mbatavia, destin unique et sans doute
complet, il aligna ses pieds sur la sente qui se faufilait entre les
cases, rugissant de haine. Passé le pont en une simple planche
jeté comme une incertitude sur le canal, il entrera dans le
premier bar, prendra le godet, ce viatique essentiel.
ADIA
CHAPITRE VI
En attendant son nouvel amant, Afia se transforma en
ménagère, un pied devant, un pied derrière, une main ici, une
main là, elle rendait à l'appartement ses qualités d'appartement
soigné. Puis, elle se dirigea vers la minuscule cuisine voisine.
Bientôt, bien de bonnes choses cuisaient dans le four. Que ne
faut-il pas faire pour plaire aux hommes...
Comment l'avait-il rencontré ? C'est qu'un jour, libre de
ses mouvements, la demoiselle s'était rendue dans une boîte de
nuit. Seule. Là, elle s'était enfermée trois heures dans cette
partie de loisirs, prisonnière pendant trois heures de ces bruits
enivrants. Alors qu'elle traversait le plaisir dans toute sa
longueur, en simple postulat du désir, lui était arrivé ce garçon
du Sud, Apo, dont le nom est un bruit de galets roulés par la
mer.
Ah ! cette nuit, que n'avait-elle pas éprouvé ! Il lui avait
proposé une danse. Avant d'accepter, elle l'avait tout d'abord
scruté. Il portait un costume beige, un de ces vêtements coupés
pour le naufrage des yeux de femelle dans l'eau infinie des
yeux de mâle. Un sourire calculé, et des favoris peignés avec
cette élégance qui confère à l'homme une dignité
d'ambassadeur. II semblait être l'unique mâle de la boîte, ou, si
vous préférez, l'unique sillon de la terre, et le sombre et le clair
luisaient sur ses pores. Alors, elle avait exprimé son angoisse
par un battement précipité des cils. Comme un enfant fragile et
digne de soins, fragile, la joie était montée de son nombril,
digne d'attention sérieuse et de feu pour l'entretenir. Sans s'en
rendre vraiment compte, l'extase rend légère la fille, elle
s'était mise debout. C'est sur la piste que tout avait commencé,
serrée contre lui. Ah ! cette vibration à laquelle on ne saurait
donner un nom ! Ils dansaient, et lui murmurait à son oreille
qu'elle était la savane odorante mêlée à un sol de pluie, une
lumière sur la colline du Monde, la broussaille sur l'aine
femelle, bref, toutes ces mêmes phrases qui servent pour toutes
les femmes. Elle avait souri, conquise, apprivoisée. A cet
instant précis, il l'avait lâchée. Et chacun dansant de son côté,
il dansait devant elle sur la piste encombrée. De tour de reins
en tour de reins, il fauchait nerveusement ses sens de femme
seule, sur le rythme d'une chanson venue du Zaïre... Elle était
dans ses pensées, elle était dans ses marmites quand une clé
tourna dans la serrure. La porte ouverte, un air mêlé de sel
inonda le monde. Un air mêlé de couleurs vespérales.
Grand, stylé, celui qui venait d'entrer était l'archétype
craché des journalistes de cette nouvelle génération. Assuré de
la présence de la femme dans la cuisine, la porte refermée, il
ôta la veste qu'il étendit sur la chaise, puis à son tour, il
s'étendit sur le lit. Il n'était ni fatigué, ni même malade. Il était
Apo, tout simplement.
Afia avait cru qu'il viendrait dans la cuisine lui déposer
un baiser dans le cou. Ce fut là une grande duperie, ce fut là
son propre coup de fouet qu'elle avait laissé tomber sur sa
propre vie. Elle attendit longtemps, tellement longtemps qu'elle
finit par se fatiguer. Alors, c'est elle qui vint à lui et il la
regardait venir sans un mouvement, couché sur le dos, sans
enthousiasme. Et, quelle indifférence ! sûr de son pouvoir. Ça,
c'est Apo, installé au cœur de son mépris pour la femme. En
général, il n'éprouvait pour elle ni estime ni amour. Femme
conquise, objet de plaisir. Il est le séducteur ordinaire, il est
l'homme à femmes.
Elle se présenta à lui dans la pâle lumière, d'un seul
coup, entière. Elle se courba, comme une danseuse qui
ADIA
ADIA
s'entraîne. Au moment où sa bouche de femme allait manger sa
bouche d'homme, il bougea, et ses lèvres s'inclinèrent, roulèrent
loin de celles de la femelle. Puis il l'écarta, lui montrant la
cuisine du bout des lèvres, muettement. Elle découvrit
brutalement combien a été grande sa naïveté pour avoir cru à
des contes. Elle avait toujours été pour les hommes un de ces
fruits au goût incomparable que l'on aime à longtemps
conserver sur la langue. Elle, elle aimait cela. Jusqu'ici, c'est
elle qui les faisait marcher. Jusqu'ici, c'est elle qui tenait la
baguette de chef d'orchestre. Avec Apo, avait-elle cru, par la
manière recherchée avec laquelle il lui avait fait la cour, c'est le
même cérémonial qui continuerait. Mais voici que ce même
Apo liquidait ces mêmes illusions.
C'est ainsi qu'Afia repartit vers sa cuisine en boudant.
Resté sur le dos, Apo souriait sur le lit, tandis que sa main
gauche, couchée contre la cuisse, pétrissait une glaise invisible.
Tout mâle peut et doit refuser à la femelle l'hommage de
considérer qu'elle existe. Il faut modeler la femme, pour lui
donner l'essentiel.
Apo s'était mis debout. Au même moment, Afia sortait
de la cuisine avec les deux assiettes du couvert. Elle passa tout
près de lui sans le regarder même, jusqu'à la table. Alors qu'elle
repassait à quelques centimètres de l'homme vers la cuisine
chercher les plats, il l'attira avec un mouvement de fausse
tendresse. Mais la tendresse ne peut naître que d'une
condescendance. On n'est jamais tendre qu'envers les petites
choses. Elle se laissa faire, jusqu'au lit. Elle avait besoin de
cela, certainement. En d'autres lieux, en d'autres occasions,
avec un autre, elle serait déjà partie, fière de son corps bien
moulé dans des pantalons bien serrés aux chevilles. Pourquoi at-il fallu qu'elle apprît de Saïlé le passé d'Apo ? C'est
certainement ce qui l'emprisonnait. Romantique ? En tout cas
elle était prisonnière de ce qui séparait cet adulte, ce brillant
journaliste, de son adolescence. Femmes, ne demandez jamais
à vos amants comment ils ont grandi...
Ils roulèrent sur le lit jusqu'à le défaire, poussés par les
desseins de l'étreinte l'un vers l'autre comme deux vagues sur la
mer l'une vers l'autre.
—
On dit que tu as commencé tes études à Sumaku ?
demanda Afia, prolongeant la question de ses pupilles
assoiffées.
Et alors ? Quel mal y avait-il à avoir fréquenté une école
de Sumaku ? Journaliste, il était bien placé pour savoir avec
quelle facilité on racontait des choses dans ce pays...
—
Elle doit être vraiment belle, cette école laïque
de là-bas, avec ses arbres fruitiers partout !
Apo fit la sourde oreille, décidé de ne point jouer le jeu
de cette fille du Nord, car dans ce mélancolique pays, elles
servent toujours à quelque chose, comme à traîner les
conversations d'une bouche à une oreille ad hoc. Mais quand
même, serré contre elle, il ferma les yeux, tendu vers cette
source austère de sa vie, cette aube éternelle. Car il est vrai que
cette lointaine école était posée entre des arbres fruitiers bien
défendue par des instituteurs très cupides. L'idée l'effleura de
demander à la fille à fossettes de qui tenait-elle ce détail. A
quoi bon. Tout se savait dans ce pays tordu, immensément,
comme s'il l'était dans son essence.
— Vous devriez être comme deux frères, Lamba et toi..
Apo rouvrit les yeux. Un nom qui réveillait en lui des
échos d'amertume, des instants qu'il a eu à souffrir de l'attente
énervante d'un midi torride qui creusait dans chaque ventre des
crampes difficiles, du goût triste et humide de l'aube quand il
lui fallait un samedi ou un dimanche partir s'asseoir sur la rive
d'Epimbi, la gaule à la main. Et cette peur qui le prenait à cinq
ADIA
heures du soir, au sortir de classe, puisqu'il lui fallait toujours
revenir à la maison où une belle-mère régnait, acariâtre. Quel
autre nom que celui de Lamba pourrait mieux dire le goût de la
misère ? Mais, d'où tenait-elle ce nom sans masque ? Il posa la
question.
—
Je le tiens de Saïlé.
—
De qui ?
11 se dressa, et elle se dressa avec lui. Debout. Alors qu'elle
disparaissait dans la cuisine s'occuper de la nourriture, il resta à
faire des petits pas dans la pièce, seul comme un tunnel, pensif,
hanté par le fier visage de Saïlé-la-fille, cette adolescence qui,
là-bas, lui apportait ainsi qu'à son ami les débris de ses
marmites. Une enfant que lui Apo ne tolérait que pour ces
petits dons... Mais voici que des pupilles, de la tête, de tout son
corps, Afia lui demanda de se mettre à table. Ce qu'il fit sans
retard, face à la femme.
—
Parle-moi de Saïlé, dit-il avec passion.
On est toujours à l'aise quand il s'agit de commenter la
déchirure des autres. De coup de langue en coup de langue,
Afia brossait le portrait de sa camarade. Elle mettait dans celuici sa propre hargne du mariage, pâle fumée qui emporte de la
liberté ses dorures. Elle résuma Saïlé en un palais qui aurait
perdu ses boiseries en chêne fondues par un excès de lumière
solaire, puis en une librairie qui aurait perdu ses trésors, et
enfin en une libellule prise au centre de son piège de
soie. Et Apo écoutait cela sans manger. Cela, c'était comme une
gifle. Comment Saïlé-la-fille, qui se nourrissait de baisers et de
caresses le long des routes propres, en était-elle arrivée là ? Il
refusa de le croire. Les filles du Nord ont pour tendre habitude
de grossir les choses qui ne sont guère grosses...
—
Sait-elle que je suis à Mbatavia ?
ADIA
—
Elle le sait de moi et elle espère.
Il prit sa tête dans les mains et se tut longuement. Les
douleurs sont vraiment faites pour que l'imagination les anime.
Pour celle-ci, on voyait seulement tout l'effort de deux mains
tendues pour retenir la lourde tête ; on voyait le visage crispé,
les joues molles collées contre les paumes et les coudes contre
la table et les épaules sans aucun secours.
—
Je prends ta voiture.
—
Mais, où vas-tu avec ma voiture ?
Il ne répondit pas, se leva et sortit, dans la nuit. Elle ne fit rien
pour le retenir, et souffrit seule. Elle avait toujours connu la
paix, et la joie, et dicté sa loi aux hommes. Mais Apo est arrivé,
qui s'est mis à tout déranger. Elle s'endormit, courbée sur la
table.
Mbatavia la nuit ressemblait à une île. A gauche, puis
devant, derrière, il y avait la mer. A droite, immense et sombre,
il y avait la forêt, semblable à la mer. Mbatavia la nuit
ressemblait à une île grâce à ses lumières. Le pied à fond sur
l'accélérateur, le fils du maçon, Apo l'ami, ruminait l'incendie
et la ruine et les signes de la détresse des femmes. Saïlé... Au
moment où la rue enjambait une colline, il se pencha, la tète
dehors par la fenêtre, pensif sur la ville. Combien d'autres Saïlé
moisissaient-elles derrière ces irréparables blessures ? Il
connaissait ce qu'un manque de bonheur conjugal entraîne et
redoutait pour Saïlé un acte tapageur. Mais qui désespère ne
peut mourir. Car, comme un poignard ne vaut rien pour tuer
des pensées, jamais la détresse, inextinguible feu, ne dévore
l'éternité du moi, qui est son propre support. Accroché à cette
idée, il put connaître un petit calme. Il pouvait sauver celle qui
se noyait.
Ici, les médecins avaient leur camp dans l'enceinte de
l'hôpital même, parqués dans de petites villas comme des
ADIA
officiers militaires. L'Etat avait dû prendre certaines bonnes
mesures, à cause de l'absentéismes chez certains praticiens
véreux, ou du retard avec lequel ils arrivaient au chevet des
patients. Au début, on avait critiqué cette mesure, à voix
étouffée comme c'est courant à Mbatavia, on avait chuchoté sur
l'atteinte à la liberté individuelle... Mais au début seulement.
Que de louanges ensuite. Des louanges à voix crisée. Une nette
amélioration s'était imposée dans le soin des hommes. La
contrainte qui poursuit un but humaniste est plus qu'utile. Nous
avons besoin d'elle pour nous bâtir.
Apo frappa trois coups d'une égale lourdeur sur la porte
forte. On ouvrit. Se présenta à lui une Mapoma, élégante
toujours, heureux produit de l'Est, avec des yeux grands et
luisants comme des amandes, avec des ongles polis et longs, et
la bouche au sourire apte à désarmer les sbires les plus
méchants, des tresses qui se présentaient comme l'œuvre d'une
colonie de termites qui, cette fourmilière ainsi une fois bâtie, au
sein de son hectare de savane, peuvent connaître la paix et le
repos. Il faut vous dire : Apo n'appréciait pas Mapoma. On ne
compte plus les fois où il avait dit à son ami que cette jeune
femme s'était trop occidentalisée ; trop féministe. Car il faut
vous dire aussi : ce garçon nourrissait une rancune brutale à
l'endroit des femelles revendicatives.
— Alors, entre ! il y a des mauvais vents dehors Tu
arrives au bon moment, nous allions passer à table.
Elle dit. Il pénétra dans le salon aux fauteuils orange, où
son ami Lamba lisait le journal du jour, unique quotidien dans
le pays.
— Quel but poursuivez-vous, à nous parler de faits
divers et de visites étrangères ? Nous revendiquons notre droit
à l'information.
ADIA
Apo ne répondit pas. S'asseyant, il demanda une liqueur
forte que Mapoma s'empressa de lui apporter. La prenant des
mains de Mapoma, il se mit à sourire, content de la voir à sa
place... servir. Lamba demanda lui aussi une liqueur forte que
la jeune femme lui refusa, argumentant que entre la garde et
l'alcool, il fallait choisir. Il était de service cette nuit et le
service, c'était le service. Car, comme son mari, Mapoma était
médecin. Apo avait en horreur les intellectuelles. Elles ont la
bouche trop longue... comme des chiennes, peut-être pour les
mêmes raisons. Vous qui rêvez de femmes paisibles, c'est-àdire qui se plient, allez-y dans les campagnes.
—
Apo, j'ai épousé une femme difficile.
Il ne répondit pas. Car pour lui, se marier, c'était, d'une
manière ou d'une autre, tomber dans le difficile. Lamba, qui
avait pour principe de ne pas contrarier sa femme, jeta sur le
sol le journal du jour, comme on se débarrasse d'un vulgaire
chiffon.
—
Et si on passait à table ?
—
Allez-y, je fais manger Samy.
—
Comment, à cinq ans, il ne peut pas le faire tout
seul ?
—
Mon cher Apo, pour connaître les enfante, il faut
en avoir un au moins.
Il ne répondit pas aux provocations de Mapoma. Samy,
quelle genre de femme sera-t-elle demain ? Ce pays avait plus
de femmes que d'hommes. Et Apo imagina toutes
revendicatives... Quel désastre ! Ils passèrent à table.
— J'ai retrouvé l'ivresse d'hier, souffla Apo tout bas à
Lamba, qui dressa le visage et tout le corps vers l'autre.
A l'écart, à une table plus loin, basse, Mapoma faisait
manger Samy. Mapoma, un vernis mince-clair comme l'eau
baignait ses ongles et les révélait. Sur ses lèvres aussi minces,
ADIA
ADIA
c'était une joie épaisse. Sur ses lèvres aussi minces, c'était la
lumière de lampe, la paix des marécages nourrie de matière
tendre. Samy mangeant composait pour sa mère mille sourires.
Lamba avait si bien dit du bien de la lointaine fille du
colonel à sa femme, et si souvent, que cette dernière avait fini
par la prendre en haine. Elles sont ainsi les épouses, jalouses
même des rencontres juvéniles que les hommes ont nouées làbas derrière, là-bas derrière... Regardant Mapoma, Apo sourit.
Il voulut crier haut le nom de Saïlé pour que, dans cette pièce
bien paisible, Mapoma souffrît. Il éprouvait un plaisir contracté
comme colline quand, blessées, les larmes montent à l'assaut
des joues féminines. Mais il se ravisa.
Mapoma vint prendre place avec eux à la grande table.
Et mangeant, Apo bavard se mit à raconter des histoires
vagues, la main à plat sur la table qu'il promenait sur la nappe
avec un bruit de soie. Ce n'était plus seulement sa voix qui
tournait, montait, établie dans la bouche comme dans une
bouilloire pleine ; c'était aussi cette main qui faisait chemin sur
la nappe. Sa façon de dire les choses faisait que, chaque fois
qu'ils étaient ensemble, Mapoma était à l'aise. Car Apo était
capable de vous faire avaler un mensonge, de vous le faire
passer pour vrai. Il avait des arguments qui touchaient, si durs,
que l'on s'appuierait sur eux pour ne point être emporté par la
colère de la vie...
Terminé le souper, les hommes quittèrent la table, la
femme avec eux. Elle ne fit pas, comme ailleurs, ce devoir de
desservir, car ses doigts s'agitaient peu dans le service
domestique. Elle avait peur d'abîmer le clair à ses ongles... Apo
s'était toujours dit, observant la femme de son ami, si
paresseuse à la maison quoique médecin de valeur, que les
intellectuelles vivaient en face de leur propre image, la plus
bornée qui fût. Mais une intellectuelle même pouvait être
soumise. Et cela, c'était la tâche de l'homme seul. En certains
moments, Apo se demandait si son ami en était un.
Donc, terminé le souper, Apo poussa Lamba vers la nuit.
—
Ne t'éloigne pas, Lamba, tu es de garde, hurla
Mapoma.
Assis sur un banc de pierre avec tout un vivier d'astres
sur la tête, l'ami conta à l'ami ce qu'il avait appris de la fille du
Nord, Afia aux pantalons serrés sur les chevilles. A la fin de
l'histoire, Lamba devint inquiet. Et un silence de planète
inhabitée s'installa soudain entre eux. Cette nuit-là devait-elle
changer la vie, jusque là sans nuage, de Lamba avec Mapoma ?
—
Mais d'où l'arrivé cette inquiétude ?
—
Tu sais, je refuse de faire cela à Mapoma.
Apo ne comprenait toujours pas comment les gens se
faisaient du souci pour des choses simples. Chose simple, avoir
pour maîtresse une femme mariée. Chose simple, tromper sa
propre femme aussi souvent que possible. Dans cette nuit
mêlée d'étoiles et de lumières de la ville, Apo mit du
mouvement dans le cœur de sen ami. Et quand Apo parlait...
Comme une tôle luisante, une volonté neuve se mit à couvrir
Lamba, l'isolant de son épouse.
— Voici le numéro d'Afia ; c'est un bureau qu'elle
partage avec la fille du colonel. Tu vérifieras, car ces filles du
Nord...
Numéro délicat que celui qu'il enfonça dans la poche.
Saïlé, combien des ans d'absence ? Il mit la main sur le cœur.
Ce numéro avait sa place exacte dans la poche, comme ces
milliers d'ampoules dans le ciel.
ADIA
CHAPITRE VII
Qui sauvera cet homme de sa misère ! Ses yeux errèrent sur la
foule, sans se poser. Car tous les visages qui l'entouraient lui
étaient hostiles. II essaya de se débattre, hélas ! les mains qui le
tenaient à la ceinture ne lâchaient pas prise. Ainsi fait le singe
que les chiens ont coincé.
