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analyse - Spire

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Géopolitique
analyse
Par Hélène Le Bail, chargée
de recherche CNRS-CERI
(Centre de recherches
internationales), spécialiste
des migrations asiatiques.
La politique migratoire du
Japon est-elle une exception ?
Au-delà des faibles chiffres de l’immigration et au-delà
des discours sur la longue histoire de fermeture du Japon
comme sur son homogénéité ethnoculturelle qui serait un
obstacle à l’intégration des étrangers, quelle est la réalité de
l’immigration au Japon ? Comment les rapides transformations
démographiques – vieillissement et dépopulation – ont-elles
modifié les choix de politique migratoire ?
Photo ci-dessus :
Militants antinationalistes
et nationalistes japonais
s’opposent dans les rues
du Koreatown de Tokyo, le
30 juin 2013. Les tensions
diplomatiques avec la Corée
du Sud et la Chine alimentent
les frustrations des
ultranationalistes à l’égard
des communautés installées
au Japon. (© AFP/Rie Ishii)
90
T
oute une série de chiffres donne à voir un Japon hors
normes comparé aux réalités migratoires des pays de
l’OCDE. Fin 2014, le nombre de résidents étrangers au
Japon tournait autour de 2 millions, soit seulement 1,6 % de la
population totale. Ce nombre a par ailleurs diminué pendant
quatre années après la crise financière de 2008 et n’est pas compensé par un taux de naturalisation lui aussi très bas : il oscille
entre 18 000 et 8 000 par an depuis 1990. De plus, le Japon ne
reconnaît pas le droit du sol, ni de droit automatique à l’acquisition de la nationalité. Enfin, en 2014, sur plus de 5 000 demandes,
le pays n’a accordé le statut de réfugié qu’à 11 personnes
(110 autres demandeurs ayant obtenu un statut humanitaire).
Les Grands Dossiers de Diplomatie n° 31
Février - Mars 2016
Une faible présence immigrée
La spécificité du Japon dépend des standards proposés pour
une comparaison. Comme l’Italie ou l’Espagne, rappelons que,
jusqu’aux années 1960, le Japon était un pays d’émigration.
Contrairement à d’autres pays ayant organisé des recrutements massifs de main-d’œuvre étrangère au cours des Trente
Glorieuses, le Japon se targue souvent d’un miracle économique sans aucun recours à l’immigration. Toutefois, si l’archipel n’a pas été dépendant de la main-d’œuvre étrangère, il ne
doit pas oublier qu’après la décolonisation et les campagnes
de rapatriement, plusieurs centaines de milliers de Coréens et
de Taïwanais sont restés au Japon, et que la mobilité des per-
Géopolitique
sonnes entre le Japon et les anciennes colonies s’est maintenue
de façon plus ou moins formelle.
L’entrée de travailleurs migrants commence à augmenter à la
fin des années 1970, en particulier sous le statut d’apprentis. La
pression de la part des entrepreneurs en faveur de l’ouverture
s’accroît dans un contexte d’épuisement de l’exode rural, de valorisation du yen et de perte de compétitivité des entreprises japonaises. Ainsi, en 1989, la Loi sur l’immigration et le droit d’asile
(entrée en vigueur en 1990) réorganise les statuts de résidence
et crée de nouvelles portes d’entrée que nous discuterons infra.
La population étrangère augmente alors plus rapidement, elle
double en quinze ans, passant de 850 000 en 1985 à 1,6 million en
2000, et atteint un maximum de 2,1 millions en 2008.
Si les chiffres restent loin de ceux des flux connus dans la plupart
des pays d’Europe de l’Ouest et d’Amérique du Nord, la situation n’est pas homogène sur l’ensemble du territoire et nombre
de villes dans la ceinture industrielle qui s’étend entre Tokyo
et Osaka comptent entre 5 et 15 % de résidents étrangers et
connaissent les mêmes débats que les pays d’immigration. Les
villes les plus concernées ont développé des initiatives locales
en faveur de l’accueil et de l’insertion des résidents étrangers et
certaines sont aujourd’hui à l’avant-garde de la lutte contre les
discours xénophobes. Le gouvernement central, lui, reste réticent à légiférer sur ces aspects de l’immigration.
d’accueillir 100 000 étudiants avant le début du XXIe siècle (le
Japon n’en compte alors que 10 000). Une seconde campagne,
le « 300,000 Foreign Students Plan » [« Plan pour 300 000 étudiants étrangers »], est menée depuis 2008 dans le but explicite
d’augmenter les ressources en travailleurs hautement qualifiés.
