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ADAPTATION ALIMENTAIRE DU GALAGO D`ALLEN AUX MILIEUX

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ADAPTATION ALIMENTAIRE DU GALAGO D'ALLEN
AUX MILIEUX FORESTIERS SECONDAIRES
par Nicole MoLEZ
*
Galago alleni a été considéré tantôt comme un primate
omnivore en forêt plus ou moins dégradée du Nigeria (Jewell et
Oates, 1969), tantôt comme un prosimien à tendance végétarienne
(Charles-Dominique, 1971) ou insectivore (Hladick, 1967) en milieu
primaire au Gabon, toujours après étude de petits échantillons
(3 à 12 animaux). J'ai donc tenté de savoir si ces apparentes
contradictions reflétaient un biais d'échantillonnage, une variation
saisonnière de l'alimentation, ou des différences de disponibilités
alimentaires de milieux différents.
1.
-
ST A TION DE CAPTURE ET BIOTOPE
La forêt du Sud-Cameroun est très semblable à celle du Nord­
Est du Gabon où ont travaillé Hladick (1967) et Charles-Dominique
(1971). Ces auteurs ayant étudié le Galago d'Allen en forêt primaire
non dégradée, j'ai pensé qu'il serait intéressant d'étudier l'alimen­
tation de ce même animal, dans le même type de forêt soumis à
l'action de l'homme. Je me suis limitée à l'étude d'une station de
80 km2 environ, centrée sur le village de Nkolguem I (Vincent,
1972 et Molez, 1975) à 15 km au nord de Yaoundé. Cette station
comporte une mosaïque de biotopes : les forêts y côtoient les
cultures et les friches. Ici la forêt est jeune. On y distingue (d'après
la classification de Richards (1952) une strate arborée (B et C),
dont la voûte discontinue (entre 10 et 20 m) laisse largement péné­
trer la lumière jusqu'au sol, une strate arbustive (D) extrêmement
touffue, et une strate herbacée (E) plus fournie qu'en milieu pri­
maire. On note aussi la présence de très nombreuses lianes (Fig. 1).
Les pluies sont réparties en deux saisons de durées inégales
(moyenne annuelle : 1 369 mm ; Suchel, 1972). Comme en toute
*
Adresse actuelle :
Laboratoire
de
Psychophysiologie
Paris X, 2, rue de Rouen - 92001 Nanterre.
- 210-
de
l'Université
de
zone forestière, le degré hygrométrique est élevé et sa variation
saisonnière et quotidienne faible. La température diurne varie très
peu autour de sa moyenne annuelle : 24°C.
Figure 1.
Zone de forêt secondarisée de la station de Nkolnguem 1. On remarque
la faible épaisseur de la voûte forestière et la densité du sous-bois. Au premier
plan, une ancienne plantation avec rejets de bananiers et de manioc.
-
II. - MATERIEL ET METHODES
De décembre 1969 à avril 1975, on a capturé 75 galagos d'Allen,
soit vivants soit tués au fusil.
Les prélèvements de tubes digestifs ont été effectués de nuit,
sur le terrain, aussitôt après la mort, dont l'heure a été relevée
à 2,5 mn près. Ils ont été fixés à l'alcool à 7 0° Au laboratoire, les
contenus stomacaux ont été triés, leurs composants identifiés et,
dans la mesure du possible, pesés. Les résultats indiqués ci-dessous
se rapportent à des poids frais. D'après les contrôles que j'ai
réalisés, l'erreur relative ne dépasse pas 10 %.
.
Outre l'examen_ de spécimens collectés, il a été effectué 1500
heures d'observation de G. alleni, dont plus de la moitié en direct,
soit en forêt, soit en laboratoire ; presque toutes ces observations
ont été faites de nuit.
- 211 -
Les déplacements et la hauteur par rapport au sol des indi­
vidus repérés ont été notés sur un croquis topographique et bota­
nique préalablement établi. Après quelques jours, il est facile de
suivre ces animaux, pour peu qu'on se montre discret et qu'on
évite tout bruit et tout geste brusque.
Dans les pages qui suivent, j'ai distingué les femelles en deux
catégories : d'une part celles qui ne sont pas en activité reproduc­
trice, donc ni gestantes, ni allaitantes (femelles « HR » ) ; d'autre
part les femelles en gestation ou (et) allaitantes (femelles « R » ) .