—
On t'a laissé faire et cela ne peut plus durer,
aujourd'hui tu payeras.
Ce matin-là, il n'avait pas encore bu ; et c'est justement
pour cela qu'il était entré dans le bistrot, demandant une
bouteille de rouge qu'il paierait à la fin du mois. Mais c'est un
refrain que la vendeuse connaissait trop bien. Et elle avait
appelé le patron...
—
Tu me dois beaucoup d'argent, tu m'as bu beaucoup
de bouteilles, mais aujourd'hui, tu payeras.
Le patron criait tellement fort que les passants
s'arrêtaient. Petit à petit, la salle s'emplissait. Même sur la
'piste, dehors, des paquets de piétons s'étaient composés. Et le
jour montait. L'homme des fins de mois jetaient des regards
vagues sur ce peuple des bidonvilles avides de spectacles. Si au
moins avait-il bu ! il supporterait sans avoir honte cette scène
dont il était (f centre. Le barman lui avait retourné les poches,
qui ne renfermaient que des mégots de cigarettes et un briquet
dont le jus coulait goutte à goûte, entre les tissus.
—
Tu vas payer ou alors j'appelle mon cousin qui est
officier de police.
Dans ce pays, le cousin s'appuyait sur le cousin, et le
frère sur le frère, quelle que fût la raison, quel que fût le conflit,
quelle que fût la faute commise. L'homme était sur le point de
déclarer au barman que, pour faire pendant à son cousin
policier, il avait un frère comptable quelque part ; il ne le dit
pas, se souvenant qu'il vouait à celui-là une haine en morsures
de vipère. Il se mordit la lèvre. Qui lui viendra en aide ! Le
patron du bar n'était pas celui qui aurait pitié de celui-là qui
noie ses limites dans le grand océan des illusions sans
lendemains, se croyant ainsi abrité de toute souffrance, et qui
n'arrête pourtant pas de sentir, chaque jour davantage,
l'angoisse fondamentale de ne point être l'homme qu'il avait
rêvé d'être.
—• Mais, qu'attends-tu pour le mettre par terre, nu ? Ces
hommes-là, non seulement ils sont les maître« partout, non
seulement le pouvoir leur permet de coucher avec nos filles,
nos sœurs, nos femmes même, mais encore se paient-ils le luxe
de ne point payer leurs dettes.
Mulélé, car il s'agit bien de lui, tourna son vague regard
vers la bouche qui avait dit ces mots. Et il vit dans la foule qui
ne cessait de croître, une foule aveugle, sourde, un costaud
armé d'une pelle. A Mbatavia écartelé entre savane forêt et
océan, toute querelle même anodine était prétexte à un
règlement de comptes inter-ethnies. Mulélé eut peur. Dans sa
misère, il cria qu'il haïssait son frère d'une haine difficile. Le
costaud ricana dans sa moustache et s'approcha de la victime
qui ferma les yeux. On le souleva de terre comme s'il fut
question d'une planche légère. On le plaqua contre le sol,
capturé, comme s'il fut question d'un gibier de potence. La
chemise arrachée, on arracha le pantalon.
— Attache-lui les pieds et les poings, pendant que
j'appelle mon cousin qui est officier de police.
Le patron du bar composa un numéro court. Le costaud
chercha une corde qu'il trouva sans beaucoup de mal dans le
fond de sa culotte. Avec la corde, se mit-il à faire autour des
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chevilles et les poings des nœuds solides. Alors qu'il n'avait pas
tout à fait fini, la foule remua et une jeune fille fendit la foule.
A la vue du spectacle, elle devint pâle comme une fiancée qui
arrive à un rendez-vous et qui trouve celui qui pouvait devenir
son mari mort. Elle s'immobilisa, frappée beaucoup plus par
l'humiliation que par la douleur. Elle vieillit debout, seule.
— Enfant, si c'est ton parent, il me doit beaucoup
d'argent depuis longtemps.
Ce matin-là, elle avait la somme que lui avait donnée
l'oncle Alolo, pour payer ses cours supplémentaires de
mathématiques. Elle paya le montant exigé et coupa elle-même
ces liens qui la dégradaient au même titre que cet homme. Et
celui-ci, libéré, remit ses vêtements en hâte et fendit la foule la
tête basse. Vicinia, car il s'agissait bien d'elle, derrière le
suivait. Quelle peine stérile à libérer celui qui demeurera fidèle
à son culte, et que l'on surprendra encore ce matin dans les bars
d'autrui, plein du battement de l'ombre dans la poitrine, croyant
fléchir par cet égarement l'essentiel de son infortune.
Vicinia arriva à la hauteur de son père. Le jour, difficile
une fois encore, montait. Et un timide vent charriait comme un
parfum les larmes de Mbatavia. La jeune fille, sans même une
introduction respectueuse, à la hauteur de son père, embrassa
des mots salés. La colère assise en elle depuis des ans la
secouait, et elle vibra :
— Tu as enfermé ma mère dans un mariage difficile, où
elle s'est couverte de boue comme cette autre femme de l'or.
Mais seul l'or brille comme une étoile.
Entendait-il ce que lui disait sa fille ? Il avait les tempes
qui lui dictaient mille déchirures. Il passa la main sur le visage.
Ainsi font les maçons quand, du haut de ces murs qui ne sont
pas les murs de leur maison, la chaleur devient pénible. Mulélé
tira de la poche un mégot de cigarette, grand tumulte venu
d'Occident. II l'alluma, comme s'il avait besoin de cela pour
mieux saisir la colère de cette fille. Il était quand même un peu
étonné qu'elle se fâchât, elle qui d'habitude se livrait en silence
au supplice d'être neutre. Il est des matins comme celui-ci où le
père ne comprend plus sa fille... Un pied devant un pied
derrière, toute palpitante, jetée sur la piste des hommes ainsi
qu'un canot à la dérive et fragile dans la plénitude marine,
Vicinia, près de son père, semait dans le matin du jour et contre
son père sa rage d'enfant perturbée :
—
De même que le roseau flexible s'assèche au
contact du chaud, maman et moi sommes ravinées au contact
de tes alcools, dispersées, la vague à l'âme.
Les lèvres de Mulélé, qui étaient sèches là-bas au milieu
de la foule, sèches à s'effriter, se couvraient d'humidité, au
contact de la fumée. Deux rives ainsi appellent, pour se
rafraîchir, l'épanchement des flots du marigot, et les flots se
succèdent, éternellement. L'un après l'autre s'use.
—
Pauvre maman qui a fait commerce avec toi,
croyant que tu comblerais le fruit qu'elle était ; mais tu n'as pas
tenu tes propres promesses. Depuis l'Espagne, que n'a-t-elle pas
fait pour te contraindre de prendre figure et d'exister ! mais tu
n'as cessé de devenir ce faible soupir dispersé par les moments.
Il alluma un autre mégot qui se mit par son odeur
grotesque, nue, à empester le sentier, de telle sorte que les
insectes, groupés par race, durent s'écarter, dispersés sous les
herbes. Là-bas ils trouvèrent telle tendresse, telle paix
particulière. Que de salive aux coins des lèvres ! Mulélé cracha.
Sentait-il la présence de sa fille à ses côtés ? Pauvre Vicinia !
Elle n'avait jamais trouvé de paix nécessaire, celle-là qui vient
d'une famille équilibrée, d'une éternité où rentrent les choses,
les actions accomplies. Paix des armoires pleines, des parents
sans histoire, des linges plies, paix des joies semblables aux
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étoiles. Car pour Vicinia, un père devait être tout semblable à
une montagne bien assise sur sa racine et pleine. Une forteresse
riche de chaleur interne, et qui protège son petit monde des
vents contraires, et qui assure pour son petit monde la liberté,
jusqu'au démantèlement de l'angoisse qui est de n'être point.
— Tu as disposé autour de nous, comme autant de
frontières, l'humiliation, la rage, afin que peu à peu, au travers
de cet assemblage, nous découvrions un visage de terreur, une
horreur qui n'est point humaine. La colère en l'enfant se
creusait comme un puits. L'amour, quand il rencontre
déception, perd la vision de l'amour. La future femme, cartable
d'écolier sous le bras, inquiète mais décidée à tirer à elle
l'extension des évidences roides, intelligence frustrée, ne
connaissait plus que le poids des haines.
- Mais arrive le temps où se découvre l'essentiel, et
maman est encore jeune. Ce ventre qu'elle a toujours refusé,
elle attend de le déposer pour s'en aller. Mais moi, que
deviendrais-je dans tout ça ? Et je hais tout père qui n'est pas un
père.
Mulélé alluma un autre mégot. Sur ce sentier qui allait
vers la ville, cette piste semblable à un puits inverse par où
montait la solitude de tous les fuyards affolés, un ouragan fou
glissait par les pores du père son obscure lave. Vicinia ne lui
avait jamais tenu un tel langage. Des insultes quoi ! Il sentit
davantage en son gosier, lente, la montée tumultueuse de la
braise de la folie. Il lui fallait contraindre cette enfant entêtée
par la mère de prendre figure de fille soumise et de se taire.
Mais, la tête haute, Vicinia vibrait :
—
Et je m'épouvante chaque fois que tu remues dans
les alcools au milieu des foules de Mbatavia. Combien de fois
n'ai-je pas souhaité que s'ouvrent sous ton pas les fissures du
sol ! Et la braise des volcans ! Car j'ai vidé mon sein de ta
présence.
Ici, se retournant, Mulélé distribua la guerre sur les joues
de l'enfant qui présenta devant son visage le cartable arrondi de
livres et semblable à une courbe de bouclier. Peine inutile, le
sac fut arraché et lancé au loin. Il est dur de frapper une enfant
de quinze ans en public, mais le père avait dans les narines le
souffle des barbares. Elle se débattait comme elle pouvait. Que
peut une enfant, naturellement faible, contre un père,
naturellement fort ?
—
Tu es pauvre de rien posséder que des coups,
criait-elle sous le déluge des gifles, mais je suis bien autre
chose que ces joues que tu abîmes, car mon territoire est
intérieur et tu ne peux l'atteindre.
Alors l'homme, comprenant que son territoire à lui était
menacé, aveugle, doubla la cadence. Que de-viendrait-il si cette
enfant et sa mère le quittaient ? Cette demeure dont les murs
s'écroulaient, il croyait mieux les retenir par les coups. Comme
si les coups fussent une construction. L'insensé ! La famille
nous est ainsi une vaste demeure avec ses ailes réservées, et son
jardin secret où chante le jet d'eau. L'homme ne s'en rend
vraiment compte que la nuit où elle décide de partir, de s'en
aller se regrouper dans un autre coin de la cité... En combattant
son père, Vicinia appliquait cette évidence : la femme n'est
guère une vache à l'engrais, et l'amour sans histoire, pour elle,
compte plus que l'usage. Car l'amour, c'est-à-dire ce bonheur à
deux, doit favoriser des poèmes...
Alors le père, distribuant ses gifles, croyait rétablir les
hiérarchies. Car à la maison, disent certains esprits tortueux,
l'homme porte le pantalon et la femme la robe et les enfants les
sous-vêtements de discipline ; l'homme bande les arcs et tout le
reste creuse les sillons. Insensés ! Alors, une fois usé le plaisir
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ou; l'urgence d'abîmer de ses gifles les joues de la fillesemblable-à-sa-mère, ces fleurs, l'homme reprit sa marche.
Restée en arrière, le nez en sang, un peu fière, Vicinia toisa
longuement ce mélange d'ivresse et de folie, cette larve que sa
mère avait épousée sans comprendre.
Tandis que, restée en arrière, Vicinia retournera à la
maison se changer pour repartir à l'école, Mulélé franchit
comme un fou les portes des bureaux qui l'employaient.
—
Vite ! vite ! Monsieur Camille te demande, lui
lança au passage un collègue.
Monsieur Camille était un gentil Blanc comme on n'en
connaît pas beaucoup. Il avait écouté d'une oreille amicale
Assitu, quand ce dernier lui avait présenté la situation du
dégénéré Mulélé. Il avait sans difficulté accepté de le prendre
dans sa moyenne société au titre de commis aux écritures. Mais
voilà ! le naufragé, une fois en place, ne fit rien vraiment pour
mériter la confiance qu'on plaçait en lui. Il venait au bureau
deux jours sur trois et repartait toujours avant l'heure. II venait
au bureau deux jours sur trois et souvent soûl. Cela ne pouvait
durer longtemps et une boîte privée ne peut supporter pareil
excès.
—
Je vous ai prévenu deux fois Monsieur Mulélé.
Le nasillement du toulousain était souvent un. sujet de
haut rire pour Mulélé et ses collègues. Mais contrairement à
l'ordinaire, l'homme n'avait pas du tout envie de rire.
—
De toute la journée d'hier, on ne vous a pas vu au
bureau, Monsieur Mulélé.
Le sein de l'homme était encore sous l'emprise de la
colère qui lui a fait pousser des griffes contre la fille
irrespectueuse ; il haletait. Ce matin lui était vraiment hostile.
Cette manière dont lui parlait le patron annonçait la
catastrophe. Il se mua en arbre d'angoisse, en candélabre de
vieilles flammes. Quelle peur affirmative !
—
Vous êtes une épave, Monsieur Mulélé ! Une
entreprise qui se veut sérieuse ne peut continuer à vous
employer pour faciliter en vous l'orgie, la fainéantise.
Ah ! non. Tout sauf des insultes. La peur devint soudain
furie et dans un tremblement, Mulélé tout entier paraissait
emporté par un cyclone. Mais cet emportement, cette volonté
de bondir, qu'était-ce si ce n'est qu'une flèche pointée sur la
proie sans arriver à quitter l'arc ! Que cet homme est triste,
abandonné, capable seulement de se refléter dans le miroir
compatissant de son propre vers !
—
Depuis hier soir, vous ne faites plus partie de mon
personnel. Vous passerez tout à l'heure à la caisse prendre votre
enveloppe.
Dans le silence clouté de battements de cœur, Mulélé se
leva et marcha dans le fracas des soucis. Il pensait,
certainement, accrochait des ombres dans la solitude profonde,
faisait s'évanouir des images, enterrait des lampes. Mais,
quelles pensées ?... Ce qui est sûr, «'est que sa poitrine
résonnait aussi loin qu'un train.
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CHAPITRE VIII
Lamba roulait en ligne droite, à vive allure, vers les studios de
la T.V. nationale, sous le ciel haut d'un midi chaleureux. Où
courait-il si vite, vers la paix, l'amour, ou vers l'angoisse, la
déchirure ? Arrivé au pied du bâtiment immense, il gara sa
grosse voiture en bataille, et croisa les bras devant le volant
luisant. Le « Tam-tam du Temps », ainsi nommait-on la maison
de l'information, faisait luire fièrement ses écailles sous Je
soleil.
Mapoma, là-bas à la maison, se courbera seule sur la table du
déjeuner. L'appétit lui manquera mais elle mangera quand
même, obéissant comme à un rite. Et, avant d'aller faire la
sieste seule, plusieurs questions viendront picorer dans l'anse
de son intelligence.
Cinq ou six fois, Lamba était venu prendre son ami au sortir
des studios. Cinq ou six fois, il avait donné des coups de klaxon
nerveux, à la vue d'Apo descendant les marches avec patience,
lui hurlant en même temps des « dépêche-toi » violents. Mais,
aujourd'hui, tout était différent. Car, aujourd'hui, sous ce ciel
haut d'un midi chaleureux, il rêvait, les bras croisés derrière le
volant luisant. Il connaissait la paix. Quelle douce journée
douce ! Car ce matin, quand il avait décroché le téléphone,
formé le numéro, la caresse légère d'une voix claire, un peu
angoissée avait nettoyé ses oreilles... Enfin, après des ans de
quête patiente, il allait déposer ses bagages. Et cela était devenu
si simple tout d'un coup, trop simple même. Il lui semblait
naître. Comme rot astre sur sa tête qui avait commencé à
incendier les nuages tôt le matin. A chaque minute qui poussait
l'étoile du jour au sommet des sentiers célestes, la joie irradiait
l'homme. Une joie douce, contenue. Le monde vraiment
commençait pour lui. Il avait, dès l'aube blanche, préparé cette
journée comme on prépare la' fête. Il avait vibré. Pendant plus
de trente minutes, il était resté sous la douche. Si bien que,
après l'avoir attendu, attendu, l'inquiète Mapoma, comme la
tourmente, avait poussé la porte de la salle de bain. Et elle
l'avait trouvé debout, le corps droit sous la pluie du robinet,
corps tiède offert aux mains merveilleuses de l'eau courante qui
savaient, à l'instar des mains féminines, caresser du revers des
doigts un visage, une poitrine... Debout à la porte, elle avait
accusé comme une gifle piquante à l'aine, à le voir jouer des
coudes entre les gouttes, éclairé du sourire du mâle amoureux.
Dans la cour de l'immeuble de l'information, des gendarmes
allaient et venaient, lourds dans ces tenues qui leur donnent
l'allure des orangs-outans. Conséquence du coup de mars 64.
Un soir de ce mois, l'aile de F extrême-droite de l'armée avait
tenté de s'emparer du pouvoir en s'emparant des studios de
l'information. Voilà pourquoi, depuis ce soir de mars, tous les
jours, la gendarmerie toujours neutre veillait sur le pouvoir en
veillant sur la maison de l'information. Lamba accorda un
vague regard à la soldatesque patiente, lui que seule intéressait
l'aventure intérieure. Le souvenir de la fille du colonel exaltait
sa pensée et l'incitait à la choisir comme unité de lieu de sa
méditation. Il ne vit même pas arriver Apo, qui dut frapper fort
sur la tôle, pour le réveiller afin qu'il lui ouvrît, puisqu'il avait
les yeux pathétiquement clos. Étrange et lourd exil que celui
d'un cœur tourné en soi-même, pris dans ce difficile et long
travail de mise au point. Apo s'installa à sa droite et le moteur
se mit à tourner, à tourner tellement vite qu'Apo eut peur.
—
He ! doucement, elle ne fuira pas.
Peut-on comprendre comment et pourquoi un chirurgien si
distingué tend-il à sacrifier sa distinction au profit d'une jeune
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femme parfaitement désespérée, n'ayant plus le courage
d'assumer jusqu'au bout un choix consciemment embrassé ?
Apo se dit qu'il avait bien fait d'organiser, avec l'aide d'Afia,
cette rencontre. Il sauverait la fille du colonel. Mais aussi, dans
un endroit ainsi fermé que celui de son appartement, ainsi
neutre, il pourrait jouir de cette détresse de la femme en noir
dont lui avait parlé la demoiselle du Nord. Car hier, alors qu'il
vivait de déchets glanés au hasard des poubelles, pendant que
Saïlé-la-fille se gavait de mets royaux, il s'était heurté plusieurs
fois à sa condescendance. Vengeance ?
Ils arrivèrent. Mais ils étaient encore en voiture quand la radio
de bord annonça le déraillement d'un train sur la ligne KZ du
transmbataviais. Plusieurs morts et plusieurs blessés. Avec une
grande tranquillité, le speaker fit comprendre à tous les
médecins de la capital qu'on avait besoin d'eux au grand
hôpital. Point n'était utile de dire que c'était urgent. Bon Dieu
de Bon Dieu, pourquoi les trains choisissent-ils des moments
pareils à celui-ci pour dérailler ? L'homme puis le médecin
enfermés en Lamba luttaient. La lumière de ses yeux vira au
rouge du sang, au blême de la famine, aux terribles couleurs de
la douleur, de la terreur, de la mort. A quelques pas seulement,
Saïlé...
— On peut monter une seconde, proposa Apo qui
descendit de voiture.
— Je ne peux plus, dit-il simplement, lançant la
machine dans une direction contraire.
Tel est le médecin. Une profession noble entre toutes, de
cette noblesse que donne le plus haut amour pour l'humanité.
