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Ciao, professore

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S upplément
Jeudi 3
I
mensuel
mars
2016
Numéro 117 - IXe année
Paraît le premier jeudi de chaque mois, sauf exception
VI. Robespierre : révolution et violence
III. Entretien avec Ali Harb
VII.Percy Kemp, visionnaire des désordres du monde
IV. Rabindranath Tagore, le cœur insatisfait
V. Agatha Christie, la face cachée de la lune VIII.Élias Abou Chabké ou l'art du portrait
Édito
Trumperies
I
l fallait écouter le candidat
républicain Donald Trump,
l’autre soir sur CNN, la
mèche au vent, triomphaliste, au
milieu de ses électeurs survoltés,
après avoir remporté la primaire
de Caroline du Sud. Le milliardaire a réitéré sa volonté de bâtir
un mur (comme ceux de Berlin
et de Cisjordanie) à la frontière
mexicaine, « financé par les Mexicains eux-mêmes », et son désir de
suréquiper l’armée américaine
afin qu’elle puisse mieux faire
la loi dans le monde. La veille
du scrutin, il avait raconté avec
enthousiasme l'histoire improbable d'un général américain
qui, autrefois, aux Philippines,
aurait fait exécuter cinquante
prisonniers musulmans avec des
balles trempées dans du sang
de porc… Affligeant ! Bien que
truffé d’âneries de ce genre et
de promesses fallacieuses, le
programme du candidat Trump
semble pourtant séduire un électorat passablement exigeant.
Avec sa fortune colossale et
ses propos à la fois populistes,
simplistes et islamophobes, le
rival de Hillary Clinton paraît
aujourd’hui intouchable… Tout
comme les Italiens qui ont subi
les clowneries et les frasques de
Berlusconi pendant des années
sans jamais comprendre comment ils ont bien pu voter pour
lui, les Américains risquent, s’ils
ne réagissent pas, de contribuer
à l’arrivée à la Maison Blanche
de cet être arrogant que le pape
François, pourtant réservé de nature, n’a pas manqué de discréditer : « Une personne qui ne pense
qu’à faire des murs et non des ponts
n’est pas chrétienne. » Certes, le président Obama a déçu une bonne
partie des électeurs, mais de là
à lui choisir pour successeur un
personnage aussi déraisonnable,
aussi dangereux, il y a un pas
qu’il faut se refuser à franchir…
Bien évidemment, toute ressemblance avec la présidentielle libanaise n’est pas fortuite : chaque
peuple a les dirigeants qu’il
mérite.
Alexandre NAJJAR
Tous les numéros
de
L'Orient
Littéraire
sont disponibles
en coffrets. Pour
toute commande,
contactez
le 01-384003.
Comité de rédaction :
Alexandre Najjar, Charif Majdalani, Georgia
Makhlouf, Farès Sassine, Jabbour Douaihy,
Ritta Baddoura.
Coordination générale : Hind Darwich
Secrétaire de rédaction : Alexandre Medawar
Correction : Yvonne Mourani
Contributeurs : Tarek abi Samra, Fifi Abou
Dib, Gérard Béjjani, Antoine Boulad,
Nada Chaoul, Edgar Davidian, Ralph
Doumit, Lamia El Saad, Samir Frangié,
Katia Ghosn, William Irigoyen, Mazen
Kerbaj, Maya Khadra, Henry Laurens.
E-mail : lorientlitteraire@yahoo.com
Supplément publié en partenariat avec
la librairie Antoine.
www.lorientlitteraire.com
L’Italie et le monde
des lettres sont en
deuil : Umberto Eco
est décédé à Milan le
vendredi 19 février
2016 à l’âge de 84 ans.
Retour sur le parcours
d’un personnage
hors norme, à la fois
sémiologue, essayiste,
romancier, chroniqueur
et éditeur !
Ciao, professore !
auront pour thème cette idée que la vérité est difficile à débusquer – sauf peutêtre la vérité romanesque « qui a cette
qualité de ne pouvoir être remise en
cause, à la différence de la réalité » – et
que tout, autour de nous, peut être sujet
à falsification : Le Pendule de Foucault,
Le Cimetière de Prague, Baudolino et,
surtout, Numéro zéro, paru en français
chez Grasset en 2015 (voir le compterendu de Josyane Savigneau dans le
n°108/juin 2015 de L’Orient Littéraire),
où il raconte l’histoire d’une bande de
journalistes incapables qui met au point
le numéro zéro d’un quotidien éphémère – l’occasion pour l’auteur de tirer
à boulets rouges sur la société et les médias de son temps !
U
mberto Eco est né à
Alessandria
dans
le
Piémont le 5 janvier 1932.
Après des études de philosophie à l’université de Turin où il a
soutenu une thèse sur « le problème
esthétique chez Thomas d’Aquin », il
s’occupe de programmes culturels à
la télévision italienne, avant de revenir à ses travaux théoriques. Considéré
comme l’un des pionniers des recherches en sémiotique (la science des
signes) et comme un grand théoricien
du langage, il enseigne bientôt dans
les meilleures facultés du monde, de
Bologne à New York, en passant par
le Collège de France. Il traduit aussi du français Exercices de style de
Raymond Queneau et Sylvie de Gérard
de Nerval, et publie plusieurs essais,
consacrés à la sémiotique (La Structure
absente), la scolastique médiévale, l’art
d’avant-garde (L’Œuvre ouverte) et la
culture populaire contemporaine (La
Guerre du faux).
Humour et lucidité du
chroniqueur
D.R.
Une œuvre romanesque
tardive
En 2013, Umberto Eco a intitulé un de
ses livres, qui reprend ses conférences
américaines sur le roman, Confessions
d’un jeune romancier. « Jeune » ? Oui,
puisque son premier roman n’a vu
le jour qu’en 1980, à l’orée de la cinquantaine. « Je suis un écrivain lent,
expliquait-il. Chacun de mes livres a
requis six ans de travail. Mon préféré, Le Pendule de Foucault, en a exigé
huit ! Et puis, je n’ai pas voulu brûler les
étapes : j’ai toujours pensé qu’il ne faut
pas devenir général avant d’avoir été
sergent. » Ce premier roman à succès,
Le Nom de la rose, traduit dans une
quarantaine de langues, récompensé
par le Médicis étranger 1982 et porté à
l’écran par Jean-Jacques Annaud (avec
Sean Connery dans le rôle principal),
mêle enquête policière et ésotérisme
dans une abbaye du Moyen Âge. La
notion de complot, omniprésente dans
l’ouvrage, ne quittera plus l’écrivain :
tous ses autres romans, ou presque,
On raconte qu’Umberto Eco, invité à Perpignan pour recevoir le prix
Méditerranée 2002 pour son roman
Baudolino, fut abordé dans la rue par
un passant qui le prit pour le maire de
la ville. « Je souhaite un rendez-vous »,
lui demanda l’inconnu avec empressement. Pour ne pas le vexer, l’écrivain
lui répondit le plus sérieusement du
monde : « Avec plaisir ! Passez à mon
bureau, lundi à 10 heures. » L’histoire
ne dit pas si le brave citoyen se présenta à la mairie ce jour-là ! Eco était
ainsi : pétri d’humour, sarcastique,
pince-sans-rire, friand de calembours.
Il suffit de relire ses Pastiches et postiches ou l’excellent Comment voyager avec un saumon, compilation de
ses meilleurs articles parus de 1985
à 2016 dans la presse italienne, pour
mesurer la drôlerie du personnage : il y
Amin Maalouf et le fauteuil 29
É
lu en 2011 à l'Académie
française pour succéder à
l'anthropologue
Claude
Lévi-Strauss,
l'écrivain
né à Beyrouth prononce le 14 juin
de l'année suivante son discours de
réception qui porte cet engagement
clair : « Par gratitude envers la France
comme envers le Liban, j’apporterai
avec moi tout ce que mes deux patries
m’ont donné : mes origines, mes langues, mon accent, mes convictions,
mes doutes, et plus que tout peut-être
mes rêves d’harmonie, de progrès et de
coexistence. »
Quand ce livre est-il né dans votre
esprit ?
Le nouvel « immortel » – qualification propre aux élus de la Coupole –,
a tenu sa promesse. Son dernier livre,
Un Fauteuil sur la Seine, fait harmonieusement coexister ses dix-huit prédécesseurs qui, tour à tour, ont occupé
le fauteuil numéro 29 de la célèbre
Assemblée située quai de Conti à
Paris. Les uns sont restés célèbres tels
Henry de Montherlant, Ernest Renan
ou encore Claude Bernard. Les autres
demeurent inconnus du grand public
tels Pierre Bardin ou Paul d'Albert de
Luynes.
Parce qu'il avait écrit La Vie de Jésus
au Liban, le pays où vous êtes né ?
Redonner vie à ses prédécesseurs permet aussi à Amin Maalouf de montrer combien l'Histoire a parfois été
aveugle aux rêves de progrès de certains d'entre eux, comme François de
Callières (voir entretien) par exemple.
Oubliés ou non, ces Hommes apparaissent ici en tout cas moins unis par
leur origine sociale que par l'amour
qu'ils portent aux lettres, mais aussi et
surtout à leur époque. Une fois le livre
refermé, tout lecteur honnête devra
donc corriger le préjugé selon lequel
la Coupole serait une institution lointaine, indifférente au monde extérieur.
Cet essai rappelle aussi que si c'est bien
le cardinal de Richelieu qui officialise
la fondation de l'Académie française
en 1635, ce n'est pas lui qui en est à
l'origine, mais bel et bien un groupe
d'amis. Bien que truffé d'anecdotes,
on chercherait en vain, ici, des secrets
d'alcôves ou d'ordre politique relatifs
à l'Institution. Là n'est pas le propos.
Amin Maalouf préfère, comme il dit,
porter un regard « affectueux » sur de
tels « confrères » avec lesquels, depuis
cinq ans maintenant, il fait famille.
qu'il y ait une transmission spécifique.
Claude Lévi-Strauss avait parlé, avec
raison, d’une sorte de « généalogie fictive ». En tout cas, l'idée d'un fil reliant
tous ces personnages est bel et bien
dans l'esprit de cette institution.
Lors de mon élection à l'Académie
française. Comme vous le savez, tout
nouveau membre doit prononcer un
discours de réception dans lequel il
fait l'éloge de son prédécesseur. Il me
revenait donc de parler de Claude LéviStrauss, un auteur que j'avais beaucoup
lu lorsque j'étais encore étudiant. Mais
j'avais aussi envie d'évoquer un autre
grand personnage, qui s'est lui aussi
assis sur ce fauteuil que j'occupe à présent : Ernest Renan.
