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Aya Takano - Science & Technology Office Tokyo

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Aya Takano
L’Impermanence du monde
Travail réalisé par Elliot Stanton
Sous la direction de Mme Claire Iberg
Gymnase Auguste Piccard, classe 3M1
Rendu le 26 octobre 2015
Résumé
Le présent travail de maturité en histoire de l’art traite du mouvement artistique
Superflat (1990 – 2011), en particulier de l’œuvre de l’artiste Aya Takano. La
première partie contextualise le mouvement et présente une biographie de
l’artiste, tandis que la seconde, constituée d’analyses d’œuvres, illustre et
développe certains thèmes de l’analyse.
L’estampe japonaise du XIXe siècle est importante pour comprendre l’inspiration
des artistes du Superflat et les références de leurs œuvres. Le japonisme en
Europe, rendu possible par l’ouverture du pays, marque le début de la fascination
du monde occidental pour le Japon. Le regain d’intérêt actuel pour le pays du
soleil levant est donc comparable à celui d’antan.
La période d’après-guerre, lors de laquelle les industries du manga et de
l’animation ont proliféré, a vu naître au Japon une vaste « sous-culture » populaire
qui a aussi influencé les artistes du Superflat.
Aya Takano est une artiste active travaillant au Japon. Elle s’inspire comme les
autres artistes de son mouvement de l’iconographie moderne des mangas et des
anime ainsi que de l’estampe japonaise traditionnelle ou ukiyo-e qu’elle mélange
et incorpore dans un univers de science-fiction.
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
2
Table des matières
Introduction ............................................................................................................ 4
Superflat ................................................................................................................. 5
L’influence occidentale après la seconde guerre mondiale ...................................... 6
Le Superflat, art national japonais ............................................................................... 7
Entre passé, présent et futur ........................................................................................ 8
L’avenir technologique rêvé et l’importance de la science-fiction ........................... 9
Le New Pop des années 90 au Japon ........................................................................ 10
Takashi Murakami et la Kaikai Kiki Co., Ltd .............................................................. 11
La promotion à l’étranger ........................................................................................... 12
Aya Takano .......................................................................................................... 13
Style et inspiration ...................................................................................................... 13
Trait de pinceau ........................................................................................................... 14
Expositions .................................................................................................................. 14
Analyses d’œuvres .............................................................................................. 15
« Je veux voir ce que je n’ai jamais vu » ................................................................... 15
Références à l’ukiyo-e ................................................................................................. 18
Entre tradition et modernité ....................................................................................... 19
Réminiscences de la guerre ....................................................................................... 22
La rupture ..................................................................................................................... 23
L’impermanence .......................................................................................................... 25
La fin d’une ère : retour aux sources ........................................................................ 27
Conclusion ........................................................................................................... 29
Sources ................................................................................................................ 31
Annexe : expositions d’Aya Takano .................................................................. 33
Couverture : « Harmonic overtone », 2013, Japon, Collection Emmanuel Perrotin (Paris), huile sur toile, 60,2 x 50,2 cm
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
3
Introduction
La culture japonaise, très populaire aujourd’hui dans le monde occidental,
s’exporte notamment grâce aux mangas et aux anime. En Suisse, chaque année
de nombreux festivals sont organisés, tels « Japan Impact » ou « Polymanga »
pour n’en citer que quelques-uns, sur le thème de la culture nippone en Occident
et ceux-ci attirent des foules de plus en plus grandes. Ce phénomène rappelle le
XIXe siècle marqué en Europe par le japonisme ; des peintres comme Monet,
Renoir ou encore Van Gogh s’étaient épris de l’art nippon, offrant à l’époque une
manière novatrice de représenter le monde, au moment où la perspective à point
de fuite unique s’essoufflait.
Cette comparaison est d’autant plus intéressante que le Superflat est, pour son
fondateur Takashi Murakami un prolongement de la tradition indigène de
l’iconographie japonaise 1 sur laquelle nous reviendrons plus tard. Il est donc
intéressant de débattre d’un tel regain d’intérêt occidental pour le made in Japan.
Les mangas d’aujourd’hui deviennent les estampes que collectionnaient Monet ou
Van Gogh hier. Le présent travail propose, dans un premier temps, de retracer
l’histoire du mouvement Superflat et l’ambition de Murakami de renouveler la
tradition des maîtres de l’estampe qui a influencé l’Occident, et de s’intéresser
ensuite plus particulièrement à Aya Takano, une artiste appartenant audit
mouvement.
J’ai choisi cette artiste car il émane de son art un bien-être et une volonté
d’exprimer le bonheur qui me touchent particulièrement. Ce qui me frappe, c’est la
douceur, la couleur chaleureuse et la béatitude qui ressortent de ses œuvres.
L’aura singulière qui entoure ses tableaux m’a séduit et je me suis embarqué dans
une navette spatiale pour aller à la rencontre de ce monde inédit et incroyable
offert par Takano. De plus, mes intérêts pour l’art en général et le Japon en
particulier ne pouvaient que me conforter dans le choix d’un tel thème.
Aya Takano a été très marquée par la science fiction depuis son enfance, ce dont
témoigne une grande partie de son œuvre. Je pense que cette dernière,
considérée dans son ensemble, consiste aujourd’hui en une recherche du
bonheur suprême, à travers l’espace ou encore dans l’intimité de ses
adolescentes fétiches aux seins nus. Son art s’articule en deux périodes
distinctes, séparées par le traumatisme des catastrophes naturelle et nucléaire de
mars 2011.
L’objectif du présent travail est de comparer non seulement les différentes
manières dont l’artiste recherche le bonheur antérieurement et postérieurement à
2011, mais encore d’analyser les différentes façons dont Takano exprime, de
manière délicate et intime, les malaises, les peurs et les revers de la société
1
Charlène Veillon, « L’Art contemporain japonais : une quête d’identité ; de 1990 à nos jours », p.
90
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
4
nippone. Par ailleurs, la question de la féminité dans le monde otaku sera discutée
et interprétée à travers la « fuite de la réalité » où l’artiste dit vouloir « vivre dans
[ses] peintures ».2
Le titre « L’Impermanence du monde » fait davantage référence à la production
artistique de l’artiste postérieure à 2011. La notion de non-permanence, un
concept, dérivé du bouddhisme très présent dans la philosophie japonaise, est
aujourd’hui explorée par de nombreux artistes nippons désirant explorer les
thèmes fondamentaux de leur culture. C’est pourquoi j’ai choisi de faire référence
à l’actualité artistique d’Aya Takano qui se considère en effet aujourd’hui plus
mature qu’avant et dont le travail actuel est plus important à ses yeux.
Les artistes du Superflat, comme Takashi Murakami et Aya Takano qui osent
l’individualisme et disent tout haut les tabous de leur société, représentent la vraie
réalité selon eux différente d’une société nippone tant fantasmée par les
Occidentaux.
Je tenterai également de décrypter le message d’Aya Takano, qu’elle nous montre
de profanes images de sa culture ou un monde imaginaire afin de fuir la société
japonaise. Nous verrons aussi comment Takano exprime son être, parfois de
manière intime et comment le monde extérieur l’affecte.
Enfin, le travail a pour but de faire découvrir la merveilleuse artiste qu’est Aya
Takano, dont l’œuvre interagit intimement au gré de ses sentiments et de son
intérieur. Le peu de connaissances au sujet de cette artiste en Europe et donc le
peu de sources disponibles ont par ailleurs ajouté de l’intérêt à la recherche.
Superflat
Le Superflat, pour le comprendre, il faut d’abord le décortiquer : « Super » et
« flat ». Le mouvement définit d’abord un aspect graphique : des images plates,
des fonds de couleur unie et aplatie sur une surface définie par des lignes nettes
et une absence de profondeur. On traduit aussi « Superflat » par super « binaire »,
super « deux dimensionnel » dans l’idée de supprimer la limite entre sous-culture
et tradition, entre arts-appliqués et beaux-arts.
Le Japon est riche d’un patrimoine artistique considérable et les images
contemporaines liées au pays sont très caractéristiques. Le pays a vécu la guerre
et la bombe atomique, ce qui a bouleversé toute la société de même que sa
production artistique.
Les peintres des années de la guerre du Pacifique sont peu connus. Ils peignaient
pour le pays des représentations de « la guerre sacrée » durant les années trente.
Toute trace de ces tableaux, témoignant de la grandeur de l’Empire du soleil
levant et qui étaient pour la plupart destinés à la propagande, a été pour ainsi dire
2
Jennifer Higgie, « Another Girl, Another Planet », dans « Aya Takano » (catalogue), p. 12
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
5
oubliée. Les Américains ont en effet confisqué ces peintures d’un genre
patriotique après la défaite du Japon et ne les ont rendues à leurs ayants-droits
que bien des années plus tard. L’art de cette période est d’ailleurs considéré
comme « un héritage négatif scandaleux de l’histoire de l’art japonais. »3
Cela coupe net la frise chronologique concernant l’art nippon. Ainsi les artistes du
Neo-Pop incarnent-ils un art où la limite entre culture populaire/sous-culture et arts
appliqués/beaux-arts est quasiment nulle. C’est une idée similaire au Pop Art
américain ; après la défaite de 1945, l’art se présente désormais telle une arme
universelle et efficace.
Le Superflat symbolise aussi un art sans frontière entre les « beaux arts » et la
« subculture »4, où, en d’autres termes, entre l’art engagé et l’art appliqué. L’idée
vient du fait que la pratique du multimédia/multiplateforme est le moteur même de
l’industrie de biens culturels de consommation. Celle-ci se constitue de tous les
média possibles et imaginables : mangas, anime (en général inspirés du manga),
films, jeux vidéos, figyua (figurines en plastique), cartes à collectionner, etc. Les
produits dérivés d’une œuvre quelle qu’elle soit sont donc de qualité, si bien qu’on
oublie même sous quelle forme un personnage fictif est né. Il y a l’exemple de la
saga Pokémon qui est apparu pour la première fois sous la forme de jeux vidéo5
avec Pokémon version rouge vert et bleu pour le game boy de Nintendo et dont le
succès a par la suite mené à la série anime, aux mangas et au jeux de cartes à
collectionner.
