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Actes des journe_es de Rennes - Groupe de Réflexion et de

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“L’intranquillité de la langue et de ses interprètes”
Il y a les langues assassinées, interdites, oubliées. Il y a les langues étrangères. Les
langues refoulées. Les langues qui convoquent des corps. Il y a la langue mortifère
des injonctions budgétaires et sécuritaires. Il y a même des langues de bois.
Innombrables sont les langues humaines, où vient se loger la langue vivante de
notre clinique. Celles avec lesquelles les enfants nous parlent d'eux ; celles que nous
utilisons pour leur parler, parler à leurs parents. La langue, pas si commune, de nos
équipes transdisciplinaires. Les langues avec lesquelles nous risquons tant de
confusions, lorsque nous tentons de témoigner de notre travail auprès de nos
partenaires, de nos gestionnaires, de nos tutelles.
Intranquillité de la langue, dans la langue, dont nul ne peut être quitte.
Depuis les premières articulations qui nous ont désignés comme humain, la
confusion, le malentendu bercent les conflits. Les mêmes malentendus, lapsus,
efforts de traduction ont fait naître une clinique : nous sommes tous des interprètes.
Parler, c'est jeter des ponts, interpréter, c'est flotter sur l'eau, c'est perdre pied. C'est
risquer de reconstruire, accueillir la contingence et sa créativité.
Nul ne peut donc échapper à l'intranquillité de la langue, qui constitue notre seule
demeure.
Ce sont les paradoxes de cette intranquillité qui ont été travaillés et réfléchis durant
les trois jours des journées nationales en région des CMPP à Rennes en juin 2012.
Ces actes présentant les 4 conférences suivis des communications vous proposent
de vous les approprier.
Commission scientifique et d’édition des journées de Rennes 2012
Philippe Alain, directeur administratif et pédagogique, Rennes
Gaëlle Bedhet, assistante sociale, Rennes
Alexis Chirokoff, enseignant, animateur de la commission, Rennes
Marie-Noëlle Delpoux, psychomotricienne, Marmande
Florent Faugère, psychologue, Bordeaux
Frédérique Le Houezec, pédopsychiatre, médecin directeur, Vitré, co animatrice de
la commission
Lysiane Naymark, orthophoniste, Metz
Jean-Pierre Simon, directeur administratif, psychologue, Vitré
Anne Trennec, pédopsychiatre, médecin directeur, Rennes
Sommaire :
Nous avons fait le choix de ne pas respecter le rythme des journées pour l’édition
des actes en présentant en premier les 4 conférences puis les ateliers de
communications
Pour clore ces actes, nous avons choisi d’éditer les textes de nos invités:
Yvon Le Men nous conduit sur les chemins de la sagesse, Benoît Morel avec
“Mezamilémo” qu’il a écrit et créé pour la soirée festive nous jette dans l’encre des
mots pour terminer avec les textes de “Guide à Valeurs Ajoutées” soufflés lors des
journées par la troupe de “Quidam Théâtre”.
Page x à page x:
Introduction aux journées par Anne Trennec, pédopsychiatre, médecin directeur et
Philippe Alain, directeur administratif et pédagogique du CMPP “Gaston Chaissac”
Rennes.
Ouverture et présentation des journées par Frédérique Le Houezec, pédopsychiatre,
médecin directeur du CMPP de Vitré et Alexis Chirokoff, enseignant, animateurs de
la commission scientifique.
Les 4 conférences
Page x à page x:
« L’intranquillité de la langue et des débuts du langage »
par Bernard Golse,
pédopsychiatre, chef de service à l’hôpital Necker, professeur à Paris Descartes
Page x à page x:
“Origine du langage, origine de l’homme”
par Claudine Cohen,
philosophe, paléontologue, professeure à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences
Sociales
Page x à page x:
« Osons le bilinguisme. Traduction et créativité des enfants en clinique
et dans la société »
par Marie-Rose Moro,
psychiatre, chef de service de la Maison des Ados de l’hôpital Cochin, professeure à
Paris Descartes
Page x à page x:
Bernard Lamizet,
professeur émérite de sciences de l'information et de la communication à l'Institut
des Etudes Politiques de Lyon, université Lumière Lyon 2, membre de l'équipe de
recherche "Triangle”
Les 3 carrefours
1er carrefour : «Languedelafamille,languedel’école»
page x à page x:
« L’inquiétante étrangeté de la langue de l’école »
par Carmen Strauss-Raffy, psychopédagogogue, maître de conférence en sciences
de l’éducation, Strasbourg
« Entre bredouillement et bruissement »
par Michel Baby, orthophoniste, Foix
« Comment se raconter métis et dans quelle langue le faire »
par Kei-Sébastien Miyata, pasychologue clinicien, Nevers
2éme carrefour : « La langue défendue »
page x à page x:
« Edouard ou la parole empéchée »
par Monique Sanderre, orthophoniste et Anne Serisé-Dupuis, pédopsychiatre,
Bordeaux
« Lego boy»
par Lucie Pinon, psychologue clinicienne, Pontivy
« Une langue passée sous silence »
par Marie-Annick Grima, docteure en psychologie, thérapeute familiale, La Réunion
3éme carrefour : « Corps et langue »
page x à page x:
« Se faire une langue »
par Jean-Michel Arzur, psychologue clinicien, Vitré
« L’interprétation en langue des signes »
par Xavier Debroize, interprète en LSF (Langue des Signes Française), chef de
service du SSEFIS (Service de Soutien à l’Education Familiale et à l’Intégration
Scolaire), Kerveiza, Rennes
« A litter box : la litière de la langue »
par Gilles Mouillac, psychologue clinicien, Marmande
Les impromptus poétiques:
Yvon Le Men
Benoit Morel
Guide à Valeurs Ajoutées” par le “Quidam Théâtre”
Hommage à Jean Ribalet
Introduction des jounées par Anne Trennec et Philippe Alain
Mesdames et messieurs bonjour,
Mme Anne Trennec, médecin directeur et moi-même, Philippe Alain, directeur
administratif et pédagogique du CMPP Gaston Chaissac, sommes très heureux de
vous souhaiter la bienvenue à Rennes au Triangle, aux journées d’étude de la
fédération des CMPP, journées qui suivent celles de Bastia et Paris.
Pour la petite histoire, des journées des CMPP ont déjà eu lieu en Bretagne en 1992,
organisées par une autre association. Elles avaient pour intitulé ‘du fratricide au
fraternel’ et étaient organisées par le CMPP de Lorient, avec un certain Alexis
Chirokoff, déjà…
Nous souhaitons remercier particulièrement pour leur présence, et dans l’ordre de
leur intervention, après celle de M. Richard Horowitz, président de la fédé CMPP :
M. Lecroc, directeur général des PEP 35, Pupilles de l’Enseignement Public d’Ille-et
Vilaine, et M. Leprete, président de l’association des Œuvres Sociales et
Hospitalières de St Jean de Terre Sainte. Ils interviendront au nom de l’ensemble
des 5 associations gestionnaires des CMPP en Bretagne.
Mme Massot, vice-présidente du Conseil Général, qui représente le Conseil général
d’Ille-et-Vilaine, M. Le Bougeant, maire adjoint, délégué à la santé, représentant la
Ville de Rennes, qui participe financièrement aux journées. par le biais des mallettes
et de la réception offerte ce soir, à 18h, au Triangle.
Sont excusés M. Bessol, inspecteur d’Académie et M. Devries, Inspecteur de
l’Education Nationale chargé de l’adaptation scolaire et de la scolarisation des
élèves en situation de handicap en Ille-et-Vilaine, qui ne peuvent être présents du fait
de leur devoir de réserve. L’Agence Régionale de Santé de Bretagne invitée, n’est
pas représentée ce jour.
Mais, auparavant, un petit mot sur le Triangle, le lieu où sont organisées ces
journées d’étude.
Nous sommes donc au Triangle, qui peut être symbolisé comme un lieu étant à la
fois dedans et dehors : il est dans le quartier car c'est un équipement pour la
population y résidant, lieu de cultures, de rencontres et d’échanges mais aussi
dehors par son ouverture aux habitants de l’ensemble de l’agglomération rennaise.
Cette dualité dedans-dehors nous a fait penser à la situation des CMPP aujourd’hui,
sur laquelle nous nous interrogeons donc en deux mots, à partir de notre pratique, et
à deux voix, celles de la double direction en CMPP, dans un travail d'articulation
entre les contraintes institutionnelles et la clinique.
La clinique Dehors ou Dedans ?
Dehors, car nous pensons tout d’abord à ces enfants et leurs parents en attente de
soins inscrits sur une liste dite d’attente ...
Dedans : il nous parait important de rappeler le caractère généraliste des CMPP,
non sectorisé, où l’enfant ou l’adolescent est accueilli dans sa singularité, où le
travail qui se fera au-dedans ne se verra pas forcément immédiatement au dehors…
Nous recevons les enfants d'ici avec des parents d'ici, mais aussi les enfants d’ici
avec des parents d’ailleurs, ou encore des parents d’ici avec des enfants d’ailleurs...
L’institution dedans ou dehors ?
Dedans : c’est l'espace thérapeutique, confidentiel, à travers lequel nous souhaitons
souligner l’importance pour nous du travail et de l'élaboration d'une équipe
pluridisciplinaire. Dedans, c'est aussi l’institution, qui dans son ensemble est garante
de l'accueil et du soin : les équipes thérapeutiques mais aussi le personnel
administratif et de service ...
Dehors : pour l’équipe, à travers le travail de collaboration avec nos partenaires.
Dehors, pour un jeune, c’est souvent être en dehors de l’école et du temps du travail
scolaire pour être dans le temps d'un rendez-vous au CMPP, dans la temporalité du
travail psychique.
Pour conclure, il nous parait important d’observer que cette dualité dedans-dehors
est certes un mouvement permanent qui peut générer une certaine intranquillité mais
qui nous semble être aussi une richesse de nos établissements.
Ouverture de Frédérique Le Houezec, pédopsychiatre, médecin
directeur du CMPP de Vitré, co animatrice de la commission
scientifique
Bienvenueàtous,aunomdelacommissionscientifique.Lacommissionscientifique,ce
sontdixpersonnestrèsheureusesdevousaccueilliraujourd’hui,aprèsunandetravail
pourcela.
Ausujetdecetravail,ilyauntrèsjolitermequidésignelestrouveursdetrésor,desites
historiquesoupréhistoriques:onlesenditles«inventeurs».Paradoxeetintranquillité
delalangue:parcequ’ilsn’ontrieninventédutout.
Ausiècledernier,AltamiraouLascaux,lesinventeursavaientengénéraljustelachance
de tomber dans un trou en suivant leur chien qui suivait un lapin. Le lapin fuyait le
chien,rentraitdanslepremiertrouvenu;lechien,trèsdésirantdulapin,élargissaitle
trou et tombait dedans. L’être humain, très attaché à son chien, élargissait encore
l’affairejusqu’àtomberàsontour.
Etd’ybattreunbriquet.Debattredescils.Debattredesbras.Etdeseprécipiterchez
l’instituteur ou le curé du village, ceux-là -encore par chance- préhistoriens amateurs,
pourdesraisonsradicalementcontrairesleplussouvent.
Aujourd’hui on cherche les trous, les grottes et les trésors avec des microondes…évidemment,c’estunpeumoinspoétique…
Etbien,unecommissionscientifique«invente»desjournées,c'est-à-direqu’elletombe
dansletroudecequiétaitdéjàlàavant!
Elle tombe dans le trou en associant …assez librement. Elle aussi creuse un peu.
S’angoissedanslenoir.Allumequelquesbriquets.
Et va chercher ceux qui étaient déjà là depuis longtemps: les conférenciers, les
communicants des équipes de CMPP. Elle bat un peu des cils pour les convaincre de
venirparlerdeleursidées,deleurtravail,deleurgrotteàeux.Etquandilsdisentoui,la
commissionscientifique,etbienellebatdesbras…
Toutestparticettefois-cidelaconfusiondeslanguesdeFerenczi.Cetteconfusiondes
langues entre l’enfant et l’adulte. Cette idée que quand un adulte parle à un enfant,
quand un enfant parle à un adulte, ils ne parlent pas la même langue, tout en parlant
danslamêmelangue.
Alorsestvenuecettequestion:commentparleràceluiquineparlepaslamêmelangue
quevous?Etcommentl’entendreaussi.
Confusion clinique évidemment. Nous en sommes témoins; et garants aussi. Garants,
oui.
Confusion politique aussi (après les officiels…): «Vous ne nous dîtes rien. On ne sait
jamaiscequevousfaites».Maiscommentparlerdansunlangagequin’estpaslenôtre
sanstrahircequenousfaisons?
Plusprofondémentpeut-être,commentnepasvoirlàunparadoxe:sil’inconscientest
justementledomainequiconcernecedontlenévrosé«neveutriensavoir»,comment
en faire savoir quelque chose à ceux qui, comme nous tous finalement... .n’en veulent
passavoirgrand-chose.
Confusionscientifiquebiensûr,trèsmêléeàlaprécédente.
Lasciencesedevraitdemesurer,dequantifier,etd’évaluer.
Maisonnemesurenilelangage,niseseffets.
Ilestsommetouteassezlogique,jecrois,dedemanderalorsàdesscientifiquesdenous
aideràrépondre.
Etàtoutseigneur,touthonneur,AlbertEINSTEINbiensûr:
«Cequejesaisetcequejepense,jeledoisàl’homme.Maisquesuis-jeréellementsima
facultédepenserignorelelangage?Sansdoutejesuisunanimalsupérieurmaissansla
parole, la condition humaine se découvre pitoyable. (…) Ma valeur consiste à le
reconnaître.»
EtienneKLEIN:«Lasciencemodernecontientdeséquations,certes,maissansunlogos
pour les enrober, elle n’a ni consistance, ni substance ni épaisseur. Elle a besoin du
langage pour exister. Une équation ne parlant jamais d’elle-même, il faut bien que
quelqu’unlefasseàsaplace.»
RichardFEYNMAN(unhommequiavaitlesensdelaformule,toutautantquecelledes
codes… de coffres-forts): «Je pourrais donner de la science une autre définition: la
scienceestlacroyanceenl’ignorancedesexperts.»
Vousallezdire,hélas,quecesscientifiquesnenouséclairentquepournousembrouiller.
Maisc’estparcequ’ilssontdesnôtres!
Danstoutescesconfusions,alors,essayonslamétaphore.
Jean-ClaudeAMEISEN:«Jecroisquelesmétaphoressontindispensablesquandonveut
évoquer des domaines nouveaux, car pour parler de ce qui est nouveau, il faut faire
référenceàcequiestfamilier,déjàconnu(…)Ilfautsavoirquelelangageneditjamais
laréalité–ilesttoujoursuneconvention,unetraduction,unetranspositiond’unmonde
vers un autre, un voyage. Il faut en tenir compte, le savoir, ne jamais l’oublier. Seul le
silencenetrahitpas:maisilneditrien.»
Aproposdelamétaphore,dansl’argumentaire,nousavonsécrit:«parlerauxparents».
Pourlesaideràavoirunereprésentationdecequeviventleursenfants.Commentleur
parle-t-on…Quelquechosecomme:
«Quandvotreenfantprenddesmorceauxdenourritureenbouche,ouquandilvaàla
selle,ouquandleprogrammedesajournéeestmodifié…c’estcommesi,pourlui,c’était
quelque chose comme… tomber sans fin dans un espace infini; ou tomber en
morceaux…».Noustravaillonstouslamétaphore.Pourtenterd’endirequelquechoseà
ceuxquisontdansundésarroisigrand.
Et ces mots sont, je le crois profondément, plus «vrais» qu’un diagnostic. Diagnostic
dont je rappelle qu’il n’est encore à ce jour qu’un consensus qui varie au rythme des
révisionsduDSM.
Entre ne rien dire, et parler faux, il me semble qu’il n’y a que la métaphore qui nous
tienne,noussoutienne.Iln’yaquelamétaphorequenouspuissionstenir,soutenir,dans
un monde qui voudrait que le langage soit une «information», qui recouvrirait,
colmaterait,«toute»lavérité.
Parce que le langage est une métaphore, une tentative de traduction. Parce que
l’irreprésentableduRéelnedoitpasnouslaissermuets(«seullesilencenetrahitpas»).
A propos de la traduction, Mahmoud DARWICH, un immense poète palestinien, un
immense poète tout court, parle ainsi de son traducteur en français, Elias SANBAR:
«Toute langue possède son système de signes, son style, sa structure propre. Le
traducteur n’est pas un passeur du sens des mots mais l’auteur de leur trame de
relations nouvelles. Et il n’est pas le peintre de la partie éclairée du sens, mais le
guetteurdel’ombreetdecequ’ellesuggère.»
Métaphoriser,traduire…oui,ils’agitbienausside…poétiser.
Jenoussouhaitedonc,ensemble,denepasnousenteniràla«partieéclairée»quinous
seraitfamilière,maisbiende«guetternosombres,etcequ’ellessuggèrent».
Entrelumièreetombre,cetteintranquillesignifiance,enfrançaistoutaumoins,entrele
langageetlalangue.
PaulCelanensavait,ouplutôtenvivaitquelquechose,luiquiaécrit:
«Unarbredresséterevient,unjour,
Ildéchiffrelenombre
Unmot,avectoutesaverdure,
Rentreensoi,setransplante,
Suis-le»
Et pour conclure, Fernando PESSOA, bien sûr: «Ce livre (ces journées?) s’appelle le
livre de l’intranquillité, en raison de l’anxiété et de l’incertitude qui en sont la marque
dominante.»
Bienvenue,donc,àtous,pourcette«anxiété»,cette«incertitude»,notreintranquillité
quotidienne, celle que nous vivons tous et que nous vous invitons aujourd’hui à
partager.
Inventonscesjournées,
métaphorisons,
traduisons,
poétisons.
Nousn’éviteronspaslaconfusion.
En tout cela, il s’agit en effet, encore et toujours, de prendre le risque, d’oser l’acte
d’interpréter.Lesmusiciensmecomprendront.
Puissions-nousrepartirdecesjournées,commetouslesinventeurs,lescils,lesbrasetle
cœurbattant.
Degemermat.
Présentation des jounrées par Alexis Chirokoff, animateur de la
commission scientifique ( extraits)
Bienvenue pour traduire du breton.
Laissons Pessoa figé dans un bronze anonyme assis à une table de bistro au coin
d’une rue tranquille de Lisbonne
Parler de la langue, en fait de ce qui met en mouvement perpétuel le petit d’homme
avant même sa venue au monde dans le creux de langage fait de mots que lui offrent
pères et mères. Cette langue qui mène notre vie, ces langues qui nous ont été
transmises, de celles que l'on a apprises, de celles qu’on a laissées de côté, du côté
de l'exil et de l'oubli, de la nostalgie, du retour, de la souffrance donc.
Il a bien fallu mettre en mesure en deux jours et demi ce parcours dans l’univers de
la langue entre conférences, carrefours de communications cliniques et impromptus
poétiques.
La parole est maintenant donnée aux mots qui, comme l’énonce dans les chants de
la Balandrane René Char, poète des phrases sibyllines nous laissant toujours le soin
de décrypter entre l’implicite et l’explicite de la langue.
« Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux. Un moment
nous serons l’équipage de cette flotte composée d’unités rétives, et le temps d’un
grain, son amiral. Puis le large la reprendra, nous laissant à nos torrents limoneux et
à nos barbelés givrés. »
Les conférences :
Conférence de Bernard Golse
L’intranquillité de la langue : superbe thème effectivement, comme cela a déjà été
signalé.
L'intranquillité, ce n'est pas le contraire de la tranquillité, et c'est ce que j'avais déjà
envie de dire en guise d’introduction.
Le contraire de la tranquillité, ce serait par exemple l'inquiétude, mais l'intranquillité
c'est autre chose : il me semble que l'intranquillité est un peu à la tranquillité ce que
la grâce – et non pas la légèreté - est à la pesanteur, comme aurait dit Simone Weil,
la philosophe, c’est-à-dire l'autre…
Il me semble qu'entre la tranquillité et l'intranquillité, il n’y a pas un rapport
simplement inverse, mais que ceci renvoie plutôt à ce que W.R. Bion veut dire quand
il oppose les liens K et les liens -K, ces derniers n’étant pas le contraire des liens K,
mais plutôt de l’ordre d’un processus qui annule et qui déconstruit.
Je crois qu'il avait été question aussi que Jean-Claude Ameisen soit présent à ce
congrès.
Je regrette un peu son absence, car on aurait pu sans doute organiser un dialogue
sur le langage .
C'est une personne véritablement formidable et, au sein de l'APF (Association
Psychanalytique de France), nous avons un séminaire avec Didier Houzel autour de
l'épistémologie de la psychanalyse de l'enfant dans lequel il a accepté d’intervenir, ce
dont je me réjouis.
Ici, ce sera donc peut-être pour une autre fois….
Ce que j'avais envie de dire aussi en introduction, c'est que je me sens une
motivation, un intérêt, un enthousiasme et une passion extrêmement importante pour
le langage chez le bébé. Inlassablement, je me demande d'où cela vient.
Il est vrai que si j'ai un intérêt pour le langage qui m'a fait faire ce qu'il faut pour
devenir psychanalyste, j'ai aussi un intérêt pour la musique.
De ce fait, j'ai longtemps hésité à être médecin ou chef d'orchestre, et donc avec le
bébé, je retrouve quelque chose à la fois du langage et de la musique du langage qui
me motive vraiment au plus haut point.
Bien entendu je reçois aussi des enfants et des adolescents, mais à titre personnel je
me sens très engagé sur la question de l'instauration de l'appareil psychique, de la
signification, de la sémiotisation, de la symbolisation, de la sémantisation et de tout
ce qui fait le monde des signes, des symboles et du langage.
Alors je vais bien entendu laisser, comme convenu, toute la question de la
phylogenèse du langage à Claudine Cohen.
J'avais simplement envie de rappeler que pour la première société suisse de
linguistique (qui avait été fondée dans le mouvement saussurien), le premier article
de son règlement était : « ici, il ne sera pas question de l'origine du langage »,
comme condition fondamentale pour pouvoir penser les mécanismes et les
processus du langage actuel, celui qui fonctionne sous nos yeux, dans notre bouche.
En effet, il y a probablement un rapport d'antinomie qui fait qu’on ne peut pas penser
à la fois le fonctionnement du langage actuel et l'origine du langage, car il s’agit de
deux champs épistémologiques différents.
Je suis sans doute un peu envahi par la question de l'autisme cette année, mais c'est
un fait que pour comprendre les fonctionnements autistiques, de la même manière il
faut essayer de suspendre un petit peu la question de l'origine de l'autisme, et plutôt
se pencher sur les mécanismes en cours.
Je laisse donc de côté cette question de l'origine phylogénétique du langage, et
j'essaierai aujourd’hui de souligner quelques aspects de l'ontogenèse du langage, de
l'avènement du langage chez le bébé en abordant ainsi, chemin faisant, quelques
problématiques concernant l'intranquillité.
Pour clore cette introduction, un tout petit souvenir personnel : la personne qui m'a
vraiment élevé, et qui n'était pas ma mère d'ailleurs, de temps en temps quand je lui
disais quelque chose et qu'elle avait le sentiment que c'était faux ou mensonger, me
répondait : « je suis tranquille, je suis tranquille … ».
J'espère que mes propos sur l'intranquillité ne vous laisseront pas entièrement
tranquilles et que vous n'allez pas les considérer comme faux ou mensongers, mais
qu'ils réussiront au contraire à vous dire quelque chose de ce que je crois vraiment à
propos du langage et de son intranquillité.
Je vais donc dire d’abord quelques mots sur la fonction réflexive, puis quelques mots
sur les deux grands modes de communication et ensuite, sans exhaustivité, j'ai
relevé quelques problématiques sources d'intranquillité qui existent, me semble-il, au
sein de la mise en place des processus du langage.
Intranquillité, réflexivité et fonction méta.
Le langage, comme la pensée, comporte une dimension méta, intrinsèquement : on
pense à la pensée par la pensée et on parle du langage par le langage, ce qui
renvoie à une dimension méta fondamentale, à la fois magnifique et probablement
un peu enrageante, source d'intranquillité car on ne peut jamais parler du langage
qu'à partir du dedans du langage.
C'est là une problématique appartenant à la logique que L. Wittgengstein a beaucoup
explorée en montrant que c'est à la fois une grandeur et une limite du langage : on
ne peut parler du langage qu'à partir du dedans du langage, il n' y a pas d'extériorité
possible de la langue par rapport à elle-même, peut-être pas d'extériorité possible
non plus de la langue par rapport au sujet, et ce d'autant plus que le sujet se fonde
précisément, en tant que tel, par son accès au langage.
Alors comment étudier le langage par la pensée et par le langage ?
Autrement dit, est-ce qu'on peut vraiment approcher quelque chose du langage alors
que ce langage est justement ce sans quoi on ne pourrait pas être un être pensant et
parlant ?
Il y a peut être là une aporie fondamentale qui ne peut pas nous laisser entièrement
tranquilles, et que je voulais mettre en arrière-plan de tout ce que je vais dire ensuite.
Les deux grands types de communication (analogique et digitale)
* La communication digitale est la communication langagière à proprement parler,
c'est-à-dire celle qui nous permet d'organiser nos phrases, la chaîne parlée,
l'organisation des mots, la syntaxe.
Elle est surtout supportée par notre hémisphère cérébral majeur, soit le gauche chez
le droitier.
C'est une communication qui est segmentable : si on est grammairien on va
segmenter la phrase en mots, si on est phonéticien on va la découper en phonèmes,
si on est linguiste on va la découper en phonèmes et monèmes, enfin peu importe…,
il y a différents découpages possibles, mais en tout cas, la communication digitale
est par essence segmentable et on l'appelle digitale car la segmentation donne lieu à
de petits « digits », de petits paquets d'information, segmentables et enchaînés.
Cette communication digitale, linguistique à proprement parler, véhicule notre
communication, nos messages et principalement nos pensées secondarisées.
*Mais on décrit aussi la communication analogique, qui s'oppose point par point à la
précédente.
Elle serait plutôt supportée par l'hémisphère mineur, le droit chez les droitiers, et elle
n'est pas segmentable.
Elle renvoie à des phénomènes corporels ou comportementaux qui sont un peu en
tout ou rien : les mimiques, le sourire, le regard, (on ne peut pas segmenter un
sourire) .
Elle est dite analogique car la structure du comportement qui sous-tend cette
communication analogique, pour être authentique, doit avoir une structure
probablement comparable à l'affect qui est communiqué.
Cette communication analogique véhicule beaucoup plus des émotions et des affects
que des pensées secondarisées au sens classique du terme.
Cette communication analogique précède, et de loin, la communication digitale : elle
en est un précurseur, mais pas au sens « de A donne B et s'efface quand B est en
place », car si c'est un précurseur qui prépare et conditionne la possibilité de la
communication digitale, une fois le langage installé, cette communication analogique
continue tout au long de la vie à doubler notre langage verbal comme une ombre
portée.
On communique en permanence, à la fois par les mots et par notre corps, notre
gestuelle, nos mimiques….
C'est plutôt un mode de communication qui prépare et qui va accompagner en
doublure le langage toute au long de notre vie.
W.R. Bion, qui avait un très grand sens de l'humour, disait que la communication
langagière est beaucoup plus récente dans l'évolution des espèces que la
communication analogique (j'avais dit que je ne parlerais pas de phylogenèse, mais
quand même…), et qu'il fallait donc accorder toute notre confiance à la
communication analogique, parce que le langage est moins sophistiqué, finalement,
que cette communication préverbale.
Il y a un poète brésilien, Mario Quintana, qui a dit quelque chose de très joli à ce
sujet : « Qui ne comprend pas un sourire, ne comprendra pas non plus une longue
explication ».
Il est certain que la communication analogique est à l’origine des échanges et que le
langage verbal se surajoute depuis quelques millions d'années seulement à cette
communication beaucoup plus ancienne.
Ce qui fait la force du langage, c'est que le langage rassemble en lui-même à la fois
du digital et de l'analogique.
Le langage, c'est bien sûr la chaîne parlée, mais c'est aussi toute la musique du
langage, la prosodie, c'est à dire l'énonciation, le rythme, l'intensité, le timbre, les
silences, les ruptures, les scansions, les césures…
La musique du langage est extrêmement importante et la force du langage, c'est
justement de conjoindre en lui du digital et de l'analogique.
L'énoncé est du côté du digital, l'énonciation est du côté de l'analogique, mais il y a
du non-verbal dans le verbal, si j’ose m’exprimer ainsi, soit cette musique du langage
qui est essentielle pour permettre au bébé d’entrer dans le langage.
L'impression qui est celle des équipes qui travaillent sur le langage chez les toutpetits, est en effet que le bébé entre peut-être d’abord dans le langage par la partie
musicale du langage que par sa partie symbolique.
Bien entendu, l'apprentissage symbolique va se faire rapidement, mais ce qui
intéresse beaucoup le bébé au début, c'est la musique du langage de l'autre, et il
importe aussi que l'autre, celui qui s'occupe du bébé, soit intéressé par les premières
productions vocales de l'enfant qui sont évidemment de l’ordre de la musique
analogique, sans langage digital encore.
Cela veut dire que des adultes trop engagés dans leur psychopathologie, trop
lointains, trop absents, trop pas-là, ne donnent pas au bébé le sentiment que ses
premières productions vocales sont intéressantes.
A l'inverse, il faut que le bébé soit entouré de personnes dont le langage, au moins à
certains moments, soit suffisamment intéressant, musical, pas trop morne, pas trop
creux, pour que l'outil langage puisse lui paraître important.
Il y a donc là une question d’intranquillité réciproque, parce que le bébé peut très vite
se dire : « Est-ce que l'autre s'intéresse vraiment à mes premières productions
vocales? », tandis que l'intranquillité de l’adulte l’amène à se demander : « Est-ce
que mon langage intéresse suffisamment le bébé? ».
C'est toute la discussion sur la place du « mamanais », du « motherese » ou du
« baby-talk » qui prend place dans cette question de l'attention réciproque.
L'attention réciproque est en effet véritablement fondatrice.
Pour illustrer ce point, je voudrais évoquer ici un film tourné il y a quelques années,
un film de Giuliano Montaldo qui s'appelait « les lunettes d'or », un film dans lequel
jouait Philippe Noiret jouait.
Il y a une scène qui, à mon sens, fonctionne comme une très belle évocation de
l'enfance, soit de l'entre-deux de la croissance et de la maturation psychiques.
La scène se passe, en effet, dans toute une série d'entre-deux : dans l’entre-deuxguerres en Italie pendant la montée du fascisme, le soir ( il ne fait plus tout à fait jour,
mais il ne fait pas encore tout à fait nuit), dans un hôtel qui a dû être un palace et qui
n'est pas encore une masure (mais qui est déjà bien dégradé), entre Philippe Noiret
et une grande dame italienne, une aristocrate qui n'est pas encore tout à fait roturière
(mais qui commence à être déchue tout de même), avec ainsi toute une série
d'emboitements successifs.
La scène en question, donc, se passe le soir dans le hall de cet ex-palace, future
masure.
Philippe Noiret et cette actrice sont au bar en train de prendre un verre, et ils se
trouvent également au début d'une histoire sentimentale (ce n'est pas encore une
passion mais ce n'est plus tout à fait l'indifférence).
Ils sont en train de boire un verre, et soudain, la grande dame italienne se tourne
vers Philippe Noiret et lui dit : « Dites-moi quelque chose qui fait que je pourrais vous
suivre jusqu'au bout du monde ! ».
Philippe Noiret trouve la question difficile probablement, tous les hommes la
trouveraient difficile, mais finalement, il se tourne vers la grande dame italienne et il
lui fait cette réponse géniale : « Je vous écoute ».
Quelqu'un qui nous écoute vraiment, alors peut-être peut-on le suivre jusqu'au bout
du monde, quand il nous apporte cette attention fondamentale et fondatrice.
Je crois que les bébés ont besoin de cette attention des adultes sur leurs premières
productions vocales, et il est probable aussi que le bébé apporte aussi assez vite son
attention au langage de l'adulte.
Quelques problématiques sources d’intranquillité dans la langue
J'en viens maintenant à quelques problématiques en jeu dans le développement
précoce qui me paraissent sources d'une possible intranquillité de la langue.
Il n'y a pas de hiérarchie, pas d'ordre, et cette liste n'est en rien exhaustive, ce sont
seulement quelques points qui m'ont paru intéressants.
!
Je vais démarrer tôt puisqu’avant le bébé, il y a le fœtus.
La médecine fœtale a fait beaucoup de progrès au cours des dernières années.
On sait ainsi que le fœtus va mettre en place ses différentes sensorialités pendant
les 9 mois de la grossesse, dans un ordre bien particulier : les sensorialités
proximales d'abord, soit le toucher et l'olfaction, tout ce qui concerne le goût ensuite
(au niveau de la bouche et de la langue, et enfin dans la deuxième partie de la
grossesse, les sensorialités distales, soit l'audition et la vue, qui peuvent s'exercer à
distance de l'objet, tandis que pour toucher, goûter ou sentir, il faut être plus proche
de l'objet.
La bouche se trouve ainsi en position développementale centrale chez le fœtus,
comme elle sera ensuite en position sensorielle centrale, R. Spitz nous l'a bien dit,
après la naissance.
Quand on pense au fœtus dans l'utérus, n’étant pas nous-mêmes le fœtus, on peut
alors faire une classification que le fœtus ne peut pas faire, mais qui de l'extérieur
comporte sa part de vérité, soit celle de penser que les divers sons qui arrivent
jusqu'au fœtus sont des sons d'origine différente : il y a des sons du dehors, qui
proviennent de l'extérieur du corps de la mère, et des sons du dedans qui
proviennent du dedans du corps de la mère.
Dans mon idéologie personnelle je ne crois pas que le fœtus soit capable de faire
cette différence, mais nous, nous pouvons peut-être la faire pour lui.
Parmi les sons qui viennent du dedans du corps de la mère, il y a des sons plus ou
moins réguliers ou rythmiques, les bruits du cœur, les bruits des gros vaisseaux, la
respiration, qui est plus ou moins régulière même si elle n’est pas rythmique au sens
strict, et il y a des sons irréguliers en provenance du dedans du corps de la mère,
notamment les sons de son système digestif.
Par ailleurs, il y a les sons du dehors, soit tous les sons issus de l'environnement,
c'est-à-dire les voix des uns et des autres, les bruits des objets inanimés, avec des
bruits réguliers, des bruits irréguliers ... la liste étant bien sûr extrêmement vaste.
La différence, c'est que les sons qui viennent du dedans, arrivent jusqu'au fœtus en
traversant directement les tissus du corps maternel et la paroi utérine, et ils mettent
en vibration le liquide amniotique ce qui revient à dire que le fœtus entend d'abord
par la peau1, tandis que les sons du dehors ont, en outre, à traverser la paroi
cutanée avant de se retrouver, si je puis dire, au sein du corps maternel avec,
ensuite, le même trajet jusqu’au liquide amniotique que les sons du dedans.
Cette première « audition cutanée » du fœtus renvoie à la mise en place séquentielle
des différentes sensorialités fœtales évoquée précédemment (tact, olfaction, goût,
audition, puis vision en dernier) : en début de grossesse, le tact est rapidement
fonctionnel et permet cette « audition cutanée », alors qu’en fin de grossesse, le
fœtus pourra entendre par les oreilles, et sans doute continuer à entendre par la
peau.
Quoi qu’il en soit, l’audition commence en quelque sorte par la peau, et cette audition
cutanée laisse clairement des traces dans notre langage.
On sait en effet que les métaphores s'enracinent probablement dans des
phénomènes sensoriels précoces, et lorsqu’on dit que quelqu'un a une voix très
caressante, une voix touchante, une voix qui nous hérisse, une voix horripilante, est
1
Il en va en effet pour lui comme pour les dauphins dont on a longtemps cherché les
oreilles. En fait, les dauphins ont surtout une grande peau. On sait que les humains
aiment beaucoup les dauphins, avec lesquels ils se sentent une certaine connivence,
dans la mesure où ceux-ci leur rappellent peut-être certains processus prénataux...
ce qu'il n'y a pas là des liens résiduels avec cette audition cutanée prénatale
primordiale?
Dès lors, il peut y avoir, là, la source d’une certaine intranquillité susceptible de durer
toute la vie, puisque la voix hérissante du voisin nous gène parfois pour vraiment
percevoir ce qu'il veut nous dire !
Pour en revenir au fœtus, parmi tous ces stimulus évoqués, il y en a un et un seul qui
est à la fois un son du dedans et un son du dehors, c'est la voix de la mère.
Parce que quand la mère parle, il y a une partie de sa voix qui va directement au
fœtus en traversant les tissus du corps maternel, et il y a une partie de la voix de la
mère qui s'ex-prime, qui va au dehors et qui revient vers le fœtus à partir du dehors
en traversant les différentes composantes dont j'ai parlé.
L’idée fort intéressante de Suzanne Maiello, psychanalyste italienne contemporaine,
à partir de son travail avec les enfants autistes, est de faire l’hypothèse que pour
qu'un jour le bébé, après la naissance, puisse véritablement travailler la question de
la présence et de l'absence (qui se trouvent évidemment au cœur même des
processus de symbolisation), peut-être faut-il qu'in utero, le fœtus ait d’abord
« travaillé » quelque chose à propos de ce stimulus qu'est la voix maternelle, qui est
un stimulus sonore, premier objet sonore, stimulus pas-comme-les-autres, seul
stimulus sonore qui soit à la fois un son du dedans et un son du dehors, et qui est
aussi un son imprévisible sur lequel le fœtus a relativement probablement peu de
prise : de temps en temps la mère parle, de temps en temps elle ne parle pas, et ce
n'est pas le fœtus qui peut avoir le ressenti de maîtriser cela.
L'idée de Suzanne Maiello est donc que le fœtus va travailler quelque chose de cette
imprévisibilité de la voix maternelle, de ce stimulus sonore pas-comme-les-autres
pour pouvoir, lorsqu'il sera sorti du corps de la mère, travailler plus explicitement et
plus directement cette question de la présence et de l'absence maternelle.
Il y aurait donc d’emblée une intranquillité du fœtus par rapport à cette imprévisibilité
de la voix maternelle.
!
La deuxième problématique que je souhaitais aborder, se situe après la
naissance, à propos du langage et du deuil à faire, inévitablement, de l'objet primaire
pour pouvoir entrer dans la question des symbolisations.
Nicolas Abraham et Maria Torok, il y a longtemps, dans « L’écorce et le noyau »
avaient eu cette très belle phrase : « Il faut que la bouche se vide de sein avant de
pouvoir se remplir de mots », ce qui est une façon de dire, en termes de zone
corporelle partielle, qu'il faut perdre l'objet pour pouvoir ensuite le retrouver dans la
symbolisation, qu’il importe que la bouche se vide de lait avant de pouvoir se remplir
de mots.
Aujourd'hui on exprime cela un peu différemment, en tout cas pour les équipes qui
travaillent sur les tout débuts de la vie psychique de l'enfant.
On pense à ces questions plutôt en termes d'intersubjectivité, qui renvoie surtout au
registre de l'interpersonnel.
C'est la subjectivation qui renverrait davantage à l'intrapsychique, et les travaux sur
la psychologie du développement précoce nous aident à penser ces questions.
Il y a différents modèles d'accès à l'intersubjectivité.
L'intersubjectivité, c'est ce qui va permettre à l'enfant de ressentir, de vivre très
profondément, d'intégrer émotionnellement - il le sent avant de le savoir - que lui et
l'autre cela fait deux, qu'entre lui et l'autre il y a un écart intersubjectif.
Sans cet écart intersubjectif, il n'y a pas de langage possible, évidemment, puisqu'on
ne peut ni penser à l'autre, ni parler à l'autre, tant que l'autre n'est pas perçu par
nous comme un autre.
Il y a donc un nécessaire travail de différenciation extra-psychique afin de pouvoir
accéder à l'intersubjectivité.
Il me semble qu'il y a là aussi une source d'intranquillité possible et pour l'expliquer je
vais prendre une métaphore (puisque Frédérique Le Houezec nous a dit que les
métaphores étaient essentielles), celle de l'araignée au plafond.
Cette petite histoire m'a d’ailleurs fait mieux comprendre l’expression « avoir une
araignée au plafond », à propos de la folie.
Quand une araignée est au plafond et qu'elle veut aller par terre, elle ne se jette pas
par terre, elle tisse des fils, elle descend et lorsqu'elle arrive sur le plancher, bien sûr
elle est séparée du plafond qu'elle vient de quitter, mais elle reste reliée au plafond
par les fils qu'elle a elle-même secrétés, et le long desquels elle peut même
remonter, éventuellement, si elle le veut.
Autrefois, je disais si elle en a besoin ou envie, mais je ne sais pas trop faire la
différence entre les besoins et les envies des araignées ... donc je dis : « si cela lui
est nécessaire ».
Il en va un peu de même quant à l'accès à l'intersubjectivité pour le bébé : quel que
soit le modèle auquel on se réfère (intersubjectivité primaire, secondaire ou autre), il
faut que le bébé et l'adulte qui en prend soin, il faut que chacun d’entre eux creuse
un écart intersubjectif, qui va permettre de sentir que soi et l'autre, cela fait deux.
Mais en même temps qu'ils creusent cet écart, il faut absolument qu'ils tissent des
liens préverbaux, soit les fils de l'araignée, pour ne pas se retrouver tout seuls de
l'autre côté de l’écart intersubjectif.
Quand on travaille avec des enfants autistes, on voit bien la différence, à ce propos,
entre différents types d’autisme.
Il y a ceux qui n'ont même pas creusé cet écart intersubjectif, soit les enfants atteints
d’autisme de Kanner pur et dur, pour lesquels l'autre, l'objet est littéralement sans
objet2.
Ces enfants autistes qui n'ont même pas creusé l'écart intersubjectif suscitent en
nous un contre-transfert extrêmement douloureux et violent, car en face d’eux on se
sent complètement dénié dans notre existence, ce qui est un affront narcissique
2
Les autistes de Kanner purs et durs, ne se sentent même pas tout seuls, ils sont
comme les bébés au début de leur vie, ils se sentent tout à eux seuls, ce qui n'est
pas du tout pareil, car se sentir seul, c'est déjà penser qu'un objet qui n'est pas là
nous manque.
majeur pour l'adulte, parent ou professionnel, qui vit avec ces enfants-là, et je crois
que cela explique peut-être une partie de l'intensité des polémiques actuelles.
Mais il y a d’autres enfants autistes, les mêmes après un certain temps d'évolution,
ou d'autres, qui ont bel et bien creusé l'écart intersubjectif mais qui n'ont tissé aucun
lien avec l’objet dont ils se sont différenciés, et ceux-ci, d'un certain point de vue, se
retrouvent tout seuls de l'autre côté de la rive de l'écart intersubjectif.
Ils nous font vivre cette fois-ci un contre-transfert également douloureux mais
différent, car c'est un contre- transfert paradoxal : à la fois ils sont en retrait, mais
quelque part ils nous appellent, ils nous donnent envie d'aller les chercher là où ils
sont, et probablement cela rejoint la série carentielle ou dépressive avec laquelle la
série autistique a, on le sait, des liens fort étroits.
Je prends cette métaphore de l'araignée car je crois vraiment que l'accès à
l'intersubjectivité implique ce double travail, du bébé et des adultes, qui consiste
simultanément à creuser l'écart intersubjectif et à tisser des liens primaires.
Parmi ces liens primordiaux, il y a tout ce que la psychiatrie du bébé, la psychologie
et la psychopathologie du développement précoce nous ont appris depuis trente
ans : l'attachement qui est un moyen de communication mère/bébé préverbal très
sommaire mais quand même, l'accordage affectif de D.N. Stern, les imitations,
l'empathie, et dans notre domaine psychanalytique les identifications projectives
normales (pas celles dont parle Mélanie Klein, mais celles développées ensuite par
W.R. Bion avec le concept d’identifications projectives normales).
Aujourd'hui, il faudrait encore citer, dans le champ des neurosciences, tout le travail
des neurones miroirs qui donnent une base, un corrélat cérébral à cette question de
l'empathie.
Et si l'on veut remonter plus loin dans l'histoire, il y a également tout ce que H.
Wallon puis J. de Ajuriaguerra avaient dit à propos du dialogue tonico-émotionnel qui
est une façon d'être ensemble en deçà des mots : la mère a les mots, le bébé ne les
a pas encore, et pourtant en creusant l'écart intersubjectif, ce dialogue tonique offre
un moyen d'être ensemble malgré tout.
On sent donc désormais que l'origine des troubles du langage est, de ce fait, à
chercher avant les mots, dans tout ce qui n'a pas bien fonctionné au niveau de ces
fils préverbaux de l'araignée ; fils préverbaux absolument indispensables pour que le
langage puisse, un jour, apparaitre.
