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Chahut dans le cerveau des ados

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La Croix -mercredi 24 février 2016
Parents&enfants
I
ls se lèvent parfois à midi
pour s’affaler sur un canapé, s’emportent ou s’emballent plus facilement, s’enthousiasment ou n’ont
plus envie de rien, envoient balader leurs parents ou leur réclament un câlin… Si leur comportement déboussole souvent les
adultes, les ados ne sont pas entièrement responsables de ce qui
leur arrive : ils doivent faire face
à divers chamboulements biologiques et leur cerveau est le siège
d’un profond chahut neuronal.
« Il existe deux grandes phases
de ”maturation” cérébrale : la première pendant la période fœtale
et la petite enfance ; la seconde à
l’adolescence, qui constitue une
phase de développement du cerveau au moins aussi importante
que la première, alors qu’elle est
souvent négligée », souligne JeanLuc Martinot, pédopsychiatre à
la Maison de Solenn (Paris), et directeur d’une unité de recherche
à l’Inserm, qui explore le cerveau
des ados (1).
Pendant l’adolescence, certaines structures cérébrales subissent des modifications importantes, des circuits disparaissent
ou s’affinent. Mais ces processus
ne sont pas synchrones. « Les différents étages du cerveau ne se développent pas en même temps », précise Jean-Luc Martinot. Les zones
les plus primitives (sous-corticales), sièges des sensations, des
émotions, du système de récompense et de plaisir, se développent
ainsi en premier, alors que les régions plus élaborées (comme le
cortex préfrontal), qui servent un
peu de tour de contrôle, s’étoffent
plus tardivement.
Ces déséquilibres aident à
mieux comprendre certains paradoxes de l’adolescence, comme
l’explique le psychiatre David
Gourion, auteur d’un livre récent sur la fragilité psychique des
jeunes (2). « Un adolescent de 16 ou
17 ans peut être intellectuellement
très brillant, donnant l’impression qu’il est déjà un adulte. Alors
que les structures qui servent à inhiber les comportements les plus
impulsifs, à réguler les émotions,
les rapports aux autres, à mieux
anticiper les conséquences de ses
Chahut
dans le cerveau
des ados Leur comportement
est souvent énigmatique.
Qu’ont donc dans la tête les ados ? Un cerveau
en plein chamboulement,
selon les neurosciences
qui nous aident à mieux
les comprendre.
Entre 15 et 25 ans, il vaut mieux « prendre soin de son cerveau », estiment les spécialistes. SPL/Phanie
19
actes ont une maturation plus tardive. On ne peut donc pas attendre
d’un jeune qu’il se conduise comme
un adulte », insiste le psychiatre.
Ces découvertes éclairent certains comportements : l’hypersensibilité aux émotions, l’intolérance
aux frustrations, leur tendance à
privilégier les activités procurant
un plaisir immédiat, la difficulté à
se motiver sur le long terme, la recherche de sensations fortes ou les
sautes d’humeur. Certes les neurosciences ne prétendent pas cerner toute la complexité du fonctionnement psychique. Elles ne
font d’ailleurs parfois que confirmer certaines intuitions. « Là où
la psychanalyse voyait un refoulement de comportements impulsifs,
par la constitution d’un surmoi, les
neurologues parlent de structures
cérébrales d’inhibition qui se mettent progressivement en place », résume David Gourion.
En plein remodelage,
le cerveau des ados
est également plus
fragile. Il est plus
vulnérable aux
substances toxiques,
comme l’alcool
et le cannabis.
En plein remodelage, le cerveau des ados est également plus
fragile. Il est plus vulnérable aux
substances toxiques, comme l’alcool et le cannabis. Il est aussi plus
sensible aux expériences vécues, à
la qualité des interactions avec ses
parents et avec ses pairs, aux carences affectives, aux stress. « On
a pu observer que des événements
de vie négatifs (un deuil, un échec,
une rupture amoureuse) pouvaient
laisser des empreintes durables sur
certaines régions cérébrales », précise Jean-Luc Martinot.
L’adolescence et le début de l’âge
adulte sont également la période
de la vie où apparaissent la plupart des pathologies psychiques.
Alors que leurs circuits cérébraux
se réorganisent, certains peuvent
s’avérer peu fiables. Parmi les ados
suivis par l’équipe du docteur Martinot, « entre 20 % à 25 % présentaient des signes de troubles mentaux à 14 ans. Pour une petite partie
d’entre eux, ces troubles se sont
Suite page 20. P P P
La Croix -mercredi 24 février 2016
Parents&enfants
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Chahut dans le cerveau des ados
« L’environnement, les interactions sociales, ont
une importance majeure pour favoriser un développement
harmonieux et prévenir les comportements à risque. »
entretien
« Trouver
la bonne distance »
Catherine Gueguen
Pédiatre
tDans cette période
de fragilité cérébrale,
les adolescents ont encore
plus besoin d’être soutenus
et encouragés.
Les neurosciences peuventelles éclairer l’attitude que
les parents doivent avoir
envers leurs adolescents ?