On a retenu cela à juste titre. Mais
on a oublié qu'il avait dirigé une mission archéologique mise sur pied par
Napoléon III (celui-ci voulait absolument faire comme son illustre oncle,
le général Bonaparte, lors de la campagne d’Égypte). Il devait effectuer un
inventaire des monuments datant de la
période phénicienne et réfléchir à une
mise en lumière de cette civilisation,
alors méconnue en France. En tant que
Libanais, je me devais donc de parler
de Renan. Mais je me suis vite aperçu
que, parmi mes prédécesseurs, il y avait
aussi un spécialiste des croisades qui
a beaucoup compté pour moi : Joseph
Michaud. Les travaux de cet historien
ont été d'une grande aide pour la préparation de mon premier livre, Les
Croisades vues par les Arabes. Mais ce
n'est pas tout. Au cours de la cérémonie
d'investiture, mon collègue et ami JeanChristophe Rufin m'a parlé d'un autre
prédécesseur, nettement moins connu,
mort à la suite d'une noyade à l'âge
de quarante ans : Pierre Bardin. J'ai eu
envie d'en savoir plus sur lui. C'est ainsi
que l'idée de ce livre a commencé à murir dans mon esprit.
L'Académie française donne parfois
l'impression d'être aristocratique, déconnectée de la réalité. Votre livre ne
prouve-t-il pas le contraire ?
Absolument. Rappelons-nous d'abord
qu'à l'origine de l'Académie française,
il y avait un groupe d'amis. Lesquels,
sous l'égide de Valentin Conrart, se
réunissaient régulièrement. Leur point
commun ? Tous étaient passionnés
Vous sentez-vous en véritable osmose
avec certains de vos prédécesseurs ?
D.R.
« J'avais envie
d'évoquer un
autre grand
personnage,
qui s'est lui
aussi assis sur
ce fauteuil
que j'occupe à
présent : Ernest
Renan »
par l'activité littéraire et culturelle de
leur époque. Un jour, le cardinal de
Richelieu a eu vent de ces rencontres. Il
a décidé de les prendre sous son aile, et
même s’il n’a pas résisté à l’envie de les
« instrumentaliser », il leur a laissé une
grande liberté d’action et d’expression.
J'ajoute que ces futurs académiciens
appartenaient à des milieux sociaux
différents, et portaient des croyances
différentes. Dès l’origine, donc, il y a eu
une volonté d'ouvrir grand les portes de
cette future institution, de faire prévaloir l'égalité entre ses membres.
Le dix-neuvième titulaire de ce fauteuil numéro 29 que vous êtes est-il
d'une certaine manière « l'addition »
de ses prédécesseurs ?
Quelque chose se transmet, me semblet-il. J'ai donc une certaine affinité avec
chacun d’eux. Mais on ne peut pas dire
Je vais être franc : je ne connaissais pas
la plupart d'entre eux. Mais quand
vous décidez de poser un regard affectueux – c'est le sens de ma démarche –
vous éprouvez une certaine proximité
avec ces personnages. Surtout ceux
qui ont été malmenés par l'histoire. Je
pense par exemple à Jean-Pierre Claris
de Florian, un « protégé » de Voltaire.
Il n'était sans doute pas un grand écrivain. Mais il y a quelque chose dans son
parcours et dans son destin qui suscite,
oui, de l'affection.
Vous avez aussi beaucoup de tendresse
pour François de Callières. À travers
lui, vous semblez vouloir rendre justice
à des Hommes qui sont en avance sur
leur temps.
Certains de ces vénérables prédécesseurs
ont une vraie notoriété. D'autres ne
l’ont jamais eue. D’autres encore l’ont
eue, de leur temps, puis l'ont perdue. Je
ne conteste pas le jugement de l'histoire.
En tout cas, Callières est de ces personnages qui méritent assurément d'être
mieux connus. D'ailleurs, sa renommée
ne cesse de croître. Sa réhabilitation,
entamée durant la Première Guerre
mondiale, se poursuit, notamment dans
les milieux universitaires. Cet homme
n'avait pas une conception belliqueuse
de la politique. Ce n'était pas courant
à l'époque de Louis XIV. L’attitude de
Callières était d'une grande modernité.
Vous semblez aussi beaucoup apprécier Nicolas Bourbon, qui n'a cessé,
écrivez-vous, de « vitupérer avec rage
ceux qui font tant de bruit de leur religion ». Quelle résonance avec l'époque
actuelle ?
Il s’était déchaîné contre Ravaillac, le
meurtrier d'Henri IV, un roi d'une extraordinaire tolérance. N'oublions pas
que ce dernier avait promulgué l'Édit
de Nantes, qui accorde des droits
aux protestants. C'était un geste très
pourfend avec jubilation l’absurde qui
nous gâche l’existence, les objets qui
nous résistent, les gadgets qui nous asservissent et la bureaucratie de l’administration. Avec lui, le quotidien prend
des allures de fantasmagorie. Dans un
autre essai, intitulé À reculons, comme
une écrevisse, il pose un regard réaliste
et lucide sur le monde d’aujourd’hui
qui, au lieu d’évoluer, recule. Dans son
dernier livre, Pape Satan Aleppe, tout
récemment publié dans sa propre maison d’édition, La Nave di Teseo (Le
Bateau de Thésée), on retrouve avec
bonheur ses chroniques parues depuis 2000 dans l’hebdomadaire italien
L’Espresso.
L’amour des livres
Grand bibliophile (il possédait plus de
35 000 ouvrages !), Umberto Eco est
l’auteur d’un essai intitulé Lector in fabula où il évoque la réception du livre
par le lecteur, appelé à interpréter les
non-dits du texte. Il a aussi publié avec
Jean-Claude Carrière N’espérez pas
vous débarrasser des livres où il retrace
avec érudition l’histoire du livre. « Le
livre est un objet parfait et ergonomique, disait-il. Nous avons la preuve
scientifique qu’il peut durer plus de
cinq cents ans, alors que nous n’avons
aucune preuve qu’une clé USB peut
durer plus de cinquante ans. En face
de deux objets, l’un éternel, l’autre périssable, j’opte pour l’éternel ! » Aux
jeunes qui ne lisent pas, il déclarait :
« Lisez ! L’illettré ne vit que sa propre
existence. Celui qui lit a assisté à la
mort de Jules César… La lecture prolonge la vie ! »
Umberto Eco a tellement lu et si bien
écrit qu’il est devenu immortel.
A. N.
important dans l’histoire de France.
La révocation de l’Édit par Louis XIV,
petit-fils d’Henri IV, a été un désastre.
Le chanoine Nicolas Bourbon jugeait
inacceptable la surenchère religieuse.
Tout au long de sa vie, il n'a cessé de
vitupérer contre ceux qui utilisaient
leur foi comme une arme brandie
contre les autres.
Ne voyons-nous pas se dresser, en miroir, un portrait de vous, l'homme qui
aime avant tout la pondération ?
C'est vrai que j'adhère davantage à
l'attitude d'un Nicolas Bourbon, fou de
rage contre le fanatisme religieux, qu'à
celle d'un autre de mes prédécesseurs, le
librettiste Philippe Quinault, qui avait
cru bon de chanter les louanges de Louis
XIV lors de la désastreuse révocation.
L'esprit de l'Académie, c'est l'ouverture,
c’est l'œcuménisme. Ce n'est pas un
hasard si Richelieu, cardinal de l'église
catholique, avait confié la responsabilité
de l'institution à un calviniste, Valentin
Conrart. Nous étions au lendemain de
l'Édit de Nantes. L’attitude de Richelieu
était cohérente, et respectable. Il considérait à juste titre que cette volonté de
rassembler tous les sujets du roi, quelle
que soit leur croyance religieuse, était
essentielle pour bâtir une nation forte et
apaisée.
Ce souci de l'œcuménisme est-il lié au
fait que votre pays d'origine, le Liban,
est une mosaïque confessionnelle ?
Je pense que oui. Un Libanais ne peut
être insensible à cet aspect des choses.
L'Académie est garante de la langue
française. Comment vous situez-vous
dans le débat autour de la réforme de
l'orthographe qui a récemment ressurgi
dans l'actualité hexagonale ?
Cette réforme ne me paraît pas en mesure de résoudre les vrais problèmes
liés à l'apprentissage de la langue. Pour
avoir parlé à la fois à des collègues
académiciens et à des représentants du
ministère de l'Éducation nationale, je
crois que tout le monde, à vrai dire, a
été surpris par l’ampleur que ce débat
a prise. De mon point de vue, c’est une
polémique futile, et il me semble qu’elle
n'ira pas plus loin !
Propos recueillis par
William IRIGOYEN
UN FAUTEUIL SUR LA SEINE d’Amin Maalouf,
Grasset, 2016, 336 p.
II
Au fil des jours
Conférence
Le point de vue d'Alexandre Najjar
Libérez Ahmed Nagy !
L
a justice égyptienne
vient de condamner
l’écrivain et journaliste Ahmed Nagy (31
ans), l’auteur de Rogers et
de Génération Tahrir, à deux
ans de prison au motif que
les extraits de son roman
Istikhdam el-hayat (L’Usage
de la vie), publiés le 3 août
2014 dans l’hebdomadaire
littéraire Akhbar el-adab,
auraient « violé le caractère
sacré de la moralité publique ».
L’auteur a fait appel de
cette décision, mais, depuis le 20 février, il croupit
en prison en attendant le
verdict de la Cour d’appel.
Et
la liberté
création ?
de
la littérature d’être fidèle à
cette vocation.
D.R.
La vocation de
l’art est
précisément de
secouer,
de « troubler »
Deux arguments militent
pourtant en sa faveur : le
premier est que la justice
doit être un frein aux dérapages de la censure qui,
depuis des années, persécute nombre d’auteurs arabes, dont le
prix Nobel de littérature, Naguib Mahfouz, lui-même, qui a vu son livre Awlad
haretna interdit par le Sûreté générale
égyptienne. Dans son poème « Tatouage »,
le poète syrien Al-Maghout a évoqué
l’état de terreur dans lequel vivent ces
écrivains :
« J’écris dans l’obscurité…
À chaque fois qu’on frappe à ma porte ou que les
rideaux frissonnent
Je cache mes papiers avec mes mains…
Qui m’a légué cette peur ? » Ce frein aux abus du censeur, c’est la
Constitution égyptienne qui l’exige en
vertu de l’article 65 qui dispose que « la
liberté de pensée et d’opinion est garantie. Toute
personne a le droit d’exprimer son avis par la
parole, l’écrit ou le dessin ou toute autre forme
d’expression ou de diffusion » et en vertu de
l’article 67 qui proclame que « la liberté de
création artistique et littéraire est garantie ; l’État
s’engage à veiller sur ses créateurs et à en protéger
les créations ». Comment le tribunal a-t-il
bien pu concilier entre la condamnation
de l’écrivain et les articles précités de la
Constitution qui consacrent la liberté
d’opinion et la liberté de création ?