L’influence occidentale après la seconde guerre mondiale
Le Japon capitule le 2 septembre 1945, après la restauration de l’empereur Meiji
marquant la fin du Shogunat et les ambitions expansionnistes. Le pays se place
alors dans le camp des perdants et il est occupé par les Américains. La nouvelle
constitution, qui instaure une forme de démocratie et interdit l’entretien d’une
armée militaire sauf pour un motif défensif, lui est imposée en 1946. L’art nippon
de propagande est confisqué, brisant ainsi la frise chronologique d’un art dont le
style ressemble toujours à celui des estampes du XIXe siècle.
Les années suivantes sont pour le Japon la continuation d’une modernisation déjà
entamée avant la guerre ainsi que d’une occidentalisation. C’est le capitalisme
calqué sur le modèle américain qui débute en extrême Orient et le Japon constitue
pour les alliés une base stratégique en Asie. Le film d’animation « Le Vent se
Lève » de Hayao Miyazaki illustre d’ailleurs bien cette frénésie de rattrapage du
retard du Japon d’avant et de pendant la guerre.
Les années d’après-guerre marquent pour ce pays une période d’amnésie
identitaire. Le traumatisme des deux bombes atomiques, ainsi que l’occupation
3
« Aida Makoto Monument For Nothing », p. 67
Gregor Jansen, « The Japanese Experience Inevitable », p. 108
5
http://content.time.com/time/magazine/article/0,9171,34342-3,00.html
4
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
6
américaine sont des facteurs déterminants. L’implication du pays dans la guerre
reste aussi méconnue pour beaucoup de Japonais. Ainsi l’histoire concernant les
crimes de guerre notamment n’est pas encore racontée aujourd’hui dans tous les
manuels scolaires et le gouvernement a reconnu, il y a quelques temps
seulement, les exactions commises et demandé pardon aux victimes.6
Le pays se lance ensuite petit à petit dans une économie de marché ultradynamique calquée sur le modèle américain perpétuant ainsi la modernisation de
l’archipel. En naît la « bubble economy » qui dure une vingtaine d’années
jusqu’aux années de folie 1988-90 où s’amorce la crise actuelle.7
Le Superflat, art national japonais
C’est sous le capitalisme et les nouvelles technologies que naît l’industrie des arts
appliqués au Japon et que l’art se démocratise. Le manga va bénéficier de ce
contexte et rapidement s’élever au statut que nous lui connaissons aujourd’hui. Le
terme manga signifie à l’origine « image de dérision » et était déjà utilisé par les
maîtres de l’estampe comme Hokusai pour désigner ses manuels de dessin,
réelles encyclopédies visuelles.
Le terme de manga est réutilisé plus tard pour désigner les bandes-dessinées
japonaises qui ont elles été influencées par les comics américains. Osamu Tezuka
est considéré comme le père fondateur du manga moderne, il a notamment défini
les codes aujourd’hui si caractéristiques des personnages tels les grands yeux. Ce
manga ka s’était inspiré des comics américains et surtout de Walt Disney8 et donc
le manga ne serait pas aussi japonais que cela. De plus, les personnages de
mangas et d’anime ne sont pas tous japonais. En effet la plupart d’entre eux
ressemble à des Occidentaux. Murakami parle du manga, de l’anime et de ses
dérivés comme une continuation de l’iconographie nippone. Il apporte donc un
certain nationalisme à son discours. Quelle serait donc l’origine du manga actuel ?
Dès la moitié du XIXe siècle, les Occidentaux découvrent l’art japonais et c’est le
choc. Les peintres collectionnent les estampes et s’enrichissent de cet art aux
lignes si simples dont les sujets sont très modernes et intègrent peu à peu le style
des maîtres de l’estampe dans leurs tableaux. Ainsi Rivière, par exemple, nous
offre les trente-six vues de la tour Eiffel.
Les impressionnistes découvrent la nouvelle dimension qu’offre la perspective
japonaise et cette nouvelle vision de l’art les conforte dans leurs ambitions de
rompre avec l’Académie. Ceux-ci ont donc posé les bases d’une modernisation du
concept de l’art en Occident.
6
http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2015/08/14/les-sinceres-excuses-du-japon-70-ansapres-sa-reddition-en-1945_4725075_3216.html
7
Adrian Favell, « Before and After Superflat A Short History of Japanese Contemporary Art 19902011 », p. 82
8
« Little Boy The Arts of Japan’s Exploding Subculture », p. 107
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
7
Les Nabis, dont Gauguin, prennent le relais des Impressionnistes et explorent les
motifs en aplat en reprenant d’ailleurs des katagami9 de kimonos japonais. Les
artistes adoptent de plus en plus le concept de la ligne épurée et la perspective
change progressivement.
Les artistes japonais sont eux aussi inspirés par l’art européen et on appelle art
Nanban ce qui caractérise des œuvres représentant des Occidentaux
« barbares » ou réalisées à la manière occidentale, par la copie de tableaux et de
planches d’encyclopédies le plus souvent.
On reconnaît donc que ce sont les Japonais au XIXe siècle qui ont apporté aux
Européens une nouvelle façon de voir le monde. Le manga actuel est donc le
résultat d’une influence réciproque rendue possible par l’ouverture des frontières
en 185410 entre Occidentaux et Japonais pour aboutir à une iconographie bien
contemporaine. Le manga serait donc en théorie le double moderne de l’estampe
traditionnelle japonaise. Le but de Takashi Murakami avec son mouvement
Superflat est de faire prendre conscience au monde de ce phénomène et qu’il
existe un art propre au Japon.
Il est désormais temps d’étudier comment les artistes contemporains interprètent
cette situation d’après-guerre, en utilisant les médias et en faisant des liens à des
références traditionnelles.
Entre passé, présent et futur
Les arts de grande consommation vendus actuellement au Japon dont l’art du
mouvement Superflat, qui s’en inspire, ont notamment comme caractéristique
qu’ils mélangent le passé avec le présent ou le futur. La citation continue du passé
dans le présent est un concept plutôt patriotique. L’inspiration des artistes de ce
mouvement et la référence qu’ils font aux œuvres de leurs compatriotes du passé
font qu’ils continuent en quelque sorte la tradition ancestrale.
La relation au produit de grande consommation qu’est le manga rappelle la valeur
des estampes ukiyo-e de l’ère Edo : celles-ci étaient en effet généralement
achetées à bas prix et servaient donc souvent de papier d’emballage aux
marchandises exportées vers l’étranger.
Ukiyo-e signifie littéralement « image de la société flottante » et le terme est plus
couramment traduit en français par « image du monde flottant ». C’est le nom d’un
style d’art datant de la période Edo (1603 à 1868) au Japon. Les artistes de cette
époque réalisaient leurs œuvres sous formes d’estampes sur bois qui étaient
imprimées et dont certaines étaient teintées par l’application successive de
couleurs.
9
Un katagami est un chablon utilisé lors de la pose d’un motif sur le tissu d’un kimono ; c.f. «
Monet, Gauguin, Van Gogh … Japanese Inspirations », p. 226
10
Nicolas Bouvier, « Chronique Japonaise », p. 97
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
8
Aya Takano utilise les images de style ukiyo-e, shunga (images érotiques de la
période Edo) et manga moderne dans ses œuvres à plusieurs fins. Ce serait pour
provoquer une réaction chez son public japonais et éveiller en lui un sens
patriotique grâce à une utilisation d’images typiquement japonaises. Le style de
Takano est donc un mélange entre images ukiyo-e et shunga, cependant les
grands yeux de ses lolitas ne sont pas cohérents avec le style des estampes de
l’ère Edo et font donc plus référence au style des mangas. Les personnages sont
plus modernes tandis que les décors et les vêtements tirent leur origine davantage
de la tradition.
L’avenir technologique rêvé et l’importance de la science-fiction
La génération d’après-guerre est marquée par le développement d’un pays
soucieux de rattraper son retard et qui se modernise très rapidement. Le pays se
voit peu à peu propulsé dans sa « bubble economy » et une nouvelle génération
voit le jour, les « New Breeds » ; ce sont les enfants d’après-guerre qui seront
marqués plus tard par le monde conformiste du travail à la japonaise. Ces derniers
développent une peur de grandir et on voit naître plus tard le phénomène des
otaku ou encore des hikikomori11 ; il s’agit donc d’une génération marquée par les
mangas et les anime étant promise à un avenir technologique et fan de sciencefiction. L’espoir qu’un jour le monde soit aussi fantastique et moderne que dans
leurs séries préférées est en effet conséquent chez de nombreux jeunes.
Un otaku dit de la première génération était à la base un adolescent qui continuait
à lire ses mangas d’enfants dans les années où cela semblait bizarre. Mais le
phénomène otaku s’est peu à peu répandu ; des personnes de tous âges se sont
mises à apprécier les mangas et les anime. Les otaku12 ont donc changé pour se
différencier du grand public. Pour les caractériser, on est passé de la définition
« d’une personne aimant les mangas et anime de science-fiction » à « une
personne aimant les mangas et les anime de type érotique ».
Une grande partie de la population japonaise, lit des mangas et regarde des
anime. Cette infantilisation de la société est critiquée par plusieurs artistes
notamment par Yoshitomo Nara, devenu célèbre à l’âge de trente ans pour ses
tableaux représentant des enfants qui ne veulent pas devenir des adultes,
exprimant l’innocence, la solitude, la violence, le désir, la cruauté, la peine ou
encore la joie.13
11
Un otaku est par définition générale une personne menant une vie solitaire pour s’adonner à ses
passions qui sont le plus souvent les mangas, les anime et les jeux vidéo. Le terme dame
(mauvais, pas bon) est la clé qui permet de comprendre le phénomène. Un otaku cherchera
toujours à se rendre dame, c’est à dire insupportable, repoussant aux yeux de la société afin de
s’isoler volontairement de celle-ci.
