close

Se connecter

Se connecter avec OpenID

A propos de la névrose obsessionnelle

IntégréTéléchargement
A propos de la névrose obsessionnelle
Nicolas Floury
Dès ses premiers écrits, entre 1893 et 1895, Freud s’adonna avec une sorte d’urgence à une
opération d’apparence secondaire : dans l’ensemble des plus hétérogènes de la psychiatrie
d’alors, il tente d’établir une classification plus assurée du champ des névroses en définissant
une nouvelle classe nosographique, la Zwangsneurose ou névrose obsessionnelle, jusque-là
juchée dans une épaisse confusion où « folie du doute », « monomanie », « délire du toucher »
recouvrent aussi bien des affections psychotiques graves que des manifestations névrotiques.
Cette entité nouvelle, entièrement délimitée par Freud, va devenir son objet d’étude privilégie
en même temps que décroît son intérêt pour l’hystérie – tournant que l’on peut dater de
l’année 1906.
L’étude de cette névrose obsessionnelle, que Freud qualifiera parfois « d’antisociale », le
conduira à penser l’articulation qui lie le sujet au groupe. Cette interogation prend forme dans
son petit article « Actions obsédantes et pratiques religieuses »1 où Freud donne pour la
première fois de quoi penser l’analogie entre rituel religieux et obsession, et qui l’obligera à
remanier profondement sa doctrine.
Mais commençons par remarquer que la névrose obsessionnelle, du moins si on l’aborde
sous l’angle du tableau clinique, présente une difficulté singulière, dans la mesure où elle
donne à voir un mélange confus de traits dont chacun apparaît pourtant particulièrement net.
Elle présente surtout une autre difficulté, majeure, et qui tient au fait qu’elle est très proche de
notre activité psychique ordinaire2.
1
. Voir Freud, Sigmund,
. Cf. Lacan, Le mythe individuel du névrosé, in Ornicar ?, n°17-18, 1979 : « Cette composition [le tableau de la
névrose obsessionnelle] ressemble trop aux effets de la sublimation, et les formes que l'analyse démontre dans
la pensée obsessionnelle – isolement de l'objet, déconnexion causale du fait, annulation rétrospective de
l'événement – se manifestent trop comme la caricature des formes mêmes de la connaissance, pour qu'on ne
cherche pas l'origine de cette névrose dans les premières activités d'identification du moi *…+ ».
2
La névrose obsessionnelle en tant que telle
La symptomatologie de la névrose obsessionnelle concerne trois registres principaux : les
pensées compulsionnelles (les idées obsessionnelles), les actes compulsifs, ainsi que les rites
et la pensée magique.
Les obsessions ne sont pas en elles-mêmes pathologiques, mais elles sont systématiques et
contraignantes. Les pensées compulsionnelles ne sont pas extérieures au sujet mais le
parasitent néanmoins sans relâche. Il peut s’agir d’images obsédantes, d’idées, de
questionnements ou de problèmes, toujours répétitifs dans leur forme.
En 1896 Freud définit ainsi les obsessions : « reproches transformés, resurgissant hors du
refoulement, et qui se rapportent toujours à une action sexuelle de l’enfance exécutée avec
satisfaction3 ». Il critique néanmoins cette définition princeps dans son texte « Remarques sur
la névrose obsessionnelle »4, en précisant qu’il est plus correct de parler de pensée
compulsionnelle. Les formations compulsionnelles peuvent, en effet, avoir la signification des
actes psychiques les plus variés : souhaits, tentations, impulsions, réflexions, doutes, ordres et
interdictions. Les malades les présentent sous forme d’obsessions mais en prenant soin de
dissocier la charge affective du contenu représentationnel. L’obsession est alors une lutte, une
défense secondaire : ce ne sont pas des idées entièrement « raisonnables » qui s’opposent à
des idées purement « obsessionnelles », mais bien un mélange des deux types de pensées qui
compose cette lutte insatiable. Aux idées de défense s’incorporent certaines prémisses de la
compulsion qu’elles avaient à combattre et elles se posent alors, au moyen de la raison, sur le
plan de la pensée morbide. Charles Melman résume cela en nous disant :
Une lutte, dès lors, s’engage, faite de contre-idées expiatoires qui peuvent occuper
toute l’activité mentale diurne jusqu’à ce que le sujet s’aperçoive, à son effroi
redoublé, que ces contre-mesures sont elles-mêmes infiltrées. […] L’image s’impose
3
. Freud, « Nouvelles remarques sur les psychonévroses de défense » (1896), in Névrose, psychose et
perversion, Paris, PUF, 1973.