Le réalisme n’est pas un crime
À cet argument constitutionnel s’ajoute
un argument juridique relatif aux éléments constitutifs de l’infraction. L’acte
d’accusation a prétendu que l’accusé
est « sorti des valeurs convenues et propage le
venin de son stylo ». Le Parquet a requis
sa condamnation sur le fondement de
l’article 178 du code pénal égyptien,
sur plainte d’un lecteur, qui a prétendu
qu’en lisant les extraits incriminés, il
aurait été victime « de palpitations cardiaques et d’une grosse fatigue ajoutée à une
baisse de tension »… On croit rêver ! Dans
cette même logique, Camus aurait dû
être écroué pour le meurtre commis par
Meursault « à cause du soleil » ; et toute
lectrice sensible aurait été recevable à
intenter un procès à Shakespeare pour
venger la mort de Roméo et Juliette ! S’il
fallait sanctionner les auteurs dont les
lecteurs ont ressenti des « palpitations »
à la lecture de leurs œuvres, ils seraient
tous derrière les barreaux ! Car la vocation de l’art est précisément de secouer,
de « troubler », selon la formule du peintre
Braque. Il serait absurde de reprocher à
Saint-Ex en BD
Réparer l’injustice
La sentence rendue par le tribunal égyptien est injuste ; celle que rendra la Cour
d’appel sera d’une importance capitale.
Les libertés fondamentales, consacrées
par la Déclaration universelle des droits
de l’homme et par la Constitution égyptienne, s’imposent à la justice comme
elles s’imposent au citoyen. Si les juges
eux-mêmes les transgressent, comment
reprocher aux citoyens de ne pas les respecter ? Ahmed Nagy est innocent parce
qu’il n’a fait qu’user de sa liberté d’expression. Des dizaines de journalistes et
d’intellectuels au Liban, en Syrie, dans le
Maghreb ou ailleurs ont payé de leur vie
leur attachement à cette liberté : il nous
incombe de la respecter. Innocenter Ahmed Nagy, c’est reconnaître la primauté
de cette liberté sacrée ; le condamner,
c'est précipiter l'Égypte dans les combles
de l'obscurantisme...
Actu BD
Le quatrième volume
de L’Aérospatiale,
une collection des
éditions Soleil
dédiée aux grands
pionniers de
l'aviation et signée
Christophe Bec et
Patrick Dumas, sortira le 16 mars :
il est consacré à l’auteur de Vol de
nuit, Antoine de Saint-Exupéry,
qui disparut mystérieusement au
cours d’une mission. Bien que
parfois décousu, l’album rend un bel
hommage au père du Petit Prince.
Bérézina
Au demeurant, rien, dans
les passages incriminés,
ne correspond à l’outrage
à la morale publique dont
on accuse Nagy. Ni l’élément matériel ni l’élément
intentionnel ne sont réunis pour caractériser l’infraction qu’on lui impute.
L’audace qu’on reproche
à ce jeune écrivain est
naturelle, elle est devenue
commune dans la littérature arabe contemporaine.
Comme lui, des dizaines
de romanciers et de romancières arabes s’expriment
désormais de manière crue
ou satirique pour dénoncer les atteintes portées à
la condition féminine et
le harcèlement dont les
femmes sont souvent victimes, ou pour aborder
des questions relatives à
la drogue, au corps, à la sexualité et à
l’homosexualité. Nous ne pouvons plus,
au XXIe siècle, écrire avec l’espoir d’être
lus au Moyen-Âge. Si l’on admet avec
Jean-Paul Sartre qu’un « écrivain doit être en
situation dans son époque », comment reprocher à l’écrivain égyptien d’évoquer avec
réalisme les questions qui préoccupent
son temps ? J’ai utilisé à dessein le mot
« réalisme ». Car c’est de « réalisme » que
le procureur Ernest Pinard, lors du procès de Madame Bovary, accusa Gustave
Flaubert, qui fut finalement acquitté,
comme si le réalisme était un crime,
comme si parler des mœurs était en soi
contraire aux bonnes mœurs. L’écrivain
se doit d’appeler les choses par leur nom
et de refléter le réel sans circonvolutions
ni tabous. Que ceux dont « le cœur palpite », comme le lecteur plaignant, s’abstiennent donc de lire s’ils ne sont pas
capables de discernement et s’ils ne sont
pas prêts, à travers la lecture, à dialoguer
avec l’auteur et à accepter ses opinions
et sa peinture d’une situation réelle ou
imaginaire ! Au surplus, Akhbar el-adab
qui a accueilli les extraits est un hebdomadaire de haute tenue littéraire qui
s’adresse à un public choisi constitué
d’adultes avertis et lettrés dont l’esprit
critique leur permet aisément d’estimer
une fiction à sa juste valeur... Les articles
70 et 71 de la Constitution garantissant
la liberté de la presse, le périodique était
en droit de publier ces extraits.
En septembre 1812,
Napoléon et son
armée marchent
sur Moscou, mais
découvrent une
ville désertée.
Sans combat à
mener, ils prennent
leurs quartiers dans une capitale
transformée à leur insu en véritable
poudrière par l'empereur Alexandre.
Après le succès de La Bataille,
adaptation du roman primé de
Patrick Rambaud, Frédéric Richaud
et Ivan Gil s'attaquent, dans Bérézina
(éditions Dupuis), au désastre de la
campagne de Russie. La sortie du
premier volet de la série (intitulé
L’incendie) est prévue le 18 mars
prochain.
L'O r i ent L i ttér ai r e
Dada Universel : L'Art est mort,
Vive Dada!
Depuis le 5 février, Dada appartient
officiellement au patrimoine
helvétique ! Né il y a un siècle dans
un café à Zurich, le dadaïsme a laissé
des empreintes indélébiles dans les
domaines des beaux-arts et de la
littérature. Quoique critiqués par
Albert Camus qui les considérait
comme des « nihilistes de salon »,
les dadaïstes furent en réalité des
iconoclastes créatifs, animés par le
dégoût de la société, de son langage
et de sa logique, désireux de renverser
l’ordre établi par l’humour, la dérision
et l’absurde. Marcel Duchamp,
Francis Picabia, Arthur Cravan, André
Breton en France (et, par ricochet,
notre Georges Schéhadé national qui
fréquenta Breton) ; Hugo Ball, Emmy
Marcel Duchamp, « Fontaine », 1917 /
réplique de 1964, céramique.
© Succession Marcel Duchamp / 2015,
ProLitteris, Zurich
Hennings et Richard Huelsenbeck en
Allemagne ; Tristan Tzara et Marcel
Janco en Roumanie, pour ne citer
qu’eux, participèrent au rayonnement
Adieu à...
Boutros BoutrosGhali
Ancien secrétaire
général des Nations
unies, Boutros BoutrosGhali est décédé le
D.R.
16 février 2016 à 93
ans. Professeur de droit international,
ancien ministre des Affaires étrangères
puis vice-Premier ministre en Égypte,
il fut le premier secrétaire général de
l’Organisation internationale de la
francophonie (OIF), de 1997 à 2002. Il
est l’auteur de plusieurs publications
dont Le Chemin de Jérusalem (Fayard,
1997), Mes Années à la maison de
verre (Fayard, 1999) et En attendant la
prochaine lune, Carnets (1997-2002),
paru en 2004 chez le même éditeur.
Monique Nemer
Professeur émérite de littérature
comparée à l’université de Caen,
éditrice chez Flammarion, puis chez
Stock, avant d'être conseillère auprès
du P-DG d'Hachette Livre, Monique
Nemer vient de nous quitter à l’âge
de 77 ans. On lui doit une excellente
biographie de Raymond Radiguet,
parue aux éditions Fayard.
Ludovic Janvier
Romancier, essayiste, nouvelliste,
poète, grand spécialiste de Beckett,
Ludovic Janvier est décédé le 20
janvier à Paris à l’âge de 82 ans. Son
dernier livre, un recueil de nouvelles
intitulé Apparitions, sortira le 10 mars
chez Gallimard.
Mohamed Hassanein Heikal
Journaliste de renom (il fut, entre
autres, le rédacteur en chef d’al-
Francophonie
Le Mois de la
francophonie au
Liban
Le Mois de la francophonie est devenu
une tradition au Liban. Le programme
de cette année s’annonce riche et
varié, avec des lectures (le 26/2 avec
Clotilde Courau et Ziad al-Ahmadieh
qui ont lu des extraits de Ô nuit, ô
mes yeux de Lamia Ziadé), le 17e
Festival international du conte et du
monodrame (du 15 au 20 mars) dans
la crypte de l’église Saint-Joseph,
une exposition consacrée à la bande
dessinée belge (du 18 au 28 mars à
la SV Gallery, Saïfi village), un match
d’improvisation interuniversitaire
(le 18 mars), le concours « Les mots
d’or », organisé par l’AUF et l’APFA
(le 31 mars), un concours de plaidoirie
de ce mouvement « subversif »,
réfractaire à toute méthode.
L’exposition « Dada universel »,
montée par Juri Steiner et Stefan
Zweifel au Musée national suisse,
familiarise le grand public avec le
dadaïsme dont elle montre, exemples
à l’appui, les différentes œuvres et
manifestations. Les deux curateurs
seront présents ce jeudi 3 mars à 19
heures, à l’initiative de l’Ambassade
de Suisse au Liban et de la Fondation
Philippe Jabre,
pour nous
présenter cette
exposition et nous
démontrer l’impact
du mouvement sur
l’art moderne.
Juri Steiner (left) and Stefan Zweifel
(right). © Danilo Rüttimann
Ahram), ancien ministre, Mohamed
Hassanein Heikal s’est éteint au
Caire le 17 février à l’âge de 92 ans.
Il est l’auteur d’une vingtaine d’essais
politiques en arabe et en anglais.
Berge Fazlian
Né en 1926, Berge
Fazlian était une figure
légendaire du théâtre
libanais. Acteur et
réalisateur, il a à son
actif la mise en scène de D.R.
plusieurs spectacles des frères Rahbani,
de concerts de Fairouz et d’une
multitude de pièces en arménien, en
arabe, en français (Georges Schéhadé,
Nadia Tuéni…) et en anglais. Ce
grand Shakespearien nous laisse ses
Mémoires en arménien et le souvenir
d’un être intègre et passionné.
