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Bulletin Oraison - Paroisse et Famille

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ORAISON
Quand Dieu envahit l’âme…
1. Dans la contemplation parfaite, l’âme
doit suivre fidèlement les motions de l’Esprit divin, et s’y porter de tout son pouvoir.
Car ces actes qui se font suivant cette amoureuse flamme sont d’autant plus excellents,
plus agréables à Dieu – et plus méritoires,
par conséquent, pour l’âme même – que le
moteur qui verse cet amour est meilleur. […]
2. En cet état, l’âme opère plus par les
mouvements de Dieu que par les siens propres,
et elle fait et opère beaucoup de choses dans
ces mouvements-là, sans en connaître ni la
fin, ni la cause. Ou pour mieux dire, ce n’est
pas elle qui fait et qui opère, c’est Dieu qui vit
et qui opère en elle, car pour elle toute action
lui est ôtée, et elle est sans connaissance et
sans amour subsistant en elle, mais Dieu connaît, aime et opère par elle.
3. L’âme alors n’a pas sujet de s’inquiéter si elle sent que son esprit est vide.
Elle n’a que faire de s’exciter à des pensées, ni même à des affections sensibles ; elle n’a que faire d’exercer son entendement ni sa volonté, car elle est
occupée plus noblement, plus dignement, plus saintement et plus utilement.
4. Car il faut savoir qu’il y a une partie en notre âme qui nous est inconnue,
et qui n’est nullement en notre pouvoir : c’est le fond et l’essence de l’âme.
Nous pouvons bien savoir ce qui se passe en notre entendement, sentir ce qui
se passe en notre volonté, mais pour ce qui se passe au fond et en l’essence
de notre âme, ce sont des lettres closes pour nous, le tout nous est caché et
inconnu. Et c’est néanmoins là que la grâce réside principalement, c’est là
qu’elle fait son trésor et qu’elle dépose ce qu’elle met de plus grand, de plus
précieux et de plus saint en notre âme.
5. C’est là le domaine et l’empire de Dieu, c’est là où il fait sa demeure
et son séjour, suivant la divine promesse que son Fils même nous en a fait :
nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure. C’est là où l’esprit
malin n’a point d’entrée, car il n’y a que Dieu qui occupe cette place et qui
soit assis en ce trône, d’où il rend ses oracles à l’âme et d’où il répand ces
divins effets en elle. C’est le lit nuptial de l’Époux, c’est le jardin clos où il
n’y a que lui seul qui entre : mon épouse, ma sœur est un jardin clos. C’est là
que se célèbrent les noces de l’Agneau, et où s’accomplit cette union divine
de Dieu avec l’âme. C’est de là que Dieu vient par après se répandre par ses
divines opérations dans les autres parties de l’âme qui peuvent en être capa-
Bulletin mensuel d’aide à la vie spirituelle
www.paroisseetfamille.com
N° 201 février 2016
Abonnement annuel (12 numéros) : France 30 € ; étranger 35 €
bles, allumant dans l’entendement des lumières de Sagesse et d’intelligence,
dans la volonté des brasiers et des brandons d’amour, et passant même quelquefois jusqu’en la chair fragile par redondance de l’esprit, où il fait des impressions admirables : mon cœur et ma chair exultent en Dieu vivant.
Antoine de la Mère de Dieu (1591-1662), Petit traité de l’oraison mentale, II, 3
L’AUTEUR Claude Bertet est né en Avignon, en 1591, où les Carmes de la
réforme thérésienne prennent pied en France en 1608, provenant d’Italie, Avignon
étant alors territoire pontifical. Dès 1615, le jeune Claude fait profession chez eux
sous le nom d’Antoine de la Mère de Dieu, avant d’être prieur à Aix-en-Provence,
puis définiteur et provincial. Totalement négligé par les historiens, son Petit traité
de l’oraison mentale révèle un grand contemplatif.
LE TEXTE En 500 petites pages, Antoine de la Mère de Dieu nous donne un traité
classique d’oraison carmélitaine, dans lequel il se révèle disciple enthousiaste de
Thérèse d’Avila et de Jean de la Croix. Quelques dizaines de pages consacrées à la
contemplation méritent d’être retenues pour leur clarté et leur précision.
§ 1-2. Les motions de l’Esprit divin sont des invitations, accompagnées de la grâce
qui permettra d’y répondre, que Dieu adresse à l’âme contemplative : entre une action
bonne et une autre encore meilleure, la motion montre à l’âme celle que Dieu préfère,
sans pour autant la lui imposer. « Suivre fidèlement les motions de l’Esprit divin » est
le secret de la croissance chrétienne : pour deux personnes qui s’aiment, suivre les
préférences de l’autre tisse jour après jour la vie commune et augmente le désir de ne
faire qu’un avec lui. C’est ainsi que le contemplatif se laisse envahir par Dieu (« Dieu
connaît, aime et opère en elle ») et devient indifférent à lui-même (« toute action lui
est ôtée »), dans une adhésion de plus en plus simple à ce que Dieu préfère.