4
. Freud, Cinq psychanalyses, Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle ou L’homme aux rats, Paris, PUF,
1954, p.199.
de la faille, dont le colmatage, à peine assuré, annonce que s’en ouvre une autre
ailleurs.5
Notons un trait frappant : les malades ignorent l’énoncé de leurs propres obsessions.
D’autre part, plusieurs obsessions qui se succèdent, bien que non identiques quant à leur
teneur, n’en constituent au fond qu’une seule. L’obsession repoussée une fois avec succès
revient sous une autre forme et n’est pas reconnue comme telle. L’idée obsessionnelle, une
fois travestie, accède plus facilement à la conscience, elle n’est pas reconnue comme telle et
échappe ainsi, du moins pour un temps, aux défenses mises en œuvre par le sujet. Les
obsessions subissent une déformation semblable aux pensées du rêve comme nous le
démontre Freud. Le mécanisme le plus fréquent, sans hasard aucun, n’est autre que la figure
de style nommée ellipse.
Lacan, quant à lui, nous décrit dans un résumé très éclairant ce qu’il en est de la névrose
obsessionnelle en générale :
Pour le symptôme obsessionnel, où Janet a bien reconnu la dissociation des
conduites organisatrices du moi – appréhension obsédante, obsession-impulsion,
cérémoniaux, conduites coercitives, obsession ruminatrice, scrupuleuse, ou doute
obsessionnel – il prend son sens du déplacement de l'affect dans la représentation;
processus dont la découverte est due aussi à Freud.
Freud montre en outre par quels détours, dans la répression même, que le
symptôme manifeste ici sous la forme la plus fréquente de la culpabilité, vient à se
composer la tendance agressive qui a subi le déplacement. Cette composition
ressemble trop aux effets de la sublimation, et les formes que l'analyse démontre
dans la pensée obsessionnelle – isolement de l'objet, déconnexion causale du fait,
annulation rétrospective de l'événement – se manifestent trop comme la caricature
des formes mêmes de la connaissance, pour qu'on ne cherche pas l'origine de cette
névrose dans les premières activités d'identification du moi, ce que beaucoup
d'analystes reconnaissent en insistant sur un déploiement précoce du moi chez ces
sujets; au reste les symptômes en viennent à être si peu désintégrés du moi que
Freud a introduit pour les désigner le terme de pensée compulsionnelle. 6
5
6
. Chemama, Article de Charles Melman, Dictionnaire de la psychanalyse, Larousse, Paris, 1995, p.273.
. Lacan, Autres écrits, « Les complexes familiaux », op. cit., pp. 75-76.
Nous retiendrons donc le fait qu’il s’agit d’une part, du déplacement de l’affect dans la
représentation, et d’autre part, que ce type de sujet se pose plus que tout autre les questions
dîtes existentielles. Continuons nos investigations, en nous attardant désormais sur l’obsession
proprement dite, sur l’idée obsessionnelle en tant que telle.
Phénoménologie de l’obsession
Trois traits principaux peuvent être détachés d’une phénoménologie de l’idée
obsessionnelle.
Tout d’abord le sujet ne considère pas son obsession comme un symptôme. Pendant
longtemps, celle-ci paraît parfaitement supportée, comme un objet familier avec lequel le
sujet se serait de toujours accommodé, et nous constatons que bien souvent ce ne sont que les
limitations qu’elle impose à ses activités, ou bien les inquiétudes de son entourage, qui
l’amène à se reconnaître malade. L’obsession n’est donc pas éprouvée comme étant de l’ordre
d’un symptôme.
Ensuite, il n’y a chez le sujet obsessionnel aucune interrogation sur l’origine de son idée
obsédante. Celle-ci peut bien lui apparaître comme un impératif, « tu dois ! », ou comme
interdit, « tu ne dois pas ! », le sujet ne se demandera pas qui est à proprement parler le sujet
émetteur de cette idée.
Enfin, le sujet prend systématiquement connaissance de l’obsession comme d’une idée, et il
n’y a donc là rien d’esthésique, rien qui serait de l’ordre du phénomène hallucinatoire.