Quand le langage apparaît, il y a alors une intranquillité parce que le langage a
toujours une fonction paradoxale.
Il existe en effet un dilemme du langage qui le rend à la fois tragique et fascinant,
dilemme qui fait que le fait même de parler a valeur de constat d'écart intersubjectif.
Tant qu'il n'y a pas d'écart intersubjectif, il n'y a pas de langage, ce qui est un
truisme.
Chaque fois que l'on parle, même si c'est pour se dire des choses très positives, cela
vaut comme un constat d'écart intersubjectif, ce que J.-B. Pontalis avait très bien
noté dans son livre intitulé : « L'amour des commencements » et dans lequel il nous
dit que si le langage nous touche toute la vie à ce point, c'est parce que le langage
ne parle que de séparation. Il est la séparation même, puisque parler, cela veut dire
que l'autre et moi ne sont pas, ou plus, confondus.
Il y a des gens qui pensent que les plus belles histoires d'amour sont muettes ...
En réalité, ce sont les plus belles histoires d'amour fusionnelles qui sont muettes, car
les plus belles histoires d'amour sont sans doute celles où l’on peut se dire « je
t'aime », mais pour se dire « je t'aime », il faut de temps en temps qu’existent des
moments de défusion.
Ce dilemme du langage qui signale et qui masque tout à la fois l’existence d’un écart
intersubjectif, me rappelle, du point de vue psychanalytique, ce que disait G.
Rosolato à propos de « l'objet de perspective ».
Selon lui, les objets de perspective sont, par rapport à la castration (féminine), des
objets qui signalent la castration mais qui la masquent en même temps.
De la même manière, on pourrait dire que le langage, c'est quelque chose qui
signale l’écart subjectif et qui veut pourtant le masquer, le dépasser, passer en pont
par-dessus cet écart intersubjectif, avec une très grosse inquiétude du bébé dans
cette zone intermédiaire où se tissent les fils préverbaux de l'araignée et où se
déploie la « weness » des auteurs anglo-saxons.
Dans ce travail développemental, il y a un risque de violence ou peut-être même, il y
a une violence incompressible parce que se détacher, c'est prendre des risques,
inéluctablement.
J'ai parlé de J.-B.Pontalis, mais on pourrait aussi évoquer le livre de Julia Kristeva
intitulé « Soleil noir », où elle dit que le langage s'enracine dans une double négation
fondamentale et fondatrice : « Je l'ai perdu (l'objet primaire), non je ne l'ai pas perdu
puisque je peux le (la) récupérer dans le langage ».
La créativité langagière s'enracine dans la perte, ce qui est d'ailleurs une thématique
assez familière aux psychanalystes, mais non pas aux cognitivistes pour lesquels le
développement est conçu comme une accumulation de performances successives,
sans perte.
Un dernier mot à propos de cet accès à l'intersubjectivité qui concerne tout le monde,
tous les bébés et tous les adultes.
On m'a raconté un jeu esquimau qui est assez intéressant.
Quand on parle, on parle sur du son qu'on expire de nos poumons et on travaille le
son au niveau de la bouche, de la langue, des joues, des lèvres des dents...
Dans quelques langues africaines, il y a un travail du langage sur du son inspiré mais
cela est très rare, et le plus généralement, c'est surtout du son expiré.
Il y a un jeu esquimau, donc, qui consiste entre l'adulte et le bébé à se mettre tout
proches l'un de l'autre, bouche à bouche mais sans se toucher, et chacun va
travailler sur le son que l'autre lui expire dans la bouche, en alternance, en
produisant un son très particulier, qui ressemble un peu au son des guimbardes de la
musique médiévale.
Chacun va essayer de travailler l'air de l'autre, comme pour nier la séparation de cet
accès à l'intersubjectivité que je viens d'évoquer.
!
Une troisième problématique que je voulais évoquer concerne le passage de la
communication analogique à la communication digitale, ce qui est un problème
développemental en soi.
Je disais tout à l'heure que la communication analogique prépare et conditionne la
communication digitale qu’ensuite elle accompagnera comme une ombre portée,
mais chaque fois qu'on traduit de l'analogique en digital, il y a perte.
Chaque fois qu'il y a traduction, il y a trahison.
Mettre une image en mots, c'est perdre quelque chose, car « le mot est le meurtre de
la chose » (ce n'est pas moi qui ait inventé cette formule !).
Dans ces conditions, il y a donc une source d'intranquillité aussi, à propos de ce qui
ne sera pas traduit.
La question de l'amnésie infantile peut se comprendre à la lumière de cette
traduction obligée de la communication analogique en communication digitale, parce
que tout ce qui s'était inscrit en images ne va pas pouvoir se traduire entièrement en
mots.
La traduction en mots est toujours imparfaite, et s’il y a sans doute là l’une des
racines possibles de l'amnésie infantile, il y a aussi une intranquillité par rapport à
l'histoire première puisque les matériaux psychiques couverts par cette amnésie
infantile de sont pas tous, tant s’en faut, récupérables.
!
Une autre problématique, avant d'en venir à W.R. Bion.
Je voudrais signaler qu'à partir du moment où dans le langage même, il y a du verbal
et du non verbal, de l'analogique et du digital, du langage et de la musique du
langage, de la prosodie, à partir du moment, donc, où il y a ces deux composantes, il
y a toujours un risque : soit il y a convergence, soit il y a divergence parce qu'on sait
aujourd'hui que la musique du langage n'est pas simplement une petite tonalité
affective qui enrobe et agrémente le message.
L'énonciation elle-même a sa fonction de représentance.
Quand on chantonne, même s'il n'y a plus les mots, il y a la musique du langage qui
veut encore dire quelque chose.
Alors, parfois il y a une synergie, une convergence entre ce qui est véhiculé par la
chaîne digitale et ce qui est véhiculé par la musique du langage, mais parfois il n'y a
pas convergence avec des risques de double lien, ceux-ci n'étant d’ailleurs pas
toujours délétères (il y a des doubles liens qui sont des jeux et qui peuvent être
structurants pour le bébé).
Quand la mère dit à son bébé, avec une communication analogique débordante de
tendresse : « Je te déteste », mais qu'elle le dit avec une forme d'amour dans
l'énonciation, ceci n'est pas déstructurant pour un bébé.
« Tu es un monstre » peut être dit avec une tendresse qui fait qu'il y a double lien,
mais ce n'est pas du tout un double lien déstructurant.
Ce qui est déstructurant dans un double lien dépend probablement, en grande partie,
de la fragilité narcissique du bébé dont on parle et auquel on parle.
!
J'en viens maintenant à deux remarques à partir de l'œuvre de W.R. Bion,
remarques qui me sont venues à l'esprit pour évoquer la question de l'intranquillité.
W.R. Bion ne s'est pas beaucoup occupé de bébés, mais enfin il y a des gens qui ne
se sont pas occupé de bébés et qui apportent pourtant beaucoup à ceux qui
s'occupent de bébés.
Tel est le cas de Jean Laplanche disparu récemment, qui nous a apporté beaucoup
au sujet des bébés, notamment à travers sa théorie de la séduction.
Il disait d’ailleurs assez volontiers que s'il avait eu une deuxième vie, il se serait
occupé de bébés, ce qu'à mon avis Green n'aurait jamais dit, même si lui aussi, tout
en ne s'occupant pas de bébés, a beaucoup donné à penser à ceux qui travaillent
avec les bébés.
* Dans l’œuvre de W.R. Bion, on trouve des choses intéressantes par rapport à la
question de l'intranquillité.
D’abord il y a l'idée qu'une des premières fonctions des tout premiers mots, serait
une fonction anti-dispersatoire des premières conjonctions constantes.
Je m’explique : le bébé, dans son environnement, a la capacité de repérer des
phénomènes
qui
apparaissent
toujours
ensemble.
Je prendrai un exemple dont W.R. Bion se sert lui-même.
Si dans la famille de l'enfant il y a un chien, l'enfant ne va pas pouvoir forcément
penser « chien » dans sa globalité tout de suite, mais il va remarquer
qu'apparaissent toujours ensemble l'aboiement, le doux de la fourrure, et les oreilles
pointues, par exemple.
Dans son environnement, ces trois choses vont toujours de pair, elles apparaissent
toujours ensemble, ce sont des conjonctions constantes qui intéressent l'enfant.
L’enfant a alors peur de les perdre en quelque sorte, il a envie que ces différents
éléments restent liés dans sa réalité externe comme dans sa réalité interne.
Les premiers mots sont alors des mots qui font « coque », comme pour garder
ensemble les différentes composantes des conjonctions constantes et quand le bébé
dit « chien », ce mot garde reliés les oreilles pointues, l'aboiement et la fourrure, tant
et si bien que l’enfant peut les garder ensemble dans sa tête à travers ce mot coque,
qui en est finalement le signifiant.
Les adolescents jouent parfois à une sorte de jeu inverse : j'ai entendu des
adolescents raconter qu’avant de s'endormir (ce sont des équivalents masturbatoires
assez évidents), ils jouent à répéter un mot jusqu'à ce qu'il se vide de son signifié,
pour n’en garder qu’une sorte de signifiant vide, creux.
Pour le bébé, les premiers mots peuvent ainsi être des « mots-coque » à fonction
d’anti-dispersion de ce qu'il a repéré comme des conjonctions constantes dans son
environnement.
* Passons à un deuxième point de l’œuvre de W.R. Bion qui est lié au fait que ces
conjonctions constantes, dont on voit bien l'intranquillité, reposent sur un travail
d’abstraction.
W.R. Bion dit que le bébé anglais découvre la « dogginess » avant de savoir ce
qu'est
véritablement
un
chien
particulier.
En français, on dirait qu'il découvre la « canitude », c'est-à-dire une abstraction (une
fourrure plus un aboiement plus des oreilles ne correspondent, en effet, qu’à une
abstraction de chien) avant de découvrir un chien en tant que tel, et l'on passe ainsi
chez W.R. Bion à la question de la partie publique et de la partie privée des mots,
question qui est évidemment source d'une grande intranquillité.
Si on se comprend, c'est une sorte de miracle parce que nos mots ont une petite
partie publique (quand on dit « chien », on peut tous partager l'idée d’une entité
rassemblant de la fourrure, un aboiement et des oreilles pointues), mais ensuite
chacun d'entre nous va remplir cette première coque anti-dispersion de
représentations tout à fait privées, parce qu'aucun d'entre nous n'a vu les mêmes
chiens dans le cadre de son histoire personnelle.
La partie privée des mots est beaucoup plus vaste, probablement, que leur partie
publique, et pourtant on se comprend (en tout cas, on est obligés de faire ce pari !)
avec la partie publique qui fonctionne comme le plus petit dénominateur commun
possible.
Il est probable que la partie analogique du discours, la musique du langage rajoutent
des possibilités de compréhension que n'a pas forcément le mot par lui-même.
En tout cas, il me semble qu'il y a là aussi une source d'intranquillité.
J.W. Goethe avait fait une remarque similaire à propos des couleurs en soulignant
que nous n'avons absolument pas la certitude de voir les choses de la même
manière, les uns et les autres.
Ce n'est pas parce que nous les nommons de la même manière que nous les voyons
de la même manière.
Moi je dis que ceci c'est bleu, et vous aussi vous dites que c'est bleu, mais peut être
que je vois le bleu comme vous voyez le rouge, et que je vois le rouge comme vous
voyez le bleu.
Il se trouve simplement que chaque fois que nous voyons cette couleur, nous disons
bleu par apprentissage, mais sans avoir la moindre possibilité de savoir si nous
partageons bien la même représentation, le même monde interne que l'autre.
Quand on pense aux gens qu'on aime, ceci est assez triste, parce que, finalement,
qu'est-ce qu'ils voient réellement ?
Et dans ce qu'ils disent, qu'est-ce qu'ils disent véritablement ?
Nous n’avons n'a qu’un tout petit dénominateur commun pour se comprendre.
Nous partageons sans doute peu de choses, et pourtant du fait des processus de
liaison et d'organisation du langage, même si le dénominateur commun de chaque
mot est faible, le langage permet, du moins on l'espère, un certain mode de
compréhension.
Un autre exemple, toujours à propos de la partie publique et privée : je voulais en
effet citer la tentative plus qu'intranquille, tragique même, de Louis Wolfson qui
cherchait, « Le schizo et ses langues », en utilisant les mots de la langue maternelle,
à échapper au partageable, et à construire une langue impartageable, privée, intime
et pourtant fondée sur la partie publique des mot.
Bien entendu, cette tentative était prise dans une dimension psychopathologique
grave, quoique créative, mais le mouvement est en partie le même que ce que nous
venons de voir pour tout un chacun.
!
Je laisse W.R. Bion et je voudrais maintenant parler des réflexions actuelles de
René Roussillon avec lequel je travaille beaucoup (lui du point de vue de sa pratique
adolescente, moi du point de vue de ma pratique avec les très jeunes enfants).
On se rejoint sur nombre de points, et notamment sur la question de la naissance de
l'objet.
Lui insiste beaucoup sur ce qu'il appelle le langage du corps ou de l'acte qui n'a rien
à voir, bien entendu, avec le passage à l'acte, mais qui est la mise en acte d'un
certain nombre de messages, avec sa grande idée de « pulsion messagère », et
quand on dit messagère c'est à dire que déjà il y a un destinataire.
R. Roussillon, en tant que psychanalyste d'adultes, a suscité un grand nombre de
résistances et de critiques bien sûr parmi les psychanalystes qui ne voient que des
adultes, mais lui voit des adultes et des adolescents ce qui n'est pas tout à fait pareil.
Les psychanalystes qui ne voient que des adultes, on les appelle parfois des
psychanalystes « purs et durs », ce qui sous-entendrait que les autres sont par
essence « impurs et mous »… Il me semble que quand on est psychanalyste et que
l'on voit des adultes, des adolescents et des enfants, c'est bien aussi…
Dans l’expression « psychanalystes purs et durs », je crois que je garderais
seulement « durs », s'ils ne voient que des adultes !
Quoi qu’il en soit, René Roussillon, en tant que psychanalyste d'adultes tout de
même, a été fort critiqué, mais il tient dur comme fer sur ses positions pour dire que
l'on ne peut pas, du moins avec certains patients et notamment avec les adolescents
ou les pathologies dites narcissiques-identitaires, se borner à l'écoute du seul
matériel verbal comme avec le patient névrosé typique, et que l'on est obligé de
« prêter l'oreille », c'est à dire d'écouter la communication analogique, c'est à dire le
matériel non verbal.
Son idée (je la résume un peu trop, sans doute) est de dire que tout ce qui ne se met
pas en mots n'est pas forcément du côté de la défense et du refoulement, qu'il y a
des choses qui ne se mettent pas en mots, qui continuent à s'agir, à se mettre en
actes dans les acting divers du cours de la cure mais qui veulent pourtant se dire.
Même si le sujet est apte à mettre les choses en mots, il y a quelque chose qui
continue à vouloir se dire en préverbal parce que c'est en préverbal que les choses
se sont jouées et inscrites tout d'abord.
Dans le travail d'écoute de l'analyste, il y a alors un équilibre, difficile, et peut-être
source d'intranquillité pour l'analyste comme pour le patient, un équilibre à trouver
entre ce qui va passer par le canal verbal et ce qui ne va pas passer par le canal
verbal, ce qui ne passe pas par le canal verbal n'étant pas toujours quelque chose
qui veut se dérober ou se cacher.
Il peut s’agir de quelque chose qui insiste pour se dire comme cela, en préverbal,
parce que cela s'était inscrit de la sorte, et même si entre temps cela est devenu
exprimable en mots, cela veut continuer à se dire sous cette forme non verbalisée.
Cela rejoint la question du double registre de communication, analogique ou digitale,
et ce matériel est aussi à écouter avec une grande attention du côté de l'analyste.
!
Encore un autre point d'intranquillité possible, c'est la question de la fragilité de
l'écart entre le symbole et le symbolisé.
Ceci est inhérent à la structure même de la langue, quelle qu'elle soit.
Le symbole mature, adulte (je ne parle pas de « l'équation symbolique » d’H. Segal,
mais du symbole), est un élément qui représente la chose à symboliser mais qui
n'est pas la chose elle-même.
Celui qui parle et qui utilise ce symbole mature, est conscient de l'écart entre le
symbole et le symbolisé.
Pour autant, cet écart n'est pas gravé une fois pour toutes dès lors qu'il est acquis
par l'accès de l'enfant au langage et à la symbolisation.
Cet écart n'est pas fixe, il n'est pas immuable, il y a des moments où l'on peut
reperdre la notion de l'écart entre le mot et la chose.
La dé-métaphorisation, la dé-symbolisation nous guettent tous à certains moments,
qu'on soit psychotique ou qu'on ne le soit pas.
Et là, il y a une intranquillité assez importante mais qui est en même temps très
rassurante, parce que cela nous montre aussi que les schizophrènes ne sont pas
des extra-terrestres, et que nous avons tous des possibilités de dé-métaphorisation
et de dé-symbolisation, soit des possibilités d'annuler temporairement (quand on
n'est pas psychotique) l'écart entre le symbole et le symbolisé.
Il faudrait alors développer un autre concept de Guy Rosolato qui est l'oscillation
métaphoro-métonymique, laquelle est une très belle et très forte source
d'intranquillité.
Il en a fait le pivot du passage entre la communication analogique et la
communication digitale, le pivot du passage entre le système conscient-préconscient
et le système inconscient, cette oscillation entre métaphore et métonymie donnant
lieu à une intranquillité constructive, et notamment dans le domaine artistique.
!
Je termine par un mot rapide sur le fait qu'il y a intranquillité du sujet par rapport
à son propre langage, mais qu’il y a aussi intranquillité du sujet par rapport au
langage de l'autre, ce que j'ai un petit peu évoqué à propos des dépressions
maternelles.
Dans le livre « Soleil noir » de J. Kristeva dont je parlais tout à l'heure, elle dit bien
qu'avec les sujets dépressifs adultes (je pense au père, à la mère, ou aux adultes qui
prennent soin des enfants), dans certains cas de dépression mélancolique (le soleil
noir de la mélancolie grave), parfois le discours se raréfie tellement (peu de mots,
presque plus d'énoncés) que la seule chose qui reste à interpréter, à écouter, à
recevoir, à travailler pour l'analyste, c'est l'énonciation, ce qu'on ne fait évidemment
pas avec un patient névrotique habituel avec lequel on doit s'en tenir strictement à
l'énoncé.
Interpréter l'énonciation peut en effet être très intrusif avec un patient névrotique
habituel, parce que les enveloppes du langage font partie de ses enveloppes, tandis
qu'avec certains sujets dépressifs, alors qu’on n'a presque plus d'énoncés
disponibles, il demeure pourtant un travail encore possible, selon J. Kristeva, à partir
de l'énonciation.
Les bébés sont extrêmement à l'écoute du mode d'énonciation de ce qui leur est dit
et quand la mère est déprimée, il y a sans doute là quelque chose pour le bébé qui
est à entendre et à « interpréter », et qui est peut être difficile.
De même que pour tous les bébés, pour nous tous, il y a une fragilité de la mémoire
du langage de l'autre.
Chacun d'entre nous essaie de se rappeler de temps en temps la voix de la mère
(cette histoire commence, nous l’avons vu, in utero…), mais cela est très difficile
parce que les souvenirs de la voix ne passent pas que par les mots : ils sont
associés à des images sensorielles, à des sensations corporelles, et on a parfois
l'impression qu'on ne se souvient pas du tout de la voix de gens qui pourtant ont été
très proches de nous.
On peut dire cela est triste, c'est intranquille en tout cas, et si parfois le souvenir
revient, il demeure toujours fragile et très immaîtrisable, me semble-t-il.
Conclusions
Pour terminer, j'ai envie de dire que le bébé arrive dans un monde où il y a déjà du
langage, déjà de la pensée, déjà des relations structurées et que chaque bébé va
devoir construire, co-construire, re-co-construire, à chaque génération avec les
adultes qui s'occupent de lui, ses processus d'entrée dans la pensée, ses
mécanismes d’appropriation subjective du langage, et sa dynamique d’inscription
filiative et affiliative.
Le bébé est très actif dans cette tache, et la question de l'émergence du langage
concerne trois des quatre grands chantiers auxquels est confronté le bébé tout de
suite.
Quand le bébé arrive sur terre, il y a quatre grands chantiers qui s’offrent à lui.
Bien que le temps presse, j’essaierai de conclure en parlant lentement, c’est-à-dire
en luttant contre l’intranquillité foncière de la langue qui se trouve liée au contraste
entre la dimension synchronique de la pensée et la dimension diachronique de la
parole.
Les trois grands chantiers que le bébé doit mener conjointement mais que je ne peux
citer que l'un après l'autre, sont donc les suivants : il y a le chantier de l'autoconservation (il faut évidemment que les grandes fonctions de l’organisme
s'enclenchent pour que le bébé vive, sinon l'histoire se termine...), il y a le chantier
de l'attachement (qui permet de régler au mieux la distance physique, spatiale, entre
les adultes et l’enfant afin que celui-ci puisse trouver son espace de sécurité), il y a le
chantier de l'intersubjectivité (qui permet de mettre au point la juste distance
psychique), et il y a quatrième chantier qui concerne la régulation du plaisir et du
déplaisir (en précisant que c'est la psychanalyse qui, jusqu’à maintenant, a le mieux
parlé de ce dernier chantier).
Les trois chantiers de l'attachement, de l'intersubjectivité et du plaisir-déplaisir sont
intimement concernés par la question du langage, mais pas celui de l'autoconservation parce que, comme on le sait, si l’on peut vivre sans parler, on ne peut
pas vivre sans manger.
Je terminerai en citant quelques lignes du « Livre de l'intranquillité » de Fernando
Pessoa qui s'était inventé beaucoup d'hétéronymes afin de se répartir dans plusieurs
lieux.
Bernardo Soarez était l'hétéronyme le plus proche, sans doute, de Fernando Pessoa,
c'est celui au travers duquel il a pu éprouver le mieux la vérité nue de sa condition.
Selon B. Soarez donc, l'hétéronyme choisi par F. Pessoa : « L'intranquillité est
l'incapacité pour sa conscience fluctuante, volatile, de s'amarrer au réel, à soi-même,
au monde, pour être quelque chose ou quelqu'un ».
« Le miracle, ajoute-t-il, c'est que cette expérience de l'inexistence, de la nullité,
s'exprime dans une prose d'une plénitude et d'une richesse incomparable ».
C'est là ce que je voulais souligner en disant que l'intranquillité, ce n'est pas
l'inquiétude, l'intranquillité c'est le fondement de la créativité, de la créativité en
général, mais de la créativité langagière en particulier.
Comme conclusion ultime, une phrase enfin de F. Pessoa, qui peut paraître
pessimiste :
« Aucun homme ne peut comprendre les autres, dit Pessoa, comme l'a dit le poète,
nous sommes des îles sur l'océan de la vie, entre nous ondoie la mer qui nous définit
et nous sépare, une âme aura beau tenter de savoir ce qu'est une autre âme (c'est
Goethe, les mots, les couleurs…), elle aura seulement ce que pourra lui dire un mot,
ombre informe projetée sur le sol de son esprit ».
Ceci peut sembler pessimiste si on entend intranquillité comme inquiétude, avec
l’idée que l'on n'arrivera jamais à savoir ce que l'autre qu'on aime, voit ou dit.
Mais si on entend intranquillité comme un processus bionien de type -K, et non pas
comme l’inverse de tranquillité, alors c'est là une intranquillité qui peut quand même
être optimiste parce que les mots, le langage nous permettent, finalement, de nous
comprendre, en dépit d’une partie publique des mots relativement faible.
Conférence de Claudine Cohen
Origine du langage, origine de l’Homme
En 1866, laSociétédelinguistiquedeParis inscrivait dans ses statuts qu'elle ne
recevrait«aucunecommunicationconcernant[…]l'originedulangage »:unequestion
qui n’entrait pas dans l’ agenda positiviste de cette société savante, car aux yeux des
linguistes de ce temps elle confinait inévitablement aux apories et aux mythes. La
tentation de rechercher une origine du langage serait-elle donc par nature une quête
imaginaire,mystique,voiremétaphysique?Dansquellemesurepeut-elleêtreformulée
entermesscientifiques?
Le mythe d’une langue première unique d’origine divine, perdue par la faute de
l’arrogancehumaine,etdisperséeenuneinfinitéd’idiomes,estprésentédanslaBible
au Livre de la Genèse: le mythe de Babel a longtemps habité les explications de la
diversité actuelle et de l’unité originelle des langues. Pourtant, dès la Renaissance, ce
mytheadamiqueestcontesté.Onrecherchedansleslanguesjugéeslesplusanciennes,
commeleFlamand,leSuédois,lalanguescytheouceltique,l’originedelapluralitédes
idiomesactuels.Aucoursdu18esiècle,lesphilosophesenvisagentuneoriginenaturelle
ousocialedeslangues.Condillacdéfendl’idéequelelangagenaîtdesbesoins,ilestune
création «d’institution» humaine, qui fonde la pensée et distingue l’Homme des
animaux. Jean-Jacques Rousseau avance au contraire dans son Essai sur l’origine des
langues que le langage humain ne saurait dériver des besoins. «L’origine des langues
n’estpasdüeauxpremiersbesoinsdeshommes;ilseroitabsurdequedelacausequi
lesécartevîntlemoyenquilesunit».PourJean-Jacques,lelangageestinné:cesontles
instincts,lespassions,quisontàsonorigine.«Cen’estnilafaimnilasoif,maisl’amour,
lahaine,lapitié,lacolèrequileurontarrachélespremièresvoix»Leschantsd’amour
des jeunes gens autour des fontaines seraient ce premier langage. Le désir serait-il la
motivationpremièredelaparole?Unsiècleplustard,Darwininsisteraluiaussisurce
lienentrel’expressiondelavoix,lechantetlaséduction.
Restealorsàsavoirdequoiestfaitcelangagedesorigines?SipourCondillacles
échangessousformedegestesetdecrisontpuprécéderlelangagearticulé,ilmaintient
que le signe linguistique est arbitraire. Rousseau quant à lui insiste sur les formes
expressivesauxsourcesdulangage:les«passions»s’exprimentdanslechant,lecride
joie,dedouleur,decolère…Auxonomatopéessejoignentlesgestes,puisviendrontles
interjections, qui se développeront ensuite en mots et en phrases. Ces spéculations
proposentunegenèselogiquedesformesdulangagesanstoutefoistenterd’enretracer
unehistoireréelle.
Au milieu du XIXe siècle, la naissance des sciences de la préhistoire transforme les
cadresintellectuelspourpenserl’origineetl’évolutiondel’Hommeetledevenirdeses
cultures.Maisladifficultéestquelelangagenesefossilisepas.Lesparoless’envolent,et
du passé du discours, avant l’écriture, aucune trace ne subsiste: l’écriture n’apparaît
qu’il y a 5000 ans tandis que l’histoire des Hominidés se chiffre aujourd’hui à 6 ou 7
millions d’années. Dès lors, quelles preuves rechercher de cette origine ? Comment
penserlanaissancedecetoutilcomplexe,auxformesetauxdimensionsmultiples?Où,
à quel moment, pourquoi apparaît-il dans l’histoire évolutive de la famille humaine?
Est-il né tout formé, ou fut-il soumis à une lente évolution, à une progression? Les
scientifiques ont recours à des preuves indirectes, à des inférences tirées de
l’observation des vestiges anatomiques et culturels; cependant, nombre de leurs
hypothèses demeurent invérifiables, les spéculations sont souvent hasardeuses, et
confinentparfoisinévitablementauxmythes.
Depuisquelquesdécennies,aveclamultiplicationdesdécouvertesdeterrainconcernant
les périodes les plus anciennes du passé préhistorique de la famille humaine, et le
renouvellementdesapprochesévolutionnistesgrâceàlabiologiepaléo-moléculaireet
lagénétiquedespopulations,laquestionreformuléemobiliseleseffortsconjuguésde
spécialistes de multiples disciplines: anthropologues, paléontologues, préhistoriens,
linguistes, paléodémographes, généticiens et biologistes moléculaires. Le quête
scientifique de l’origine (ou des origines) du langage recouvre essentiellement
aujourd’hui trois types d’enquêtes: 1 - la recherche des racines animales du
comportement linguistique humain. 2 -la quête d’indices anatomiques ou de traces
archéologiques prouvant la capacité linguistique et l’usage du langage chez les
différentesespècesd’hominidésfossiles,etvisantàcernerlemomentdel’émergencedu
langageaucoursdel’hominisation.3-Latentativepourretracer,grâceàlalinguistique
historique conjuguée à la génétique des populations, les itinéraires des Homo sapiens
depuis leur sortie d’Afrique jusqu’aux peuplements des différents continents au
PaléolithiquepuisauxmigrationsNéolithiques.
C’estuneétudedesprésupposés,desméthodesetdesrésultatsdecesdifférentstypes
d’enquêtesquenousproposonsd’esquisserici.
Racinesanimales
Lafacultédulangagechezl’hommesesitue-t-elleencontinuitéavecl’expressionet
la communication animale, ou constitue-t-elle un mode radicalement différent?
L’Hommen’estpasleseulanimalàcommuniqueravecsessemblablesparl’émissionde
sons.Beaucoupd’animauxcommuniquententreeuxpardesgestes,descomportements,
desvocalisations.Dansdenombreusesespèces,lavoix,lechant,jouentunrôleessentiel,
notammentdanslescomportementsenrapportaveclasélectionsexuelle.Lesystèmede
communication vocale de certains oiseaux, ou de certains mammifères comme les
Cétacés, revêtent d’importantes analogies avec la parole humaine: cependant, aucun
n’estaussicomplexe,niaussiefficacepourtransmettrel’information.
QuantauxPrimatesnonhumains,onnetrouverienchezeuxquineserapproche
véritablement de notre mode de communication linguistique: si plusieurs expériences
ont été tentées visant à enseigner à des Chimpanzés l’usage de phonèmes ou de
symboles,cetapprentissagerestelaborieux,limitéàunepanopliedemotsnonordonnés
syntaxiquement,etsuscitédel’extérieur.Contrairementàcequeferaitunjeuneenfant,
aucun de ces Singes n’a jamais pris l’initiative d’engager une conversation à l’aide des
signesappris.Cesexpériencesprouvent,toutauplus,unecertaineaptitudeàl’émission
de sons ou à l’usage de signaux, sans que cette capacité ne soit naturellement ni
spontanémentexploitée.
Le langage humain transmis par la parole vocale se distingue des vocalisations des
autres animaux par l’extrême variabilité des sons, produite par une très large variété
d’articulations vocales. Il s’en distingue surtout en ce que, comme l’a montré F. de
Saussure,ilest«doublementarticulé»,possédantunepremièrearticulationauniveau
des sons (articulation phonétique) et une deuxième articulation au niveau des mots
(articulationsémantique).ParmilesfonctionsquedénombrelelinguisterusseRoman
Jakobson,lesfonctionsmétalinguistique,phatiqueetpoétiqueenconstituentuneforte
spécificitéparrapportàlacommunicationanimale.Au-delàdelasimpledésignationdu
réel,del’expressiondessentimentsdulocuteuroududésird’affecterl’auditeur,cesont
bien les fonctions réflexive, autoréférentielle, et l’aptitude essentielle et complexe à
désigner l’abstraction, l’absence, qui constituent le propre du langage humain. Comme
l’écritlelinguisteF.Rastier,«parrapportauxlangagesdesanimaux,laparticularitédes
langues réside sans doute dans la possibilité de parler de ce qui n’est pas là: la zone
distale».
La réflexivité qui caractérise la conscience humaine – le pouvoir qu'a l'homme de
réfléchirsurluimêmeetsurlemonde,depensersaproprefinitude,depenserlavieet
la mort, de choisir entre le bien et le mal – caractérise aussi le langage. En étudiant
l’histoire évolutive des Hominidés, certains vestiges que livrent les recherches de
terrain pourraient permettre de déceler les manifestations d'une «conscience» ainsi
définie: critères anatomiques tels que le grossissement et les transformations de la
structure du cerveau, des critères culturels tels que la fabrication d’outils, ou
l’émergencedecomportementssymboliques.
Paléoanthropologieetoriginedulangage
L’anatomiste américain Ralph Holloway a dénombré les preuves neuroanatomiques de l’existence du langage humain éventuellement décelables sur les
fossiles.Enpremierlieu,l’accroissementdelatailleducerveau:l’Hommesecaractérise
parlapossessiond’uncerveautrèsvolumineuxrelativementauresteducorps,etdont
le volume s’accroît au cours des 7 millions d’années de l’évolution des Hominidés.
Cependant, la question se pose du volume à partir duquel il serait possible de
détermineruneoriginedulangage:existerait-ilun«Rubiconcérébral»,unecapacité
endo-crânienneen-deçàdelaquelleonpourraitlégitimementconsidérerqu'onaaffaire,
parmilesHominidésconnus,àdesêtresincapablesdeparler?Ilesttroublantqueles
premiersreprésentantsdugenreHomopossèdentuncerveaude600cm3,soitàpeine
plus que la taille de celui d’un gorille..., tandis que le volume endocrânien moyen des
Néandertaliens,plusimportantqueceluidel'hommeactuel,atteintplusde1500cm3:
quelle conclusion tirer de ces dimensions quant à la possession du langage? Etant
donnée la grande variabilité du volume cérébral chez l'homme actuel (entre 1000 et
2000 cm3 environ), il paraît difficile d’accorder une signification claire aux variations
du volume cérébral. Il faut donc faire intervenir d’autres paramètres : le fait par
exemple que l’encéphalisation croissante s'accompagne d'une complexification des
circonvolutionscérébralesetd'unemodificationdel’irrigation,quipourraienttraduire
undéveloppementdel’activitédecertaineszonesducortex.
OnsaiteneffetdepuisBrocaquecertainesrégionscérébrales(régionsfrontales
et temporales) sont assignées aux fonctions associatives et au langage. Au cours de
l’évolution des Hominidés, l’agrandissement du lobe frontal et du cortex temporal
caractérise cette réorganisation neuroanatomique dont résulterait la capacité du
langage.Desmoulagesnaturelsd'endocrânesfossiles-commeceluidel’enfantdeTaung
- ou des moulages artificiels obtenus à partir de l’impression de tracés veineux sur la
paroi interne du crâne d’autres Hominidés fossiles permettent de suivre les étapes de
ces transformations. Selon Holloway, cette réorganisation cérébrale serait perceptible
chezlesAustralopithèques,cequiimpliqueraitqueces«cousins»dugenreHomo,ilya
plus de 3 millions d’années, possédaient un cerveau qui les rendaient capables d’un
langage.
Unautreindiceestl’existenced’asymétriescérébrales,parfoislisiblessurlesmoulages
endocrâniens fossiles, mais dont on peut trouver aussi la preuve dans la latéralisation
que révèle la fabrication ou l’utilisation des outils de pierre taillée. Ces asymétries
traduisent la latéralisation des zone corticales, la différenciation fonctionnelle du
cerveaudroitetducerveaugauche,etenparticulierdesairesfrontales-ladeuxième
circonvolution antérieure gauche étant reconnue depuis Broca comme le siège de la
productiondelaparole.
D’autres considérations anatomiques concernent les organes de la phonation:
seuls parmi les mammifères, les humains possèdent un larynx surbaissé de façon
permanente et importante. Cette descente du larynx s’accompagne de la descente de
l’hyoïde, d’où suit la position horizontale de la langue dans la cavité buccale; d’autre
part,dufaitdel’abaissementpermanentdularynx,lecontactentrel’épiglotteetlevoile
du palais n’est plus possible, ce qui constitue un changement majeur par rapport aux
autresmammifères.
Ces différentes caractéristiques anatomiques rendant possible le langage parlé
ontpuêtredéfiniescommedesexaptations,c’est-à-diredesutilisationssecondairesde
structures anatomiques à l’origine non fonctionnelles, résultant d’autres
transformations adaptatives. Ainsi, la descente des structures hyo-laryngées pourrait
êtreuneconséquencedurôledesmusclespermettantlemouvementdelamandibuleau
cours de la déglutition. La réduction de la face, de la taille de la mandibule et de la
longueur de la cavité buccale, qui ont probablement rendu nécessaire l’accroissement
compensatoire de la longueur du pharynx pourraient être liées à l’acquisition d’un
régimecarnivore(oupartiellementcarnivore)chezlespremiersreprésentantsdugenre
Homo.
Parmicesphénomènes«exaptatifs»lesconséquencesdelabipédiesontmassives.Avec
labipédiepermanente,réaliséesansdoutedèslesoriginesdelafamilledesHominidés
(Toumaï,trouvéauTchadetdatéde7MAleconfirme)lecrânemigreausommetdela
colonne vertébrale. La station bipède exige une position plus avancée de la colonne
vertébrale sous le crâne, réduisant l’espace disponible dans la partie supérieure de la
trachée,etpoussantl’hyoïdeetlelarynxverslebas.Labipédieadoncd’importantes
conséquences anatomiques au niveau de la structure des organes phonatoires: elle
conditionneladescentedularynxetdel’hyoïde,uniquechezlesmammifères,ainsique
laséparationdel’épiglotteduvelumdupalais.Danslemêmetempslamainlibéréede
façon permanente des contraintes de la locomotion peut être utilisée non seulement
pourlapréhension,maisaussipourlegestetechniqueouexpressif.Lalibérationdela
bouche des fonctions de préhension rend possible le développement de l’expression
orale.Iciencore,lapossibilitédulangageapparaîtcomme«réutilisation»contingente
de structures à l’origine non finalisées, qui désormais jouent un rôle dans un nouveau
fonctionnement physiologique et culturel, sans qu’il soit nécessaire de penser une
finalitéadaptative.
De cette restructuration anatomique ont pu suivre d’autres transformations. Le paléoanatomisteDanielLiebermanetsescollèguesontmisenlumièrel’importance,aucours
de l’évolution humaine, de comportements tels que la course d’endurance rendant
indispensable la bipédie et ayant pour conséquence la réduction de la face pour une
meilleurestabilisationdelatête;laconsommationaccruedeviandeetlacuissondela
nourriture, qui a également pour corollaire adaptatif une diminution du massif facial;
l’augmentation en taille du lobe temporal et la flexure basicrânienne déterminant
l’enroulement du cerveau et l’agrandissement des espaces frontaux, améliorent les
facultés cognitives et en particulier celle du langage. La sélection de traits tels que
l’allongement de la cavité buccale, la réduction faciale et la flexure basicrânienne
peuvent aussi être comprises comme étant des adaptations directement liées à la
sélectiondelacapacitédulangage.L’acquisitiondéfinitiveetconjuguéedecesdifférent
caractères chez Homo sapiens constituerait selon ces chercheurs la base d’un «saut
quantique»marquantl’apparitiondulangagetelquenousleconnaissonsaujourd’hui.
Indicesculturelsd’uneoriginepréhistoriquedulangage
Au-delà des indices anatomiques, des vestiges archéologiques permettent de
soupçonner l’existence du langage chez les Hominidés fossiles. Les productions
techniquesrévèlentl’intentionnalitéhumaine:lafabricationdel'outilfaitnaître,dela
matièreinforme,uneformeneuve,unobjetquelanaturenepeutproduire.Onvoit,au
coursdestempspaléolithiques,l'outilsecompliqueretsediversifier.Dusimpleobjetà
peinetravaillé,onpasseàl'outilpourfairedesoutils,etbientôtviendronts'intercaler
d'autres intermédiaires entre le percuteur et l'objet à percuter. Cette complexification
des modes de l’intentionnalité se double de la nécessité de l’apprentissage et de la
transmission des «chaînes opératoires», entendues à la fois comme séquences
gestuelles et comme un ensemble de comportements hautement socialisés impliquant,
bien plus qu’un mouvement individuel, mécanique et autonome, l’ensemble des
relations entre l’individu et le groupe social, et donc l’existence d’un langage.
D'innombrablessilextaillés,desprimitifs"galetsaménagés"auxélégantes"feuillesde
laurier"solutréennesetauxpointesdeflèchesmagdaléniennespermettentdesuivreà
la trace, dans l'immensité des temps préhistoriques, les chemins qu'ont empruntés les
hommes, d'évaluer leurs progrès dans la conquête et la maîtrise de la nature, de
percevoirlacomplexitécroissantedeleurséchangesetdeleurscommunications.
DèslePaléolithiquemoyen,l'existencedepratiquesfunérairesrévèlelaconsciencedela
mort et la possession d’un comportement symbolique complexe. Le respect porté aux
morts (sans parler nécessairement de rituels ou d’une croyance en une vie dans l'audelà) ne suppose-t-il pas des liens sociaux forts et l’utilisation d’un langage?
L’ensevelissement des morts est attesté non seulement chez Homo sapiens, mais aussi
chez l'homme de Néandertal : au Proche-Orient - à Kebara -, des sépultures
Néandertaliennes ont été datées de 90 000 ans avant le présent. Ces pratiques
permettentdeconclure–mêmesicertainsanthropologuesyrestentaujourd’huiencore
réticents–àlamaîtrised’unlangageélaboréchezlesNéandertaliens.
Faut-il plutôt dater l’acquisition du langage de la naissance de l'art à l’aube du
Paléolithique supérieur? L’art traduit la capacité de représenter, de symboliser,
d’abstraire, qui appartient aussi au langage. Cependant l’art n’est pas totalement
identique à la parole. Celle-ci sert à échanger, communiquer un sens de manière
généralementunivoque,tandisquel’art«metaumonde»dessensmultiples,ilmetla
réalité à distance sans s’attacher à sa désignation directe. D’autre part, si l'art
paléolithique est connu en Europe occidentale depuis environ 40 000 ans, des tracés,
des manifestations figuratives et esthétiques plus anciennes ont été reconnues, et rien
n’interditd’imagineruneorigineantérieure.
Dès lors que l’on peut énumérer différents paramètres anatomiques, physiologiques,
culturels, constituant les conditions de possibilité du langage au cours de l’évolution
humaine, est-il possible de déterminer précisément le moment de l’histoire des
Hominidés qui a vu naître le langage? Nous sommes ainsi reconduits à la question
initiale: où, quand, pourquoi, sous quelle formes’est développé le premier
langagehumain?Cetteorigineest-elle«récente»(lelangagenaîtraitavecl’arrivéede
HommemoderneenEuropeoccidentale,ilya40000ans,ouavecHomosapiens,ilya
env.150000ans)ou«ancienne»(lelangagepourraitnaîtreavecaveclegenreHomo,il
ya2,5MA,voiredèsl’acquisitiondelastationbipèdeaveclafamilledesHominidésily
a 7 millions d’années?) Faut-il penser l’émergence du langage comme une lente
progression supposant de nombreux intermédiaires entre le cri inarticulé et notre
langagesophistiqué,oucommeunavènementsubitetmassif,autermed’unensemble
demodificationsanatomiques,quecertainsanthropologuesdécriventcommeun«saut
quantique»? Cependant, il faut considérer avec prudence une telle affirmation, qui
semble reconduire chez certains chercheurs américains la vieille notion métaphysique
d’un «saut ontologique» marquant la différence humaine, en éliminant de l’accès au
langagetouteslesformesantérieuresàHomosapiens(ouquiluisontcontemporaines),
y compris celles chez qui différentes expressions culturelles témoignant d’un accès au
symbole sont reconnues. L’utilisation du langage était-elle effective chez Homo habilis,
dontlacapacitéàfabriquerdesoutilstémoignedéjà,ilya2,5Millionsd’années,d'une
certaine complexité de l'organisation neurologique et sociale? Le langage s’est-il
d’abord développé chez Homo erectus, l’utilisation de vocalisations complexes pour la
communicationsedéveloppantenmêmetempsquelatailleducerveauetl’organisation
sociale? Ou bien encore faut-il attribuer aux Néandertaliens, avec leur gros cerveau,
leurscultureslithiquesdéveloppéesetleursdifférentesmanifestationsd’uneexpression
symbolique(sépultures,usaged’ocre,tracésgéométriques),lapremièrepossessiondu
langage?Doit-onassignerauseulH.sapiensleprivilègedeslangues,tellesquenous
les connaissons aujourd’hui, avec leur double articulation et leurs fonctions multiples,
marquant ainsi une divergence essentielle avec toutes les autres espèces d’hominidés
fossiles,etsadominationsurelles?
Ces questions demeurent ouvertes: il paraît impossible en l’état actuel des
connaissances de leur apporter une réponse définitive. «Il est tentant de bricoler des
preuvesdelacapacitédulangageàpartirdesvestigesfossilesd’hominidésarchaïques,
maispouralleràl’essentiel,ilfautbiendirequelestémoignagesfossilesnelivrentque
peu,oupasdepreuvesdelafacultédulangagechezcesespèces.S’ilestpossibledefaire
des inférences fonctionnelles générales pour une large classe de Primates, il serait
imprudent de faire les mêmes inférences pour l’ensemble beaucoup plus limité
d’espècesquicomposentlafamillehumaine».Telleestlaprudenteconclusionquedans
unarticlerécent,undesmeilleursspécialistesactuelsdel’évolutionhumainetired’un
réexamencompletdestémoignagespaléontologiques.