Harper Lee
Harper Lee, l'auteur du mythique Ne
tirez pas sur l'oiseau moqueur (1961),
s'est éteinte à l'âge de 89 ans.
pour les étudiants autour du droit
des réfugiés (du 21 au 23 mars au
palais de l’Unesco), un concours de
dictée interuniversitaire au CCF de
Tripoli (5 mars) et un autre destiné
aux écoliers (19 mars), sans compter
projections, concerts et spectacles aux
quatre coins du Liban. Pour plus de
renseignements :
www.institutfrancais-liban.com
Demain je ne serai plus là
A
près une plongée, entre Paris
et New York, dans le monde
glamour de la prestidigitation
avec La Malle Sanderson (Delcourt,
2004) puis celui des villas ensoleillées
des magnats de l’industrie de la chanson
dans Happy Living (Delcourt, 2007),
Jean-Claude Götting plante sa nouvelle
histoire dans une modeste ville de l’arrière-pays américain, Watertown. La
ville existe, au coeur du Massachusetts.
Pourtant le nom aurait pu être imaginé
par Götting lui-même, tant il porte en
lui le goût suranné, la langueur et la nostalgie de ses histoires.
Années 50. Phillip, employé d’une société d’assurance arborant une moustache
sage, passe comme chaque matin par la
boulangerie de M. Clarke. Lorsqu’il dit
« À demain » à Maggie, la jeune boulangère, c’est d’abord par habitude. Il ne
s’attend certainement pas à l’entendre
lui rétorquer : « Non. Demain je ne serai
plus là. » Le lendemain, plus de traces
de Maggie en ville, et, étrange coïncidence, le corps de M. Clarke est retrouvé, inanimé, victime d’un bête accident
ménager. Deux ans s’écoulent avant que
Phillip, de passage dans
une ville voisine, croise
à nouveau le chemin de
Maggie. Mais celle qu’il
identifie porte un autre
nom et ne le reconnaît
pas en retour. Il n’en faut
pas plus à notre assureur
pour se rêver détective et
s’accorder la discutable légitimité de creuser dans le
passé de la jeune femme.
Götting laisse couler les années entre
chacun de ses albums, années durant
lesquelles il reprend sa casquette d’illustrateur et de peintre. Sa famille artistique ? Des illustrateurs parisiens comme
Loustal ou François Avril, qui déclinent,
chacun à sa manière, un goût pour l’élégance. L’élégance de Götting est celle de
l’Amérique des années 50, qui correspond si bien à sa technique. Car Götting
est l’homme d’une technique, trouvée
un beau jour, au hasard de ses expérimentations, et qu’il n’a plus lachée. Un
mélange de touches de gouache et de
crayons charbonneux, posé sur un arrière-plan à la texture granulée proche
de celle des vieilles photographies.
L’auteur raconte d’ailleurs que c’est
l’achat sur Ebay d’un album photo
d’une famille américaine
de la moitié du siècle
dernier qui fut à l’origine de Watertown. Et
c’est justement l’impression d’avoir affaire à un
album de vieilles photographies, miraculeusement disposées dans un
ordre faisant séquence,
qui prime lorsqu’on lit
l’album. Des arrêts sur
image, où le mystère ambiant est, paradoxalement, rassurant. Götting fait
des polars, mais des polars sans excès,
sans surplus d’adrénaline, ni dans les
images, ni dans le texte. Tout en retenue, économe en dialogues, il choisit avec parcimonie les mots qu’il met
dans la bouche de ses personnages.
Si le grand public le connaît surtout à
travers ses illustrations de couvertures
– devenues iconiques – de la première
édition française de la série jeunesse
Harry Potter, Watertown nous rappelle que Götting est un auteur complet majeur, dont la patience et la fidélité à lui-même bâtissent au fil des
albums, doucement, un univers cohérent et marquant.
Ralph DOUMIT
Sept Frères
L’album Sept Frères,
signé Convard,
Camus et Boivin,
vient de paraître
chez Delcourt. Il
nous transporte en
1943. Un réseau
de la Résistance
est décimé. Les hommes qui le
composaient, tous francs-maçons, se
vouaient une confiance aveugle. Ils ne
pouvaient imaginer qu'un traître les
vendrait aux Nazis. La paix revenue,
ils ne sont plus que sept survivants,
avec une seule pensée en tête : la
vengeance.
Meilleures ventes du mois à la Librairie Antoine
Auteur
1 Jean-Marie Kassab
2 Marc Lévy
3 Amal Makarem
4 Stéphane Allix
5 Le Pape François
6 Jean d’Ormesson
7 Éric-Emmanuel Schmitt
8 Hyam Yared 9 Haruki Murakami
10Nicolas Sarkozy
Titre
LES YEUX D’ASTRID
L’HORIZON À L’ENVERS
PARADIS INFERNAL LE TEST, UNE EXPÉRIENCE INOUÏE LE NOM DE DIEU EST MISÉRICORDE JE DIRAI MALGRÉ TOUT QUE CETTE VIE FUT BELLE LA NUIT DE FEU
TOUT EST HALLUCINÉ
ÉCOUTE LE CHANT DU VENT (SUIVI DE FLIPPER, 1973)
LA FRANCE POUR LA VIE m ars
2016
Shakespeare en
arabe au Festival
al-Bustan
William
Shakespeare,
dont on célèbre le
D.R.
quadricentenaire
de la mort, a été traduit en arabe
par Adonis, Ounsi el-Hajj ou Khalil
Moutran. Le Festival al-Bustan (www.
albustanfestival.com) propose le lundi
14 mars une lecture, mise en scène par
Jalal Khoury, d’extraits en arabe de
Richard III, Roméo et Juliette, Hamlet
(« To be or not to be »), La Comédie
des erreurs, Le Roi Lear, Macbeth,
etc., déclamés par deux acteurs de
renom : Rifaat Torbey et Mireille
Maalouf. Un rendez-vous à ne pas
manquer !
Six Chants
d’amour
Bande dessinée
WATERTOWN de Jean-Claude Götting, Casterman,
2016, 89 p.
3
Agenda
Juliette Benzoni
Considérée comme la reine du roman
historique, Juliette Benzoni vient de
s’éteindre à l'âge de 95 ans. Traduite
dans une vingtaine de langues,
elle a vendu plus de 300 millions
d’exemplaires depuis ses premières
publications.
n °117, j eu di
Un concert organisé
par l’Orchestre
philharmonique
libanais, sous la
direction du maestro
Harout Fazlian, aura N
C
© Cyprien Leym
lieu le 18 mars à 20h30 en l'église
Saint-Joseph des pères jésuites, rue
Monnot, avec, au programme, Baal de
Zad Moultaka, Six Chants d’amour
d’Alexandre Najjar mis en musique
et orchestrés par Nicolas Chevereau
et chantés par la soprano Clémentine
Decouture, et la Symphonie n°4 en mi
mineur de Johannes Brahms.
icolas
hevereau
Le Festival libanais du livre
Dédié au regretté Grégoire Haddad,
le Festival libanais du livre organisé
par le Mouvement culturel-Antélias
organise son 35e salon du 5 au 20 mars
2016. Au programme : un hommage à
la romancière Hoda Barakat, présentée
par Abbas Beydoun (le 5/3 à 18h30) ;
le lancement du livre de Georges Skaff
sur Saïd Akl (le 10/3 à 16h30) ; des
hommages au père Grégoire Haddad
en présence de Nasri Sayegh, Michel
Touma et Chebib Diab (le 18/3 à
16h30), au pionnier du roman arabe
Girgi Zeidan (le 16/3 à 16h30), à
Suheil Bushrui, grand spécialiste de
Gibran (le 10/3 à 18h30), à l’écrivain
et diplomate Khaled Ziadé (le 12/3 à
18h30), à l’archéologue Leila Badre
(le13/3 à 18h30), au journaliste
Camille Ménassa (le 18/3 à 18h30)
et au magistrat Salim el-Azar (le
19/3 à 18h30) ; le lancement du livre
de Hyam Mallat sur le collège de la
Sagesse avec la participation de Mgr
Matar et du président Antoine Khair
(le 13/3 à 15h) ; une table ronde sur la
traduction en arabe du livre d’Évelyne
Accad, Voyage en cancer (le 12/3 à
16h30), et une autre sur Le Liban,
histoire d’une nation inachevée de
Abdallah Naaman (le 14/3 à 18h30) ;
une rencontre avec la conteuse
Guylaine Kasza (le 16/3 à 9h30), suivie
de la remise des prix du concours de
la BD scolaire ; et, pour finir (le 20/3 à
18h30), un concert oriental organisé
par le Conservatoire national.
Le Salon
du livre de
Paris
Du 17 au
20 mars
2016, la 36e
édition du
Salon du livre de Paris, baptisée « Livre
Paris », se tiendra porte de Versailles,
avec la Corée du Sud comme invitée
d’honneur. Le ministère libanais de la
Culture y sera présent (stand 1-N95)
et proposera des signatures d’auteurs
libanais, dont Ibrahim Tabet, Dr Sami
Richa, Abdo Kahi, Joseph Safieddine,
l’ancien ministre Nicolas Sehnaoui,
Myriam Jamous (pour le livre de
son père), et bien d’autres encore.
Au programme du salon : séances
de dédicace (Amin Maalouf signera
son dernier livre chez Grasset le 19/3
de 15h à 16h30, stand 1-KS9) et
tables rondes, dont un hommage à
Shakespeare, le 19 mars à 14 heures
(salle N18) avec l’acteur Philippe
Torreton, Christophe Barbier (l’auteur
du Dictionnaire amoureux du théâtre)
et Gérard Mordillat.
Éditions
Persée
Robert Laffont
L’Orient des Livres
Albin Michel
Robert Laffont
Gallimard
Albin Michel
Fayard
Belfond
Plon
Le Printemps des poètes
À l’occasion du Printemps des poètes,
qui se déroulera du 5 au 20 mars
autour du thème : « Le Grand XXe Cent ans de poésie », la librairie La
Femme renard présentera à La Petite
Comédie à Montauban, le 7 mars à
18h30, les recueils de poésie de Vénus
Khoury-Ghata et Caroline Boidé. À
noter qu’un Prix Andrée Chedid du
poème chanté sera lancé dans le cadre
de ce Printemps.
L'O ri en t L i tté r a i r e
n °117, je udi
uelle relation l’islam
entretient-il avec le
terrorisme qui sévit
actuellement partout
dans le monde ?
Depuis les attentats
du 11 Septembre,
cette question fait souvent la une de la
presse et déchaîne des polémiques
passionnées, voire haineuses. Certains
affirment que le terrorisme est une
aberration n’ayant aucun rapport
avec l’islam en tant que tel ; ils sont
traités d’aveugles. D’autres pensent
que cette religion, aux antipodes du
christianisme, est fondamentalement
violente ; ils sont qualifiés d’islamophobes. Les deux camps font parfois
référence à tel ou tel verset du Coran,
espérant par ce moyen démontrer la
barbarie de l’islam ou bien sa nature
tolérante. Mais procéder ainsi, c’est
oublier qu’une religion
ne peut jamais être réduite à un livre fondateur, puisqu’elle est
avant tout une pratique
millénaire qui s’est cristallisée en une multitude d’institutions et de
formes culturelles ; c’est
comme ramener tous
les régimes communistes au seul Capital
de Marx.