Nous sommes donc en présence du surgissement comme tel d’une idée. Une idée s’impose
au sujet obsessionnel, dont il sait bien qu’il n’est pas tout à fait étranger, mais dont il ne
reconnaît pas l’origine7. Il nous faut donc poser ici qu’il y a quelque chose dans l’inconscient
semblable à une typographie, qui s’exercerait à l’insu du sujet, et qui se trouverait productrice
de ses idées. Notons d’ailleurs que l’idée obsédante ne s’impose jamais au sujet comme une
parole. Une parole, en effet, drainerait avec elle quelque chose de l’ordre de l’énonciation.
Enonciation, qui impliquerait une ponctuation dont il faudrait décider, ainsi que le renvoi d’un
sens pas nécessairement univoque. L’idée obsédante s’impose plutôt comme un énoncé, perçu
7
. Evoquons là ce que rappelait souvent Gilles Deleuze, qu’il est finalement très rare d’avoir une idée.
d’un seul tenant, ayant un sens éminemment univoque, et qui constitue à proprement parler un
dit8. Notons aussi que ce dit apparaît toujours sous la forme invariante d’un impératif.
Si nous nous questionnons sur le sens que peut avoir l’obsession, nous constatons d’emblée
qu’elle est toujours une conjonction entre un interdit et une injonction. Cela peut paraître
paradoxale, du moins si nous n’avons pas à l’esprit que le désir et son interdiction, pour
Freud, s’origine d’un même mouvement. C’est qu’il y a une inextricable articulation entre la
Loi et le désir pour la psychanalyse.9
Plutôt que de nous interroger sur le sens de l’idée obsédante, nous voudrions suivre les
indications de Charles Melman, lorsqu’il nous dit qu’il est préférable de s’attacher à leur
forme. Celui-ci compte quatre types de formes10.
D’abord, la conjonction des propositions. Celles-ci apparaissent les unes après les autres,
reliées par la copule conjonctive. Cela nous donne ce qui précisément s’observe dans les
rituels – chaque action devant être effectuée dans un ordre précis et immuable, l’une
entraînant inexorablement l’autre –, si fréquents chez l’obsessionnel.
Ensuite, et il s’agit là d’une forme qui nous retiendra plus particulièrement, la forme de la
disjonction. Le ou bien ou bien qui caractérise l’oscillation entre les deux choix de
l’obsessionnel et qui est une conséquence du doute qui l’assaille en permanence. Il s’agit par
exemple de quelque chose qui peut se présenter sous la forme : « Ou bien j’épouse celle-là,
mais alors je perds l’autre. Ou bien j’épouse l’autre, mais je perds celle-là ». Il s’agit de ne pas
pouvoir sortir du ou bien ou bien, et Charles Melman constate qu’il s’agit là exactement du
principe du tiers exclu en logique propositionnelle11.
En suivant le fil de la logique propositionnelle, nous avons une autre forme qui se révèle
opérante dans la névrose obsessionnelle, particulièrement dans le cas de l’homme aux rats. Il
s’agit de l’implication12 : si … alors. Freud nous dit d’ailleurs que le mode hypothétique sous
8
. Lacan, on s’en souvient, disait : « Qu'on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s'entend ».
. Cf. par exemple Freud, Totem et tabou, Petite bibliothèque Payot, Paris, 2001 : « Ce qu’aucune âme humaine
ne désire, on n’a pas besoin de l’interdire, cela s’exclut de soi même. Précisément, le caractère insistant du
commandement : « Tu ne tueras point », nous donne la certitude que nous descendons d’une lignée infiniment
longue de meurtriers qui avaient dans le sang le désir de tuer, comme peut-être nous même encore. »
10
. Melman, Charles, « A propos de la névrose obsessionnelle », in Lettres de l’EFP, 1975, pp. 346-357.
11
. Il n’existe pas un tiers terme T qui est à la fois A et ¬A. Ce qui veut aussi dire qu’en logique binaire, une
chose est nécessairement ou vraie ou fausse.
12
. Notons que l’implication peut se noter comme une négation et une disjonction. (A → B) est équivalent à
(¬AvB). Nous avons donc un lien entre la disjonction, le ou bien ou bien et l’implication (si … alors).
9
lequel se présentent les idées obsédantes est toujours de la forme : « si tu fais ça, alors il se
produira ceci ».