III. - LE GALAGO D'ALLEN DANS SON BIOTOPE
A. - RÉPARTITION ET DENSITÉ DES PROSIMIENS.
A la station de Nkolnguem I, quatre espèces de prosimiens
sont présentes : Galago alleni (vVaterhouse, 1837), Galagoïdes
d'emidovii (Fisher, 1806), Euoticus elegantulus (Le Conte, 1857) et
35
3 3,3%
forêt secondaire
21 ,6%
-'r----+ ------------
20,7%
32,3%
2,7%
29,4%
c ...L-----� ------.1------------------
0
G.OEMIDOVll
E.ELEGANTULUS
•
'
-
2�%
•
.
· -,,
20
_ _ _
- -- --
.-�·------------ -
------
����
----------
0%
plantation
0%
4.5%
10
-------
����
0%
10 %
3 1,8%
-.---��----. -------------
0%
60%
63,6%
�-------'
--------------
Figure 2.
-
Stratification des captures
des 4
prosimiens
sympatriques dans
les
zones forestière et cultivée de la station de Nkolnguem l. En forêt secondaire :
(en haut) près du sol on rencontre G. alleni ; les strates supérieures sont fréquen­
tées par E. elegantulus et P. potto ; G. demidovili se rencontre dans toutes les
strates. Dans les plantations : (en bas) G. alleni et P. potto circulent à faible
hauteur, E. elegantulus se trouve dans les arbres dominants les cultures, G. demi-
dovili
est absent.
- 212 -
Perodicticus potto (Müller, 1766). Ces espèces se rencontrent à des
étages différents suivant qu'elles se trouvent en forêt secondaire
ou dans des plantations (fig. 2).
- G. alleni circule à moins de 5 m du sol (strate D) dans les
zones forestières comme dans celles cultivées : 68,4 % et 63,6 %
des observations.
- E. elegantulus occupe les strates supérieures (B et C) en
forêt et dans les plantations : 70 % et 67 % des observations.
- G. demidovii fréquente toutes les strates, avec une préfé­
rence pour les faibles altitudes : 59 % des observations. Cette
espèce n'a pas été rencontrée dans les cultures.
(
STR.A.TES
.. ····
A
····
·. .
·······
·-···
. .\
.. :·;·,:.-·····"'
B
:
. .........
.
'
Ü isière
chûte
d'arbre
'
.__
-JI.-------.&-----------
_______________________
Forêt primaire
�
.,
�
Figure 3.
'Forêt
Plantation
secondaire
fi;)
�
G. alleni
G. demidovi
P. potto
A. calabarensis
E. elegantulus
- Répartition et stratification des 5 espèces de prosimiens des forêts de
l'ouest africain d'après divers auteurs.
- P. potto se rencontre dans les strates supérieures (B et C)
en forêt : 62,5 % des observations, mais près du sol dans les plan­
tations : 60 % des observations. Je pense que cette répartition est
liée à la fréquence comparable des supports solides dans ces deux
types de végétation.
- 213 4
NIGERIA
m
30
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J EWELL ET DATES
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20
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10
6°N
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1969
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••
...
MANU - ELELE
OBAN
MANU
ONITSHA
CAMEROUN 4 N
m
30
SANDERSDN 1937
20
10
;:
'
::
O;tG
. ?'
:,: '. i \,/,-\
.0
-��
RIO-MUN 1 2°N
m
30
20
EVINAYONG
SABATER-PI (1971)
JEWELL ET DATES(1969)
Figure 3 (suite)
· ·· · ·· · ··
- ..
··.
'·
CAMEROUN
)
•'N
VINCENT+ MDLEZ
1975
20
10
t
M KALA
t
M KALA
NKOLGUEM
KINDO N GE
CABON
O'N
CHARLES-DOMINIUUE
20.
MAKOKOU
CONGO
VINCENT
20.
10
BRAZZAVILLE
Figure 3 (fin)
4°S
1969
19.71
Cette stratification est conforme à
celle
observée
par
Sanderson (1969), Jewell et Oates (1969), Vincent (1969), Charles­
Dominique (1971) et Sabater Pi (1971) dans diverses stations afri­
caines (fig. 3).