3
mars
Ali Harb : « L’islam ne
peut pas être réformé. »
le meurtre. La devise du terroriste :
pense comme moi, sinon je t’accuse
et te condamne. C’est en ce sens que
le terrorisme est perpétré par le prédicateur détenteur d’un projet religieux,
le tyran porteur d’un projet politique,
ou l’intellectuel promoteur d’un projet révolutionnaire pour transformer
la réalité. Le prédicateur excommunie, le tyran condamne et déclare
quelqu’un comme traître, l’intellectuel
théorise et le militant ou le djihadiste
agit et tue. D’ailleurs, le sort de toute
pensée fanatique, de
toute doctrine sacrée,
est de se transformer
en un régime totalitaire ou en une organisation terroriste. Ainsi,
des régimes laïques
tels que le stalinisme,
le nazisme et d’autres,
théocratiques, comme
le régime de Khomeiny
ou le mouvement des
Frères musulmans, sont
sur un pied d’égalité.
« La
devise du
terroriste :
pense
comme
moi, sinon
je t’accuse
et te
condamne. »
Un tel retour aux textes
fondateurs pour y déterrer l’essence d’une
religion, Ali Harb refuse de le pratiquer.
Selon cet écrivain et philosophe libanais, une simple lecture du Coran
montre que celui-ci dit tout et son
contraire. Il faudrait donc adopter
une méthode différente, aborder l’islam sous un autre angle : en tant que
doctrine du salut, c’est-à-dire comme
un système de pensée qui, à l’instar
du christianisme et du judaïsme, mais
également des « religions » du XXe
siècle telles que le communisme et
le fascisme, prétend détenir la vérité
absolue. Pareille approche dévoile un
potentiel terroriste bien réel inhérent à
l’islam, idée que Harb développe dans
son dernier ouvrage, Le Terrorisme et
ses créateurs : le prédicateur, le tyran
et l’intellectuel.
Il semble que la définition implicite
du terrorisme qui sous-tend les thèses
de votre livre est assez large, qu’elle
s’applique autant à des actes de violence qu’à des systèmes de pensée…
En effet, je pense que le terrorisme
est surtout une attitude intellectuelle,
celle de l’homme qui se croit le seul
possesseur de la vérité absolue, le
seul autorisé à parler en son nom.
Cette vérité pourrait relever du domaine religieux, politique, social ou
moral ; elle pourrait concerner Dieu,
la nation, le socialisme, la liberté ou
l’humanisme. Le terrorisme est également une manière d’agir : celui qui se
croit l’unique possesseur de la vérité
se comporte avec l’autre, le différent
ou l’opposant, en ayant recours à une
logique de l’exclusion, que ce soit au
niveau symbolique – le takfir et l’excommunication, la déclaration de
quelqu’un comme traitre à la patrie –
ou au niveau physique – l’éradication,
III
Entretien
2016
scandales de la pensée religieuse en
général, puisqu’il implique une sorte
d’indulgence de la part du croyant
envers l’autre différent de lui, tout en
considérant en son for intérieur que
cet autre est un pécheur, un impie et
un renégat, ou même une honte pour
l’humanité. Ainsi, la tolérance annule
toute possibilité de dialogue ; seule la
pleine reconnaissance d’autrui permet à quelqu’un de briser son narcissisme, de dialoguer avec l’autre,
de l’écouter et d’en tirer bénéfice afin
de créer des espaces de
vivre-ensemble d’une
manière fructueuse et
constructive.
Peut-on comprendre
la montée actuelle du
terrorisme comme un
signe du dynamisme
et de la vitalité de l’islam, ceci étant donné
que vous considérez la
violence comme une
des potentialités inhérentes à toute religion
monothéiste ?
Le terrorisme islamiste a-t-il subi l’influence de ces régimes
totalitaires ?
Les promoteurs des nouveaux projets
religieux ont sans doute été influencés
par les exemples de Franco, d’Hitler
et de Mussolini, par leurs moyens
de gouverner et leurs techniques de
contrôler les hommes en les mobilisant et les remodelant pour en faire
un troupeau scandant inlassablement
un même slogan. Ce dualisme du dirigeant déifié et de la foule qui l’adore
est une création assez récente. Mais
d’un autre côté, les régimes totalitaires, malgré la modernité et la laïcité de leurs projets, sont une rémanence de la pensée religieuse, comme
en témoigne la sacralisation de leurs
doctrines et de la figure du dirigeant
unique.
Dans quel sens dites-vous qu’un musulman modéré et tolérant est une
chose qui n’existe pas ?
Toute religion monothéiste est en soi,
de par sa définition même, un réservoir inépuisable de pratiques violentes. C’est l’une de ses potentialités
toujours présentes, une sorte de virus
logé au sein de ses gènes culturels.
Tant que la religion est fondée sur
l’exclusion de l’autre, sur le dualisme
du croyant et de l’impie, du fidèle et
de l’apostat, il est impossible de la
comprendre autrement. Dans l’islam,
la violence est encore accrue par un
dualisme supplémentaire, celui de
la pureté et de la souillure. C’est le
scandale de la pensée religieuse islamique : le non-musulman est un être
souillé, impur ; c’est une des plus viles
formes de violence symbolique. De
là vient mon affirmation qu’il n’y a
pas de musulman fidèle aux dogmes
D.R.
et pratiques de sa religion qui soit
modéré ou tolérant, sauf s’il est hypocrite, ignorant de sa doctrine ou en a
honte. L’exemple le plus flagrant est
la relation entre sunnites et chiites.
L’ouverture de ces deux groupes, l’un
vis-à-vis de l’autre, ne s’est pas faite,
après des siècles de conflits et d’hostilité, grâce à de prétendues valeurs
de modération et de tolérance qui
seraient inhérentes à leurs doctrines,
mais à cause de leur intégration dans
les institutions de la société moderne :
l’école, l’université, le marché économique, l’entreprise… Et lorsque
chacun a régressé vers sa doctrine
originelle, le conflit a éclaté de nouveau, mais d’une manière encore plus
cruelle et destructrice, comme en témoignent actuellement les guerres dévastatrices entre les milices sunnites et
chiites, ce qui me fait dire que nous
sommes en présence de deux « religions » plus hostiles l’une à l’autre
qu’envers l’Occident ou Israël. Tel est
le sort de celui qui tient radicalement
à préserver la pureté de son identité
et de ses origines : exercer le racisme,
l’extrémisme et la violence sous leurs
formes les plus horribles. Ainsi, les
djihadistes sunnites et chiites sont
pareils, tous étant fondamentalement
takfiristes, mus par la vengeance et la
volonté d’éradiquer l’autre.
Vous dites que les religions ne deviennent tolérantes qu’après leur
défaite. La seule solution pour nos
sociétés serait-elle donc de vaincre
l’islam comme l’Europe a vaincu
le christianisme durant le siècle des
Lumières ? Ou bien l’islam peut-il
être réformé ?
L’islam ne peut pas être réformé. Les
tentatives de réformes qui se sont succédé depuis plus d’un siècle, que ce
soit au Pakistan, en Égypte ou ailleurs, ont toutes échoué et n’ont engendré que des modèles terroristes.
C’est pourquoi je ne compte pas sur le
renouveau du discours religieux réclamé par certains musulmans et même
certains laïques. La seule issue est
la défaite du projet religieux tel que
l’incarnent les institutions et les pouvoirs islamiques avec leurs idées momifiées et leurs méthodes stériles. Par
ailleurs, je suis très critique à l’égard
du concept de « tolérance », l’un des
l’islam et la modernité ou l’Occident.
Le projet islamiste d’établir un califat et le règne de la charia est une régression par rapport aux acquis de la
civilisation. La seule issue, s’il y’en a
une, pour sortir de cette impasse, c’est
d’accomplir un travail d’autocritique,
de désislamisation, afin de retirer le
qualificatif d’« islamique » à nos partis politiques, nos États et nos sociétés. Seulement alors serons-nous capables de s’ouvrir à l’autre, de traiter
avec notre tradition et le monde qui
nous entoure d’une manière constructive et créative, et de contribuer ainsi
au progrès de la civilisation.
Quelle est la nature de la relation
entre le terrorisme et les régimes
arabes qui se prétendent laïques ?
Les régimes arabes n’ont jamais été
ni laïques, ni démocratiques, ni progressistes.
Ces mots ne sont que
des slogans vides de
sens dont la fonction
est de légitimer la prise
du pouvoir. Ces régimes
engendrent le terrorisme qui, à son tour,
leur fournit une raison
d’être, une justification
pour se maintenir au
pouvoir et exercer encore plus d’oppression.
« Toute
religion
monothéiste
est en soi,
de par sa
définition
même, un
réservoir
inépuisable
de pratiques
violentes. »
Parler de la vitalité du
phénomène religieux
nous ramène à une formule célèbre attribuée
à Malraux et concernant le « retour du religieux ». La religion est évidemment de retour, mais
c’est un retour terrifiant qui a transformé le djihadiste en un prince terroriste, en un monstre et un bourreau.
Mais il ne faut pas se laisser ensorceler par des mots tels que « retour »
ou « vitalisme ». Tout phénomène ou
activité possède deux aspects : initialement bénéfique, il peut dégénérer
et produire des effets nocifs si l’on ne
réussit pas à le modifier pour le faire
évoluer. C’est ce qui arrive actuellement en France : son modèle social et
économique, le meilleur en Europe,
s’est usé et a maintenant besoin d’être
renouvelé, ce que la France semble
incapable de faire. Pour toutes ces raisons, je dis que le projet religieux de
l’islam, ainsi qu’il a été reformulé il y
a plus d’un siècle, n’exprime ni vitalité
ni créativité ; il se réduit à une simple
régression vers le passé, une réaction,
motivée par un désir de vengeance
contre l’Occident qui a réveillé la civilisation islamique de son sommeil. Je
dis également que le projet de l’islam
contemporain a échoué partout où
des islamistes se sont emparés du pouvoir, et que des organisations terroristes comme Daech et ses semblables
travaillent eux-mêmes à leur propre
destruction et à celle du projet religieux en général. J’entends par là que
les sociétés arabes devraient traverser
tous ces malheurs, ces catastrophes,
ces massacres et ces guerres civiles
afin de se convaincre que l’islam n’est
plus valable pour construire une civilisation développée et moderne. Il n’y
a pas de réconciliation possible entre
Pourquoi
dites-vous
que les élites intellectuelles ont contribué
à la montée du fondamentalisme religieux ?