Un hikikomori est en quelque sorte la version extrême d’un otaku où l’individu ne sort plus du tout
de chez lui sauf pour ses besoins vitaux.
12
C.f. « Little Boy The Arts of Japan’s Exploding Subculture », pp. 174-175
13
« Little Boy The Arts of Japan’s Exploding Subculture », p. 61
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
9
Les années 80 au Japon sont sans doute la décennie la plus fructueuse de
l’histoire moderne du pays. Le PIB s’élève aux côtés de ceux des autres
puissances mondiales, la population est sûre d’elle et le futur ne peut être
qu’optimiste. Les artistes japonais appartenant aux mouvements Néo-pop et
Superflat sont nés pour la plupart dans les années 70 et ont donc connu la
sécurité et l’optimisme de la période de la « bubble economy ».
Le sujet principal des films, des mangas et des anime produits dans ces années-là
est le nucléaire et ses conséquences. Cela est dû au traumatisme de la bombe
atomique. Le fameux Godzilla est un exemple de l’interprétation de ce thème.
Dans le film, le monstre se réveille suite à des essais nucléaires dans le Pacifique
et détruit tout, y compris la ville de Tokyo qui est réduite à néant. Le manga
« Akira », dont un long métrage animé existe, se penche sur la question de l’après
guerre et de la folie destructive du jeune Tetsuo ayant acquis un pouvoir télékinésique surnaturel. La série « Time Bokan » (vers 2001) de Takashi Murakami
est une référence directe à l’anime de son enfance du même nom et représente
un champignon atomique décliné en plusieurs couleurs pop.
Le New Pop des années 90 au Japon
On dit des artistes japonais des années 90 qu’ils incarnent le mouvement New
Pop ou Néo-Pop. C’est durant ces années-là que des figures comme Aida
Makoto, Takashi Murakami et Kenji Yanobe émergent sur la scène de l’art
contemporain du Japon. Les années 90 sont marquées par l’anxiété de la fin de la
« bubble economy », l’attaque au gaz sarin du métro de Tokyo par le groupe
sectaire Aum Shinrikyo en 1995 et le tremblement de terre de Kobe la même
année.14
A cette époque Takashi Murakami sort tout juste de l’université de Tokyo pour les
arts comme le premier diplômé en nihon-ga ou art traditionnel japonais. Il fait
partie d’un groupe d’étudiants brillants bien déterminés à se faire une place sur la
scène artistique du Japon débutant sa crise. L’idée de Noi Sawaragi, critique d’art
et proche de Murakami à l’époque, est que le Neo-Pop japonais est « une parodie
de l’infantilisation de la culture de consommation du Japon d’après-guerre ».15 Le
but est de s’inspirer des arts appliqués existants pour en faire de l’art engagé, idée
reprise plus tard par Murakami pour son mouvement Superflat.
Ce qui différencie cette idée-là du Pop Art américain est que les artistes ne citent
pas directement une référence existante comme une marque de produit en
l’incorporant telle quelle dans leur œuvre. Le New Pop crée de nouvelles images
qui pourraient être considérées comme de l’art en soi et non une référence
extérieure. Le New Pop veut créer des images s’inspirant de la culture et de la
14
Adrian Favell. Bye Bye Little Boy. Art in America, Art in America, 2011, pp. 86-91. <hal01024373>
15
Adrian Favell, « Before and After Superflat A Short History of Japanese Contemporary Art 19902011 », p. 19
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
10
sous-culture en particulier. « C’est à Roppongi Hills dans la Midori tower au 53e
étage dans le Mori Art Museum que ces artistes construisent leur renommée
internationale et plus précisément dans le gift shop du 3e, là où les produits
dérivés se trouvaient. »16
Takashi Murakami déclare son mouvement en 2000 avec son manifeste
« Superflat », il le définit et ce faisant s’éloigne de facto du New Pop. Le Superflat
est plus centré sur le côté ultra-bidimensionnel de l’art dans plusieurs sens :
image, message, valeur marchande et facteur temporel. Murakami lui-même dit :
« My inquiry into the true nature of art in Japan has been
coordinated along two axes. Along the vertical axis of time, I
have gone back to explore Japanese art history; and along
the horizontal axis of culture, I have charted a matrix of
manga, animation, fashion, music, and anything happening
now in the creative world. »17
Le manifeste du mouvement Superflat consiste en une thématisation et une
traduction artistique de la « sous-culture » japonaise que Murakami considère
réellement comme indigène. Il décide de fonder le mouvement Superflat après
avoir remarqué la curiosité des Occidentaux face aux images cartoonesques de
jeunes filles fantasmagoriques et à caractère érotique.
Takashi Murakami et la Kaikai Kiki Co., Ltd
La Hiropon Factory, en référence à la Factory de Andy Warhol, est fondée par
Murakami en 1996. Leur point commun est la production semi-industrielle des
œuvres de leur fondateur. Murakami devient également mentor et promoteur de
plusieurs de ses assistants dont Aya Takano et Mr. (Masakatsu Iwamoto), qui
parviennent ainsi à se faire un nom dans le monde de l’art. L’atelier devient en
2001 la Kaikai Kiki Co., Ltd, entreprise désormais plus axée sur le versant
commercial de l’art, promouvant ses artistes dans le monde, réalisant leurs
œuvres, organisant des expositions internationales et des événements artistiques.
Takashi Murakami voit en la montée du phénomène otaku et des images de
mangas et d’anime l’expression d’une culture et d’un art typiquement japonais.
Son mouvement se fonde sur les principes qu’il a théorisés lui-même comme
bidimensionnels et sans limites entre art plastique et art appliqué. Il imagine un art
dans la continuité des maîtres japonais de l’ère Edo et supprime toute notion
temporelle en mélangeant passé, présent et futur.18
16
Adrian Favell, « Before and After Superflat A Short History of Japanese Contemporary Art 19902011 », p. 16
17
Takashi Murakami, « Little Boy The Arts of Japan’s Exploding Subculture », p. 151
18
C.f. Charlène Veillon, « L’Art contemporain japonais : une quête d’identité ; de 1990 à nos
jours », pp. 81-95
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
11
La promotion à l’étranger
Murakami produit en 1997 Miss Ko2 et en 1998 My Lonesome Cowboy.19 C’est sa
première tentative artistique arborant les idées de la théorie Superflat. Il crée une
figyua grandeur nature après s’être inspiré des figurines à collectionner tant
prisées par les otaku. Mais le public n’est pas prêt d’accepter ce genre d’art même
s’il est très dynamique au Japon et les otaku non plus n’aiment pas ce travail. Le
« want-to-be » otaku en Murakami essaye à plusieurs reprises de pénétrer ce
monde qui le rejette. C’est donc vers l’étranger, intéressé à l’époque par tout ce
qui est japonais, qu’il se tourne.
Le mouvement s’exporte pour la première fois en 2001 lors de l’exposition
« Superflat » à Los Angeles, Minneapolis et Seattle. L’ambition de Murakami est
grande et il envisage une reconnaissance mondiale de cet art « typiquement
japonais » selon lui. Les protégés de Murakami obtiennent une reconnaissance
mondiale et d’autres expositions sur le mouvement ont lieu l’année suivante dont
celle à Lyon « Chiho Aoshima, Aya Takano, Mr., Takashi Murakami » et à
Salzburg « The Japanese Experience Inevitable ».
La seconde exposition promotionnelle « Little Boy: The Arts of Japan’s Exploding
Subculture » a lieu à New York en 2005 et a pour but d’affirmer plus radicalement
la situation sociale et donc les inspirations artistiques du Japon contemporain.
L’exposition ainsi que son catalogue tirent leurs noms de la bombe atomique Little
Boy qui réduisit à néant la ville d’Hiroshima, marquant l’humanité, en particulier les
Japonais, à jamais. L’emphase est posée sur le rôle important du traumatisme
japonais d’après guerre. La deuxième exposition marque « la fin de la trilogie
Superflat ».20
Sans doute le génie de Murakami a été de saisir l’intérêt grandissant des
Occidentaux pour le Japon, le « Japan Cool », ce néo-Japonisme des années
2000. 21 C’est aussi à ce moment-là que son art devient de plus en plus
commercial par le développement de produits dérivés notamment.
19
Adrian Favell, « Before and After Superflat A Short History of Japanese Contemporary Art 19902011 », p. 20
20
Takashi Murakami, « Little Boy The Arts of Japan’s Exploding Subculture », p. 151
21
Adrian Favell, « Before and After Superflat A Short History of Japanese Contemporary Art 19902011 », p. 10
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
12
Aya Takano
Aya Takano naît en 1976 à Saitama, préfecture incluse dans la mégapole de
Tokyo, et est marquée très jeune par les romans de science-fiction qu’elle trouve
dans la bibliothèque de son père. Elle lit déjà avant le jardin d’enfant les chefsd’œuvre « Astro Boy » et « Phoenix » d’Osamu Tezuka qui l’a beaucoup
influencée. Les livres et revues scientifiques l’intéressent aussi, c’est pourquoi on
trouve fréquemment des animaux étranges dans ses tableaux. Aya Takano
achève ses études à la Tama Art University en 2000 puis travaille un temps pour
Nintendo. Elle est ensuite engagée à la Hiropon factory de Takashi Murakami qui
devient son mentor après avoir vu son travail et joue un rôle très important dans la
carrière de la jeune artiste. En effet, ce dernier lui fait gagner confiance en elle en
l’encourageant à mettre ses dessins manga sur toile.