Lamba l'appliquait en opposant son refus à ce que d'autres
subissent. Que le miracle de cette résistance naissent ailleurs
aussi, jusqu'au jour où toutes les professions de Mbatavia se
touchent et fondent par cette union quelque chose de neuf.
Ainsi verseront-elles au fond commun de l'âme nationale leur
passion de l'indépendance vraie, leur patriotisme, leur amour de
la terre natale. Apo se signa pour que son vœu descendît droit
en terre où reposaient les fils vrais de ce pays qui, sans avoir
jamais été vaincus ni dominés, avaient tendu la main aux
étrangers qui débarquèrent en ce territoire pour le voler.
Un peu plus tard, quand Apo frappa, c'est Afia qui
ouvrit. Il posa sur elle un regard passager. Et elle, qui le
regardait toujours comme si c'était la première fois, l'observa,
avec insistance, admirant autour de son front cette auréole
propre aux amants que l'on reçoit et qui libèrent. Puis
s'effaçant, elle laissa entrer l'homme.
Ces retrouvailles sont vraiment pathétiques. Deux enfants qui
ont fréquenté une même école, qui ont joué sur une même cour
de récréation, voués à des destins différents, qui se sont séparés
longtemps, et qui, un jour, comme ça, prennent rendez-vous
dans la tiédeur d'un petit appartement d'ôtel... Deux adultes
face à face. Le temps est passé sur chacun d'eux, l'a malaxé
rigoureusement. Un moment mort s'installa dans la pièce. Un
moment nul. La première à réagir fut Afia, qui referma la porte
derrière elle. La seconde à réagir fut Saïlé, qui se leva.
Donc, elle se leva et demeura plantée sur ses pieds, en
attente. Debout devant l'homme, une femme en noir cherchait à
ressusciter des mortes amours. Son ventre broutait l'air devant
elle, nombril énorme sous une robe sombre, simple et ample. Et
les cheveux courts, tissés en nattes endeuillées. Et les joues
creuses, le front et la bouche tristes, les yeux. Elle attendait, à
l'apogée de sa misère. Comme le temps vous arrange un
homme ! De lui elle n'avait gardé que l'image d'un garçonnet
moisi par la rouille des bidonvilles, là-bas, à Sumaku... Ce
n'était plus le même, non, plus le même Apo, cet affamé sec
comme un squelette, à qui elle avait apporté plus d'un morceau
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de pain, plus d'une mesure de limonade. Comme vraiment le
temps vous arrange un homme ! Du coup, elle eut honte d'ellemême. Son corps, mal soigné, mal aimé, lui apparut cet
instrument vain, atrophié pour ne pas avoir servi, organe
démantelé qui se montrait dans son altérité. Ses grâces d'hier, si
elles avaient épousé quelqu'un qui pût les nourrir... les fêter !
Elle ne serait pas devenue cette agonie, cet avilissement d'une
conscience vidé, puis rempli par les marées de la terreur. Elle
ne serait pas cette propriété domestique, comme la vache
soumise à son fermier. Debout devant l'homme, une femme en
noir s'épouvantait.
Apo se frotta l'œil, se pinça une joue. Sûr, il ne faisait
pas de cauchemar. C'était bien Saïlé-la-fille, du moins ce qui en
restait. Comme le temps vous avilit les filles ! Et il la vit
tousser, tousser, comme font les malades du poumon. Et il la
vit cacher sa toux sous le linge d'ombre, à bout de souffle,
pudique. Et il la vit sourire. Mais ce sourire, ce n'était plus celui
d'une petite fille de colonel qui arrivait à l'école en minibus et
portait des robes en fleurs d'orangers ; c'était l'expression d'une
angoisse, trace d'une terreur, sillage d'une tempête intérieure, et
d'instant en instant se creusant, et plus malsain, annonçant ainsi
des bouleversements à venir. Et il eut soudain peur. Pourquoi
ne la plaindrait-il pas ? Ses propres larmes qui avaient coulé
tellement dans son enfance, et dont le souvenir lui était la
profondeur d'une étendue de sel, lui permettaient de
comprendre l'autre. Car elles étaient ici des cours d'eau qui se
jetaient les uns dans les autres et se nourrissaient. Les enfants
de riches ne sont riches que quand ils sont encore enfants.
Devenus hommes et femmes, ils s'appauvrissent. Voilà, Saïlé
était là, inquiète, comme un malheur, comme la famine mêlée à
des ronces sèches, ou l'odeur acre des crapauds morts. Aï ! elle
avait possédé des jouets de luxe, mais qui depuis longtemps se
sont cassés, usés.
Aï ! il se laissa coulé sur une chaise, las, comme au long
des cordes qui craquaient, épuisé. Seule Saïlé-qui-fut-splendide
restait debout, avec ce ventre qui humait l'air à ses pieds. Elle
avait espéré qu'il viendrait l'embrasser, au moins. La honte, la
piquante, la puante, lui ravagea les entrailles, qui étaient
pleines. Elle devint lourde. Alors, elle se traîna, et avec elle sa
misère, jusqu'au bord du lit.
—
Et Lamba ? questionna Afia-qui-vivait-commeun-poème.
—
Lamba ? ah oui ! il ne viendra plus.
Il pouvait expliquer pourquoi. Mais même ses cordes
vocales étaient prises dans une toile d'araignée. Et puis, il
conclut qu'elles étaient au courant de la catastrophe ferroviaire
et du communiqué urgent à l'endroit des médecins. Ce qui
n'était pas évident. Si bien que les deux amies prirent et
comprirent cette absence comme on prend et on comprend un
refus catégorique appuyé d'un mépris. Saïlé ratatina sa misère
sur le bord du lit. Afia s'enferma dans la cuisine et s'affola dans
les casseroles. Elle ne poussait en avant ses doigts que pour
s'abîmer sur la flamme, en même temps que s'entrechoquaient
quelque part en elle des paroles de guerre dressées à l'assaut
des hommes. Dans sa pitié pour l'autre, elle se mit à plaindre
l'autre. Et à la condamner aussi. Si jeune, pourquoi avoir cédé à
la tentation de se laisser épouser par la première larve venue,
qui ne se distinguait ni du chien, ni du chacal, ni même du rat
puant ? Maintenant, à qui la faute si elle connaissait la lenteur
des nuits, la piqûre des soleils, le mépris des amis
d'adolescence ? Ah ! si elle avait su seulement que cela se
passerait ainsi... sûr qu'elle n'aurait pas accepté de jouer ce rôle
de porteuse de nouvelle. On poussa la porte dans son dos ;
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Saïlé poussait son ventre dans la cuisine. Elle ne pouvait plus
supporter ce regard de l'homme ; le vertige s'était emparé de la
boue durcie qu'elle était devenue ; une boue durcie où l'étoile
qu'elle était ne brillait plus.
—
Je viens t'aider, souffla-t-elle vers l'amie.
—
Ils n'ont pas été gentils, n'est-ce pas ?
En guise de réponse, elle mit les mains à plat sur le
visage, pour arrêter le flot qui montait le long des cheminées
verticales. Elle tremblait d'avoir voulu affronter son passé,
d'avoir voulu la résurrection d'un fiancé mort. Qui d'autre à sa
place ne se sentirait pas si vain, chariot embourbé pour
l'éternité, faute de conducteur ?
—
Tu devrais penser à enlever un de ces jours ta
robe noire, et te faire belle. Il faut conquérir l'homme.
Ce murmure lui fit du bien. Une parole-mère qui
comblait ce précipice qui s'opposait à sa marche. L'espoir lui
revint un peu, et elle sortit un peu de cette nuit sans frontières,
décidée. Cependant, un nuage d'encre abîma son faible espoir.
Lamba se décidera-t-il à se laisser rencontrer ? D'ailleurs, elle
avait appris qu'il était marié à un autre médecin du pays. Que
de misères !
— L'homme est orgueilleux de venir, comme ça, vite
vite, se jeter dans les bras de l'ancienne.
Cet autre murmure lui fit du bien. Et si c'était vrai, et si
Lamba n'avait refusé de venir que par calcul ? A l'intérieur de
l'anneau de cette possibilité, elle vécut la tiédeur submergée et
le parfum de la mandarine qui, roulant à terre, pourrit dans le
temps, infiniment verte. - L'homme est fier d'avoir une
maîtresse, lui conseilla Afia, dont la philosophie était de ravir
pour quelques heures les hommes des autres.
Et Saïlé soupira. Une autre vie commençait pour elle...
Elle maudit encore le jour où, petite fille, elle suivit ses parents
loin de Sumaku. Car c'est elle qui serait aujourd'hui aux côtés
de Lamba, et non l'autre, pour des jours et des ans, pour des
siècles entiers.
Comme ils mangeaient, au dedans d'elle cet enfant qu'on
lui avait imposé se mit à faire des bonds nerveux. Elle faillit
hurler. L'enfant se mit à tordre des bras comme un sarment qui
déjà craque dans l'incendie. Elle soupira, chercha en vain une
mâle épaule, offerte à l'univers entier qui ne montrait point de
visage tendre, étalée dans l'immensité de la vie et n'ayant plus
rien à saisir, branche balancée sur le point de tomber du
manguier.
Comme ils mangeaient, Apo entre deux plats restait
longuement à regarder les bras-lianes de la camarade d'hier,
avec une tendresse infinie, comme s'ils avaient été les bras
d'une femme divine, profondément enfouie dans l'insondable
de son thorax. Saïlé-la-fille était devenue une étoile en
désordre, un tunnel crépusculaire que le jour internaient des
gares visite. Saïlé-la-fille se résumait aujourd'hui à ce ventre
sensitif de femme enceinte, pauvrement vêtue d'ombre,
attendant patiemment dans la nuit d'un cinéma douloureux,
corps interrompu et fragile qui peut se détruire. Comment se
tendre au secours de cette volaille prise dans l'équation ronde et
solitaire de l'espace ? Vite vite, voici ses ailes qui faiblissent,
désolées, flexibles d'air et d'atmosphère. Vite vite, avant qu'elle
ne tombe sur le temps mort et le bois, glissant dans les livides
cuisines de la vie. Aï ! que de lamentations sans origine !
Sur les bras-lianes de la camarade d'hier, Apo contemplait les
fibres d'obscurité et de lumière pleurant, observait des énergies
crépues, mesurait à travers la veine le fleuve de vie, en même
temps qu'il comptabilisait les fibres essentielles, écoutant les
ADIA
secrets, les insomnies, les solitudes, jusqu'à entrer en
communication avec la lumière obscure et les marais de la terre
mbataviaise...
CHAPITRE IX
Sans le père, Vicinia se serait acheminée sans secousses
vers une majorité sans inquiétude. Mais Vicinia était une petite
fille, c'est-à-dire une enfant que le père n'a pas cessé
d'éclabousser. Loin d'être un accident de l'univers, elle était un
produit né de la rencontre logique de la pluie et du vent, et
portait l'empreinte de l'une et de l'autre. Elle avait pensé non
sans raison que la vérité d'un enfant est de sauver un parent qui
se noie. Il est des devoirs qui nous répugnent. Mais même
répugnant, c'est un devoir dont il faut poursuivre la fin.
—
Oui voilà ! je suis venue te voir au sujet de ton
ami.
—
Ta mère est-elle au courant de ta démarche ?
—
Non.
Elle avait profité de l'absence de son professeur de
géographie, dont la femme venait d'être violée par les ombres
des rues mbataviaises, pour se rendre au bureau chez Assitu.
—
Dis-moi, petite, quand vous étiez en Espagne, ton
père a-t-il eu un accident de chemin de fer, de voiture ? Seraitil tombé en glissant sur du verglas ?
—
Pourquoi ?
—
Réponds-moi !
—
Non, je ne pense pas.
Assitu essaya de se rappeler des quelques lettres qu'il
avait reçues de Mulélé, pour dégager une physionomie de
Mulélé là-bas, à partir de laquelle il pût descendre dans le détail
vécu de son existence et mieux en apprécier le sens. Cet effort
de mémoire ne peut pas bien entendu aboutir à la saisie d'une
ADIA
ADIA
vérité totale. Chaque rayon de mémoire n'est jamais qu'un
parcours possible, et d'autres chemins restent ouverts.
—
En tout cas. mon ami n'est plus le même. Quel¬
que quelque chose est fêlé dans sa tête.
Il lui semblait évident que Mulélé vivait une certaine
expérience de l'abîme, abîme de la conscience, d'autrui, du
sentiment et des rapports entre les hommes. L'ami pour lui était
bien perdu dans les solitudes profondes, et c'est du fond de
cette profondeur qu'il se manifestait aux autres. C'est donc la
profondeur qu'il fallait pour lui conquérir, parcourir,
apprivoiser, pour cerner l'ami.
—
Ne crois-tu pas que ton père est complexé de
ne pas avoir eu à ramener un seul diplôme d'Espagne ?
Le complexé est justement l'homme fermé à tous les
vents, à tous les hasards.
Assitu comprenait : ce qui signale un être équilibré, c'est
assurément sa cohérence interne ; et entre les divers plans de
son expérience individuelle, on y voit s'établir des échos, des
résonances. Vivre, c'est-à-dire pratiquer, c'est sans doute
provoquer ces échos, saisir ces rapports entre les êtres et s'en
servir, lier des gerbes de convergence.
—
L'écart entre ce que ton père a rêvé de devenir et
ce qu'il est aujourd'hui, la différence qui existe entre lui et les
autres au plan des diplômes, donc des fonctions sociales, font
de lui le négatif attitré.
—
Peut-être qu'avec une fonction assez bien,
vaincrait-il son double négatif ? Il en est d'autres que lui à
Mbatavia, qui ne sont rien au plan du diplôme mais qui vivent
bien.
Assitu ricana avec la force de qui connaissait.
—
C'est l'impression qu'ils se donnent. Essaie un
peu de les approcher, et tu verras...
Il s'arrêta net et donna à sa pensée un autre sujet d'étude.
—
Non, qu'on emplisse ton père de milliards ne signifie
rien. Il aura toujours la vocation du gouffre, de plus en plus
plongé en lui à la poursuite de la lumière qui se retire ; et c'est
ça le vertige, l'effroi.
—
Pourquoi ne pas essayer ?
—
J'ai essayé et cela me suffit.
Vicinia refusait la verte d'Assitu. Son père pouvait faire mieux.
Il suffisait de lui donner une place où il se sentirait vraiment
responsable. Et elle vivait hors du mythe du diplôme. Un
homme pouvait mieux faire, à condition d'être mieux encadré.
La confiance qu'on donnerait à son père et la responsabilité qui
en découlerait composaient chez elle une dualité parfaite ; elles
créent un état de paix ondulatoire où toutes les contradictions
se trouvent merveilleusement accordées, comme pour résoudre
toutes les dissonances d'un destin apparemment manqué. A
condition de trouver quelqu'un qui serait capable de tenir un
langage différent du diplôme institué. Chaque société devrait se
mobiliser pour la récupération des siens, et chaque individu
extraire d'elle sa promesse d'élévation, sa charge d'avenir. Oui,
nous réclamons tous que ce monde nous soit harmonieux et
fraternel.
—
Alors je prends congé de toi, merci de m'avoir reçue.
—
Mon petit Bonjour à ta mère, la brave.
Quand Vicinia arriva au collège, elle s'aperçut qu'elle
disposait encore d'une bonne heure avant que ne débutât le
cours d'espagnol. Oh ! une formalité. Car la langue et la
littérature ibériques constituaient pour elle comme le domaine
électif de la relation heureuse. Elle décida de flâner dans la
cour vaste, cherchant des yeux une camarade ou un ami avec
qui bavarder. Elle en avait vraiment besoin pour surmonter un
peu ses angoisses.
ADIA
ADIA
—
Bonjour Madame le Censeur.
—
Bonjour ma fille. Que faites-vous dehors ?
—
J'attends 10 heures, pour le cours de M. Angelo.
—
Ah oui ! Tenez, aidez-moi à porter ces livres
jusqu'à mon bureau. Attention, c'est lourd !
Vicinia se définissait par ses contacts, par sa façon de
saisir le monde et de se saisir par rapport à lui, par le style de la
relation qui l'unissait aussi bien à la nature qu'aux autres, à ellemême. Fille de grande culture, déjà, elle savait que l'homme a
cessé d'être prison ou île. Aussi, c'est sans arrière-pensée qu'elle
suivit Madame le censeur jusqu'à son bureau. Une femme
maniérée mais très gentille, qui aimait particulièrement les
fards gras. Choquant tout de même de voir ces Mbataviaises,
pourtant à l'origine belles, avaler cosmétique et autres produits
pour changer cheveux et peau, à défaut d'être d'une autre
essence ! Aï !...
—
Déposez-les sur la table, ma fille.
—
Puis-je disposer ?
—
Certes, mais pas sans avoir goûté à ce jus
d'orange de ma composition.
Elle sortit d'un petit réfrigérateur une carafe de verre sur
laquelle on voyait en peinture le spectacle des soleils levants et
celui des briques rosés qui luisaient an soleil couchant. Un
paysage étincelant et vertical où se superposaient les sens les
plus lointains.
—
Servez-vous à votre juste mesure.
—
Hum ! que c'est bon ! soupira Vicinia qui venait
de porter le liquide à ses lèvres.
—
La meilleure quantité a été bue par quelques-unes
de vos camarades. Allez-y, buvez, mais buvez donc !
Vicinia se resservit. Il y avait aussi de petites
madeleines. La jeune fille s'installa à son aise. La femme prit
place tout près d'elle, en face, à la distance de l'allongée du
bras. Et sa voix tout près de la fille devenait suave.
—
Vous avez là un joli haut, mademoiselle.
—
Oui, c'est un cadeau de maman. Merci, Madame !
—
Vous avez là une élégante poitrine, mademoiselle.
Des doigts, elle tritura les pointes puériles. Le monde qui se
compose ainsi dans la tête des petites filles est si simple et sans
en-dessous, qu'on ne sait s'il est le résultat exagéré d'une
transparence dépourvue de mots choisis. Vicinia ne se douta de
rien et crut à un de ces jeux qu'elle pratiquait avec celles de sa
génération. Et l'âge avancé de la dame, la quarantaine, ne
l'inquiéta guère, car les grandes personnes, pensait-elle, sont ce
que nous gommes.
—
Que font vos parents, mademoiselle ?
Elle répondit à sa question en s'attardant un peu sur le cas de
son père et son désir de l'extraire de la honte.
—
Je peux sauver votre père.
—
Vraiment, Madame ? Et comment ?
—
Vraiment ! J'ai des relations bien assises.
Madame le Censeur tentait ainsi par le laconisme
d'édifier un monde où elle la retiendrait tributaire, un univers
délivré de la mélancolie et de l'angoisse.
—
Si vous m'êtes gentille, je le ferai avec diligence
Les doigts de la dame devenaient plus audacieux,
montaient et descendaient, traversaient des bois et des plaines,
roulaient sur des beaux pavés, passaient sous plusieurs portes.
Vicinia ferma les yeux, la madeleine tomba de ses lèvres, elle
comprenait ce que l'autre attendait d'elle. Mais les doigts, de
colline en vallée, de coche en diligence, déterraient les pierres
et leurs sensations. La seule loi de leur déplacement était ici la
soumission au hasard et à l'instant.
ADIA
—
J'aime le contact des pores enflammés des jeunes filles
ou la fauve tiédeur de leur chair, glapissait la
dame.
Ne soyez pas étonnés. Les Mbataviais eux-mêmes présentaient
leur pays comme au carrefour de l'Afrique, de l'Europe et de
l'Amérique. Une gradation économique. Un métissage culturel.
Une dépravation tous azimuts...
Divisée entre son intention première et son besoin d'équilibre
sexuel, incapable dans l'instant de se fabriquer des occasions
différentes où cette intention pourrait établir ses assises, elle ne
pouvait que se taire et se damner. Madame le Censeur habitait
l'enceinte du collège et ses appartements jouxtaient son bureau.
C'est là-bas qu'elle entraîna la jeune fille, jusque dans la
chambre close.