Catherine Gueguen : Oui, bien
Une attitude parentale chaleureuse et encourageante a une influence positive sur le développement du
cerveau des adolescents. Meyer/Tendance Floue
P P P Suite de la page 19.
avérés passagers, mais pour la majeure partie, ils se sont aggravés
avec le temps », souligne le psychiatre, rappelant l’importance
« de ne pas négliger les premiers
signes inquiétants (l’isolement, la
déprime) pour pouvoir intervenir le
plus précocement possible ». Il n’est pas facile néanmoins de
savoir à partir de quand il faut s’inquiéter. Près de la moitié des adolescents présenteraient en effet, selon Marie-Odile Krebs, psychiatre
et codirectrice du Centre de psychiatrie et neurosciences (Inserm),
La qualité des
relations nouées
avec les autres,
les copains, mais
aussi les parents,
joue un rôle
fondamental.
des « symptômes psychotiques atténués » : apathie, manque de motivation, sautes d’humeur, difficulté
à prendre soin de soi, à s’exprimer,
impressions de déjà-vu, etc., qui ne
repères
À lire
Vivre heureux avec son enfant.
Un nouveau regard sur l’éducation au quotidien grâce aux
neurosciences affectives
Docteur Catherine Gueguen,
Éd. Robert Laffont,
coll. « Réponses », 2015, 20 €.
présagent pas forcément d’une maladie mentale, mais sont simplement les effets de remaniements
cérébraux « normaux ».
Si l’adolescence n’est pas une
maladie, il vaut mieux néanmoins,
entre 15 et 25 ans « prendre soin
de son cerveau », résume David
Gourion. En évitant de le malmener avec des substances toxiques
et en le stimulant par un environnement social positif. La qualité
des relations que le jeune noue
avec les autres, ses copains, mais
aussi ses parents, joue un rôle fondamental.
« L’environnement, les interactions sociales, ont une importance
majeure pour favoriser un dévelop-
Pour une enfance heureuse,
Repenser l’éducation
à la lumière des dernières
découvertes sur le cerveau
Docteur Catherine Gueguen,
Éd. « Pocket », 2015, 7,70 €.
La Fragilité psychique
des jeunes adultes 15-30 ans :
prévenir, aider et accompagner
Docteur David Gourion,
Éd. Odile Jacob, 24,90 €.
pement harmonieux et prévenir les
comportements à risque », souligne
le docteur Martinot. Marie-Odile
Krebs insiste sur la nécessité que
les adolescents soient entourés
d’adultes attentifs, formés à repérer ce qui va mal et qui fassent
preuve à leur égard de davantage
de bienveillance.
Christine Legrand
(1) Son équipe participe à un programme
européen( Imagen Consortium) qui suit,
en neuro-imagerie, l’évolution d’une
cohorte de 2 400 adolescents, de 14 à
20 ans, dans huit villes européennes afin
de mieux comprendre comment
apparaissent les troubles mentaux.
(2) Lire les repères
sûr. Une étude réalisée par une
chercheuse australienne, Sarah
Whittle (1), qui a suivi 188 adolescents pendant quatre ans (de
l’âge de 12 ans jusqu’à 16 ans) a
encore confirmé qu’une attitude
parentale chaleureuse et soutenante avait une influence positive
sur le développement du cerveau
des adolescents, notamment de
structures importantes comme le
cortex préfrontal, qui permet de
prendre des décisions et de réguler les émotions. Alors qu’une
attitude agressive, dévalorisante
pouvait l’entraver.
Ces nouvelles donnes invitent
donc à repenser l’éducation
qu’on leur donne ?
C. G. : C’est certain, mais il
faudrait que les parents – et les
enseignants – puissent se faire
aider, car elles impliquent un
changement profond de leur attitude. Il faut qu’ils comprennent
que l’adolescent est à la fois fragile, instable émotionnellement,
et qu’il a en même temps un besoin fondamental d’autonomie,
de liberté.
Il a parfois besoin d’une proximité affective et parfois envie de
rejeter ses parents. Il n’est donc
pas facile de trouver la bonne
distance. Il a besoin de chercher
un sens à sa vie et de se trouver
lui-même. Cette quête d’identité
se traduit souvent par des comportements provocants qui dé-
rangent les adultes. Si on se focalise sur ces attitudes, on risque de
bloquer le dialogue. Garder une
qualité de relation avec l’adolescent est essentiel. Si les parents
rompent le dialogue, ils s’exposent à de vrais problèmes.
Bien sûr, ils doivent en tant
qu’adultes continuer à poser un
cadre, et rappeler quand ils ne
sont pas d’accord. Mais ils doivent le faire avec empathie.
Comment déceler la limite
entre un comportement
« normal » et pathologique ?
C. G. : Les troubles de l’alimen-
tation, du sommeil, une trop
grande anxiété doivent inciter à
la vigilance… Mais le symptôme
le plus important est l’isolement :
quand un ado commence à s’enfermer dans sa chambre, il faut
s’inquiéter. Ses sautes d’humeur,
sa plus grande agressivité, liés
à son instabilité émotionnelle,
sont en revanche souvent « normales ».
« Un ado entouré d’adultes
soutenants va être moins
tenté par les conduites
à risques. »
Dans la grande majorité des
cas, il s’agit juste de crises passagères – les vraies pathologies
ne concernent que 5 à 15 % des
cas – et on doit faire preuve de
patience. La confiance est primordiale, alors que l’anxiété des
parents est terrifiante.
Toutes les recherches montrent aussi que les humiliations
verbales et physiques sont de
vrais facteurs de risques pour
les addictions, les dépressions,
l’agressivité, l’anxiété. Alors
qu’un ado entouré d’adultes soutenants, encourageants, empathiques, va être moins tenté par
les conduites à risques.
Recueilli par Christine Legrand
(1) Developmental Cognitive
Neuroscience 8-2014, p. 7-17.
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