Si Aya Takano est appréciée au Japon comme dessinatrice de manga, essayiste
et active dans les médias imprimés, c’est en Europe qu’elle reçoit un accueil plus
sérieux d’artiste.22
Après la catastrophe du 11 mars 2011, l’artiste, très affectée, ne peut plus peindre
pendant un long moment. Elle change de vie, devient végétarienne et s’intéresse
davantage aux arts martiaux, à la danse et à la musique traditionnelle qui lui
procurent dit-elle de nouvelles inspirations.23 Le changement de type de peinture,
de l’acrylique à la peinture à huile, montre un besoin pour l’artiste non seulement
de changer son mode de vie mais aussi son art. On trouve par la suite des
œuvres qui traduisent une béatitude intérieure à mettre en relation avec la
conversion de l’artiste au bouddhisme.
Aujourd’hui, Aya Takano vit et travaille au Japon et voyage dans le monde pour
inaugurer ses différentes expositions.
Style et inspiration
Takano est née dans un Japon d’après guerre ayant passé, en une vingtaine
d’années, d’un pays occupé à la troisième puissance économique mondiale. Sa
génération est marquée par la télévision et la promesse d’un futur technologique
stable mais qui a vu ce rêve s’estomper au début des années 90, suite à
l’explosion de la bulle économique. Science-fiction, manga et anime jouent un rôle
important pour Takano qui se sert non seulement de cet art « sous-culturel » en
l’incorporant dans ses œuvres mais encore de références plus traditionnelles
remontant aux estampes de la période d’Edo et les réinterprète en les mêlant à
des thèmes religieux, futuristes et mêmes sexuels. La géométrie des tableaux est
en général intuitive. La ligne est fine et nette, le genre est nu.
22
23
« Little Boy The Arts of Japan’s Exploding Subculture », p. 72
Aya Takano, « After The Tohoku Earthquake », p. 7
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
13
Les jointures rougies des membres des personnages de ses tableaux sont une
inspiration de l’illustrateur art déco français Georges Barbier. 24 Ses goûts
artistiques s’étendent des impressionnistes à la science-fiction.
Ses jeunes filles naïves, pré-pubères, dont les traits rappellent les codes du
manga de par leurs grands yeux et du fait de n’être ni vraiment japonaises ni
occidentales, omniprésentes dans ses œuvres, nous intriguent et nous perturbent.
Elles servent de moyen d’expression à Takano qui les fait voyager dans l’espace,
promener leur chien, nues, à Tokyo ou encore coucher avec des hommes ou des
femmes.
L’omniprésence de ces adolescentes fait notamment référence à la valeur
consommatrice et objectiviste qu’ont pris les bishoujou, belles jeunes filles à partir
des années 1980 dans la culture otaku. Takano propose dans ses œuvres une
vision féminine de l’otakisme axée sur le bonheur naïf de disposer de son corps et
celui du rêve, de la fuite de la réalité. La figure de l’homme est d’ailleurs très peu
présente dans ses tableaux et si elle l’est c’est dans des scènes faisant référence
au shunga qu’elle apparaît, ce qui lui confère un caractère sexualisé.
Takashi Murakami en vient même à définir son œuvre comme du « surréalisme
contemporain ».25 Surréaliste aussi est la vitesse à laquelle Aya Takano réalise
ses œuvres : une semaine pour compléter un tableau d’une taille de 7 mètres.
C’est pourquoi la production de Takano est très conséquente.
Trait de pinceau
La peinture est brossée, le tracé du pinceau est apparent : c’est sans doute dû à
la vitesse de réalisation des tableaux. Les détails sont moins travaillés de près.
Les couleurs pastel arrivent toujours à créer un univers agréable et rassurant, ce
qui contraste parfois avec le thème du tableau. Le style est aussi caractérisé par
des motifs qui se densifient.
Expositions
C. f. Annexe
24
Jennifer Higgie, « Another Girl, Another Planet », dans « Aya Takano » (catalogue), p. 7
Takashi Murakami, « The Art is exploding (in many ways) », dans « Chiho Aoshima Mr. Aya
Takano », p. 13
25
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
14
Analyses d’œuvres
La partie qui suit consiste en des analyses d’œuvres de l’artiste, accompagnées
d’un développement et d’explications sur le ou les thème(s) abordé(s) dans le
tableau. Le manga « Space Ship EE » écrit et illustré par Aya Takano, qui offre un
développement de ses thèmes sous la forme d’une courte histoire, permet de bien
comprendre son univers.26
J’ai choisi les travaux qui me paraissent les plus représentatifs de son œuvre pour
aborder ses différentes recherches artistiques.
« Je veux voir ce que je n’ai jamais vu »
Voici tout d’abord deux tableaux qui sont évocateurs du style et du monde de
Takano en ses débuts. Ceux-ci, présentés côte à côte, font l’objet d’une seule
analyse. Il est important de préciser que la disposition est tirée de celle trouvée
dans le catalogue de la Galerie Perrotin « Aya Takano ».27
« Earth »
« Moon »
2004, Japon, Collection Emmanuel Perrotin (Paris), acrylique sur toile, 53 x 45,5 cm
De la terre à la lune, destination l’espace. La narration se lit « à la japonaise », de
droite à gauche, de haut en bas. Une vingtaine de jeunes filles nues ou presque,
portant des accessoires divers, dont des casques de verre autour de la tête, se
précipitent vers la fusée qui les emmènera ailleurs et qui décolle déjà. La terre
ferme, couleur chair, occupe la partie droite et inférieure du premier tableau. Elle
26
Aya Takano, « Space Ship EE », KANA (pour l’édition française), Bruxelles, 2008
Consultable aux pp. 58-59 à l’adresse :
https://www.perrotin.com/CATALOGUES/Takano_catalogue_2009/Takano_2009_content_FR_BD.
pdf
27
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
15
est représentée par effet « oeil de poisson ». Le ciel est bleu, les nuages blancs.
Les filles sont en position de course et forment des lignes de construction qui
convergent vers l’astre jaune sur lequel apparaît la silhouette d’un lapin muni
d’une épuisette à ablutions. Une fille tourne la tête en arrière vers le spectateur,
l’invitant peut être à venir avec elles. L’espace est ouvert.
Dans l’espace (tableau de gauche), seules deux filles sont parvenues à
destination. Elles se reposent, laissant leurs membres flotter librement, extenuées
sans doute par la course. La lune, de couleur rose-orange, occupe tout le côté
droit et supérieur du tableau. Des animaux sont là pour accueillir les deux
visiteuses. Ils dessinent des lignes de construction qui convergent vers la terre.
A observer les deux astres, on voit se dessiner la figure iconique du yin et du
yang. Ce symbole est très représentatif de Takano. En effet, cette dernière tend à
opposer dans ses œuvres des idées contradictoires comme une scène banale
mélangée à une autre extraordinaire ou encore la ville et la nature, homme et
femme, enfant et adulte, et d’autres concepts de temps.28
Ces deux tableaux pourraient raconter une fuite. Celle bien sûr de la planète terre
mais aussi celle de la réalité. Ces tableaux symboliseraient ainsi le désir de
l’artiste de fuir la réalité pour aller dans un monde de science-fiction, comme dans
« Space Ship EE » où le protagoniste principal en vient à voler un vaisseau spatial
pour s’enfuir.
Ces deux tableaux sont une bonne introduction au style et à l’univers d’Aya
Takano. On y trouve tout d’abord le côté science-fiction avec bien sûr les jeunes
filles et les animaux dans l’espace. Il y a ensuite les créatures en tout genre que
l’artiste aime bien disséminer çà et là dans ses œuvres. Je l’ai évoqué, Takano a
été très influencée par les romans de science fiction qu’elle lisait dans la
bibliothèque de son père. Il y a des animaux en tout genre qu’elle découvrait dans
ses livres et dans les magazines scientifiques : « Quand j’étais petite, je lisais des
livres de science-fiction très sensuels ; ces livres racontaient une histoire où le
personnage s’envolait vers l’espace grâce à une force érotique ».29
Les personnages, en général féminins, ont les jointures des membres rougies leur
conférant aussi un aspect imparfait, jeune, non terminé. Le style « Micropop »
selon Midori Matsui, écrivaine et curatrice d’exposition, définit le travail d’Aya
Takano et de Chiho Aoshima.30 Celui-ci consiste essentiellement en dessins de
jeunes filles souvent nues, suscitant un caractère érotique. Le fait est que le
contenu serait anodin pour une jeune adolescente regardant ce type d’images.
Cette forme d’art présente cependant un côté dérangeant lorsque l’on évoque la
possibilité que ces œuvres puissent être appréciées par des hommes d’âge
28
C.f. « Towards Eternity » de Akiko Miki : https://www.perrotin.com/text-Aya_Takano-15.html
https://www.perrotin.com/video-Aya_Takano-281.html
30
Adrian Favell, « Before and After Superflat A Short History of Japanese Contemporary Art 19902011 », p. 33
29
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
16
moyen, par exemple des otaku. On peut prendre comme exemple les figyua de
jeunes filles de l’artiste Ohshima Yuki dont la popularité est grande à la fois chez
les femmes voyant en ces figurines des jeunes filles innocentes et kawaii tandis
que pour ses acheteurs otaku ces figurines représentent la matérialisation d’un
phantasme pédophile et dérangeant.31 Il y a cette dualité de sens dépendant du
point de vue du spectateur dans les œuvres d’Aya Takano et de Chiho Aoshima et
comme Takano le dit : « Peut-être qu’un homme qui a une sensibilité féminine
peut comprendre le plaisir d’une femme ».32
Les animaux évoquent également le monde kawaii de la subculture et de
l’animation japonaise. Le héros est en effet très souvent accompagné d’un animal
de compagnie mignon. L’aspect kawaii apparaît avec l’innocence des animaux qui
semblent dépourvus de leurs sens et apparaissent ainsi sans défense.
L’appréciation de ces personnages sans défense, car « mutilés » de leurs sens,
montre le dualisme du kawaii qui va du mignon au morbide.