Ils y ont contribué de
deux manières. Premièrement, par
l’échec de leurs projets de modernisation et de réforme. Leur attitude était
utopique. Ils se sont comportés avec
les idées qu’ils ont proposées d’une
manière simpliste, les prenant pour
des vérités absolues, des modèles préétablis n’ayant besoin d’aucune modification pour pouvoir s’appliquer
à la réalité. Tandis qu’une idée, en
passant d’une personne à une autre,
d’une société à une autre, doit subir
une sorte de transformation créative
afin qu’elle puisse être efficacement
implémentée dans un domaine ou un
autre. Deuxièmement, certains intellectuels ont soutenu les régimes despotiques, dans leurs deux versions
laïque et théocratique, sous prétexte
que ceux-ci luttaient contre l’hégémonie des grandes puissances étrangères et à leur tête les États-Unis. Le
plus fameux parmi ceux qui ont défendu cette position est probablement
Chomsky, qui considère que la crédibilité de l’intellectuel se mesure en
fonction de son opposition à la politique des États-Unis. Il a tracé le chemin à beaucoup d’intellectuels arabes
qui se sont ainsi jetés dans les bras des
tyrans.
Propos recueillis par
Tarek ABI SAMRA
AL-IRHAB WA SOUNNA‛IHI : AL-MOURSHED, ALTAGHIYA, AL-MOUTHAKAF (LE TERRORISME ET
SES CRÉATEURS : LE PRÉDICATEUR, LE TYRAN
ET L’INTELLECTUEL) d’Ali Harb, Arab Scientific
Publishers, 2015, 176 p.
La Bibliothèque
Adrienne Mesurat de Julien Green
C
omme elle, j’ai le goût de
la fenêtre. Lieu ouvert sur
un rivage enchanté, lieu de
toutes les attentes, de tous
les possibles, de toutes les folies.
C’est devant la croisée ab origine que
se joue la destinée d’Adrienne. Il faut
dire qu’elle dépérit affreusement à La
Tour-l’Évêque, entre le pan de mur de
la salle à manger, entièrement couvert
des photographies des aïeules, et les
couloirs sombres à l’étage. Seule en
compagnie de sa sœur malade et de
son père à la retraite, elle s’échappe
comme elle peut en pensée, en rêves.
Monsieur Mesurat, lui, ne connaît ni
l’ennui ni l’inquiétude, il « mesure sa
joie et reçoit sa douleur dans le calme
parce qu’il ne se reproche rien ». La
fille cadette lui appartient de droit.
Mais la fenêtre est là, qui l’appelle
un matin, pour qu’elle s’y penche,
pour qu’elle y voie, comme sorti de ses songes, un incube vêtu de
noir de la tête aux pieds, le docteur
Maurecourt. La fascination opère
instantanément et l’heure du guet devient pain quotidien, raison d’être.
La solitude d’Adrienne est telle que le
premier homme entr’aperçu en dehors
de son père entraîne la cristallisation.
L’illusion que Maurecourt l’aurait regardée fixe Adrienne dans une compulsion érotomane qui la fait passer
sans transition « d’une existence vide
à une espèce de frénésie ». Et quand
Mesurat, l’imaginant déshonorée,
la gifle et la menace d’aller trouver
son docteur, elle bondit sauvagement
sur lui qui tombe raide mort au bas
de l’escalier. La perte d’équilibre se
comprend au sens propre : le surmoi culbute devant la fureur du ça
qui franchit la rampe et aboutit au
crime œdipien. Le geste meurtrier
d’Adrienne prend une dimension allégorique, il représente la révolte de la
femme cloîtrée contre le système patriarcal et toute forme d’oppression.
Aux antipodes du Dieu chrétien qui
nous aime libres, le père incarne les
forces obscures de l’Église qui ne supporte pas que l’on « touche » à une
Mesurat, autrement dit, que le corps
réclame pitance, que la sexualité palpite et s’enflamme sous son toit.
Maintenant que l’autorité paternelle
est balayée, Adrienne s’aventure enfin
sur les routes périlleuses. Elle monte
dans le train, puis arrive dans une
ville au nom lui-même prometteur,
D.R.
presque érectile : Montfort. Sans plus
rien entendre, elle se met à courir
après un inconnu qui lui semble pourtant familier, comme après cette « inquiétante étrangeté » qui affleure du
plus loin que sa chair se souvienne.
Son errance traduit son désir sans
frein tandis que sa tête se creuse, puis,
Aux antipodes
du Dieu
chrétien qui
nous aime
libres, le
père incarne
les forces
obscures de
l’Église qui
ne supporte
pas que l’on
« touche » à
une Mesurat.
épuisée, elle a l’impression qu’on lui
« enfonce la pointe d’un bâton dans
chaque omoplate ». Le symbole phallique, en même temps qu’il la châtie de sa fugue, lui procure une sorte
d’orgasme « jusqu’au fond de ses
entrailles et dans les artères de son
cou ».
Ainsi Adrienne ne distingue-t-elle
plus l’agression du plaisir. Le territoire de l’autre, du triste hôtel, de la
boucherie se confond avec les lèvres
avides et les yeux inquisiteurs de sa
famille. Dans le cadre de la vitre ou
en pleine campagne, où qu’elle aille,
Adrienne demeure emmurée dans la
culpabilité parce que sa prison est désormais intérieure et son ennui d’essence métaphysique : quelqu’un lui
manque, l’horizon lui manque. Voici
pourquoi « deux rues divergentes »
s’offrent à son choix : soit l’espace
labyrinthique, qui n’est que l’envers
de la fixité à la maison et qui finit
par vider encore plus et l’esprit et le
corps, soit la marche contemplative
qui, peut-être, pourrait l’emmener à
une réconciliation avec le monde et
avec elle-même.
Mais « rien n’est plus proche d’une
femme ensorcelée qu’une femme
éprise », surtout d’un fantôme.
Quand, de retour chez elle, Denis
Maurecourt en personne arrive, elle
se sent anéantie dans une « épouvante » si subite qu’elle chancelle et
éclate en sanglots. « Qu’avez-vous ? »
s’inquiète le médecin. Le « qu’ » renvoie non seulement à son état présent, mais à ce qu’elle porte en elle
depuis toujours, le soleil noir de la
mélancolie qui aspire à l’ailleurs, à
l’indéfinissable, l’incommensurable.
Maurecourt conduit alors la pauvre
fille à la chambre paternelle, qui n’est
que le doublet de sa conscience, de
sa cave psychique qu’elle ne reconnaît même plus. Elle reste insensible à l’odeur, aux meubles, à l’œil
d’outre-tombe, à elle-même. Sa névrose tourne à l’idiotie face à la révélation qu’elle a toujours été une identité effacée, désincarnée, un rien pour
son père. Personne. Sans doute le médecin aussi ne l’aperçoit-il qu’à travers un nuage. Sans doute lui-même
n’existe-t-il pas en dehors de son imagination fébrile. Toujours ganté de
noir, Maurecourt est l’allégorie de la
mort qui vient enfin la ravir, l’Ange
exterminateur qu’elle mérite à cause
de sa faute originelle, antérieure à son
crime, la faute d’être née femme, et
plus que tout, chair et désir.
Pourtant une exhortation de lui, une
seule, suffit à laisser entrevoir une issue au mal ontologique d’Adrienne :
« Venez », lui dit-il. L’invite est déjà
une promesse de voie dans la nuit
obscure, un acte d’amour sur lequel
se ferme le roman, comme les deux
battants de la fenêtre sur notre âme,
elle aussi tourmentée, puis apaisée,
elle qui monte enfin vers sa lumière.
Gérard BEJJANI
IV
Sous la plume de
Tagore, vingt-deux
nouvelles donnent
voix à celles et ceux
dont on ignore la voix :
fillettes et femmes
surtout, mais aussi
tout cœur candide et
bafoué. Du dénuement
de la phrase et des
personnages émane une
sobre rigueur qui est
splendeur dissimulée.
KABULIWALLAH de Rabindranath Tagore, Nouvelles
traduites du bengali (Inde) par Bee Formentelli, Zulma,
2016, 400 p.
P
rix Nobel de littérature
en 1913, Rabindranath
Tagore est surtout connu
pour sa poésie. Il est également un admirable diseur
d’histoires. Si les vingt-deux nouvelles
que compte Kabuliwallah empruntent
aux mythes et aux contes une forme
d’émerveillement parce qu’attentives
à l’enfance volée, elles dépeignent des
Poésie
Le cœur insatisfait
êtres aux prises avec un cruel destin ;
des êtres que le cours de la vie a vite
fait de plonger dans l’oubli. Avec une
grande maturité littéraire, Tagore parvient à contenir en chaque nouvelle les
années, ou à y approfondir ce qui ne
dure qu’un instant. Beaucoup de temps
est ainsi enfermé dans ces textes qui ont
chacun l’ampleur du roman.
Ritta BADDOURA
D.R.
Quintette Europa
la libido effondrée/ les seins hirsutes
etc./ (…) le dieu des prés et du lait/
accompagne les bateaux/ des pensées
de nos prières du soir/ à l’aube il se
change de nouveau en père/ portant le
gilet de sauvetage du monde/ leur fille
qui s’est auto-violée/ ne redoute que
deux choses :/ la nuit et le jour » G.
Kazlauskaitė
Europ’oètes rassemble en un coffret cinq
solos poétiques publiés en édition
trilingue français-anglais et islandais,
macédonien, polonais, slovaque, lituanien.
Un bel hommage à la pluralité de la poésie
européenne contemporaine.
EUROP’OÈTES, CINQ VOIX DE LA POÉSIE
EUROPÉENNE de Sigurbjörg Thrastardóttir (Islande),
Krzysztof Siwczyk (Pologne), Giedrė Kazlauskaitė
(Lituanie), Nikolina Andova (Macédoine), Martin
Solotruk (Slovaquie), éditions Bruno Doucey, 2016,
5 livres de 64 p.
et du Printemps des poètes. Les préfaces rédigées par des auteurs déjà publiés chez Bruno Doucey, apportent
à l’écriture de ces poètes un point de
vue personnel et intime, loin des sentiers battus.
E
« je saigne quelquefois/ mais c’est sans
douleur/ ni plus souvent ni moins/ que
tout le monde/ quelques jours toutes
les 4 semaines/ comme sur un champ
de bataille quelconque/ d’ailleurs plutôt que de se plaindre/ on devrait applaudir/ pareil système/ parce que ce
sont/ des effusions de sang prévisibles/
et pour la plupart sans danger (…) » S.
Thrastardóttir
urop’oètes met à l’honneur
l’Islande, la Pologne, la
Lituanie, la Macédoine et
la Slovaquie, par la voix de
l’une ou de l’un de ses jeunes poètes.