Enfin, une dernière forme de l’idée obsédante sera la négation. Celle-ci, chez
l’obsessionnelle, peut aller croissante, il peut s’agir, sans aucune fin possible, de la négation
de la négation de la négation, etc., et cela peut mener le sujet jusqu’à un état confusionnel des
plus total.
Nous avons donc à disposition une certaine grille de lecture pour repérer l’idée obsédante,
pour ce qu’il en est de sa forme du moins, et qui recouvre analogiquement toute la logique
propositionnelle. La logique propositionnelle, nous le savons, est constituée par deux
éléments et deux valeurs, et cela en un système clos. Les éléments sont classiquement
représentés par p et q, et les valeurs sont le vrai et le faux. Nous avons donc là un outil
particulièrement simple pour rendre compte de la phénoménologie des formes que prennent
les obsessions.
Charles Melman nous indique alors quelle utilisation nous pouvons faire de cette grille
logique pour situer les divers symptômes obsessionnels.
Sous l’angle de la conjonction, si l’on tient compte du fait que la valeur de vérité d’un
ensemble de proposition ne vaut que si chaque élément est reconnu comme vrai – autrement
dit qu’une conjonction de proposition est vraie si et seulement si chacune des propositions
sont une à une vraie – nous voyons s’éclairer sous un jour nouveau la fréquence, dans la
symptomatologie obsessionnelle, du souci de revenir en arrière. Il s’agit pour le sujet de
vérifier que rien n’a été omis, qu’il n’y a pas eu erreur sur l’un des éléments de la chaîne
passée, ce qui mettrait tout parterre, et amènerait le sujet à devoir tout recommencer. D’où
l’intérêt particulier pour le sujet obsessionnel pour la vérification sans cesse recommencée de
chaque conjonction.
La disjonction présente aussi un intérêt particulier pour comprendre une autre facette du
sujet obsessionnel. Ainsi comme nous l’avons déjà souligné, le principe du tiers exclu a là une
certaine importance. Il s’agit pour ce sujet de ne pas pouvoir choisir, rien ne permettant de
décider de la vérité à donner à l’un ou à l’autre terme. Il ne lui reste alors plus qu’à osciller
sans fin entre deux positions, le sujet étant dans l’incapacité de passer par-delà un ou bien ou
bien binaire.
Pour ce qui est de l’implication, il faut tenir compte du fait, d’une part, que celle-ci peut
aussi s’écrire sous la forme d’une disjonction – ce qui montre bien le lien entre les « si…
alors » de l’obsessionnel avec l’oscillation entre deux choix. Et d’autre part, du fait que du
faux nous pouvons tout impliquer, et même du vrai. Chez le sujet obsessionnel, c’est bien
souvent ainsi que cela se présente. Par exemple, dans le cas de l’homme aux rats, à propos de
l’injonction dite du capitaine cruel : « Tu vas rendre l’argent au lieutenant A » ; ce qui se
présente aussitôt à Ernst comme idée obsédante, c’est : tu rendras l’argent au lieutenant A,
sinon il arrivera quelque chose à ton père et à la dame. Et puis aussitôt après : tu ne rendras
pas l’argent au lieutenant A sinon il arrivera quelque chose à ton père et à la dame.
Précisons néanmoins que, pour Charles Melman, l’idée obsédante a un sens et ne se résume
pas à une simple forme :
Quoi qu’il en soit, tenons que, chez l’Homme aux rats, l’obsession garde ce sens
d’un acte propitiatoire, commémoratif de ce qui aurait été une catastrophe ou un
crime originel qui viendrait sans cesse rappeler sa dette à l’égard de l’être. 13
Il ne s’agissait pas pour nous ici de rendre compte de l’ensemble des éléments de la
clinique de l’obsessionnel, nous nous sommes contentés de retracer à grands traits les
principaux symptômes de cette névrose dégagée par Freud. Nous avons ainsi présenté une
manière structurale de lire les symptômes qui dérivent des idées obsédantes. Nous ne nous
sommes pas encore attardés sur ce qui fait le dessein de nos recherches, la clinique
proprement dite du doute, mais néanmoins ces préliminaires nous ont semblé nécessaires.