31
C.f. « Little Boy The Arts of Japan’s Exploding Subculture », pp. 54-55
« Towards Eternity », court documentaire réalisé par Hélène Sevaux et disponible sur le site
internet de la galerie Perrotin : https://www.perrotin.com/artiste-Aya_Takano-15.html
32
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
17
Références à l’ukiyo-e
Sans Titre
2002, Japon, Collection Privée, acrylique sur toile et bois, 41 x 31,8 cm
Une jeune fille nue aux cheveux noirs fait le grand pont en arrière. Sur elle,
comme déposée, se trouve l’estampe « Kajikazawa dans la province de Kai »
d’Hokusai, tirée de la série « [des] trente-six vues du Mont Fuji », accompagnée
de son titre en japonais écrit sur le tableau à gauche, respectant ainsi
l’emplacement du titre sur l’œuvre originale. Le bleu de Prusse de l’estampe
directement citée domine et les teintes se réchauffent avec les roses et rouges de
la fille. Le spectateur n’est pas ici inclus dans la scène et porte donc un regard
extérieur. L’espace, bien que fermé, s’ouvre grâce à l’estampe qui suggère une
perspective au-delà du Mont Fuji.
On trouve ici la volonté de l’artiste de rendre hommage au maître japonais du
passé en invoquant sa présence par l’intégration d’une de ses œuvres dans le
tableau. Le pont en arrière et les vagues, bien sûr, confèrent un dynamisme à la
scène. On imagine la fille s’élançant pour accomplir cette acrobatie et faisant
naître l’estampe de son corps, cela offre une image poétique d’un dialogue
intemporel entre l’art d’antan ukiyo-e et l’art Superflat qui s’en inspire et ne
demande qu’à en jaillir.
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
18
Entre tradition et modernité
« I know that just a Kiss Will Take Me far away »
2006, Japon, Collection Emmanuel Perrotin (Paris), acrylique sur toile, 72,7 x 60,6 cm
Deux filles aux cheveux noirs habillées en kimono s’embrassent, les yeux fermés,
agenouillées sur des tatamis. Leurs mains, formant un « X », se glissent sous
l’habit de l’une et de l’autre en direction du sein. La fille de gauche porte un
kimono violet foncé à pois bleus, jaunes et orange et une ceinture rose foncé.
Celui de la jeune fille de droite est plus raffiné : noir en haut avec un dégradé
rouge-rose en bas et des fleurs roses ainsi que des feuilles bleues. Il y a des
détails roses et bleus qui ressemblent à des dièses sur le haut du vêtement. La
fille de droite porte une fleur rouge dans les cheveux ainsi qu’une épingle à
chignon jaune. Les manches des kimonos semblent flotter dans l’air tout comme
les cheveux de la fille de droite.
Un paravent se trouve à l’arrière plan ; il comporte des animaux dont un lapin, une
sorte de lémurien, ainsi que deux biches, animaux vénérés au Japon notamment à
Nara où ces derniers, considérés comme sacrés, arpentent librement les parcs et
les rues de la ville ; l’une, à gauche, sort son museau du paravent ce qui la rend à
moitié réelle, tandis que l’autre, à droite, est située en même temps dans le
paravent et sur les tatamis. Un arbre renversé, d’autres animaux étranges comme
à droite une sorte de licorne qui nage dans l’eau à côté de nuages, se trouvent
également sur le paravent. La mer et le ciel se mélangeraient-ils ?
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
19
Le point central de l’œuvre est le baiser qui attire l’attention en raison des tons
plus clairs des visages et de leur simplicité par rapport à l’ensemble du tableau
dont les tons sont plus sombres. Les deux filles sont aussi mises en évidence
grâce à la perspective chromatique : leurs tons chauds les mettent en avant par
rapport aux tons froids de l’arrière plan.
On imagine peut-être deux geishas, sans doute à cause de la connotation
traditionnelle du lieu et de l’apparat, s’abandonnant à un désir secret. Le « X »
formé par le croisement des mains est peut-être une référence érotique mais il
s’agirait plutôt d’une manière d’illustrer le batsu, qui signifie « faux ». Les japonais
ont en effet l’habitude de croiser leurs propres bras pour représenter le batsu.
Quel est donc le sens de ce « X » ? Peut-être soulève-t-il la question de
l’acceptation des relations de même sexe, considérées comme « fausses » au
Japon ? Le mélange entre réel et irréel pourrait dans ce cas symboliser une
confusion face à cette question.
Le tableau met donc en scène la question de l’homosexualité au Japon. Si le
mariage officiel entre personnes de même sexe est interdit à ce jour, il existe
néanmoins deux municipalité qui délivrent un certificat relationnel qui serait
l’équivalent du pacs.33Cependant, dans un regain de puritanisme, le mariage pour
les couples homosexuels reste encore très peu accepté. Ces derniers sont
souvent discriminés comme par exemple à l’hôpital où ils n’ont pas l’autorisation
de rendre visite à leur compagnon ou encore quand il s’agit d’emménager sous un
même toit.
Le message véhiculé est qu’il est temps que la société arrête de nier ces réalités ;
ce message de « prise de conscience » s’étend à d’autres thèmes abordés par
Takano comme la sexualité de la femme qui est un thème récurrent par
l’omniprésence dans ses œuvres de personnages nus et surtout féminins.
Takano dit vouloir « représenter l’orgasme féminin » ; elle milite pour cette
reconnaissance dans la société japonaise très pudique. Il y a, de plus, une sorte
de retournement de situation de la valeur de l’homme. En effet le personnage
masculin n’intervient que dans des scènes à caractère sexuel et cela lui confère
un statut de fantasme à l’image de celui de la femme dans l’industrie érotique
consommée par les otaku au Japon mais aussi, par extension, dans le reste du
monde avec l’industrie pornographique. Il y a retournement de situation comme si
l’homme devenait ce fantasme sexuel dans l’univers exclusivement féminin de
Takano.
On remarque ensuite les oppositions entre réel et irréel qui sont plus subtiles et ne
ressortent pas immédiatement. On retient donc le jeu sur les biches qui sont à la
fois sur le paravent et dans la pièce, l’arbre à l’envers, puis les manches et les
cheveux qui flottent en l’air.
33
« The Japan Times », numéro du 31.07.15, p. 1
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
20
Le tableau fait référence aux images ukiyo-e en raison du lieu, un intérieur
traditionnel, des vêtements, un kimono et un yukata, et enfin en raison de la
nourriture, des cheveux et de l’habit qui flottent en l’air comme pour évoquer
littéralement une « image du monde flottant ». Ce tableau est en quelque sorte un
clin d’œil à l’estampe traditionnelle dont l’esthétique se prolonge dans l’art du
manga et les œuvres de Takano. Murakami ne disait-il d’ailleurs pas vouloir
prolonger la tradition des maîtres de l’estampe ?
Takano use de l’image ukiyo-e non seulement pour critiquer la société japonaise,
en s’inscrivant ainsi dans la tradition, mais aussi pour affirmer ses racines en tant
que Japonaise.
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
21
Réminiscences de la guerre
« Fallin' - Manma - Air »
2000, Japon, Collection Emmanuel Perrotin (Paris), acrylique sur toile, 53 x 45,5 cm
Au premier plan, sur le côté droit du tableau, se trouve une jeune fille allongée
seins nus. C’est comme si le tableau avait été tourné de nonante degrés et que le
spectateur soit forcé d’incliner la tête sur la gauche pour regarder dans la bonne
perspective. La fille est en position de repos, allongée sur le dos, les bras en
arrière pour maintenir sa tête, laissant ainsi voir ses aisselles. Ses yeux noisette
sont rêveurs, ses cheveux châtains sont aspirés par un souffle puissant, celui des
réacteurs des avions en arrière plan dans le ciel. Ce sont deux cargos du type de
l’Enola Gay qui datent de la deuxième guerre mondiale. Ils sont d’un gris
métallique et rouge avec peint sur leurs ailes le hi no maru, le cercle rouge
symbolisant le soleil du drapeau japonais actuel mais aussi celui ornant les avions
japonais de la deuxième guerre mondiale. Dans le ciel les nuages sont jaunes et
laissent entrevoir des taches de bleu. Deux lignes de construction partent du nez
rouge du premier avion se détachant du bleu et passent par le bout des ailes
rouges qui ressortent sur le jaune. D’autres lignes de construction suivent la
direction des avant-bras. Ces lignes forment deux triangles virtuels : celui des bras
est ouverts tandis que celui de l’avion est fermé.
On remarque d’abord le choix des trois couleurs primaires, rouge, bleu et jaune,
qui donnent de l’éclat et du dynamisme au tableau. Il y ensuite la disposition
originale de la jeune fille et la superposition des deux scènes étrangères l’une à
l’autre. On imagine la jeune fille allongée dans l’herbe ou dans son lit en train de
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
22
rêver. Considérant cela, le second plan serait alors la projection visuelle de la
pensée de la jeune fille. En effet la disposition sur le côté de cette jeune fille
apporte du surréalisme à l’image, ce qui laisse penser que le deuxième plan sort
de son imaginaire.
Le titre du tableau donne des précisions sur ce rêve. « Fallin’ manma air » se
traduirait par « en train de tomber comme l’air », « manma » étant du japonais
romanisé. La fille deviendrait alors une bombe larguée par le premier avion. Le
rêve devient dès lors une référence à la guerre du Pacifique. Le mélange anglaisjaponais dans le titre et la présence d’un bombardier dans l’œuvre le confirment.
Cette jeune fille est donc en train de s’imaginer nue dans le ciel en train de tomber
comme l’air ou comme une bombe pendant la guerre du Pacifique, que les artistes
de la génération de Takano n’ont pas directement vécue. Serait-ce une pensée
vaniteuse que d’imaginer son être se changer en engin destructeur ?
Le thème du rêve chez l’artiste, qui dit vouloir vivre dans ses œuvres, est en effet
très présent dans son travail. La recherche du bonheur consiste en la création
d’un monde imaginaire où elle-même aimerait vivre. Elle peint des univers de
science-fiction dans lesquels elle préfèrerait vivre et fuir la réalité pour se réfugier
dans son propre monde romanesque, même si celui-ci n’est pas tout rose.