Sigurbjörg Thrastardóttir, Krzysztof
Siwczyk,
Giedrė
Kazlauskaitė,
Nikolina Andova et Martin Solotruk,
dont les écrits composent les cinq
recueils de ce coffret, sont nés entre
1970 et 1980. Ils ont été sélectionnés par Versopolis, organisme chargé
de promouvoir la poésie européenne,
pour cet ouvrage qui bénéficie du soutien de la Commission européenne
Deux voix se dégagent des cinq proposées et s’imposent. Deux voix puissantes et intérieures. Dotées d’un
mouvement perceptible. Il s’agit de
la Lituanienne Giedrė Kazlauskaitė et
D'une guerre à l'autre
LA PRAXIS DU DOCTEUR YOV de Do Khiem,
Riveneuve Éditions, 2015, 291 p.
S
’il n’y avait pas, sur la couverture, le fez et la moustache orientale de ce portrait ovale, déchu sur un sofa défoncé,
dans un salon dont les encadrements
en bois ont sauté, rien, ni le titre énigmatique, ni le nom exotique de l’auteur
n’auraient laissé deviner le lieu ou se déroule l’action principale de ce roman :
Beyrouth durant le siège de 1982 par
l’armée israélienne.
C’est que Do Khiem, comme son héros,
Bruce, a vécu en tant que photographe
de presse, la guerre de cet été-là. Et c’est
ainsi que sous la plume truculente d’un
Vietnamien qui a choisi le Liban pour
cadre de son troisième roman écrit directement en français, prend forme une
belle triangulaire de la francophonie.
L’histoire débute dans un café en
Californie du Sud ou le photographe professionnel qui avait « parcouru le monde
plus que de besoin », se désole d’avoir,
depuis la chute de Saigon, perdu la trace
de Lan, belle et distinguée Vietnamienne
dont il montre la photo passeport aux
gérants des commerces Viet, aux quatre
coins des États-Unis. Quelques chapitres
plus loin, on retrouve l’Américain sur
un bateau en direction de Jounieh, désespérément à la recherche cette fois de
Zena, une Libanaise qu’il avait rencontrée et séduite et qu’il ne veut plus perdre
comme Lan.
Ce raccourci romanesque en
reflète en fait un autre qui est
bien historique, lui : si l’on tirait sur le fameux autocar à
Ain Remmaneh en ce dimanche
13 avril 1975, c’est qu’à des
milliers de kilomètres, des tirs
de joie annonçait la fin de la guerre
à Saigon en une sinistre passation du
témoin de la mort.
Le lecteur libanais appréciera la liberté de ton et la distance sarcastique que
s’autorise le narrateur. Dans ce roman
qui n’est point « encore un roman sur
la guerre » et contrairement à la gravité avec laquelle on s’exprime généralement au sujet de la guerre, on
peut y lire de très nombreuses phrases
de cette sorte : « Les bombelettes que
l’engin répandait ressemblaient à des
œufs de Pâques qui auraient pu inspirer Fabergé. » L’humour, le mordant,
l’apparente désinvolture ont un effet
libérateur.
En fait, il s’agit d’une guerre vue
d’en bas. Rien ici n’est spectaculaire.
Bruce – de même que le photographe
Do Khiem, arrivé pourtant le premier sur les lieux du crime, refusera
de s’attribuer ce scoop – ne rapportera pas l’implosion par l’aviation
israélienne de cet immeuble du front
de mer qui abritait des réfugiés palestiniens. En revanche, loin du sensationnel, l’œil de l’étranger s’attarde
sur les motifs des rideaux de l’appartement où loge Marwan ou aux rouleaux de papier hygiénique qui sont
dans la vie et souvent dans une forme
de mort, une échappatoire à leur
honte. Car la mort est partout dans
ces nouvelles, insidieuse ou explicite, nourrissant ses tentacules à une
invisible douleur. La postface de la
traductrice Bee Formentelli, fort intéressante, propose des éléments biographiques et critiques pour éclairer
autrement ces écrits et mieux se rapprocher de l’auteur et de son œuvre.
L’intime est le propre de ces nouvelles
où Tagore raconte avec une empathie et une sagesse saillantes, ainsi
que dans une résignation lucide face
à la réalité implacable, tant de luttes
et de brisures que la société refoule.
Ce poème qui clôt le recueil exprime
bien sa pensée : « Petites vies, petits
chagrins/ Petites histoires de malheur/ d’une linéarité, d’une banalité
radicales/ Des milliers de larmes versées chaque jour/ Si peu sauvées de
l’oubli/ Pas de description élaborée/
Mais un pauvre récit monotone/ Ni
théorie ni philosophie/ Aucune histoire vraiment résolue/ Une fin toujours avortée/ Laissant le cœur insatisfait./ À jamais inachevées, les
innombrables histoires du monde :/
Boutons arrachés avant maturité/
Gloire en poussière avant d’avoir
été chantée/ L’amour, l’effroi, l’injustice,/ Des milliers de vies obscures. »
En cherchant Kabuliwallah dans le
glossaire en fin d’ouvrage, on apprend
que ce terme désigne dans le contexte
indien, un marchand ambulant ou un
colporteur originaire de Kaboul, en
Afghanistan. Toutes les nouvelles de
Kabuliwallah ont pour décor Calcutta,
ville natale de Tagore, et se déroulent
à l’époque même de l’auteur. Rythmées
par les rites de passages tels que fêtes religieuses, noces, naissances, décès, exils,
ces histoires se penchent sur les relations de cœur et de sang sur lesquelles
pèsent différentes formes d’oppression.
Les questions du mariage arrangé des
petites filles encore impubères, de leur
accès à l’éducation, de la dot, de l’héritage, des castes, des pressions sociales
liées aux rôles respectifs de l’homme et
de la femme, traversent ces nouvelles y
faisant peser leurs lots d’injustices.
Les protagonistes dans Kabuliwallah
voient leur dignité atteinte et trouvent
L'O r i ent L i ttér ai r e
Krzysztof Siwczyk D.R.
du Polonais Krzysztof Siwczyk. Les
mots de Siwczyk attirent le lecteur au
centre de leur nébuleuse obsessive et
font flotter autour de lui, puis en lui,
dans une pulsation redoutable, les éléments du poème. Ses morceaux sont
habités d’une densité mélancolique
et côtoient, dans une pensée active et
mélodique, la mort.
« (…) Les gens se promettent bien
trop peu en rapport/ aux possibilités.
Prenons ces gens par exemple./ Des
monstres qui s’aiment,/ affectueux
reptiles se pressant autour du cadavre/
de leurs propres doléances comme si
c’était/ l’incubation d’œufs vides, un
nid de sang privé de sa/ source, un
manchot/ envoyé à la poursuite d’un
pigeon voyageur./ J’ai prié, proposé,/ tuez-vous, mais personne ne m’a
écouté, leurs cris/ étaient sans fin/ ce
Giedrė Kazlauskaitė D.R.
n’est qu’à présent que je comprends,
allongé sur le dos,/ une poignée de
phrases à peine » K. Siwczyk
Douce, solide, articulant contenus
adultes et contenus infantiles, détournant la symbolique religieuse catholique pour se l’approprier et l’exposer
à la lumière crue de son expérience interne, la poésie de Giedrė Kazlauskaitė
est violence et étrangeté. Subversive,
elle gravite autour du féminin en elle
avec une empreinte autrement originale que ce que les écritures des poètes
de ce coffret proposent.
« Je me suis violée moi-même/ dans
le fauteuil sous le laurier/ quand sonnait la musique pseudo-sacrée/ ameno
dori me/ padre/ une fille que j’embrassais en rêve/ est devenue mère pour
moi/ je me suis réveillée honteuse/
De nombreux traducteurs ont contribué à cette publication. Le plaisir d’éprouver et de préférer le goût
d’un morceau dans une langue ou
une autre est un atout essentiel d’Europ’oètes. Toutefois, une lecture attentive révèle certaines incohérences
entre les versions française et anglaise,
ce qui rappelle à quel point la traduction de la poésie peut être une aventure exigeante et créative, exposée
aux errances et parfois aux erreurs.
Il reste que le vent de voyage qui se
dégage d’Europ’oètes est un bel hommage à la pluralité des langues et des
géographies physiques et poétiques.
Hommage aussi à la parité puisque
trois poètes sur les cinq publiés sont
des femmes. Et comme il est rare de
pouvoir lire en français des poètes lituaniens, slovaques, islandais, polonais ou encore macédoniens, notamment contemporains, les résonances
d’Europ’oètes forment un curieux et
joli quintette.
R. B.
Récit
au Liban plus « doux que partout au
monde »… Futilités ? Certainement
pas ! C’est l’habilité de l’écrivain à
rendre compte d’un lieu, de créer une
atmosphère, d’opérer des précipités,
au sens chimique du terme, entre la
réalité et la fiction, entre la petite et la
grande histoire.
La Praxis du docteur Yov, étrangement,
Publicité
n °117, j eu di
3
m ars
2016
Poème d’ici
de Fadhil al-Azzawi
D.R.
N
é en 1940 à Kirkuk, basé depuis 1983 à Berlin, Fadhil alAzzawi a joué un grand rôle
dans l’innovation poétique irakienne
des années 1960. Ce poète et romancier
fonde en 1969 la revue d’avant-garde
irakienne Shi’r 69 qui fut interdite dès
la parution du quatrième numéro. AlAzzawi quitte l’Irak et s’installe en 1977
en Allemagne où il regagne les bancs
de l’université et décroche un doctorat.
Son œuvre compte des romans (traduits en anglais et en allemand), des
essais et une dizaine de recueils de poésie en arabe ainsi qu’un recueil écrit directement en allemand. Si ses poèmes
ont été publiés dans diverses langues,
Fadhil al-Azzawi a lui-même traduit
plusieurs auteurs (tels que Robert
Musil, Hans Magnus Enzensberger et
Christian Morgenstern) de l’allemand
et de l’anglais vers l’arabe. Il a longtemps travaillé en tant que journaliste
indépendant pour divers journaux et
magazines littéraires avant de se consacrer à l’écriture. Selon Abdul Kader elJanabi, la poésie de Fadhil al-Azzawi
« s’inscrit dans un registre fantastique
et ne cesse de questionner la réalité
arabe avec un lyrisme imagé et plein
d’humour ».
Doigts
La répression se tient debout
Devant un arbre
Et tel un roi devant son peuple
Fait des signes de la main
À ses enfants
La répression va à l’histoire
Et lui rend ses faux billets
La répression pose sa main humide
Sur mon front
Et essuie mes larmes
Avec ses doigts.
Le piège
Parfois traversant un fleuve
Nous nous voyons dans une autre
époque
Parfois, fixant un miroir
Nous nous voyons dans la prison
Parfois harponnant une femme
Nous nous voyons dans l’exil
Parfois lisant des poèmes
Nous nous voyons dans la prose.