Le Japon tente aussi d’améliorer son attractivité en créant des
visas adaptés et des conditions de résidence améliorées. En
1989, la nouvelle loi définit une liste de 14 visas de travail qualifié (2) qui ouvrent droit à un permis de séjour permanent au
bout de cinq ans en moyenne et au regroupement familial. En
2014, le gouvernement a établi un système à points offrant à
des travailleurs hautement qualifiés de nouveaux privilèges.
En réalité, le Japon peine à être compétitif sur les marchés
mondialisés de l’éducation et du travail hautement qualifié,
précisément parce qu’il n’est pas identifié comme un pays
d’immigration et qu’il est perçu comme un pays pauvre en
structures d’accueil pour les expatriés (écoles internationales,
environnement de travail, etc.).
Pour répondre au besoin en main-d’œuvre peu qualifiée, le
Japon a instauré un programme d’apprentissage dans le cadre
de l’aide au développement. Les secteurs d’activités concernés, les conditions de travail ont été revus à plusieurs reprises
depuis les années 1980, mais la limite dans le temps et le retour
Du même auteur
sont restés des conditions intangibles. Il s’agit donc d’apprentis, ou de travailleurs migrants, en séjour temporaire pour un
maximum de trois ans (l’allongement à cinq ans est en projet).
Dans les régions rurales ou les petites villes, les entrepreneurs
se sont saisis de ce système pour compenser le manque de
main-d’œuvre dans des secteurs peu attractifs. Le système est
régulièrement critiqué pour ne pas remplir les promesses de
formation et cacher des conditions de travail non légales.
Mais, au-delà des discours opposant des visas de long terme
pour travailleurs qualifiés à des programmes d’apprentissage de
court terme pour des emplois moins qualifiés, le Japon a également ouvert d’autres portes d’entrées qui ne sont pas officiellement présentées comme étant destinées à l’immigration de
travail ; on parle de « side doors » [« portes latérales »]. La plus
importante de ces portes d’entrées a un temps été celle de la
tolérance à l’égard des résidents en situation irrégulière. Puis,
la réforme de 1989 a créé un nouveau visa appelé « long term
Photo ci-dessus :
L’industrie du sexe japonaise,
et notamment la prostitution,
est un secteur d’activité où
travaillent de nombreuses
femmes étrangères, pour la
plupart asiatiques. Suite à un
mouvement de mobilisation
féministe, depuis 2005, le
nombre de visas accordés
aux Philippines pour travailler
dans les bars à hôtesses a
chuté. On peut se demander,
aujourd’hui, si cette mesure
a permis de lutter contre
l’exploitation ou a favorisé
le développement de
trajectoires parallèles, plus
clandestines. (© J3SSL33)
• « La nouvelle immigration
chinoise au Japon »,
Perspectives chinoises
(http://perspectiveschinoises.
revues.org/901).
• « Nouvelle immigration
chinoise et société
d’accueil japonaise :
entre représentations
criminalisantes et
ascension sociale », Revue
européenne des migrations
internationales (https://remi.
revues.org/4843).
• « Étudiants étrangers
et travailleurs qualifiés
au Japon », Hommes
et migrations (https://
hommesmigrations.revues.
org/2478).
Les politiques officielles
en faveur de l’immigration
(…) affirment le choix d’une
politique stricte favorisant une
immigration de travailleurs
qualifiés et excluant l’installation
des non-qualifiés.
Les dessous d’une immigration choisie
Parmi les pays les plus riches, le Japon aime à souligner qu’il
reste un pays de non-immigration qui maîtrise les entrées et
l’installation sur son territoire. Le gouvernement affiche une
politique stricte de lutte contre le séjour et le travail irréguliers.