A
100
B
FORÊT
f.ORÊT+ PLANTATION
%
!iO
PLANTATION
50
5
10
15
20
Il
-
10
15
�
G. DEMIDOVI
A
B
-
-
IR
•
D
G. ALLENI
VI Id
Figure 4.
20
15
20
11
E. ELEGANTULUS
P.
POTTO
Diagramme des populations de prosimiens de Nkolnguem 1.
: Population des 4 espèces dans l'ensemble de la station.
: Population comparée,
des 3 espèces les plus fréquentes à
en
zone forestière
Nkolnguem
1
:
les
plantations,
E. elegantulus,
et dans
G. alleni et
P. potto.
E. elegantulus et G. alleni sont les prosimiens de beaucoup
les plus communs de cette station : 77 % de l'ensemble (respecti­
vement 60 et 40 individus au km2) (fig. 4). Le Galago de Demidoff
est peu fréquent à Nkolnguem, encore ne l'a-t-on trouvé que dans
la végétation secondaire peu exploitée par l'Homme. G. alleni et
G. demidovii semblent s'exclure mutuellement. En effet, dans une
autre station d'observation (Mt Kala, Molez, 1975, p. 15) près de
Yaoundé, le Galago de Demidoff est plus abondant mais le Galago
d' Allen plus rare.
La station de Nkolnguem 1, à forte densité de prosimiens,
située à la limite de la région forestière, rend sensible cette ten­
dance à la compétition entre deux espèces de régimes alimentaires
voisins, et cohabitant dans le même biotope.
- 216-
B. - DOMAINE VITAL.
La surface moyenne du domaine vital de G. alleni est de
8 200 m2 à Nkolnguem I, où l'espèce s'établit de préférence en
forêt ; mais les plus grands domaines vitaux mesurés (13 500 m2)
comprennent toujours une part plus ou moins grande de friches
et de cultures (jusqu'à 40 %). G. alleni procède au marquage
olfactif des zones très fréquentées : elles sont situées à l'intérieur
de ce domaine plutôt qu'à sa périphérie (fig. 5). Tous les nids
observés étaient situés entre 8 et 15 m de hauteur, dans les arbres
creux des strates supérieures. Ces nids peuvent être occupés par
un ou plusieurs galagos adultes.
Rappelons qu'au Gabon, G. demidovii occupe des domaines
vitaux de 8 000 m2 (femelles) à 18 000 m2 (mâles) ; que P. potto
exploite des surfaces plus vastes : 75 000 m2 (femelles) à 123 000 m2
(mâles) (Charles-Dominique, 1971). Le domaine vital de G. alleni
en forêt dégradée et celui de G. demidovii en forêt primaire, sont
du même ordre de grandeur.
c.
-
RYTHME D'ACTIVITÉ.
1) Activité générale. Comme tous les Galaginés, le Galago
d' Allen a une activité nocturne. Dans notre station, il se réveille
environ 20 minutes avant le coucher du soleil et s'endort 15 minutes
après son lever. L'heure du lever et du coucher de ce Galago
sont en relation à peu près linéaire avec la luminosité reçue à
l'entrée du nid. De telles relations ont déjà été mises en évidence
en captivité chez G. demidovii (Vincent, 1969, p. 76), chez G. sene­
galensis (Sauer et Sauer, 1963), chez G. crassicaudatus (Welker,
1974), et en nature dans les deux premières études comme dans
celles de Charles-Dominique (1971).
L'activité est très intense en début de nuit ; puis elle se ralen­
tit et s'entrecoupe de périodes de repos de plus en plus longues
(fig. 6).
2) Activité alimentaire. Le cycle nycthéméral du poids du
contenu stomacal présente trois maximums (fig. 7), qui donnent
une idée du rythme de prise de nourriture : 20 h 30 (± 0 h 30),
23 h 30 (± 0 h 30) et 3 h 30 (± 0 h 30). J'ai confirmé ce résultat par
l'observation de galagos captifs ; la prise de nourriture ne se fait
pas de manière continue tout au long de la nuit, mais présente
trois' maximums espacés de 4 h (± 0 h 30). La durée de digestion
semble influencer le rythme de prise de nourriture, le poids des
contenus stomacaux et intestinaux variant de façon inverse au
cours du rythme nycthéméral.