—
Constatez simplement les relations vraies, sans souillure
et sans mensonge. Les hommes, c'est le hasard.
Avec légèreté, avec brio, les doigts se glissaient ça et là
sur un tapis de gémissements et de paysages. Inlassablement ils
parcouraient une surface toujours recommencée. Parfois le
glissement s'arrêtait, les sensations s'ordonnaient jusqu'à former
un panorama. Au lieu de les saisir au vol, dans l'éclair d'un
instant, la dame fixait les joies devant elle et les possédait
ensemble. Vicinia seule était de marbre.
—
Vous êtes froide comme bon nombre de vos
camarades au début, murmurait-elle, mais je ferai naître en
vous joie et insouciance, mais je déplacerai pour vous les
conditions du permis et du non-permis.
Aveu essentiel. La dame Censeur était décidée d'aller
jusqu'au bout de la cure, d'opérer en elle ce transfert d'être, de
vibrer jusqu'aux structures de sa sensibilité. Et les doigts
faisaient partie du matériel du plaisir, comme ce fouet qu'elle
sortit de sa coiffeuse, comme ce cuir de cheval. Vicinia
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trembla. N'était-elle pas allée trop loin? Elle comprenait enfin
pourquoi cette femme n'avait jamais d'homme à son côté.
Méfiez-vous des femmes solitaires. Ce côté de son pays, elle le
découvrait. Jusque-là, elle n'avait vécu que l'apparence, le pur
paraître. Mbatavia l'ombrageux n'était alors qu'un gigantesque
théâtre où l'essentiel se passait en coulisse, sans masque.
—
Maintenant, attachez-moi les poignets au chevet
du lit, dit la dame qui avait pris le soin d'amarrer ses belles
jambes elle-même.
Vicinia poussa un soupir de soulagement et obéit.
Ensuite, elle s'arma du fouet qu'on lui montra du regard. Toute
la volonté de la dame, on a compris bien maintenant vers quoi
elle tendait : à suivre une ligne invisible, à rentrer en possession
d'un abîme. Et puisque c'est dans sa chair que cet abîme a été
inscrit, c'est d'elle aussi qu'il fallait l'extraite. Dans chacun des
coups la chair sera dépassée vers une vérité personnelle et
particulière de cette chair, vers une structure à la fois
insaisissable et intemporelle qui lui conférera toute son énigme
et sa magie. A chacun des coups la dame vibrait, et la vibration
ne décrivait pas l'orgasme, ne le résumait guère : elle
l'explorait., le révélait à son disciple, qui découvrait en lui les
pistes d'un bonheur ou d'un salut qu'aucun mâle ne pouvait
offrir. Le fouet à la main, la fille labourait le corps nu et offert
d'une femme qui pût être sa mère. Voilée de bave et de larmes,
elle la suppliait de frapper, de frapper encore. De la souffrance
physique de cette dame bien belle dépendait le passeport de
Mulélé, passeport pour une vie au maximum de la
transparence. Vicinia redoubla d'effort. Ne soyez plus étonnés
par cette fureur. Dans cette pièce, l'acte sexuel s'entourait de
cordes et de cuir et de lanière, absolument suprêmement.
—
Je suis fatiguée, Madame, avoua la fille.
ADIA
Mais l'autre, l'entendit-elle ? En tout cas elle avait cessé
de s'ébattre. Immobilité totale. Dans cette sieste qui est comme
une espèce de repos savoureux, la dame censeur goûtait les
voluptés d'un anéantissement diffusé. Douleurs et jouissances
concluaient une trêve sensible. Quelle béatitude calme et
immobile ! Quelle résignation glorieuse ! A la fin, dans ce
corps étendu s'esquissèrent des mouvements, se dessinèrent des
appels d'être.
—
Libérez-moi, mademoiselle.
Les nœuds tombèrent. La femme se redressa, se mit
debout, fit des pas dans la chambre close. Vicinia eut
l'impression qu'elle ne se mouvait pas dans un espace mais se
déplaçait vers son propre dedans, qu'elle se mettait à converger
vers une vérité ombilicale. Ses mouvements, c'étaient là tout
simplement des espèces Je grâces sensibles dont il n'est qu'à
suivre l'invitation, jusqu'à la perdition. La femme glissa jusqu'à
la fenêtre qu'elle ouvrit pour attirer à elle la lumière. La fille de
Mulélé fut étonnée de constater que cette peau bien noire ne
portât aucune marque du fouet. Était-ce parce qu'elle avait
l'habitude d'être tannée ?
—
Je viens là de vivre l'heureuse fluence. Vous
devriez vous y mettre aussi. C'est un acte d'amour pur. C'est un
don d'émotion qui vous ramènera à un berceau du monde, à un
état d'enfance commun à l'homme et à la terre. Voulez-vous
essayer ? Vicinia refusa net.
—
Vous vous y mettrez, prochainement. Et vous
connaîtrez la sensation heureuse, celle qui vous fera
franchir votre propre labyrinthe. Et vous savourerez le mixte de
fraîcheur et de tiédeur qui suggère la présence intérieure d'une
source chauffante, d'un feu à peine né.
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Ou cette femme était folle, ou elle était damnée. Vicinia
trembla. La peur s'élargissait ici en un mouvement de pure
monstruosité physique.
—
Cette scène entre nous devra rester entre nous.
Vous pouvez partir, je m'occupe de votre père. Mais restez
gentille avec moi.
Aimer les jeunes filles, pour Madame le Censeur, c'était
rechercher en elles son manque d'adolescence, faire revenir
vers soi cette fraîcheur et se rajeunir à elle. Elle ne s'aperçut
même pas que Vicinia était sortie de cette étrange aventure.
Une joie volcanique la secouait. La suprême joie qui est
synonyme d'explosion. Un éclatement, une explosion qui
projette l'être vers l'extase d'une conquête intérieure. Ce rite
d'amour provoquait chez elle un éparpillement de la personne,
un étrange égarement des sens. L'excès d'émotion chez elle
était grand, mêlait tous les ressorts de sa vie. Grand le trou-tle
et profonde la confusion. Et elle aimait tout cela. Au contraire,
quand elle s'accouplait avec un homme, elle se découvrait
soudain avilie, séparée d'elle-même. Le ressort de sa vie se
Moquait. Peut-être parce que, pour elle, cette forme d'amour
restait toujours entre les êtres sans arriver à les réunir vraiment.
Aussi concluait-elle que homme et femme étaient voués au
malentendu ou au silence.
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CHAPITRE X
Le grand hôpital était situé dans la vallée de Mba-tavia.
Dix pavillons au total, issus tous de l'après période coloniale.
Chacun de ces pavillons portait un nom de province. Il fallait
faire comme cela, pour contenter les campagnes. Car, tout acte
posé ici était plus ou moins politique. Dieu nous garde de
mentir quand nous sommes en train de chanter.
Il est des images qui, reprenant les destructions ou les
cauchemars du monde, communiquent l'obscur et l'angoisse.
Comme le déraillement d'un train. Dans celui de la ligne KZ du
transmbataviais qui avait embrassé le décor, voyageaient les
beaux-parents de Saïlé, l'homme et la femme. Un (retour au
village échoué dans la tôle froissée et les racines d'arbres
déchirées. L'homme avait eu les deux jambes cassées net. La
femme avait eu une vertèbre coccygienne déplacée. Certaines
voix avaient hurlé le scandale des locomotives imposées, leur
préférant les nationales et les autoroutes broutant les jungles.
Pour elles, le chemin de fer avait la vision d'une rivière
infernale, qui coule en emportant des hommes le sang. Mais,
étaient-elles assez honnêtes ? Il n'est pas juste de ne montrer
que cette image négative de la locomotive, puisque les
accidents sont le lot du progrès. Et le conflit et la scission
radicale ne sont que débiles.
Les corridors encombrés vomissaient un peuple de
pleureurs et de morts, jetant sur les pavillons une énergie
crépusculaire. Un puissant courant d'affectivité, faite d'ombres
mais aussi de lumières, précipitait Saïlé vers les autres, unis
tous dans cette matrice commune à tous les êtres qui est la
douleur. Substance sensorielle qui est une forme suprême de
l'accord avec le monde.
—
Crois-tu que les grands-parents s'en sortiront ?
demanda Vicinia.
—
Mais bien sûr ! les os se remettront de leurs
blessures.
Sur ces corridors sans fin s'ouvraient des salles de soins
pleins toujours de l'insigne douleur. C'est dans l'encadrement de
la porte de l'une de ces salles que Saïlé reconnut un visage dans
une blouse blanche. Elle revint sur son pas, pour mieux voir. Et
elle le vit.
—
Lamba ! Lamba !
Sa propre voix, en s'éloignant d'elle, lui semblait
étrangère. Alors, elle se tut, le regard lancé dans la direction
voulue. Dans l'échelle des désastres intimes, la profusion
conduit au tarissement et le foyer explosé finit toujours en
foyer éteint. Un silence involontaire qui constituait l'insignité
suprême, le signe même d'une impuissance à communiquer. A
quel dieu, à quel feu donc se vouer ? A quelle flamme se
ranimer sans en même temps se détruire ? Saïlé regarda autour
d'elle en même temps qu'elle se mirait dans la pierraille du
corridor : elle 7 découvrit le noir labyrinthe, enclos où ne
brillait pas le soleil, cet astre provocateur de vie et de chaleur,
ce grand ranimateur d'existence. Courir ? Oui, se sauver. Et elle
se mit à faire des pas géants loin de cette salle, où elle avait
reconnu le visage dans une blouse Hanche. Vicinia la suivit
sans rien comprendre. Elle supposa simplement que la mère
avait le mal du bété qu'elle portait. Elle la suivit jusqu'à la
rejoindre et lui conseilla de se reposer un temps sur les bancs
du corridor.
—
Arrêtez cette femme ! Arrêter cette femme !
L'homme que Vicinia avait entendu courait derrière
elles. Ce visage dans une blouse blanche ne pouvait
ADIA
qu'être celui d'un médecin. On devine ici l'expression de
l'angoisse qui se peignit dans les yeux de la fille. Sa mère
devait se trouver encore plus mal qu'elle ne l'avait supposé.
L'homme les avait rattrapées.
—
Saïlé ! Saïlé ! pourquoi fuis-tu ?
Au son de cette voix, elle s'était retournée. Et lui était là,
si près d'elle, ce même visage qui avait pris un peu d'âge. Il
devait porter autant d'années que Mulélé.
—
Je t'ai entendu m'appeler et je t'ai reconnue.
Pourquoi voulais-tu fuir ?
Une voix douce comme une invitation. A cette incitation
à l'amitié, toutes les mini-barrières cédèrent et l'on vit paraître
dans son sourire le grand mythe de réconfort solaire qui nous
anime et nous enflamme de l'intérieur. Les poussières étaient
tombées, les écrans opaques qui contrarient l'émergence.
—
Viens ! tu as une longue histoire à me conter.
Elle se laissa entraîner, et avec elle Vicinia. On sortit
dans une cour. Autour des pavillons luxueux, comme pour en
soutenir la splendeur, s'étendaient un parc, de grands ombrages,
tout un foisonnement herbeux et feuillu. C'est sous cette
verdeur du monde que Lamba conduisit la mère et sa fille. Les
adultes prirent place sur un banc de pierre, tandis que la fille
beaucoup plus loin allait s'installer sur un monticule accroupie.
Sous le monticule, elle sentit le roc. Le roc est ce qui se dresse
éternellement, ce qui a résisté à l'effritement de la matière, à
l'usure des siècles. Cette verrue de la vieille terre des hommes
et des races remplit chez des filles de cet âge une fonction
onirique importante : elles ont chacune un phantasme qui est de
rester jeune le plus longuement possible, et belle, et mère. C'est
ainsi que dans leur géographie magique, le roc est synonyme
d'un soleil toujours levant. Mais laissons Vicinia sur ce qui
l'obsède.
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Vers le banc public, le soleil éclaté sur le ciel des arbres
s'éparpillait dans la finesse de son grain, à travers le feuillage.
—
J'ai du mal à croire que c'est toi, Lamba.
—
Pourquoi ?
—
Comme ça.
Elle regardait le jeune homme de la tête aux pieds. Non,
la teigne comme la chique n'avaient laissé aucune marque sur
cette peau. Comme le temps vous arrange les hommes !
—
L'autre jour, je ne pouvais plus monter.
—
Tu ne dois pas t'excuser.
Elle dit, puis son regard quitta Lamba, pour se perdre
dans les arbres. On le voyait, ce regard, se tailler des chemins à
travers le touffu des halliers, le fouillis des buissons, en fuite
harassée. On le voyait, ce regard, marcher sous des voûtes de
verdure, des goyaviers lourdement chargés de feuilles, comme
s'il cherchait un contact rétabli avec l'origine, la sève
amoureuse du monde. Saïlé faisait retraite au cœur de l'intimité
végétale.
—
Saïlé, à te regarder, on dirait que tu vis dans
un état de gel intérieur.
Elle ne répondit pas. Les palmiers autour d'eux étaient
plus beaux et plus touffus qu'ailleurs, et des papyrus venus des
bords du grand Nil présentaient partout des nuances infinies de
verdure.
—
Saïlé, si tu me parlais, pour commencer, de ton
passage dans le grand Ouest ?
Sensations et souvenirs s'unissaient en elle. Mais elle ne
lui dit rien. Comme si là-bas avait commencé sa propre mort.
Mais elle s'attarda sur la touffe de nénuphars variés dans un
tonneau découpé. Cela incarnait pour elle un foisonnement, une
prolixité d'être. Cela affirmait pour elle une vie inégalement
affleurée, progressivement vivante. Et l'explosion végétale ne
ADIA
ADIA
pouvait que déboucher sur une joie aérienne, sur un envol
d'oiseaux, d'insectes et de fleurs.
—
Saïlé, je voudrais tellement t'entendre. Jadis à
Sumaku, quand nous nous retrouvions dans un endroit comme
celui-ci, riche en fleurs éclatées, ta voix prenait l'immensité de
la végétalité flamboyante.
Émotions et souvenirs où toute verdeur soutenait et
promettait une ferveur. Car là-bas, c'était l'atmosphère bleuâtre
et pourprée. Le bleuâtre, c'est ce vert atmosphérique, cet état de
végétalité aérienne, le plus souvent d'ailleurs recueilli dans les
renfoncements du paysage du grand Sud. Car là-bas, un peu
comme ici à Mbatavia, surtout dans cette ambiance du grand
hôpital, le bleu devient bleuâtre en se gonflant de vert, en
s'alourdissant de sève germinative.
—
Mais je ne suis plus Saïlé-la-fille dont tu
parsemais la chevelure de fleurs de feu.
Elle dit cela en courbant la tête, où Lamba découvrit
comme une jungle saccagée par des dinosaures soudain revenus
à la vie. Non, ce n'était plus la même tête où il déposait des
boutons d'or, digitales. Ce n'était plus la même tête, celle-là qui
appartenait à un climat de succulence enflammée et de
tendresse herbeuse.
—
Alors, raconte-moi ce qui est arrivé. Par quelles
vapeurs condensées et nocives es-tu passée ?
—
Ce n'est pas impunément qu'on met le pied dais
les cités du grand Ouest.
Et elle se tut à nouveau, comme si elle ne voulait pas
entrer avec lui dans son drame intérieur où elle s'était ensevelie,
dans les ténèbres et l'oubli, perdue dans l'insondable. Elle avait
honte. Lamba, dans l'adolescence, avait eu l'habitude de la voir
différente. Ce que Lamba avait appris de la bouche d'Apo
n'était pas suffisant, ne constituait du malheur de Saïlé qu'une
direction. Il aurait voulu vivre tous les angles possibles de cette
direction. Mais l'autre se taisait.
Elle se taisait et il comprit soudain que ce qu'elle venait
de dire était ample quoique bref. C'était un épanchement
manifeste d'une présence perdue de façon très discrète, sur le
mode de la réticence. Signe indubitable d'un aveu de non-être.
L'allure très fatiguée de son visage, et les moiteurs de ses mains
blêmes annonçaient à Lamba les mouvements internes d'une
femme calmement ruminée, d'une douleur couvée. La fille
qu'elle était se signalait au contraire, on ne le dira pas assez, par
une vivacité de pure surface, qui couvrait Apo et lui-même, ces
petits garçons qu'ils étaient, de honte progressive. Elle était
vive, elle était spirituelle.
— Je suis passé moi aussi par des carrefours difficiles,
lança le jeune médecin, qui pensait qu'en parlant de lui l'autre
sortirait de sa retraite.
Le cheminement des études de Lamba, dès son départ de
Sumaku pour la capitale aux paysages imbibés et même
saturés, n'était pas si aride qu'il voulait le faire comprendre, Ce
fut une progression recouverte de sources, d'étangs et de
rivières, qui se signala par son extraordinaire coefficient de
fertilité. Puis, après le baccalauréat, il obtint une bourse
nationale et passa trois années à Bordeaux sans problème. A
partir de la quatrième année, un compatriote qui avait convoité
avant lui Mapoma, et dont le grand-frère n'était pas n'importe
qui, sentant la belle de l'Est lui échapper, écrivit contre lui une
lettre hérissée d'électricité. Elle disait : Lamba est devenu une
haine et pond des articles contre le pouvoir central...
Qu'il est tête le condamner un enfant comme ça sans
comprendre ! On lui retira la bourse. Vivre à Bordeaux sans
bourse, et faire médecine, pensez !... Il connut la misère
girondine avec toute son écume et ses racines. Deux octobres
ADIA
CHAPITRE XI
durant, accompagnés d'autres Africains déchus, au milieu de
plantations courbées de fruits, il grimpa à des échelles de vigne,
d'humidité et de sang aux doigts. Et dans l'angoisse des hivers
mal chauffés, sur une pierre il s'agenouillait et il pleurait.
Qu'il est injuste de couper les vivres à un étudiant qui,
parmi les plumes qui effraient, parmi les nuits, parmi le mistral
tapageur, sous des coquillages congelés, réussissait toujours
aux examens. Les morts là-bas dans leur tombe crièrent au
scandale. A quoi nous servent-ils si ce n'est à voler à notre
secours ! Au bout de la sixième année, on lui rétablit la bourse.
L'autre, le jaloux, perdit ses études, perdit même l'éclatante
lumière des jambes de Mapoma, que Lamba épousa dans
l'intimité d'un consulat, sans cortège ni tambour.
Il ne pouvait plus continuer à parler comme ça, tout seul.
C'est si dur. Se lever, trouver une excuse et partir ? Mais voici
que se présenta sa femme, Mapoma au corps talentueux.
—
Je t'ai cherché partout, dit-elle à son mari tout en
tendant la main à Saïlé.
—
J'essaie de faire parler cette dame ; elle est
quelque peu souffrante.
—
Ce n'est pas urgent ; voilà, la femme que nous
avons opérée avant hier va beaucoup mieux, et son mari,
l'ambassadeur du Grand Pays, voudrait te remercier.
Elle dit et s'en alla sans attendre la réponse de son
homme et collègue. Il fut douloureux à Saïlé de s'entendre
nommée avec une telle indifférence et d'une manière si
anonyme. Comme il lui fut douloureux de croiser en l'autre
femme une joie étirée comme sur des eaux.
Un matin de frais bambous, Mulélé avait reçu une lettre
où on le convoquait à se rendre à 23 heureb1 au Buédi Palace.
La lettre ne portait rien d'autre que ceci : « travail juteux assuré
». Il lui suffisait de se présenter au bar et le contact serait établi.
Il n'avait pas cherché à comprendre. Dans sa situation, on ne
cherche pas à comprendre. Pour avoir toutes les chances de son
côté, il avait évité toute la journée le cliquetis des verres et les
promenades à pièges.