Les campagnes très visibles sont confortées par la publication
de résultats chiffrés : le nombre d’overstayers [personnes ayant
dépassé la validité de leur visa] (1) est passé de 251 697 en 2000 à
91 778 en 2010 et 59 061 au 1er janvier 2014. Le nombre de déportations diminue rapidement et les opérations se font dans 93 %
des cas aux frais des expulsés eux-mêmes. Le gouvernement
prouve donc ainsi qu’il maîtrise la présence des étrangers sur
l’archipel à de faibles coûts pour la société.
Par ailleurs, les politiques officielles en faveur de l’immigration,
depuis la réforme de 1989, affirment le choix d’une politique
stricte favorisant une immigration de travailleurs qualifiés et
excluant l’installation des non-qualifiés. Pour les plus qualifiés,
deux politiques classiques sont mises en place : la première
vise à favoriser l’entrée d’étudiants, la seconde à attirer des
travailleurs qualifiés grâce à la création de visas spécifiques
auxquels sont éventuellement attachées des conditions privilégiées de séjour. Une première campagne en faveur des
étudiants internationaux est lancée en 1983. L’objectif est
Les Grands Dossiers de Diplomatie n° 31
Affaires stratégiques et relations internationales
91
Géopolitique
Photo ci-dessus :
L’élection d’Ariana Miyamoto
au concours de Miss
Japon 2015 a suscité dans
l’archipel une polémique
du fait de ses origines afroaméricaines. La première
miss Japon métisse, qui a
a hésité avant de se lancer
dans la compétition en raison
de son « apparence physique
étrangère », a mis en lumière
l’un des problèmes du Japon :
les discriminations envers
ceux que certains Japonais
appellent les « hafus » (les
« moitiés »). (© YouTube)
resident » [« résident de longue durée »], qui vise les descendants
de la diaspora japonaise pour leur permettre, selon le discours
officiel, de renouer avec leurs origines, mais qui, en réalité, a permis à de nombreux Sud-Américains de s’installer dans le long
terme en trouvant des emplois très peu qualifiés et souvent précaires dans le secteur industriel. Par ailleurs, parmi les 14 visas
de travail qualifié, le visa « Monde du spectacle » (Entertainment)
a été la porte d’entrée de très nombreuses femmes asiatiques
dans le secteur des bars à hôtesses. Nous avons vu aussi que le
Japon a promu l’entrée d’étudiants étrangers à partir des années
1980. Le temps de leurs études, ils représentent une maind’œuvre pour les petits boulots, certains compilant un nombre
d’heures supérieur au temps réglementaire. Enfin, dans une certaine mesure, la promotion de mariages transfrontaliers dans les
villages ou petites villes peut être analysée en termes d’immigration de travail : celle de femmes assurant le travail domestique,
mais aussi, bien souvent, travaillant dans les petites entreprises
locales et/ou familiales en difficulté.
Comment maintenir la population à plus de 100 millions ?
Selon les estimations du National Institute of Population and Social
Security Research / Source : Asahi Shimbun
Population totale (millions)
130
A
110
90
70
2012
B
127,52
(24,1 % > 65 ans)
50
30
1990
C
2010
2030
2050
2070
2090
2110
Population totale selon les différents scénarios (part des > 65 ans ) :
A Amélioration du taux de natalité
et recours à l’immigration.....................114,04 millions (22,9 %)
B Amélioration du taux de natalité......... 91,36 millions (23,1 %)
C Statu quo....................................................... 42,86 millions (41,3 %)
Il existe ainsi un décalage entre le discours officiel présentant le
Japon comme un pays de non-immigration (entendue comme
non-immigration de travailleurs non qualifiés) et la réalité de
trente années d’immigration peu qualifiée ou déqualifiée.
âgées, ainsi que de la robotique appliquée au secteur du soin.
Face aux besoins en main-d’œuvre dans le secteur des soins à
la personne, des mesures sont toutefois prises à la marge sans
remettre en question le discours dominant sur l’immigration.