Admettons tout au plus que certains éléments anatomiques et culturels nous
renseignentsurlesconditionsdel’apparitiondulangagechezlesHominidés,sansnous
donnerdecertitudesurlescirconstancesprécisesdecetteorigine.Dureste,beaucoup
de paléoanthropologues s’attachent moins à la question de l’origine (et à la
détermination d’’«ancêtres» la plupart du temps inconnaissables) qu’à à l’étude des
produits de l’évolution phylogénétique. Il est enfin inévitable que la dimension
idéologiquesoitprésentedanscesspéculations:carnierouattribuerunlangageàtelle
formed’Hominidérevientàluiconférerunstatuthumain,cequenousnesommespas
toujoursprêtsàfaires’agissantdeformesàl’allureplusoumoinsarchaïque,aucerveau
différentdunôtreetauxculturesd’apparencefrustes.
Une«paléontologiedeslangues»?
Linguistiquehistoriqueetgénétiquedespopulations
Silesrecherchesenpaléoanthropologieetenpréhistoireconcernantl’originedu
langagelivrentdesconclusionsincertaines,lalinguistiquehistoriquetentedes’associer
àlagénétiquedespopulationspourapporterdenouveauxélémentsderéponseàcette
interrogation.
Depuis l’aube du 19e siècle, la linguistique historique avait cherché à déterminer la
parenté des langues, à les regrouper en «familles» linguistiques, et de là à en
déterminer les appartenances «raciales», les migrations et les transformations. Cette
orientation des recherches est du reste indiquée par Darwin lui-même: «Si nous
possédions l’arbre généalogique complet de l’humanité, un arrangement généalogique
desraceshumainesprésenteraitlameilleureclassificationdesdiverseslanguesparlées
actuellement dans le monde entier; [...]Les divers degrés de différences entre les
langues dérivant d’une même souche devraient donc s’exprimer par des groupes
subordonnés à d’autres groupes; mais le seul arrangement convenable ou même
possible serait encore d’ordre généalogique. Ce serait en même temps l’ordre
strictement naturel, car il rapprocherait toutes les langues mortes et vivantes, suivant
leursaffinitéslesplusétroites,enindiquantlafiliationetl’originedechacuned’elles»
écrivaitDarwindanslaDescendancedel’Homme
Cetteproblématiquevisantàassocierl’histoiredeslanguesàcelledespopulations,avait
connu une grande fortune dès le début du 19e siècle. La découverte des civilisations
indiennes et des langues indo-européennes avait donné naissance en Allemagne au
"mythearyen",danslequelseconfondaitlanotiond'uneappartenanceracialeetd'une
communautélinguistiqueetculturelle.Cesrecherches,quiontdonnélieuplustardaux
dérivesquel’onsait,ontétéreprisesplustardpardespréhistorienssurdesbasesmoins
spéculatives,ententantdelesfondersurdesargumentsarchéologiques.
Aujourd’hui, les travaux conjugués de génétique des populations et de
linguistique historique proposent de se fonder sur des bases renouvelées. Les
recherchesmenéespardeséquipestellesquecellequ’animentLuigietFrancescoCavalli
Sforzavisentàmettreenévidenceauplangénétique,lesorigines,lesfiliationsetles
itinéraires des populations humaines préhistoriques. A la suite de ces travaux et en
associationaveceux,certainslinguistesonttentéd’appliquerunerecherchedumême
type au devenir des langues, et de faire coïncider leurs résultats avec ceux des
généticiens. Cette ambition d’établir une phylogénèse des langues parallèle aux
filiations des populations humaines et qui auraient suivi leurs migrations anime
aujourd’huilestravauxdeplusieurséquipesdelinguistesessentiellementaméricains.
Dès les années 1960, le linguiste Joseph Greenberg avait proposé un système de
«comparaison multilatérale» de 30 langues humaines, mettant en lumière des
universaux dans la typologie des propositions linguistiques, dans les formes de la
syntaxeetdanslamorphologiedesmots.Cettedémarcheaétérepriseetpopularisée
par un autre linguiste américain, Meritt Ruhlen, qui dans un ouvrage intitulé L'origine
deslanguesproposedereconstituerl’originecommunedetoutesleslanguesdumonde
en se livrant à des comparaisons entre des lexiques de référence empruntés à des
langues choisies parmi des familles communément acceptées. Parmi les mots du
premier vocabulaire humain, on trouverait ainsi le monosyllabe «tyk» («doigt») et
«aq’wa» («eau»), tous deux appartenant à trente deux familles de langues et protolanguesreconnuesparlamajoritédeslinguistes.Surlabasedecescomparaisonsetde
cesinférences,Ruhlens’efforcedereconstruitel’«arbre»defiliationdeslanguesetdes
populationsdumonde.Ilavancelathèsed’une«proto-langue»originelleàtoutesles
familleslinguistiquesactuelles,etnéeavecl’espèceHomosapiensilyaquelque100000
ans.D’autresinvoquentlemomentd’un«gouletd’étranglement»démographiqueau
cours duquel l’espèce Homo sapiens sapiens était réduite à quelques milliers
d'individusen Afrique de l'Est ou au Proche-Orient, il y a environ 60000 ans. Des
grandes migrations qui s’ensuivirent auraient émergé les différentes populations du
monde – et avec elles la les grands groupes de langues humaines. Les quelque 6000
languesactuellesdescendraientainsid’unelangueuniqueparléeparlegroupeancestral
detouteslespopulationshumaines,ilya60000à80000ans.
L’idée est séduisante, mais la méthodologie de ces recherches a été critiquée sur de
nombreux points, et particulièrement pour ses présupposés jugés simplistes. Les
ressemblances minimales relevées entre les langues pourraient bien être dûes au
hasard. D’autre part, l’analogie entre filiations génétiques et filiations linguistiques est
fondée sur des bases fragiles: l’histoire des langues ne se superpose pas à celle des
gènes. Lorsqu’un peuple en conquiert un autre, les langues ne s’hybrident pas
nécessairement, il arrive que l’envahisseur impose une langue radicalement nouvelle,
brisant l’enchaînement supposé d’une filiation continue; il est fréquent aussi que se
développedanslepaysconquisunbi-oumulti-linguisme.Enoutre,lapossibilitépour
une langue de se maintenir et de se perpétuer pendant des dizaines de milliers
d’annéesestdouteuse:onsaitqu’unelanguemeurtendeuxmilleansenviron...Au-delà
de l’analogie boîteuse entre gènes et langues, c’est sans doute le modèle même d’un
«arbre»généalogiques’enracinantdansuneorigineuniquequiestàrécuser,etdoncla
perspective«monogéniste»quianimecesrecherches:qu’est-cequilégitimel’idéeque
toutesleslanguesdériveraientd’unesourceunique?Nepeut-onimaginerunmodèle
«enréseau»rendantcomptedespossiblesinteractionsentreleslangues,plutôtqu’en
arbre? Il se peut qu’une multiplicité d’idiomes ait coexisté en Afrique et au ProcheOrientavantmêmelacolonisationdesterritoiresduvieuxcontinent,oubienencoreque
cette diversité ne se soit développée qu'après la dispersion des différents groupes
d'Homo sapiens en Asie et en Europe occidentale? Reconduire la quête hasardeuse
d’unelangueoriginelle,n’est-cepascéder,unefoisencore,aumythedeBabel?
Conclusion
Malgré l’interdit prononcé par la Société de Linguistique de Paris en 1866, les
questionsdel’originedulangageetdel’originedeslanguesontétélargementabordées
et débattues depuis un siècle et demi, elles restent aujourd’hui l’objet de vifs débats
parmi et entre les spécialistes de plusieurs disciplines scientifiques. Comme toutes les
questionsd’origine,ellessontancréesdansl’inconnaissable,voiremêmedanslemythe.
Sansdouteest-ilillusoired’espérerretrouverlesformeslesplusanciennesoulesplus
primitives du langage, ou remonter, comme à Babel, à une langue originelle, source
uniquedetoutesleslanguesdumonde.Nilesauvage,nil’enfant,nilemalade,nilepeu
quenoussavonsdel’Hommepréhistorique,nelivrentcettelanguedesorigines.
Lapaléontologieetl’anatomiecomparéerévèlentlesconditionsanatomiqueset
physiologiques de l’émergence du langage, sans toutefois nous donner d’indications
certaines sur le moment de cette émergence. L’idée de structures cognitives innées
déterminant une «faculté du langage», comprise comme la capacité à faire usage de
catégories syntaxiques universelles, d’une «grammaire universelle» caractérisant le
langagehumainaétélargementdéveloppéeàpartirdestravauxdulinguisteaméricain
NoamChomski.Lathèsedel’existenced’un«instinctdulangage»,communàtousles
Hommes,associéeàl’hypothèsed’un«gènedulangage»restecependantcontroversée.
Ilestdifficiledeconciliercesupposé«innéisme»delafacultédulangageaveclefait
quesonapprentissageintervientrelativementtarddansledéveloppementcérébralde
l’enfant. Et la capacité d’apprendre les langues ne suppose-t-elle pas elle-même
l’existencepréalabledeslangues?
Il reste qu’il est impossible de penser l’existence de communautés humaines, et
particulièrementlesrèglesetinterditsquifondentaujourd’huitouteslessociétés,sans
lelangage.Lamaîtriseetledéveloppementdel’outil,l’existencedesépultures,l’art,et
les autres manifestations sociales et culturelles que révèle l’archéologie préhistorique,
permettentdesoupçonnersonusagetrèstôtdansl’histoiredesHominidés.
Sans statuer précisément sur le moment et la forme de son émergence, disons donc,
pourconclure,quelelangageestpourl’Hommeplusqu’unoutilouuninstrument.Il
constituedansl’ordredelaculture,lemilieuhumain.Enaucuncasiln’estpossiblede
penser l’Homme – ni même l’enfant, celui qui ne parle pas encore mais naît et grandit
«dans»lelangage–endehorsd’ununiverscréédansetparlelangageoudansl’univers
desymbolesqu’ilorganise.Lenourrissonreproduitlessonsetlesrythmesparticuliers
delalanguematernelledèslespremiersbabils.L’Homosapiensnepeuts’abstrairede
ce«milieu»culturelcrééparlelangage.Véhiculedelacommunication,del’éducation,
delatransmission,del’échange,del’interdit,lelangagenefaitpasseulementpartiede
laculture:ilenconstituelaconditiondepossibilitéetlefondementmême.L’origine
dulangageseconfond,dèslors,avecl’originedessociétésetdelaculturehumaine.
Conférence de Marie-Rose Moro
Merci infiniment de m’avoir invitée dans ce cadre d’échanges à Rennes, sur ce beau
sujet.Jetrouvevotretitre,«L’intranquillitédelalangue»trèsbeau,etcelam’arenduce
matinlevoyageaisépourveniréchangeravecvous.
C’est vrai que la question de la langue, pour moi qui travaille avec les enfants et en
particulier les enfants de migrants, est une question extrêmement importante. J’ai été
dans mon parcours –je prendrai tout à l’heure un petit exemple là-dessus- confrontée
très tôt à cette question de la multiplicité des langues, et cela m’a sans doute rendue
sensible à cette question, que j’ai ensuite essayé de transformer en une question pour
tous.J’aiététrèsfrappée,toujoursenvenantcematin,parcequej’écoutaisàlaradioune
émission sur l’histoire de l’Europe. Une des intervenantes, historienne, disait que, au
fond,cequicaractérisel’Europeaujourd’hui,c’estlaquestiondelatraduction.Elleavait
cetteidéeque,nullepartaumonde,laquestiondelatraduction,delamultiplicitédes
languesdansleliencommun,lelienEurope,neseposaitdemanièreaussiaigüeetaussi
vivante.
Cela m’a vraiment intéressée parce que je vais centrer ma communication sur la
question de la traduction, avec quelques exemples cliniques tirés de ma pratique
transculturelle- la question de la traduction en milieu clinique est une question
extrêmementdifficile,quel’onatendanceàsimplifieretàconsidérercommeunesorte
de trahison. Traduire la complexité, la beauté... J’entendais tout à l’heure vos
intervenants énoncer l’analyse d’un certain nombre de situations qui concernaient les
enfants,avecbeaucoupdesensibilité,decomplexité,dedoutesaussi;alorsqu’est-cequi
sepassequandondoittraduiretoutcela?
C’estpourcelaquej’aichoisiuntitreunpeuprovoquant:«Osonslebilinguisme»parce
quejevoudraisrenverserunpeuquelquesidées,commel’historiennelefaisaitcematin
avec l’idée que l’Europe, c’est d’abord une Europe des traductions. Traduire, quelles
qu’ensoientlesraisons,quelsquesoientlesniveauxdetraduction,traduiredifférents
niveaux de langage, il faut le voir comme une chance, justement à cause de ces écarts
entreleslangues,entrelesniveaux,lesespaces,lesmalentendus,lesmanquesaussi.Ma
languematernelleestl’espagnol.Etenespagnol,ilyaparexempledeuxverbes«être»:
«ser»et«estar»,quin’ontrienàvoir,puisqu’ils’agitd’unétattemporaireetd’unétat
ontologique.Onpourraitdire,entreguillemets,quec’estquelquechosequin’est««pas
traduisible en français» où il n’y a qu’un verbe «être», le seul et pauvre verbe être.
CommedisaitFrédéricFrançois,unlinguiste,desenfantsunilingues:«Pauvresenfants
unilingues!».
Maiscen’estpasparcequ’iln’yaqu’unseulmotqu’onnevapaspouvoirtraduire,qu’on
ne va pas pouvoir reconceptualiser, faire de ces différences quelque chose qui va
permettre un nouveau lien. On va peut-être imaginer des concepts à partir de cette
différenceentrelesdeuxlangues.Etpeut-êtremêmequeledétourparcettelangueoùil
yadeuxmotspourdire«être»vanousapprendrequelquechosedephilosophiqueou
declinique(jelemontrerai,moi,auniveauclinique)surlesconceptsontologiques,sur
leurrapportaumonde,àl’être,autemps…
C’est ce que je voulais dire en introduction, sur cet esprit de la traduction. Bien sûr,
enfant,j’aidûapprendreàtraduiretoutdesuite,commetouslesenfantsdemigrants.
On verra tout à l’heure l’histoire, dans ma consultation, de Savita dont la langue
maternelleestletamoul.Oucelled’unadoqui,lui,cherchelalanguedesonpère.Mais
quelles que soient les situations, on est mis ipso facto dans cette nécessité d’une
traduction,etdoncd’unecréativitéàpartirdelatraduction.
Un deuxième élément d’introduction, même si je ne veux pas être trop longue, qui
survient à l’occasion de la mort du grand psychanalyste Jean Laplanche, grand
traducteur aussi des textes de Freud. Il a donné une interview, il y a trois ans, sur la
modernité de la psychanalyse. A la fin de son parcours, il parlait de ses réflexions à la
foissurlaspécificitédelapsychanalyseetsurcequ’ildésignaitcommesaconflictualité,
lefaitqu’elleestconstammentréinterrogéedanssalégitimité–c’estpeut-êtrenormal-.
Laplanchedisait:«Sijen’avaisqu’unesimpledéfinitionàdonnerdelapsychanalyseet
du psychanalyste, je dirais que le psychanalyste est un traducteur.» Il s’explique avec
cette idée que, bien sûr, il y a la notion d’inconscient et de la langue de l’inconscient,
maisdemanièrebeaucoupplusintéressante,ildisaitquelafonctiondel’interprétation
–quiétaitpourluilafonctionspécifiquedutraducteur-estunefonctiondecréationde
liensentredesniveauxqui,évidemment,n’apparaissentpasd’emblée.Danscesniveaux,
il y a la question de l’infantile et pour lui, le traducteur…pardon, le psychanalyste…est
avanttouttraducteurdel’infantile.Maisde«l’infantileaupluriel»disait-il.J’aitrouvésa
définition du travail du psychanalyste très jolie; et en tout cas qu’elle s’applique
parfaitement à la fonction que j’ai le sentiment d’occuper lorsque je suis avec des
enfantsensituationtransculturelle.
Voilàdoncdansquelespritjevaissituercetteintervention.Biensûr,celaadéjàétédit
avant moi tout à l’heure, on parle là de langue –moi j’en parle au pluriel- dans son
acceptation philosophique, sensorielle, corporelle: un langage ancré. C’est cet
apprentissage que font les enfants dans un processus passionnant, dont on sait déjà
beaucoupdechoses,maisquiresteparfoisénigmatique.
Pourcequiconcernel’apprentissagedelalangueetlamanièredontlesenfantsvontse
l’approprier,voussavezaussibienquemoiquel’onapprendàparlerdansUNElangue.
On n’apprend pas à parler en esperanto, on n’apprend pas à parler dans une langue
universelle, on apprend à parler dans une langue spécifique. Aucun problème pour
apprendreàparlerdansplusieurslanguesspécifiques,oupourlesapprendrelesunes
après les autres: il n’y a aucun problème. Et il n’y a pas de hiérarchie des langues.
J’insiste!parcequemalgrélesprogrèsépistémologiquessurtoutescesquestions,onen
fait des hiérarchies des langues!!! Autant on va soutenir l’anglais, ou des langues
associéesàunesorted’ouverturesurlemonde,inféréescommeétantdeslanguesdont
il faut faire l’apprentissage précoce, autant les langues maternelles de nos enfants de
migrantssontcomplètementdénigrées…onal’impressionparfoisqu’ellesn’existentpas.
Onentendencoredesinjonctions,ycomprisdumilieucliniqueoudumilieuscolairedu
type:«Cetenfantadumalàparler,parlez-luifrançaisàlamaison!»Doncilyabien
une hiérarchie des langues! On dit que la langue française est plus importante que la
languematernelle.Maisplusimportantdequelpointdevue?D’abordcen’estpasvrai
dupointdevuethéorique.Maismêmed’unpointdevuecomplètementpragmatique,à
partir du moment où on apprend à parler dans UNE langue, en général la langue
maternelle, ce n’est pas vrai. C’est une très belle expression, la langue «maternelle»!
mais vous savez que dans d’autres langues, on dit «paternelles». C’est d’ailleurs
intéressant parce que souvent, on échafaude des tas d’hypothèses, et puis on se rend
comptequetoutcelaestbiensûrinscritdanslalangueetdanssesconnotations.
Donconapprendàparlerdansunelangue.EtBernardGolseadûredirehier,j’ensuis
sûre,l’importancepourlebébédecedésirdelangue,decetteappétence,del’inscription
deceprocessuslangagierdanslesempreintesaffectives,danslesinteractionsmultiples,
danslesoincorporel,danslalanguedeceuxquisontautourdelui,quiluiparlent…dans
les désirs, les conflits, les projections. Désir de langue, donc, qui aboutit à son
apprentissage, puis ensuite à l’apprentissage d’autres langues. On sort de la
maison…parfois à la maison, il y a d’ailleurs plusieurs langues qui cohabitent…mais
après,àl’école,ilyauneautrelangue.J’aivuavecgrandintérêtqu’hier,CarmenStraussRaffyavaitfaituneinterventionencitantlestravauxd’AnnieErnaux,quiaeffectivement
merveilleusement rendu compte de cette question. Je me souviens du choc que j’ai
ressenti quand j’ai lu ses romans, quand elle décrit justement cette langue de l’école.
Danssoncasils’agitdelamêmelangue,dufrançais,maisdel’inscriptionsocialed’une
langue,etdelamanièredontonsereprésentesoi-mêmecommelégitime,appartenant
oupasaumondedel’école.
Cette dimension existe aussi chez les enfants de migrants, la dimension sociale, puis
ensuite la dimension culturelle: ils sortent de la maison et apprennent plusieurs
langues,différentsniveauxdelangagebiensûr,etenparticulierlalanguefrançaise.Cet
apprentissagedelalangueseconde,lefrançais,nepeutsefaireharmonieusement,dans
leplaisir,dansunsentimentdelégitimité–pourreprendreunmotd’AnnieErnaux-que
sil’onsesentsuffisammentattaché,suffisammenttranquilleaveclalanguedudedans.
Sinon, surtout si la question de la langue du dedans, avec tout ce qui s’y rattache, est
délégitimé, ou s’il y a du doute, énormément de doute… (tout à l’heure Patrick Saurin
parlait de cette question du doute, introduite par le fait qu’on parle des dieux ou des
croyancesdansuneautrelangue)dèsqu’ilyadumultiple,évidemmentilpeutyavoir
doute.Jesoutiensqueledouteestcréateur,maisàconditionquecesoitjustementdu
doute, et pas de l’effacement, pas une obligation de cliver, sans pouvoir utiliser. A
conditionquecettelanguedudedansnesoitpasassociéeàquelquechosed’archaïque,
dedouloureux,enparticulierdansl’espacescolaire,sachantquepardéfinitionlalangue
estàl’intersectionentrel’intimeetlecollectif.Doncapprendrelalanguesecondepour
les enfants, ou avoir accès aux soins dans la langue seconde (c’est ce qui va se passer
dansnosconsultations),celasuppose,pourquecetapprentissagesefasseetqu’ilyait
un lien complexe, une possibilité justement…de tranquillité et pas d’effacement. Cela
suppose qu’il y ait un regard, une reconnaissance de cette langue première. D’où
l’importancedenotreregardetdenospositionssurcettelangue.
Doncenconsultation,l’enjeuvaêtredepouvoirjouer,passerdansunelangue,parfois
deux, d’inscrire la subjectivité de l’enfant et de ses parents, et les traces
transgénérationnellesoucollectives,dansl’espaceclinique.Pourquecetespaceclinique
aitunsensetpuissefonctionnercommeunespaced’élaborationausensleplustotaldu
terme.
Nous avons imaginé, certains bien avant moi, de mettre des traducteurs dans les
consultations,chaquefoisquenécessaire.Mais«chaquefoisquenécessaire»,celaveut
dire avec … générosité! J’ai une règle: je le propose systématiquement, à chaque
premièreconsultation.Certainsparentsdisentquecelan’estpasnécessaire,qu’ilsn’en
ontpasbesoin;c’estrare,maisilsledisentparfois.D’ailleursilspourrontledemander
quelques séances plus tard, alors que manifestement ils parlent très bien le français.
Maisilslefontaumomentoùdiredanssalanguen’estplusunemenace,parcequele
dispositif,lecadre,permetcettemultiplicité-là.
Alafindelapremièreconsultation,parcontre,onpeutdéciderqu’iln’estpasnécessaire
d’avoiruntraducteur,quecen’estpasdanscesens-làqu’onvachercherensemble.Mais
il pourra revenir. Ceci dit, nous proposons dans les consultations transculturelles un
groupe de thérapeutes justement multiculturel, qui sont eux-mêmes porteurs de
différenteslangues,etd’unegrandealtérité;cequifaitquecelaestdéjàprésentdansle
cadreetquelaprésenced’untraducteurn’estpasforcémentnécessairepoureux.
Entoutcascequejevoulaisdireparrapportàlatraduction,c’estquejepensequ’ilestà
peuprèsétabli–entoutcaspourceuxquitravaillentaveccesfamillesdemanièrepeutêtreunpeuspécifique-qu’ilestimportant,danscertainscas,d’avoiruntraducteur.
Pourlesenfants,enrevanche,jetrouvequecettequestionestsouventmésestimée.On
considère souvent que le traducteur, c’est pour que les parents puissent comprendre,
êtreassociés,êtreactifs.Trèspeud’étudesexistentsurlafonctiondestraducteurspour
les enfants, même s’il y en a quelques-unes maintenant en France; nous sommes
associés,nousavonslancéunedecesétudes,maisauCanada,ilsl’avaientfaitbienavant
nousilyaquelquesannées.
Jevoudraism’arrêterlà-dessus,parcequec’estcequimesembleêtre–peut-êtredemon
pointdevuedepédopsychiatre-quelquechosed’extrêmementimportant:voirenquoi
cestraducteursvontpermettreuntravailspécifiquepourcesenfantsquitraversentdes
mondes,deslangues,deslogiques,desunivers…Maisbiensûrpourcela,pouraccepter
cettequestion-làetpourlafairejouerchacunàsafaçon,danslelieuoùchacuntravaille,
il me semble qu’il faut une condition. Devereux, qui est un des fondateurs de
l’ethnopsychanalyse, parlait de «contre-transfert culturel», c’est-à-dire de la nécessité
que nous analysions ce que ça nous fait à nous, thérapeutes, ce qui se passe, ce qui se
dit; le fait que la personne, le parent par exemple, va énoncer un certain nombre de
théories sur…les dieux…son rapport à la croyance… Il parlait de l’importance de
l’élaboration de ce contre-transfert culturel comme quelque chose de spécifique, qui
nouspermetvraimentd’établirunlien«plusavant»sij’osedire.Jecroisqu’aujourd’hui
il faudrait, sur le même modèle que Devereux avait proposé cette notion de contretransfert culturel, parler de «contre-transfert langagier». Il faudrait justement
considérerquelorsqu’ilyamultiplicitédansledispositifclinique,onvaêtreaffectéspar
lamatérialitédelalangue;etaussiparsesimplicites.Etquecelavarentrerenécho,et
éventuellementenrésistance!avecnotreproprerapportàladiversitédeslangues.
En vous disant cela, je ne peux m’empêcher d’évoquer une toute petite séquence
qui…m’appartient, mais qui a sans doute fait mon «être-thérapeute». J’ai appris le
françaisà6ans,jeneleparlaispasdutoutavant.Jesuisrentréeàl’écoleà6ans,l’âge
limitepouryentrerdonc.Avantcettedate-là,jeneparlaispasdutoutlefrançais,jenele
comprenais pas; je vivais dans un monde où on parlait espagnol. J’ai donc appris le
français en quelques jours, comme tous les enfants qui se sentent en sécurité sur ces
questions-là.Maisévidemmentpendantquelquesjours,j’aiunpeufaitdesmélanges,je
diraisaujourd’huidesmétissages!Etjemesouviensd’unmomentoùj’aiditàunepetite
copine «Passe-moi…» -je voulais dire mon cache-nez, mais au lieu de cela je lui ai dit
«…mabouffande»:j’aiprislemotespagnol«buffenda»quej’aitransforméenquelque
chosequiressemblaitàdufrançais.Etmoninstitutrice,quiaentenducequ’elleaurait
pu considérer comme une erreur, a dit à ma copine: «Tu sais, ce que viens de faire
Marie Rose, c’est de la poésie.» Pourquoi? Parce que j’avais inventé un mot. Je l’avais
inventé avec mon histoire. Je me suis dit: «Ca n’est pas possible! C’est de la poésie?
C’estdoncçalapoésie?»Etvouscomprenezque…jesuisencoredanscetteillusionque,
commecela,inventerdesmotsàpartirdestraces,c’estdelapoésie!Etvousimaginez
donc que, dans mon contre-transfert langagier, j’ai une sorte d’illusion que passer de
motsenmots,delanguesenlangues,celarendpluscréatif.Créatif,c’estunmotquej’ai
déjàemployépourparlerdecettequestion.
C’est un tout petit élément, mais dans le contre-transfert, il y aura beaucoup d’autres
choses à analyser, comme par exemple le fait que nous avons été formés avec l’idée
qu’unepsychothérapie,unepsychanalyse,celasefaisaitdansunelanguecommune,sans
intermédiaire, sans …truchement! C’est la définition du traducteur, un «truchement».
Et bien si, peut-être, avec truchement! Mais alors il faut que ces truchements soient
pensés comme, non pas un «pis-aller», mais comme quelque chose qui va permettre
d’êtrepsychothérapeuteoupsychanalyste.
Je voudrais exposer deux situations cliniques assez différentes. Je vais commencer par
un adolescent, que nous appellerons Raphaël. Il est suivi par une équipe qui nous
adresse la famille en nous disant simplement que Raphaël, après une enfance sans
histoire,estdevenuunadolescentquiadegravesproblèmesscolaires,dumalàutiliser
sapenséeetsesmotspourapprendre,maismêmepourcommuniqueraveclesautres;il
faitégalementdeschosestrèsgravescontrelui-même.
Il vient donc avec ses parents, puisque la consultation transculturelle suppose que les
parentssoientinformésdudispositif,ducadre,etqu’ilssoientd’accord.Danscecas-là,
lamèreestd’accord,Raphaëlestd’accordpourveniràlaconsultation,maislepèren’a
pasétéinformédudispositiftransculturel.Ils’agitd’uncouplemixte,monsieurestdu
Bénin,ilestMina.Ilparletrèsbienlemina,ainsiqued’autreslanguesdecetterégion,et
parfaitementbienlefrançais.IlseditMina,catholique,élevéparlesPèresBlancs(c’est
comme cela qu’il se décrit, les mots utilisés sont les siens). Il a été repéré comme un
élève extrêmement brillant et on l’a envoyé en France pour finir son cursus de
philosophie.Ilafinisondoctoratetn’ajamaisputrouverdetravaildanssondomaine,
cequil’amisengrandedifficulté.
La mère, elle, est d’une région…disons…d’ici. Elle se présente comme Bretonne. C’est
rarequedansuneconsultation,onseprésentedanssesappartenances,ycomprispar
rapport à une région, ce qui montre bien que dans cette famille, la question «D’où je
viens»étaitimportanteetseposait,ycomprisdanslecouple.Lamèreestégalement
catholique,etc’estlareligioncatholiquequifaitlelienleplusfortentreeux,disent-ils.
Ils arrivent à la consultation avec Raphaël, mais le père n’étant pas informé, quand je
suis venue me présenter et présenter le groupe de la consultation, il me demande:
«Maisquelgroupe?Jeviensvousvoir,vous!D’ailleursj’aitapévotrenomsurInternet,
jesaisquivousêtesetc’estvousquejeviensvoir».Jeluirépondsqu’uneconsultation
transculturelle, c’est un groupe, et qu’il n’a donc pas été informé. Il accepte toutefois
volontierslaconsultationaprèsquejeluiaiexpliquéetprésentélegroupe.Iln’apasété
informé parce que la mère voulait le mettre devant le fait accompli. Parce que son
hypothèse à elle, c’est que si Raphaël va mal, c’est parce que son père ne lui a rien
transmis, ni sa langue, ni son histoire. Hypothèse relativement…agressive, et qui met
monsieur en grande difficulté. Il accepte quand même de raconter pourquoi sa femme
dit cela: «Quand je suis arrivé ici et que je me suis rendu compte qu’entre la France
imaginaire et la France réelle, il y avait tout un monde (c’est comme entre le bébé
imaginaireetlebébéréel,çan’ajamaiscoïncidéentrelesdeux!),j’aivitecomprisque
cela ne se passerait pas pour moi aussi bien que je l’imaginais. J’ai décidé de ne pas
transmettre ma langue, de ne rien dire d’où je venais, et de faire en sorte que mes
enfants grandissent avec l’idée qu’ils sont d’ici, uniquement d’ici». Raphaël est donc
l’aîné de cette fratrie, c’est un beau garçon métis, sa mère est blanche et son père est
noir.Etcommetouslesmétis,quandonlevoit,onnepeutpasdireexactementd’oùil
vient. Jamais il n’est pris pour un africain –Raphaël explique cela, il prend la parole, il
raconte-.Ilditqu’onleprendtoujourspourquelqu’unquivientduMaghreb,etonpense
qu’ilestmusulman.Ilestassezd’accordavecl’idéedesamère,quesonpèreneluiarien
transmisdel’histoiredesafamille,alorsqu’ilfaitpartied’unegrandefamillemina.Ilva
enAfriquetouslesans,iladesresponsabilitésaussibienenFrancedanslacommunauté
qu’enAfrique.C’estunhommesavant,quisaiténormémentdechosesendehorsd’être
philosophe: c’est un érudit. Il est gardien de nuit et il lit toutes les nuits depuis des
années.Ilacontinuésontravailàluietilestdonctrèsimpliquédanssacommunauté
mina.
Il y avait un traducteur mina qui était là, alors qu’ils n’ont pas du tout besoin d’un
traducteur,monsieurparletrèsbienfrançais.Aunmoment,lepèrenousditqu’ilafait
ces choix, mais qu’il s’est sûrement trompé puisque son fils va mal, qu’il se passe des
choses graves pour lui, et qu’il a honte. Il a parfois le sentiment qu’il ne reconnaît pas
sonfils.Ilestému.Jeluidemandealorsquelsmotsilemploieraitenminapourdirequ’il
ne«reconnaîtpassonfils».Ilditunmot…ildemandeautraducteurcommentluiaurait
dit,unediscussions’engagesurcesentimentd’étrangetéqu’ilpeutavoiràl’égarddeson
fils… Cela n’est pas facile à traduire et ils vont engager une discussion, une sorte de
«dispute» au sens philosophique du terme, au sujet du choix des mots. Et ils nous
traduisent. On se met à participer à la traduction de ce sentiment tellement grave et
tragique,denepasreconnaîtresonfils.C’estsonfils,etilnelereconnaîtpas,tellementil
luiestétranger,tellementilaététransforméparcemondedanslequelilest,ditlepère.
Cette discussion est extrêmement… « technique», au sens de sensible, délicate,
érudite… et Raphaël rentre dans cette discussion, et dit: «Eh bien papa, tu vois, c’est
pour cela que je me suis converti: pour rattacher ton honneur.» (Lapsus de la
conférencièrequiajoute:«Rattacher…oui,toutestlà…pourrachetertonhonneur!»).
Làoncomprendquelquechosequejenesavaispasendébutdeconsultation,c’estque
Raphaëlvientdeseconvertiràlareligionmusulmane,pour«ressembleràcequel’on
ditdelui»dit-il.Maissurtoutpourracheterl’honneurdesonpère.Pourquoi?«Parce
quel’Islamestlaseulereligionquitienttête».C’estlareprésentationqu’enaRaphaël,
avecses15ans.Onétaitentraindediscuterdelatraductionetsonpère,là,denouveau
s’effondre en disant: «Voilà, il s’est converti». Finalement la discussion sur la
traductionvanousameneràlaquestiondecequechercheRaphaëlenseconvertissant.
C’est le début du travail, d’abord en consultation transculturelle, ensuite Raphaël va
entrerenthérapieindividuelleavecunthérapeutedugroupe.Cetravailvaêtrelong,et
jenevaispasvousleraconterdanssonensemble.C’étaitcetteséquenceinitialequeje
voulais vous raconter, avec cet effet dans cette situation un peu limite, mais…comme
toutes les situations cliniques! Comment Raphaël va rechercher et trouver quelque
chosequilerelieàsonpère;luivautiliserlaconversion,maisilval’utilisercommeune
modalitédelienavecsonpère.
Raphaëladitàunmomentqu’ilallaitapprendrel’arabe,pourlireleCorandansletexte.
Etsonpèreluiaalorsditqueletempsétaitpeut-êtrevenuqu’ilapprennelemina.
Voyez,cequejevousdécrisautourdelatraductiond’unmot,la«non-reconnaissance
desonfils»,c’étaitlapremièrefoisdelaséanceoùl’onétaitdansunespaceinteractif,à
lafoislepère,letraducteur,legroupe,Raphaëletmoi,aveclamèrequinousregardait,
ébahie…Elledisait:«C’estlapremièrefoisquejevois,depuisqueRaphaëlvamal,un
récit, une interaction entre le père et le fils. C’est un moment «princeps», que
j’appellerais une sorte de moment sacré. Je disais tout à l’heure: «Se centrer sur
l’impact de la traduction». Il est clair qu’il n’y avait pas besoin de traduction à but
informatif. Il y avait besoin d’une traduction –comme aurait dit Laplanche- à but
élaboratif.
Jevoudraismettreenregarduneautreséquenceclinique,celledeSavita.Savitaestnée
enFrance,elleestl’aînéed’unefamilleTamoulduSriLanka,arrivéeenFranceaprèsla
guerre.Lepèreétaitresponsablesyndicalétudiant,ainsiquelamère.Ilsontétéobligés
de partir, car persécutés. Ils sont partis en passant par l’Inde. Ils se connaissaient par
leursactivitéspolitiquesauSriLanka,sesontretrouvéspresqueparhasardetsesont
mariés.Ilsontfondéunefamillesurcemomentfondateur:«sesauverpoursauversa
vie». Ils ont eu cette première fille, Savita, qui a aujourd’hui 12 ans. Elle présente un
mutisme extra-familial; à la maison, elle parle parfaitement le tamoul, parfaitement le
français.Maisdepuislarentréeen6ème,elleneparleplus.Elleaquandmêmeréussià
rentreren5ème,c’estunebonneélèvemaislà,cemutismecommenceàposerproblème.
Cequim’afrappéàlapremièreconsultation,c’estqu’elleesthabilléecommeunesorte
deprincesse,pasdutoutcommelesfillesdesonâge;habilléecommeuneenfantplus
petite,avecpleindedentelles…Samamanditqu’elleaimebeaucoupdanseretquec’est
unetenuededanse.Entouslescas,elleneprésenteaucunepsychopathologie,maiselle
estcomplètementeffrayéelorsqu’ellearriveàl’école.
A la première consultation, elle ne parle pas. On retrace l’histoire de sa famille, elle
dessine. Et elle regarde la bouche de la traductrice, cela l’intéresse beaucoup: alors
qu’elleestassiseaumilieuentraindejouer,ellevientvoirlatraductriceetregardesa
bouche. Elle ne dit rien, mais regarde vraiment physiquement cette bouche. La
traductrice,unpeuendifficultés,s’adresseàelle,l’interroge:«Tuveuxsavoirquelque
chose?»,«Tuveuxsavoircommentonpassed’unelanguedansuneautre?»(parceque
sesparentsparlenttrèspeulefrançais).Savitaneditniouininon,ellesouritetregarde
labouchedelatraductrice.
Lorsdeladeuxièmeconsultationellerevientseuleavecsamère(sonpèreétaitprésent
àlapremièreconsultation).Enchemin,dansletramwayquil’amèneàlaconsultation,
elle a dit à sa mère qu’elle voulait que nous jouions Le Petit Chaperon Rouge à la
consultation.Parceque,dansmon«désirdelangue»,lapremièrefoisj’avaisditqu’on
pouvaitjouer,raconterdeshistoires,jouerdesscènesquandonn’apasenviedeparler.
Elleavaitdoncretenucettepropositiondejouerunescène.Etelleaditàsamère(àqui
elleparlesansproblème,c’estànousqu’elleneparlepas)qu’ellevoulaitdoncjouerLe
PetitChaperonRouge.
Ellearriveàlaconsultation,chercheavecaviditélatraductrice,lasalue,l’embrassesans
lui parler, toujours fascinée par sa bouche. Je lui dis que, peut-être, quand elle sera
grande,elleserainterprète.Ellesourit…demanaïveté.Elleestquandmêmebeaucoup
plusdétendue,beaucoupplusàl’aise.Samèrevoulaitmeraconterunrêvequ’elleavait
faitentrelesdeuxséances.MaisSavitalatireparlamanche,etlamèrededire:«Elle
metireparlamancheparcequ’ellem’ademandédevousdirequ’ellevoulaitjouerLe
PetitChaperonRouge».
Je propose qu’on finisse quand même de raconter le rêve, mais la mère refuse: «Cela
peut attendre. Les rêves, c’est permanent». On interrompt donc le rêve, car Savita est
vraiment avide, et on joue Le Petit Chaperon Rouge. Savita comprend très bien et très
vite comment cela fonctionne. Je lui propose de choisir qui va jouer quel rôle. Elle me
désigne mais ne répond pas. La mère dit: «Vous, la grand-mère». Pour le loup elle
choisit un thérapeute du Cameroun, très noir de peau: «Le loup, c’est lui». Je lui
demande«Pourquoilui?»,ellerigole.C’estlamèrequidésigneleloup!Finalementil
nerestaitquelechasseur,donconenadéduitqueceseraitelle,lechasseur.
Etaumomentoùlechasseurdoittuerleloup…elles’acharne!Elledit:«Plusfort,plus
fort!».Là,onentendsavoix!Etlejeus’arrête.
Jedemandeàlamèrepourquoionm’adésignéecommelagrand-mère.Ellepenseque
c’est parce que je m’occupe d’elle. Et elle va raconter comment le fait que l’on puisse
parlerenlanguetamoulestpourelleextrêmementimportant.Elleestpersuadéed’avoir
tué sa mère en partant, parce que sa mère est morte peu de temps après.
Transférentiellement, elle me met dans cette position-là. Et on a vu apparaître un
élémenttrèsimportantchezSavita:l’agressivité.
On comprendra dans la séance suivante que quelque chose est en train de se
transformer: la séance suivante ne sera plus consacrée au conte, mais à la dépression
maternelle;carSavitaaunemamandépriméeetjepensequ’elleesttrèssoulagéeparle
faitqu’ilyaitunlieupoursamère.
Savita,elle,vaessayerdefairequelquechoseaveccettefrayeurqu’elleadel’inscription
danslemondeextérieur,del’apprentissagequisefaitenlanguefrançaise,qu’ellevità
cemoment-làcommeunemenaceenverslalanguematernelle,lelienàlamère,celien
tragique,ténu,triste.Apartirdelàellevadessiner,etdanssesdessins,ilyaunclivage
importantentrelesmondes,avecunebarrière,unmurentrecesdeuxespaces.
Progressivement des liens vont apparaître, des fleurs naissent sur le mur; quelque
choseestentraindes’humaniser,leclivagesetransformeenuneconstructiondeliens
entrelesespaces.Ellesemettraàparleràlaquatrièmeconsultation,aumomentoùelle
voudra raconter un rêve qu’elle a fait, rêve qui ressemble à celui de sa mère. On lui
proposeradetravaillersurlecontebilingue,untravailpsychothérapeutiquequiutilise
commesupportuncontedansdeuxlangues,afindeconfortersapremièrelangue.Elle
parlait très bien le français, c’était simplement le support dont elle avait besoin, le
passage,lanécessitédepouvoirfaireunlienaffectif,corporel,etcognitifégalement.
Maconclusion,àpartirdecesdeuxséquencescliniquesetdesélémentsquejevousai
proposésenintroduction,c’estquecetteintranquillitéensituationtransculturelle,elle
appartient bien sûr au thérapeute. Elle appartient à l’enfant, à Savita, à Raphaël à sa
façon également. Elle appartient à la famille. Enfin elle appartient aux langues qui
traversentlesenfantsdanscettesituation-là.Cettecliniquecontemporainenepeutpas
ne pas prendre en compte la question de la diversité des langues, des mondes, des
structures familiales. C’est sans doute une clinique de l’intranquillité, mais en tout cas
une clinique du multiple, des métissages …en commençant par soi-même.
Jevousremerciedevotreaimableattention.
Conférence de Bernard Lamizet
SIGNIFICATIONETEMPRISEDEL’ÉNONCIATION
Pour Lacan, la parole est l’inscription de la dimension symbolique du sujet dans
l’espace de la communication, qui fonde son statut, et dans la relation à l’autre, qui fonde son
identité. En disant que c’est la vérité qui parle quand le sujet énonce sa parole, Lacan confère
à l’énonciation la dimension d’une médiation, c’est-à-dire de la tension dialectique entre une
logique singulière, qui exprime la vérité d’un désir, et une logique collective, qui exprime la
logique d’une appartenance.
Sans doute est-ce cette tension qui donne toute sa signification au fait que l’on
désigne par le concept d’énonciation. Énoncer une parole, c’est, en effet, mettre en œuvre
toute la dynamique complexe au terme de laquelle l’identité du sujet s’exprime, à la fois pour
soi-même et pour l’autre, à la fois da
ns les limites de l’espace dans lequel a lieu
l’échange symbolique avec l’autre, et hors des limites de la subjectivité même dont il est
porteur. C’est que l’énonciation désigne une première dialectique – entre ouverture et clôture.
Sans doute, d’ailleurs, est- ce la première signification du concept de forclusion, traduction
proposée par Lacan du concept freudien de Verwerfung. La forclusion désigne la situation de
tension au cours de laquelle la psychose fait apparaître dans toute l’intensité d’une dimension
critique la contradiction entre l’ouverture de la relation pas toute à l’autre, exprimée par le
manque, et la clôture des réseaux signifiants, qui donne à l’identité du sujet la dimension
d’une totalité pleine, achevée, toute.