Donc, le soir arrivé, et après lui la nuit, Mulélé rentra
chez lui se laver le visage. Il ne venait plus à la maison que
pour dormir, au salon, de préférence. Oh ! salon, ce n'est qu'une
manière élégante de parler. Un coin à quelques pas de la table
où des fauteuils ramenés d'Espagne portaient des cicatrices
rêches et dont la rembourrure tombait en haillons, comme des
grains de sable. Depuis longtemps. Sa femme avait accouché
d'un mort-né. Devenue légère, elle avait enlevé sa robe noire.
Elle ne lui accordait plus un seul coin de son corps, et cette
envie de la reconquérir jugulait en lui le scandale. Ce visage
maltraité par la peine, ce front divisé, différent de celui des bois
pluvieux de son adolescence, ne cherchait plus qu'une belle
occasion pour se refaire. Il mit une veste. La veste, ça fait plus
sérieux. Dehors, il lança ses pas dans le territoire de la nuit.
Couleur pâle d'aile d'oiseau des taillis, la lime entre nuages
avait complètement trempé ses plumes, sa robe dégradée. Et sa
vague de poids pâle poursuivait là-bas les choses entas- solaires
figées et en même temps sensible. Ce chien en fureur qu'elle
abritait en son cœur se mit là-bas à aboyer et elle respira dans
l'air la cendre et la ruine. Que faire ! elle se leva et fit un signe
lointain à Vicinia. Il y avait un peu de poussière sur sa robe
ADIA
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noire. Poussière que Lamba essaya de gommer de la paume,
mais elle esquiva la paume. Robe noire des longues nuits avec
appel d'oubli, qui épousait sa peau comme le fouet la peau du
cheval. Quand sa fille fut près d'elle, la jeune femme fit des pas
immenses, obstinés, loin du jeune homme qui ne comprenait
pas. C'était vrai, Saïlé-la-fille était bel et bien perdue. Que de
bruit de nocives épées qu'elle emportait dans son âme !
sées dans les recoins de l'âme, et en vain l'interrogation fumée
frappait aux portes du cœur.
Le Buédi Palace, c'est le règne du suspect et du sombre,
des actes que l'ambition des uns et des autres a dépouillés de
toute humanité intérieure, de toute vertu radiante et réduits à
l'état de plages muettes, de façades, de décors et de miroirs.
Point de sève dans ces murailles.
Mulélé marcha vers le bar, où un individu aussi louche
que le bar lui-même lisait une bande dessinée. Rien dans son
attitude ne démontrait la moindre intelligence, le personnel du
Buédi Palace se définissant assez bien comme d'authentiques
guignols.
—
Je suis Mulélé !
L'homme posa sa bande dessinée et ses yeux derrière des
verres lorgnèrent l'arrivée. En eux, point de palpitation
profonde, mais une rétine vulgaire, mais une vie plus colorée,
arrangée et luisante que la vie réelle, une existence inquiète, qui
se signalait par sa propre lustrée.
—
Suivez-moi !
L'homme sortit du bar et mit ses pas dans un corridor
oblique. Une existence riche en troubles, qui se signalait par la
démarche de canard, la violence dans le geste et la décisiont
dans le galbe. Ils arrivèrent devant une porte lourde couleur
crème. L'homme l'ouvrit sec et y poussa Mulélé.
—
Attendez ici.
La porte refermée, le chasseur d'emploi se retrouva seul.
Une lumière légère, fine. Une table simple avec deux chaises
aussi simples. Il n'eut pas le temps de se demander s'il fallait
s'asseoir ou rester debout. Une autre porte s'ouvrit. La lumière
baissa encore. Celui qui entrait portait une tunique qui
ressemblait à la robe des antiques prêtres des sectes anciennes.
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Une voix sans timbre précis lui demanda de prendre place en
face. Il s'assit en face.
—
Vous allez gagner beaucoup d'argent, Mulélé.
Il traça de ses deux mains le ventre du portefeuille.
C'étaient des gestes noyés qui ressemblaient à des
tremblements dans les brumes. La lumière de la salle vibrait au
son de la voix, théâtralement, artificiellement, allumait la
pâleur du front à tunique, dénonçait une absence d'âme au fond
de ce regard.
—
C'est bien un travail juteux, mais qui commande
l'extrême discrétion et la grande attention.
Mulélé rêvait bien sûr déjà à tout cet argent qu'il gagnerait.
Argent et lumière sont de signification voisine. Lumière, c'està-dire chaleur. Mulélé voyait cette chaleur exploser sur toutes
les surfaces, en étincelles contre ces murs qui l'entouraient, le
bois des meubles. Lueurs, désirs, idées ou sentiments. Tout
autour de lui, tout dans lui semblait être condamné à rebondir
sans cesse de reflet en reflet, d'affirmation en affirmation.
—
Je suis prêt !
L'autre en face se réduisait à cette voix, à cette ombre à cape
majestueuse mais aussi suspecte : point d'huile qui, aux regards
de Mulélé, pourrait apaiser la secousse de sa vie en l'étirant en
frisson simple à contenir. Cet homme lui apparaissait comme le
recours possible, point d'élancement d'où il reconquerrait Saïléla-femme.
—
Je vous affirme que je suis prêt. En quoi
consistera mon travail ?
L'autre en face sortit du vêtement ample une enveloppe
large qu'il lui tendit.
—
Là dedans, vous avez une brique pour démarrer
les choses.
La chaleur dans l'enveloppe et l'ardeur dans la main de
Mulélé se soudèrent. Et ce fut une continuité sensible qui liait
l'une à l'autre ces ardeurs, qui étaient d'ailleurs
moins des énervements que des fébrilités. Il bourra dans un pli
de la veste l'enveloppe précieuse.
—
Apportez-moi dans peu de temps un corps d'enfant mâle!
Mulélé faillit tomber à la renverse. On lui demandait de devenir
assassin. De telles pratiques étaient donc vraies ! Mbatavia était
l'image la plus cruelle de la sorcellerie la plus démoniaque. Des
femmes et des hommes, pour conserver leur haut poste,
n'hésitaient guère à sacrifier des femmes ou des hommes. Un
bruit qui a couru un temps. Mulélé le vérifiait à ses dépens.
Travail juteux qu'on lui avait dit. Le jus, c'est-à-dire le sang.
—
Le corps ici dans peu de temps, vous toucherez
la brique restante.
Toutes ces intempéries vécues à Mbatavia, cette honte, cette
haine, tout cela avait fini par transformer l'époux de Saïlé en un
ambitieux pour qui tout chemin était bon. Et l'objet de son
ambition était là dans la poche, voisin, immédiat, tangible. Les
principes défendus là-bas en Espagne, c'était désormais le
paradis perdu. Une fois toute croyance en soi-même assoupie,
toute volonté dans une lutte positive diffusée, tout foyer
d'énergie disparu dans l'uniformité du gris de la vigne, les
principes premiers ne peuvent plus s'ordonner selon les lignes
de forces d'une radiation impérieuse. Et ce n'est pas lui qui aura
créé cette vie de débauche aux quatre coins du plat pays.
—
Ne vous inquiétez pas, je vous apporterai ce que
vous voulez.
Ils se serrèrent la main. L'image la plus exacte de l'âme qui se
damne, ce sera donc celle de cette main de Mulélé empoignant
les ténèbres, glissant dans un sable empesté, et dont les doigts
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se tendent, comme pour y vérifier la présence d'un gnome, en
direction d'un gouffre vivant et vide, vers toute l'impureté de
l'espace et du temps. Le monsieur à cape disparut par où il était
arrivé. Quand Mulélé fut dans l'oblique corridor, sa démarche
même venait de subir une transformation tapageuse, sans qu'il
ne s'en rendît compte. Une brique dans la veste de celui qui
jusque-là vivait un bric-à-brac confus, pensez !
—
A la prochaine ! lança-t-il à l'autre larve derrière le
comptoir du bar.
En retour, celui-ci lui livra un sourire aussi complice que niais.
Voici Mulélé dans la rue. Echecs, moqueries, complexes
finissent donc par véritablement casser un garçon et par le
transformer en un tumulte bestial. Il devient le règne de
l'incongru, le lieu des actes les plus étranges, le domaine du
choc et de la fissure ennemie. Mulélé marchant pensait à ce
qu'il ferait de cet argent. Sa tête était grosse de questions
essentielles. Couleurs, sons, formes, tout s'y cognait et y hurlait
en d'épouvantables dissonances. C'est dans ce partout la joie, le
gain, la débauche, partout la certitude du pain-vin pour les
lendemains que l'homme arriva chez lui pour le reste de la nuit.
Il devait être dimanche, et c'était le lendemain. Au
réveil, Vicinia trouva son père debout déjà, qui sifflotait entre
ses dents un air léger. Ce n'était pas cette frénésie alcoolique
qui débouche sur un tohu-bohu, où le corps et tous ses
membres sont emportés par les caprices du zigzag et soumis à
la loi tragique du provisoire. La joie de son père prenait assise
dans quelque chose de plus solide. Elle s'assit en biais et
l'observa. Tout d'un coup, lui revint la promesse de Madame le
censeur. Sans aucun doute, elle l'avait réalisée. Elle se leva et
courut jusqu'au lit de sa mère :
—
Papa est clans une joie essentielle !
—
Ce sont les caprices de l'alcool, ma fille ï
—
Nullement, j'en suis sûre ! On dirait qu'il nous a trouvé
un emploi juteux.
Saïlé-la-mère lui livra un regard interrogateur. Et elle, elle
s'empressa de redevenir calme, afin que son cœur, non encore
habitué à l'amorphe mensonge, ne dévoilât le secret qui la liait
à Madame le Censeur.
—
Allons voir ça de plus près.
Saïlé-la-mère dans sa robe du matin emboita le pas à sa fille.
Elles le trouvèrent assis, dans la position du calme. Son corps,
pour un matin, n'était pas ici victime d'un affaissement ni d'une
fatigue.
—
Ah ! c'est vous ? Assis tout le monde, que je vous
entretienne un court moment !
Elles s'assirent, et son épouse de s'interroger. Car le vin,
royaume du dissonant, du dissymétrique, de l'im¬pair, de tout
ce qui boite, c'est le monstre qui brise à la fois les anatomies et
les destins. Comme il peut dans le même ordre d'idée conduire
à la folie. Or il y a deux folies : celle du tohu-bohu et celle du
doux. Elle voua son époux à la dernière.
—
J'ai jusqu'ici mené une vie clocharde, toujours
lancée jusqu'au pari de l'extrême.
Ça, c'est sûr ! pensa Saïlé-qui-se-méfiait. Après cet instant du
doux, tout reprendra un départ artificiel, stérile, avec le tumulte
sans cesse accru de toutes les ser-vitudes parallèles qui se
dépassent, chacun voulant et cherchant à peser plus lourd que
l'autre.
—
Maintenant que j'ai eu un emploi qui peut nous nourrir,
je peux mettre une croix sur cette vie.
—
Quel genre d'emploi, mon mari ? osa Saïlé qui ne
comprenait rien à toit cela.
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—
Un emploi où les briques grouillent en ferments
chaleureux.
Et joignant le geste à la parole, comme pour prouver on ne sait
quoi, dans son obsession de retenir Saïlé par tous les moyens, il
sortit devant elles la liasse de billets flambant neufs.
—
Maintenant ça va changer, se le répétait-il sans arrêt,
brandissant à bout de bras la brique entière.
Saïlé se mit à trembler intérieurement. Cette espèce de
métamorphose de l'homme ne peut s'opérer dans l'étendue
calmante d'une transparence. Les femmes ont ce pressentiment
prophétique qui les range aux côtés des divinités qui ont
longtemps présidé aux destinées de Terre. Elle voyait cet
assemblage de billets de banque comme s'il fut un grand
hurlement composé d'une foule de cris discordants, une lugubre
harmonie comparable à celle d'une tempête qui s'éveille.
—
Mais, mon mari, je ne t'ai jamais reproché que
tes bains de vin et non ton salaire de commis.
—
Oui, papa, nous ne sommes jamais morts de faim dans
cette maison, ajouta Vicinia-qui-parlait-comme-sa-mère.
Il ne leur répondit guère mais se leva pour la chambre où il
mettra son avoir en un lieu sûr. Il ressortit ensuite et posa les
pieds dans le matin du monde, heureux plus que jamais. Mais
c'est le plus souvent dans l'intuition d'un fourmillement
d'existence soudaine que s'opère la descente aux enfers. Le
ressentait-il ? Ces pas nouveaux qu'il alignait, c'étaient des
ruptures, des explosions d'une vie sans histoire, singulière, aux
angles droits. A force de déchiqueter le paysage, les parents et
les amis en quête du gain fécond, on finit par embrasser des
solutions qui conduisent de l'effritement à son aboutissement
logique : le tas d'ordures. Alors c'est l'esquisse d'un avenir
d'orages.
Le lendemain devait être le jour de la chasse. Car le chasseur
d'emploi devenait tout logiquement le traqueur d'enfants.
L'heure propice ne pouvait être que le soir, le soir tardif. Le
renom de Mbatavia lui vient aussi de ses écoles fécondes où les
classes, comme des arbres à fruits, ploient leurs branches
d'élèves vers les pierres des cours. Le soir, certains s'attardaient
longuement devant les portails, espérant qui un père retenu au
bureau, qui une mère ou un frère pris au piège des
embouteillages-boas.
Mulélé avait acheté un sac de farine vide aux marchands
des bidonvilles. Un sac de farine vide, c'est profond. Il avait
aussi acheté un marteau de forgeron. Un marteau, c'est
percutant. On lui avait recommandé un enfant mâle.
Orama avait attendu en vain sa mère qui était
accoucheuse au grand hôpital. Les sages-femmes travaillent dur
et tard, car à Mbatavia on devenait enceinte à chaque angle de
rue. Ce n'était pas la première fois que le petit Orama faisait le
chemin école-maison seul. C'était vraiment un ,soir tardif et le
jeune garçon portait son' sac à bretelles dans le dos. A cet âge,
on n'a cure de rien. Mulélé l'avait aperçu et marchait derrière,
attendant un coin de rue sombre pour jouer au forgeron.
Qu'on nous dispense d'insinuer quand nous sommes
seulement en train d'écrire nos songes, de minier les
mouvements de nos poèmes. Mais un enfant est tout de même
le fruit d'une réciprocité active. Né entre l'homme et la femme,
dans cet espace fiévreux de leurs relations, il est le produit de
leurs affolements et de leurs malentendus, aï ! de leurs hontes,
de leurs mensonges. Et que de patience et de compromis pour
l'étirer vers l'adulte ! Orama aurait pu devenir cet adulte si
Mulélé ne l'avait rencontré. Le voici maintenant qui, mettant la
main au marteau, engendrait une sous-nature, un acte
puissamment féroce. Cela se passa très vite et il n'eut même pas
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trop de sang. Mulélé fourra l'enfant dans le sac avec son sac.
Une liberté ondulatoire et tournoyante venait de se transformer
en fatalité oblongue et enfermante...
CHAPITRE XII
II pleuvait ce mercredi sur les choses de la vie. Mais avant
d'ouvrir son parapluie et de courir avec les camarades jusqu'à
l'arrêt de bus, elle se souvint qu'une mission urgente l'attendait.
Alors, elle suivit un couloir puis un autre, jusqu'au logis de
Madame le Censeur. Le salon était ouvert et vide. Un sac
d'élève bourré d'ustensiles de cours traînait sur un fauteuil. Sa
présence était si significative, d'autant plus que Dame Censeur
n'avait pas d'enfant chez elle, que Vicinia ne s'embrouilla
d'aucune question. Elle prit son temps d'attendre. Il y avait de
temps à autre des cris et des miaulements, tout un lyrisme
global de la masse verbale, agitée de chocs et de contre-chocs,
et toute parcourue de variations infinitésimales. Puis soudain,
une porte s'ouvrit :
—
Ha ! ce n'est que vous, mademoiselle ?
—
Bonjour, Madame, fit-elle un peu troublée.
Derrière le Censeur venait d'apparaître une jeune
fille un peu plus âgée que la Vicinia de Mulélé. Sans aucune
gêne, elle tendit la main droite à l'autre tandis que de la gauche
elle remettait en place les bretelles de son sein.
Elles sortaient de la chambre à croisement et vibraient
encore d'une prodigieuse source d'énergie, comme si elles
étaient transformées en de réservoirs d'électricité. Cette femme
devenait un véritable fléau pour les filles chez qui elle faisait sa
provision de gaîté. Elle les pourchassait jusque dans les salles
de pensum. En général, les -victimes devenaient consentantes
et prenaient aussi du plaisir à se glisser avec elle dans les plis
sinueux des vieilles literies.
—
Vous prenez de la bière, mademoiselle ?
ADIA
—
Je ne bois pas, merci, Madame, dit Vicinia qui
suivait en même temps du regard la sortie de l'autre fille.
—
Vous avez tort ; la manière de tenir un verre
d'alcool finit par arrondir le port d'une femme.
A chacun de nos vices, on le sait, correspond toujours
une rhétorique. Elle lui vanta les bienfaits de l'alcool avec une
telle ardeur que, n'eût été la dureté du caractère, Vicinia tendait
la main pour se servir. C'est que, dans son domaine propre,
celui de la protection, le langage humain peut défendre
n'importe quoi. Il est entre nos mains un instrument pliable à
toutes les figures. C'est ainsi que dans la bouche de cette
femme censeur, l'architecture verbale rejoignait une
architecture sensible, quand elle passait sans heurts d'une
phrase à une réalité et d'une réalité à une phrase. Mais la petite
parla autrement :
—
Je suis venue vous entretenir de mon père.
—
Encore ?
—
Encore !
La pluie sur la tôle battait une mesure affirmative, qui
s'enracinait dans les souvenirs les plus clairs d'une existence à
misère solitaire.
—
Dites, lui avez-vous finalement trouvé quelque
chose ?
—
Et comment, ma fille ! Depuis peu, il gagne
beaucoup d'argent.
C'était un moment unique, long comme une veine.
Savoir enfin ! Ainsi, sa mère redoutait l'inverse, son père n'était
pas un voleur ou un forceur de banques, ou même un braqueur
d'entreprises. Mais, quel travail lui procurait tant d'argent ?
Entre l'acide, ce désir de savoir, et la patience du temps fripé, la
jeune fille écartait les syllabes de la peur et de la tendresse,
interminablement secouée.
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—
C'est qu'on n'a pas du tout l'impression qu'il
travaille. Sans moment fixe, il sort et rentre, quelquefois à
l'aube. Quel travail est-ce ?
La femme repoussa le verre de bière, le cinquième, et se
jeta sur le pastis qu'elle buvait toujours au sirop de menthe. La
pluie sur la tôle complétait la tôle avec son écoulement des
eaux du passé.
—
Ma fille, certains métiers n'ont pas besoin du jour
ou de la nuit, d'un bureau ou d'un atelier, pour s'exprimer.
Regarde hommes et femmes passer dans les rues du monde. Estu obligée d'être au courant de leurs occupations sociales ? Ils
vivent et ceci doit suffire.
Elle sollicita encore le verre de pastis ainsi que ces
grandes cendres qu'il apportait à l'âme. Puis, elle mima d'autres
phrases qui se raccrochaient les unes aux autres, faisant ainsi
vivre la salle ; des phrases qui se faisaient aussi raccrocher par
des fantômes ou par des symboles. Elle nommait des choses, et
entre mots et choses il n'y avait ni divorce, ni même intervalle,
seulement une réalité très exactement exprimable. Ces mots
étaient par sa bouche des choses qui tout simplement
demandaient à être goûtées dans leur saveur matérielle, et les
choses des mots qui tout simplement réclamaient d'être
entendus et interprétés. Mais Vicinia ne comprenait pas encore.
—
Votre père souffrait de son manque de diplômes
pour gagner beaucoup d'argent. A présent il possède un métier
qui ne lui demande pas le moindre diplôme, et il gagne cent
fois plus que les docteurs et leurs assistants. Laissons-le
tranquille !