En effet, ce tableau parle aussi du changement perpétuel des choses et des
hommes, des guerres qui reviennent : les générations n’ayant pas connu la guerre
sont susceptibles de réitérer les erreurs du passé.
L’idée de l’impermanence des choses, selon laquelle elles n’ont ni passé, ni
présent, ni futur, vient du bouddhisme qui est bien ancrée dans la culture
japonaise. « J’abandonne ma vie au destin, je ne désire ni vivre longtemps, ni
mourir vite. (…) Pour moi le plaisir suprême est celui que je ressens sur l’oreiller
d’une sieste paisible, et l’ambition de toute ma vie est de pouvoir, selon les
saisons, contempler un beau paysage. »34 écrit Kamo no Chômei dans « Notes de
ma cabane de moine », illustrant ainsi l’impermanence. Ou encore : « Indéfiniment
coule l’eau du fleuve qui va, et ce n’est plus la même. L’écume flottant où s’alentit
le courant se défait ou s’assemble, on ne l’a jamais vue s’arrêter longtemps. Ainsi
vont l’homme et ses demeures en ce bas monde. »35
La rupture
On discerne à ce jour deux périodes distinctes dans l’œuvre d’Aya Takano :
l’avant et l’après 11 mars 2011. Ce jour là, la côte nord-est du Japon est frappée
par une triple catastrophe : tremblement de terre, tsunami et accident nucléaire.
Près de 180'000 personnes perdent la vie, des villes sont réduites à néant et le
spectre d’une catastrophe nucléaire rappelle un passé encore très douloureux.
34
Kamo no Chômei, « Notes de ma cabane de moine », traduit du japonais par le R.P. Sauveur
Candau, tiré de « Japon Miscellanées », p. 67
35
ibid, pp. 64-65
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
23
Aya Takano, très touchée par ces évènements, « [n’a] pas pu peindre pendant un
long moment. »36 Elle décide alors de changer sa manière de vivre, commence le
yoga et devient végétarienne. Son art subit aussi des changements. Elle cesse
d’utiliser la peinture acrylique et passe à la peinture à l’huile avec ses teintes plus
naturelles.
La série intitulée « After The Tohoku Earthquake » est constituée de tableaux
dans un format losange original qui représentent de nombreuses scénettes
simples, témoins encore de ce sentiment d’impermanence, du fait de ces scènes
qui se succèdent et qui se ressemblent. Débutée avant le 11 mars 2011, elle a été
terminée longtemps après. On trouve dans le catalogue un mot de l’artiste à ce
propos : « When I first began work on this collection of images, only a few months
separated me from the events of 3.11. Overwhelmed by the breadth of the shock, I
was virtually unable to think or paint ».37
C’est un tournant pour son travail d’artiste qui puise son inspiration désormais
davantage dans les valeurs japonaises comme d’autres de ses contemporains, les
thèmes fondamentaux de la culture japonaise, comme le temps et la tradition par
exemple, constituant désormais une nouvelle question de recherche artistique.
Certains critiques d’art comme Adrian Favell proposent alors de mettre fin
(théoriquement) au mouvement Superflat notamment avec le livre « Before and
After Superflat ; A Short Story of Japanese Contemporary Art 1990-2011 », dans
lequel il postule que le mouvement s’est terminé en 2011. Son article « Bye Bye
Little Boy »38, dans lequel il parle du mouvement créé par Takashi Murakami et
des dernières années, parvient également à cette conclusion. Il tire un portrait de
Murakami comme étant davantage businessman qu’artiste - ce qui est d’ailleurs le
cas - et développe l’idée selon laquelle il ne serait qu’un entrepreneur qui aurait
engagé des artistes venant juste de sortir d’écoles d’art aléatoires pour constituer
son harem artistique !
Aya Takano disait avant 2011 qu’elle aimerait vivre dans ses tableaux ; ce rêve
est ce qui caractérisait cette période. Elle revient désormais à une conception plus
romantique de son art, s’intéressant à la force de la nature et au passé de son
peuple.
L’art de Takano est vivant, il réagit intimement aux mœurs nipponnes et nous en
montre la réalité et les aléas au fil du temps. Sa recherche artistique débute avec
le thème de la société de consommation, la considération de la femme comme
d’un objet dans la culture otaku et celui du sexe, sujet généralement tabou dans la
culture nippone.
36
http://hk.blouinartinfo.com/news/story/843909/superflat-artist-aya-takanos-sea-change-posttsunami#
37
Aya Takano, « After The Tohoku Earthquake », p.7
38
Adrian Favell. Bye Bye Little Boy. Art in America, Art in America, 2011, pp.86-91. <hal01024373>
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
24
L’impermanence
« All Was Light »
2012, Japon, Collection Emmanuel Perrotin (Paris), huile sur toile, 194 x 130,3 cm
La scène se passe sur la plage. On aperçoit les vagues à l’arrière plan ainsi que
des grues, symbole de longévité en Asie. Il y a au premier plan quatre
adolescents, deux filles et deux garçons, qui regardent le spectateur. Un Akita
(chien japonais) est à leurs pieds et pointe le regard dans la même direction. Le
garçon sur la droite porte un bonnet de bain et un maillot bleus, tandis que l’autre,
la tête nue, porte un maillot noir. Ils se situent entre les deux jeunes filles qui sont
elles habillées : celle de droite porte une robe blanche et fluide qui vole au vent,
laissant voir sa culotte blanche et une partie de sa poitrine qui porte la marque du
soutien-gorge ; les cheveux sont attachés en queue de cheval et flottent au vent.
La seconde jeune fille porte une robe bustier colorée imprimée de fleurs et d’un
papillon. Elle tourne presque le dos au spectateur et son bras gauche couvert de
boutons pointe en direction de la culotte de l’autre jeune fille. On aperçoit aussi,
sur la fille de droite, la marque du soutien-gorge sur sa peau. Elle s’envole dans
les airs avec les grues, une partie de ses cheveux sont attachés et elle est en train
de perdre une chaussure.
L’esthétique terne de la scène diffère du style habituellement riche en couleur de
Takano. Cependant elle nous rappelle ses codes avec ses personnages aux
membres dont les extrémités sont rougies et avec les filles aux seins nus. Les
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
25
couleurs sont dans l’ensemble pâles et ternes sauf celles variées et vives de la
jupe de la jeune fille à droite de l’image.
Un mouvement en direction de l’angle gauche apparaît avec l’envol de la jeune
fille et des mouettes. Un autre mouvement apparaît avec la direction dans laquelle
la jeune fille à la jupe colorée pointe son bras, vers la culotte de l’autre jeune fille
et le maillot du garçon.
La jeune fille qui porte une robe colorée serait une allégorie du style ukiyo-e. Elle
est donc littéralement en train de flotter et sa robe, symbole de l’art japonais par
son motif floral détaillé, rappelle des œuvres antérieures de Takano.
Ce tableau symbolise la catastrophe : il y a le tremblement de terre qui est évoqué
avec les oppositions de mouvements statique et agité ; le tsunami avec les vagues
à l’arrière des personnages ; quant à l’accident nucléaire, on pourrait interpréter
les boutons sur les bras des jeunes filles comme une conséquence des radiations.
Ceux-ci véhiculent une connotation de contamination, ce qui est d’ailleurs courant
dans la science-fiction. L’expression des visages des personnages de la scène est
vide, ce qui va avec l’état de choc. Enfin le peu de couleurs de la scène en
général contraste avec la robe colorée de la jeune fille qui représenterait l’espoir.
Celle-ci s’envole avec les grues comme pour souhaiter longévité au peuple.
La faible saturation et le choix d’apporter en un seul endroit une touche de couleur
confèrent à l’œuvre de la sérénité et du « bien-être ». Les personnages regardent
le spectateur ; la bouche est ouverte. C’est un instant d’impermanence qui se
termine juste avant qu’on en saisisse le sens.
Ce tableau serait un questionnement de l’artiste sur son art. Elle explore de
nouveaux genres et s’essaie à une peinture qui témoigne d’une plus grande
sérénité. La scène générale suggère un questionnement sur le sens de ce tableau
et du style de l’artiste lui-même, alors que celle-ci s’envole dans le vent.
Un sentiment d’impermanence, qui corrèle avec la situation émotionnelle et
spirituelle de l’artiste au moment de la réalisation, se dégage du tableau.
L’impermanence serait donc le nouveau grand thème de Takano qui le représente
ici avec une scène mélancolique, car l’artiste prend conscience du temps qui
s’écoule. L’œuvre fait cependant aussi référence aux estampes japonaises du
XIXe siècle.
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
26
La fin d’une ère : retour aux sources
« Saffron, Sesame, Almond, Clover, Manuka, Bugs, and Light »
2014, Japon, Collection Privée, huile sur toile, 116,8 x 116,8 cm
Une jeune fille dans la forêt, apparemment dépouillée de vêtements, entourée de
verdure, regarde le spectateur. Le portrait est centré sur l’axe vertical : la bouche
rouge est ouverte, les dents du dessus sont visibles. Ses grands yeux sont noirs,
elle possède un long coup, ses cheveux gris sont parés de fleur et d’insectes ; elle
à l’air heureuse, satisfaite de son existence. Un chat tricolore pointe sa tête sur
l’épaule gauche, tandis que des insectes, papillons, libellules et abeilles, évoquant
le printemps, sont parsemés dans la verdure qui entoure la jeune fille. Un crabe
est posé sur une fleur dans le coin inférieur droit.