Laparoledésignedonc,ainsi,lemomentoùladimensioninstitutionnelleet
politiquedelalanguevoitluiéchapperleréeldudésirdusujet,quimanifeste,ainsi,la
tensionentrelesdeuxdimensionsdel’identité,ladimensionsingulièredelasubjectivité
etladimensioncollectivedel’appartenanceetdupolitique.Danslaparole,lesujetfait
l’expériencedel’énonciationsouslaformed’unsignifiantquiluiéchappe,mais,dansle
mêmetemps,commeinstitution,lalangueconnaîtunsignifiantquiéchappeàsaloietà
sa dimension collective pour exprimer et manifester la singularité d’un sujet. Cela
permet de mieux comprendre ce qu’est la langue. La langue est l’institution qui donne
son caractère symbolique à l’appartenance. C’est par la langue que l’État se donne la
dimension symbolique de la maîtrise de ceux sur qui s’étend son emprise. Au même
titrequel’idéologiedonnesadimensionimaginaireàcetteempriseetquelepouvoirlui
donne sa dimension réelle, la langue partage avec la loi sa dimension symbolique. En
effet, la langue vient imposer aux sujets singuliers appartenant à un pays ou à une
sociétélamaîtrisedescodesetdesformesquidonnentauxpratiquesdel’énonciation
leurdimensioncommune,delamêmefaçonquelaloivientdonneràl’ensembledenos
pratiquessocialesladimensionprévisibleetordinaired’unsur-moipartagé.Lalangue
désigne,ainsi,latranquillitéd’unenormesymbolique.
En revanche, la parole désigne un accident qui survient à la langue, car elle
n’est qu’en partie prévisible. Il y a toujours quelque chose qui risque d’échapper à la
parole,parquoisemanifestelasingularitédel’événementqu’elleconstitue.Toutn’est
pasprévisibledanslaparole,toujoursexposéeaurisquedulapsus,del’incontrôlable,de
l’accident, du risque. On a tendance à attribuer à l’événement que représente la
rencontredel’autreladimensionrisquéeetimprévisibledelaparole,alorscelle-cine
tient qu’à la dimension singulière de son avènement. C’est en ce sens que la parole
constitueuneintranquillitédelalangue.
1.
Lalangueetlaparole
Depuis que Saussure l’a opposée à la langue, on considère la parole comme
l’instance du singulier dans le langage. La définition proposée dans le Cours de
linguistique générale de la langue et de la parole repose sur la distinction entre la
dimension institutionnelle de la langue et la dimension subjective de la parole. «En,
séparantlalanguedelaparole»,ditSaussure3,«onséparedumêmecoup:1°cequiest
social de ce qui est individuel; 2° ce qui est essentiel de ce qui est accessoire et plus ou
moinsaccidentel».C’estainsiSaussurequirendproblématiqueslaquestiondustatutde
la langue et de la parole et celle de la signification de leur opposition – ou de leur
distinction, épistémologique. Sans doute n’est-il pas inutile d’insister sur le fait que
l’histoiredecettedistinctionentrelangueetparoles’inscritdansunehistoirecomplexe
et significative. En effet, d’une part, les cours de Saussure dont leCours de linguistique
généraleestl’échosesituententre1906et1911,etleCoursestpubliéen1915:nous
sommesenpleinepériodedetensionautourdelaquestiondesidentitésnationalesen
Europe.D’autrepart,laquestiondel’oppositionentreladimensioninstitutionnelledela
langue et la dimension psychique de la parole se situe à l’époque de la découverte
freudiennedel’inconscient.Enfin,lathéoriesaussuriennes’inscritdansunerationalité
pluslargedesfaitsdelanguequisituelaréflexionsurlalanguedanslechamppluslarge
3 Cours de linguistique générale (1920), éd. dirigée par T. de Mauro, Paris, Payot,
1972, 510 p., bibl., ind.
de la découverte des langues indo-européennes par ses propres travaux et ceux
d’A.Meillet,quidonneunedimensionhistoriqueparticulièreàl’identitédeslangues.
La distinction entre langue et parole se situe, ainsi, comme problème
épistémologique,commeunedistinctionfondamentalementpolitique,entrelecaractère
institutionnel4deladistinctionentrefiliationetappartenanceetlecaractèrepsychique
delasituationdusujetparrapportàcequeluiimposelecaractèreàlafoissingulieret
politiquedesoninconscient.Cettedistinctionentrelangueetparoleoccupe,d’ailleurs,
uneplacedanslalanguemême,car,enfrançais,ilexisteunverbeparler,quiimplique
l’articulation au singulier de la personne, tandis qu’il n’existe pas de verbe languer,
précisémentparcequelalangueestl’instancedulangagequirefoulelasubjectivité.S’il
existeunverbeparler,c’estquelaparoleexprimeunearticulationentreunsujetetle
faitdelaparole,tandisqu’iln’existepasdeverbecorrespondantàlalangue,carcelle-ci
est fondamentalement collective et ne saurait articuler autour d’un événement
particulierlesingulieretlecollectif.Cetteoppositionentrelalangueetlaparoledonneà
l’énonciation le caractère intranquille qui manifeste le réel de son avènement dans
l’espace public de l’agora. La problématique de l’intranquillité de la langue est,
finalement,uneautrefaçondedésignerl’oppositionentrelalangueetlaparole,carc’est
la parole qui manifeste le caractère de la langue – intranquille parce qu’au moins en
partieimprévisible,etaumoinsenpartieimprévisibleparcequ’articuléeàladimension
singulière de l’événement de la parole. On peut remarquer, au seuil de cette réflexion,
que la question de la langue, dans sa relation à la parole, revêt un caractère
épistémologique. En effet, elle permet de mieux comprendre l’articulation entre la
critiquedessciencesdulangageparSaussureetsarefondationdelalinguistiquesurla
questiondusujetetdel’expériencesingulièredulangage,etlacritiquedessciencesdu
psychismeparFreudetsafondationdelapsychanalysesurlaquestiondel’inconscient.
2.
L’énonciation
C’estaucoursduprocessusdel’énonciationquesemetenœuvrelatension
entrelesingulierdusujetetlecollectifdel’appartenancedansl’expériencedelalangue
proposée par la parole. Sans doute convient-il, d’ailleurs, ici, de s’interroger sur la
significationmêmeduconceptd’énonciation.Énoncer,c’estproduireunsignifiant,c’està-direlesortirdesoi,c’estl’émettre.Énoncer(deexetdenuntiare),c’estfairesortir(ex)
unmessage(nuntium),c’estsortirdesoiunsignifiantpourl’inscriredansl’espacepublic
oùilseraàladispositiondel’autre.Encesens,sansdoutelapremièresignificationdu
conceptd’énonciationest-ellelapertedemaîtrisesurlesignifiant:énoncer,c’estperdre
l’emprisequel’onpeutvoir(ouquel’oncroitavoir)surlesignifiant,quel’onabandonne
àl’autre.Ilya,ici,quelquechosequirapprochel’énonciationdelaspécularité:eneffet,
delamêmefaçonque,danslemomentdumiroir,onmetl’imagedesoisousleregardde
l’autre,lemomentdel’énonciationestceluioù,mettantlesignifiantvocalsousl’ouïede
l’autreetlesignifiantécritsoussonregard,l’onperdlamaîtrisequel’onpeutavoirsur
4 Nous avons proposé à plusieurs reprises de définir le concept de médiation comme
une médiation symbolique de l’appartenance sociale.
lelangagepourlemettresousl’emprisedel’autre.C’estcequipermetdecomprendrela
doublesignificationdel’énonciation,quiexpliquesonintranquillité:l’énonciationaàla
fois une signification pour le psychisme du sujet et pour l’autre et une signification
politique,carelleplacéeaurisquedel’espacepublic.
En ce sens, l’énonciation est le moment du réel de la langue et de la parole,
c’est-à-dire le moment où la langue et la parole s’imposent au sujet comme une
contrainte. En effet d’une part il s’agit du moment où le sujet fait, par la parole,
l’expériencedelalangue.Lemomentdel’énonciationestlemomentaucoursduquelle
sujet met en œuvre une forme de négociation, de confrontation, entre le désir et
l’identité psychique dont il est porteur au cours de sa parole, et les lois qui lui sont
imposéesparsonappartenanceetparl’usagedelalangue.L’énonciationestintranquille
parcequ’ellealasignificationd’uneconfrontation,parfoisviolente,entrel’instancedu
sujetetcelledelaloi.Lelapsusoucequelalangueconsidèrecommeunefautesontdes
manifestations de la violence de cette confrontation et de son caractère en partie au
moinsimprévisible.
D’autrepart,l’énonciationestlemomentoù,parlatensionentrelesingulier
etlecollectif,semanifesteleréelpolitiquedelalanguequis’imposeausujetcommeune
formedepouvoiretquifaitapparaîtreleréeldelaparole,quimanifestel’inconscientdu
sujet et le désir dont il est porteur, dans l’expérience désignée par le concept proposé
parLacandelalangue.Aucoursduprocessusdel’énonciation,deuxréelsseconfrontent
l’un à l’autre dans l’intranquillité de l’expérience d’une forme d’affrontement: celui du
politiqueetceluidupsychisme.Sansdoutemêmecetteexpérienceest-ellenécessaireau
sujetpourqu’ilprennepleinementlamesuredeladifférenceentrecesdeuxréels.C’est
cetteexpériencequeDerridadésigneparleconceptdedifférance,quimanifestepourlui
unespaceetuntempspropresàl’énonciation.C’estquel’intranquillitédel’énonciation
semanifestedanslaspatialitédel’écritureetdelapageoudanscelledelarencontrede
l’autre dans la parole. L’expérience de l’espace de l’énonciation permet de penser la
distinction fondamentale entre la parole et l’écriture, l’une et l’autre situées dans des
logiques différentes de la spatialité. En effet, la parole s’inscrit dans l’espace de la
spécularité et l’écriture s’inscrit dans l’espace de l’absence de l’autre. Mais cette
intranquillité se manifeste aussi dans la temporalité propre de l’énonciation, qui se
caractériseparl’articulationdedeuxtemps.Leprésentdutempscourtdel’énonciation
est celui de l’expérience même de la parole pour le sujet et pour l’autre, tandis que le
tempsdelalangueestletempslongdelaculture,maisaussidelamémoirepropredu
sujet et de l’autre, ce temps qui est celui de l’intertextualité désignée par Kristeva
commelechampfondamentaldelalittérature.
3.
Prévisibilitéetintranquillité
Toutes ces tensions dont l’énonciation est le siège permettent de mieux
comprendre le sens du concept d’intranquillité, qui engage, sans doute, une façon
particulièredepenserlenœuddel’inconsciententrelepsychismeetlepolitique.
Onpeutpensercettelogiquedetroisfaçons,dontl’articulationconstitueune
façonderecomposercequel’onpourraitappeleruncogitodel’identitéfondésurune
nouvelleapprochedelaprévisibilitédudiscoursetdelamédiation.Eneffet,sansdoute
est-ce la notion de prévisibilité et sa contradiction avec l’imprévisibilité qui donnent
toutesasignificationàlaproblématiquedel’intranquillité.
D’une part, dans sa distinction d’avec la langue, la parole est le moment de
l’imprévisibilité de l’énonciation. Tandis que la langue désigne la dimension prévisible
de l’énonciation en en fixant les normes et en en régulant l’interprétation, la parole
désigne le champ de l’énonciation et des pratiques symboliques qui échappe à la
prévisibilité. En désignant la mise en œuvre effective de l’énonciation par le sujet, la
parole désigne le temps de l’énonciation qui n’est pas totalement prévisible, qui
échappe, au moins en partie, à la dimension prévisible du savoir sur le langage.
Finalement,cettepartimprévisibledel’intranquillitédelalangueestbienlechampdu
pas-tout de la vérité: «Je dis toujours la vérité», écrit, à ce propos Lacan5, « pas toute,
parcequetouteladire,onn’yarrivepas.Ladiretoute,c’estimpossible,matériellement:
les mots y manquent. C’est même par cet impossible que la vérité tient au réel».
L’expériencedel’énonciationestnotammentcelledurisquedulapsus,del’erreur,dela
suspensiondelaparoledansl’imprévisiblesilence.C’estparcesmanquesàdirelavérité
qu’au cours de notre énonciation, nous faisons l’expérience, parfois douloureuse, mais
toujourssensible,duréeldulangage.
D’autre part, l’énonciation est le moment au cours duquel le sujet fait
l’expérience du pouvoir de l’institution que représente, pour lui, la langue, car, par
exempledansl’expériencepoétiqueoudansl’expériencepsychanalytique,ilénoncedes
paroles qui échappent à l’emprise de la norme. Par cette dimension singulière de son
énonciation,lesujetéchappeàcequel’onpourraitappelerlepouvoirdelalangue,àla
maîtrise institutionnelle de la norme du langage, en élaborant un usage de la langue
exprimant son identité propre. Chacun a, ainsi, son usage de la langue, par lequel, en
quelquesorte,ilrésisteàl’uniformisationdelatranquillitéprévisibledelalangue.C’est
cettedimensiondel’énonciationqueJakobsondésignaitparcequ’ilappelaitlafonction
poétiquedulangage.«Lemondedel’émotion»,écritainsiJakobson6,«formentunedes
applications, plus exactement une des justifications les plus habituelles du langage
poétique, c’est le fourre-tout où l’on entasse ce qui ne peut être justifié, appliqué en
pratique, ce qui ne peut être rationalisé». L’instance poétique du langage constitue le
champdel’intranquillitédecequiéchappeàlanormeordinaireetprévisibledesusages
delalanguedansl’espacepublic.
5 Télévision, Paris, Seuil, 1974, p. 6.
6 Qu’est-ce que la poésie ? (1933-1934), trad. fr. par M. Derrida, Huit questions de
poétique, Paris, Seuil, 1977, p. 17.
Enfin,laparoleestuneintranquillitédelalanguecarlasingularitédudésir
quis’exprimedanslaparoles’opposeàladimensioncollectivedel’appartenanceetdela
normequis’exprimentdanslalangue,etc’estcetteoppositionmêmequifondel’identité
politiqueetdonnesaconsistanceproprementpolitiqueàl’espacepublic.Enexprimant
ledésirpropredusujetetenmanifestant,ainsi,cequel’onpeutappelerl’élanproprede
sasubjectivité,laparoleestunchampintranquille,carcetteparolepropresesitueàune
certaine distance de la loi.Par cet usage de la langue qui exprime le désir dont il est
porteur,lesujetmanifesteunécart,unedistancecritique,unéloignement,parrapport
auxusagesprévisiblesdelalanguequisefondentsurlesavoiraulieudesefondersurle
désir.Ils’agitdecequiéchappeaucodedubonusagedelalangueetmanifeste,ainsi,sa
finitude. Cette intranquillité de la langue trace une limite entre deux espaces de la
communication.L’espacepubliclégitimeetinstitutionnel,celuidel’agora,estceluidans
lequel les usages de la langue sont conformes à la norme qui rend leur signification
prévisible. En revanche, de l’autre côté de cette limite, ce que ‘lon pourrait appeler
l’espace public poétique de l’intranquillité est celui dans lequel les usages de la langue
échappentàsaloi.
4. L’intranquillité,l’aléatoireetlelieudusujetdansl’espacepolitique
L’intranquillité est le champ de l’imprévisible, de ce qui est, au moins en
partie, aléatoire. En d’autres termes, elle désigne le champ de ce qui n’est pas
entièrement prévisible parce que cela échappe à la causalité. Seul le champ de la
causalité est prévisible, seuls les effets sont prévisibles à partir du moment où l’on
connaît la cause dont ils sont issus. C’est en ce point qu’il importe de penser trois
dimensions de ce champ qui échappe à la causalité, qu constitue une limite de ce que
l’onpeutappelerlarationalitéduprévisible.
Danssapremièredimension,cetteraisonduprévisiblefondelechampdela
réalité. Si l’on a pu écrire que Copernic avait rendu les planètes muettes, c’est parce
qu’enstructurantunerationalitédelacausalitédumouvementdesplanètes,ilaséparé
lechampdelacausalitédeceluidelasignification.Alorsquel’astronomiedesontemps
étaitenvahieparlessignificationsdesdiscoursdominants–enparticulierparceuxde
l’Église – Copernic a tenté de fonder l’astronomie sur la recherche de la causalité des
phénomènes observés et, ainsi, de fonder la rationalité de l’espace sur une logique
distinctedecelledelasignification.CequeKantappelle«larévolutioncopernicienne»
danslaCritiquedelaraisonpureconsiste,ainsi,danslareconnaissanced’unchampdela
causalité distinct de celui de la signification. Si les planètes pensées par Copernic sont
«muettes»,c’estqu’ellessontstructuréespardeslogiquesdecausalitéaulieudel’être,
comme le champ du langage et de la signification, par des logiques sémiotiques. Mais
c’estencepointquelesémiotiqueestintranquille:alorsquelechampdelacausalitéest
prévisible, celui de la signification ne l’est qu’en partie. Il y a toujours une part du
langage et de la signification qui échappe à la prévisibilité et qui, par conséquent,
devient un champ intranquille. C’est, d’ailleurs, la raison pour laquelle le champ de la
sécurité et, surtout, celui de l’insécurité, sont traversés par des logiques de
représentation et par des logiques idéologiques, par les logiques de l’imaginaire
politique.
La deuxième dimension par quoi la logique de l’intranquille s’oppose à la
raison du prévisible est politique. Le développement des sciences sociales et, en
particulier, des sciences du politique, a connu deux temps. Le premier a été un temps
proprement d’intranquillité, car il s’agissait de l’émergence d’une science critique des
discoursdominants.C’est,enparticulier,danscettelogiqueque,danslesannées19601970, Althusser a pu proposer une relecture critique de Marx, Lacan une relecture
critique de Freud, Barthes une refondation de la sémiotique saussurienne. Mais un
secondtempsaconnuundéveloppementetuneformederelégitimationinstitutionnelle
etidéologiquedessciencessociales,illustrée,parexemple,parl’usagedelasémiotique
danslechampdumarketing,parlesrecherchessurlesdiscoursetlesreprésentations
dans le champ des sciences politiques, mais aussi par l’ouverture du domaine du
psychismeauxsciencesduprévisible,enparticulierparledéveloppementdessciences
cognitives ou des neurosciences. L’intranquillité de la psychanalyse consiste, dans ces
conditions,àrejetercetteapprochedupsychismefondéesurlarechercheduprévisible
pour poursuivre une réflexion critique fondant la réflexion sur les significations du
psychismeetdel’inconscientsurl’intranquillitéd’uneanalysedelamultiplicitédeleurs
significations.C’estlesensdesréflexionsproposéesparBarthessulaconnotationetla
polysémiedutextedansl’introductiondeS/Z(1970).
Enfin, la logique de l’intranquillité consiste dans l’élaboration d’une
distanciation critique par rapport à l’identité du sujet. Sur ce point encore, sans doute
peut-on observer une rupture, une «coupure épistémologique», pour employer
l’expressiond’Althusser,danslechampdessciencessociales.Lessciencesdel’hommeet
delasociétéétaientdominéesjusqu’àlarupturedeMarxetdeFreudparlalogiquede
l’affirmationdel’unitédel’identitédel’homme,fondée,enparticulier,parlaréférence
de Kant à la transcendance ou par celle de Hegel à la «phénoménologie de l’Esprit»
(Geist).Enrevanche,lesreprésentationsdel’identitésontfondées,aucontraire,àpartir
delafindudix-neuvièmesiècle,surdeslogiquesplurielles,démultipliées,schizéespour
reprendre le terme freudien ou lacanien. C’est ainsi, en particulier, que l’esthétique
s’orientera vers des logiques non figuratives venant critiquer les représentations des
identités,ouquel’esthétiqueduthéâtreseradominée,parexempledanslesréflexions
de Brecht, par les logiques de la distanciation. Or, sans doute peut-on considérer la
distanciation comme une des expressions de l’intranquillité, car, dans le champ de la
distanciation qui vient rompre l’identité du sujet en la remplaçant par une logique du
sujet morcelé, la distance même interne au sujet est le champ dans lequel vient
s’exprimer et se manifester l’intranquillité. C’est le sens de ce quel’on appellera, par
exemple,les«philosophiesdusoupçon».Silacritiquedel’identitéestuneexpression
del’intranquillité,c’estqu’ellevientromprelalogiquedel’unicitéetdel’intégrationde
l’identité du sujet pour la remplacer par une approche plurielle et démultipliée de la
subjectivité.
Sansdouteest-cepourquoil’intranquillitéconstituelelieudusingulierdans
l’espacepolitique:lelieud’oùparleledésirdusujetpourexprimerl’identitésingulière
danslechampdesappartenancesetdelaprévisibilitédesidentitéscollectives.Lamise
enœuvredel’expressiondel’intranquilliténousrappellequelapsychanalysedemeure
fondamentalement une science politique. En effet, en venant rompre la logique
intégrativedelasubjectivitéetdel’identitéetenrefondantl’identitésuruneapproche
schizée et sur une logique de la discontinuité, la psychanalyse vient s’affirmer comme
une science de la dialectique et de la confrontation du singulier et du collectif, c’est-àdire comme une science du politique, ou peut-être vaudrait-il mieux dire comme une
rationalité politique de l’identité du sujet. L’approche classique de la subjectivité a été
dominée,enparticulierdepuisl’époqueromantique,paruneaffirmationdel’intégration
de l’identité et par une expression du sujet fondée sur l’affirmation d’une logique
transcendantale de son identité. En revanche, l’approche critique que proposent la
psychanalyseetcetterationalitéquel’onpeutappelerunerationalitédeladistanciation
se fondent au contraire sur l’intranquillité de la fragmentation et de la schize, qui fait
échapper la subjectivité à la clôture sur soi de la prévisibilité. Peut-être, sur ce plan,
peut-onjustementdirequel’intranquillitéestl’expressionpolitiquedelafragmentation
etdelaschizedupsychisme.L’uneconstituel’expressionpolitiquedecettecritiquede
l’identité, tandis que l’autre en constitue l’expression proprement psychique.
L’intranquillité désigne, finalement, la distanciation interne de l’identité du sujet par
laquellecelui-civientporterunregardcritiquesursoi.
5.
Laparolecommeexpressiondudésirdusujet
C’estparlaspécificitéetlamatérialitélangagièresdelaparoleques’exprime
leréeldelasubjectivité,c’est-à-direledésirdusujet.Dansladistinctionsaussurienne
entrelangueetparole,lalangueestuneinstitution,elleestunconceptquiexprimela
dimensionsignifianteetlangagièredel’identitéetdel’appartenance,tandisquec’estla
parolequimanifestelalanguedansl’espacedelarencontredel’autreetdansletemps
del’expressiondusujet.C’estpourquoil’intranquillitédelalangueestmanifestéeparla
parole,quimetenœuvrelaconfrontationentreletempslongdelalangueetletemps
courtdelacommunicationetdel’échangesymbolique.Laparoleinscrit,ainsi,lalangue
dans l’intranquillité de la rencontre de l’autre et de l’indécidabilité de l’issue de cette
rencontredansl’énonciation.
La parole donne au désir du sujet la matérialité symbolique d’un signifiant,
mais, dans le même temps, elle l’inscrit dans la contrainte de l’espace et du temps: la
dialectiqueentreledésiretlaparolequil’exprimedonneaudésirsadimensiond’unréel
du symbolique qui assigne une place au sujet dans l’expérience de la temporalité du
langage et de la culture et dans celle de la spatialité de la relation à l’autre dans
l’expériencedumiroir.C’estcetteconfrontationàladoublecontraintedel’espaceetdu
temps qui explique le caractère intranquille de la langue dans la parole. En effet, la
réalitédelaparoleestfaiteàlafoisdelamatérialitésignifiantedelavoixetdesmots
qui composent la chaîne signifiante et de la présence de l’autre dans la rencontre du
sujetquiconstituecequel’onpeutappelerl’événementdelaparole.Danslemomentde
la parole, le temps long de la langue est soumis à une forme de confrontation à
l’intranquillitéd’untempscourt,celuidel’événementdelarencontredel’autre.
Mais, si l’on approfondit la question, la parole revêt une autre signification.
En effet, en donnant à son désir la consistance d’un signifiant, elle le distancie par
rapport au sujet même qui l’énonce. La parole vient objectiver pour le sujet le désir
même dont il est porteur, en le mettant à la distance même de la chaîne signifiante.
L’intranquillitédelalanguerésideaussidanscettelogiquedialectiquedelaparole,qui
consistedansunecontradiction,dansunetension,entrel’adhésiondusujetàlaparole
qu’ilénonceetsadistanceparrapportausignifiantqu’ilconstruitaucoursmêmedeson
énonciation. On peut ici songer à Phèdre et à cet échange avec Œnone au moment où
Phèdre,parsaparole,prendpleinementconsciencedudésirdontelleestporteusepour
Hippolyte.Unversuniquedelatragédieestpartagéendeux,chacunedesinterlocutrices
énonçantsapartdel’objectivationdudésir.ÀŒnonequis’écrie,horrifiée:«Hippolyte,
grands Dieux!», Phèdre répond: «C’est toi qui l’as nommé», venant, ainsi, mettre à
distancelenomquidésignelesignifiantinterditetchargeant,enquelquesorte,Œnone
de la responsabilité de sa nomination.Par cet échange, Racine montre ici comment la
parole vient objectiver et distancier le signifiant, en même temps qu’elle le met en
œuvre. Il montre, finalement, qu’une fois qu’il est énoncé, le signifiant de la parole est
dansl’espacepublicdel’intersubjectivité,icidansl’espacedelascène,àladisposition
de n’importe qui. L’intranquillité de la langue se manifeste, dans la parole, dans le fait
qu’à partir du moment où elle est inscrite dans la parole par le processus de
l’énonciation, elle n’est plus à personne. Le seul temps au cours duquel la parole
appartientencoreausujetquil’énonceestleprésentdel’énonciation,letempsaucours
duquellesujetdel’énonciations’approprielaparolequimanifestelalangueenmettant
enœuvrelamatérialitésignifianteparticulièredelavoix.C’estlavoixquiarticuledans
laparolel’intranquillitésignifiantedelalangue7.
6.
L’expériencedumanque
Mais sans doute est-ce le manque qui exprime pleinement l’intranquillité,
danslamanifestationdel’incomplétudedelalangue.Ilyatoujoursdunon-ditdansla
parole, mais ce non-dit ne fait que manifester l’incomplétude de la langue, qui se
manifeste, par ailleurs, dans des expériences comme celle de la traduction, car on sait
bienquetoutn’estpastraduisibled’unelanguedansuneautre,oudanscelledelaloiou
de la norme qui interdisent l’énonciation de certains signifiants. Quand Lacan écrit,
commeonl’avuplushaut,«jedistoujourslavérité,maispastoute»,ilnemanifestepas
seulement l’incomplétude de la langue, il exprime aussi une dimension langagière du
manque,ildonneaumanquelaformesignifianted’unereprésentation.
Mais,danslemêmetemps,onsetrouvedevantunecontradiction,devantun
antagonismequconstituedansdouteuneformenouvelledel’intranquillitédelalangue.
En effet, cette incomplétude même de la langue exprime à la fois l’impossibilité de
signifier le manque et la signification même du manque. L’expérience langagière du
7 Sans doute importe-t-il de préciser que tout ce qui est dit ici de la parole et de la
voix, qui constituent les matérialités signifiantes sonores de la langue, peut se dire de
l’écrit et de l’écriture, qui en constituent les matérialités signifiantes visuelles.
manquemanifesteunedoublesignificationdel’interditetdelalimite.Lalimiteestàla
fois ce qui désigne le champ de l’indicible et ce qui manifeste l’institutionnalité
intranquille de la langue. En ce sens, on se trouve devant une contradiction, qui
constitue une limite, devant une forme d’oxymore: la langue est intranquille parce
qu’elledonneunsignifiantàl’indicible,quipermetdelereconnaîtredanslespratiques
sociales de l’échange symbolique et de la communication et qui, dans le même temps,
rend impossible cette reconnaissance même. Racine se sort de cette contradiction en
faisant énoncer le même vers à deux personnages, en manifestant, par la dualité des
identités qui s’échangent, le clivage constitutif de l’identité de la personne. Mais ce
clivage, qui est possible au théâtre, parce qu’il s’agit de l’espace et du temps d’un jeu,
d’une représentation, est impossible dans la vie sociale ordinaire, régulée par les
logiquesdel’expressiondesidentités.Danscetordinairedelasociabilité,latranquillité
delalangueprendlaformedelacontinuitéénonciativedeslogiquessignifiantes,tandis
que l’intranquillité de la langue se manifeste dans ce que Vasse nomme «la césure des
réseauxsignifiants»8,événementquiseproduitlorsdurefoulementoriginairedusujet.
C’est que le concept de refoulement nous permet de comprendre que le
manque est la dimension sociale et politique du réel de la subjectivité, à la fois parce
qu’il manifeste la spécificité du sujet par rapport aux autres et parce qu’il manifeste
l’emprisedelaloisurlesujet.Cetteemprisedelaloiprendlaformedelacensure,qui,
précisément, rend la parole «intranquille» parce qu’elle court toujours le risque de
s’opposer à elle et parce qu’elle constitue ce qui constitue la limite du langage et de
l’expressiondanslepas-toutdelavéritédusujet,quimanifestelemanquedulangage.
Lerefoulementmanifestedansl’interditmêmedessignifiantsàlafoiscequifondeles
réseaux signifiants en les instituant comme des médiations symboliques de
l’appartenance sociale et de l’identité et ce qui fonde la conscience dont le sujet est
porteur de sa propre identité sur l’incomplétude des signifiants qu’il est en mesure
d’énoncer ou d’interpréter. Le refoulement constitue, en ce sens, une forme
d’appropriation du manque par le sujet qui fonde son identité sur l’expression
intranquillequ’endonnelalimitequiinstituelarelationàl’autre.
7.
L’impensabledulangageetdelamédiation
Maissansdouteest-ceparl’impensablequesemanifeste,avecuneformede
violence,l’intranquillitédelalangue.Lesavoirsurlalangue,surlacommunicationetsur
les échanges symboliques repose sur une forme de tranquillité épistémologique, celle
desconceptsetdel’énoncédeslogiquesetdessavoirs.Àcetterationalitétranquillede
la langue et du savoir sur elle vient s’opposer l’intranquillité de l’impensable, de
l’ensemble des objets et des champs de la langue qui sont irréductibles à la
représentationetausavoir.C’estcequel’onappellel’impensabledelalangue.Enfait,cet
impensable n’est sans doute que la manifestation, dans le champ de la langue, de la
tension, de la contradiction, sur laquelle repose toute médiation, entre la dimension
singulière de l’identité et de ses expressions et leur dimension collective. Sans doute,
8 « L’ombilic et la voix, Paris, Seuil, 1974, 221 p. (Coll. « Le champ freudien »).
d’ailleurs,cequel’onappellelepolitiqueneconsiste-t-ilquedansl’ensembledesformes
et des manifestations de ces contradictions et de ces tensions. Si ces contradictions
constituentunelimite,c’estqu’elleseheurtentàuneformed’impensable,l’impensable
mêmedelamédiation.Ils’agitdelalimitedelarationalitédelamédiationetdessavoirs
surelle.
L’impensable de la langue, d’abord, est l’expression signifiante de
l’intranquillité et de l’indécision qui touchent le savoir même sur la langue. Nous nous
trouvonsicidevantunenouvellecontradiction,cellequeLacanexprimeendisant«iln’y
a pas de métalangage». Il s’agit d’une contradiction, car l’énoncé même de cette
propositionmanifesteàlafoislaloietcequiluiéchappe,énoncelaloienmêmetemps
qu’ilénoncel’impossibilitédelaloi.Lapenséesurlalangue,lessavoirssurlalangue,ont
pour but de rendre la langue prévisible et de fonder ce que l’on peut appeler la
tranquillité de la rationalité sur elle. La tranquillité de la langue est l’ensemble des
savoirssurellequipermettentdepenserl’énonciationetlespratiquesdelalangueen
rendant possibles les interprétations et l’élaboration des significations qu’énonce la
parole. Or, la parole est le champ de l’imprévisible puisqu’il s’agit du champ des
pratiques de la langue mises en œuvre par les sujets singuliers au cours des
énonciations qui manifestent leur rencontre avec l’autre. La parole est imprévisible
parcequ’ils’agitdelasingularitédel’énonciationquiéchappe,encesens,àlanormeet
à la prévisibilité des savoirs sur la langue. C’est pourquoi on se heurte ici à une forme
d’impensable qui fait faire l’expérience du réel aux savoirs sur le langage et sur
l’énonciationenformulantleurlimite.
Mais cet impensable de la langue est en même temps un impensable plus
large:l’impensabledelamédiationmême.Eneffet,ens’opposantàl’imprévisibilitéde
la langue, de la signification et de l’interprétation, le sujet fait l’expérience de
l’impensabledusymboliqueetens’opposantàl’imprévisibilitédelarelationàl’autre,il
fait l’expérience de l’impensable de la communication. L’impensable de la langue
renvoie, finalement, à une autre forme d’intranquillité: celle de la médiation. Cet
impensables’articulesurlesdeuxplansduconceptdemédiation.D’unepart,ils’agitde
l’impensable de l’articulation entre le singulier et le collectif. La dialectique entre le
singulier et le collectif, qui fonde la médiation politique, se heurte à un premier
impensable:onnepeutpenserlacontradictionentreladimensionsingulièredusujetet
sa dimension collective, celle qui est énoncé par l’oxymore d’Aristote ôon du zôon
politikon, de «l’être vivant politique». Il s’agit de l’opposition entre la dimension
singulièreduzôonetladimensioncollectivedupolitikon.Mais,d’autrepart,ils’agitd’un
autre impensable, celui de l’irréductibilité l’un à l’autre des trois termes de l’autre
médiation,entreleréel,lesymboliqueetl’imaginaire.C’estaussicela,l’intranquillitéde
lalangue:latensionetlaconflictualitéimpensable,dontl’issueesttoujoursaumoinsen
partieimprévisible,entreleréeldelacontrainte,lesymboliquedelareprésentationet
l’imaginairedel’idéalité.
Les carrefours de communications:
Nous tenons à remercier les discutants des trois carrefours de communications
cliniques dont nous ne publions pas les remarques et interventions au cous des
discussions ainsi que celles des participants de la salle.
Pour le 1er carrefour, Jean Rohou, professeur de littérature Rennes 2, écrivain,
auteur de « Fils de plouc », pour le second carrefour, Patrick Saurin, Docteur en
Histoire, auteur de “Les Fleurs de l’Intérieur du Ciel”, José Corti, 2009 et “La fleur, le
chant, In xochitl in cuicatl. La poésie au temps des Aztèques”, Jérôme Millon, 2003 et
pour le troisiéme carrefour, Marie-Laure Choquet, psychologue clinicienne à Rennes.
1er carrefour : «Languedelafamille,languedel’école»
« L’inquiétante étrangeté de la langue de l’école »
par Carmen Strauss-Raffy, psychopédagogogue, maître de conférence en sciences
de l’éducation, Strasbourg
De la langue 1 à la langue 2
Pour introduire la réflexion sur le thème « Langue de la famille, langue de l’école », je
voudrais évoquer un fragment de dialogue extrait du film de Coline Serreau, St Jacques La
Mecque. Il y est question des aventures d’un groupe hétéroclite de 9 personnes réunies autour
d’un guide sur les chemins de St Jacques de Compostelle. Le dialogue met en scène une
femme professeure de lettres qui a décidé d’apprendre à lire à un jeune illettré d’origine
maghrébine. C’est sa première leçon, et elle lui demande s’il sait parler le français numéro 2.
Devant la surprise du jeune homme, elle lui explique : « Le français numéro 1 c’est pour
parler chez toi, avec tes copains, dans la rue, tout ça. Le français numéro 2, c’est pour
trouver du travail, pour écrire, pour parler à la télévision. C’est le français des riches pour
dire : on est mieux que les pauvres. Faut que tu l’apprennes un peu. » S’en suit alors un
échange amusant sur l’emploi possible ou non de certains mots en français numéro 2, à partir
de la formulation provocatrice du professeur : Il faut apprendre le français numéro 2 pour
niquer ceux qui disent : on est mieux que les pauvres ».
Ce dialogue indique très justement le travail que l’école impose aux enfants. Il s’agit de
passer de la langue familiale à la langue de l’école, la langue 2.
Dans plusieurs de ses livres, Annie Ernaux évoque à sa manière la difficulté de ce
passage et le sentiment d’inquiétante étrangeté suscité par la langue de l’école.
“La maîtresse parle lentement, en mots très longs, elle ne cherche jamais à se presser, elle
aime causer, et pas comme ma mère. « Suspendez votre vêtement à la patère ! » Ma mère,
elle, elle hurle quand je reviens de jouer « fous pas ton paletot en boulichon, qui c’est qui le
rangera ? Tes chaussettes en carcaillot ! » Il y a un monde entre les deux. Ce n’est pas vrai,
on ne peut pas dire d’une manière ou d’une autre. Chez moi, la patère, on connaît pas, le
vêtement, ça se dit pas sauf quand on va au Palais du Vêtement, mais c’est un nom comme
Lesur et on n’y achète pas des vêtements mais des affaires, des paletots, des frusques. Pire
qu’une langue étrangère, on ne comprend rien en turc, en allemand, c’est tout de suite fait, on
est tranquilles. Là, je comprenais à peu près tout ce qu’elle disait, la maîtresse, mais je
n’aurais pas pu le trouver toute seule, mes parents non plus, la preuve c’est que je ne l’avais
jamais entendu chez eux. Des gens tout à fait différents.”9
Les registres de langue de l’école et de la famille sont différents même s’il ne s’agit
pas de langues étrangères, et l’écart entre les deux est un passage obligé – parfois source de
difficultés ou de souffrances – que l’enfant devra franchir pour apprendre à l’école. Annie
Ernaux l’a elle-même franchi puisqu’elle est devenue enseignante et écrivaine.
Les enseignants et tous ceux qui aident les enfants ont à charge de les accompagner dans
ce passage, en veillant à se faire traducteurs si nécessaire. Cela suppose une attention à ce qui
pourrait faire obstacle à la compréhension. Stella Baruk10 a montré les difficultés particulières
que les élèves peuvent rencontrer avec le vocabulaire mathématique qui est souvent
polysémique et dont il leur faut démêler le sens ordinaire du sens mathématique.
Mais il incombe aussi à l’enfant de franchir l’écart entre le registre de l’oral et celui de
l’écrit. Jean-Paul Sartre évoque ce passage singulier avec précision dans “Les mots” ; il décrit
sa surprise en découvrant que l’histoire familière “Les fées”, racontée habituellement par sa
mère, s’est transformée lorsque celle-ci la lui lit.
“Anne-Marie (mère du jeune Sartre) me fit asseoir en face d’elle, sur ma petite chaise ; elle se pencha, baissa les
paupières, s’endormit. De ce visage de statue sortit une voix de plâtre. Je perdis la tête : qui racontait ? quoi ?
et à qui ? Ma mère s’était absentée : pas un sourire, pas un signe de connivence, j’étais en exil. Et puis je ne
reconnaissais pas son langage. Où prenait-elle cette assurance ? Au bout d’un instant j’avais compris : c’était le
leivre qui parlait. Des phrases en sortaient qui me faisaient peur : c’étaient de vrais mille-pattes, elles
grouillaient de syllabes et de lettres, étiraient leurs diphtongues, faisaient vibrer les double-consonnes ;
chantantes, nasales, coupées de pauses et de soupirs, riches en mots inconnus, elles s’enchantaient d’ellesmêmes et de leurs méandres sans se soucier de moi : quelquefois elles disparaissaient avant que j’eusse pu les
comprendre, d’autres fois j’avais compris d’avance et elles continuaient de rouler noblement vers leur fin sans
me faire grâce d’une virgule. Assurément, ce discours ne m’était pas destiné. Quant à l’histoire, elle s’était
endimanchée : le bûcheron, la bûcheronne et leurs filles, la fée, toutes ces petites gens, nos semblables, avaient
pris de la majesté : on parlait de leurs guenilles avec magnificence, les mots déteignaient sur les choses,
11
transformant les actions en rites et les événements en cérémonies. ”
Ce registre de langue nécessite aussi une attention particulière. Il suffit de se pencher
sur les consignes d’exercices de mathématiques ou de grammaire dans les manuels scolaires
pour s’apercevoir que de nombreux élèves ne peuvent comprendre ce qui leur est demandé
sans un travail préalable d’explicitation, de transposition à l’oral des formulations écrites.
Certains enfants rencontrés au CMPP arrivent submergés de tout ce qu’ils ne
comprennent pas à l’école. Parfois il s’agit simplement de reprendre avec eux un vocabulaire
qui n’a pas trouvé sens, il s’agit de se faire traducteur-passeur, de les accompagner dans le
passage d’un niveau de langue à l’autre.
9
ERNAUX Annie, 1987, Les armoires vides, Folio, p. 53.
10
11
BARUK Stella, 1998, L’âge du capitaine, Seuil.
SARTRE Jean-Paul, 1996, Les mots, Folio, p. 35-36.
Des malentendus et quiproquos : quand l’élève ne comprend pas ce qu’on attend de lui
Mais parfois les difficultés sont plus profondes et reposent sur des quiproquos et
malentendus liés à la manière dont les enseignants conduisent les apprentissages. Je fais ici
référence à l’ouvrage de Stéphane Bonnéry Comprendre l’échec scolaire qui tente de montrer
comment certains échecs se fabriquent au sein même de l’école.
L’auteur explique que la façon d’enseigner actuelle, plus informelle qu’autrefois, suppose
que les élèves soient dans une posture active d’appropriation des savoirs. On veut leur faire
découvrir les savoirs en partant de leur propre expérience. Ils doivent pouvoir « scolariser
l’expérience ordinaire et personnelle pour l’élaborer en connaissance savante ». Or cela ne
leur est pas donné à comprendre, on ne leur apprend à adopter les postures intellectuelles
adéquates. « Les conceptions pédagogiques à l’œuvre se réfèrent au modèle implicite des
enfants des familles pour qui culture et posture scolaires relèvent de l’évidence »12. Le
résultat est que « les élèves adoptent le plus souvent des attitudes de conformité, à commencer
par une conformité au résultat de la tâche dans laquelle le dispositif pédagogique les engage
: ils veulent donner à voir à l’enseignant les signes extérieurs de l’étude.[…] ils se
conforment à ce qu’ils croient être les desiderata de l’enseignant […]. »13
Les élèves sont pris dans des malentendus dont les conséquences vont se déployer sur le
long terme. En effet, ces phénomènes ne sont pas spectaculaires à l’école primaire qui tente
d’éviter de mettre les élèves en échec. Les enseignants trouvent toujours des domaines dans
lesquels ils peuvent les valoriser : ils morcellent la tâche, les orientent sur des tâches annexes
ou des activités parallèles aux apprentissages. Et les élèves ne se sentent pas mis en conflit,
mais cela renforce leurs attitudes de conformité voire de leurre. Or lorsqu’ils arrivent en 6ème,
l’étayage des enseignants diminue, on attend d’eux des raisonnements complexes et qu’ils
soient capables de se mettre spontanément au travail sur les bons objets de savoir ; et les
élèves ne comprennent pas pourquoi ils échouent ! Ils se découragent et se démobilisent et la
spirale de l’échec, de la rancœur et de la révolte s’engage.
Les enfants ou adolescents que nous rencontrons au CMPP peuvent être pris dans ces
malentendus. Ils n’ont pas forcément au départ des difficultés d’ordre psychologique, bien
qu’elles puissent se surajouter. Il nous faut alors retricoter ce qui s’est mal engagé à l’école.
Et le travail psychopédagogique peut se situer sur ce registre : mettre les difficultés à plat,
tenter de voir où elles prennent leur source, lever les malentendus, reprendre…
Quand la langue familiale est une langue étrangère
Lorsque la langue familiale n’est pas le français, les choses peuvent se complexifier.
Diverses configurations se tissent concernant le rapport que les enfants, les parents, les
enseignants entretiennent avec la langue familiale de l’enfant et avec la langue de l’école.
Ainsi beaucoup d’enseignants valorisent la langue maternelle d’un enfant lorsqu’il s’agit
d’une langue européenne, considérant ce type de bilinguisme comme une richesse. A
l’inverse, certaines langues des populations immigrées ou certains dialectes sont dépréciés et
12
13
BONNERY Stéphane, 2007, Comprendre l’échec scolaire, La dispute, p. 67.
Ibid. p. 94.
l’on va encore parfois jusqu’à penser que parler la langue maternelle à la maison aurait un
effet négatif sur l’apprentissage du français. Il se peut aussi que la langue de l’école soit
valorisée par la famille au prix d’un effacement de la langue et la culture familiale et
finalement de la subjectivité de l’enfant. Et dans d’autres cas, c’est au contraire un interdit ou
un rejet – qui ne sont pas forcément conscients d’ailleurs – de la part des parents, qui pèse sur
la langue de l’école. Quant aux enfants eux-mêmes, ils entretiennent des relations avec
chacune de leurs langues, parfois traversées par les conflits qui les occupent ou par une
subjectivité en souffrance, mais aussi par le poids des représentations de leurs parents ou de
ce qu’ils en imaginent.
Des exemples pourraient être évoqués illustrant chacune de ces configurations et d’autres
encore, mais le temps imparti ne le permet pas.
Avant d’aller plus loin, je voudrais vous faire part d’une expérience qui m’a permis de
prendre conscience de la nécessité d’inscrire sa subjectivité dans une langue pour pouvoir
s’investir dans son apprentissage.