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La pluie sur le toit redoubla d'effort, ce qui fit
doucement agiter l'architecture, et le soudain tonnerre lui donna
le branle, et les gouttes d'eau balancées respiraient, ondulaient,
progressaient les unes vers les autres, plaçant l'onde dans sa
fonction naturelle qui est l'écoulement d'une durée vivante.
Mais Vicinia ne comprenait pas encore.
—
Au cœur des cités mbataviaises, des enfants, des
femmes et des hommes disparaissent. Vous en avez entendu
parler, ma fille. Et les corps, si on les retrouve, sont mutilés. Où
vont ces corps in trouvés et ces parties de viande disparues ?
Elle était à son énième verre de pastis, et à présent une
cigarette forte s'incendiait entre deux doigts. La fumée à la
majesté substantive endormait les mouvements et introduisait
l'inconnu, le déséquilibre, la mort peut-être. Et dans l'enfermée
d'un salon pris dans l'étau de la pluie, cette fumée inscrivait en
somme toute la fragilité d'une existence humaine.
—
Ma fille, les autels des églises sont couverts de
reliques. Les hommes se servent des pertes humaines pour
s'humilier ou pour rayonner. Votre père est un chasseur.
En face d'une telle réalité, la jeune fille adopta
spontanément une attitude de passivité, d'attente ; attitude qui
prenait assise dans la lourdeur des membres, du corps.
Cependant, elle demeura immobile et tranquille. L'information
cultivait en elle cette tristesse qui lui permettra de mieux se
laisser pénétrer par la haine à verser contre la monstruosité d'un
père.
—
Tel est votre père ! Si vous le dénoncez, peutêtre que vous deviendrez orpheline. Quant à moi, je suis
hors de portée.
Elle n'entendait plus que ces vents barbares venus
d'ailleurs, sur lesquels l'homme se reconnaît sans pouvoir. Car
ceux-ci, messagers d'un signe destructif, déjà lui envoyaient
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doucement des aiguilles s'imprimer sur la mollesse de l'esprit.
Elle se leva en titubant et sans un seul regard à Madame le
Censeur, sans une seule voix, gagna le seuil et la pluie. Elle se
sentait affreusement responsable de tout ce démarrage sauvage.
La voici à bord du bus-retour dont le conducteur, qui
certainement venait de se parfumer de quelques verres de
rouge, racontait des histoires grosses d'éclats de rire : un
homme avait un faible pour le vin de palme ; ce même
personnage avait une femme très belle qui allumait tout le
voisinage ; un jour, l'un des amoureux offrit au propriétaire dix
litres d'un excellent vin ; pendant que l'époux bien nanti se
couvrait d'écume et de poussière à se délecter du nectar, le
malin put disposer de la belle dans le lit même de l'époux ;
l'histoire fit le tour du voisinage et désormais tous les amoureux
suivirent l'exemple du premier. Tous les élèves dans le bus
riaient depuis un moment quand l'un d'eux dit tout haut si le
conducteur n'était pas lui-même cet époux bêtement cocu. Une
remarque qui créa une sensation de frénésie générale sauf chez
Vicinia. Parce que entre le fait qui l'avait produite et l'esprit qui
l'avait accueillie en lui, la sensation avait dû franchir de si
vastes espaces et percer de telles opacités qu'elle se trouvait
largement dépouillée à son arrivée de la richesse signifiante et
sensible dont elle avait été investie à son départ. C'est que
Vicinia dans le bus n'était pas dans le bus. Éventée comme un
parfum trop longtemps débouché, la sensation générale
alentour d'elle ne présentait plus à son esprit que la trace
effacée, que la très vague suggestion de ce fait dont elle devrait
pourtant constituer le signe irréfutable. Tout vibrait dans ce bus
importé d'Argentine et mille autres commentaires continuaient
le premier. On bouscula la fille née de Mulélé dont le cartable
éventré laissa choir ses trésors. Si elle réussit à se courber, ce
fut dans d'immenses efforts et avec des mouvements d'escargot.
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Car, dans sa retraite, les étendues brumeuses de temps ou
d'espace qu'il lui avait fallu parcourir avaient comme émoussé
sa vivacité, amoindri sa porosité ; elle ne vivait plus que d'une
vie atténuée, expirante, et qui ne se rattachait plus qu'à grandpeine à la vie plus chaude et plus précise du lieu et du moment
où elle se trouvait. Pauvre fille !
Ce fut une loque qui se présenta à la mère. Et la mère fut
mise au courant de tout, du début jusqu'à la catastrophe finale.
La colère de Saïlé se mua en maladresse et elle se piqua l'ongle
du pouce avec son aiguille à rapiécer.
— Aï ! te rends-tu compte qu'à ton âge de telles
démarches pourraient te coûter l'esprit et le corps ?
Elle se mit debout et leva les bras vers le toit et vers le
ciel. Le ciel, pensez-vous qu'il nous est utile ? Elle se laissa
choir sur sa chaise, tout d'un coup épaisse. Bien sûr, la fille
peut chercher à sauver le père. Mais d'une autre manière. Le
vice est une étendue malsaine. Elle conclut que Mulélé ne
méritait pas que Vici-nia risquât son corps et son esprit. Elle
souleva de terre ce balai à la traîne qu'elle lança sur la
malheureuse en pleurs. Mais si la démarche de Vicinia était en
pratique insalubre, les actes de son époux n'avaient pas
d'adjectif. Elle laissa au salon sa fille et s'enferma dans la
chambre. L'idée lui vint d'aller le dénoncer sur les places
publiques. A quoi bon ! la honte retomberait sur son mariage.
Pauvre femme ! Cet anneau qui lui cerclait le doigt, à quoi
renvoyait-il ? Elle retira l'inutile. Sa volonté devenait justement
de se délivrer de cette origine et de vivre d'une existence
désormais autonome, privée d'attaches, d'une vie qui
n'appartenait qu'à elle et qui ne devait plus rien à rien, ni à
personne. Bile retira l'anneau qu'elle accrocha à une pointe
murale près du lit, indifféremment suspendu dans l'équilibre
instable de sa gratuité. C'est en ce moment-là que l'homme
rentra.
— Pourquoi la petite pleure-t-elle ?
Elle ne répondit rien et, assise sur le bord du lit, enferma
la tête entre le rétréci des bras. Et lui debout, à demi penché sur
son extinction prochaine, tâchait de s'immobiliser en cette
présence vague, vide de toute détermination précise, d'où toute
nostalgie et toute sensibilité étaient également bannies. Car
Saïlé, l'épouse n'était plus que somnolence, était d'immobile
dérive. Elle était cet être qui ne voyait plus ce qu'il voyait, qui
ne savait plus ce qu'il savait, dont le monde de référence était
en train de disparaître, et qui n'avait plus pour posséder les
choses que cette trace elle-même évanescente : sa volonté.
Il lui fallait partir de cette maison, de cet homme
assassin qu'il lui était impossible de dénoncer. Mais partir où ?
On ne s'en va d'une maison que pour une autre maison, d'un
homme que pour un autre. Dans le mariage total des sensations
physiologiques, tout dans elle grinçait, heurtait, provoquait un
malaise, une gêne qui était en même temps une mort. Cette
jonction du vague, de l'aigu et de l'indécis permettait tout
simplement à la chanson grise d'exercer pleinement ses
maléfices. Elle se leva, traversa le salon où la petite pleurait
toujours, mit les deux pieds sur la sente rocailleuse, au hasard.
Allez vers le grand hôpital ? mais depuis deux semaines
déjà les beaux-parents avaient quitté cette enceinte, remis sur
pieds et repartis au village. Aucune autre excuse ne lui
permettait d'y aller. Qu'est-ce qu'on peut être fané à ce point !
Dans le grand midi tremblant de ce mercredi, sous le bleu
fouillis de la nappe céleste, une jeune femme errait. Voici un
après-midi au bureau assassiné.
ADIA
CHAPITRE XIII
Vicinia tendit à sa mère des chaussures à bandelettes
blanches, puis une tunique de la même couleur. Elle l'aida à
polir des ongles longs longs. Tout au creux de cette
métamorphose, elle lui servit une eau de toilette qui vous
veloutait un visage jusqu'à l'auréoler d'une buée de chaleur,
d'une tiédeur tropicale. Les cheveux là-bas étaient en nattes
couchées, ramenées sur la nuque en points d'interrogation.
Quand elle se dressa devant le long miroir, elle se sentit bien
réelle. Alors, elle sortit dans la nuit.
Elle avait reçu une carte, où Afia l'invitait à prendre part
à la soirée amicale qu'elle donnait chez elle. La vie était
agréable à celle-là qui savait en profiter jusqu'à l'avalage de la
souplesse des rythmes bien orchestrés. Afia était riche en amis
et cette soirée serait une récréation. Saïlé en avait besoin plus
qu'un autre individu. Elle était devenue une volonté neuve. Il
lui fallait la vivre dans les faits.
Elle émergea de la sente rocailleuse à l'endroit où elle
faisait embouchure avec l'avenue dite des orangers. L'année
était verte et l'étirement de leurs feuilles formait des houles aux
vallées du vent, nappes vibrantes et suspendues derrière
lesquelles étoiles et comètes venaient inscrire leur douce
précision. Elle s'immobilisa. Un taxi s'arrêtera et elle s'en ira.
Afia avait une petite villa, mais très coquette, à la cité
des voix anciennes, cernée d'une palissade métallique bien
solide. Précaution utile dans une ville où on ne comptait plus
les bandes de voleurs. A son approche, Elongui le chien de
garde vint la reconnaître. Qu'elles sont bien loties, les
demoiselles de Mbatavia ! Elle fit le tour de la villa jusqu'à
l'arrière terrasse qui pouvait contenir une trentaine d'invités. La
lumière y était douce, à dessein, et tremblotait une musique
délirante. Un groupe d'hommes se déchira pour la laisser
passer. Tous des inconnus. C'est son amie qu'elle cherchait des
yeux et qu'elle finit par trouver, verre à la main, debout entre un
homme et une femme, devisant. Elle portait ce bonheur ouvert
de la surface des choses : la soie de sa robe, le voile flottant
autour du cou, les papillons envolés de ses sourires.
—
Chère Saïlé, je te présente les Traoré, médecins
de l'O.M.S. à Mbatavia.
Elle dit, ils se serrèrent la main. Puis elle conduisit Saïlé
d'une table à une autre, d'un groupe de jeunes à un autre groupe
de jeunes. Ainsi, en véritable trait d'union, Afia favorisait les
amitiés. On eût dit la circulation vitale des chaleurs et des
sèves. Sa robe lui allait aussi bien que ses pantalons serrés sur
les chevilles à l'ordinaire des heures.
—
Lamba viendra certainement seul, sa femme est
de garde.
Saïlé s'en foutait. Seul ou non, elle n'était pas arrivée
dans ces lieux pour le rencontrer, mais pour panser les mâles
choses de son ménage : la contradiction et la déchirure. Lamba
viendra ou ne viendra pas. Elle ne sera pas pour autant moins
réelle. Elle s'assit en face de celui qu'Afia avait nommé
Lengassi. Et Lengassi engagea la conversation. La jeune
femme lui plaisait et il crut bon de l'épater en glissant sur des
sujets d'actualité. Mais il se brûla la barbiche dans un incendie
qu'il venait d'allumer, en se rendant compte qu'il connaissait
moins qu'il ne le pensait. Il devint amer, ou plutôt il le redevint.
Car que sommes-nous si ce n'est une parenthèse fermée où
nous ne sommes pas heureux ; on le nie ou on joue la comédie,
à cause du commerce social. Lengassi lança sur la table des
douleurs diffuses. Et bientôt Saïlé reconnut en face d'elle et
ADIA
près d'elle l'image foudroyante d'un gros malheur. Entre aigreur
et douceur, l'homme dit à la femme son histoire.
—
J'étais directeur à la B.C.D.E...
Et il avait un fils un peu turbulent ; le père y était pour
beaucoup ; un de ces garçons gâtés de Mbatavia, qui avait
rencontré un jour une fille de la famille Ken-gué, illustre dans
le pays avec moins de vergogne.
—
Et vous étiez au courant de cette rencontre ?
—
C'étaient des rencontres, et quoi d'inquiétant
entre deux enfants ?
En réalité, Lengassi dans ses calculs comptait utiliser les
connaissances de son fils pour percer dans le monde, et avait
presque orienté ce dernier vers les Kéngué.
—
Mon fils emmenait son amie chez moi. Et puis un
jour, à table, il me dit, comme ça, qu'elle attendait un enfant.
Pauvre Lengassi ! Ce fut pourtant là une bonne nouvelle
pour lui. Unir par ce lien son nom à celui des puissants du
paye, son intelligence à leur jus d'okoumé clair.
Une façon qu'il aurait de séduire le hasard et de se faire
reconnaître par lui comme existant.
—
Je lorgnais déjà un mariage pompeux aux allures
planétaires, où seraient invités les poulets et les moutons, les
oies et les canards, les pygmées mêmes.
Pauvre Lengassi ! son fils négligea peu à peu la fille des
puissants Kéngué dont l'estomac croissait toujours. Et les
Kéngué ne l'entendirent pas de cette oreille. Ils lancèrent par la
voie des ondes leurs voix de haine, qui tintèrent comme des
cloches en mer.
—
Des amis avertis sont venus me dire : conseille
à ton fils de négliger les autres filles pour s'occuper
exclusivement de la fille Kéngué. Le mien haussa les
épaules et le malheur tomba.
ADIA
Oui, cette nuit-là, le malheur arriva sous une pluie grêle
et boitillante, privée de profondeur harmonique et d'architecture
intérieure. Alors que Lengassi se trouvait encore à table avec
les siens, on avait poussé la porte dans un sursaut d'hommes et
de femmes frôlés par la haine, et ce fut autour de la table une
interrogation nerveuse qui diffère assez peu d'un cauchemar.
Au nombre de huit, hommes et femmes, avec un chien, un lion
et un éléphant en laisse, les Kéngué introduisaient la querelle
chez les autres.
—
Ma raison refusait alors d'admettre une querelle
qui soit seulement une querelle. Cette intrusion de la puissante
famille chez moi ne contenait rien d'autre que la révélation de
son esprit belliqueux.
Pauvre Lengassi ! il essuya cette nuit-là des fientes
d'insultes, devant sa femme et ses enfants, dans sa propre
demeure. Le désordre dressa une parade dans son es¬prit. Mais,
redoutant les foudres punitives, il s'enferma dans le silence,
s'efforçant de refuser la querelle, qui n'est que dissonance et
méprise. Mais le silence, en face des Kéngué, n'est pas une
arme efficace.
—
Alors ils se sont jetés sur nous, et la matraque, et
les crocs, et les griffes ont trouvé nourriture dans nos chairs.
Le lendemain, il maudit son fils tout haut sur la place du
grand marché, devant un public assemblé, avant de se rendre au
dispensaire soigner l'œil affecté par la griffe, le croc et la
matraque abusive. Un mois après, il perdit sa case de fonction
et la fonction elle-même, et se retrouva dans le marais de la
ville avec sa progéniture.
—
Et que sont devenus la fille et le petit ? interrogea
Saïlé qui jusque-là se taisait.
—
Comment voulez-vous que je le sache ?
ADIA
Comment ? Il ne savait même plus ce qu'était devenu
son propre fils. Lui-même se construisait un autre monde à
travers les coupes de Champagne qu'il glanait par-ci par-là, au
hasard des amis restés fidèles. Comme tout homme déçu et
déchu, il n'arrêtait guère de dresser contre la haute maison ses
cordes vocales amoindries.
—
J'ai été un fonctionnaire exemplaire, j'ai aimé ce
pays et ses chefs, vibra-t-il sur place et tout haut jusqu'à faire
peur à Saïlé-qui-ne-voulait-se-mêler-de-rien.
Qu'on nous dispense d'outrer quand nous entre-prenons
de chanter en prose la réalité nouvelle que nous croyons avoir
découverte, et dans laquelle nous cherchons refuge contre des
tentations anciennes. Saïlé savait. L'histoire de cet homme, en
son temps, faisait l'actualité des basses familles. On avait crié
au scandale de traiter ainsi des vieux fonctionnaires. Des cris
hurlés à voix mourante. Mais il faut pouvoir tuer les voix
mourantes. Mais il faut pouvoir allez chez la fourmi emprunter
la pince avide de chair. Saïlé se leva. Le ciel était bas pardessus
la tête de Lengassi, qui se réinstallait dans la vérité d'une autre
coupe de champagne. Une rumeur montait en lui, qui n'était
plus la rumeur des incantations vengeresses sans effet, mais qui
lui permettaient d'échapper au vertige de la réalité : les deuils
de l'inanité sont sans rachat.
—
Dis, ce vieux fait-il partie de tes fréquentations?
demandait Saïlé qui avait rejoint sa collègue et amie.
—
Pas tout à fait ; je le connais par personne
interposée. C'est une originalité tout entière, sur le plan de
l'aigreur.
Elle entraîna son invitée vers une autre table.
—
Laisse Lengassi loin de toi, ajouta-t-elle ; l'aigreur
peut devenir suspecte, alors on doit s'efforcer de la tenir en
ADIA
lisière, on ne lui permet plus de venir jeter le désarroi dans ce
musée qu'est devenu Mbatavia,
oui, cette définitive
architecture de paysage plein de mystère.
Il devait être un peu plus de 22 heures et tous criaient à
la fois comme des oiseaux dans les arbres. C'est le moment que
choisirent les deux amis pour entrer dans l'atmosphère close.
Afia et Saïlé parlaient encore de Lengassi quand ils
s'approchèrent d'elles. Lamba l'aperçut le premier sans la
reconnaître, embrassa celle qui offrait le bal et tendit la main.
C'est au moment où la main tendue croisa l'autre main tendue
que se produisit en lui une soudaine explosion de force et
d'émotion, une brusque giclée de neuve existence. Il
s'immobilisa dans l'inachevé de son geste jusqu'à l'instant où
l'immobilité se mua en un frisson d'ailes battantes. Un charme a
saisi l'homme, l'arbre et la nuit. Apo lui-même suffoquait dans
son ébahissement car le cuivre s'éveillait clairon.
—
Tu es presque redevenue Saïlé-la-fille,
fit
remarquer Apo le bouillant garçon, dont les regards jaillissaient
et s'éparpillaient aux quatre coins de la jeune femme.
Cette remarque provoqua chez les deux amies un rire
décontracté. Apo fit un clin d'œil à Lamba, comme pour lui
demander de cueillir cette nuit même la mangue nouvelle. Dans
son intimité, Lamba vibra.
—
Il y a par ici une table réservée.
Et Afia mena son petit monde jusqu'au lieu-dit. Lamba,
il est des moments comme celui-ci où on a vite envie de se
retrouver sur piste avec elle, pour que dans le mouvement de la
danse les choses se libèrent, pour que l'on échappe à l'empire
de la vie conjugale avec ses habitudes. Ainsi se réalisait, sous
sa forme la plus spontanée, la plus merveilleusement
immédiate, ce travail des sens et du cœur si absorbant. Apo le
premier réalisa qu'il fallait isoler ces deux enfants.
ADIA
— Afia, accorde-moi cette danse ! Eux sur scène, là-bas
entre d'autres danseurs comme entre des troncs d'arbres, c'est
Saïlé qui marqua son point en entraînant presque de force le
jeune médecin qui se ratatinait sur sa chaise. Ouf ! maintenant
il pouvait la serrer contre son cœur... Pour vivre ce pur élan,
pensait Saïlé, aucun effort n'est vraiment nécessaire. Mais,
d'où lui arrivait cette giclée soudaine d'existence ? Tout
naturellement, chaque virgule de la vie change et recrée notre
être, retrouve un court instant la vraie chaleur qui est comme un
tonnerre. On dit que cette virgule na dure qu'un éclair. Mais
Saïlé ne devait plus redescendre dans la monotonie de Mulélé,
dans le ressassement du quotidien où son être est resté
longtemps la proie des communs élans.