Le doute, même si l’on ne peut pas l’isoler comme tel – nous pouvons seulement distinguer
une forme de l’idée obsédante qui prend acte d’une oscillation entre deux choix et que nous
avons rendue par la figure du tiers exclu, mais qui ne recouvre pas totalement ce qu’il en est
du doute chez le sujet obsessionnel –, nous semble néanmoins être la cause principale de tous
les autres symptômes obsessionnels. Il nous faut donc approfondir davantage, en nous
demandant plus précisément quelles peuvent être les causes du doute.
13
. Melman, Charles, « A propos de la névrose obsessionnelle », op. cit., p.354.
Causes du doute
C’est dans l’observation de « L’homme aux rats14 » que Freud nous livre ses réflexions sur
« la prédilection des obsédés pour l’incertitude et le doute ».
Freud, lorsqu’il isole l’entité clinique de la névrose obsessionnelle, en interprétant les idées
obsédantes comme l’expression de désirs refoulés, permet de subsumer sous celle-ci ce qui
jusqu’alors était appelé « folie du doute »15.
Nous voudrions dès l’abord mettre en exergue de nos développements sur les causes du
doute dans la névrose obsessionnel, ces deux citations de Descartes, et qui nous servirons de
fil, ceci afin de bien distinguer le doute clinique du doute métaphysique :
Mais pour ce qu’alors je désirais vaquer seulement à la recherche de la vérité, je
pensais qu’il fallait que je fisse tout le contraire et que je rejetasse comme
absolument faux tout ce en quoi je pourrais imaginer le moindre doute. 16
En suite de quoi, faisant réflexion sur ce que doutais, et que, par conséquent, mon
être n’était pas tout parfait, car je voyais clairement que c’était une plus grande
perfection de connaître que de douter, je m’avisai de chercher où j’avais appris à
penser quelque chose de plus parfait que je n’étais ; et je connus évidemment que ce
devait être de quelque nature qui fût en effet plus parfaite. 17
Nous voyons ainsi que le doute est à fuir lorsqu’il s’oppose à la connaissance. Néanmoins
pour Freud, lorsqu’il nous expose le tableau de la névrose obsessionnelle, il s’agit d’un tout
autre type de doute, qui s’oppose bien plus à l’action qu’à la connaissance.
C’est que l’oscillation du doute trouve son modèle pour Freud dans deux ordres de conflits
affectifs primitifs :
14
. Freud, Cinq psychanalyses, « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle » ou « L’homme aux rats »,
Paris, PUF, 1954.
15
. Dans la classification d’un Esquirol par exemple.
16
. Descartes, Discours de la méthode, in Descartes œuvres et lettres, op. cit., p. 136.
17
. Ibidem.
Le premier de ces conflits correspond à l’oscillation normale entre l’homme et la
femme en tant qu’objet d’amour, dans laquelle on place l’enfant par la fameuse
question : « Qui aimes-tu mieux, papa ou maman ? », oscillation qui l’accompagne
ensuite toute sa vie.18
« L’autre conflit est celui entre l’amour et la haine »19 , dont la conséquence est déduite
inexorablement :
Si, à un amour intense s’oppose une haine presque aussi forte, le résultat immédiat
en doit être une abolie partielle, une incapacité de décision dans toutes les actions
dont le motif efficient est l’amour. Mais cette indécision ne se borne pas longtemps à
un seul groupe d’actions. Car quels sont les actes d’un amoureux qui ne sont pas en
rapport avec sa passion ? Ainsi, surtout grâce au mécanisme de déplacement familier
à l’obsédé, la paralysie de la décision s’étend peu à peu à l’activité entière de
l’homme. […] C’est au fond un doute de l’amour, car celui qui doute de son amour
peut et doit même douter de toutes les autres choses.20
Les conséquences de ce doute, si l’on suit Freud, ce sont les mesures de défense de
l’obsédé : répétition continuelle ayant pour but de bannir cette incertitude, compulsion qui
essaie de compenser l’inhibition, isolation de la mesure de défense, annulation enfin. Tous ces
moyens pour se défendre contre l’envahissement du doute se succèdent un à un, aucun n’étant
proprement efficace, et l’obsédé devient la proie de toutes ces mesures qui lui prennent toute
son énergie psychique.