§ 3. Parce que Dieu vit et opère en elle, l’âme ne s’applique plus à peser le pour
ou le contre de son action, elle cherche seulement à la réaliser, libérant au fur et à
mesure de son déroulement la grâce de Dieu qui agit en elle. En ce sens, « son esprit
est vide », vide de ses projets propres, mais consciente de ce qu’elle fait « en attention simple et amoureuse à Dieu », comme le dirait ailleurs notre auteur, reprenant
cette expression de Jean de la Croix pour définir la contemplation.
§ 4-5. Cet attrait exercée par Dieu sur l’âme part du point où il lui est présent, appelé
ici fond ou essence de l’âme. C’est de là qu’il nous appelle à vivre en nous créant,
et à mener vie commune avec lui en nous donnant sa grâce : « C’est là le domaine
et l’empire de Dieu. » Mais il n’y a d’amour que libre et conscient, et c’est pourquoi
ce point est aussi l’origine de notre mémoire, qui nous permet de savoir ce que
nous vivons, de notre entendement, qui nous permet de le comprendre, et de notre
volonté, qui nous permet de le vouloir. Ce point d’où provient notre vie mentale
est donc au-dessus d’elle, et c’est pourquoi il est inconscient, mais par excès de
conscience, et non par défaut, tout comme la tache aveugle que nous avons au fond
de l’œil et qui nous permet de voir.
C’est de ce point que Dieu irrigue toute notre âme de sa lumière et de son énergie,
et parce qu’il se trouve en amont de notre vie mentale, il est à l’abri de toute interférence des autres esprits : « C’est là où l’esprit malin n’a point d’entrée. » C’est vers
ce point enfin que se porte notre recueillement, puisque c’est là « où s’accomplit
cette union divine de Dieu avec l’âme. »
Béatrice de Nazareth (1200-1268)
DES SEPT MANIÈRES D’AIMER
traduit et commenté pour les lecteurs d’Oraison
Comme annoncé dans le précédent bulletin Oraison, nous traduirons et
commenterons durant quelques mois le petit traité de Béatrice de Nazareth : Des
sept manières d’aimer. Béatrice, née en 1200 dans une famille bourgeoise de six
enfants à Tirlemont (70 km à l’est de Bruxelles), mourra le 29 août 1268 à l’abbaye cistercienne Notre-Dame-de-Nazareth, près de Lierre, dont elle fut l’une des
fondatrices. Nous ferons mieux connaissance avec elle au fil de nos commentaires de son traité. Celui-ci, d’une remarquable densité spirituelle, est représentatif
de la première littérature mystique de langue néerlandaise ; nous l’avons choisi
pour sa valeur religieuse exceptionnelle, mais aussi parce qu’il nous permettra
le repérage d’un vocabulaire qui ne changera plus guère durant des siècles pour
exprimer l’expérience de Dieu chez les auteurs de tradition germanique.
De sept manières du saint amour 1
Il y a sept manières 2 d’amour, qui proviennent de Celui qui est le plus haut,
et retournent 3 vers Celui qui est le plus élevé 4.
1. De quel amour parle Béatrice ? De la minne des mystiques nordiques, transposition religieuse, à partir de la fin du XIIe siècle, du fin amour des troubadours
occitans de la génération précédente, résumant toute la vie chevaleresque comme
une entreprise amoureuse. Cette transposition doit beaucoup à saint Bernard, chevalier et mystique, introducteur de l’amour courtois dans la littérature spirituelle.
Qu’il suffise ici de dire que, très au-delà d’un sentiment ou de la vertu théologale de
charité, la minne est un art de vivre, presque un jeu, une conquête de l’absolu analogue à la conquête de la dame par le chevalier, selon un code précis et sans autre
but que l’amour lui-même : L’amour se suffit, il plaît par lui-même, il est son propre
mérite et sa propre récompense. L’amour ne se veut pas d’autre cause, pas d’autre
fruit que lui-même. Son vrai fruit, c’est d’être : j’aime parce que j’aime ; j’aime
pour aimer (Saint Bernard, Sermon 83 sur le Cantique). Les sept manières d’aimer
de Béatrice seront autant de modulations sur cet art de vivre et sur ses règles, même
si la composante courtoise est moins explicite chez cette fille de la bourgeoisie en
pleine expansion, que chez sa contemporaine la noble Hadewijch d’Anvers, ou chez
une Marguerite Porete au siècle suivant. On remarquera que l’expression « saint
amour » n’apparaîtra qu’une fois dans le texte (dans la septième manière), en dehors
de ce titre (probablement dû à un éditeur) : Béatrice ne distingue pas entre un amour
sacré et un amour profane, ou encore entre l’amour de Dieu et l’amour du prochain ;
le but, ici, n’est pas d’apprendre à aimer ceci plutôt que cela, mais d’apprendre à
aimer, tout simplement, car « amour est tout » (Minne is al), chantera Hadewijch,
reprenant Bernard de Ventadour écrivant un siècle auparavant ce tout de l’amour
dans sa vie : Coeur et corps, savoir et sens, force et pouvoir : je lui ai tout donné, si
bien que je ne m’applique à rien d’autre.