— Si nous allions hors du monde ? Elle dit, et Lamba
arrêta net un pas de rumba bien entamé. Ils se faufilèrent au
travers des troncs d'arbres secoués par la musique. Elongui vint
les reconnaître. Hors de la palissade métallique, ils longèrent au
hasard la petite rue dite du shérif. C'est bien par ce nom que les
mbataviais désignaient leur premier bourgmestre, qui
promenait dans ses poches des pistolets importés
clandestinement d'Amérique centrale, et sur sa tête un chapeau
de cow-boy, ustensiles avec lesquels il menaçait les usagers des
pistes de la ville qui osaient le gêner dans ses manœuvres. A la
fin, on ne le prit plus au sérieux. A la fin, il devint le clown des
enfants. Aujourd'hui les citoyens de la ville gardaient de lui un
souvenir amical. La cité a besoin de tels hommes pour secouer
la poussière de ses galeries. Témoin, cette ruelle qui portait
l'essentiel de sa vie.
—
Je propose que nous nous arrêtions sur ce banc
public.
Jusqu'ici c'est elle qui prenait l'initiative. Jusqu'ici elle
parlait pour deux. Ce n'est pas que Lamba n'avait pas des
ADIA
choses à dire. Au contraire ! mais sa langue était devenue si
pesante.
—
Nous étions de très bons amis dans le passé, lu
dit-elle en s'asseyant et dans un éclat de rire, exaltée ainsi
qu'une droguée.
—
Oui, nous étions de tout jeunes amants que le
désordre des affections parentales ont éloignés l'un de l'autre.
—
Oui, mais les enfants d'alors ont grandi, et les
parents, s'ils ne sont pas morts, n'ont plus de pesanteur.
Elle dit, et il prit courage.
—
Te rappelles-tu encore ce jour, à l'école pendant
la récréation, quand tu avais extrait de mes orteils les chiques
douloureuses ? questionna-t-il dans un éclat de rire.
—
Bien sûr, comme si c'était hier. Mais tu es
devenu un médecin d'avenir doublé d'un père de famille sans
doute exemplaire.
Il y avait de l'amertume dans cette voix qui s'efforçait
d'être calme. Lamba le perçut et se l'avoua intérieurement, en
même temps que grandissait en lui ce doute : continuera-t-il
comme par le passé à n'exister que pour Mapoma ? Aï ! comme
cette nuit maintenant empoisonnait sa vie !
—
Toi aussi tu as une situation stable, et un ménage.
Il l'avait dit pour faire diversion d'une part, puis
d'autre part pour apprendre d'elle-même ce qui se disait au sujet
de son mari. Cela lui rendrait un grand service et il grandirait
au yeux de la jeune femme. Elle laissa de côté sa situation
d'employée aux assurances pour lui glisser cette spontanéité :
—
Le mariage a ses clauses ; quand elles ne sont
pas respectées, il faut rompre les alliances.
Elle ajouta pour Lamba qu'elle avait mangé le mauvais
silure, et qu'elle était en train de le vomir.
—
Et que deviendras-tu ?
ADIA
—
Moi-même ou rien.
Il y avait un soudain mystère dans cette voisine, un
mystère qui gonflait encore un peu plus les éclats de rires dans
la nuit.
—
Alors, a qui seras-tu ?
—
A tous les hommes ou au néant.
Si spectaculaire qu'elle apparaisse, ne nous laissons pas
aveugler par cette trop fameuse désinvolture : elle ne constitue
pas l'essentiel de la morale de Saïlé. Si elle vise à souffler sur
les bonnes mœurs, à détraquer l'habitude, à bafouer la raison
sociale, si elle s'encourage à faire sortir le moi de son assiette et
les choses de leurs casiers trop bien étiquetés, c'est à seule fin
de secouer l'être, le sien, et de lui donner l'occasion de se
dégager. De cette manière, elle peut redevenir mouvante et
libre.
Donc, quand elle avait dit cela, elle se leva et
gracieusement marcha vers la villa d'Afia et vers la fête.
Derrière, Lamba la suivait comme un page. Dans les arbres de
la ruelle, les chauves-souris étalaient leurs ailes membraneuses,
se croisaient et s'aimaient. Saïlé s'élevait vers cette allégresse
qui culminait et se crevait soudain en un froufrou d'envols.
Interprétation merveilleusement radicale : car rien ne retient les
mammifères à l'arbre, aucune atmosphère, aucun souvenir ; rien
non plus ne retenait Saïlé à Mulélé. L'envolée des chauvessouris n'est un événement que pour en être en même temps une
rupture. Son essence est faite d'un oubli total. Vigoureuse
comme elles, Saïlé s'élança, avec la violence d'un jet de sang,
d'un coup de tonnerre, dans la fête précieuse. Un envol de
mammifères tonnait autour de sa liberté. Et cette liberté se
projetait violemment dans toute la diversité des choses. La
chauve-souris porte et promet l'élan. Son aile déploie le ciel
ADIA
comme un éventail de routes ; elle signifie l'espace déchiré, le
monde ouvert.
ADIA
CHAPITRE XIV
Quand Mulélé ouvrit les yeux sur ce même monde, cette
place vide à son côté lui fit comprendre qu'un matin de plus, il
se réveillait seul. Il se recroquevilla sur les bords du lit, qui
était lui-même devenu une île : lié à lui, il n'avait pas la force
de le quitter, c'est-à-dire de faire un geste positif qui l'eût donné
la force d'aller à la quête de sa femme. Sa demi-folie n'arrivait
pas à le dégager de la réalité présente, de ce monde clos et
cramoisi.
A l'explosion ailée de Sa'flé s'opposaient ainsi le passif
et l'insatisfait, l'inertie et l'angoisse de Mulélé, condamné à se
mouvoir autour d'un centre restreint et immobile, et à ne jamais
se déployer. S'il lui arrivait de pousser des jurons, c'était par
lassitude : bruit indistinct, tout prisonnier encore du silence, et
qui n'arrive pas à s'élancer dans l'espace des sons, à vraiment
naître.
A la fin, il se dressa du lit vide, et tituba dans la pièce,
perdu dans ces mêmes jurements, comme un promeneur titube
dans un paysage de clôture, de vide et d'hostilité. Cette
démarche chancelante incarnait une vie prisonnière, une
vigueur à demi-paralysée et trop faible en tout cas pour faire
éclater sa prison. Un bruit de verre et d'assiette à la salle à
manger lui fit comprendre que la petite glissait dans le ventre
quelque chose pour soutenir la matinée lycéenne. Il sortit de la
chambre et se dirigea vers elle.
— Bonjour ma fille !
Depuis le départ de sa femme, il était devenu tout doux à
l'égard de Vicinia, jusqu'à lui proposer des grosses sommes
d'argent que celle-ci refusait poliment. La manière de gagner de
l'argent peut arriver à salir l'argent même.
—
Bonjour papa !
Il s'assit en face, retroussa les manches du pyjama puis,
les coudes sur le bois, emprisonna le menton dans des mains
moites.
—
Penses-tu que je n'ai pas aimé ta mère ?
Cette même question tous les soirs ou tous les matins, il
ne la posait plus à sa fille, mais à lui-même. C'était devenu son
malaise. Une existence arrêtée soudain, où les choses, les
événements ne parvenaient plus à s'exalter et à prendre leur vol.
—
Mais je l'aime toujours et encore.
Vicinia mangeait et ne disait mot, et ne le regardait pas.
Et lui, à mesure que le quartier d'omelette se rétrécissait dans
l'assiette de l'adolescente, il s'enfonçait. Et on voyait se
manifester autour de lui tous ces signes concrets du désir
malheureux. Plus de Saïlé ni de chaleur : bientôt même aucun
battement de poumons, aucun frisson, aucun duvet de vie ;
simplement une rugosité biologique. La femme est une
niveleuse ; elle est là et tout est horizontal ; elle est partie et les
sentiers de la vie deviennent âpres ; c'est comme ça ! une
véritable léthargie atmosphérique, puisque l'air est immobile
même.
—
C'est vrai qu'au départ il y a eu des difficultés.
Sa fille poussa un soupir. Que les oiseaux et leurs
sources étaient loin ! Et c'était l'Espagne avec ses cours de
récréation, avec ses bandes de filles aux jupes multicolores. Et
désormais Mbatavia, qui n'était que la fin des sourires en
avançant. Et désormais ce père et la mère en désaccord. Quelle
réalité barbare, quelle aile repliée ! Avez-vous jamais vécu la
séparation, même temporaire, des parents ?
ADIA
—
Mais depuis peu, ce n'est pas le ciel, mais ce n'est
plus du tout l'enfer. Et ta mère et toi, vous refusez mon argent
et elle finit en s'en allant.
Oui, elle était partie un matin, comme on va au bureau.
A midi, elle n'était pas à la maison. Le soir, on avait tout
simplement constaté l'enlèvement de ses effets personnels,
donc, le départ définitif. O rage ! Lui, il s'était rendu à son lieu
de travail. Et elle lui avait dit, comme ça, comme pour vraiment
blaguer, qu'elle avait introduit une demande de divorce. Il
l'avait giflée. Mais même la gifle n'avait pas été une solution.
Au contraire, tout s'ébranlait contre lui. En moins d'un mois,
ceux du palais de justice avaient prononcé la séparation
provisoire. Car il arrive que dans ces moments-là des époux se
réconcilient. Mulélé tenait ferme à cette éventualité, qui dans
l'esprit de Saïlé était un néant. Mais l'espoir est né justement du
néant, la vie.
—
Je sais que tu as l'adresse de ta mère.
Saïlé louait un studio à « La Résidence des herbes
perdues », et Vicinia le savait. Elle savait aussi que cette
adresse connue, son père irait là-bas porter la guerre et la
tourmente. Non, il ne fallait pas. Sa mère passait là-bas des
nuits tranquilles où n'était aucune trace des tornades
antérieures. Bien plutôt épousait-elle désormais la descente des
rivières, la remontée des soleils. A la profondeur liquide, elle
arrachait sa force. De la source des volcans ailés, elle s'efforçait
d'extraire sa charge de lumière.
—
Je pourrais aller la trouver à domicile, et lui faire
entendre raison. Il est heureux d'avoir ses parents ensemble, ma
fille.
Vicinia se leva de table. Elle avait fini. Jamais ses yeux
ne s'étaient posés sur son père durant ces moments. Et quand
ADIA
elle franchit la porte avec son sac au bout du bras, jamais elle
ne se retourna. Elle aussi, semblait-il, convertissait sa longue
tristesse en un mouvement de conquête, transmuait le passé et
le présent en avenir et, à tous les niveaux de son être, éveillait
la future vigueur. Et cette fragile silhouette, brisement de la
grâce, se déplaçait comme une croisée de violence nouvelle.
—
Si je ne peux aller la trouver à domicile, cria
Mulélé, je peux encore me rendre au bureau.
Ainsi décida l'homme, qui s'empressa dans une toilette qui
uniquement consistait en quelques deux gouttes d'eau sur la
figure. Maintenant, il remontait cette même sente rocailleuse.
Était-il encore un homme ? A la misère du cœur s'ajoutait une
violence mal contenue, et toutes deux l'avaient transformé sans
vraiment le détruire. Il eût été préférable ! Greffée sur la vie
d'autrefois, une vie nouvelle s'y élevait et s'y dégageait sans
rupture ; c'était la glissante affliction de la métamorphose.
—
Hep ! taxi, emmène-moi vite vers mon combat.
Tristesse continue, qui se développait en une durée,
et qui pouvait donc acquérir valeur théâtrale, surtout quand elle
prenait pour objet et pour lieu le corps humain lui-même. Ainsi
dans son changement, Mulélé constituait un vrai spectacle,
avec scène, spectateur, narrateur. On y voyait toute une série de
signes physiques.
—
Oui, c'est ici ! laisse-moi descendre ici.
Il était monté comme un rocher qui descend la pente. Il
avait ouvert la porte du bureau. Quand il la vit, il fut saisi de
frissons, de tremblements des membres, et un éclat bizarre
investit son regard : ceci trahissait d'abord la montée d'une
effervescence. Et dans cette ébullition charnelle, la frénésie ne
parvenait pas à se discipliner. Les yeux continuaient de flamber
et le corps se soulevait, et s'élargissaient les os du crâne.
—
Aï ! cria Afia, cet homme va éclater.
ADIA
Oui, Mulélé abandonnait tous ces traits qui faisaient de
lui un individu particulier, il cessait d'être un homme:
surhumain, désexué, élevé à l'échelle d'une vie plus vaste et
moins personnelle, il devenait une furie de haute taille, le lieu
pur et quasi abstrait d'une existence en voie de désagrégation.
Puis soudain, cette forme commença par s'évider, par mourir en
quelque sorte à elle-même. Il fallait que ce corps tremblant,
agrandi, soulevé, succombât finalement à la poussée interne qui
lui commandait de toujours s'accroître davantage. Soudain ses
rétines éclatèrent et les larmes coulèrent, comme le jus d'une
mangue trop mûre.
—
Saïlé ! O Saïlé !
Et il tomba effectivement à genoux, non aux pieds de la
dame, mais au beau milieu de la salle : ceci trahissait enfin le
retour au calme, et quel calme ! la honte, l'humiliation extrême.
—
Ce n'est pas tous les jours que l'on voit un mâle
à genoux,, en larmes, aux pieds d'une femelle.
Ça, c'était Afia-la-véhémente. Souvenons-nous qu'elle
tirait un plaisir superbe, autrefois, quand des mâles explosaient
pour elle, quand ils perdaient loin des sonnets de ses pores la
couleur de la fermentation active.
—
Saïlé, jubilait-elle, te voilà devenue une divinité!
Mais Saïlé se taisait, et les traits de son visage
étaient net. Elle se taisait, enfermée dans un nouveau corps, fait
d'une chair libre, sans frontière, ouverte à toutes les osmoses.
D'ailleurs, regardait-elle la scène ? Poser ses nouveaux yeux sur
Mulélé signifierait pour elle se disperser. Alors qu'elle voulait
rester entière et solide. Son nouveau regard, c'est plutôt par la
fenêtre qu'elle le dirigeait, à travers la mêlée des arbres et de
l'air léger. Il lui a livré toute une vie conjugale hérissée d'épines
et de toutes les autres choses qui piquent, et aujourd'hui, le
voici rampant, comme si cette comédie pouvait changer toutes
ADIA
ces nuits perdues pour rien, toutes ces aubes peuplées de
fourmis qui s'agitent.
— Je t'ai toujours dit que ces hommes sont des enfants,
et nous des mamans, éternellement.
Afia dit et s'esclaffa. Que toute la vie de Mulélé n'ait été
occupée que de mensonge, que de la recherche et de
l'expression d'un certain état d'extase charnelle par les alcools
et autres drogues, c'est ce que nous prouve encore
abondamment cette scène impudique, où l'homme est
visiblement travaillé par les rousseurs de l'amour.
—
Tu vois, le jour ils tonnent du haut des autels,
conduisent les peuples vers la paix ou vers la guerre, et venue
la nuit, ils pleurnichent à nos pieds.
Afia dit et s'esclaffa encore. Et l'autre, entendait-il ?
Dans ses rampements, il s'était rapproché de Saïlé, et
pleurnichait les mains jointes devant l'idole. Il réussissait ainsi
à salir à la fois lui-même, le monde où le mâle trônait, sa
contemplation et son langage. Cette scène démontrait bien que
la bassesse naissait chez lui d'une pudeur retournée, et bien sûr
aussi d'un défaut de personnalité. L'impudeur humilie un élan
non assumé. Il est le signe d'une vigueur qui a tourné le dos au
plein dégagement, et qui tâche de se traduire négativement, en
provoquant dans le champ du quotidien ce malaise à la fois
destructeur et révélateur dont se moquait Afia. Mulélé se
laissait paralyser par tous les déploiements de la passion, au
lieu d'inventer de nouvelles attitudes qui le libéreraient du
banal.
—
Afia, allons au snack grignoter quelque chose.
Elle n'avait pas faim et c'était une façon de plaquer son
mari. Afia aurait voulu rester encore là à s'esclaffer. Cette
effervescence d'être qui n'avait pas trouvé moyen chez Muélé
ADIA
ADIA
de se traduire, nous pouvons la voir s'exprimer sans camouflage
ni malaise chez les jeunes femmes, qui prirent la porte sans un
seul regard en arrière. Saïlé marchait et rêvait à sa vigueur en
train de s'éveiller, à ce pouvoir de métamorphose qui l'occupait
et qui la transformait. Elles allaient traverser la rue.
—
Saïlé, regarde ton mari qui nous suit et qui se
cache. Regarde-le- derrière l'arbre.
—
Si je regarde, c'est pour l'arbre, et non pour lui.
Oui, elle vouait pour les arbres un amour considérable,
les petits et les grands, les taillis ou les futaies, tous ces
végétaux qui portent en eux la suggestion d'une santé sans règle
ni entrave. Et de préférence les arbres encore verts car ils
signalent une fécondité en acte, une abondance heureuse. Et
puis, au village, c'est bien sous les arbres que se déclarent les
naissances, c'est bien sous les arbres que s'enterrent les morts.
Un cycle. Toute existence part du sous-bois et revient au sousbois. Elles prirent place à une table isolée, à l'autre bout de la
salle enfumée. Mulélé prit la sienne à l'opposé, dans une cohue
d'hommes comme dans un taillis. Ses yeux ne quittaient pas
Saïlé-semblable-à-un-pré, dont la vigueur frissonnait, s'étalait,
se gonflait, s'élevait. Vigueur qui se manifestait sans masque,
comme un pur passage d'éléments, comme une éclosion.
—
Saïlé, regarde-le entre des hommes et qui épie.
—
Mais pourquoi donc ? il n'est pas essentiel.
Et même quand elles prirent comme ça, comparables à
des hommes, leur bière à même la boîte d'emballage, même
quand elles invitèrent à leur table deux amis, par la Louche, par
les yeux, Mulélé regardait et se crispait. Saïlé bouchait son
horizon vital. Saïlé dont la robe était comparable à un vivant
velours, à une directe efflorescence du sous-sol parce que
gazon, à un fruit et à une traduction de la sous-jacence
essentielle. Aï ! quelle moulée des larmes semblable à la
montée des déluges !
ADIA
CHAPITRE XV
Où Lamba mettait les pieds le gazon était dominé par
une vie violente. A Mbatavia les hommes, les femmes et les
enfants ne savaient pas respecter les espaces verts. Ils
marchaient dessus comme sur des routes tracées, et cette
marque profonde de leurs pas, c'était ou l'empreinte de
l'indiscipline ou celle de la sauvagerie primaire. Lamba se
souvint des propos du premier bourgmestre de la ville : il y a
des gens qui ne méritaient pas de vivre à la capitale. Cette
parole-pierre jetée du haut d'une tribune lui valut à l'époque des
coups de marteau dans la nuit. Mais, qu'il avait raison ! Il était
à cette constatation quand Apo le nomma, et il se retourna.
—
Ta blouse blanche se marie mal avec ce gazon
déchiré.
Il ne dit rien au sujet de la boutade d'Apo qui était riche
en elles. Mais il prit sa main tendue dans la sienne, tout en
l'entraînant vers son cabinet de consultation.
—
Je suis malade, avoua-t-il à Apo.
—
Nous sommes bien à l'hôpital et tu es médecin.
Lamba qui avait les yeux clos les rouvrit en s'étirant. Ses bras
se refermèrent sur le vide. La pièce tourna sur elle-même.
—
Pour ce dont je souffre, la médecine elle-même ne
peut rien.