Il y a trois périodes préférentielles de recherche de nourriture
au cours du nycthémère ; les deux premières se situent dans la
phase d'intense activité générale.
- 217 -
N
0
1om
l
of)"'"""'"'
\
:>oio'-
"'
.
Figure 5 a. - Un do marne vital de Galago all em a Nkolguem 1.
.
equentée.
En pomtillé' la zone très fr.
.
•
Un domaine vital de Gallego alleni à N'kolguem 1.
Figure 5 b.
En hachuré, la zone fortement marquée par les urines.
-
-219-
ACflVIH SENERALC
%
100
··········
1\\
\
·····...
./
5
0
o
---"��H
---- --3----- ---3
� --1- --19- -- -- 2- 1 -- - 17
.-..
8
4
6
5
7
20
2
0
22
2
Figure 6.
Actogramme nocturne d'un G. alleni adulte femelle captif à
Yaoundé (Cameroun) : moyenne et valeurs extrêmes de 30 jours. Pour chaque
-
heure j'ai calculé le pourcentage du temps d'activité et de repos.
POIDS DU CONTENU STOMACAL
(g)
6
5
4
3
2
1
2
1
Q
19
20
21
22
23
0
2
3
4
H
Figure 7.
Variations nocturnes du poids du contenu stomacal de 54 G. alleni
adultes dans leur biotope naturel (forêt dégradée de Nkolnguem 1).
En cote pour chaque point le nombre d'estomacs analysés.
-
IV. - REGIME ALIMENTAIRE DE G. ALLEN!
DANS SON BIOTOPE
A.
ANALYSE QUANTITATIVE.
-
Le poids des aliments ingérés par un animal est sujet à des
variations ; il dépend de nombreux facteurs internes (croissance,
état physiologique, etc.), et externes (heure, saison, etc.). J'ai
essayé de préciser l'influence de quelques-uns de ces facteurs.
Le poids du contenu stomacal (3,5 g en moyenne) ne varie pas
significativement entre les sexes. Parmi les femelles en activité
reproductrice (femelles « R » ) , celles qui sont en début de gesta­
tion ont un contenu stomacal dont le poids diffère peu de celui
des femelles hors d'activité reproductrice (femelles « HR » ) et de
celui des mâles. En revanche, chez les femelles en fin de gestation
ou (et) allaitantes il augmente significativement : 5 g et 4,5 g
(fig. 8).
. B.
A
PDS CON T.Sl
POIDS DD
CDITEND mMACAl
PDSDDCDRPS
%
l• I
POIDS DD
m cm ST.
CDNIEND STOMACAL
PDSDDSDRPS
%
l•I
1
4
10
10
-
1
'
1
1
'
'
1
NIO:::: ·i�<··
'
1
'
l
l
1
4
1t
'
t�·--}t<�'
'
'
1
1
'
l
HR
Sa
9
1
1
NB
non
9
Adultes
Al
Al
9
fin G
<}
Al
de but G
Q
Figure
8.
-
Variations pondérales du contenu stomacal de
la forêt dégradée de Nkolnguem
indiquent les moyennes et
1,
63
Galagos d'Allen dans
en fonction de l'âge et du sexe. Les traits pleins
valeurs
extrêmes du poids du contenu stomacal,
les
traits interrompus les moyennes et valeurs extrêmes du rapport : poids du contenu
stomacal/poids du
chaque cas.
A
=
Fig.
adultes,
Sa
corps. Le nombre (N) d'individus étudiés est mentionné dans
A, ensemble des animaux. Les abréviations sont les suivantes :
=
subadultes. Fig.
gravides,
HR
=
B,
AL
=
femelles allaitantes,
femelles non
- 221 -
reproductrices.
G
=
femelles
Cette augmentation doit avoir plusieurs causes :
- Le métabolisme basal d'une femelle de Mammifère en fin
de gestation ou en période d'allaitement augmente (Kayser, 1963).
- Un fœtus de Galaginé à terme pèse de 15 à 45 % du poids
de l'adulte (Vincent, 1969, p. 89) ; or, la femelle en fin de gestation
continue à progresser par sauts.