Par exemple, en ce qui concerne l’oscillation entre la haine et l’amour, dès que l’impulsion
amoureuse a pu exécuter quoi que ce soit dans son déplacement sur une action insignifiante –
déplacer un caillou, par exemple, pour éviter un accident – l’impulsion hostile l’y suit aussitôt
et annihile son œuvre. L’extension du doute est indéfinie et Freud note « que l’obsédé peut,
18
. Freud, Cinq psychanalyses, Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle ou L’homme aux rats, op. cit.,
p.254.
19
. Ibidem.
20
. Freud, Cinq psychanalyses, « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle ou L’homme aux rats », op.
cit., p.256.
grâce à l’incertitude de la mémoire, étendre le doute à tout […] même aux actes passés
n’ayant rien à faire avec le complexe amour-haine. »
Il y a donc bien souvent, comme le dit Freud, une aboulie, une incapacité de décision dans
toutes les actions dont le motif efficient est l’amour et qui peu à peu déborde sur toutes les
actions de la vie quotidienne. C’est alors qu’apparaît un doute qui correspond à la perception
interne de l’indécision.
Ainsi, le doute, comme principal effet des symptômes obsessionnels, exprime au plus haut
point l’hésitation permanente de la pensée, qui se met ainsi elle-même en acte. En tant que
mécanisme de conversion sur la pensée, le doute est l’équivalent exact pour l’obsessionnel de
la conversion somatique de l’hystérique, comme nous le dit encore Freud.
Nous voyons donc que pour Freud le doute est, en dernière analyse, un doute de l’amour :
amour de soi, amour de l’autre, amour de soi par l’autre. Le doute est un doute de soi-même
qui est en quelque sorte reporté sur le monde. Freud rattache donc le doute – ainsi que la
compulsion qui en est le corollaire – aux effets de la haine refoulée dans l’inconscient :
l’enfant, pour maintenir l’amour pour le père, refoule la motion haineuse, qui reparaît à l’âge
adulte sous la forme d’un doute, qui porte essentiellement sur l’amour. Ainsi pour Freud le
doute obsessionnel a sa source dans le fait que « quand on doute de son amour, on peut douter
de tout ».
Le doute, pour le sujet obsessionnel, est donc l’un des modes de sa pensée, c’en est même
le mode majeur. Il n’est néanmoins pas isolable comme tel de l’ensemble du syndrome
obsessionnel car il affecte toute la conduite du sujet. Cette conduite particulière du sujet, nous
l’avons vu, se traduit principalement par des compulsions de toutes sortes, liées à ce sur quoi
peut porter le doute : l’acte de l’instant d’avant ; la parole tout juste entendue ; l’objet entreaperçu, etc. Compulsions où le sujet s’épuise jusqu’à l’absurde, en des tentatives toujours
renouvelées et toujours ratées, pour tenter d’échapper à l’oscillation permanente qui fait le
fond de sa pensée.
Fonctions du doute
Le doute est fait pour éviter ce que l’angoisse comporte d’affreuse certitude
Nous l’avons vu, les stratégies de l’obsessionnel – isolation, annulation, oscillation
incessante de la pensée, doute, vérification – ont la vertu de clouer le sujet sur place et
constituent son tourment. C’est à ce tourment que le sujet obsessionnel donne le nom
d’angoisse. Ce qui tourmente le névrosé pourtant, ce n’est pas tant l’angoisse comme il le
croit, mais bien ce qu’il met en place pour à tout prix l’éviter. Si l’on suit Lacan dans son
Séminaire X21, le psychanalyste ne doit pas traiter l’angoisse du névrosé, il doit essayer, au
contraire, de faire en sorte que le sujet donne son angoisse. Un sujet parfaitement protégé de
l’angoisse par ses symptômes serait même inanalysable, nous précise Lacan.
Car seule l’angoisse permet d’entrouvrir la fenêtre que le névrosé a peinte aux couleurs
trompeuses de son fantasme, c’est-à-dire rien d’autre que la réalité qu’il a « composée selon la
gamme bien tempérée de ses objets » 22. Ouverte, cette fenêtre donne sur le réel qui lui, ne
trompe pas, puisqu’il est exclu des rets du signifiant23. Si l’action engendre la certitude, le
doute par contre arrête le sujet dans une stase jouissive, au bord de l’acte. Ce que le sujet évite
avec le doute, « c’est ce que l’angoisse comporte d’affreuse certitude »24 .