Ainsi, dans le cadre d’accords de partenariat économique (EPA)
avec l’Indonésie, le Vietnam et les Philippines, le Japon accepte
des aides-soignants et des infirmiers de ces pays. Toutefois, ces
derniers doivent, dans un délai de trois ans, obtenir les diplômes
japonais tout en travaillant. Pour le moment, les quotas proposés
sont loin d’être atteints étant donné les obstacles. Deux autres
propositions consistent, d’une part, à ouvrir le secteur des soins
aux programmes d’apprentissage (voir supra) et, d’autre part, à
autoriser la formation des étrangers dans les écoles d’infirmiers
et à créer un nouveau statut de résidence pour les futurs diplômés. Il est également question d’autoriser l’entrée de travailleurs
domestiques dans les « zones spéciales stratégiques » créées
dans le cadre du plan de relance. Le Japon est en effet l’un des
pays riches les plus fermés au travail domestique.
La spécificité du Japon en
matière d’immigration est
avant tout l’immuabilité de
sa ligne politique depuis la
réforme de 1989.
Toutes ces initiatives restent fortement encadrées par des
limites dans le temps, voire dans l’espace, et semblent montrer
le peu d’impact des revendications des partisans d’une réforme
plus radicale. Ces derniers s’opposent aux logiques d’une politique de guest workers [travailleurs invités], argumentant que le
Japon n’a pas seulement besoin de travailleurs, mais aussi de
résidents, en particulier dans les régions les plus touchées par
la dépopulation. La spécificité du Japon en matière d’immigration est avant tout l’immuabilité de sa ligne politique depuis la
réforme de 1989. L’immigration n’est d’ailleurs pas un enjeu des
débats entre partis, même au moment des campagnes électorales, contrairement à ce qui se passe dans tous les pays occidentaux aujourd’hui.
Hélène Le Bail
Le choix du déclin démographique ?
Malgré le choc des premiers chiffres du déclin de la population japonaise, le credo selon lequel « le Japon n’est pas un pays
d’immigration » se maintient. Le Japon vieillit très rapidement. En
2014, 25 % de la population a plus de 65 ans. Selon les pronostics
de l’Institut national de recherche sur la population et la sécurité sociale (2012), entre 2010 et 2060, la population japonaise
devrait diminuer de 32,3 % et la population active de 50 %. Malgré
cela, rares sont les voix qui considèrent l’immigration de remplacement comme étant la meilleure option pour maintenir le
système social actuel. C’est le cas de l’ancien haut fonctionnaire
Sakanaka Hidenori (3), dont les idées ont été reprises en 2008 par
un député du Parti Libéral Démocrate Nakagawa Hidenao et par
le syndicat patronal Keidanren (4), mais restent marginales.
Le gouvernement Abe, dans le cadre de la « Japan Revitalization
Strategy » (5) continue de donner priorité à d’autres solutions
afin de maintenir un équilibre entre population active et non
active : promotion du travail des femmes et des personnes
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Les Grands Dossiers de Diplomatie n° 31
Février - Mars 2016
Notes
(1) Les chiffres ne prennent en compte que les personnes ayant dépassé la
validité de leur titre de séjour (il s’agit donc de statistiques réalisées à partir
des entrées comptabilisées). Les personnes entrées de façon irrégulière ne
sont pas comprises dans ces chiffres, mais il existe des estimations du Bureau
d’immigration qui s’élèvent en 2009 entre 13 000 et 22 000 personnes.
(2) Les 14 catégories visées sont : « professeur, artiste, activités religieuses,
journaliste, investisseur/chef d’entreprise, services juridiques/comptables,
services médicaux, chercheur, instructeur, ingénieur, spécialiste en sciences
humaines/services internationaux, mutations intra-entreprises, monde du
spectacle, travail qualifié ». Au 1er avril 2015, les catégories « Ingénieur » et
« Spécialiste en sciences humaines/services internationaux » ont fusionné, et
le statut « Personnel hautement qualifié » a été créé.
(3) Sakanaka Hidenori et Asakawa Akihiro, Japan, the Country of Immigration:
10 Million Migrants to Save Japan (en japonais), Tokyo, Kajo, 2007.
(4) Keidanren, « An Economy and Society that Responds to the Challenges of a
Declining Population », 14 octobre 2008 (http://www.keidanren.or.jp/english/
policy/2008/073.html).
(5) Site du cabinet du Premier ministre (https://www.kantei.go.jp/jp/singi/
keizaisaisei/pdf/10challenge02shousaiEN.pdf).
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