Cette scène est une ode à la nature, un retour à celle-ci. La jeune fille est
entourée de feuilles qui forment un cocon protecteur autour d’elle en une
construction circulaire. Le vert tire sur le jaune, la couleur limite, ce qui réchauffe
les couleurs froides adjacentes. La peau claire de la jeune fille refroidit par
contraste le vert des feuilles. Mais, à y regarder de plus près on remarque les
touches de jaune ce qui le réchauffe. Un papillon est mis en évidence par l’auréole
bleue du ciel, dessinée par les feuilles. Il constitue un élément qui attire le regard,
tout comme la fleur violette du coin inférieur droit. Celles du coin inférieur opposé
et les fruits rouges du coin supérieur gauche complètent le cadre. Ces quatre
éléments suggèrent une croix qui vient s’opposer au cercle de verdure. Le cercle
(maru) et la croix (batsu) sont les deux signes signifiant au Japon respectivement
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
27
juste et faux. L’action de l’homme sur la nature est-elle justifiée ou erronée ? Pas
de réponse.
Dans l’exposition où cette œuvre a été présentée avec une installation, l’artiste
parle entre autre de la relation moderne entre la nature et l’homme au Japon
d’abord puis par extension dans les sociétés développées, en évoquant la
capacité de la nature à s’accommoder de l’altération humaine.39 En considérant
cela, les cheveux gris pourraient symboliser le monde bétonné d’où la jeune fille
est originaire, les fleurs et les insectes accrochés aux cheveux représentant la
renaissance de la nature et son adaptation dans le milieu urbain de l’homme.
Cette femme aux cheveux gris a davantage de maturité, tout comme Aya Takano
qui serait en quête d’une sorte d’Eden par un retour à la nature.
Quant au chat, il apporte une référence religieuse à l’œuvre : le chat a en effet une
réputation, dans la religion bouddhiste, similaire à celle du serpent dans le jardin
d’Eden. Celui-ci n’était pas venu rendre hommage au Bouddha décédé et a
depuis, selon Nicolas Bouvier, « dans toute l’Asie Bouddhiste, une réputation de
vaurien qui dure encore. » 40 Considérant la conversion au bouddhisme de
Takano, ce chat prend ainsi bien du sens.
« In my old life, I used to love cities. I arrogantly believed that
they were the only places in which wisdom could be found.
But since 3.11, I have seen glimpses of a vast store of
knowledge collected through time, the blessings and power
of nature, and have fallen on my knees before the amorality
and wisdom of those places outside of the city. I had known
nothing at all. »41
Depuis la catastrophe, elle est davantage ancrée dans la réalité : « Beaucoup de
personnes disent que j’ai plus les pieds sur terre aujourd’hui »42. Elle se convertit
au bouddhisme et traduit dans ses tableaux la recherche d’un bonheur davantage
religieux et présent en elle même comme l’indique le titre de l’exposition où cette
œuvre à été présentée : « Heaven is Inside of You ». Elle serait aujourd’hui plus
en phase avec la société nipponne.
Le traumatisme de la catastrophe de 2011 a créé une secousse dans la psyché
japonaise. Ainsi, le fantasme d’un monde enfantin ne serait plus d’actualité et les
revendications et les idées du mouvement seraient décalées. Les critiques de la
société par les artistes de Superflat ne seraient plus nécessaires et on pourrait
même s’en passer.
39
http://hifructose.com/2014/04/10/may-all-things-dissolve-in-the-ocean-of-bliss-exclusiveinterview-with-aya-takano/ ; magazine d’art contemporain en ligne, consulté le 03.08.15
40
Nicolas Bouvier, « Chronique japonaise », p. 31
41
Aya Takano, « After The Tohoku Earthquake », p. 7
42
http://hifructose.com/2014/04/10/may-all-things-dissolve-in-the-ocean-of-bliss-exclusiveinterview-with-aya-takano/ ; magazine d’art contemporain en ligne, consulté le 03.08.15
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
28
David Elliott a d’ailleurs réalisé en mars 2011 une exposition à New York intitulée
« Bye Bye Kitty !!! Between Heaven and Hell in Contemporary Japanese Art » qui
voulait montrer une réalité différente de la scène de l’art contemporain japonais
avec des artistes extérieurs au Superflat.
Conclusion
« Il se pourrait que le monde du futur soit comme le Japon est aujourd’hui – super
flat. »43
Aujourd’hui, le style plat du Superflat est à la mode : de nombreuses entreprises,
sites internet, systèmes d’exploitations d’ordinateurs, publicités, etc., optent pour
des formes simples, claires, de couleur unie. Que ce soit le minimalisme de
Windows 8, le nouveau logo de Google ou encore le « flat design » d’Apple, il
semble que Takashi Murakami ait donc vu juste : les lignes majestueuses du
nihonga ont envahi une nouvelle fois l’Occident pour en redéfinir les codes. Le
Japon, redevenu fort et ayant reconquis la maîtrise de son art ancestral, nous
renvoie la donne en un renouveau perpétuel.
Mais qu’en est-il du mouvement ? J’ai trouvé réponse à cette question lors de ma
visite cet été à la galerie de la Kaikai Kiki Co., Ltd. dans le quartier de Minato à
Tokyo où une exposition était alors en préparation. Après avoir demandé s’il était
possible d’acheter ou de voir quelque œuvre d’Aya Takano, des instructions nous
ont été données pour nous rendre à une autre galerie de la compagnie à Nakano
dans la banlieue nord-est de Tokyo.
Le Mori Art Museum à Roppongi Hills, situé à proximité, était lui aussi fermé à
l’exception du fameux gift shop, qui était cependant moins attractif que pendant
les années « Cool Japan » avec ses figurines miniatures et un vigile empêchant
les photos de la marchandise ©MURAKAMI. J’ai fini par acheter un livre d’art sur
Makoto Aida, contemporain de Murakami qui profite actuellement enfin du succès.
Le jour suivant ce fut l’autre galerie, fermée elle aussi. J’ai vu au final un seul
tableau de Murakami accroché au mur d’un café associé à la galerie de Nakano.
Cela m’a convaincu que le mouvement Superflat avait effectivement touché à sa
fin en 2011, comme le postulait Adrian Favell. Son ouvrage critique soutient
certaines idées que je partage comme celle selon laquelle Murakami, surfant sur
la vague du « Cool Japan », aurait fait de l’ombre à ses contemporains nippons
dont il est d’ailleurs peu apprécié.
Sa réussite est incontestable, notamment en tant que businessman tel Jeff Koons,
cependant la frustration de ses contemporains face au Superflat est
compréhensible. On ne peut en effet pas reprocher à Murakami d’avoir bien mené
ses affaires en élevant l’art appliqué des mangas et des anime de la sous-culture
43
Takashi Murakami, The Super Flat Manifesto, 2000 ; tiré de « The Japanese ExperienceInevitable », p. 74
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
29
japonaise au rang des beaux-arts. Ceci lui a valu une renommée internationale qui
l’a même amené à revisiter le monogramme de Louis Vuitton.
Cependant, la déception de MissKo2 en 1997 ne prévenait-elle pas déjà l’artiste
de son échec à venir dans son propre pays ? Peut-être que cet art inspiré de la
basse culture et destiné à la haute culture du monde de l’art n’a plus vraiment de
raison d’être après 2011.
Le mouvement, a contribué à promouvoir à l’étranger l’univers complexe et difficile
d’accès de la sous-culture japonaise, à l’image des personnages fictifs qui
naissent dans un manga ou un ranobe (light novel) et évoluent ensuite à l’écran,
au cinéma ou sur une infinité de produits dérivés. Ainsi la vision de Murakami de
cet art typiquement japonais était-elle probablement pertinente.
On peut considérer ce monde comme ayant une version « beaux-arts » destinée
aux consommateurs plus aisés, comme dans l’art de Mr. par exemple, avec ses
belles jeunes filles dont les traits son typiquement mangaesques. C’est la
classification bijutsu (beaux-arts) de l’art du manga comme lorsque ces derniers
sont classés en librairie sous shounen ou shoujo.
Le pays n’arrive pas à sortir de la crise qui dure depuis près de 20 ans et le
traumatisme de 2011 a profondément changé les esprits. Il est temps de repenser
l’art contemporain japonais et de modifier cette étiquette du kawaii que l’Occident
donne encore au Japon. Les gens on en effet évolué et une nouvelle ère
commence sur cet archipel frappé par les calomnies.
Aya Takano poursuit quant à elle une recherche personnelle dans son œuvre en
incorporant dans ses tableaux un fantastique condensé de science-fiction, d’ukiyoe, de manga et d’anime. Elle parvient à nous captiver dans son monde accueillant
et séduisant. Mais une fois là, il y a aussi une part plus sombre à découvrir :
l’image fantasque de la jolie jeune fille exhibée nue dans ses tableaux avec sa
double interprétation de sens, des tabous exposés, du sexe mais aussi des
hommages aux maîtres du passé et enfin une part de son être dans son œuvre,
de ses sentiments, de sa quête de la béatitude.
Son art garde une belle robustesse malgré les variations du monde impermanent
dépeint dans ses tableaux, pas si impermanent que cela, en fin de compte.