Le doute comme écran
Comme nous l’avions évoqué en filigrane et pouvons le percevoir désormais clairement, le
doute préserve l’obsessionnel de deux choses. C’est là sa fonction d’écran. Il préserve le sujet
21
. Lacan, Le séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2005.
. Lacan, Le séminaire, livre X, L’angoisse, op. cit.
23
. C’est précisément la connexion de l’angoisse avec le réel – le réel de la jouissance – que Lacan accentue
comme certitude de l’angoisse et qui contraste avec le caractère douteux du signifiant – le signifiant n’est
jamais sûr. C’est pourquoi la phénoménologie de l’obsessionnel occupe tant de place dans le Séminaire de
l’angoisse. L’obsessionnel est le sujet qui triture le signifiant en essayant d’accéder à l’origine, c’est-à-dire à
l’objet-cause, mais il entretient dans le même temps le doute dans la recherche signifiante, et ce, afin de se
maintenir à distance de la certitude.
24
. Lacan, Le séminaire, livre X, L’angoisse, op. cit.
22
d’une part de l’horreur de la jouissance – le surplus de plaisir dont parle Freud25 et qu’il n’a
pu enfant percevoir autrement que comme jouissance, jouissance menaçant l’intégrité même
de son être – et d’autre part il le tient à distance de l’angoisse. Il est à relever que l’angoisse,
tout comme la jouissance, ne trompent pas, précisément parce qu’elles ne sont pas prises dans
la dialectique signifiante, toujours ouverte comme telle au doute. Le doute a donc pour
fonction de tenir à distance de la certitude, particulièrement de ces deux affreuses certitudes
que sont la jouissance – perçue comme telle, et pas par hasard, par le sujet obsessionnel – et
l’angoisse.
Et si, sous un autre angle, nous nous attardons sur le fait que finalement le doute n’est autre
qu’un sentiment, nous pouvons nous dire que celui-ci obéit à ce qui est la loi générale des
affects pour la psychanalyse, à savoir qu’il est déplacé par rapport à une certitude, à une
certitude fondamentale26.
Aussi, au final, le paradoxe du doute obsessionnel n’est autre que d’être un transformé de
certitude. A partir du doute, du moins à partir d’une chaîne de transformation à partir du
doute, nous pouvons remonter à la certitude. A cet égard on pourrait dire que chez
l’obsessionnel, le doute, c’est ce qui ne trompe pas. Nous pouvons songer là au fait que le
sujet obsessionnel fait finalement tout pour se retrouver dans des situations où il lui sera
possible de douter – il aimante ce type de situation plus que tout autre sujet. Si torturant que
soit pour lui le fait de douter, c’est bien le doute qui fait la forme même de son monde. La
fonction du doute apparaît bien comme ce qui, faisant écran tant à la jouissance qu’à
l’angoisse, mène à ce qui ne trompe pas. Non pas comme pour le doute métaphysique de
Descartes, une « indubitabilité du doute comme la plus assurée certitude », mais un doute qui,
ne trompant pas, est recherché comme tel, et avec avidité, par le sujet obsessionnel.
25
. Freud a le premier repéré ce trop de plaisir comme constituant la rencontre de l’obsessionnel et de la
sexualité. Cf. Freud, Cinq psychanalyses, « L’homme aux rats », op. cit.
26
. Seul l’angoisse ne trompe pas, étant signal du réel, et étant comme telle insignifiantisable. Les autres affects
sont toujours déplacés, pris dans les rets de la représentation. Cf. ce que nous dit Freud par exemple : « Nous
tenons pour tout à fait normal que la fille de quatre ans pleure douloureusement quand une de ses poupées se
casse, qu’elle pleure à six ans quand la maîtresse lui fait une réprimande, à seize ans quand son bien-aimé ne se
soucie pas d’elle, à vingt-cinq ans peut-être quand elle enterre un enfant. Chacune de ces conditions de douleur
a son temps et s’éteint une fois celui-ci écoulé ; les dernières, définitives, se conservent alors pour toute la vie.
Mais nous serions frappés si cette fille, étant femme et mère, pleurait sur une babiole abîmée. C’est pourtant
ainsi que se conduisent les névrosés. » In Freud, Inhibition, symptôme et angoisse, PUF, Paris, 1993.
Auteur
Документ
Catégorie
Без категории
Affichages
4
Taille du fichier
453 Кб
Étiquettes
1/--Pages
signaler