- La femelle continue à transporter son jeune bien au-delà
de la période d'allaitement.
Ces deux dernières remarques impliquent une augmentation
considérable des dépenses énergétiques de la femelle.
Pour un animal donné, il existe des variations quotidiennes
de la quantité de nourriture consommée en une nuit. Celle-ci varie
par exemple avec les conditions météorologiques : en captivité,
par temps chaud et lourd, un Galago mange beaucoup moins que
sa ration ordinaire, sauf en fin de gestation.
B. - ANALYSE QUALITATIVE.
Les proies animales forment en moyenne 66 % du contenu
stomacal chez les mâles et les femelles « HR » ; cette proportion
s'abaisse à 50 % chez les femelles en fin de gestation et à 40 %
A
B
eroie-s
poids
de
po�ds du predoreur
Poids de- proies
(g)
1
poids depords d�
poids de- proies
( g)
:
eroies
predafeur
3
1
·;.
1
�
1
1
1
"t
··
..
1 •"
1
l
1
'
1
+·
·
+·
N�10·-- Nf45
N1.55
1
1
cf&9
Figure
9.
et
-
J
H R
9 Sa
Adultes
non
Al
A1
Q
G
début
conventions que dans la légende précédente.
=
fin
9 G
,
<?
i
1
A1
55 Galagos d'Allen adultes
I, en fonction de l'âge et du sexe. Mêmes
Quantité de proies animales mangées par
dans la forêt dégradée de Nkolnguem
HR
1
l
1
1
fNr8
'
'
1
······ ·
+
·+ ·······
1
Nh---- N.,5
'
femelle hors d'activité reproductrice.
- 222-
chez les femelles allaitantes. Or, quel que soit son sexe ou son état
reproducteur, G. alleni ingère chaque jour le même poids moyen
de proies animales (2 g) : l'augmentation du poids du contenu
stomacal des femelles en fin de gestation et allaitantes est donc due
exclusivement a une plus grande consommation de fruits (fig. 9).
Parmi les proies capturées, on rencontre surtout des orthoptè­
res (54 % du poids des proies ingérées) et des gastéropodes :
Veronicella sp. (1) ou Limicolaria sp. (20 % ). La prédominance
des premiers s'explique par la présence d'un important tapis
herbacé sur le sol des jachères, cacaoyères et bords des chemins
de la station.
L'essentiel de la fraction végétale (34 % du contenu stomacal)
est représentée par des fruits. En effet, les gommes ne sont pré­
sentes que dans très peu d'estomacs (12 %) et en très petites quan­
tités (0,7 g en moyenne). Les fruits du palmier à huile (Elaeis
guineensis) et ceux du parasolier (Musanga cecropfoïdes) sont de
loin les plus abondants : ces arbres sont très fréquents dans ce
milieu, et y fructifient toute l'année.
G. alleni a donc ici un régime omnivore à tendance insectivore,
ce qui est en accord avec les conclusions de Hladick (1967). Les
animaux et les fruits
milieu.
C.
-
mangés sont les plus abondants dans le
V ARIA TI ONS NYCTHEMERALES
DU REGIME ALIMENTAIRE
J'ai observé une variation de l'importance relative des diffé­
rentes catégories d'aliments dans les estomacs en fonction de
l'heure (Figure 10) : plutôt frugivore en début de nuit, G. alleni
devient surtout insectivore ensuite.
En expérimentant sur des animaux captifs, j'ai essayé de
préciser la cause de ces variations. Si le Galago d'Allen dispose
de fruits et d'insectes en grand nombre, et facilement accessibles,
il est exclusivement insectivore. Si les proies sont dissimulées
(dans des boîtes entrouvertes) et que leur place exacte est ignorée
du galago (l'emplacement des boîtes garnies change chaque jour
au hasard au sein d'un ensemble homogène de boîtes en nombre
constant (18) ; chaque insecte est privé de ses appendices locomo­
teurs pour réduire ses bruits au maximum), il commence par
manger les fruits dont il connaît l'emplacement depuis plusieurs
jour avant d'explorer sa cage. G. alleni «choisit» donc d'assouvfr
sa faim rapidement au moindre effort : il va droit aux fruits qu'il
sait où trouver plutôt que de rechercher les aliments qu'il préfere,
mais dont il ignore la place exacte. C'est probablement ce qui se
passe également en nature.