Dans le cadre d’un stage en DEA de psychologie, j’ai eu il y a quelques années l’occasion
d’animer un groupe de paroles avec des femmes étrangères inscrites en cours
d’alphabétisation. J’intervenais une heure durant, à la suite du cours d’alphabétisation.
Nous avions pour thème de nos échanges, la scolarisation des enfants et les problèmes que
ces mères rencontraient pour les accompagner. Le niveau de français de ces femmes était
encore très rudimentaire.
Lors des premières séances, les participantes restaient réservées, prétextant de faibles
possibilités d’expression. Et puis, un jour, une très jeune femme portugaise, venue en France
pour s’occuper des enfants de son frère, s’est mise à raconter son profond désarroi le jour où
l’un des enfants s’était blessé et nécessitait une hospitalisation. La jeune femme ne parlait pas
un mot de français, ne connaissait personne, ne savait pas à qui s’adresser pour appeler au
secours. Elle avait fini par joindre son frère au téléphone de son travail, et l’incident s’était
terminé sans trop de dégâts. Mais elle en restait profondément traumatisée. Elle avait surtout
réussi à communiquer au groupe la force des sentiments d’impuissance, de panique,
d’insécurité liés à son état d’étrangère empêchée d’aider cet enfant dont elle avait la
responsabilité. Malgré son petit bagage en français, elle s’était très bien fait comprendre.
Beaucoup d’émotion s’était dégagée de sa tentative de récit, et le groupe l’avait écoutée
intensément. C’était la première fois qu’une parole habitée émergeait ainsi.
Lors des séances suivantes, se sentant probablement autorisée par la parole de cette jeune
femme, une autre s’est risquée à parler, puis d’autres l’ont suivie. Et ce sont les
accouchements qui sont venus se mettre en mots. Ces femmes disaient la difficulté de se
retrouver seules, perdues dans ce monde de l’hôpital, leur insécurité et le désarroi de se sentir
étrangères dans un moment si particulier. Nous avons eu ainsi plusieurs séances à écouter de
très émouvants récits de naissance dans des balbutiements de français.
Et puis un jour, la plus âgée du groupe, en France depuis longtemps, mais très résistante à
l’apprentissage du français, s’est levée, a saisi un châle, l’a roulé en une boule qu’elle a prise
dans ses bras et a entonné une mélopée lancinante, mimant une mère en train de bercer son
enfant. Passé ce moment très intense, elle a raconté au groupe que dans son pays, elle était
chanteuse appelée pour diverses occasions rythmant la vie des gens de son village. C’était la
première fois qu’elle prenait la parole dans le groupe… avec ses quelques mots de français.
Ainsi par la suite et jusqu’à la fin de cette expérience, ces femmes de nationalités diverses
ont eu envie de raconter des morceaux de leurs vies d’exilées toujours très émouvants, en
trouvant peu à peu les mots pour le dire, dans cette langue de l’exil si difficile à apprivoiser.
Je n’ai pas su ce qu’elles sont devenues par la suite, mais j’ai appris que la femme chantant
des berceuses avait commencé à s’ouvrir et s’était engagée dans l’apprentissage du français.
L’apparent blocage ou rejet s’était levé.
Cette expérience m’a fait réfléchir aux enjeux psychiques inhérents à l’apprentissage d’une
langue étrangère, en particulier lorsqu’on n’a pas choisi de s’exiler. Pour s’investir dans
l’apprentissage du français, ces femmes avaient besoin de trouver l’occasion d’une parole
personnelle dans la langue étrangère, besoin d’y inscrire leur subjectivité. Il me semble que ce
constat peut se généraliser à d’autres situations, et en particulier à la relation des enfants à
l’apprentissage du français.
La question qui se pose alors est celle de l’école. Annie Ernaux relisant ses rédactions
d’ancienne élève se désole d’y trouver une écriture si éloignée d’elle et de sa vraie vie ; elle se
demande si « l'école, seule, a les moyens de rendre possible une véritable parole de soi
? »14.De nombreuses expériences montrent des initiatives d’enseignants qui ont inventé des
situations permettant à leurs élèves d’investir la langue de l’école. Un exemple parmi d’autres
nous est donné par le film documentaire de Régis Sauder « Nous, princesses de Clèves », qui
montre des lycéens d’un quartier nord de Marseille, jouer et dire des extraits du roman de
Mme de La Fayette avec beaucoup de bonheur ; on les entend aussi parler de la manière dont
ce texte vient faire écho à leur propre vie d’adolescents. Les mots du roman se confondent
avec leurs propres mots.
Les jeunes que nous rencontrons au CMPP n’ont pas tous eu des rencontres heureuses avec
la langue de l’école. C’est alors aux professionnels de leur en fournir l’occasion.
L’écriture offre la possibilité de telles rencontres. J’ai connu plusieurs adolescents
réfractaires aux apprentissages de la langue écrite qui ont pu l’investir à partir de propositions
d’écriture leur permettant d’inscrire des éléments proches de leur vie intérieure. Pour certains
la fiction convient mieux : elle permet de donner libre cours à leurs préoccupations de
manière déguisée et en se maintenant à distance. Pour d’autres c’est l’écriture
autobiographique. Ainsi Matilde, jeune fille de 14 ans qui ne parvenait pas à s’ancrer dans la
langue française, entre ses parents et grands-parents parlant alsacien entre eux, sans l’inclure
dans ces échanges ; elle a commencé à progresser à partir de l’écriture de fragments de la vie
de ses proches recueillis auprès d’eux. Ainsi Ali15, venu d’Afghanistan, idéalisant sa langue
maternelle – le persan – comme une langue plus facile que le français et ne s’encombrant pas
de tant de formes de conjugaison. Lui aussi a progressé lorsque je l’ai invité à écrire des
souvenirs de son enfance au pays sous forme de textes courts. Et en consultant avec lui une
encyclopédie de différentes langues, il a pu découvrir et accepter que sa langue maternelle
soit aussi porteuse d’une grande complexité.
14
"J'ai conservé mes rédactions d'élève", 1998, in Lire et écrire à la première personne, Les Cahiers
pédagogiques, n° 363, p. 9.
15
La situation d’Ali, de Matilde et d’autres sont plus largement développées dans l’ouvrage :
STRAUSS-RAFFY Carmen, 2004, Le saisissement de l’écriture, L’Harmattan.
A la différence des adultes, la relation des enfants à la langue de l’école passe souvent par
le rapport des parents avec cette langue. Il est d’abord question que les enfants se sentent
autorisés à l’investir.
Je donnerai l’exemple de Myriam, une fillette de CM1 de langue familiale arabe, qui
s’exprimait assez correctement en français malgré un manque de vocabulaire, mais était très
perdue avec le vocabulaire de la grammaire et les conjugaisons. L’inhibition s’est levée après
un entretien avec sa mère, où il a été question des langues parlées à la maison. La fillette
parlait arabe avec son père qui ne connaissait que quelques mots de français. Le père étant
décrit par la mère comme doué en mathématiques, j’ai encouragé Myriam à échanger avec lui
à ce sujet ; je lui ai suggéré de comparer les éléments mathématiques étudiés en passant d’une
langue à l’autre avec lui. Cet entretien m’a paru avoir un effet de reconnaissance de la langue
familiale – et du père – en dehors de la famille. Est-ce ce qui aura permis à Myriam de
s’autoriser à s’investir dans la langue de l’école ? Il se peut que notre échange ait simplement
permis de donner une plus juste place à chaque langue, les autorisant toutes deux comme
langues de partage de savoirs, comme lien entre le monde privé et celui de l’école.
Pour conclure
Mes exemples ont porté sur des situations de bilinguisme avéré, mais ce qui s’en
dégage me semble généralisable à toute situation où le passage de la langue familiale à la
langue de l’école est vécu comme une inquiétante étrangeté. Cette étrangeté ne pourra
s’apprivoiser que si l’enfant – ou l’adulte – parvient à faire de la langue 2 un lieu d’inscription
de sa subjectivité. Alors l’étude de la langue dans ses complexités prendra sens.
« Entre bredouillement et bruissement »
par Michel Baby, orthophoniste, Foix
Sil'onsesoucietantdansl’éducationquelejeuneenfantdisposedebonnesaptitudesà
communiquer par la parole, puis à apprendre ce qu'on tentera de lui enseigner, c'est
qu'ildevra,demain,s'insérerdansunesociétédecommunication(le"cum",latinnous
oriente déjà avec l’autre donc le langage et avec la langue). Cette approche d'un écart
dansl'éducation…àlalanguedébuteraparunevignetteetsepoursuivraparquelques
réflexionsd'orthophonistedeCMPP.
"Bienquelamèresoitarrivéeavecunedemandeurgentepoursonpetitgarçonde4ans
½,leschosestraînent…"Telleestl'introductiondenotrepremiertravailclinique,7mois
aprèsl'accueild'unefamilledansnotreCMPP.Lapsychologuequil'areçueenpremier
entretien note que l'indication est soutenue par le Centre Hospitalier qui connaît bien
cette mère. Après 2 fausses-couches antérieures, cette grossesse ci se déroule
normalement, des jumeaux sont attendus; mais à 5 mois ½, la future maman est
hospitalisée et elle restera allongée jusqu'à l'accouchement (à 35 semaines) et les
naissancesdeGgarçon,puisdesasœurM,fauxjumeaux.Ledécèsbrutaldugrand-père
(côtépaternel)des2petitssurvient15joursaprèslanaissancedespetits.
La maman signale de la petite enfance, que son anxiété permanente … portait sur "la
mortsubitedesnourrissons".ElleparledeGcommeunenfantquiprésentedestroubles
dusommeilet,depuislanaissanced'unepetitesœur6moisauparavant,elledécritdes
crises de jalousie, des attitudes de mise en danger de lui, des autres, repérées aussi à
l'école où il refuse maintenant d'aller (vomissements), école maternelle où il fait tout
pour se faire remarquer (chante au lieu d'écouter, déchire un livre… (Alors qu'à la
crèche 2ans½,toutallaitbien).
Cettequête,d'unautreexclusif,nepeutaboutir.LademandedeconsultationpourGest
évidemment appuyée fortement par l'école … qui s'inquiétait aussi de problèmes de
bégaiement, prononciation, de difficultés à l'oral qui pourraient être en lien avec une
hypoacousiedetransmissionbilatérale,suiteàdenombreusesotites.Récemmentaeu
lieuunesecondeopération,posedediabolos,dont1fûtrejeté.Lesserviceshospitaliers
denéonatalité,pédiatrieetORLconnaissentbiencetenfantdont…
Les2parentssontnésenFrance,issusde2famillesd'émigrésespagnols,après1936.
Côtépaternel:Lagrand-mèrepaternelle,veuve,vitavecunedesesfilles,tantedeG…
ici l'on parle espagnol. 9 enfants composent la fratrie dont le père de G; lorsqu'ils se
retrouvent entre eux ils ne parlent pas communément cette langue, mais la
comprennent.Unearrière-grand-mèrehabiteencoreenEspagne,demêmequeDiégo,
unoncledeG,safemme,et2cousinsdel'âgedeG.IlsviennentassezsouventenAriège.
Côtématernel:lamèredeGestnéed'unesecondeunion,onneluiajamaisparléqu'en
français, elle ne comprend pas l'espagnol pas plus qu'elle ne le parle : "à l'école j'ai
mêmefait…anglais".MaiscettemamanauneascendanceIbérique.
CE DONT JE VIENS DE PARLER, les ascendants familiaux en particulier, JE
L'APPRENDRAIAPRES,PLUSTARD,BIENPLUSTARD…revenonsauCMPP.Macollègue
aorientéleprojetdesoinenproposantuneplaceàl'enfantquis'yopposeraparlerefus
… "bouche cousue". "Renfrogné avait dit la mère ….têtu, buté" avait dit le père
consentantàvenirunefoisetajoutant,souriant,"commemoipetit,çaluipassera".Ma
collègueaproposédesentretiensauxparents;elleparledecettemèretrèsaffectéede
tout ce qui lui arrive, dans la plainte de son compagnon "qui ne l'aide en rien dans
l'éducation des enfants, sauf à passer son temps à regarder en boucle avec eux des
…dessins animés". Face aux résistances, et absences aux rendez-vous, ma collègue
choisit d'orienter différemment le projet de soin et propose à l'orthophoniste de
recevoir l'enfant, à condition que l'un et l'autre parent continuent de venir la voir à
intervalles réguliers. De fait, si la première partie du projet tient, la seconde sera bien
plusdifficileàréaliser.L'enfantvientauCMPPpourdesdifficultésquesignelecorpsdu
côté de l’agitation, de l’opposition, envers sa mère, les autres de l’école, mais aussi le
codeoraletlelivreécrit.Ils’agiteetsonarticulationglisse,seslèvresetsalanguen'ont
pas forcément les bons appuis, sa parole achoppe, son vocabulaire et sa syntaxe
s’embrouillent.
Quantaufrançais,langueécrite,àdéchiffrer,àcomprendre,àreproduire,l'enfanttente
comme il peut de saisir le fonctionnement de la machine. G est vif, intelligent, il a
compriscertainsbénéficesqu'ilpourraittirerdel'apprentissage.Ilesthabile,dotéd'une
bonne capacité du côté visuel, hyper performant dans le domaine de la logique, du
calcul,ils'essaiesouventàlacritique,aujugementmaisilestsanscesse"àlapêcheau
sens", sens à compléter, à s'assurer, tellement le lexique et le grammatical de notre
langue augmentent son "intranquillité" … d'où le BREDOUILLEMENT sur le versant de
l'expression de sa pensée et de l'énonciation par quelques confusions de phonèmes
(entreFetP,VetBetautresTRetKR)maisaussidesmarquesd'incompréhensionde
mon discours. Des hésitations, des silences. Non que le transfert n'opère pas … ne
serait-cequeparcesincessantesquestionspourclarifier,étendre,confortercequ'ilveut
savoir!CarGveutsavoir!Ilaimelesmots,tentedemeréciterquelquescomptinesde
l'école; il aime discuter (converser), m'interroger; voici même qu'il critique, me
"contredit" … il a des idées, donne son avis mais il cherche des mots, les prend, les
déprend,lesreprend…enapprend.
Apprendre,côtéécole,viendraunpeuplustardaprèssonaccordpourunredoublement
duCE1,quenousavonsexpliqué,"négocié"tousensemble:orthophoniste,enseignant
CMPPetenseignanteRASED,G,samère.
Gprogresse,ilyadudésirpourborderl'intranquillité,etl'agitationducorps.
Jel’accompagneavecdesjeuxetdesmots…Delabouchecousueàlalanguequisedélie
etànosparolesquis'équilibrent,voiciqu'unjour,jem’assois;duhautdeses9ans,ilme
fixe intensément restant droit devant moi et me déclare avec une sorte d’assurance
solennelle "toi tu sais pas dire mon nom VILLEN"; quand l’orthophoniste le nomme
"Villain" avec les 2 "L" (de ville), le "En" (d’examen), l’orthophoniste se souvient alors
avoir parfois hésité: "Vi y en" ? "Vi y enn" (abdomen ou yen) ?, comme une
intranquillité. G énonce et prononce "Bilyénn". Je me garderai de tout commentaire,
recevantcetteénonciationcommeundonetundûsortederetourdeservice:"M.Baby,
jevousailongtempsécoutéetnousavonsparlélefrançais,maisaujourd’hui,entendez
quijesuis!!".Alorsquechacunsecherchepourseconstruireuneidentité,ilconvientde
tendrel'oreille…Peudetempsaprès,Gmefaitpartd'untraitdistinctifarticulatoirequ'il
arelevédanslaprononciationaccentuéedesonprénomparsesdeuxcousinsvivanten
Espagne:"Quandilsm'appellent,ilsdisentpasJérémy…maisDjérémy…".J'interprète,
j'associe, ce trait acoustique comme trace de l'influence de la langue Arabe dans la
péninsuleIbérique…J'associeaveccequenousretrouvonsdecetteinfluencedansnotre
propre langue (djébel, djinn, djellaba… que nous avons transcrite fidèlement dans la
concordancephonème–graphème.
Peut-être cette assomption de la parole dans la langue espagnole des grands parents,
particulièrement côté du père avec certains oncles, tantes et cousins, peut-elle
s'interpréter comme une fantaisie, peut-être comme une conquête, un dévoilement de
l'histoirefamilialedansunétayagedusymptôme.Unvifintérêt,assezrécent,serévèle
d'ailleurspourlalanguedesorigines,cequemeconfirmeralamère.Ducorpsaucode,
de la voix à l'énonciation, la conquête de l'identité de Sujet revêt bien la cape d'une
intranquillitéetilenvademêmepourl'autre.Ondit,onneditpas,les"ondit"comme
les"non-dits"neferontjamaisqu'habilleràterme,cequejedis.
"Chaquepeuplevitdanssalangue"aécritGoethe.Illavit,illarendvivante,créantcette
variété ou diversité linguistique … français parlé ou courant, populaire, familier, des
jeunes/delagifleàlabaffe,delaclaqueàl'aller-retourpourterminerparledélicieux
soufflet!Maisaussilefrançaisparisien,canadien,celuid'outre-mer,oudecertainspays
africains.Lalanguevarieenfonctiondesclassessociales,del'habitat,duniveaud'étude
…desprofessions…parmilesquellesl'orthophonie.Etymologiquement,seprévaudraitelle d'une dimension normative ? Evidemment non … encore que rééduquer nous
renvoie aux dérives et aux sévices qu'ont eu à supporter certains peuples dans leur
histoirerécente!Yaurait-ilunelanguenormative?Non,plutôtunenormeàconsidérer
comme types d'usage parmi lesquels d'aucuns considèrent "le bon usage" à entendre
celuiquiestprescritparlesrèglesacadémiques(depuis1635),véhiculéparl'institution
scolaire,l'administration,voirecertainsmanuelsderéférence(nousyvoilà).Unenorme
donc, qu'il est de bon ton de pratiquer dans certaines situations … ce qui laisser un
espacepourdire"pastoutes".Commeilyadifférentesfaçonsdeparlerlalangueona
glissé vers les notions de niveau de langue, style de langue ou registre de langue; sauf
que ces distinctions ont-elles aussi une variabilité : il n'existe pas un locuteur à style
unique.
Lelocuteurpeutpasserd'unregistreàl'autre.Deplus,personneneparleunelanguede
la même manière, en toutes circonstances. Ces variations linguistiques sont une
propriété commune à toutes les langues; elles se manifestent sur tous les plans :
phonique,morphologique,syntaxique,lexical,discursifetdonc…sémantique.Jenoterai
d'ailleurs que c'est dans la zone phonique que les phénomènes variables sont les plus
nombreux,lazonequimarqueuneidentité…c'estnotrecorpsquis'exprimedusouffle
aux cordes vocales, de la langue aux lèvres, de la voix à l'articulation jusqu'à
l'énonciationsansoublierl'intonationetnoscharmantsaccents.
L'orthophonisterééduque,sousprescriptiond'unordre…médical.Ilestauxiliaire…oui
mais, sans l'auxiliaire dans l'ordre grammatical, le verbe n'aurait plus ses déclinaisons
temporellesetmodales!Auxiliairejereste,auxiliairemalléableaccompagnantl'enfant
troublé, en difficulté parfois devant le caractère contraignant de toute langue. "La
question,ditAlice,estdesavoirsivousavezlepouvoirdefairequelesmotssignifient
autre chose que ce qu'ils veulent dire? La question riposta Humpty Dumpty, est de
savoirquiseralamaître…unpointc'esttout!".HumptyDumptyc’estl’œuf,cetobjet
originaire, qui trône dans le magasin de la brebis et que vient de rencontrer Alice audelàdumiroir.
RROUSSILLONécrit:"Encetempsimpitoyabledesorigines,laquestiondurapportau
mot est celle de savoir qui, du mot ou du sujet, aura le dessus; car s'il s'agit d'être le
maître,c'estpeutêtrebiendanslerapportàl'autre,maisc'estaussidanslerapportau
mot : soit le sujet est le maître des mots, soit il se pourrait que ceux-ci assurent leur
emprisesurlui.Unsujet,maîtredesmots,desmots-chosesoupossédéparlesmots,les
choses,telleseraitalorsl'alternative".Ilpoursuit:"cependant,quandlemotestdompté,
quandlelangages'estrenduausujet,onpeutalorsluifairedirecequel'onveut;ilsuffit
d'ymettreleprix".HumptyDumptypoursuitsarhétoriqueàproposdesmots:"Ilsont
undecescaractères!Jeparledecertainsd’entreeux–enparticulierdesverbes(cesont
lesplusorgueilleux).Lesadjectifs,vouspouvezenfairetoutcequ’ilvousplait,maisles
verbes! Néanmoins je suis en mesure de les mettre au pas, tous autant qu’ils sont!
Impénétrabilité: voilà ce que, moi je déclare!". Œuf provisoirement … à l'état
narcissique!Quantà"l'intranquillité",ellepourraitfigurerleressentidevantunrisque
et le risque lui-même. (Synonymes : appréhension, crainte, malaise...). Proches de
l'océan, vous connaissez mieux que moi l'acte d'arrimer. C'est à cela que j'ai pensé, à
l'image de ce à quoi doit consentir tout enfant pour parler, entre objectivité et
subjectivité, entre délier ou tenir sa langue, pour instaurer le sens de et dans l'acte
phonatoire,pourselieràune,voiredes,langues.
Je conclurai avec R. ROUSSILLON : "les mots ont une histoire, le rapport que le sujet
entretient avec eux en a une aussi"… dont acte, pour nous tous, dans notre rôle de
soignants.L’intranquillitédelalangueetdesesinterprètes…estledeuxièmeaxequeje
souhaiterai maintenant développer… de ma place d'orthophoniste travaillant dans un
CMPP,centreambulatoireetlibre,àl'origineduquell'apportcultureldelapsychanalyse
acontribuéetcontribueencoreàdévelopperl'actionauprèsd'enfantsendifficulté.
Dans ma courte vignette, j'ai tenté "intranquillement" de raconter une séquence, un
inattendudelarencontre.Avecl'inconscientetcetteconvictionquelesenfantsontune
histoirepropreetqueleurenvironnementestlui-mêmemûparunehistoirefamiliale,
avec les professionnels qui tentent d'élaborer une sorte de dialogue conceptuel
complexeentrelesocio-culturel,lebiologiqueetl'inconscient,avecàlacliniquequiest
le nœud d'une pratique collective, il me semble que le doute est le moteur de
l'intranquillité. Pour "l'autro-phoniste" tout du langage ne s'apprend pas; là où la
modernitéveutm'appâteravecdesnotionsde"standard,norme,spécificité,uniformité,
pertinence et un grade d'expert", je suggère diversité, singularité et impertinence,
j'oppose à primaire / secondaire, à spécifique / commun, je néologise dénormé, déstandardisé … tant il est vrai que des études de cas témoignent contre la validité
universelle de n'importe quelle règle, toutes les méthodologies ayant leurs limites.
L'autro-phonistesouscritàcequ'écritLacan"L'autreentreennousetnousentronsen
l'autre",uneconditionpremièrepourparveniràvivreensemble,sansrenonceràceque
jesuis;d’unepartdanslelangageetlalangueetd’autrepartavecla"lalangue"quin'est
pascelledelaculture,nicelledeséchangeséconomiques,nilalanguedumaîtremais
celle des affects, une "lalangue" propre à chacun en ce qu'elle associe au langage la
notion de jouissance. On ne pourra jamais rendre le langage totalement rationnel, ou
vouloir l'ordonner en formulation spécifiquement objectivée normative, quantifiable :
paressencesacaractéristiquemajeure,àsavoirsonambivalence,demeureraparcequ’il
conservera toujours une charge subjective non négligeable … celle qui fait du langage
une PAROLE. "La parole est irréversible, telle est sa fatalité" (R. Barthes),
l'intranquillité,neseperçoit-ellepas,lorsquebruisseetvibrelacordedudésir?Delà,
j'ai remonté un court métrage… de la petite enfance de G, jumeau… son intranquillité,
son incertitude, son insatisfaction, n'étaient-elles pas dans ces appels du corps,
désordonnés, voire protestataires, méli-mélo de somatique, d'oral, de comportement ?
Quantànosrencontresjemesuisdemandésilalangue,del'organeausystème,n'était
de ce fil à tisser, à réunir ce qui passe par le corps et qui passe par la pensée et
s'appelle…laparole.Pourconclure,jevaisrevenirsuruneanecdotequem'arapportéla
mèredeG,toutrécemment,sousl'intitulé"jenesaispasd'oùillesort"(cesontlesmots
delamère).Discussionaudîner.
-Lamère:"Tusais,tuferascommemoi,aprèsl'école,dèsquetuaurasunboulotetque
tugagnerasdel'argent…tupartirasd'ici,tuferastavie".
-G:"Jet'expliquemaman"etlevoici,soutenantlaparole,àl'appuides5doigtsdesa
main «1)-Quandj'auraiduboulot
2)-Quandj'auraidel'argent
3)Quandj'auraiunefemme
4)-Etunemaison
5)-Etunevoiture
JEPARTIRAID'ICI"
Unfutursimple,sisimple,c'estplustranquillequ'unconditionnelprésentdanslalangue
familialeoucelledel'école…chaquechoseensontemps.
« Comment se raconter métis et dans quelle langue le faire »
par Kei-Sébastien Miyata, psychologue clinicien, Nevers
Leséléments
manquantsdelangue
delafamillecomme
1.Présentationducas
Pourquoiavoirchoisicecas
Il existe de nombreuses situations où la question de langue
générateursde
troublespsychiques
chezl'enfant.
LecasdeVincent,
difficultés
orthophoniques
(agrammaticalitéet
absencedeliaisons)
etpsychomotrices
(mauvaiseintégration
duschémacorporel).
Unenfant«normal»
àl’école,mais
«fermécommeune
huitre».
Unemère
«métropolitaine»
etunpère
réunionnais.
rebonditchezlesujetparlantsouslaformededifficultésoude
crisesprenantlaformedevéritablecascliniques.Lalanguedans
tout ce qu’elle véhicule et exprime, est une des composantes
essentielle du métissage. Lorsque, au sein de la famille, un
élément de la langue familiale fait cruellement défaut, on peut
alors avoir des situations génératrices de troubles pour les
enfants métis dans la mesure où une dimension est absente,
manquanteetempêchetouteélaboration.Lecasquejevaisvous
présenter, me paraît être un exemple dans cette situation des
effetscliniquesd’unélémentmanquantdanslalanguefamiliale.
Lecasclinique
Ils’agitducasd’unenfantenphasedediagnostic,reçupourun
bilanpsychologiqueinitial.
Cet enfant était déjà connu par le service, qui l'avait pris en
charge il y a quatre ans pour des difficultés orthophoniques et
psychomotrices. Les difficultés langagières se manifestaient
principalementparuneagrammaticalitédel'expressionoraleet
écrite,ainsiquel’impossibilitéd’utiliserdesmotsdeliaisons(les
motsétantsimplementjuxtaposés).Ilprésentaitenparallèleune
mauvaiseintégrationduschémacorporel.
Précisons que la sœur de cet enfant – que j'appellerai Vincent -
est suivie en psychiatrie du fait de délires avec hallucinations
danslesquellesellesetransformeenogre.
Vincentestungarçonde9ansetdemienclassedeCM1.Lorsdu
bilan,jereçoisl’enfantassezréservé.
Les démarches ont été initiées par la mère de l’enfant sur les
recommandations du médecin psychiatre qui suit la sœur de
Vincent.
A l’école, Vincent n’a pas de difficultés particulières. L’année
dernière, la maitresse avait fait part à la maman du fait que
Unclimatfamilial
pesant/conflictuel.
Unpèreimpulsifet
peuprésent.
Uncouplebancale
«Vétérinairepour
enfant»
Unpèretirailléentre
deuxunivers.
Unenfantluiaussi
tiraillé.LetestdePN.
Appelàlafigure
paternelle,enquête
d'identité.
l’enfantluiparaissait«fermécommeunehuitre».
Demandant comment les choses se passent à la maison, la
maman explique que le papa est réunionnais (Vincent s’agite).
Selon la mère, la culture du papa et la sienne sont assez
différentes, surtout au niveau des croyances. Elle donnera pour
exemple le fait que pour elle les délires de sa fille sont des
troubles psychiatriques tandis que, pour le père, il s’agit d’une
histoiredemauvaisesprits.
Lamamandécritsaproprefamillecommeune«tribu»,tousles
membresétanttrèsprocheslesunsdesautres.
Concernant la belle famille, la mère indique seulement qu’elle
s’estbienentenduavecsabelle-sœur.Lamamannevapasàla
Réunion«parcequ’elleapeurdel’avion»,dit-elle.Ellenes'yest
renduequ'uneseulefois.
La sœur de Vincent y est allée, mais pas lui, par ce qu’il est
encoretroppetitd’aprèslesparents.
Concernantlaviedefamille,lamamanexpliquetoutd’abordque
le papa travaille comme enseignant à plus d’une centaine de
kilomètres, et n’est présent que pendant les weekends. Les
relationsentrelepèreetlamèresontconflictuelles.Lepèreest
décritparsonépousecommeimpulsifet«râlanttoutletemps;
ilnousgâchelaviequandilestlà»,ajoute-t-elle.
Revenant sur la différence culturelle dont madame avait parlé,
celle-ciconfiequ’ellessontimportantesetavouesedemanderà
demi-motssiellesn’ontpasunlienaveclestroublesdesafille.
Interrogeant Vincent sur ce qu’il souhaiterait faire plus tard, il
merépondqu’ilnesaitpas.Lamèresesouvientalorsqu’illuia
ditilyapeu,qu’ilsouhaiteraitêtre«vétérinairepourenfant».
Parailleurs,lorsdel’inscriptiondeVincentauCASMPilya4ans,
le papa a été décrit par la mère comme tiraillé entre la famille
qu’ilafondéeenFranceetcelledelaRéunion.
Unefigurepaternelle
quisedérobeet
dontl’accèsàla
lignéeparaîtinterdit.
Unelignéepaternelle
quiplongedansun
ailleursinconnuet
peut-êtredifférent…
...auquell’enfant
appartientpar
filiationetaffiliation.
Lanécessaire
représentationd’un
«êtreréunionnais»
2.Elémentsd’analyse
Unedemandedel’enfantapparaitdanslesprojectifs
Les éléments projectifs ont été recueillis à l’aide du test de Patte
Noire, un test où l’on propose à l’enfant d’inventer une histoire à
partir de planches qu’il choisit. Celles-ci mettent en scène une
familledecochonsdansdiversessituations.
On retrouve dans les projectifs, la dimension d’une demande
adressée à la figure paternelle. Il demande à boire de l’eau, aux
côtés de son père. Il peut avoir un peu de lait de la figure
maternelle et manger de l’herbe (il a donc déjà accédé à une
certaine maturité), mais ce qu’il veut, c’est de l’eau, ce qui est
refusésousprétextequ’ilesttroppetit.Ilseramêmepunipour
avoirdemandédel’eau;lapunitionesttrèssévèreetintensifie
lemanque:ilnepourrapasboire(nieau,nilait)durant2jours.
Onnoteégalementlamenacedesamaman:«Situnerespectes
paslapunition,tuvasallerdansuneautrefamille».
L’enfant exprime l’importance de pouvoir boire de l’eau et le
malaisegénéréparcetteimpossibilité;cela,mêmes'ilpeutboire
du lait. Interrogeant l’enfant sur les raisons de cette
interdiction,ilexpliquequ’ilnesaitpasmaisquec’estsurtoutla
figure paternelle qui ne veut pas qu’il boive de l’eau, la figure
maternelle,«ellesuitlepapa».
On a ici un besoin exprimé qui ne peut être satisfait parce qu’il
est interdit et qui engendre une certaine souffrance.
Il s’agit de s’interroger sur les causes possibles de cette
souffranceexprimée
Une interprétation possible de la demande adressée au père,
serait une demande d’accès à la lignée paternelle. En
rapprochant cette lignée de l’eau interdite, on comprendrait
mieux l’avertissement de la mère: s’il ne respecte pas la
punition/l’interdit et qu’il boit de l’eau, il va arriver dans une
autrefamille(celledupère).Seraitainsiexprimélebesoindese
Refusdeladifférence
culturelleparle
père?
L'accèsàlacultureet
àlalangueduPère
sembleimpossible.
Ledoute,laconfusion
autourdecette
différenced’origine
culturellepaternelle.
Une
représentation/élabo
rationdifficile.
LalangueduPèreest
nouée.Pas
d’expressiond’une
différence.
“êtreounepas
être?”
Apparaitpour
l’enfantlaquestion
dusoinautourdela
notiondedifférentes
origines.
…“êtrequoiau
rapprocherdelalignéedupère,besoinquinepeutêtresatisfait;
au contraire, toute tentative de rapprochement entraine une
sanctionleprivantencoreplusdecequ’ildemande.
Danscettecompréhensiondeschoses,onauraitainsiunelignée
paternelle faisant défaut et dont l’accès serait interdit,
principalement par le père avec peut-être la participation ou la
complaisancedelamère,celaluipermettantpeut-êtredegarder
l’enfantdanssapropre«tribu»familiale.Celaétant,l’accèsàla
lignée du père est d’autant plus important que la mère pointe
quelquechosedel’ordredeladifférence.
Vincentportelenomd’unelignéequis’enracinedansuneautre
région du monde située à 9.000 km de chez lui. Pour Vincent,
être un membre de cette famille, c’est aussi être réunionnais.
Mais c’est quoi être réunionnais? D’après sa maman, être
réunionnais, signifierait appartenir à une culture différente et
évoluerdansunsystèmedesensrelativementdifférentdecelui
dans lequel il vit ici en métropole. La question de la
représentation d’un «être réunionnais» revêt alors une valeur
essentiellepourVincent.
Il se trouve que le père est le seul représentant de sa culture qui
soit accessible à l’enfant. Or il semble impossible pour Vincent
d’interrogersonpapaquineparlejamaisnidesafamille,nideson
univers réunionnais. Il semble qu'il ne puisse ni interroger, ni
confirmer, ni se représenter cette hypothétique différence
culturelledontparlelamère.
Dans le cas de Vincent, différents éléments composent les
difficultésauxquellesilestconfrontéetilsepourraitbienquel’un
d’euxsoitunecomposanteinterculturelle,notammentautourdela
questiondumétissage.
L'on peut se demander dans quelle mesure le père refuse la
différenceculturelleexistantentrelaMétropoleetlaRéunion.Il
nesupportepasd’êtreprispourunétranger(dufaitdesapeau
mate):ilestfrançaisetsefâchesil’onpointesadifférence.L'on
ne sait à quoi renvoie cette différence pour le père: existe-t-il
des éléments de l’ordre du prestige social (entre Réunion et
Métropole),préfère-t-ilrefusercettedifférencepourêtremoins
tiraillé (comme l’expliquait son épouse) entre sa famille de
métropole et celle de la Réunion. Cela étant, le père semble se
placer sous la bannière d’une nation et d’une langue française
juste?”
Pourla
reconnaissancedela
différence,Vincent
esttributairede«la
langue»desonpère.
«Lalangue»,cen'est
passeulementla
langued'unenation,
c'estaussitousles
élémentsdelangage
culturellement
marqués,etporteurs
decontenusculturels
différents.Autrement
ditlalanguecomme
«discours».
Tenterdeseraconter
métis,laconstruction
d’unrécitoriginalet
unique
communeetunique:Ilestfrançais,«unpointc’esttout».
PourVincent,interrogercetailleursd’oùvientlepèreestrevenir
àunici,puisquec’estdanslesdeuxcaslaFrance.Difficiledans
cecontextedesaisirladifférence.
S’il s’avère que le papa refuse totalement ces différences
culturelles, il refuse aussi, d’une certaine manière, le métissage
desesenfants,alorscondamnés(parcedernier)ànepouvoirse
représenter et exprimer une différence d’origine culturelle, qui
serait alors aussi la leur, mais niée par le père et mise en relief
par la mère. Une telle position serait assurément très difficile
voireinsoutenablepourlesenfants.
Toujours est-il qu’en ne parlant pas de la Réunion et de sa
famille, le père bloque la possibilité pour Vincent de se
représentercesdifférencesculturelles.
Métissage
D’une certaine façon, la lignée paternelle questionne
l’appartenance à un ailleurs apparemment différent d’ici, que
Vincent ne peut pas interroger parce que la langue de son père
est nouée, réfugiée derrière une langue française, qui ne laisse
pas résonner toutes ces tonalités créoles qui pourtant
transparaissentparfoisparailleurs.Ellenerésonnepasdetoute
larichessedesadifférencedontVincentabesoinpourêtresûr
decettedifférence,sel’approprieretsereprésentermétis.
Dans cette optique, on pourrait comprendre le souhait de
Vincent d’être vétérinaire pour enfant comme étant l’indication
d’un intérêt marqué pour la question du soin, et pas n’importe
lequel, puisque le vétérinaire est le spécialiste travaillant avec
différentes races. On pourrait ainsi saisir l’importance de la
questiondusoinetdeladifférencederacepourVincent:Larace
commelamarquevisibled’unedifférenced’origineculturelleet
géographique,soitlaquestiondusoinautourdesorigines.
Le médecin et anthropologue Jean Benoist décrit le métissage
Vincentn’enestpas
encorelà.
Pistes
«thérapeutiques»:
autoriseretentendre
le«discoursdela
langue»paternelle.
Unefragilitéde
l’enfant.
Rôled’initiateurset
demédiateursdes
parents…
comme étant la biologisation d’une distance culturelle, il s’agit
d'un«phénomènebiologique,entantquemétaphoredusocial».
Onpourraitdiresimplementqu’ilyamétissagequandlaculture
de l’un des parents reconnait celle de l’autre parent comme
étrangère.Ilyadoncreconnaissanced’uncoupleculturellement
mixteetd’unenfantmétis.
Dans le cas de Vincent, c’est la différence reconnue entre les
cultures qui pose question. Mais pour l’enfant, si effectivement
cette différence est refusée ou muselée par le père, Vincent
pourraitbienêtreendifficultépoursereprésenterlui-même.Ila
besoinquesonpèrereconnaissequ’ils’agitbiend’unailleurset
luipermetted'yaccéder;maispourcela,lepèredoit«dénouer»
sa langue en laissant raisonner ses tonalités créoles, afin de
permettreàVincentdedébutersontravaildemétis.Unelangue,
ce n’est pas simplement de la linguistique. C'est le support du
«discours»encesensquelalanguevéhiculeuncertainnombre
d’éléments culturels... «Discours du Père», «Discours de la
mère»,etc.
Lorsque la mixité culturelle est reconnue, c’est dans la
reconnaissance d’un métissage dont l’enfant est issu qu’il va
pouvoir s’interroger sur ce qui le différencie de ses pairs, à
savoirl’appartenanceàunailleursquiestreconnucommeétant
étrangerparlesautres.
Il devient alors nécessaire pour l’enfant de se penser, de se
représenter (dans sa généalogie) et de tenter de se raconter
métis. Et pour cela, il va devoir intégrer progressivement des
paramètres biologiques, culturels et familiaux. Cela en
interrogeant la question de la légitimité dans la reconnaissance
d’un métissage particulier qui est le sien, dans la rencontre de
deux lignées, de deux cultures bien distinctes qui constituent
l’essencedumétis.Ainsiilvaêtreamenéàélaborersonpropre
récit.
Plus tard, une fois l’élaboration de son récit avancée, le métis
devra ou pourra développer la compréhension des paramètres
sociologiques et historiques relatifs à son environnement, dont
l’enfant est dépendant pour grandir. Ces facteurs qui sont à
prendre en compte (tels que le prestige culturel ou la
…dontnesemblepas
bénéficierVincent,au
contraire.
Unecomposante
essentiellemanque
danslalanguedela
famille.
représentation d’une culture par une autre en lien avec des
facteurshistoriques,maisaussitouslestypesdediscrimination),
participentgrandementàdonneruneteinteparticulièreaurécit
du métis. Elle va l'influencer, le confronter à des difficultés
sociales, ou au contraire lui offrir une certaine forme de
reconnaissance sociale comme peut-être à la Réunion, voire un
guidedeconduite.
Pour Vincent, il semble difficile d’avancer dans ce travail de
représentation d’un être métis, puisqu’il cherche toujours à
s’approprier cette différence culturelle. On peut alors se
demander comment grandir lorsqu’une partie de vous-même
vouséchappe?Ilsemblebienqu’uncertainnombred’éléments
dontilabesoinpourgrandirsoientpourlemomentinterdits,ce
qui est source de souffrance pour lui. Il en découle
vraisemblablementaussiunecertainefragiliténarcissique.Ilya
làunélémentessentieldelaconstructionpsychiqued’unenfant
surlequelVincentbutedésespérément:laconstructiondusens:
il n’a «pas le droit» de venir interroger son père sur ses
origines,etenestmêmepuni(parlesdeuxfiguresparentales).
Par ailleurs, Vincent semble être dans la rupture d’une
transmission transgénérationnelle. Or, comme l’explique
VincentdeGaulejac«Lesdéfautsdetransmissionfragilisentles
capacités du sujet de s'inscrire dans son passé et, en
conséquence de se projeter dans un avenir. (...) Lorsque la
continuitétransgénérationnelleestrompue,lesujetestcomme"
déboussolé" : il perd le sens de l'histoire et la possibilité de se
situerdansleprésent».
Onpeutcomprendrealorsquel’enfantsoit«fermécommeune
huitre»,d’aprèslamaitresse.
Rôlemédiateuretinitiateurdesparents
Pourl’enfantmétis,lesparentssontdesmédiateursculturels.Ce
sonteuxquiinitientletravaildemétissagedontestissul’enfant.
Lecoupleparentalmixteestporteurdetensionsinterculturelles
pour lesquelles les conjoints ont pu, peut-être, trouver certains
aménagements originaux. Ils offrent ainsi à leurs enfants un
certaintravaildeliaisondontilsvontpouvoirbénéficier.
En outre, chaque parent va introduire l’enfant à sa culture (au
traversdesaveurs,deparoles,demanièredefaire,etc.àtravers
tout un ensemble d’éléments que l’enfant va s’approprier).
Chaque parent va manifester ainsi son appartenance à une
culturequ’ilcommuniqueàl’enfant.
L’enfant capte des éléments de son autre culture et sera moins
démunilorsqu’ilserendradanscetautrehorizonculturel.
Dans le cas de Vincent, il ne peut bénéficier de ce rôle de
médiateurs culturels mais aussi de «passeurs» des parents, au
contraire. L’opération de métissage initiée par les parents
semblebloquéeparcesderniers,lepèreparaitrefuserl’accèsà
salignéeetàsaculture,aveclaparticipationdelamère.D’autre
part, la mixité culturelle du couple parental ne parait que
partiellementreconnue.
Il faudrait pouvoir «libérer» ou dénouer cette langue familiale,
pourabordercetélémentmanquantetimportant,ladimension
interculturelle.Vincentsemblesouffrirdel’absencededialogue
familial autour de cette composante essentielle du couple
parentaletdelafamille.
Conclusion
Beaucoupdedifficultésoudedéfissedressentavantdepouvoir
se raconter métis, cela en s’inventant ou en clarifiant un futur.
Cesontcesdéfisquivontpermettreaumétisdedévelopperune
créativité et d’élaborer une histoire spécifique, un parcours
uniquequipermetdesereconnaitreetdedeseracontermétis
dansunelangueouuneautreavecsonproprelangage.
Il s’agit d’un long travail avec de nombreuses impasses qui
peuvent être dépassées à condition que l’enfant puisse puiser
dans ses racines respectives tous les éléments dont il a besoin
(pour se représenter la différence entre ses cultures). Dès lors
qu’une racine est inaccessible du fait d’une langue nouée ou
réfugiée derrière une seule langue commune, d’une différence
culturelle inexprimée ou niée, le métis est fragilisé, tentant en
vaindesereprésenterlui-même.Attendantreplié«commeune
huitre» de pouvoir saisir cette différence, puis de l’explorer. Il
fautalorspermettreàl’enfantd'accéderàl’espaceinterculturel
quiluifaitdéfaut,afindelelaisserpoursuivresareprésentation
d’un être métis, enraciné et affilié à deux univers culturels
distincts,auxquelsilappartient.
En ce sens, le métissage vient ici apporter un éclairage
particulier aux conséquences que peuvent engendrer l’absence
d’unélémentimportantdelalanguefamiliale.
2éme carrefour : « La langue défendue »
« Edouard ou la parole empéchée »
par Monique Sanderre, orthophoniste et Anne Serisé-Dupuis, pédopsychiatre,
Bordeaux
Nous avons choisi de parler d’Edouard afin de montrer combien le passage en
C.M.P.P. d’une technique à une autre est délicat.
Ici, c’est le travail avec Edouard dans un groupe-conte et les interdits de la langue
qui seront abordés avant que d’ouvrir sur les interrogations soulevées par son
inscription dans un espace thérapeutique individuel.
Nous verrons que l’on peut proposer le médiateur du conte merveilleux dans un
groupe thérapeutique pour des enfants même très en difficulté.