Apo lança une blague, mais s'aperçut bien vite que chez
le compagnon l'ordre des choses était troublé, qu'il n'était plus
comme avant. Lamba n'était plus Lamba. Pourrait-il supporter
sous une lumière vive au plafond le visage déchu de cet ami
devenu vite un vieillard ? Non. II décida d'escalader les pierres
du souci pour accéder à l'autre, sur l'épaule de qui il laissa sa
main peser lourdement comme s'il voulait lui transmettre une
sécurité minérale.
—
Allons ! ouvre-toi et qu'on en discute.
Apo savait. L'autre offrirait dans un échange sa vie
précaire, ses pensées les plus angoissées ; à condition qu'il fût
écouté.
Un désir violent soudain l'anima : pénétrer ce bloc
inquiétant dans la force et la douleur. Lamba tomba sur la
chaise et l'ami l'imita.
—
J'aime une femme libre et sévère envers ellemême et envers les autres.
Apo poussa son soupir, comprenant que l'orgueilleuse
Mapoma était loin d'être cette femme. Alors, une petite joie
l'inonda, intérieurement, sans bruit. Ce petit deuil dans la tête
de Lamba, il souhaita qu'il inondât Mapoma jusqu'à la noyade.
—
Tu sais, je ne peux que t'aider dans la mesure du
possible.
—
Tu le peux.
Pendant que les yeux du jeune médecin erraient dans la
pièce, sans se poser vraiment, occupés par une quête difficile,
Apo savourait sa joie intérieure comme un gâteau frais. Et la
pièce n'était plus que cette forme de hibou plus petite à force
d'être inspectée, mais dure, mais inaltérable, comme la pierre.
—
J'ai eu un rendez-vous il y a quatre jours avec
Saïlé.
—
Et elle n'est pas venue ?
—
Si, elle est venue.
A cette réponse, Apo soutint un étonnement muet.
Pourquoi tant de mal puisqu'elle est venue ! toisa son ami et
s'inquiéta. Était-il vraiment un homme ? Le vrai homme doit
contraindre la femme, partout, la nuit, le jour ; jusqu'à planter
ses racines en elle, et y puiser ce qu'elle n'a pas d'amer.
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—
Si elle est venue ; mais au moment où je lui ai fait
ma puissante déclaration, elle est repartie sans rien dire ; et je
suis resté sans elle sur les pierres de la cour.
—
Tu n'as certainement pas su lui parler.
—
Et comment devais-je le faire ?
—
Tu devais lui tenir un discours rimé et faire jaillir
dans ses rêves de femelle une source lyrique. Elles aiment cela,
comme tous les enfants d'ailleurs.
Lui-même se souvint du soir, un soir palpitant de rêves
humains, où il avait charmé Afia-aux-pantalons-serrés-sur-leschevilles. Ce soir-là, après le bal, une sauvage liane avait
rejoint la dévorante nuit, afin que ses pas de lion se joignissent
aux pas de la gazelle.
—
Mais je suis sûr qu'elle se comporte ainsi pour
te faire marcher et pour t'éprouver.
—
Tu crois ?
—
Je connais les femmes.
Apo n'était pas de ces navigateurs qui s'égarent dans la
glace. Il connaissait tous les alentours des mers. Ainsi des
femmes. Et Lamba s'agrippa ferme à cette perche tendue, pour
pouvoir sortir de l'obscure de l'enclos du cœur, pour ne plus
continuer à tomber dans les sillons pierreux.
—
Tu devrais repartir à la charge, ce soir.
Apo lui dit cela puis sortit dans le jour de Mbatavia,
laissant l'autre dans sa misère douloureuse.
Vint le soir et avec le soir l'espoir. Lamba sortit de chez
lui sans un seul regard à Mapoma. Depuis des heures, depuis
des jours, des semaines, l'épouse n'existait plus pour l'époux.
Aï! quelle explosion et quel déclin !
Et Mapoma, quelle attitude avait-elle adoptée devant les
changements de son mari et compagnon ? Aucune. Elle
continuait à couvrir ses ongles de vernis ardents, négligeant de
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l'autre le deuil et son métal violet. Un jour, elle lui avait dit :
« Je suis au-dessus de cette autre qui te ronge, car je suis
essentielle. » Et ce jour-là, il l'avait simplement regardée avec
les yeux et les dents pleines de bave.
Vint donc ce soir d'un mois chaud, un mois agonisant,
maculé de poussière et de fumée, un mois sans genoux, un
triste mois d'injustice et de pillage. Et Lamba sortit de chez lui,
en route vers la demeure de Saïlé, l'admirable, la fille d'hier, la
femme d'aujourd'hui. Il allait vite, et lourdement, comme une
brigade de pierre. Quand il arriva à « La Résidence des herbes
perdues», aux alentours de dix-neuf heures, il aperçut une
ombre cachée entre deux orangers dans la cour. C'était Mulélé,
avec l'antique ciel sur la tête. Vigile éminent, il faisait naufrage
dans le vin et s'y perdait, abandonné, envahi par une armée de
soucis et d'araignées, entouré de murs et de billets de banque
sans valeur, tombant dans la solitude désaxée où Onguélé-leonteur-d'Oléndé lui laissait à peine une guitare pour son âme.
Lamba ne le reconnut pas, il faisait assez sombre. Et même s'il
l'avait reconnu, cela n'aurait pas pour autant arrêté le
mouvement de ses pieds, le divorce en voie d'être prononcé.
Quand Mulélé le vit monter les marches de l'escalier rapide,
son cœur se couvrit de cordes et de blessures. Car pour lui tous
les mâles de Mbatavia élisaient domicile chez Saïlé. Brandir la
dague ou le pilon ? La voix de la raison lui commanda la
patience. Car il espérait que le passé commun, les communs
souvenirs, et le chant de la pitié pousseraient Saïlé à retirer le
divorce.
Il avait frappé et on avait ouvert. Ce n'était pas Saïlé,
mais un homme de race blanche, tout brun des cheveux à
l'orteil. Lamba avait hésité.
—
Entrez, mais entrez donc, elle est là ! lui avait dit
le brun avec cette voix sans passion et presque impersonnelle.
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Il entra, englué dans le malaise, maintenant incapable de
faire machine arrière. Il n'était pas encore assis quand le brun
prit congé, en promettant de revenir le lendemain. Et lui parti,
Lamba explosa. Son verbe était acide :
—
Tu te fais aussi sauter par ces gens-là ?
Elle ne dit rien mais lui montra du menton le fauteuil
laissé vacant par l'autre, avant de s'asseoir à son tour. Elle
n'était ni froissée, ni même scandalisée, mais essentiellement
elle-même, et d'un calme de champ de bataille après le passage
du fer et de la mort.
—
Entre toi et ces gens-là comme tu dis, où est la
différence ?
Il y avait encore de l'alcool sur la table, et des verres
dans le plateau. Deux verres, deux doses égales.
Quelle différence ? Il est venu chez moi me
proposer ces mêmes imbécilités que tu n'arrêtes pas de me
proposer. Oui, vous êtes tous pareils, et le noir et le
blanc de votre peau ne sont que masques.
Elle dit, Saïlé-semblable-à-une-île, à une ronce sauvage
dans la mer des hommes, qui balançait de pôle à pôle un trésor
noir, son touffu, celui-là même où adolescent Lamba envoyait
la marche de ses doigts. Il tendit le bras, mais la tête esquiva le
bras.
—
Tu es vraiment têtue, lança-t-il dans la déception.
—
Je déteste les hommes à l'audace primaire.
Ils levèrent les verres. Mais entre eux la nuit germait
dense, comme sur la ville, dans les bois sonores, comme sur les
feuilles étendues qui couvraient la pierre germinale, les
naissances.
— Ta femme a un dossier chez nous.
Lamba n'était pas venu dans ce studio pour qu'on lui
parlât de Mapoma. De toute manière il le savait. Elle était
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assurée là-bas et elle venait d'avoir un accident, en rentrant
dans le derrière d'un taxi mal stationné. Il fallait payer les
dégâts et les maisons d'assurances étaient bien là pour ça.
Normal. Non, il refusait de se prêter à une diversion aussi
grossière.
—
Si je ne l'avais pas bien observée à l'hôpital, cette
fois j'ai eu le temps de le faire, quand elle est venue nous
exposer le constat de l'accident.
Le jeune médecin vida son verre et se resservit, les dents
serrées. Saïlé le regardait et souriait, et cela aussi la rendait
encore plus belle. Il pensa fort à Apo, qui aurait eu
certainement un mot bien placé pour se tirer de la situation.
Mordu, il se voua aux poux des auberges.
—
Elle est très jolie, continuait Saïlé, et très
instruite. Tu devrais en être fier.
Elle parlait et lui la regardait avec des yeux qui
refusaient de choisir une autre direction. Et puis dans son
discours, elle lui conseilla, comme si elle était sa sœur, de bien
s'occuper de Mapoma et de mordre à l'oubli. Aï ! il y avait de
quoi entrer dans le royaume de l'angoisse après celui de la
colère.
—
Les épouses ne sont pas épouses pour rester à la
maison, alors que vous les hommes allez, à travers tant
d'attitudes piétinées, pourlécher des délicates pupilles.
Dans sa droiture solitaire, Saïlé combattait dans son
armoire d'ivoire. Elle avait échoué dans son ménage avec
Mulélé, et ne voulait pas que d'autres fussent ces âpres vies
foulées au pied, par la faute des Mulélé plus aveugles que les
couronnes du cimetière, lorsque tombe la pluie sur les
immobiles fleurs des tombes. Lamba, comprenait-il cela ?
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— Pour toutes ces raisons, je ne peux être ta maîtresse.
Mais je serai ton amie, comme quand nous étions écoliers ; je
serai l'amie de la famille Lamba.
Cela, c'était Saïlé. Mais ce que l'homme éprouvait dans
l'instant de ces paroles, c'était la plus inhumaine hostilité envers
elle. Il vivait dans l'instant un monde de marécage, où l'unique
fieur, brusquement, le dévorait dans son tremblement d'écume.
Il se leva et sans lui dire au revoir, sortit du studio, et le voici
vite dans la cour. Là-bas entre les deux orangers, plus d'ombre.
Même les ombres finissent par se lasser d'attendre. De l'air à
l'air comme un filet vide, Lamba allait parmi les rues et
l'atmosphère. L'amer et la colère lui ouvraient les portes et les
chemins. Aï ! il dégringole. Donnez-lui le silence réparateur,
l'eau, l'espoir. Enlevez-lui la lutte, le fer, les volcans. S'il
retourne à Mapoma, il plongera sa main turbulente et douce
dans le plus doux des vernis. Fils de Mbatavia, il était aussi le
fils des plus larges solitudes de l'homme.
CHAPITRE XVI
Le visage de Saïlé s'imposait avec une précision qui lui
fit mal. Un corps qui ne lui appartenait plus, une nudité qui
jouait dans l'ombre et le soleil, pour d'autres désormais, la
poésie des céréales. C'était déjà le matin. Un matin gris et
bruyant de tonnerre, et bruyant de divorce. Il avait perdu. Elle
avait gagné.
Affamé par un besoin douloureux d'être mêlé aux
hommes, aux alcools, il sauta du lit, comme un fou. Fuir
seulement cette pièce où quelque temps encore, il se réveillait
auprès de Saïlé. Hier encore, il avait la jeunesse et l'amour.
Aujourd'hui, il ne lui restait que le vin, pourquoi s'en priver ? O
Mulélé ! dans la vie, il y a tant de gestes inutiles, tant de désirs
incertains. L'oiseau a déserté la cage, par la faute de qui ?
Console-toi, d'autres oiseaux viendront manger dans ta main.
Mais Mulélé oscillait déjà entre la folie et le vague.
Depuis quand ne se rasait-il plus ? Peu importe ! ce matin gris
effaçait les bonnes manières, la bonne mise. Il marchait vers on
ne savait quoi, en tout cas, loin d'une adolescence aux charmes
inachevés, loin du jugement des autres qui n'existaient plus
pour lui. Seul existait ce vent de pluie qui secouait la cime des
orangers pour les faire doucement gémir. Et puis vint la pluie,
grondante et tapageuse. Mulélé crut bon de chercher refuge
dans un bar. A Mbatavia les bars ouvrent tôt leurs portes, et les
bureaux tard ; c'est comme ça ! Mulélé s'assit et commanda un
litron. Quand il souleva son verre, l'union entre le litron et lui
se fit dans l'enthousiasme et le renoncement. Seul l'alcool
l'attachait encore à la vie, et lui donnait ce sens qui le liait à la
perte du temps, et l'empêchait de vouloir la mort. Il vida la
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bouteille, qui déjà l'emportait vers une solitude grandiose. Les
souvenirs viendront comme ils pourront, indifférents à la
coulée des choses. Les souvenirs, c'est ce qui lui restait.
Il sortit du bar sous la pluie, mais la pluie faiblissait. Il
venait de se rappeler qu'il avait un travail à faire. Ne vivait-il
pas dans un monde où l'argent à conquérir était devenu la
valeur suprême ? Il revint à la maison prendre possession de
ses outils, avant de se lancer sur la grande route que terminaient
les pistes, à l'opposée de la ville. Il s'enfonça dans les
broussailles comme dans un monde où n'existaient que les
barbelés du subconscient. Seul sur une piste obscure taillée
dans le sol des réalités trop dures, entre des herbes dont l'eau
fraîche venait mouiller ses pieds, il avançait avec un entêtement
de léopard. Un travail urgent. Il devait rapporter ce qu'on lui
demandait cette nuit même au Buédi Palace : les parties
génitales d'une femme. Rien du tout, il en avait l'habitude.
Comme c'est drôle tout de même, un homme qui choisit de
gagner sa vie par le crime !
Maintenant il longeait des plantations resplendissantes,
où même les jours de pluie des mères d'enfants, raclant le sol
de leurs mains usées, tiraient de terre la bouture solitaire. Les
crimes de Mulélé contenaient ainsi de la terre fraîche, des
céréales, du sable. Ils avaient ainsi la forme des hanches
comblées ou diminuées par la courbature.
Pendant un long moment il n'avait rien entendu, puis
voilà que la chanson paysanne se fit entendre, qui montait et
descendait. Ici à Mbatavia, les femmes travaillaient en
fredonnant quelque chose, comme une poésie du maïs groupé
dans une grappe d'or. Mulélé tendit l'oreille, et marcha dans la
direction de la voix. Il portait en bandoulière son sac d'éléments
tranchants et coupants. La voix solitaire se rapprochait et il
devenait plus félin. Et il la découvrit, en position de grenouille.
Bondir sur elle serait facile. Mais la femme était grosse et
grande, épaisse et forte. Or il avait encore la fatigue des alcools
dans les muscles. Il fit ce qu'il pouvait faire. Des lianes
pendaient. Il choisit la plus solide, et longue comme la croix
des bras.
Dans sa position de grenouille, la femme ne vit pas venir
l'homme dans son dos. La liane s'enroula autour du cou
robuste. Voulait-il l'étrangler ? Mais le cou résista, et la femme,
par un mouvement de sa hanche en forme de colline, entraîna
l'homme par terre, dans un roulé-boulé terrible. Elles sont
sévères, ces mères qui ont longuement gouverné la vie.
Subitement, on entendit un cri, et ce cri était celui de Mulélé.
C'est que son sac en bandoulière s'était ouvert sous lui, dans les
mouvements, et la hachette, l'aveugle hachette, n'avait pas
reconnu son maître. La femme se releva et constata. La poitrine
de Mulélé saignait abondamment. Une plaie large, avec le fer
de l'instrument dedans. Les yeux lui sortaient des orbites et la
bave de la bouche. Qu'il est difficile lorsque l'on n'a pas obtenu
le bonheur, que tout est complexe ! Il avait tenté de jouer à
l'envers les principes de l'humanité, et maintenant le voici
couché ventre en l'air. C'est ici que nous guette le végétal. On
ne sait plus que l'on respire encore. On ne garde que la
sensation d'une extase fugitive. La pierre et le sable sont
toujours prêts à nous accueillir. La pierre comme dalle. Ici, le
dur et le fluide ont la même signification, qui est d'être un point
de retombée.
Elles étaient en attente sur un banc public, dans le
corridor des malades. Cette mère et sa fille étaient complétés
comme un seul fleuve, comme un seul sable, et leurs épaules
basses comme des vallées. L'adulte remuait des signes du passé
qui ne pouvaient plus l'atteindre que par ricochet. Jeune fille,
elle avait voulu d'un homme sur qui elle aurait imprimé un
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amour continu, solide comme un engagement doctrinal,
transparent, et destiné à briller... Lamba ! comme c'était beau,
l'adolescence. Mais avec l'adolescence, c'était la disparition des
objets et leur mouvance. Temps anonyme où les êtres
aujourd'hui devenaient des gestes automatiques, des regards
perdus, parfois morts.
—
Maman, toi qui as vu la plaie, penses-tu qu'il
vivra ?
Elle ne dit rien, se contentant simplement de poser sur sa
fille un regard vide, las, puis, comme un drogué retourne à son
poison, elle retourna à ses souvenirs. Quelle vie ! Elle ne
remarqua même pas qu'Afia et Apo étaient arrivés eux-aussi,
informés par les bruits de la rue. Ils s'installèrent sur ce même
banc, sans rien dire, comme si nos mots étaient dérisoires pour
commenter le mystère d'une agonie.
—
On n'a pu faire grand-chose.
C'était Lamba qui sortait du bloc opératoire. Des mots
simples, mais d'une réalité terrible. La petite poussa un
hurlement inhumain et dans toute sa jeunesse souffrante, elle
lança comme une bombe les objets de ses entrailles. On dut la
soutenir jusqu'au calme apparent. Les yeux fermés, elle
reconnaissait là-bas la démarche chancelante d'alcool de celui
qui venait de sortir de la vie. Qu'importé le signe de l'adieu,
c'était tout de même son père.
—
Le corps est là, dit encore Lamba, qui venait
d'être rejoint par Mapoma.
Saïlé et sa fille se levèrent, solitaires et basses. Leur vie,
on dirait qu'elle l'avaient bâtie comme un roman qui finit dans
les larmes. Aussitôt, Afia et Apo les imitèrent.
—
C'est l'affaire de son frère.
Elle le dit sans se retourner. Souffrait-elle ?
Certainement. Insoutenable. Mulélé était rayé. Il ne fut peut-
être pas un trésor... mais quelle peine de l'imaginer déjà
enfermé dans :du bois. Elle souffrait, mais d'une souffrance
distante, contrairement à Vicinia qui était du disparu. On dira
d'elle demain que son père fut un alcoolique, un homme
manqué, un assassin. Et ça sera pour elle une tempête
d'insultes. Elle refusa de pleurer.
—
Courage, petite ! murmure Afia.
Quand elle eut dit cela, elle la prit par la main, tout en
continuant à lui prescrire le courage, pour surnager dans un
présent occupé par le souci.
—- Où allons-nous ? questionna Apo.
—
Chez moi, si vous voulez.
Elle avait répondu sans retard. Apo admira chez elle son
détachement quasi royal. Elle ne portera même pas de deuil, et
puis de toute manière Mulélé était déjà sorti de sa vie. Et la
petite, vivra-t-elle avec la mère ? Non, sa présence même lui
rappellerait l'absence du père. C'était la cassure nette. Elle était
solitaire, seule dans sa chair et aussi dans cette ombre tenace
que sont les souvenirs, ce premier visage de la mort. Elle ira
chez l'oncle Alolo. Là-bas au moins c'était neuf. Là-bas au
moins il n'y avait pas l'ombre de la déchirure. Mais, voici que
marchant aux côtés d'Afia, elle se mit à penser à ce que sera sa
vie de future femme. Prendra-t-elle époux ? Cette pensée, cette
grande question mit sur son visage un masque noir. Il est
dangereux parfois de marcher vers l'avant, car soudain le futur
est une prison.
Okondja, août 1984.
ACHEVÉ D'IMPRIMER EN JUILLET 1985 SUR LES
PRESSES DU CASTELLUM, 8, RUE DE BERNE A NIMES
Dépôt légal 3e trimestre 1985
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