(1) Déterminées par le Pr. J.L. Amiet, Faculté des Sciences, Yaoundé.
- 223 --
N.2
4
17
10
10
6
20
21
22
23
0
2
2
POIDS DANS lE
CONTENU STOMACAL
4
(•)
3
19
PUS DANS
2
3
PUS DANS
CDNT. ST .
cm ST.
(g)
(g)
N.1
5
5
3
N .1
4
3
7
5
5
4
_82_
3
_81_
3
9 HR
ÇI R
2
2
19
20
22
19
20
21
22
23
H
Figure
10. - Variations nocturnes du régime alimentaire de 55 Galagos
d' Allen adultes dans la forêt dégradée de Nkolnguem 1. En A, ensemble des adultes ;
en B, les femelles suivant leur état reproducteur (B 1 = en dehors de toute activité
reproductrice ; B 2 = femelles en activité reproductrice). Les aliments animaux
sont figurés en pointillé, les aliments végétaux en hachuré. Le nombre de contenus
stomacaux examinés est mentionné en haut de chaque figure. Les barres verticales
donnent les valeurs extrêmes.
POIDS om LE
CONTfNU STOMACAL
(g)
12
N 14
6
4
12
6
4
3
2
.
h
f.-
.f-,
. I'\
:�r-"
·�
"
"
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DJ
�
FM
I'\
I'\
. I'\
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"
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AS
JJ
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. ·"
2
5
0
3
2
3
3
3
7
3
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2
2
-
"' .
·' .
""
'
,
....
"'
·
.·.·[\
.
·:,'
'
·�
r...
.••
FM
Figure
11.
-
AM
JJ
AS
DJ
ON
"·"
·
:: f'..-
...
DJ
.
·�
:·�.
�
"
FM
Variations saisonnières du régimes alimentaire de
JJ
54 Galagos d'Allen
adultes dans la forêt dégradée de Nkolnguem 1. Les résultats sont groupés 2 mois
par 2 mois. En A, ensemble des adultes ; en B, les femelles suivant leur état
reproducteur.
Mêmes
conventions
que pour
la
figure
précédente.
D. - VARIATIONS SAISONNIERES DU REGIME ALIMENTAIRE
En zone tropicale, il existe un rythme saisonnier des dispo­
nibilités alimentaires, moins marqué en forêt qu'en savane.
La part animale des aliments ingérés ne varie pas significa­
tivement au cours de l'année (Fig. 11-A) ; en revanche, la fraction
végétale diminue en février-mars, ce qui correspond à la fin de
la saison sèche ; les fructifications passent d'ailleurs par un mini­
mum à cette époque. L'augmentation de la part végétale constatée
en avril-mai (fig. 11-B) n'est due qu'à un accroissement du nombre
de femelles « R » pendant cette période de l'année ; rappelons
que celles-ci consomment une plus grande quantité de fruits que
les autres adultes.
E. - VARIATIONS REGIONALES DU REGIME ALIMENTAIRE
J'ai remarqué que l'éventail des aliments acceptés en capti­
vité est, d'une certaine manière, le reflet des disponibilités alimen­
taires du milieu. C'est ainsi qu'en captivité le Galago d'Allen de
Nkolnguem I mange souvent des noix de palme, qu'il consomme
couramment dans son biotope naturel ; or, Sabater Pi (1972) n'a
pas réussi à faire accepter ces noix à des animaux capturés en
forêt ancienne, où cet arbre est très peu fréquent.
Signalons, dans le même ordre d'idée, qu'il est très facile
de piéger G. demidovii à l'aide de fruits de Caloncoba welwitchii
(Flacourtiacée) dans la région de Brazzaville (Vincent, 1969, p. 20) ;
en revanche, ce fruit est très mal accepté par la même espèce dans
la région de Yaoundé où cet arbre est peu fréquent (Vincent, corn.
pers.).
De telles variations dans le choix des aliments en fonction
des disponibilités du milieu ont été constatées chez d'autres pri­
mates : Co/obus badius et Colobus guereza en Afrique de l'est
(Clutton-Brock, 1975), par exemple.