M. SANDERRE présentera d’abord le travail dans le groupe-conte et le Dr
A.SERISE-DUPUIS le début du travail de psychothérapie individuelle.
EDOUARD OU LA PAROLE EMPECHEE :
Edouard, 9 ans, consulte au C.M.P.P. pour des difficultés « à se mettre au travail »,
à « entrer dans le groupe » aux dires de ses parents.
Selon l'enseignant de CE2, il est très en difficulté : « effondrement scolaire » avec
peu d'interaction avec ses pairs et une non- participation globale en vie de classe.
Durant la consultation, il est très inhibé, envahi par l'angoisse, ne parle pas et
dessine a minima des bonhommes dont il ne peut rien dire.
A l'issue de la synthèse, est proposée une prise en charge dans un groupe
thérapeutique à médiation-contes, co-animé par le Dr René DINANT et moi-même,
orthophoniste.
En effet, le choix de ce médiateur est motivé par l’objectif précis de ce groupe, qui
est une mise au travail des capacités à penser, à symboliser au sein d'une
enveloppe dynamique groupale par le biais du « nourrissage » culturel du conte.
L'idée est donc d'accueillir, dans ce cadre, l'émergence, dans une quête narrative
commune, d'une possible « dérive associative du conte » : travail créatif
d'associations d'idées, d'éprouvé dans le groupe, le conte devenant à la fois objet et
moyen de médiation culturelle.
La mère d'Edouard (qui l'accompagne régulièrement aux séances ) nous transmet
toute son inquiétude, son désarroi et se dit démunie, elle et son mari, face à ce
comportement déstabilisant et étrange : il parle à la maison, mais présente un quasimutisme extra-familial. Ce symptôme tout-puissant « tyrannise » ses parents.
La mère d’Edouard est une femme dynamique, presqu’enjouée qui parle assez fort,
d’une voix cependant éraillée, dysharmonieuse due à une tension majeure des
cordes vocales. La dysphonie est permanente, proche souvent de l’aphonie, rendant
l’écoute peu amène. Nous percevons une femme intelligente, attentionnée, dont la
manière d’être et le discours nous paraissent éloignés de notre ressenti : une grande
détresse en elle derrière ce discours plein de vie, qui sonne faux et met mal à
l’aise…
Edouard a un frère jumeau (hétérozygote) en difficulté scolaire également. Lui, est
« défini » comme « dyslexique » : son problème est ainsi identifié, nommé, expliqué
de manière rationnelle.
A notre première rencontre, nous trouvons Edouard, assis sur le banc d'un des
recoins de la salle d'attente. C'est à cet endroit précis que nous le retrouverons
invariablement chaque semaine, ce durant un an et demi de travail. Il est assis tout à
côté de sa mère, casque de vélo sur les genoux, visage immobile, sans qu'aucune
lecture vivante des sentiments ne soit lisible. Cette vision renvoie une image d’un
portrait statufié.
En effet, aucun échange verbal n’est audible, aucun regard n'est perceptible.
Au fil des séances, dans ce moment d'attente, les autres enfants du groupe
échangent à voix haute,
montrent leur téléphone portable,etc…s’excitent (
recadrage souvent nécessaire )…
Aucune réaction de la part d'Edouard : sentiment ressenti d'étrangeté, de nonreconnaissance de l'autre bien qu'une vie de groupe soit engagée pour chacun
d'entre eux.
Ainsi d'emblée, Edouard se présente comme un garçon singulier au profil longiligne,
statique et mutique.
Je vais vous décrire le déroulement de notre atelier-conte qui se divise en trois
temps successifs : le contage, le jeu dramatique avec le choix des rôles et un temps
de dessin autour des thématiques qu'éveille le conte. C'est un moment où les
enfants se posent et échangent autour de leurs productions graphiques.
Je vous propose l'observation de quelques séances :
Première séance :
Le groupe se compose alors de deux enfants ( en effet nous sommes au démarrage
de ce nouveau groupe, ils seront 5 ensuite à y participer.). Nous contons ce jour
JEANNOT et MARGOT qu' Edouard connaît (signe de tête affirmatif). Il se montre
attentif et s'engage ensuite dans le dessin proposé. Dessin 1 : Il dessine un petit
bonhomme, bras ouverts ( demande d'aide ? appel muet ? ) , le haut et le bas du
corps désunis, corps ainsi invalide où fuir est impossible ( jambes coupées). Cette
dimension de grande solitude et d’impuissance se confirme par le commentaire
murmuré : Je cite : « C'est au moment où Jeannot attend sous l'arbre les parents »,
parents qui dans ce conte abandonnent leurs deux enfants , Margot n 'est même pas
représentée. Il est vraiment tout seul. Les quelques mots ébauchés sont articulés a
minima, à peine murmurés et audibles et émergent d'une bouche torturée par des
rictus muets. L'évocation orale quasiment impossible renvoie à une souffrance et une
angoisse majeures.
Le poète Philippe JACCOTTET nous dit : « Souffrir…c’est ne plus pouvoir parler
qu’en langue de bête », comme si la véritable douleur nous vouait à l’en-deçà, ou à
l’au-delà des mots.
Cette souffrance rendrait-elle rigoureusement impossible donc ce que HEIDEGGER
appelait « l’acheminement vers la parole » ?
Dans notre groupe, mon co-thérapeute a initié un rituel : nous possédons une
armoire magique ( dans laquelle sont collectés tous les contes du groupe ) qu’il
ouvre et ferme grâce à une clé imaginaire confiée à chaque fin d’atelier à un des
enfants du groupe dont la mission est de la ramener la fois suivante.
A l’issue de la première séance, la clé de l’armoire est confiée à Edouard. La
réaction est tangible : regard et sourire spontanés , marque de surprise vite maîtrisée
, et la main saisit la clé invisible, glissée rapidement dans la poche du pantalon.
Deuxième séance :
Nous amenons ce jour le conte du LOUP et des 7 BIQUETS que nous jouons :
Edouard joue le petit biquet, mon co-thérapeute le loup et moi la mère -chèvre qui
laisse seuls les enfants dans la maison pour partir au village faire les courses.
Dans le jeu dramatique, je demande au petit biquet : « Que puis-je te ramener de
bon à manger ?» Aucune réponse, seuls quelques rictus de bouche malgré mon
insistance et mes propositions. Il dira : « Rien », d’une voix murmurée mais ferme.
La toute-puissance de son mutisme que j’avais tenté d’intruser un peu
malhabilement m’était renvoyé par ce « rien » et me remettait à ma place. La
communication directe par les mots que j’espérais possible dans le jeu s’opposait à
l’idée préalable de me penser capable d’entendre cet enfant au-delà de son silence
verbal.
Troisième séance :
Conte de JEANNOT et MARGOT: mon co-thérapeute joue le père, Edouard :
Jeannot , l’autre enfant Margot et moi la mère.
Edouard regarde mon co-thérapeute et lui dit spontanément, d’une voix pour la
première fois audible: « Où est maman ? » , au moment du retour à la maison
familiale ( la mère-marâtre est morte pendant l’absence des enfants).
Il peut alors passer ainsi des idées aux mots et évoquer un contenu de pensée. ( cf.
Dessin 2 : présence de Jeannot/Edouard avec des cailloux qui bornent le chemin : il
semble moins perdu, le corps est uni) .
A une autre séance ; LOUP et 7 BIQUETS : Edouard/Petit biquet à mon cothérapeute/ mère : « Le loup a mangé mes 6 petits frères » ( au lieu des grands
frères du conte ). Il peut croiser son regard simultanément.
Le dessin s’organise en trois plans :
Une fenêtre en arrière-plan où on voit un petit rond bleu représentant la mère
derrière une fenêtre, seule dans la maison non dessinée et les biquets non
représentés , l’arbre devant la maison et en premier plan le loup, ventre rempli de
pierres et qui va se noyer ( cf. : Dessin 3).
Quelques mois plus tard, le jeu de rôles devient possible :LOUP et 7 BIQUETS: nous
jouons chacun le rôle d’un biquet et sommes seuls à la maison : j’initie alors un jeu
de wii imaginaire où chacun profite de l’absence et de l’interdit maternels: nous
mimons la gestuelle, en face-à-face , ce qui fait rire et rougir de plaisir Edouard.
Ainsi, l’espace du possible et du jeu s’ouvre dans la relation ludique.
Nous « amenons » alors de nouveaux contes plus longs, plus complexes. Edouard
semble alors « prendre du volume » ( au sens polysémique du terme). II garde cette
place particulière du « muet » mais la dynamique groupale semble le stimuler et le
« nourrir ». Il rit quand il observe les autres jouer dans l’ attitude du spectateur
amusé.
J’amène un nouveau conte : LE SERPENT BLANC : Un serviteur parvient à
découvrir le secret de son roi : il mange du serpent blanc et acquiert le pouvoir de
comprendre le langage des animaux. Ainsi, lors de son voyage initiatique, il sauve
trois animaux qui à leur tour l’aideront à venir à bout de trois épreuves qu’une
princesse exigeante lui inflige. A l’issue de ces épreuves, il pourra l’épouser.
Edouard, pour la première fois choisira en premier le rôle du serviteur ( lève le bras),
l’assumera sans parler mais se montrera plus vivant. Nous entendons mieux alors
son langage du silence, l’impassibilité du visage cède un peu.
Quelques mois avant l’arrêt du groupe-conte, les enfants se saisissent de l’idée
proposée d’inventer un conte : une première histoire évoquera la chasse, la
préhistoire, le handicap physique et la folie que les enfants joueront.
La deuxième histoire aura pour thèmes principaux : la gémellité, la maltraitance, le
suicide, l’abandon, l’adoption, la vieillesse et la mort ( thèmes en lien avec leurs
histoires personnelles) : ils questionnent alors l’idée des lieux de sépulture et de
recueillement. (cf.Dessin 4 ).
La parole si empêchée d’Edouard semble se libérer lorsque les mots ne lui sont pas
adressés personnellement : il peut alors s’exprimer de manière spontanée,
pertinente et précise.
Exemple : Pendant un temps de dessin, Edouard répond spontanément à une
question posée par un autre enfant : « Qu’est-ce que c’est un faux-jumeau ? » .( lien
avec le conte de Raiponce ). Réponse chuchotée : « Il y a deux poches différentes ».
Une autre séquence : Emet l’idée que les enfants abandonnés dans la forêt
pourraient, je cite : « Ecrire sur une ardoise avec une pierre ou sur un tronc
d’arbre », évocation orale non adressée.
La dernière histoire créée illustre le travail de groupe et la richesse inventive des
enfants :
Les enfants ( sauf Edouard ) expliquent ainsi le synopsis : Des parents ( mon cothérapeute et moi-même désignés ) ont un enfant qui ne parle pas ( c’est Edouard).
Ils sont inquiets. Ils ont 4 enfants : 2 jumeaux ( Edouard et l’autre garçon du groupe)
et 2 jumelles ( les 2 filles du groupe).
Les enfants sauf Edouard sont transformés en animaux par une méchante sorcière.
Edouard est le seul à avoir pu s’échapper et rentrer à la maison. Mais il ne parle
toujours pas et ne peut expliquer à ses parents ce qui c’est passé et ce que sont
devenus son frère et ses sœurs.
Comment les délivrer de leur sort ? Il suffirait d’un mot de sa part pour qu’ils
retrouvent leurs aspects humains. Les parents se promènent à la recherche de leurs
enfants, en vain. Mais Edouard va dire un seul mot : « Bonjour » et sauvera ainsi sa
fratrie. Une grande fête est organisée alors chez les parents et E. pourra
proposer : « Vous voulez boire ? » et il servira des boissons imaginaires.
A la dernière séance du groupe, le conte sera rejoué, les enfants choisiront un de
leurs dessins, rituel marquant l’arrêt définitif de ce travail ( Edouard prendra celui de
Jacques et le Haricot Magique ).
Edouard a pu « retrouver » un peu de sa langue perdue grâce à la dimension
sociale et symbolique qu’apporte l’expérience groupale à médiation-contes.
Métaphoriquement, nous pouvons dire qu’il possédait déjà les mots au bout des
doigts (dessins riches et colorés), la parole, quant à elle, serait encore au bout de
ses lèvres.
E. dira lors d’un bilan psychopédagogique que : « Lire sert aux enfants à lire des
histoires » et adulte : « lire sert à lire des histoires aux autres » comme si
la transmission des mots et des sons de la langue dans le lien à l’autre devenait
possible, précieuse et vivante.
Nous pensions alors qu’il était prêt à s’engager dans une psychothérapie individuelle.
Pour conclure, j’emprunte à Edmundo GOMEZ MANGO ( « Un muet dans
langue ») ces quelques mots : « On ne pourra jamais décider, me semble-t-il, si
parole première surgit des gémissements de l’amour ou de la peine. Comment
douleur, qui lie la langue, qui la rend muette, parvient-elle à s’exprimer par
parole ? »
la
la
la
la
Enfin, quelques paroles du poète Fernando PESSOA :« Je crois qu’exprimer une
chose, c’est lui conserver sa force et lui ôter l’épouvante ».
EDOUARD OU LA PAROLE EMPÊCHEE
Je vais partager avec vous ce que je vis avec Edouard que je rencontre à peu près 1
mois après la fin du groupe. Ce début de Psychothérapie se déroule dans
l’intranquillité.
D’emblée je suis saisie émotionnellement dans l’histoire d’Edouard.
Sa mère qui l’accompagnera toujours est une femme dynamique, presque enjouée
qui parle aisément et assez fort. Elle est intelligente, attentionnée mais sa manière
d’être et ce qu’elle dit m’apparait si éloigné de ce qu’exprime gestuellement Edouard,
que j’ai le sentiment d’une grande détresse en elle derrière ce discours plein de vie,
qui sonne faux et me met mal à l’aise.
Edouard a fait le trajet en vélo avec elle. Il tourne la tête lorsque je m’adresse à lui.
Lors de ce premier entretien d’une heure où sa mère est en grande partie présente,
Edouard va s’asseoir tout raide sur une chaise avec son blouson et son casque sur
les genoux. Son visage exprime une grande douleur. Sa bouche est animée de rictus
de souffrance qui vont s’étendre à partir de la bouche vers tout le visage. Et ceci se
poursuit tout le temps de l’entretien ; Il semble être à la torture. Bien qu’on m’ait parlé
de lui comme d’un enfant inhibé, je suis tout de suite plongée dans une situation
transférentielle inattendue avec un enfant si grand et scolarisé.
Je le rencontre seul. Rencontre est un bien drôle de mot pour ce qui se passe.
Je l’accueille. Il entre, s’assoit toujours sur le même siège en face de moi alors que
je lui propose une chaise sur le côté de la table où le face à face ne serait pas
forcement à soutenir. Il pose son gros blouson sur les genoux qu’il recouvre de son
casque et reste là, immobile et mutique, plus ou moins grimaçant. J’imagine que le
casque qu’il manipule beaucoup a valeur de réconfort. Il en examine longuement
l’intérieur avec ses doigts, ses ongles comme il pourra le faire de la paume de sa
main blessée lors d’une chute dans un buisson. Il va aussi manipuler le bouton de
son casque, partie plus dure de l’objet qui lui permet peut-être d’être en lien avec son
monde interne et de se rassurer. Je pense aux travaux de Tustin sur le mamelon dur
et le sein mou ainsi que l’intérieur de la bouche.
J’ai interprété le transfert négatif ce qui l’a un tout petit peu détendu sur le moment
tout en restant dans le mutisme et l’immobilité. Puisqu’il ne pouvait dessiner ni
modeler ni s’intéresser aux jouets habituels, j’ai fini par lui proposer des jeux de
patience où l’on distribuait les pièces comme des cartes. Il s’agissait d’animaux de
grande taille pour les très jeunes enfants. Il posait une pièce, j’en posais une autre. Il
a pu même nommer parfois une partie du corps de l’animal qu’il formait. Par la suite
nous avons réalisé des jeux de patience de 30 ou 40 pièces. Mais il revenait toujours
à l’immobilité première et il s’est lassé de ce médiateur. Quand je lui ai présenté le
jeu des contraires, il l’a regardé de loin et n’a pas pu y toucher.
Peut-être était-il triste de perdre la situation antérieure du groupe qui l’animait. Le
passage d’une technique à une autre réactualise la question de la perte et de la
position dépressive inélaborée.
Peut-être n’ose t-il pas exprimer ses affects qui sont pourtant présents dans les
quelques dessins qu’il avait faits antérieurement où il y avait beaucoup de couleurs.
Peut-être E. dans son absence de parole est-t-il proche de l’expression anglaise qui
dit à peu près : « On a peur de verser une larme car on a peur d’être noyé dans un
océan de larmes. »
La question d’une opposition passive avec une grande charge d’agressivité et de
retenue se pose aussi. Qu’en est-il aussi de la régression ?
Devant ces difficultés j’ai proposé de passer à deux séances par semaine ce qui a
été accepté.
Par la suite j’ai choisi de ne pas poursuivre les séances dans ce silence douloureux.
J’ai émis l’hypothèse qu’il amenait en séance ses aspects les plus primaires,
archaïques de l’enfant avant le langage. Et j’ai demandé à la mère si elle voulait bien
participer à nos rencontres. J’avais entretemps reçu la mère et ses deux parents
seuls. Ils m’ont dit qu’ils n’arrivaient pas à être parent avec lui, eux qui ont 4 enfants.
Comme l’enseignante leur avait dit qu’elle n’arrivait pas à être enseignante avec
Edouard, ils concluent « on ne peut pas tenir notre rôle ». Moi non plus je ne
pouvais tenir celui de psychothérapeute.
Les entretiens se poursuivent donc à trois. E. est toujours mutique, nous regarde
parfois de côté. Il commente les séances à sa mère en dehors des séances, lui dit
qu’elle s’est trompée en me parlant. Sa mère exprime qu’il y a « des petites choses
qui vont mieux avec lui. » Elle ne sait pas dire trop quoi… «Des choses du côté de
faire partager des émotions ». Et puis « il y a des choses que je sens
différemment. »
Quand E. parle à la maison, il ne le dit qu’une fois, il ne répète jamais.
Comme E. se détendait un peu, je propose de le voir parfois seul s’il en est d’accord.
A la séance suivante, elle me rapporte qu’il lui a dit : « Cela fait 3 jours que je te dis
de venir avec moi. » Alors qu’il ne l’a murmuré qu’une fois. Comme E. est alors très
concentré sur l’intérieur de son casque, je lui dis : « On essaie de comprendre ce qui
se passe au-dedans de toi, comme tu essaies de comprendre ce qu’il y a dans ton
casque. » Pour toute réponse, il place son casque devant son visage comme un
masque tout le reste de la séance.
Des séances au CMPP où il vient sans difficultés, il dira à sa mère : « Je préférerais
ne pas y aller. » Ceci me rappelant les paroles de Bartelby de la nouvelle d’Herman
Melville ( Moby Dick) « Y prefer not to… » « Je préférerais ne pas… » Qu’il formule
de plus en plus rétrécissant à chaque fois son mode être au monde.
Il me semble que dans ce travail, ce qui évolue c’est le lien d’E. à sa mère. La
relation entre eux devient plus vivante. Tenant compte de la clinique, je suis amenée
à faire une psychothérapie individuelle par procuration. « Vous savez, il y a des
choses qui bougent… Il n’est pas sourd. » On est dans la langue maternelle où
l’enfant n’a pas su trouver ses mots.
L’abbé Dinouard en 1771, dans son traité sur « L’Art de se taire » nous dit que l’on
ne doit cesser de se taire que quand on a quelque chose à dire qui vaut mieux que le
silence. La parole est un risque, un risque de dépossession de soi. Et il introduit la
question d’un « art de faire quelque chose à l’autre par le silence. » C’est bien ce
qu’il se passe pour moi en présence d’Edouard. Il me déstabilise par le silence de
ses mots et de son corps. Son transfert massif m’amène à modifier la technique du
travail avec lui. Le transfert est la partie la plus difficile de notre travail. Le transfert
reproduit ce qui échappe au patient, ce qui est inélaboré. Gribinski dans les
séparations imparfaites p21, parle d’ « image demeurée muette » pour le transfert,
qui produit un acte dont le sujet ne sait rien. Le transfert n’est pas un langage en
mots mais en acte.
« Lego boy, je suis un drôle de train »
par Lucie Pinon, psychologue clinicienne, Pontivy
«J’étaisautrefoisbiennerveux.Mevoicisurunenouvellevoie:Jemetsunepommesurma
table.Puisjememetsdanscettepomme.Quelletranquillité!»HenriMichaux
-Introduction
C’estsûrementchezlessujetsautistesquel’onperçoitlepluscequelalanguepeutavoir
d’intranquille.Qu’ilssereplientdansunmutismetotalouqu’àl’inverseilssemontrent
«verbeux»16, devenant parfois un véritable «moulin à parole» comme l’écrit Temple
Grandin17danslelivreoùelleracontesa«vied’autiste»,cequemontrelacliniquede
l’autismedefaçontrèsmanifeste,c’estladifficultépourlesujetàprendreuneposition
d’énonciation,àsefaireinterprètedelalangue.
De fait, nous avons parfois de la peine à entendre, à donner de la portée à ce qu’ils
disent, et pourtant, « il y a bien quelque chose à leur dire»18. Lacan pointait ainsi la
difficulté,cettefoisducôtédeceluiquiaccompagnelesujetautiste.Careneffet,àn’être
pasmasquéeparunsavoirrééducatifetprotocolaire,l’intranquillitéestfinalementbien
partagée.Ainsi,c’estaujourd’huiautourdel’autismequeleslanguessedélientetqu’on
s’invective,quelalanguedesbonnespratiquesetduconditionnementveutfairetairela
psychanalyse,amêmel’idéedel’interdire,niplusnimoins.
C’estaussicelaquim’amèneàparlericid’unenfantquejereçoisdepuisplusdequatre
ansauCMPPetqui,faceàsesdifficultésàs’inscriredanslemondeetdanslelangage,a
16
J. Lacan : Conférence à Genève sur « Le symptôme » du 4 octobre 1975, Blocnotes de la psychanalyse, Genève, 1985.
17
T. Grandin : Ma vie d’autiste, Odile Jacob, 1994.
18
J. Lacan : Conférence à Genève sur « Le symptôme » du 4 octobre 1975.
su trouver des solutions tout à fait singulières dont j’essaierai de rendre compte, en
espérant donner à entendre que partir du sujet et de ses propres solutions peut avoir
deseffets.Enespérantaussitémoignerdespossibilitésqu’offreunCMPPdanslaprise
enchargedecessujets,puisquecetenfantaétéégalementreçupardeuxcollègues,l’une
orthophoniste et l’autre psychomotricienne, et qu’il a pu mettre au travail dans ces
différents lieux, auprès de chacune de nous, des choses spécifiques. Je le recevais déjà
depuisquelquesmoisquandl’orthophoniepuislapsychomotricitéontdébuté.Cesdeux
prises en charge sont maintenant terminées depuis deux ans et je suis la seule à le
recevoir.J’essayeraidoncderetracercelongtravail.
-PremièrerencontreavecCharly
Charly a sept ans lorsque je le rencontre. L’entretien a lieu en anglais car ses parents,
venus d’Angleterre il y a trois ans ne parlent pas français. C’est avec beaucoup de
tendressequ’ilsparlentdeleurfilsetçan’estquepetitàpetitqu’ilsvontmefairepart
de leurs inquiétudes. Ils m’expliquent que Charly est un enfant gai, mais parfois une
choseaprioriinsignifiante,quivientchangerseshabitudes,leplongedansunegrande
détresse ou le contrarie fortement. Il peut jouer seul pendant des heures sans
rechercherlemoindrecontact.Al’école,ilsetientàl’écartdesautresenfants.Ilesten
CP,aidéparuneAVScarilesttrèslentetabeaucoupdemalàresterconcentré.
Charlyvachoisirdemeparlerenfrançais.Ilesttrèsdifficiledelecomprendre,sonton
est monocorde, son vocabulaire approximatif et il utilise la syntaxe anglaise. Il n’a
commencé à parler que vers 4 ans et d’après ses parents il a toujours des difficultés à
parleranglais.Iln’accordepasbeaucoupd’intérêtauxquestionsquejeluipose.Alafin
de ses phrases le ton baisse, comme s’il parlait pour lui. Ses phrases ne semblent
d’ailleurs pas toujours adressées. Il regarde à côté. Il est calme mais son corps est
régulièrementparcourupardestremblementsetdepetitsmouvementsviennentrendre
chaotique le mouvement général. Malgré sa raideur, sa démarche est désarticulée,
presquedisloquée.
Ilfaituneconstructionenlego.Un«camion-caravaneavecsatellite»qu’ilappelle«M-
mobile», une appellation que je ne comprendrai que lorsque je le reverrai quelques
tempsaprès.
-Classements,plansetinventaires
Lorsquejelerevois,Charlyselancevitedanslaconstructiond’unenouvelleM-mobile,
puisd’unM-avion.Jemerendsalorscomptequel’appellationMvientdelabarrièrelego
à trois ponts, donc en forme de M, qu’il installe sur sa construction. Charly n’avait pas
répondu à mes questions concernant ce M et il semble très content que je comprenne
enfindequoiils’agit.L’universdesMcontinuedes’enrichiraufildesséancesavecdes
M-maisons et des M-personnages. Au M, Charly ajoutera ensuite le X, figuré par les
feuillesd’uneplantelego.Ilpourraainsifairedeuxclassesd’objets,lesMgentilsetlesX
méchants.Charlycommencealorsàinventerdepetiteshistoires,descombatsentreMet
X,dontlesMsortenttoujoursvainqueurs.
«Jesuisundrôledetrain»medit-ilenallantdelasalled’attenteàmonbureau.Dansle
couloir,ilmemontrecequ’ilafaitpendantsajournéeàl’école:tendrelesbrasenavant
etallertoucherlesmursenyposantsesmainsouvertes.Untrainaveuglequisecogne
auxmurs,unjeuquiamusebeaucoupCharly.Unefoisdanslebureau,Charlydemande
unefeuilleetvachercherleslego.Ilfaituneconstructiondontilvadessinerleplan.Sur
une plaque, il dépose des blocs et les reporte consciencieusement sur son plan. Je lui
demandesilepetittrainnefaisaitpasunpeuçaluiaussi,repéreroùsontleschoses.Ma
questionsembleplaireàCharlyquisouritenacquiesçant.
Par la suite, il se lancera dans un véritable travail de repérage. Il fera par des dessins
l'inventairedecequiconstituesonquotidien:samaison,sesjouetsoucequ’ilmange.Il
invente des jeux qui consistent à reproduire, différencier, classer, compter,suivant les
formesetlescouleurs.
«Tout classement est supérieur au chaos; et même un classement au niveau des
propriétés sensibles est une étape vers un ordre rationnel»19 écrivait Lévi-Strauss,
insistantsurlanécessitéd’unordre,celui-ciétantàlabasedetoutepensée.Etc’estbien
àpartirdesesclassementsetdecesinventairesqueCharlypourramettreenœuvreun
«bricolage»singulier.
-Lalangue
Charlymerapporteunjoursasurprisedevantunfaitqu’ilneparvientpasàs’expliquer.
Il voulait regarder les jouets lego sur internet, il a tapé «lego» et à son grand
étonnement le site est apparu en anglais. Il a tapé «lego», me dit-il avec l’accent
français,etnonpas«lego»avecl’accentanglais.Lesiteauraitduapparaîtreenfrançais,
commesil’accentdevaitsematérialiserdanslesmots.J’expliquaisalorsàCharlyqu’un
même alphabet, une même écriture des lettres sert aux deux langues, mais avec une
prononciationdifférente,celaétonnabeaucoupCharly.
Avecl’orthophoniste,c’estparuntravailsurlalettreplusquesurlesens,qu’ilsesaisira
des séances. Il arrive avec son idée, se donne des exercices d’écriture particuliers,
mettantparexempleleslettresenmiroiràpartird’unaxe.Celaluipermettraensuite,en
prenantappuisurl’image,d’aborderlesensetdecréerdepetitesbandesdessinées.
Charly distingue parfaitement l’anglais du français et ne mélange jamais les deux
langues. Cependant, un point remarquable était l’utilisation du mot anglais «but»,
prononcé sur un ton monocorde. Il faisait irruption dans la phrase et donnait au
discours de Charly comme une ponctuation, car il apparaissait toujours séparé par un
silencedesmotsquil’entouraient.Ilsemblaitpermettreunearticulationetlapoursuite
de la phrase. Ce «but» issu de la langue maternelle, petite stéréotypie qui venait
garantirunecertaineimmuabilitédanslelangageenrevenantrégulièrement,n’aparla
suitesemble-t-ilpluséténécessaireetilamaintenantdisparu.
-Monacocaï
19
C. Lévi-Strauss, La Pensée Sauvage, Paris, Plon, 1962, p28.
Charly se plaint de ne pas réussir à rester concentré. Il met beaucoup de temps à se
brosser les dents et à aller aux toilettes car il n’arrive pas à s’empêcher de jouer, avec
des jouets ou simplement avec ses mains à des combats de doigts. Il commence à
construire avec les lego tout ce dont il se sert pour se brosser les dents puis mime la
scène.Ilfrottesesdents20foisen9pointsdelabouchequ’ilmemontreavecprécision.
Pour pouvoir se brosser les dents il a du recourir à ce découpage de l’action, et c’est
semble-t-ilentrecesséquencesqu’ilseperddanssesjeux.
Pours’habillerlematin.Charlyavaitégalementune«routine»préciseetlongue,mais
maintenantcelavatrèsvite.JedemandealorsàCharlycommentilafaitpourparvenirà
s’habillerrapidement,sanssedéconcentrer.Ilatrouvéune«chansonsportive»meditil.Ill’écouteetalorsils’habillefacilement.C’estunechansonqu’ilaentendueàlaradio
et qu’il a maintenant sur un CD. Elle n’est ni en anglais, ni en français mais dans une
languequ’ilneconnaîtpas.Iln’aréussiàenidentifierqu’unseulmot:«Monacocaï».Il
saitquecelaveutdirequelquechosemaisnesaitpasquoipuisqu’ilneconnaîtpascette
langue.Aprèsquelquestemps,Charlyabandonneracettechanson:«Plusbesoin»dira-til.
Si le sujet autiste «se retrouve dans un espace sans coupure, sans limite, sans bord le
différenciant de l’Autre»20, son corps, apparaît alors sans intérieur ni extérieur,
désorienté,constammentsouslamenaced’uneintrusiondumonderéel.Ainsi,écritE.
Laurent, «quand quelque chose du monde n’est plus à sa place, l’ordre du monde est
immédiatement touché. Le monde en vient à se confondre avec l’ordre du monde»21.
L’ordre du monde ne peut être garanti que dans sa matérialité, car le recours au
symboliquefaitdéfaut.
Dans ses séances de psychomotricité, il semble que ce soit cela que Charly mette
concrètement au travail. Il se construit chaque séance un parcours dans la salle.
L’installationluiprendd’abordtoutelaséanceetceserapourl’aideravecletempsqu’il
donnera une place à la psychomotricienne. Il lui confie le sablier, refusant toute autre
intervention de sa part. Au fur et à mesure, il pourra avoir le temps d’effectuer son
parcours, enchaîner les actions le plus rapidement possible, mais aussi il pourra faire
participer ma collègue, adaptant même les parcours à sa taille, et pourra lui laisser
apporter quelques modifications. Dans cette ritualisation des séances autour d’un
parcoursqu’ilalui-mêmeconstruit,ilpourramettreautravailsonrapportàsonpropre
corpsdansl’espaceetdansletemps.
-Stéréotypies:dutremblementausoupir
Lorsque j’ai commencé à recevoir Charly, son corps était très souvent entièrement
traversé par de grands tremblements. Ils ont progressivement laissé la place à des
gestesrépétitifsetstéréotypés.JelesaiunjourévoquésmaisCharlyn’enariendit.
20
P. Lacadée, « Le corps et l’événement pubertaire sans le secours d’un discours
établi», in L’autiste, son double et ses objets, Rennes, PUR, 2009, p.267.
21
E. Laurent, Autisme et psychose : poursuite d’un dialogue avec R. et R. Lefort, in
La Cause freudienne n°66, 2007.
Plusieurs mois après, Charly me dit être embêté par quelque chose qu’il est obligé de
faire.Ilestobligédefermerlespoingsensortantlespouces,cequiapourconséquence
delefaireperdreauxjeuxvidéo.Celarépondàunenécessitédontilnepeutriendire.Je
demandeàCharlysiunautregestemoinsembêtantpourraitvenirremplacerceluilà.Il
semble intéressé mais ne dit rien. La séance suivante, je lui demande s’il est toujours
embêté par son geste, il me dit que non. Le geste a disparu, en revanche Charly fait
beaucoupdebruitsdegorgeetdesoupirs.
Quelquestempsaprès,Charlysemetàtoucherlebureauavecleboutdesdoigts.Jelui
demandes’ilconnaîtl’expression«toucherdubois».Ilnelaconnaîtpasetnesaitpas
nonpluscequ’estuneexpression.Ilécouteattentivementmonexplicationsurcegeste
quipermetdeserassurerquantaufaitqueleschosesvontcontinuerd’êtrecequ’elles
sont.Unepropositiondesensqu’ilsembleaccueilliravecintérêt.
Unroulementd’épaules,puisungesteconsistantàsoufflersursesmains,àselespasser
sur le visage se sont progressivement transformés en bruits de gorge puis aujourd’hui
en un léger soupir. La jouissance, si envahissante dans les tremblements qui
parcouraientlecorpsdeCharly,sembleavoirtrouvéuneformeetunelimitedansdes
gestesdeplusenplusdiscrets,dansle«but»quiponctuaitsondiscours,ets’êtreainsi
resserréecelajusqu’ausoupir,trognondelavoix.
-Larègledujeu
Lors d’une des premières séances, Charly me prend la main pour s’en servir comme
d’unoutil,évitantl’engagementd’unappeletlerisqued’unrefus.S’ilmetientd’abord
unpeuàdistance,ilvaprogressivementchercheràfairedeschosesavecmoi.Ilpropose
unjourunepartiedepetitschevaux,maisàpeineai-jelancéledéqu’ilsejettedessus
pourlerattraper.Illelanceraàmaplace.Charlyvaconstruiresonproprejeuetcelalui
permettra de me laisser jouer. Il inventera par la suite plusieurs jeux de société, que
nous essayons ensemble. Il s’applique à établir les règles et semble plus souhaiter
vérifierquecelafonctionnequedegagneroudeperdre.
Charlymemontrecequ’ilconstruit,m’expliquecommentçafonctionne,mefaitpartdes
difficultésqu’ilrencontreainsiquedessolutionsqu’ilyapporte.
Pendantlarécré,ilaimeraitbienêtreunpeuaveclesautres,maisiln’arrivepasàjouer
aufoot.Ils’aménagelaplaced’arbitrequiluiconvientmieuxetessayedefairerespecter
lesrègles.Celan’estpassimpleetildevrafinalementtrouverautrechose,maisc’estun
premierpasetCharlysefaituncopain.Ilaétéinvitéparcecopainetvoudraitrendrela
pareille,maiscelaluiposeproblème.Enséance,Charlyconstruitalorslejeu«Maisonà
toi», dans lequel au long d’un parcours, il faut récolter le plus possible de cartes
permettantd’inviter.Ilmediraquelquestempsaprèsavoirinvitésoncopainàdormir
chezlui.
-Lavoix
Durant toute une période, Charly s’intéresse beaucoup au héro de dessin animé Bob
l’éponge. Il porte des habits à l’effigie du personnage, l’a sur sa trousse ou son verre à
dent. Il le mime, le dessine, lui invente de nouvelles aventures et fera sien l’humour
absurdedupersonnage.L’accrocheaupersonnagedeBobl’épongevaluipermettrede
lester son énonciation. Il commence alors à moduler sa voix, jusque là toujours
monocordeetsemetàmefairedesblagues,m’attendantparexempledostournédansla
salled’attentepourménagerlasurprised’unepairedelunettesimitantlesyeuxronds
deBobl’éponge.Effetréussi!
Charlyesttrèssoutenuparsesparentsdanstoutessescréations.Ilsysontattentifset
sensibles,etyparticipentvolontiers.
IlauneDSetenutilisetouteslespossibilités.Ilenregistresavoix,enregistredesmots,
puis il les travaille. Il modifie les sonorités, fait passer la bande à l’envers, s’enregistre
parlantàl’enverspourquecelaressorteàl’endroit.Ilsephotographie,deprès,deloin,
sekaléidoscope.Ilinventeenmusiquelaparodied’unechansonoùiln’estplusquestion
d’unLoverboy,maisd’unLegoboy!
Il fait des dessins animés, de courtes scénettes à l’humour noir. Ses créations sont
toujours inattendues, parfois saisissantes. Une graine. Une tige pousse, pousse, arrive
jusqu’auciel,lafleurcommenceàs’ouvrir,àpeineest-elleouvertequ’ellecrie«Help!».
Lafleurestaussitôtentraînéeparsonpoidsdansunmouvementquilaramèneausoloù
elle rentre dans la terre. Une création évocatrice de la position subjective de Charly.
Lorsquelafleurs’ouvre,naîtaulangage,elletombeimmédiatementdanslamort,etson
criditbienledangerquientourelelangageetlavoix.Onvoiticicombien,commel’écrit
J.-C.Maleval,«donnervieaulangage,c’estpourl’autistefaireentendrel’angoissantobjet
delajouissancevocale»22.
-Dernièresremarques:
Charly est maintenant en 6ème, toujours aidé par une AVS. S’il se débrouille bien
scolairement,sesliensavecsescamaradesnesontpaspourautantévidents.Iladumal
àdiscuteraveclesautres.Unefoisqu’iladitcequ’ilavaitàdire,iln’aplusrienàdire.Il
n’arrivepasàparticiperauxdiscussionsquitouchentàdeschosesqu’ilneconnaîtpas.Il
commenceaussiàmefairepartdesesdifficultésaveccertainsélèvesquil’embêtent.Les
quelquesfoisoùcelas’estproduit,ils’esttrouvétotalementdémunietn’arienpudire,il
apleuré.
Progressivement, Charly a pu montrer ses créations à ses camarades et y trouver un
supportpouréchangeraveceux.Ilaainsicommencéavecsoncopainunfilmpourlafête
desoncollège.Lefilmmetenscènedeslegoetdoitdoncêtrefaitimageparimageafin
demettreleslegoenmouvement.
Ainsi depuis la première séance, les lego sont là et constituent pour Charly un appui
solide, à partir de quoi il a pu d’abord classer, ordonner, et représenter le monde. Il
essaye maintenant de les rendre vivants, de les mettre en mouvement, lui qui marche
toujoursaveclaraideurd’un«legoboy».
1J.-C.Maleval:L’autisteetsavoix,Seuil,Paris,2009,p.252.
22
J.-C.Maleval : L’autiste et sa voix, Seuil, Paris, 2009, p. 252.
« Une langue passée sous silence »
par Marie-Annick Grima, docteure en psychologie, thérapeute familiale, La Réunion
“Lepassén’estjamaismort,iln’estmêmepaspassé”
WillamFaulner
Lieu de rencontre, la consultation de psychothérapie transculturelle du CMPP Henri
WallondeSainte-ClotildedelaRéunionreçoitentreautres,desfamillesmigrantes.
Dans notre contexte, ces familles viennent principalement de Madagascar et de
l’archipeldesComores.
Bacar,enfantdemigrant,dontlamèreestcomoriennemaisoriginairedeMadagascaret
lepèrecomorien.SesparentsviventdepuisleurmariageàlaRéunion.
Bacarestlepremiernédelafamillesurlaterreréunionnaise.IlconsulteauCMPP,pour
unmutismeextraetintrafamilial.
Lamigrationcommeexpériencedeperte:delaterrenatale,cellequiavunaîtreles
hommes,quilesavusseraciner,cellequifondelesentimentd’êtred’unlieu,autrement
celuidel’autochtonie.
La migration comme expérience de rupture: des liens générationnels (aux
générationsantérieures;inversiongénérationnelle),delafiliationquis’organisedansle
dénienraisond’unsentimentd’étrangeté.Larupturepeutselireàtraversl’abandonde
tout ce qui relie aux ancêtres le refus de la tradition ou à l’inverse l’appropriation
extrémiste des valeurs de cette dernière. sur le plan identitaire, avec des repères
linguistiques et culturels qui perdent de leur fonctionnalité et ne servent plus à
l’échange.
Uneremiseencausedesoi,del’organisationdesidentifications,desidéauxetdel’usage
des mécanismes de défense. C’est toute la cohérence du monde personnel de sentir,
d’agiretdepenserquiestmiseàmalàtraversladoublepertedelafiabilitédesliens
d’appartenance et de l’efficacité du code commun à tous ceux qui participent d’une
mêmesociabilitéetd’unemêmeculture»
Lamigration,commeexpériencedecrise:Enlienaveclevécudeperteetderupture.
Une forme possible d’expression: les symptômes de la névrose traumatique venant
témoigner «d’une rupture psychique avec le cadre culturel (…) et s’articuler avec les
problèmesdefiliationetde
transmission»
La migration, une expérience traumatique: En raison de la rencontre «avec un
universculturelqui,mêmes’ilestintellectuellementconnu,nefaitpaspartieintégrante
de la structure psychique et occasionne des traumatismes (…) de par le brusque
abandon du cadre de référence habituel, expulsant le sujet hors de son enveloppe Au
quotidien, des hommes et des femmes qui font des expériences de non-sens; par
récurrence, l’effraction debl’enveloppe psychique se constitue . Le traumatisme qui
résultedelaremiseencausedel’identité,delafiliationmaisaussidel’héritageculturel
desgénérationsantérieuresetquiamèneàlaperteducadreculturelinterne/culture
vécue,Impactlatentdutraumatisme.Letraumatismecommepotentiellementcréateur/
processusdemétamorphose.
La vulnérabilité psychique, «un état de moindre résistance aux nuisances et aux
agressions (…).Elle peut être définitive ou temporaire (…). Son évaluation doit
comporter l’appréciation des empreintes de toute l’histoire de l’enfant, y compris des
différentes situations à risque auxquelles il a été soumis» La vulnérabilité psychique
n’est pas intrinsèque au statut d’enfant. C’est le processus de développement qui est
vulnérable. Elle peut se manifester après un temps de latence plus ou moins long. Elle
estunprocessusàdoublefacedontleseffetspeuventallerdelaparalysieintellectuelle
àl’épanouissementd’unpotentiellatent.
Mécanismeenjeu:lerecoursauclivage.
Un mécanisme de défense archaïque dont la fonction première est de protéger de
l’émergence des premières angoisses de persécution. ¡Autorise au sein du Moi, la
coexistence –sans possibilité d’influence- de deux attitudes opposées à l’endroit de la
réalitéextérieure,l’unelaprenantencompteetl’autreladéniant.Lerecoursauclivage
pour se protéger des angoisses de confusion pouvant émaner de la rupture entre les
univers en présence, rôle essentiel dans la genèse de la vulnérabilité psychique des
enfants de migrants. La vie intellectuelle, «en permanence fait l’objet d’une
fragmentationrendantdifficilel’acquisitiond’uneexpériencevécuedanssacontinuité»
Lemutismeextrafamilialcommesymptômemajeurduclivagedesmondes.
Silenceetmémoire:
Un père, comorien, qui vit à la Réunion depuis de nombreuses années et qui parle
exclusivement sa langue maternelle, le comorien. Un enfant, Bacar, Premier-Né sur la
terreréunionnaise.Unenfantsilencieux.
Leslanguesenprésence:Enfantmétisse,lamèredeBacarareçudesamèresalangue
première, le malgache. Celle de son père, elle l’a apprise à l’école coranique. Langue
sacrée,langueduLivre,lalanguecomoriennefondeplusquetoutautrel’appartenance
decettefemmeaumondecomorienmusulman.
Premier constat: Langue de la prière mais aussi langue de l’origine, la langue
comorienne, à la génération de la mère de Bacar, paradoxalement, semble ne pas se
transmettreenfamillemaiss’apprendàl’école.Aujourd’hui,unemèremétisses’adresse
àsonfilsenfrançais.UnemèreetunpèrequiseparlentencomorienUnpèrequiparleà
sonfilsencomorien.Unenfantquiécoutesamèremaisneluiparlepas.Unenfantqui
écoutesonpèremaisneluiparlepas.Unemèredontleslanguesd’originesontpassés
soussilenceettransmetàsonfilslalanguefrançaise.Silesenfantsparlent,c’estavant
tout parce qu’ils «sont humains et ils parlent la langue qu’on parle autour d’eux»
(Nathan,2000,p.231)
Langueétrangère,Bacarreçoitlalanguefrançaisecommeunelangue«amputée»etse
tait.