2. Ces manières d’aimer renvoient aux modi de saint Bernard dans le De diligendo
Deo : modus diligendi Deum, sine modo diligere. Le mot modus peut se traduire
De la première manière
La première manière est un désir agissant5 qui provient de l’amour. Il lui faut
régner longtemps dans le cœur avant de pouvoir en chasser tous les obstacles, et
il lui faut opérer avec force et habileté, et croître énergiquement en cet état.
aussi bien par façon (« la façon d’aimer Dieu est de l’aimer sans façon particulière »), que par mesure (« la mesure d’aimer Dieu est de l’aimer sans mesure »),
indiquant diverses voies par lesquelles l’amour se donne à vivre, mais sans l’idée
d’un passage par degrés de l’une à l’autre, même si la littérature religieuse emploie
par ailleurs l’image de l’échelle au sujet des progrès de l’âme : échelle d’humilité,
échelle d’amour, etc. En effet, la croissance spirituelle n’est pas une escalade, mais
un épanouissement, aux tonalités différentes selon les saisons de la vie : il y a un
amour d’enfant, un amour d’adolescent et un amour d’adulte, chacun pouvant être
plus ou moins réussi, mais sans que l’on puisse dire a priori que l’adulte aimera plus
que l’enfant. Cependant, le sine modo diligere de saint Bernard indique que l’amour
de Dieu pleinement épanoui dans sa maturité, intègre tous les autres modes sans en
détruire aucun : c’est le « je choisis tout » d’une sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus.
3. L’amour va et vient : tu ne sais ni d’où il vient, ni où il va, nous dit Jésus. La
vie chrétienne est animée de ce double et imprévisible mouvement de l’Esprit, qui
anime d’abord la vie de Jésus lui-même sachant qu’il venait de Dieu et qu’il allait à
Dieu (Jn 13, 3), et que Béatrice nous invitera à suivre à travers ses « sept manières »
conventionnelles, le chiffre sept étant celui de la perfection.
4. Il s’agit du Dieu Très-haut, bien sûr, mais on peut comprendre aussi : le point le
plus haut et le plus élevé de l’âme. En effet, c’est par le sommet de l’âme (ou en son
centre, dirait saint Augustin ou saint Jean de la Croix, en sa citadelle, dirait Maître
Eckhart, en sa septième demeure, dirait sainte Thérèse d’Avila, ou encore dans le
cabinet de l’Époux, dirait Jean de Saint-Samson, en son essence, dirait Ruusbroec
l’Admirable, etc., que l’âme est au contact de Dieu. C’est à partir de là que l’Esprit
Saint se diffuse dans toutes les puissances de l’âme (Cf. Ro 5, 5 : L’amour de Dieu
a été répandu en nos âmes par l’Esprit Saint qui nous a été donné.)
5. Le désir (begerte) est omniprésent dans notre petit traité où il apparaît une quarantaine de fois comme une composante essentielle de l’amour, pour en exprimer
le dynamisme : Ah ! Saint désir de l’amour, que ta force est puissante en l’âme de
l’amant ! C’est une heureuse passion et un terrible tourment, un mal plein de langueur, une mort cruelle et une vie mourante ! (7e manière)
Ressenti comme un manque, ce désir porte sur un objet caché, mais secrètement
présent, et non pas sur un objet absent dont on aurait simplement envie. Depuis
saint Augustin, il est le moteur de la vie spirituelle à laquelle il confère son élan :
Toute la vie du vrai chrétien est un saint désir. Sans doute, ce que tu désires, tu ne
le vois pas encore : mais le désir te rend capable, quand viendra ce que tu dois voir,
d’être comblé. [...] Dieu, en faisant attendre, étend le désir ; en faisant désirer, il
étend l’âme ; en étendant l’âme, il la rend capable de recevoir. [...] Telle est notre
vie : nous exercer en désirant. Cette réalité mystérieuse que nous désirons, quelque
nom que nous prétendions lui donner, son nom est Dieu. Tout ce que nous pouvons
dire est au-dessous de la réalité ; étendons-nous vers lui, afin que, lorsqu’il viendra,
il nous remplisse. Car nous lui serons semblables quand nous le verrons tel qu’il
est. (Saint Augustin, Sermon sur la 1ère Lettre de Jean, 4, 6)
(à suivre)
Association Paroisse et Famille, 36230 Mers-sur-Indre Père Max de Longchamp, directeur de la publication
Imprimerie Chagnon, 36400 Montgivray Dépôt légal à parution © février 2016 ISSN 2115-4015
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