Compte tenu de ces observations, on peut penser que la fré­
quence de certains aliments (insectes ou fruits). et la durée de
fructification des arbres, jouent un rôle important dans l'appren­
tissage du choix de la nourriture ; cela pourrait expliquer que
G. alleni ait un régime plutôt insectivore dans la forêt secondarisée
de Nkolnguem I, et un régime plutôt frugivore dans la forêt pri­
maire du Gabon (Charles-Dominique, 1971).
V. - CONCLUSION
En étudiant le régime alimentaire de G. alleni en forêt pri­
maire gabonaise Charles-Dominique (1971) l'a trouvé essentiel- 226 -
lement frugivore ; dans la forêt secondarisée camerounaise, cette
même espèce a un régime omnivore à tendance insectivore.
L'alimentation de G. alleni paraît donc dépendre en grande partie
des disponibilités du milieu.
Le Galago d'Allen vit dans le sous-bois forestier. Dans la forêt
primaire, la majorité des fruits et des proies animales se trouve
dans les strates supérieures. Dans le sous-bois, l'intensité lumi­
neuse est faible et les fructifications sont moins abondantes, mais
on y trouve cependant les fruits tombés des strates supérieures
et de rares insectes (Paulian, 1947). La pauvreté de ce sous-bois
de forêt primaire peut expliquer en partie la prépondérance des
fruits dans le régime de G. Alleni et l'importance des rythmes
saisonniers des disponibilités alimentaires ; Charles-Dominique
(1971) a constaté un amaigrissement des animaux en fin de saison
sèche, ce qui n'est pas le cas des galagos vivant à Nkolnguem 1
dans un sous-bois riche.
La forêt secondaire jeune n'a pas de strates bien définies, la
lumière arrive abondamment jusqu'au sol, d'où un sous-bois dense
avec prolifération d'arbustes, de lianes et de graminées. Les
insectes y sont très nombreux, surtout dans les plantations. Si
les espèces sont en nombre restreint, leurs populations sont abon­
dantes, en particulier celles des Orthoptères.
Le Galago d' Allen a donc un régime alimentaire très souple
qui lui permet de s'adapter aux disponibilités de milieux très
différents. Hladick (1969) l'a décrit au Gabon (Makokou) comme
« anatomiquement» insectivore, et on peut se demander pourquoi
G. alleni possède une alimentation à tendance frugivore dans cette
même station où la forêt est peu touchée par l'Homme (Charles­
Dominique, 1971). Le Galago d'Allen serait peut-être une « espèce
de lisière» ; il serait à vérifier si sa population, très faible en
grande forêt (14/km2), n'augmente pas dans les clairières provo­
quées par des chutes d'arbres jusqu'à une densité voisine de celle
trouvée à Nkolnguem 1 (40 individu/km2) et si son régime ne
s'y modifie pas.
RESUME
Cette étude a été faite dans une forêt très dégradée des
environs de Yaoundé (Cameroun) où Galago alleni est, avec
Euoticus elegantulus, le prosimien le plus abondant. Le Galago
d'Allen y vit près du sol, occupant des domaines vitaux de 8 200 m2
en moyenne. L'activité alimentaire présente trois maximums : à
20 h 30, 23 h 30 et 3 h 30. G. al/ eni a un régime omnivore à tendance
insectivore : les proies forment 66 % du contenu stomacal. Ce
régime varie avec de nombreux facteurs ; notamment, l'état
reproducteur (les femelles gravides et allaitantes sont plus
-227 -
omnivores que les autres adultes), l'heure de la nuit (frugivore
en début de nuit, G. alleni devient insectivore ensuite), les saisons
et les disponibilités alimentaires du biotope.
SUMMARY
The diet of Galago alleni has been studied in a secondary
forest near Yaoundé, Cameroun. The contents of 75 stomachs
were examined at various times of the night, and at different
seasons.
Contrary to the situation in the virgin rain-forest of N.E.
Gabon, Galago alleni in man-modified environments has a largely
insectivorous diet, animal preys averaging 66 % of the stomach
content (fresh weight). Fruit consumption increases in pregnant
and lactating females. Fruits are mostly eaten at the beginning,
and insects at the end, of the nocturnal activity period.
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