Le choix des langues: «Toute la terre avait une même langue et des paroles
semblables» ( Genèse, XI,I) mais les hommes ont été «condamnés à la multitude, à
l’incompréhension et aux fastidieuses traductions pour avoir voulu égaler l’unicité
divine»(Nathan,2000,p.229)Alors,Bacar,enrecevantunelangueétrangère,a–t’ilété
condamnéàlamultitudeetàl’incompréhension?Ousonsilencen’est-ilpashéritage?
Pourquoitransmettrelalanguedel’étranger?Bacar,unenfantd’iciet«ici»aune
langue, le français. «Il est né ici et je lui parle la langue d’icicomme cela il pourra être
comprispartout».Bacar,lepremierenfantd’ici,l’idéed’unfondateur,«d’unpremierde
cordée». Mais aussi, l’impossibilité d’une mère de parler à son fils, dans la langue
comoriennealorsmêmequ’ellelaparleavecd’autres.«Jenesaispaspourquoi,quandje
rencontre des comoriens, je parle le comorien et le malgache quand je rencontre des
malgaches.Toutlemondeaunelangue.»
Legrand-pèrematerneldeBacar,lepremieràparlerenfrançaisàsesenfants.
Unehistoirequiserépète.Quelsensdonneràcetterépétition?
LesévénementsdeMajunga(côteN-O).«Ilaparlédes«grèves»;iln’enapasditplus
et je n’ai pas cherché à savoir plus que ça. Cette histoire est arrivée quand j’étais bébé».
Les événements de Majunga, un conflit communautaire qui dégénère en chasse à
l’homme. Les hommes et les femmes de la communauté comorienne sont exposés à la
mort. Face à l’évènement traumatique survenu, pour échapper au danger de mort, la
famillefuitlavillepourseréfugieràTamatave,surlacôteopposée.MaisTamatave,c’est
encoreMadagascar.Pournepasêtrereconnu,lepèredefamilleimposelesilenceàla
languecomorienne.
Letraumafaittairelalangue.Lalanguefrançaisedevientainsilalangueofficielledela
¡famille. La langue des ancêtres entre alors en clandestinité. La vie continue mais
l’histoirevécueneseracontepas.«Iln’enapasditplusetjen’aipascherchéàsavoirnon
plus». A la génération du grand-père de Bacar, la souffrance attachée au vécu de
l’expériencetraumatiqueestreprésentablemaislasouffrancen’aplusdelanguepour
se dire. Barrée dans sa langue, elle devient le lieu de l’indicible. Le non-dit transforme
alors«uneexpériencerelationnelle(…)enuneenclave-morte-vivante,vouéeausecret
danslapsyché.Cenon-dits’inscrit,«s’encrypte»dans
l’inconscient comme une
structureinterneetsetransmetd’unegénérationàl’autre(refoulementconservateur).
«Alatroisièmegénération,cenon-dit,cetindicibledevientl’impensableparce-quenon
représentable, devient le «fantôme» qui hante à son insu celui qui présente des
symptômes». Entre indicible et impensable, le silence de Bacar prend sens. Le silence
est symptôme et en tant que tel constitue un «véritable indicateur de transmission,
témoind’uneallianceinconsciente,d’unpactesignantlatransmissiond’unimpensé»
Prise dans les mailles de la transmission psychique inconsciente transgénérationnelle,
l’histoire d’avant se raconte en silence. Transmission sans mot, le silence de Bacar est
héritage.Transmissionsansmot,lesilencedeBacarestmémoire.
L’histoired’avant,àlaconsultationdepsychothérapietransculturelles’estracontéeeta
amené à se souvenir de l’Histoire du lieu de l’origine. Histoire traumatique qui vient
hanterlaviedesfamilles,quilesamèneenunautrelieuplussécure,quilesamènesur
d’autres rives de l’océan. Histoire traumatique, qui nous amène à comprendre l’acte
migratoirecommeuncomportementderéponseaumalheur;lemalheurpouvantdaté
d’hier.Histoiretraumatiquequinousamèneà«re-panser»lavulnérabilitédesenfants
demigrantsselonunedoubleinscription,préetpostmigratoire.
3éme carrefour : « Corps et langue »
« Se faire une langue »
par Jean-Michel Arzur, psychologue clinicien, Vitré
Laquestiondelalangueapparaîtquelquefoisaupremierplandelacliniquedans
cequiestcommunémentappelétroublesdulangageetdelaparole.Quandjerencontre
EnorapourlapremièrefoisauCMPP,elleestalorsâgéedecinqans;elleparletrèspeu
spontanément et lorsqu’elle consent à en passer par les mots, c’est une bouillie de
phonèmesqu’ellefaitentendre.
Dans les entretiens préliminaires, je noterai l'absence d'inquiétude des parents qui
paraissent relativement peu affectés par les difficultés de leur fille, hormis lors d'un
moment précis où ils font entendre un aveu, terrible, celui de ne pas comprendre leur
enfant.
Ce défaut d’interprétation interroge d’emblée la façon dont les parents ont reçu les
premiers sons, les premiers mots d’Enora. Dans les scènes silencieuses, inanimées,
qu'elledisposeavecdesplaymobils,lepersonnagematernelincarnedemanièreélective
l'Autrequidort.Ceciillustrebienlagrandedifficultédelamèreàénoncerquelquechose
despremièresannéesdelaviedesafille,despremiersmomentsd’intimitépartagés.Si
l’actededireesttrèsproblématiquepourEnora,ill'estaussipourceuxquiontlacharge
detransmettrelalangue,soitlesprochesparents.
Au cours d'une séance où je l'invite à essayer d'animer un peu les playmobils
qu'elle dispose, je l'entends répondre à mes questions: «veulent plus de bébé», «la
mamanveutdeuxbébés».Autraversd'uneautreformulequejesaisisauvol:«j’aimon
deux enfants», Enora fait entendre comment de sa position de «petite dernière» elle
vientfermerl’ensembleetsaturerledésirdelamère.Illuifaudratoutuncheminement
avantdepouvoiruntempssoitpeudécollerdecetteréalitéfamiliale,immuable,fermée
dubouchonqu'elleconstitueelle-même.
Lorsqu'àlapremièrerencontre,j'interrogecesignifiant«petitedernière»quiidentifie
la place d'Enora, c'est pour permettre le surgissement des signifiants maternels qui
enserrentlaquestiondudésird'enfantafinqu'Enorapuisses'yaccrocheretyrépondre
aulieudes'yvouercorpsetâme.
Même si elle entend sa mère dire qu'il «n'y aura plus jamais d'autres bébés»,
confirmant la place où elle est attendue, le fait même d'interroger cette chaîne
signifiantefaitadvenirunécartpossible,unefractureentrelesmotsetleschoses.C'est
d'ailleurs ce que lui confirmera l'avenir puisqu'un petit frère naîtra faisant dès lors
mentirl'oraclematernel.Enora,quinetémoignejusque-làd'aucundéchiffragedecequi
luivientdel'Autre,estencorebienloindes'apercevoirquelesmotsmentent.
Ces premières paroles qui surgissent spontanément interrogent quant à leur statut:
ellessontprélevéesdansl'Autremaisnefontpasdiscours;cesontplutôtdessentences
quineproduisentaucunenchaînementsignifiant.
Jemesuisbeaucoupinterrogésurlavaleurdecesénoncésquitémoignentquandmême
del'échodudireparental.Eneffet,cesditssontisolés,inarticulés,unstoutseul;Enora
nesemblepaspouvoirsesituerens'yarrimant.
DanslaconférenceàGenèvesurlesymptôme23,Lacaninsistesurlefaitque«lafaçon
dontaétéinstillé»àl'enfant«unmodedeparlernepeutqueporterlamarquedumode
sous lequel les parents l'ont accepté». Le répérage des «façons de dire» de l’Autre
parentalestunindicateurprécieux,maissonintérêtparaîtpourtantlimitédupointde
vue de la cure d'Enora. Il faut également pouvoir cerner la façon dont la langue a été
«entendue»parlesujet«danssaparticularité»,soitlafaçondontilaété«imprégné»
par le langage. Mais il y a là quelque chose d'insondable qui concerne la «langue
particulière24»,soitcellequiauraétéparléeàcetenfant.
JereçoisEnoradepuispresquetroisannéesetsonsymptômem'aconvié,pendant
toutuntemps,àoccuperlaplaced'undire:parler,relevereténonceruneàunetoutes
lespetitesdifférencesqu'elleintroduitdanssesproductionspourlemoinsstéréotypées.
L'élémentdéterminantquiluiapermisdedéplierunmondesignifiant,s'estconstituéà
partirdelatraceécritequiaprisuneplaceprépondérantependantunebonnepartiede
nosséances.
Auboutdesixmoisdecure,alorsqu'Enoraécritlesnomsqu'elleindexeauxinvariables
dessins des quatre membres de la famille, j’interviens d’une autre manière puisque je
me mets à lire ce qu’elle a réellement écrit. A partir de cette lecture où je lui fais
entendre l’écart entre l’écriture mamamama et ce qu’elle dit, Enora produit un
découpage puisqu'elle barre immédiatement les lettres en trop. Cette barre est
l'opérateur qu’elle découvre et son usage va dégager la possibilité d'une place vide et
permettre une dialectisation de son monde là où tout semblait figé, endormi. Cette
fonctiondelabarre,quideviendraultérieurementrature,estuneécrituredumanque,
delaséparation,delaperteliéeàl'inscriptiondusujetdanslelangage.
Danslecasd'Enora,ilsemblequecetteopérationaffected’abordlalangue;leslettres
sontbarréesavantlecorps.Cesontleslettresentropquisontraturées,puislesnoms
afindematérialiserl'absenceouledépartdequelqu'un.Ensuiteviennentlescorpsou
23
Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », Le Bloc-notes de la
psychanalyse, 04/10/1975
24
Lacan. J, "Conférence à Louvain. Entretien à la télévision belge", 14 octobre
1972
plusprécisémentl'imageducorps:d’abordleventredupersonnagematernelpuisqu'il
n'ya«plusdebébés»,puisc’estsaproprereprésentationqu'ellebifferaunepremière
fois parce qu’elle a oublié de faire «la gorge», ce lieu d'émission de la parole et une
autrefoispoursignifiersonabsenceàl'undenosrendez-vous.
Aveccettebarre,Enoraintroduitunetemporalitérythméeparlaprésenceetl’absence.
CetteexpérienceduFortDaestconcomitanted'unemiseenrelationavecunAutrelieu
puisqueapparaissentdesroutes,destrajetsaller-retour,quisontautantdepreuvesque
sonmondelibidinalcommenceàprendredel’ampleur.
Que dire ce moment inaugural? Il n'apparaît pas ex nihilo mais sur fond d'un
possible manque qu'Enora commence à pouvoir éprouver. Si la parole est première, il
faut cependant s’en emparer, qu’elle s’inscrive et prenne sa place dans le langage. Il
faudraàEnoraréaliserunpasdepluspourquecequivientdel'Autrenerestepaslettre
morte,pourqueleverbeprennechair.
C'estàpartird'uneénigmequisurgitdanscequiestditparEnoraqueletravail
vaprendreuntournouveau:lorsd’unescènequ'elledispose,Enoraénonce:«tueles
bébés» ; je répète et insiste sur la dimension de l’entendu dans ce qu’elle dit. Enora,
visiblementendésaccord,enchaînetoutdemêmesurunscénariodontjevousrestitue
latrame:lamamanvaprévenirlapoliceparcequelepapaneveutpasdesbébés,ilveut
les tuer. Dans les séances qui suivent, surgit le signifiant «manque» quand Enora ne
retrouvepasquelquechosedanslematériel.Ensuite,assisesurledivanaumilieud’un
fatrasd’objetqu’ellejetteaufuretàmesure,ellecomptecequirestedecetteopération
qu’elleréitèrejusqu’àêtrecequirestesurledivan.Revenantaudessin,Enoratraceun
traitquiformeunensembledesquatrenomsécritsetdit:«c’estnous,famille».Mais,
alors qu'elle reproduit ce trait autour des personnages correspondants, elle énonce :
«moi,j’aipasfait»lorsqu'elleconstatequ’ellenes’estpasreprésentée.
Ce premier manquement à cet ensemble clos, figé, identique à lui-même, montre que
quelquechoseestvenucréeruneouverture.Ellesedessineratoutdemême,commeune
sorte d’extension informe du corps de la mère, mais barrée de ce même trait qui fait
l’ensemble.Lorsdecesséancesoùlaquestiondumanquecommenceàsefaireentendre,
je repère un effet d’affect, une tristesse palpable, qui va se radicaliser au cours des
semainessuivantes.Cetaffectestlesignalqu'undétachement,unecession,uneperteest
entraindes'effectuer.
Ces deux séquences de l'équivoque et de la constitution de la barre sont
contemporaines.Enlesisolantainsi,jefaisl'hypothèsequecetyped'interventionestce
quiaurapermisàEnorad'opérerunedécoupesurlalanguequej'écrisavecLacanenun
mot.Cemomentdelacureestcequivaconditionnerlepassagedelalanguereçuede
l'Autre à la langue parlée, habitée par le sujet. Il est nécessaire que lalangue du sujet
puisse se dégager de sa gangue, de lalangue de l'Autre que le flux phonématique qui
caractériselemodedeparlerd'Enorareproduitplutôtbien.
En ce point de mon propos, il paraît important de spécifier ce qu'il en est de la
différenceentrelelangage,lalangueetcequeLacannommelalangueenunmot.
Le langage, c'est le domaine de la représentation, du symbolique, du savoir.
L'inconscient articulé en est un modèle pour Lacan qui le dit structuré comme un
langageetsoumisàdeslois:lamétaphoreetlamétonymie.
Lalangueestplutôtàsituerdansleregistredudiscours,soitcequifaitliensocial.
C'estcequisedit,cequisedépose,cequivarieetsemodifieaucoursdesusages.Une
langue«s'assuredudictionnaire»quiessayede«fixerlaconfigurationdel'accrochage
entrelesmotsetleursensenuntempsdonné25».
LalangueestunnéologismequeLacanintroduitàpartirduséminaireEncoreen
1973, afin de serrer au plus près une autre dimension du langage, plus foncière, qui
engagelecorps.Cemomentdesonenseignementconstitueunvéritableviragepuisqu'il
s'étaitemployéjusque-lààposerlelangagedanssadimensiond'articulationsignifiante.
Le cas d'Enora montre bien comment cette seule conception du langage laisserait
l'analystesansrecourspuisquecequisurgitendébutdecurenepeutselieraudiscours
de l'Autre. C'est pourquoi, les quelques éléments biographiques que je glanerai ne me
seront d'aucun secours. Il est en effet impossible de mesurer l'effet de ces quelques
signifiantsquis'égrènentaucoursdespremiersentretiens.Quecesoitducôtédusujet,
excluduregistredelaparolearticulée,quecesoitducôtédesparentsquinepeuvent
ordonnerenundiscourslestroublesdeleurfille,iln'yapasd'hystorisationpossibledu
symptôme d'Enora. Il n'est pas pris dans l'histoire familiale, au sens où il ne la
représentepas;toutaupluspouvonsnousenvisagerqu'ill'incarne.
La langue dite maternelle, la première entendue, rythme, anime le corps de
l'enfantquis'yinstallepouryhabiter.Lacanfaitconsonnerlalangueaveclallation,dont
l'étymologielatineestduregistredelachanson.Lalangueestàsituerdansleregistrede
l'entendu des paroles premières. C'est la langue de l'intimité, du corps à corps qui
accompagnelespremierssoins.Elleestd'avantlelangagec'estàdireavantlajonction
aveclesens.
Cenouveaupointdevuesurlelangagemetl'accentsurlesfaçonsdediredel'Autre,la
musicalité de lalangue parlée, qui «ajoute» un style, un phrasé, un rythme, une
respirationetintroduitdecefaituneautredimensionparlebiaisdel'entendu,celledu
corps26. Cette «chanson de l'entendu27» qui vient au sujet, porte les traces des
jouissances de l'Autre, de la façon dont l'enfant a été désiré. Le désir ainsi que la
destinéetouteentièred'unsujets'entrouverontmarquésditLacandanssaconférenceà
Louvain28.
25
Soler C., Le corps parlant, Cahier de Praxis Psychanalyse, n°6, Edizioni Praxis
del Campo lacaniano, 2007
26
Soler C., Lacan, l'inconscient réinventé, Paris, PUF, 2009, p.36
27
Soler C., Lacan, l'inconscient réinventé, Paris, PUF, 2009, p.35
28
Lacan J., « Conférence à Louvain. Entretien à la télévision belge », 14 octobre
1972
Noussommesdoncsurunautreregistrequeceluidusujetdel'inconscient,représenté
parlesignifiant.C'estunmomentcapitaldel'enseignementdeLacanquiouvresurun
au-delà de sa première thèse, celle de la conséquence pour le vivant d'être soumis à
l'effet mortifiant du langage. La première thèse met l'accent sur l'effet d'entropie du
langage qui opère une soustraction, une perte de satisfaction. C'est le meurtre de la
chosequ'Enorarééditeaveccetteécrituredumanquedanslesymbolique.
La deuxième thèse de Lacan confère aux éléments de lalangue un rôle fondamental,
primordialpuisqu'ilsaffectentlasubstancevivanteetqu'ilsserontconstitutifsducorps
parlant. Le signifiant n'atteint pas seulement le sujet mais un individu corporel, le
parlêtre.
Dans la conférence à Genève sur le symptôme, Lacan souligne le fait qu'il reste des
dépôts, un résidu irréductible, ces traces de la jouissance de l'Autre qui font la
«motérialisme29»dulangage.Lacanfaitentendreainsilaprisedulangagedansleréel
du corps. Dans le cas d'Enora, c'est précisément cette prise de l'inconscient dans la
matièremêmedulangagequiposeproblème.Sil'enfantestimprégnéparcette«eaudu
langage30», rien ne semble se lier pour Enora à partir des éléments de l'Autre. Elle ne
peut ni se débrouiller ni jouer avec ces traces du désir issues de sa rencontre avec
lalangue.C'estsansdouteencepointprécisquelalanguenesetransmetpasmêmesi
lessignifiants,lelangageentantqu'appareilsontenplace.
C'estparcequ'unsujetestaffectédanssoncorpsparunecertainefaçond'êtreparlépar
l'Autrequ'ilpourraentreràsontourdanslaparole.Unejouissanceestvéhiculéeparla
parole et c'est parce qu'une charge libidinale est indéfectiblement liée à ces résidus,
filtrésdel'eaudulangage,quelesujets'enempare.
Cela dit, il est extrêmement difficile d'isoler les quelques éléments de lalangue dont le
sujet a pu, s'emparer. Ce ne sont pas des signifiants mais des éléments hors sens qui
imprègnentlesujetquis'yassouplitetydevientparticulièrementsensible.C'estducôté
delarésonance,del'oreillequecettedécoupelangagièreopère.C'estlefameuxtetable
pourpetitetableouhabilléencourpourBillancourtqu'uncertainMichelLeiris31isole
commemémoriald'unesatisfactionissuedesarencontreaveclesmotsdel'Autre.
Trèsdifficilevoireimpossiblederepérercelachezunenfantpuisquec'estledestinde
cesélémentsdelalanguequipourradansl'après-coupvenirsignalerl'importancedeces
tracespourunsujet.
29
Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », Le Bloc-notes de la
psychanalyse, 04/10/1975
30
Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », Le Bloc-notes de la
psychanalyse, 04/10/1975
31
Leiris M., Biffures, La règle du jeu, Gallimard, 1948
Riennepeutprédirequelsserontlesdépôtsdelalanguedel'Autrequelesujetformera
àsonusage.
Seulecompteeneffetlasatisfactionparticulièrequecesélémentscharrientaveceuxet
quiseperpétueradansl'actededire,danslaparoledusujet.
Pourtant, avec Enora, nous pouvons quand même suivre la piste de certains
éléments que nous pouvons supposer communs entre elle et l'Autre, c'est à dire
récupérésdansl'Autrecommeparexemplecetteéquivoquequej'aiisoléeplushaut.La
reprisedel'énoncé«tuelesbébés»proposefaceausignifiantquis'énonce«uneautre
lecturequecequ’ilsignifie32».Cetécartenserreunmanquedanslelangagequiviendra
seprécipiterdanslabiffure.
L'interprétationesticiundirequinevisepaslesensmaisplutôtleregistredelalangue.
L'accentestmissurl'équivoquepropreausignifiantetainsisurl'inconscient.
Pas d'interprétation du côté du sens donc; je me contente de prêter ma voix. Lacan
souligne l'importance de la dimension du sonore dans l'interprétation qui «doit
consonneraveccequ'ilenestdel'inconscient33"».Cettedimensionesticiportéeparle
diredel'Autreaupointmêmeoùlesparentsontrencontréunimpossibleavecleurfille.
Avecunbaigneurqu'elleinvestitparpériode,Enorametenscèneunnourrissageetun
maternagesansparoles.Lorsquej'interrogeEnorasursonsilence,elleréitèrelepoint
d'achoppementdel'Autreàsonendroitenm'expliquantqu'ellenecomprendpascedit
cebébé.
Lalangue est, pour Lacan, l'intégrale des équivoques possibles, un ensemble de
différences, des éléments isolés qui ne font pas corps comme c'est le cas pour le
symboliqueMaisilnepeutyavoirdelangagearticulésansquecesélémentsprimitifsde
lalanguedel'Autresoitrécupérés,traités,appareillés.Lesujetenrécupèrelajouissance
parl'usage.
Jemesuisdoncplusparticulièrementintéresséauxoccurrencesduphonème«tu»qui
pourra apparaître au fil du travail comme un élément hors sens, isolé, inarticulable,
puisqu'il semble pouvoir se prêter à plusieurs interprétations différentes. Ainsi, à
certainsmoments,ilpeutparadoxalementsemblersignifier:«s'occuperde»dansdes
formules«mamantubébé»,«papatubébé».Cephonèmesembleoccuperuneplacede
motdeliaisonopaque,situantuneconjonction-disjonction,soitunrapportpossiblesur
fonddedifférence.
Aufuretàmesurequ'uneparoleplusspontanéesedéploie,jeconstateraiquesile«je»
est très tôt présent dans les énoncés d'Enora, le «tu» de l'interlocution en est absent,
remplacéparun«y»,parunetroisièmepersonnequin'estpassansrappelerlafaçon
dontlamèreparlaitd'Enoralorsdesentretienspréliminaires,toujourssousuneforme
32
Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p.37
Lacan J., "Conférences et entretiens dans les universités nord-américaines",
paru dans Scilicet, n°6/7, 1975
33
descriptive et ne s'adressant jamais directement à elle et pouvant même dire «je» en
sonnom.Est-celetu,absentdelaparoledel'Autre,quirevientsouscetteforme?Cette
questionnousramèneàl'insondabledela«langueprivée34»entreEnoraetsonAutre
primordial.
En suivant plus particulièrement le destin de ce phonème dans les constructions du
sujet,j'aipurepérerlemomentoùelleapum'adresserun«tuverras!»alorsquejela
questionnesurcequ'ellemetenscèneoudessine.Ques'est-ilpasséentrecemomentoù
jerelèvece«tu»équivoqueetcemomentoùelles'adresseàmoidansun«tu»quifait
entendreunepossibleénonciation?
J'ai l'idée que c'est en réintroduisant cette équivocité qu'Enora a pu s'emparer de la
parole.Cequis'ouvrepourelle,c'estunedimensiondulangagequivaluipermettrede
décollerduréeldelasituationfamiliale.Jerepèredepuispeuqu'Enorapeutintroduire
de la différence dans la composition de sa famille, éjectant la grande sœur devenue
grande,renvoyantsamèreautravailalorsqu'elleestencongéparentalpours'occuper
dupetitfrèrequiestnél'annéedernièreettransformantcebébégarçonenpetitesœur.
Lorsquejesoulignecestransgressionsaumodèlejusquelàimmuable,Enorapeutenfin
répliquer : «c'est comme ça dans mon histoire». Le signifiant, équivoque, peut donc
mentir,raconterdeshistoires,ouvrirausemblant,au«pasenvrai»ou«pourdefaux».
Enorapeutdésormaismettreenœuvreuneébauchedeconstructionfantasmatiqueoù
sa place dans le désir de l'Autre peut être interrogée et maintenant hystorisée comme
certaines formules semblent l'indiquer lorsqu'elle dit: «je me rappelle...», «quand
j'étaisbébé...».
Dansplusieursscenariirécents,Enoraparvientàappréhendersapropredisparitionet
la façon dont elle pourrait manquer à l'Autre et susciter le désir. Mais lorsqu'elle
imagine qu'elle pourrait «presque mourir» dans un accident de car, la mère de son
histoiredemeureencoreincapabledel'appeler:«mafille».Ellel'appelle«fille»,sans
lepossessif,celuiquel'onpourraitentendredanscetteparolepleine:«tuesmafille».
Dans un autre dessin où toute la famille va visiter la Tour Eiffel, Enora décline un
ensembledeparolesdel'Autrequidessinesaplaceencreux:«jesuistamaman»,«je
suistonpapa»,«jesuistagrandesoeur»,«jesuistonpetitfrère».Cefaisant,elletrace
unensembledetraitsquifontlienentrel'Autreetellemaiscetteconstructionvienten
lieu et place d'une parole absente, un «tu es ma fille», parole qui se suffirait à elle
même,indiced'unlienindéfectible,l'aliénantàlajouissancedel'Autre.
Tu es identifie, pose une différence radicale et fait disparaître dans le même temps.
Enora imagine ou bien des enfants seuls parce que les parents on été tués ou bien un
bébé dont il s'agit de savoir s'il est «encore vivant» dans le ventre de la mère parce
qu'un«méchantveuttuerlebébé».
34
Soler C., « La mère dans l'inconscient », Ce que Lacan disait des femmes,
Paris, Edition du Champ lacanien, 2003, p.117
L'équivoquefaitrentrerenrésonancetuesettuer.Pourl'heure,Enoraresserresesdits
autourdecetteformuleabsente,dece«tues»quelesujetconvoqueducôtédel'Autre
enréponseàun«quesuis-je?»,informulable,inconscientditLacandansleséminaire
l'Angoisse.
Ilmesemblequec'estl'Autretédelalanguequis'isoledanscephonèmeprélevé
dans les dits d'Enora, reversé au compte d'un dire de l'Autre qui le fait résonner, le
remetencirculation,etainsienusage.
Cequisignaledanslecoursdecettecurecetusagedelalangue,c'estd'abordcequeje
nommerailedésirdeparlerquiaétélepremiereffetdesdeuxmomentsquej'aidéplié
aujourd'hui; c'est également la très progressive sensibilité au signifiant que peut
manifestermaintenantEnora.Ellepeutriredecequej'entendsdanscequ'elleditetdire
«je m'ai trompé», indiquant dans ce «trébuchement de la parole» les possibilités, les
conditionsdulapsus,soitd'uninconscientenexercice.
Ils'agitsansdoutepourlesujetdesefaireàlalanguedel'Autre,des'yfairepour
sefaireunelangue.Sisefaireunelanguerésonnecommesefaireuncorps,ilnes'agit
pasiciducorpsdel'image,delareprésentation,mortifiéparlesignifiantmaisducorps
parlant,animé,dontlesujetpeutavoirunusage,unejouissance.
Désormais, l'intonation, le souffle, l'agacement, l'agressivité, le rire, le plaisir et
parfoismêmeunegènehonteuseaccompagnent,commeunemusique,letexted'Enora.
Ces affects viennent témoigner de la présence du corps dans son mode de parler plus
fluideetvivant.
« L’interprétation en langue des signes »
par Xavier Debroize, interprète en LSF (Langue des Signes Française), chef de
service du SSEFIS (Service de Soutien à l’Education Familiale et à l’Intégration
Scolaire), Kerveiza, Rennes
Langues assassinées, refoulées, la langue de signes, interdite en France depuis
1870 mais reconnu comme deuxième langue nationale en 2005 en est un bon
exemple. Langue vivante, langue liée à une minorité, communautés linguistiques à
part entières, c’est de son interprétation dont cette intervention se fera l’écho.
Traduire une langue ou transmettre le sens, c’est l’objet même de la traduction qui
est en cause dans cette alternative. Le sens est-il contenu dans la langue ? C’est
alors donner aux mots une valeur première. Opter pour le sens c’est partir du
postulat qu’il n’y a pas de traduction en dehors du sens, La construction du sens
c’est comprendre le vouloir dire de la personne, le déverbaliser pour ensuite
l’interpréter dans une autre langue.
A travers des situations à d’interprétation dans le cadre de la pédagogie, de la santé
ou la justice j’évoquerai par des exemples concrets cette présence physique de
l’interprète, « matériel » humain dans la médiation entre personnes. Être
physiquement présent dans l’échange mais « non personne » dans ce qui se joue.
Quelle est cette place de l’interprète dans la relation entre deux interlocuteurs : l’un
sourd l’autre entendant. Comment se placer en tant qu’interprète respectant des
principes de fidélité du discours, de neutralité quand certaines situations imposent
une intervention « citoyenne».
Présence physique visible, représentant une langue. Statut particulier en ce qu’il
(l’interprète) et qu’elle (la langue) sont vus et, dans une certaine mesure, imposés
aux personnes en présence.
Aujourd’hui les interprètes en langue de signes sont de plus en plus « visibles » : à
la télévision, dans les événements publics de grande envergure, pour des pièces de
théâtre, dans les musées et dans bien des actes de la vie civile.
Quant est-il de cette langue et de ses interprètes ?
La langue des signes en France : cette langue a existé du jour où des sourds ont eu
à communiquer entre eux. Plusieurs témoignages rapportent l’existence de
communautés sourdes signantes. Avant la Renaissance, les principales informations
dont nous disposons sont des recueils de signes et des témoignages d’entendants
signalant la communication gestuelle de certains de leurs contemporains sourds.
Cependant, du fait de l’absence d’écriture de la LSF, du fait de son usage restreint
aux communautés sourdes, et de sa modalité gestuelle inhabituelle, la LSF n’était
généralement pas considérée comme une langue. On ne parlait d’ailleurs pas de
langue des signes mais de gestes, de gesticulations, de mimiques de sourds.
1760 l’Abbé de l’Epée, grande figure dans l’histoire de la communauté sourde, qui
ouvre un établissement dans lequel on utilise des signes. Ceci constitue une grande
révolution dans l’éducation des sourds. Mais l’objectif final était d’apprendre le
français, et les signes ne constituaient donc au départ qu’un moyen d’accéder au
français. S’ouvre alors une période que les Sourds nomment « l’Age d’Or de la
LSF ». La LSF accède à cette époque au statut de langue d’éducation et ce modèle
d’éducation se répandra très largement au cours du XIXème siècle.
Mais en 1880, à Milan, se tient un Congrès de spécialistes favorables à l’éducation
oraliste qui préconisent la prohibition de la LSF dans les établissements scolaires.
Cette décision est très largement suivie en France et la LSF est interdite dans les
écoles. Cette langue connaît alors un véritable processus de dévalorisation : elle
n’est plus considérée que comme une gesticulation, un code ne permettant pas
d’exprimer des idées abstraites, un obstacle à l’apprentissage du français.
Cependant elle est parlée à l’abri des regards, dans des associations et foyers de
sourds. Ainsi elle se maintient tout au long du XXème siècle.
A partir des années 1970, suite au mouvement de mai 68, et grâce aux travaux de
certains linguistes sur les langues des signes, le « réveil sourd » commence. Ce
mouvement sera appuyé par les congrès mondiaux des sourds qui se tiennent en
France en 1971 puis à Washington en 1975 et au cours desquels les sourds français
reçoivent le témoignage de sourds américains qui grandissent, vont à l’école, à
l’université et travaillent en langue des signes. Les sourds français présents prennent
conscience de la réalité linguistique et sociale de leur langue des signes et voient
s’ouvrir d’autres perspectives qu’une perpétuelle relégation sociale. La lutte pour la
reconnaissance de la LSF s’intensifie alors. Et en 1991, la loi dite « Fabius » accorde
aux parents le droit de choisir entre une éducation oraliste ou bilingue « françaisLSF ». Mais dans les faits, les moyens ne sont pas toujours fournis pour l’éducation
en LSF et le statut de la LSF comme langue d’enseignement est loin d’être acquis
dans les faits et dans les mentalités, même si le texte de la loi de 2005 sur l’égalité
des chances constitue un net progrès en ce sens au niveau législatif.
Qu’en est-il de l’interprétation en langue des signes ?
Les droits des citoyens et leur application ont été les premiers domaines
d’intervention des interprètes, et sont encore une préoccupation importante des
sourds de nos jours. La participation à la société passe par le respect des droits de
l’homme, y compris pour les sourds, et c’est logiquement dans ce cadre qu’est
apparue la première demande forte et régulière d’interprétation en langue des
signes. L’acte d’interprétation n’était pas un métier mais un don de soi, une activité
qui pourtant trouvait de plus en plus de demandeurs, était de moins en moins
compatibles avec un emploi. Les interprètes intervenaient au tribunal dans une
situation ambiguë : On rémunérait des interprètes non formés, dans une langue non
reconnue à l’époque, celle d’une population dénigrée stigmatisée, tout en leur
attribuant le statut d’expert, censé reconnaître une compétence particulière dans un
domaine. L’interprète était en fait l’outil qui donnait de la crédibilité aux sourds au
regard de la justice, et le titre d’expert « donnait du poids à l’interprétation, donner
une crédibilité ».
L’évolution des termes utilisés pour qualifier les interprètes nous informe sur le
caractère étrange de la situation: interprète en mimo-faciale, interprète en gestuelle,
interprète en langue de sourds, interprète de sourds-muets. Ces dénominations
désignent toujours interprète, mais dans une langue méconnue, dénigré, parfois
mystérieuses. Certaines personnes qui font appel à l’interprétation en LSF n’ont
aucune connaissance du monde des sourds, de la langue des signes.
La langue qu’utilise la personne sourde n’est pas reconnue comme telle sur le
terrain, elle est au contraire encore perçue comme quelque chose de bizarre qu’ils
pratiquent entre eux, dont on ne sait pas très bien ce qu’ils peuvent exprimer avec.
Ces représentations sont transposées ou sourds eux-mêmes, population
mystérieuse. Lorsque interprète qui se présente comme professionnelle intervient, il
bouleverse ses représentations en expliquant que la langue des signes est une vraie
langue et qu’à ce titre il est interprète comme les autres. Il casse alors toutes les
idées préconçues de leur interlocuteur. Il permet aux sourds de s’exprimer par luimême sur ce qu’il a à dire cela peut parfois être troublant pour l’entendant par
rapport à ce qu’il imaginait de ses compétences. Finalement c’est par ce biais que
les sourds acquièrent une crédibilité. Le fait que l’interprète insiste sur le fait de se
présenter comme professionnel a certainement une incidence sur cet équilibre de la
communication : il permet à l’autre de s’exprimer, lui donne la possibilité d’être
acteurs et de montrer que finalement le handicap disparaît au fur et à mesure de la
communication.
Là ou on parlait d’interprètes pour sourds au tout début, on parle aujourd’hui
d’interprètes en langue des signes françaises. La dénomination est importante et
révélatrice de l’évolution : la dimension sociale, sentimental de l’interprétation s’est
transformé en exercice linguistique, conférant à l’interprète le rôle d’outil de
communication.
L’interprète professionnel, respecte un code de conduite professionnelle qui balise sa
pratique. Les valeurs portées par le corps des interprètes sont en premier lieu le
secret professionnel, qui garantit la confidentialité des échanges et permet aux
personnes en présence de s’exprimer en toute liberté et en toute confiance. Ils
savent que ce qui est dit ne sera ni dévoiler ni utilisé à l’extérieur. De plus, les
interprètes s’interdisent de donner leur avis sur ce qu’ils traduisent, exprimer une
opinion dans leur interprétation, ou de participer aux échanges, ils sont un outil de
communication neutre. Enfin ils traduisent fidèlement les propos des un et des
autres, sans omettre ou ajouter quoi que ce soit.
Parler une langue étrangère est monnaie courante. En revanche la langue des
signes bénéficie souvent d’un statut particulier en ce qu’elle est vue et, dans une
certaine mesure, comme imposée aux personnes en présence. Certaines n’ont
aucune connaissance du monde des sourds, de la langue des signes. Il est alors
tentant pour l’interprète de tomber dans un comportement de toute-puissance,
d’endosser le rôle de celui qui connaît tout mieux que tout le monde, qui sait tout
mieux que quiconque parfois même mieux que la personne sourde elle-même.
L’interprète perd alors le but principales de son travail qui n’est autre que d’assurer la
communication en garantissant une interprétation de qualité.
Dans ce processus il convient de savoir s’oublier, s’effacer. « Ce n’est pas moi – je –
l’interprète, qui compte mais les usagers. L’interprète se doit aussi d’avoir une
présentation irréprochable puisqu’il représente la langue des signes et par ce biais la
communauté sourde.
Traduire ce n’est pas seulement transformé des signes en d’autres signes mais c’est
déterminer la signification pertinente de ces signes pour en trouver l’équivalent dans
l’autre langue. Avant de les traduire, il faut pouvoir lever la polysémie des mots et
l’ambiguïté des phrases.
Traduire n’est pas transcoder c'est-à-dire transposer un code en un autre code mais
comprendre est exprimer.
La langue à elle seule ne permet pas de dégager le sens et on fait toujours appel à
des connaissances extra linguistiques pour comprendre un énoncé linguistique.
Nous ne comprenons les paroles perçues que parce que nous y associons un savoir
non linguistique. Le savoir de chacun varie en étendue, en profondeur. Il ne recouvre
pas toujours les mêmes domaines de connaissance. Ceci dit, on ne perçoit rien
qu’on ne comprenne c’est-à-dire que l’on interprète d’une façon ou d’une autre. Ce
qui ne se prête spontanément à aucune compréhension n’est pas perçu
consciemment.
Retrouver le vouloir dire de l’auteur
Processus inconscient au plan de la perception générale, l’interprétation devient un
effort conscient de compréhension pour le traducteur engagé dans la phase
d’appréhension du sens. S’il fait du sens l’objet de son opération, le problème qui se
pose à lui sera de trouver au travers du dit, le vouloir dire qui anime l’auteur,
autrement dit de dégager, au travers de signification linguistique, le sens, le message
à transmettre.
Dans la majeure partie des cas de communication courante, le sens se réalise
spontanément, le dire correspond au vouloir dire et le comprit aussi. On comprend le
journal que l’on lit, il faut cependant dire que l’on choisit de lire tel ou tel article parce
que l’on a le savoir qui permet d’en comprendre la lecture, on comprend les
arguments avancés à la télévision en campagne électorale par les candidats aux
élections. On peut ne pas être d’accord, on peut soupçonner l’un ou l’autre de
manœuvre ou duplicité mais on comprend. Ici le sens passe et est appréhendé. Si
par contre des semaines s’écoulent entre le moment où l’information est mise sur
papier et celui où elle est lue, ou bien encore que le lecteur d’une information soit
d’une culture très différente de celle de son auteur, alors plusieurs sens peuvent être
dégagés parfois les mots ne prennent aucun sens et ne renvoient à aucun savoir
concret. Toute compréhension est donc par définition subjective et le sens ne peut
être qu’une approximation au vouloir dire de l’auteur. Ce sens qu’il faut saisir et
réexprimer n’est ni formalisable ni quantifiable. Il correspond un processus et non à
un fait. Traduire dans le vrai sens du terme n’est possible que si les connaissances
de celui qui traduise sont tels que la parole peut se faire penser et que la pensée
peut à nouveau se faire parole.
Traduire la langue, traduire le sens
Exprimer ce que l’on est capable de concevoir
Pour que la traduction soit compréhensible à celui qui dépend d’elle, il faut
constamment se répéter qu’elle n’est qu’un cas particulier de la communication. Que
se passe-t-il quand on a quelque chose à dire ? On le fait comprendre en s’exprimant
dans les formes admises par tous. Le sens est individuel mais les formes sont
sociales. On peut dire ce que l’on veut mais le moule qui recevra le vouloir dire doit
être conforme aux usages. Les mêmes idées peuvent être exprimées dans toutes les
langues mais doivent l’être dans le respect des conventions de chacune. Faire
comprendre le sens d’un énoncé dans une autre langue c’est les exprimer dans des
formes qui seront d’autant plus claires qu’elles auront été trouvées dans le refus
conscient de la transposition verbale.
La traduction simultanée s’effectue à la vitesse de la parole spontanée et pose donc
deux problèmes de taille : l’interprète doit comprendre lui-même l’information à
première audition et il doit l’exprimer dans l’autre langue sous une forme qui soit
immédiatement comprise par l’auditeur. Il est particulièrement importante que
l’information soit réexprimée de manière non seulement exacte mais encore
immédiatement intelligible puisque l’auditeur n’est pas maîttre de la vitesse à laquelle
lui parvient cette information ni en mesure de revenir en arrière, comme cela est
possible à la lecture.
Quelle spécificité de l’interprétation en langue des signes ?
Pour les interprètes en langue orale : c’est la voix qui fait le lien entre les différentes
personnes. L’interprète est audible plus que visible, conférence, TV, ce n’est, pour le
grand public, qu’une voix. il se fond dans la masse des personnes en présence. On
le suppose près de tel ou tel personnalité, en situation d’interprétation. L’interprète en
langue orale est d’une grande discrétion !
Contrairement à l’interprète en langue des signes qui, par sa présence bouleverse
les codes. Présence du corps en mouvement, qui s’impose dans la relation mais qui
doit rester d’une grande neutralité, presque une « une non personne » dans cette
relation. Les repères sont chamboulés : qui parle ? Perplexité d’une transmission
complète du discours uniquement par les mains ! Interpellation directe de
l’interprète : « comment vous faites pour traduire cela ? »
Ce qui change des autres situations, c’est le contexte, les lieux, l’ambiance, le public
concerné. Cela nécessite une adaptation particulière. En effet, les entendants ne
connaissent généralement pas le fonctionnement de la langue des signes, les
spécificités propres à la communauté, à la langue. Par exemple : le nom en langue
des signes dont les personnes ne connaissent pas toujours le patronyme auquel il
correspond en français, le fait que tous les sourds n’ayant parfois pas une bonne
maîtrise du français, ne peuvent pas épeler leur adresse ou le nom d’une personne
ou d’un lieu.
La population sourde et très hétérogène dans ses moyens de communication et dans
sa maîtrise de la langue des signes. Compétences de communication limitée,
personne sourde isolée, personnes disposant seulement d’un code familial ou
communicant dans une langue de signes étrangères. Ces populations aux
problématiques diverses constituent une part importante des personnes pour qui un
interprète est réquisitionné dans le cas d’une procédure judiciaire.
Lorsqu’un juge ou un officier de police prépare un entretien avec une personne
sourde il pense aujourd’hui automatiquement interprète. Mais cela n’est pas toujours
l’outil adapté. La personne sourde ne sait pas toujours le rôle de l’interprète,
comment ils fonctionnent, comment se passe la communication avec lui. Il peut
arriver qu’ils ne comprennent pas que l’interprète traduit tout, et ne fait que traduire,
que ce n’est pas lui qui s’exprime.
Il s’agit alors de « faire feu de tous bois ».
Rôle d’information de l’interprète sur la spécificité de la personne
Simplification du discours, mime, dessin, mot écrit…car en situation de garde à vue
par exemple il ne s’agit pas de dire qu’on se retranche derrière une déontologie qui
nous interdirait d’utiliser tous les moyens de communication.
Interrompre ou ne pas interrompre ? En choisissant d’interrompre, l’interprète
intervient dans la situation dénonciation et bouscule les règles établies jusqu’à leur :
il se faisait le porte-parole de l’auteur, il devient en quelque sorte un participant
supplémentaire. C’est un choix qui n’est donc pas anodin et qui peut avoir des
répercussions.
Je reviens maintenant sur cette idée de « non personne ».
Ce sentiment de « non personne », j’ai pu le ressentir dans différentes situations
d’interprétation notamment en situations pédagogique ou en
situation
d’interprétation de justice.
C’est à l’occasion d’une discussion avec un enseignant que je me suis vu lui dire :
« de toute façon, dans la classe je suis une non personne » en effet dès que les
élèves comprennent que je n’interviendrai pas pour « moucharder » auprès de
l’enseignant qui a le dos tourné, ils m’oublient complètement, font abstraction du
regard que je peux poser sur eux. Les enseignants eux-mêmes, peuvent évoquer le
fait que la situation d’interprétation auprès d’un ou plusieurs élèves dans une classe
et parfois d’une telle fusion que cette entité peut fonctionner en vase clos dans une
sorte de bulle relationnelle d’où les entendants se sentent exclus
Je me souviens par contre d’avoir pu dérouter certains élèves qui ne me voyant que
dans cette posture de « non personne », ne pouvaient imaginer me voir intervenir
dans les couloirs ou sur la cour du collège en présence de tel ou tel acte qui méritait
intervention citoyenne de ma personne.