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
30
Sources
Livres
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BOUVIER Nicolas, « Chronique Japonaise », Payot, Paris, 1989
BOVET Henri et alii, « Hokusai », Éditions de la réunion des musées
nationaux, Paris, 2014
BREHM Margrit et alii, « The Japanese Experience-Inevitable », Ursula
Blicke Foundation, Kraichtal, 2002
DELEURE Chantal & DAUBER Maximilien, « Japon Miscellanées », Éditions
Nevicata, Paris, 2012
FAVELL Adrian, « Before and After Superflat A Short History of Japanese
Contemporary Art 1990-2011 », Blue Kingfisher Limited, Hong Kong, 2011
GIANFREDA Sandra et alii, « Monet, Gauguin, Van Gogh … Japanese
Inspirations », Museum Folkwang, Essen ; Kunsthaus Zürich, Zürich, 2014
GOMBRICH E. H., « Histoire de L’Art », Phaidon, 2001
HIGGIE Jennifer et alii, « Aya Takano », édition Perrotin / Kaikai Kiki Co. Ltd,
Paris / Tokyo, 2010
MAKOTO Aida et alii, « Aida Makoto Monument For Nothing » (「会田誠天才
でごめんなさい」), Mori Art Museum, Tokyo, 2012
MURAKAMI Takashi et alii « Little Boy The Arts of Japan’s Exploding
Subculture » (「リトルボーイ爆発する日本のサブカルチャー・アート」),
Japan Society, New York ; Yale University Press, New Haven and London,
2005
ROLLET Philippe et alii, « Chiho Aoshima Mr. Aya Takano », Éditions du
Panama, Paris, 2006
SCHLOMBS Adele, « Hiroshige », Tashen, Köln, 2007
TAKANO Aya et alii, « After The Tohoku Earthquake », édition Perrotin /
Kaikai Kiki Co. Ltd, Paris / Tokyo, 2011
TAKANO Aya, « Space Ship EE », KANA (pour l’édition française),
Bruxelles, 2008
VEILLON Charlène, « L’Art contemporain japonais : une quête d’identité ; de
1990 à nos jours », L’Harmattan, Paris, 2008
Films
•
•
MIYAZAKI Hayao et alii, « Le vent se lève », Studio Ghibli, Japon, 2013
ÔTOMO Katsuhiro et alii, « Akira », Tokyo Movie Shinsha CO., LTD, Japon,
1988
Expositions visitées
•
•
•
« Hokusai », Grand Palais, Paris
« Monet Gauguin Van Gogh Inspiration Japan », Kunsthaus, Zürich
« Imagine Japan », Musée d’ethnographie, Neuchâtel
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
31
•
•
•
•
•
« Le bouddhisme de Madame Butterfly ; Le japonisme bouddhique », Musée
d’ethnographie, Genève
« The World Goes Pop » Tate Modern, Londres
「『ニッポンのマンガ・アニメ・ゲーム』展」, « manga • anime • jeux
vidéo du Japon », Centre d’art national, Tokyo
「マンガと戦争展」, « Le manga et la guerre », Musée international du
manga, Kyoto
Exposition permanente, Kobe City Museum, Kobe
Sites internet
•
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http://english.kaikaikiki.co.jp/, consulté le 15.05.15
https://www.perrotin.com/artiste-Aya_Takano-15.html, consulté le 16.08.15
Howard CHUA-EOAN et Tim LARIMER, « Beware of the Pokemania », site
internet du magazine « Times », consulté le 02.01.15
URL : http://content.time.com/time/magazine/article/0,9171,34342-3,00.html
http://bananajuicecosmix.blogspot.ch/ ; blog personnel d’Aya TAKANO
http://hifructose.com/2014/04/10/may-all-things-dissolve-in-the-ocean-ofbliss-exclusive-interview-with-aya-takano/ ; magazine d’art contemporain en
ligne, consulté le 03.08.15
Akiko MIKI, « Towards Eternity », https://www.perrotin.com/textAya_Takano-15.html, textes sur Aya Takano (Galerie Perrotin), consulté le
04.08.15
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http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2015/08/14/les-sinceresexcuses-du-japon-70-ans-apres-sa-reddition-en-1945_4725075_3216.html,
consulté le 16.08.15
Articles
•
•
Adrian FAVELL. Bye Bye Little Boy. Art in America, Art in America, 2011,
pp.86-91. <hal- 01024373>
« The Japan Times », numéro du 31.07.15, p. 1
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
32
Annexe : expositions d’Aya Takano
Tiré directement du site de la Galerie Emmanuel Perrotin à l’adresse :
https://www.perrotin.com/biography-Aya_Takano-15.html
Expositions en solo
2014
•
•
"La Maison d'Aya" BIBO, Hong Kong
“May All Things Dissolve in the Ocean of Bliss” Kaikai Kiki Gallery, Tokyo
2012
•
•
"Heaven Is Inside Of You", Galerie Perrotin, Hong Kong
"To Lose Is To Gain", Galerie Perrotin, Paris, France
2011
•
"Stars, flowers and honeynight", SieboldHuis, Leiden, Netherlands
2010
•
•
•
"The Universe Portal", Kaikai Kiki Gallery, Taipei, Taiwan
"Aya Takano", Museum Frieder Burda, Baden Baden, Germany
Hong Kong Art Fair, Booth Galerie Emmanuel Perrotin, Hong Kong
2009
•
"Reintagrating Worlds", Skarstedt Gallery, New York USA
2008
•
"Toward Eternity", Galerie Emmanuel Perrotin, Paris, France
2007
•
•
"Tradition and modernity", curated by Hélène Kelmachter, Miro Foundation,
Barcelone.
"Wild dogs, hawks, owls, cats, a landfill the size of 44 and a half Tokyo
Domes, the stratosphere", Galerie Emmanuel Perrotin, Miami, USA
2006
•
•
"Aya Takano", Musée d’Art Contemporain, Lyon, France
"City Dog", Parco Gallery, Tokyo, Japan; Parco Gallery, Nagoya, Japan
2005
•
•
Frieze Art Fair, London, United Kingdom
"The Far Reaches of The Universe, My Garden", Blum & Poe Gallery,
Santa Monica, USA
2004
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
33
•
•
"Aya Takano, a web project for Digital Gallery", Museum of Contemporary
Art, Los Angeles, USA
Naoki Takizawa for Issey Miyake, 2004-5 Autumn Winter Collection, Paris,
Tokyo (collaboration)
2003
•
Galerie Emmanuel Perrotin, Paris, France
2002
•
Space Ship EE, nanogalerie, Paris, France
2000
•
"Hot Banana Fudge", NADiff, Tokyo, Japan
1997
•
"SHU WA KIMASERI", shop33, Tokyo, Japan
Expositions de groupe
2014
•
"Bishojo: Young Pretty Girls in Art History - 16 Perspectives for Studying
the Idea of the bishojo", Aomori Museum, Aomori City, Japan
2010
•
•
"Kyoto-Tokyo: From Samurais to Mangas", Grimaldi Forum, Monaco
"Garden of Painting Japanese Art of the 00s", The National Museum of Art,
Osaka
2009
•
•
•
"The Very Bottom Of The Air", Kaikai Kiki Gallery, Tokyo, Japan
"Winter Garden", Hara Museum, Tokyo, Japan
"VRAOUM", La Maison Rouge, Paris, France
2008
•
•
•
"Aya-Chiho-Drive", Kaikai Kiki Gallery, Tokyo, Japan
"Quando vidas se tornam forma - Panorama da arte contemporanea
brasileira e japonesa", Museum of Modern Art, San Paolo, Brazil / Museum
Oscar Niemeyer, Curitiba, Brazil
"Kaikai Kiki Artists", Kaikai Kiki Gallery, Tokyo, Japan
2007
•
•
"Kawaii! Japan now", Fundation Joan Miro, Barcelona, Spain
"The Door to Summer", Art Tower Mito, Mito, Japan
2006
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
34
•
•
•
"Spank the Monkey", Baltic Centre for Contemporary Art, Gateshead,
United Kingdom
Etoile, Xavel, Inc. (Virtual department store design)
"Aya Takano, Chiho Aoshima, Chinatsu Ban Exhibition", Mizuho Oshiro
Gallery, Kagoshima, Japan
2005
•
•
•
•
•
•
•
"Kaikai Kiki Exhibition", Aoi Gallery, Osaka, Japan
"Japan Pop", Helsinki Museum of Art, Helsinki, Finland
"The Sensual Line", Museum der Moderne Salzburg, Salzburg, Austria
"Little Boy: The Arts of Japan’s Exploding Subculture", Japan Society, New
York, USA (curated by Takashi Murakami)
MTA Subway Poster Design, Public Art Fund and Japan Society, New York,
USA
"What’s Good Conference", Hong Kong Art Centre, Hong Kong (Lecture),
China
Galerie Emmanuel Perrotin, Paris, France
2004
•
•
•
•
"T-Junction", Galerie Emmanuel Perrotin, Paris, France
"Fiction. Love: Ultra New Vision in Contemporary Art", Museum of
Contemporary Art, Taipei, Taiwan
"Chiho Aoshima, Mr., Aya Takano", Galerie Emmanuel Perrotin at LFL
Gallery, New York, USA
"Tokyo Girls Bravo", Marianne Boesky Gallery, New York, USA
2003
•
•
•
"Girls Don’t Cry", Parco Gallery, Tokyo, Japan
Naoki Takizawa for Issey Miyake, Tokyo (collaboration), Japan
"Hope—The Future is in Our Hands", LaForet Harajuku, Tokyo
2002
•
•
•
"The Japanese Experience – Inevitable", Das Museum der Moderne
Salzburg, Salzburg, Austria
"Tokyo Girls Bravo 2", NADiff, Tokyo, Japan
"Chiho Aoshima, Aya Takano, Mr., Takashi Murakami", Galerie Emmanuel
Perrotin, Paris, France
2001
•
•
•
"Superflat", Museum of Contemporary Art, Los Angeles, CA; Walker Art
Center, Minneapolis, MN; Henry Art Gallery, Seattle, USA
"Hiropon Show", White Cube Gallery, London, United Kingdom;
Shinsaibashi Parco, Osaka, Japan
"Yokai Festival", Museum of Contemporary Art, Tokyo, Japan
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
35
2000
•
"Superflat" (curated by Takashi Murakami), Parco Gallery, Tokyo, Japan
1999
•
•
•
"Tokyo Girls Bravo", NADiff, Tokyo; Parco Gallery, Nagoya, Japan
"Hiropon Show", Parco Gallery, Nagoya, Japan
"Hiropon 32/80", NADiff, Tokyo, Japan
1998
•
•
"Ero Pop Christmas", NADiff, Tokyo, Japan
"Hiropon Show", George’s, Los Angeles, US
1997
•
•
Hiropon Show, shop33, Tokyo; Iwataya Z-side, Fukuoka, Japan
Hiropon Show, Manken Gallery, Kanazawa, Japan
E. Stanton, Aya Takano : L’Impermanence du monde
36
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