Autres situations où l’interprète est oublié du cadre dans lequel il évolue, c’est cet
exemple d’une intervention avec la gendarmerie dans un affrontement entre deux
groupes où des tirs d’armes avaient été engagés et où j’intervenais en tant
qu’interprète dans la perquisition d’un lieu d’habitation. Lorsque j’ai vu l’ensemble
des gendarmes munis d’un gilet pare-balles, que nous allions partir sans que
personne ne m’en propose un, je ne suis encore dit que ce concept de « non
personne » était bien réel.
La place du Je dans l’interprétation
Comme je le mentionnais précédemment, les repères sont parfois chamboulés dans
la situation d’interprétation en LS. La personne sourde ne s’exprimant pas oralement
les personnes en présence se demandent parfois qui parle, d’autant que l’interprète
en langue des signes utilise la première personne du singulier pour exprimer le dire
de la personne sourde. La situation se complique si pour telle ou telle raison, parce
qu’il a besoin d’une explication supplémentaire, parce qu’il veut s’assurer d’avoir bien
compris, l’interprète intervient en parlant naturellement à la première personne.
L’interprète, après quelques quiproquos est souvent amené à se positionner luimême à la troisième personne : « pour l’interprète, pouvez-vous reformuler ». Mais
cette phrase pourrait très bien être formulée par la personne sourde elle-même qui,
voyant que l’interprète n’est pas en capacité de transmettre le discours interpelle
directement les personnes.
I’ interprète a parfois besoin d’expliquer son rôle :
Interprètes : avez-vous déjà travaillé avec un interprète ?
Médecin : non
Interprète : eh bien, adressez-vous directement à Mme, ne faites pas attention à moi.
Je me mets à côté de vous pour être bien en face de Mme. Je traduirai Mme en
disant « je » mais le « je », ce n’est pas moi l’interprète, c’est madame. Par contre je
traduis le sens de ce que dit Mme mais les mots que je choisis d’y mettre sont les
miens.
Majoritairement, les interprètes expriment leur désapprobation quant à l’utilisation
de la troisième personne en situation d’interprétation. Si certains reconnaissent y
avoir recours dans des cas particuliers tels que la traduction de délire ou en entretien
téléphonique, il est surtout exposé que dans le cadre de la surdité, l’utilisation du
« il» en interprétation serait une régression de 20 ans dans l’évolution du métier. Les
enjeux de l’utilisation du « je », afin de permettre à chacun de prendre son rôle dans
l’interaction est de reconnaître aux sourds leur individualité pleine et entière.
La place de l’interprète en santé mentale
Situation particulière que celle de l’interprétation en santé mentale.
Dans un discours « normé » le sens se construit dans la phrase mais également
dans la logique du discours. Il y a des écarts bien sûrs et certains locuteurs ont une
logique du discours qui s’écarte de notre propre logique, mais même s’il est des
difficultés à entrer dans cette logique qui n’est pas la nôtre, les écarts se situent dans
une fourchette acceptable…
Par rapport à un délire ou à une production incohérente, certains thérapeutes
regrettent le fait que les interprètes cherchent toujours à construire du sens. Certains
préfèrent entendre que des suites de mots mêmes à l’apparence dénuée de sens. Il
demande alors aux interprètes d’être plus près du « texte » : C’est la question ici du
transcodage évoqué plus haut, des mots, des phrases juxtaposées sans aucun lien
posent des problèmes à l’interprète qui est en recherche de sens. Doit-il traduire ou
plutôt transcoder c'est-à-dire énoncer une suite de mots sans rapport, sans
comprendre.
Jacques Labori dans « surdité et souffrance psychique » dit ceci : la traduction vise
le sens. Elle s’appuie donc sur la croyance que le locuteur sait ce qu’il dit et ce qu’il
veut. Par sa traduction l’interprète va donc avoir tendance à refuser les
manifestations insensées des symptômes qui ne font vraiment pas sérieux.
Banalisation culturelle ou rejet de la folie, les balancements de l’interprètes sont
autant d’obstacles à l’instauration de la relation psychothérapique et au
déchiffrement diagnostique »
A contrario, l’interprète peut repérer certains éléments qui ne sont passent pas par le
discours de la personne.
Prenons comme exemple le discours de cette femme sourde qui parle de sa famille.
Elle dispose chaque membre dans un espace distinct. Puis au fur et à mesure de
son discours, l’espace se réduit et vient se rapprocher très fortement de celui qui
était initialement celui du père. Tout l’espace s’est déplacé vers la droite vers le père.
Que fait l’interprète ? Il est le seul à avoir remarqué ce déplacement. Comment le
traduire ? Doit-il le signaler aux thérapeutes ? En le signalant ne sortirait pas de sa
place et ne devient-il pas un peu co- thérapeutes ?
La question du regard est également importante. Le patient sourd peut éviter d’être
en communication avec son thérapeute, en regardant uniquement l’interprète.
Ce refus de communication peut provenir du patient comme du soignant. Il
s’exprime la plupart du temps via le regard. Le patient peut être complètement
accroché à l’interprète qui devient parfois indispensable à son expression. Ou au
contraire, absent, il indique alors une fuite fasse à l’échange et cette coupure
visuelle limite fortement l’interprétation.
Le refus de communication peut tout aussi bien venir du soignant en ne s’adressant
pas à son patient mais à l’interprète ou étant dans une écoute auditive
exclusivement. C’est à dire qu’il s’attachera là au mot de l’interprète et non pas à
l’expression individuelle du patient. Ce genre de situation pose également question à
l’interprètes qui, par l’absence de regard du soignant au soigné, est de fait placée
dans un rôle qui n’est pas de son ressort.
Les patients sourds investissent la personne de l’interprète, qu’il le veuille ou non. Ce
n’est pas véritablement du transfert, mais cela s’y apparente. Avoir toujours le même
interprètent n’est-ce pas déjà entrer dans un dispositif de co-thérapie ? Les
thérapeutes doivent-ils accepter de répondre à la demande d’un patient qui préfère
tel ou tel interprète ?
En tant qu’interprète on peut exprimer des difficultés à traduire certains énoncés.
Certaines situations nous touchent plus que d’autres du fait d’une similitude dans
notre existence. Il est parfois difficile pour l’interprète de dissocier son identité de
personnes et celle des professionnels, sans même avoir toujours réellement
conscience au moment de la traduction. Certaines situations demandent une
distanciation: procédures judiciaires relatives des affaires de mœurs, santé mentale,
diagnostic de maladie grave… Se préparer psychologiquement. Pensez à l’avance la
difficulté des propos, réfléchir aux images qui pourront être évoquées on peut aussi
ressentir ici le besoin de ne pas parler à la 1er personne mais de dire plutôt : «
Monsieur dit ou Madame dit »
S’il est essentiel d’informer les gens sur le rôle de l’interprète, cela ne résout
cependant pas tout. Même conscient de la fonction de l’interprète, les participants
continuent, dans une moindre mesure, à l’interpeller, à lui demander son avis, à lui
demander de ne pas interpréter leurs propos, etc. interprète de choisir de ne jamais
intervenir pour recadrer son rôle. D’où alors accepté par exemple que l’entendants
disent « dites-lui que » en parlant du sourd pendant toute la conversation.
Il serait également intéressant de s’interroger sur la façon dont l’interprète peut faire
comprendre qu’ils parlent en son nom (faut-il par exemple dire « je » ou «l’interprète»
lorsque interprète parlent de lui ?) Et sur la façon dont l’interprète interprète ses
propos (faut-il choisir de surtout interpréter de façon simultanée, quitte à produire du
français signé, ou consécutive ?). Approfondir ce sujet permettrait de mettre en
évidence le fait que l’interprète et une fois de plus soumis à un choix dont chaque
issue comporte avantage et inconvénient.
« A litter box : la litière de la langue »
par Gilles Mouillac, psychologue clinicien, Marmande
Samuelestunjeunesujetdelangueanglaise,âgéde9ans,arrivéenFranceàsix
ansenviron.SesparentsconsultentauCMPPpouruneencoprésie,maisilprésenteaussi
des difficultés scolaires et des conflits avec ses camarades, en partie car ce symptôme
odorantleplaceàlamargedugroupe,ilsefaitinsulter.Letraitementengagédepuisun
anetdemienvironconnutplusieursphases,avecdesmomentsdebasculelogiquesque
je voudrais mettre en évidence; renversements qui s’accompagnaient à la fois d’effets
surlesymptôme,dechangementdepositiondansletransfertetdanslediscours,etqui
n’étaientpassanslienaveclacoupuredel’interprétation.
Dans une première période, il est d’abord saisissant que dans le contact il est
assez logorrhéique; il évoque Ben Ten, dessin animé prisé des enfants où le héros fait
sortir des personnages d’une montre, ainsi que les Transformers, où il insiste sur les
combats,ainsiqueleurorigine:«danslesTransformers3y’apleindeméchantssortis
dederrièrelalune».Ilparleaussidesesconflitsavecsescamaradesoulesanimauxde
laferme.Sondiscourssemblefaitpouréviterlestrous,avecpeudepointsd’arrêts,ce
quiaussisembleliéàsonsymptôme.Pris,colléàuneactivitécommelesjeuxvidéooula
télévisionquiluibouchentleregard,ilditnepassentirsesbesoinsarriver.Ils’enremet
alorsausavoirdesamère,surlaquelleilcomptepourdireàsaplacequandildevrait
aller aux toilettes. Chez lui un «ne pas savoir», pour ses besoins comme pour l’école,
semble corrélatif d’un «tout savoir» logé du côté de la mère, qui lui parle à coup
d’impératifs:Bequiet!Youtalk!Pointd’intranquillitédelalangue,quiestaussiceluidu
trou dans le savoir de l’Autre qu’il semble éviter par un activisme et un recours aux
écrans. Comme si pour lui cette encoprésie, bien loin de le maintenir dans une
prétenduetoute-puissance,étaitplutôtfaitepourfaireexisterunetoute-puissancecôté
mère:ils’agitderenonceràuneemprisesurlafonctiond’excrétionpourenlaisserle
contrôleàl’Autre;letoutpouréviterlarencontreavecuntroudansl’Autre,letroude
son désir. Dans son discours comme dans ses jeux, il évite ce vide logique: il dit
d’ailleursnejamaisrestersansrienfaire.
Puis un moment dépressif advint de la rencontre avec un point de vide, et
l’absenced’activitéchezlui,alorsquejusque-làils’affairaitàunmouvementincessant
ouàunbranchementsurdesécrans.Ilsedittristedepuisplusieursjours,angoissé,sans
savoir pourquoi. Il pleure le soir, seul dans sa chambre, n’a envie de rien: lui vient
seulement l’image d’un bébé, sans qu’il puisse en dire plus que le sentiment d’une
présenceabsurde,dehors-sensquiaccompagnecetteimage.Moninterprétation«tuas
perduquelquechoseettunesaispasquoi»entrainasemble-t-ilunepremièrebascule:
l’encoprésie diminue fortement, ce qui témoigne de la structurede son symptôme: il
répond à une logique signifiante, métaphorique, car il se modifie sous les coups de
l’interprétation. Autre effetde l’Acte : alors que jusque là il présentait une certaine
diarrhéeverbale,ildevientmutiqueenséance.
Alors qu’il avait jusque-là évité le rien, après ce basculement il se plonge
entièrementdansleriend’unedemandemuette:ilretientsesmots,melesrefuse,etme
regardeenattendant,sanspouvoirfaireriend’autrequesesuspendre,bouchebée,du
regard. Entre les séances, il passe son temps sur les genoux de sa mère, pris dans une
jouissancepassiveetbruyantedanslasalled’attente,faitedechatouilles,decajoleries.Il
yachezluiunsilencequisemblelecorollaired’uneculpabilitéetd’unejouissanceliée,
dansuntransfertnégatifquis’installe:Samuelm’aàl’œil.Lasituationsedébloquealors
qu’après une séance muette, je le fixe en silence et longuement d’un œil sévère, en
essayant de faire monter sur le devant de la scène du transfert cet œil culpabilisateur
quisembleledésigner,qu’ilal’aird’appeler.Ilconsentalorsànouveauàcédersaparole
enfaisantunavionenpapier,qu’ilm’offre:«tiens,jel’aifaitpourtoi».Jeluidemande
alorsd’enporterunchaquesemaine,pourpayersaséance.Ilal’airsoulagédepayer,sa
culpabilitésemblaitappeleruneréponse;ilconsentàcéderànouveausaparole.
Delàildiraalorsqu’ilvientdesemettreàfabriquerdesboitesàlettres,letterbox
en anglais: ces trous qui accueillent des messages, dont il se sert pour loger les mots
insultantsqu’ilreçoitdesescamaradesdeclasse.Maisils’enestaussifabriquéunepour
sa chambre, puis pour chaque membre de sa famille, pour leur faire passer des petits
messages.
Plutôt que les séances blanches, il met alors en circulation des pages blanches
danssesécritsoulesavionsqu’ilfabriqueàmonintention.
Maisiléquivoqueaussisurleterme,enévoquantlalitterboxdesonchat,litière
enanglais.Celieud’adressepossiblequisemitainsiàopérerdémontresafonction,audelàdumessage,delogerlajouissanceetledéchetquis’entenddansl’équivoquealors
prononcée(entre«letterbox»,boiteauxlettres,et«litterbox»,litière).Au-delàdefaire
dusens,lafonctionpragmatiquedelalettreserévèleici:delaisserunetrace,maisaussi
decreuserlesbordsd’unespaceoùlogerunobjet,undéchet.C'estdanslestrousdela
langue,lestrouscreusésparlalettre,qu’onsesépared’unepartdedéchet.
«Je comprends pas pourquoi quand les Transformers se transforment, ils se
cachent».«Ilfaittoutcequ’ilveutdanslaformehumaine».«L’humainc'estpasdela
merde».«J’aiperdumaDS».«UneDSc'estpasdelamerde,c'estunjeuélectronique».
Amesurequelesignifiant«merde»s’écritdansletransfert,lesymptômes’apaise.Iln’a
quasimentplusd’accidents,aplusdecamaradesàl’école,certainsluiproposentdevenir
joueraveceux.Avecaussilerisquequesesparents,satisfaits,interrompentlesséances,
ou oublient de l’emmener. Il met en jeu un point de non-savoir, d’impossible sur son
origine (la transformation de ce qui prend figure humaine, mais qu’on ne voit pas
opérer),quifaitpeuàpeuchuterlerecoursàcesjeux,cesécransquifaisaientbouchetrou.Ilsemetàécrireenséance,àdéposerdestraces.
Il a pu ainsi effectuer un trajet logique, approche d’un point d’intranquillité:
aborddecetroudelacoupure,del’espaceentrelesmotsqu’ilévitait,devenusilencedu
riendanslequelils’estplongé.Puis,delà,constructiond’unlieuvidedelaLetterbox,
quipermetd’ycéderunobjet.Enfin,pageblanchequifaitlieud’inscriptiondelalettre,
delatrace.
Nous pouvons alors évoquer ses difficultés d’intégrer un savoir. Je lui fais
remarquerquesamèresaitbeaucoupdechosesàsaplace.«Jesaisrien»–merépondil. Ah bon, Tu ne veux pas savoir? «A l’école, en maths, je suis bien. Sauf lire l’heure.
J’arrivepasàapprendre.J’aimepasletemps».«J’auraisvouluresterbébé».Ilévoque
alorslefantasmed’unbébéquisauraittoutàlanaissance,dansunmomentnostalgique
quirépondàcebébédontilnepouvaitriendire.Samuelvoudraitarrêterletemps,se
fixer à un âge et n’en plus bouger. Pour finir par dire, et c’est là que j’arrêterai notre
dernièreséance:«Letemps,c’estdelamerde».
Les impromptus poétiques:
Résonances d’Yvon Le Men
Les trois fondateurs des religions chinoises, s’ennuyant un jour au ciel,
décidèrent d’aller faire un tour sur la terre. Assoiffés par le voyage, ils
aperçurent dans un lieu solitaire une source près de laquelle un paysan
labourait. Ils envoyèrent Bouddha, accoutumé à mendier, demander au
paysan l’autorisation de se désaltérer à la source. Bouddha se présenta.
- Puisque te voilà, dit le paysan, je consens volontiers à te donner à boire si tu
peux répondre à une question. D’où vient que tu prétends les hommes égaux
et libres mais que dans tes monastères le père abbé est au-dessus des
autres ?
Bouddha reste coi. Lao Tse s’avança alors et se présenta à son tour.
- Vous autres taoïstes, demanda le paysan, vous prétendez posséder le secret
de l’élixir de longue vie. D’où vient que vous n’en avez point fait bénéficier vos
parents qui sont morts ? Etes-vous de mauvais fils ou de grands menteurs ?
Voyant ses deux compères en mauvaise posture, Confucius s’offrit à répondre
aux questions du manant. - Bon, reprit celui-ci, tu enseignes qu’il ne faut point
quitter ses vieux parents, mais tu as passé ta vie loin d’eux, à vagabonder de
prince en prince. Comment expliques-tu cela ?
Confucius à son tour resta sec devant la malice du pauvre paysan.
- Allons, dit celui-ci, désaltérez-vous si la soif vous dessèche. Mais ne
prétendez plus être au dessus du commun quand votre sagesse est si vite
démentie et vos leçons si vite oubliées.
Nous, nous avons les experts. Je les écoute, les lis, je veux comprendre. En
Italie, berceau de la Renaissance, en Grèce, berceau de la démocratie, on a
leur a donné le pouvoir. A l’inverse de Bouddha, de Lao Tse et de Confucius,
ils ne nous soignent pas avec des mots mais avec des chiffres qui partent en
fumée comme les signaux des indiens qui, eux au moins, signalaient l’arrivée
des cow-boys.
Yvon Le Men septembre 2012
Source : Claude Roy, La Chine dans un miroir, La guilde du livre, 1952
Mèzamilémo
Par Benoit Morel, chanteur du groupe « La Tordue »
" C'est fou comme la poésie peut nous mener en bateau, vers des
escales inouïes où nous jette l'encre des mots »
Mes amis les mots sont venus me voir
Comm’ j’étais à sec ils m’ont donné à boire
Titubant soulé j’ai bu leur nectar
Leur sirop leur sève et tout leur savoir
J’tais blanc comm' un’page et me voilà noir
Ils m’ont balancé leur encre en plein’poire
Ils m’ont débité chacun leur histoire
J’ai tout avalé même les plus bizarres
Ils m’ont raconté d’où ils arrivaient
Fraîch’ment débarqués ou déjà usés
Venus des Inuit ou des alizés
Des mots de l’Oural de l’oralité
Des mots de cavale, clandos, réfugiés
De vieilles cabales, formules oubliées
Du quartier latin ou du baratin
Ou du bout d’la langue d’un' langue de putain
Il y en a des crus et des durs à croire
Des nouvelles recrues et d’anciens taulards
Des doms et des toms et des territoires
Y en a de la rue qu’ont fait le trottoir
Y en a d’la casbah et des quartiers chics
Ceux qui viennent d'en bas ceux qu'ont d'la réplique
Y en des osés et des AOC
il y a des cas socs et des cabossés
Mes amis les mots ont sorti la chaloupe
Comme je me noyais ils m’ont passé l’étoupe
Un coup de calfat un doigt de calva
Un rhum de java un air de rumba
Mes amis les mots sont venus me voir
J’étais à oilpé m’ont taillé un costard
Avec l’argot gitan et l’or des mamlouks
Avec le verlan i’ m’ont r’fait un look
Mes amis les mots v'nus m'dire au revoir
comm' des animaux près de l'abreuvoir
Au bord d’la rosace ils ont voulu boire
Alors on a trinqué, fumé des pétards
Puis on a plongé au fond d’ma guitare
Et on a gratté jusqu’à très très tard
C’est comme ça qu’est née cette chanson un soir
Mes amis les mots sont venus me voir
CompagniethéâtraleQuidam
LesGuidesàValeurAjoutée
«Malanguem’intranquillise!»
TexteécritparLoïcChoneau,jouéparIsabelleSénéetChantaKernéis
− Sagechasseurâgéauxyeuxchassieux.
− Sachezchassersanschienchoseaisée.
− Cechatchauvecachésouscessixchichessouchesdesaugesèche.
− Pourquisontcesserpentsquisifflentsurvostêtes?
− Murgâté,trous'yfit,rats'ymit.
− Cinqcapucinsportaientsurleurseinleseingdusaint-père.
− Pourquisontcesserpentsquisifflentsurvostêtes?
− Lepostichedel'archiduchesseestpleindeglaise.
− Troistrèsgros,gras,grandsratsgrisgrattent.
− Lachemiseduchimistesèche.
− Troistrèsgros,gras,grandsratsgrisgrattent.
− Mesdemoiselles,mesdames,messieurs!
− Ehbien,qu’est-cequ’ilya?J’aiditquelquechosequineconvenaitpas?
− Etbienoui,vousavezditquelquechosequineconvenaitpas!Pouruncolloquesurla
langue,cen’estpastrèsprofessionnel!
− Ahbon,maisjen’aiditquetroismots!
− Justement,undetrop!«Mademoiselle»,oui«mademoiselle»estunmotqu’ilnefaut
plus dire, qui vient de disparaître! Trop macho! Interdit, dehors, cap out! L’égalité
homme femme! C’est comme ça, dans une langue, il y a toujours des mots qui
disparaissent, d’autres qui arrivent, d’autres qu restent, solides au poste, et oui, ma
chère,ilfautsuivre,ilfautsuivre…
− Onenpourraplusmedire«mademoiselle»alors?Moi?çamefaisaitplaisir…
− Mesdames et messieurs, nous voudrions, pour cette conférence, parler de nous, en
toutemodestiebienentendu!Carnoussommesbien,touteslesdeux,desspécialistes
de la langue, notre métier ne consiste-t-il pas à parler aux gens, à leur donner des
explications sur un endroit, un thème?… et donc à utiliser les mots, les phrases, la
syntaxe,laparaphrase,l’antiphrase…
− Nous n’allons donc pas directement traiter cette «in tranquillité de la langue» mais
plutôt évoquer cette langue qui nous in tranquillise, nous, toutes les deux,
conférencières. Mais soyez sans crainte, nous sortirons de la langue de bois, nous ne
serons pas des langues de vipères, nous ne donnerons pas notre langue au chat, nous
tournerons sept fois notre langue dans la bouche avant de parler, nous ne tirerons la
langueàpersonne.
− Machère!Machère!
− Oui?!
− Etbienvoilà:jedoisavouerquej’aiétécommentdire…quelquepeuémueenprenant
connaissanceduthèmedecetteconférence.Malangue,l’utiliser,estlagrandepassion
demavie!Ellenem’ajamaislaissétranquilleallais-jedire!Parler,diredesmots,les
malaxerdansmabouche,eninventermême!Touscessons,cessyllabes…Al’école,je
parlaissanscesse,J’avaistoujoursquelquechose,forcémentintéressant,àdire.«Quelle
pipelette celle-là!». En fait, j’essayais tous ces mots. Dès que j’en apprenais un de
nouveau, il fallait que je l’utilise, sous toutes ses coutures, que je vérifie sa place dans
telle phrase… Je l’essayais jusqu’à l’épuisement. En somme, je le mettais en bouche,
commeunbonvin!Plusj’apprenaisdemots,plusjegrandissais,plusj’étaissûredemoi.
Etc’estpourcelaquej’aichoisid’exercerunmétieroùl’onparle:conférencière.
− Trèsintéressantcequevousdites!Moi,machère,c’étaittoutlecontraire,j’étaisplutôt,
comme on dit aujourd’hui, dans l’écoute. Je suis dans le ventre de ma mère, une
enveloppe sonore extraordinaire! J’entends des bruits, toutes sortes de bruits et,
surtout, ces murmures, ces sons qui sont plus réguliers que les autres, ces sons qui
semblent porter autre chose que les autres, ces sons qui semblent exprimer quelque
chose:lamusiquedesmots!Ilsmeparlent,àmoiquin’existepasencoreendehorsde
ma mère. Et moi, j’aime les écouter, ces mots. Voilà, depuis que je suis moi, j’ai pris
consciencedemoi,quej’étaismoi,ensomme,enécoutantcespremiersmots.
− Un premier élément doit maintenant être avancé! Notre rôle de conférencière, qui se
respecte,estdenousadresserànotrepublicaveclesmotslesplusadéquatspossibles.
− Nous devons alors les préparer, nos conférences, en cherchant à parler juste, et pour
celaunoutilestindispensable,nousvoulonsparlerdu…du…dudictionnaire
− Pourtrouverlemotplusadéquat,lorsquenouspréparonsuneconférence,nousutilisons
doncledictionnaire,nousdevonsplutôtdire,desdictionnaires,ilyenadetoutessortes.
− Nouscomparonslesdéfinitions,unmotpeut-êtredansl’undesouvrages…
− …etpasdansl’autre!
− Unvraitravaildedétective!
− Nousadorons!
− Comme si une langue pouvait être homogène, être rangée, bien rangée, dans un seul
livre.
− Oui,ilyabiensûrceluidel’AcadémieFrançaise,maisceschersacadémiciensavancentsi
lentement!
− Maisattention:c’estleplusofficiel!
− Il y a surtout ces deux dictionnaires: le «Petit Larousse» et «Le Robert», les plus
utilisés.Chaqueannée,lorsdeleurparution,lesmédiasnousdisentlesmotsnouveaux
quiyapparaissent,Enfin!J’ailedroitd’utilisercemot,ilestdansledictionnaire!
− TristeIlyaaussilesmotsquidisparaissent,etceuxquisontrefusés.Quefairedetous
cesmotsrecalés?Ilsneméritentpasnotreattention,cesexclusdelalanguefrançaise?
Ilsn’étaientpasassezbeaux,asseznoblespourêtreparlés?Maisdansquelledéprime
nevont-ilspasêtre!«Jesuisunmotrecalé!Pas
− dignedelalanguefrançaise!Jedoisrestersilencieux.Jefaispartiedesmotsdel’ombre.
Jenesuispasdanslanorme!».
− Ildevraityavoirundictionnairedesmotsrecalés!
− Moi,cequimeplaît,justement,c’estquelalanguesemodifiesanscesse,etqu’ellesoit
multiple, que d’un milieu social à l’autre il y ait des nuances, que chacun, en fin de
compte, la construise, sa langue, s’approprie ses propres mots, ait ses mots favoris, et
ceuxqu’iln’utilisejamais…etmêmeceuxquil’effraient.
− En somme il n’y a pas de langue pure! D’où vient cette idée stupide d’une langue qui
seraitpure!Jenesupportepas!Chercheràrendrelalanguepure,languequiseraitla
langue«supérieure»desautochtones,opposéeàcelledesimmigrantsdefraîchedate!
Elleesticiénervée
− Noussommestouteslesdeux,Micheline…
− …etMélodie…
− …GuidesàValeurAjoutée.
− Notrevocation,notreobjectif,notresouhaitleplusprofond,estd’ajouterdelavaleur
auxendroits,ouauxthèmesquenousprésentons,pardescommentairesintelligents…et
drôles.
− Pour votre information, très modestement: Nous avons déjà ajouté de la valeur à de
nombreuxetprestigieuxlieux:auMontSaint-Michel,enBretagne(enNormandie!vous
êtessûre?Sûre,sûre?),auxchâteauxdeChambordetChenonceau,àl’ArcdeTriomphe
àParis,etaussiauterraindebouledelamaisonderetraitedeMoulineaudansleCantal.
Bref,noussommesdevraiesprofessionnelles,spécialistesdelaValeurAjoutée.
− Maismachère,nosamisn’ontpeutpascomprisvraimentcequ’estcettevaleurajoutée
quiestnotreobjectif.
− Commentça,c’estassezsimpletoutdemême,delavaleurajoutée,onajoutequoi,on
ajoutedelavaleur,onmetdelavaleurenplus!
− D’accord, d’accord, mais on ajoute qu’elle sorte de valeur, de la valeur… morale,
pécuniaire, esthétique, historique, pourquoi pas éthique… Il faut être précise chère
amie,lorsquel’onemploiedesmots,enparticulierlorsquenousconférençonsdansun
colloque sur la langue! Lorsque nous nous adressons à tous ces spécialistes de la
langue!Quionttousun,oumêmeplusieurs,dictionnairesdanslatête!
− Mais je n’en sais rien moi, je ne connais pas exactement la définition de ce mot,
«valeur»,jel’utilisevoilàtout!Iln’yatoutdemêmepasbesoindesavoirexactement
cequeveutdireunmotpourl’utiliser,onleconnaîtvoilàtout,onconnaît,engros,«ses
grandes lignes», ce qu’il veut dire, et on l’utilise. Et l’autre, à qui nous parlons,
«l’interlocuteur», comme on dit aujourd’hui, il fait pareil, il connaît dans les grandes
ligneslesensdetelmot,onesttousdanslapeuprès,etçamarchetrèsbiencommeça!
Depuisdesmilliersd’années,depuisquelalangueestlangue.Etçafonctionnetoutseul,
au-dedansdenotretête,c’estcommentdire…implicite,voilà,implicite.
− Et comment vous êtes vous mise d’accord avec «votre interlocuteur», comme vous
dîtes, pour savoir qu’un mot a, grosso modo, tel sens, telle signification? Je vous le
demande!
− Etbien,etbien…jeparlelamêmelanguequelui,voilà!Onaapprislesmêmechoses,
que tel mot veut dire telle chose, que celui-ci veut dire autre chose et ainsi de suite!
Nousavonsétébaignésdansle«mêmebaindelangage»,simplement!Tenez,comme
le dit ce Chaussure, non: Saussure: un code propre à une communauté. Mon
explicationvousconvient-elle?
− Oui et non!... Mais autre chose: nous parlons la même langue et nous ne nous
comprenonspastotalement!Vraimentabsurde,non!
− Etsurtoutangoissant!Sivousnemecompreniezplus!...oualors,sijenetrouvaisplus
lesensdesmotsquej’utilise!Etenplus…
− Quoi,enplus?...
− …Comprendrel’autre,secomprendre,dépendaussidel’humeur.Là,parexemple,vous,
jesensquevousnevoulezpasmecomprendreencemoment,commesivousfaisiez
«lasourdeoreille»àcequejedis!
− C’estvraique,parfois,onn’apastropenvied’entendrecequel’onnousdit!
− Ah,vousvoyez!...ouplutôtvousentendez!
− Bien,continuonsàparler,mesdamesetmessieurs,delamanièredontnoustravaillons
nos conférences, comment nous tentons de nous tranquilliser vis-à-vis des mots que
nous employons, comment… Mais que m’arrive-t-il? Je ne sais plus ce que je voulais
dire!
− Çavousarrivesouvent!
− Non,detempsentempsseulement.Jeveuxdirequelquechose,utiliserunmot,queje
connaisparfaitementpourtant,etjeneletrouveplus.Alorsjelecherche.Jesaisqu’ilest
là,toutprès,endedansdemoi,ilsecache,ilrigoledecequejeneletrouvepas,ilse
moquedemoi!Arrêtedetecacher,cen’estplusdejeu!Etparfoiscesontlesmotsles
plussimples,ceuxquej’utilisechaquejour,quis’échappentainsi.
− C’est sans doute la fatigue ma chère, ou alors le manque de confiance en vous, ou
encoreunesituationdestresscommedeparlerdelalanguedevanttousceséminents
spécialistes!Vouspensezquetoutcequ’onditlà,lepubliclesaitdéjà.
− Biensûr,àquoiboncetteconférence!Poureux,onenfoncedesportesouvertes,voilà
tout.
− Mais non, pas du tout! Parler c’est proposer une idée que l’on a, et il faut faire
l’hypothèse que l’autre, celui à qui l’on s’adresse, ne l’a pas, cette idée que l’on veut
transmettre.Ilfautfairel’hypothèsedel’ignorancedel’autre.
− Onnepeutdoncparlerqu’àdesignorantsalors!
− Et oui! Car si l’on pense que l’autre sait ce qu’on va dire, à quoi bon lui adresser la
parole?
− Rassurez moi, chère amie, je ne suis pas atteinte de, comment dit-on?... C’est ça…
d’aphasie,toutdemême!
− Maisnon,maisnon,machère!Ecoutez,j’enaijustementladéfinitionlà,jemedoutais
bien qu’elle servirait! Vous allez voir, ce ne sont pas du tout vos symptômes. «Il est
questiond’aphasielorsqu’unindividuaperdutotalementoupartiellementlacapacité
decommuniquerparlelangage,c'est-à-diredeparleret/oudecomprendrecequilui
estdit».
− Sicen’estpascetteaphasie,c’estpeut-êtrequelquechosedeplusgraveencoreJ’aieu
un accident vasculaire cérébral, c’est ça!... Non, mieux! Un traumatisme craniocérébral!... Ou un processus expansif, une tumeur cérébrale!... Mieux! Un processus
dégénératif,uneinfection,uneencéphalite!!!C’esttrèsgrave,très,trèsgrave,non?!!
− Etpuisvousnevoyezrien,c’estlà,enpleinmilieudevotretête,àl’intérieurdevotre
boite crânienne, complètement inaccessible! Et surtout, c’est à l’intérieur de votre
pensée,devotre«moi»leplusintime!...
− Parfois,voyez-vous,machère,vousmefatiguez.
− Perdre ses mots c’est peut-être aussi se questionner sur sa langue maternelle, non?
Comment est-il possible de la perdre, sa langue maternelle? J’en perds mon latin!
Commeuncourt-circuit,unepanne.Oualorsunebarrièreémotionnelle.
− Ce n’est pas forcément Alzheimer: perdre petit à petit ses mots, se perdre soi-même
petitàpetit.Lesmotspartent,l’ons’envadesoimême,enmêmetemps.Bien!Nous
pouvonsreprendrelecourtdenotreconférence?
− Oui,oui!Oui,oui!Biensûr!
− «2500, voilà le nombre de langues, sur les 6000 parlées partout dans le monde, qui
encourent,àdifférentsdegrés,maisdansunavenirtrèscertain,lerisquedes'éteindreà
jamais, selon des experts en linguistique, dont les résultats ont été publiés en version
électroniqueparl'UNESCO.Issusdelacollaborationd'unetrentainedespécialistesdont
le linguiste Christopher Moseley, « l'Atlas sur les langues en péril » dresse le fidèle
portrait de la menace qui pèse actuellement sur le patrimoine linguistique au plan
international.Enautres,onyapprendqueladiversitélinguistiqueapayéunlourdtribut
auxtroisdernièresgénérations:pasmoinsde200languessontdéfinitivementdisparues
tandis199autressontvouéesàunemortquasiassuréeennecomptantquedixlocuteurs
oumoins.AuCanada,leschiffresindiquentque88parlerssontdésormaismarquéspar
le sceau du déclin, notamment le langage mohawk. Voilà des données qui semblent
remettrelespendulesbienàl'heure:iln'yapasquelesanimauxetvégétauxquisonten
périldenosjours...leslanguesaussipeuventmourir».
− D’accord, d’accord… c’est un peu triste, toutes ces langues qui disparaissent, ces mots
quitombentdansl’oubli.Maispourmapart,j’aiassezàfaireaveclesmotsdemalangue
à moi, et ils sont plus nombreux que vous croyez! Et j’en découvre tous les jours de
nouveaux,enlisantunarticledansunerevue,ouunroman,enécoutantunspécialiste
deteloutelmétier,unmaçon,unpêcheur,ouencoreunchirurgien…alorsvouspensez
bien que j’ai autre chose à faire que de m’occuper de ces langues lointaines. Je dois
d’abordm’occuperdemesmotsàmoi!
− Vousn’êtesdoncpas«solidaireenlangues»?
− Si…oui…non…enfin,vousm’ennuyezavecvosréflexions!
− Etçanevousrévoltepasdevoirtoutesceslanguesméprisées,dontonsouhaitemême
ladisparition!Tenez,leBreton,vousavezentenduparlerduBreton!
− Oui, comme tout le monde, c’est cette langue que l’on parle avec une coiffe et un
chapeaurond!
− Vous n’avez jamais lu cette phrase: «Il est interdit de cracher par terre et de parler
Breton!».Toutesceslanguesquiontperdulaparole,sicen’estpasmalheureux!
− Oui…peut-être…Entoutcas,cequejeremarquec’estquej’entends,enmepromenant
enville,voussavezcombienj’aimemepromenerenville,lesmagasins…Bref…C’estque
j’entendsparlertoutessortesdelangues.Jesuisincapabledesavoirdequelpaysils’agit
maisellesmefonttoutdemêmevoyager.J’imagine.EnlesentendantjesuisenChine,
auMaroc,enEspagne,euCongoouauSénégal…
− En tout cas, ce que je sais, c’est que nous, nous ne parlons jamais pour ne rien dire,
comme le prouve cette conférence! Nous avons déjà dit pas mal de choses
intéressantes,non!
− Ouibiensûr.Maissicertains,etj’enconnais,parlentpourneriendire,d’autres,parfois,
qui paraissent parler pour ne rien dire, énoncent au contraire des choses très fortes:
PierreDac,celuiquiasansdouteétéleplusloindanscesens:
o
Enpolitique,parlerpourneriendireetneriendirepourparlersontlesdeux
principesmajeursdetousceuxquiferaientmieuxdelafermeravant.
o
La mort n'est, en définitive, que le résultat d'un défaut d'éducation
puisqu'elleestlaconséquenced'unmanquedesavoirvivre.
o
Ilestdémocratiquementimpensablequ'enrépubliqueilyaitencoretropde
gensquisefoutentroyalementdetout.
o
Une mauvaise photo qui rappelle vos traits vaut mieux qu'un beau de
l'ouvrir.
o
N'importe quoi vaut mieux que rien du tout, et réciproquement, de même
quequiconque
o
Ilfautuneinfiniepatiencesitouslesprévenusl'étaientàtemps,
o
Le banc des accusés serait souvent vide Il ne faut jamais remettre au
lendemaincequ'onn'apas
− Quand ça ne tourne pas groooormeleue rond dans le carré de l'hypoténuse,
grommeuuueleuueuc'estsignequ'ilestgrandtempsdegrommeuleueeuprendreles
virages grromeullllleuuuuuuuuuuuuuuu en ligne droite. Mourir en bonne santé
groooooommmmmmmmeuuueluuuu portant Une fausse erreur n'est pas forcément
gromeuuuuumtttttttunevéritévraie.
− goooooooooooooooooooomeeeeeeeuuuuuuuuuuuuelruereeurrrrrrrnvf
HommageàJeanRibaletparAlexisChirokoff
JeanRibaletnousaquittéenjuin2012.Jel’aiconnuàmonarrivéeauCMPPdeLorient
enseptembre1992.
Jean était un pédo-psychiatre talentueux, aimant partager ses passions. Celles-ci nous
conduisaientsurdescheminspoétiquesetrêveurs.Passionnédepeinture,descultureet
de graphisme, Jean avait accroché au mur de son bureau un triptyque qu’il avait peint
pourlesenfantsqu’ilsrecevaient.
Cetrytiquerestepourmoilemessagerdesaphilosophiedelavie.
Agauche,lameretl'eaud'oùvientlavie,aucentrelaterreoùnousposonsnosmaisons
etunmomentnotrevie,adroite,lesétoilesquinourrissentnosrêves.
Combienj’aiaimécettefaçonqueJeanavaitdefairepartagersavisiondumondeavec
lesenfantsetdecommencerainsisesrencontres.
Celaaétéledébutd'unelongueconversationde20anspassantduvousautu,mêlant
respect,amitiéetaffection.
Avec toute la commission scientifique, Jean a partagé notre passion à concevoir
plusieurs journées nationales des CMPP, constructeur d’imaginaire et découvreur de
conférenciersinattendus.
Et puis Jean est parti sur un autre chemin, il a investi la philosophie pour tous et
travaillé à ce qu’il a nommé «la médecine de l’âme» en nous faisant découvrir «les
passeurs de lumière» et les «ateliers philo».lors des journées de Montélimar et de
BordeauxCeciadonnénaissanceànotreaventuredel’associationphilosophiqueDephi
etpuisdutravailencommuavecPhilolabetsaparticpationauxjournéesmondialesde
laphilosophiedel’Unescooùilacrééé«lesateliersdephilosoin».
Aunomdetousceuxquionttravailléaveclui,desprofessionnelsduCMPPdeLorientet
de la commission scientifique, nous lui rendons hommage en lui dédiant les actes des
journéesdeRennes.
Bibliographie
Bernard Golse
* L'école à 2 ans, une fausse bonne idée, Bernard Golse, Claire Brisset, Odile Jacob, 08/2006
* L'être-bébé - Les questions du bébé à la théorie de l'attachement, à la psychanalyse, à
la phénomènologie, Bernard Golse, Puf, 04/2006
* Autisme, état des lieux et horizons, Bernard Golse, Pierre Delion, Eres, 09/2005
* Récit, attachement et psychanalyse, Bernard Golse, Sylvain Missonnier, Eres, 02/2005
* Les premiers pas vers l'autre, Jean-Louis Le Run, Bernard Golse, Eres, 09/2003
* Bébés agressifs, bébés agressés, Bernard Golse, Pierre Delion, Jean Bergeret, Eres,
05/2003
* Une famille, ça s'invente - Les atouts des parents, les atouts des enfants, Hélène
Brunschwig Bernard Golse, Albin Michel, 09/2001
* Du corps à la pensée, Bernard Golse, Puf, 06/2001
* Bébés en réanimation - Naître ou renaître, Bernard Golse, Sylvie Gosme-Séguret, Mostafa
Mokhtari, Martine Bloch, Odile Jacob 01/2001
* 7 pièces faciles en psychopathologie de l'enfant, Bernard Golse, Esf, 10/1999
* Au début de la vie psychique, Julien Cohen-Solal, Bernard Golse, Odile Jacob, 05/1999
* Développement affectif et intellectuel de l'enfant, Bernard Golse, H. Bidault, A. Bizot, I.
Domange, Masson, 11/2000
* L'enfant autiste, le bébé et la sémiotique, Pierre Delion, Bernard Golse, Puf, 11/2000
* Nés avec la télé - Ce que les médias ont changé dans le comportement des enfants...,
Bernard Golse, Michel Soulé, Marcel Rufo, Esf , 04/1999
* L'attention, Bernard Golse, Eres, 10/1998
Claudine Cohen
* Boucher de Perthes. Les origine romantiques de la préhistoire
Claudine Cohen, Jean-Jacques Hublin, Belin 1989
* Le destin du mammouth, Claudine Cohen
Seuil 1994, 2004
* L’homme des origines. Savoirs et fictions en préhistoires
Claudine Cohen, Seuil 1999
* La femme des origines. Images de la femme dans la préhistoire occidentale
Claudine Cohen, Belin 2003
* Un Néandertalien dans le métro
Claudine Cohen, Seuil 2007
* La méthode de Zadig
Claudine Cohen, Seuil 2011
* Science, libertinage et clandestinité à l’aube des lumières. Le transformisme de Telliamed, Claudine
Cohen, P.U.F. 2011
Marie-Rose Moro
* Enfants d’ici venus d’ailleurs. Naître et grandir en France
Marie Rose MORO, La Découverte 2002
* Avicenne l’Andalouse. Devenir thérapeute en situation transculturelle
Marie Rose MORO, Isidoro MORO GOMEZ et coll., Editions La pensée sauvage 2004
* Aimer ses enfants ici et ailleurs. Histoires transculturelles
Marie Rose MORO, Odile Jacob 2007
* Grandir en situation transculturelle
Marie Rose MORO, Fabert 2010
* Les enfants de l’immigration. Une chance pour l’école
Marie Rose MORO, Bayard 2012
Bernard Lamizet
* Le langage politique, Paris : Ellipses, 2011
* Sémiotique de l'événement, Hermes Science Publications, 2006
* Questionner l'internalisation : Cultures, acteurs, organisations, machines, Paris: SFSIC, 2004
* Le sens de la ville, Paris: L'Harmattan, 2002
* Politique et identité, Lille: PUL, 2002
* La médiation culturelle, Paris: L'Harmattan, 2000
* La médiation politique, Paris: L'Harmattan, 2000
* Histoire des médias audiovisuels, Paris: Ellipses Marketing, 1999
Yvon Le Men
Poésie
1
A louer chambre vide pour personne seule, Rougerie, 2011
2
Le tour du monde en 80 poèmes, Flammarion, 2009
3
Chambres d’écho, Rougerie, 2008
Récits
•
Besoin de poème, Le Seuil, 2006
•
Le Petit tailleur de short, éd. Flammarion, 1996
Dernière parution :
•
Mes demeures en Bretagne, Naïve, 2012
Benoit Morel
- "la dernière année" thierry lenain/benoit morel oskar editeur/collection trimestre
-"le récit du vieil antonio" sous-commandant marcos /benoit morel oskar editeur/collection trimestre
-"le loup sous le lit" stéphane servant/benoit morel oskar editeur/collection trimestre
-"jouons avec les lettres" les chats pelés éditions du seuil jeunesse
-"jouons avec les chiffres" massin/les chats pelés éditions du seuil jeunesse
-"vive la musique" les chats pelés éditions du seuil jeunesse
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