Savez-vous ce que nous devons faire ?
La porte
plonge au cœur de la vie quotidienne,
à Zarif ou à Zeidaniye, en accordant
aux détails une attention probablement
plus vraie que nature qu’un écrivain libanais saurait rarement faire.
Le lecteur appréciera une écriture en
montagne russe qui allie avec subtilité
la simplicité, les couleurs et les images
croustillantes du polar un tantinet
vulgaire sinon toujours ironique ;
une écriture qui multiplie les références aux cultures et aux célébrités
du monde, comme une œuvre d’accumulation, Atahulpa Yupanki, Chris
Marker, Joe Dassin, Gene Vincent,
James Bond ou… Karim Pakradouni.
Antoine BOULAD
Une porte condamnée dans un champ
abandonné
Des oiseaux blancs
Brillent sur une violette noire où le
sang a coulé
-Quelles sortes de secrets peut garder
une porte condamnée ?
-L’ouvrirai-je
L’enfant s’approche faisant fuir les
oiseaux
-N’ouvre pas une porte condamnée
Peut-être venant du désert arabe
Vont surgir tes aïeux,
Une nuit éternelle,
Un soldat poignardé en plein cœur,
Ou encore un bourreau
Qui te tranchera la tête
Laisse cette porte de la nuit, mon enfant,
Laisse-la briller
Comme argent dans un champ abandonné,
Condamnée.
La cheminée
Une cheminée exhale de la fumée dans
le vent
Parfois elle exhale des rêves,
De la tristesse
Elle exhale des traces d’hommes
Rapportant dans la chambre la parole
des anciens
Elle exhale le silence d’une femme
Entre les bras d’un homme
Se rappelant la capitale de terreur
Érigée dans le désert
Elle exhale nos souvenirs
Cette cheminée nous exhale jour après
jour
Dans la nuit d’un autre ciel
Dans le vent.
Traduits de l’arabe par
Abdul Kader el-Janabi et Mona Huerta
L'O ri en t L i tté r a i r e
n °117, je udi
3
mars
V
Romans
2016
Tobie Nathan : retour au pays
CE PAYS QUI TE RESSEMBLE
de Tobie Nathan, Stock, 2015,
540 p.
E
n
prenant pour
titre
de
son dixième roman un
vers de Baudelaire, Tobie
Nathan, universitaire français, psychologue et ethnopsychiatre à l’école
de Georges Devereux, né au Caire en
1948 et l’ayant quitté en 1957 dans
la foulée de dizaines de milliers de
juifs d’Égypte, répond à une invitation au voyage dans un temps qu’il
a peu connu mais qui ne l’a jamais
quitté, sa fiction allant d’avant 1925 à
la révolution de juillet en 1952. Mais
de quel pays s’agit-il ? de Haret elYahoud, scène primordiale, antique
et inchangée jusqu’à sa disparition ?
d’une de ses venelles ? du Caire où ce
quartier s’imbrique avec d’autres aux
échelons des croyances et pratiques ?
de l’Égypte prénassérienne qui aime
son roi malgré ses travers scandaleux et dont le peuple a un sens aigu
de la dignité nationale ? de l’Égypte
multiséculaire où le peuple entier est
« cannibale » en mangeant ces fèves
qui s’apparentent à des fœtus et les
mijote de façon succulente, les mélangeant à l’huile et aux épices ? La réponse ne saurait être exclusive. Mais
Le Caire est au carrefour des cercles
et les condense. La ressemblance (du
vers baudelairien) est chose essentielle et on la devine dans ce propos
où l’auteur affirme que contrairement
à Paris où domine la raison, au Caire
triomphe la vie : Al-Qahira, la victorieuse, ne l’est que de l’ordre.
Si Nathan réussit un portrait aussi
vivant du quartier juif du Caire, c’est
qu’il le saisit à travers des personnages
atypiques, hauts en couleurs mais aux
marges de la normalité : Esther, belle
mais tenue pour folle et habitée par un
‘afrît pour être tombée à cinq ans d’une
terrasse et avoir perdu connaissance ;
son mari et cousin Motty, son aîné
de 14 ans, beau et « immense dans sa
galabeya immaculée », est aveugle dès
la tendre enfance. Le couple s’aime et
est heureux en ménage, ce qui est une
exception, un don de Dieu peut être,
dans la Haret où on se mariait parce
qu’on respirait, marchait, mangeait…
Il reste sept ans sans enfants, d’où le
recours à Khadouja, la sorcière, qui
connait « les plantes, les pierres et les
paroles qui font venir les enfants » et
dont le théâtre d’opération est la vieille
ville où elle déambule et dort sous les
porches. D’un quartier l’autre : Esther
et ses tantes passent à la hara musulmane de Bab el-Zouweila pour participer à un rite conduit par la Kudiya
et rendu aux seigneurs, les « zars », rite
composé de danse, de transe, de présences… et un fils, Zohar « la fumée »
de naître, principal héros du roman.
Pour le lait maternel et la circoncision, il en faudra des stratagèmes, des
recours dont le récit ne cesse d’étonner et de captiver. À l’instar de la logique narrative de notre ami Jabbour
Douaihy, celle de Tobie Nathan a l’art
d’intercaler entre deux détails insolites
© Arnaud Meyer
un développement encore plus inopiné. D’où notre ensorcellement par
des récits qui ne cessent d’émerveiller
comme des contes.
Les singularités pittoresques de Haret
el-Yahoud, dont on ne saurait dire si
elles sont réelles ou sorties de la seule
imagination, enrichissent leur épaisseur du cadre social où elles vivent : familial bourré d’oncles et de tantes aux
avis partagés, économique plein de petits métiers, de misère et de désœuvrement, topique avec les synagogues et
les tombeaux de saints, religieux avec
des rabbins qui cherchent à traquer
les superstitions tout en s’accommodant avec elles par des amulettes et des
prières étranges, philosophiques avec
la Nokta (blague) comme expression
fondamentale… Le quartier lui-même
n’isole ses juifs ni des autres juifs sortis d’ici ou venus d’ailleurs et qui, enrichis, cherchent à faire bénéficier leurs
frères dans le besoin de leur bienfaisance ; ni des autres Égyptiens auxquels les lient une langue arabe pleine
de saveur, un patrimoine aux aspects
innombrables fait de coutumes, de sagesse et de poncifs.
La communauté de la hara mène une
vie quotidienne de routine, de misère et de bonheur. Mais elle se pense
hors du temps, présente avec Moïse
avant l’Exode, rappelée à la foi par
Maïmonide 3000 ans plus tard, ayant
survécu à tous les envahisseurs des
Perses aux Ottomans ; elle croit appartenir au paysage « comme les ibis,
Q uestio nna ire
d e Pro ust à
comme les bufflons, comme les milans ». C’était sans prévoir les affres
du colonialisme, du nationalisme et de
l’intégrisme.
De fait, le roman de Tobie Nathan en
cache deux. Le premier dont on a esquissé les principaux traits et un second consacré aux secousses du XXe
siècle. On les suit à travers trois amis
juifs, deux de la hara et l’un d’origine
italienne. Nino Cohen se convertit à
l’islam et épouse la cause des Frères
prenant le nom d’Abou l’Harb, Joe di
Reggio lorgne le sionisme par le biais
du Maccabi du Caire ; Zohar ne cherche
qu’à s’enrichir. Ils finiront respectivement dans la solitude, la mort, l’exil.
Ce deuxième roman est moins original,
mais peut être indispensable pour l’approche du cataclysme et la clôture du
récit. Mais les dizaines de pages consacrées aux frasques du roi Farouk, sans
manquer de détails piquants et de notes
justes, nuisent à l’économie de l’œuvre.
Le texte est relevé de toutes les saveurs,
celles de la bouche, de l’érotisme, de
la parole qui ne manque pas de glisser d’une langue à l’autre. Il approche
pertinemment l’identité : les juifs sont
affirmés des Égyptiens comme les
coptes et les musulmans, mais la dualité est profonde. Zohar Zohar a pour
nom arabe Gohar ibn Gohar et chaque
nom est déjà double. La Kudiya lui dit :
« Rappelle-toi, enfant de la nuit, tu n’es
pas un mais deux ! Et si un jour tu crois
savoir avec qui tu fais un, pense que tu
n’es pas deux, mais trois… »
Farès SASSINE
Agatha Christie : la face cachée de la lune
AGATHA CHRISTIE, LE CHAPITRE DISPARU de
Brigitte Kernel, Flammarion, 2016, 261 p.
Le livre de chevet de
Mike Massy
V
© Nader Moussally
ive les livres qui ne dorment pas.
Pour consoler mes insomnies, j'ai réussi à trouver le livre
de chevet pour accompagner mes
nuits, que je ne suis pas obligé de
lire, mais plutôt libre de chanter.
J'ai toujours rêvé de littérature, et
j'en rêve encore. Depuis les bancs de
l'école, j'écoutais la résonance musicale des mots et j'étudiais les cours
d'histoire et de géographie en les
habillant de mélodies parascolaires
pour les chanter à tue-tête et enfin
réussir à les mémoriser. À chaque
fois que la maîtresse d'école nous
dictait l'agenda : « Apprendre par
cœur etc. », j'avais un sourire qui
maquillait mes yeux à moitié endormis ; je savais alors que je pouvais
chanter toute l'après-midi à la maison avec pour excuse d'apprendre
mes leçons sans que ma mère ne
m'accuse de perdre mon temps à
écouter en boucle les mêmes trentetrois tours que j'avais volés à mon
père.
À trente-trois ans et après avoir fait
les trente-trois tours du monde, j'ai
réalisé que j'avais un trouble déficitaire de l'attention qui m'empêchait
de terminer de lire un livre ou un
texte, mais bizarrement ce trouble
était absent quant à mes fonctions
auditives. D'où mon obsession pour
les détails en musique ou en pollution sonore.
J'ai donc enfin trouvé le livre qui
m'accompagne non seulement à
mon chevet, mais aussi sous la pluie
fine, sur l'aile d'un avion et surtout
au bout d'un piano.
Miss Vatican de Nami Moukheiber est le recueil de poèmes que
j'ai pu savourer sans culpabiliser
puisqu'en le lisant, j'ai non seulement savouré les mots, décortiqué
les symboles pour galvaniser mes
sens et mes goûts pour la littérature et ses images, mais aussi pour
me délecter de ses poèmes pour en
faire des chansons pour mon prochain disque.
Vive les livres qui chantent à
tue-tête.
P
arler de métalepse en littérature n’est pas nouveau. Nombreux ont été les
adeptes de cette ruse artistique où les frontières entre réalité et
fiction s’estompent au profit d’un personnage qui prend chair et vice versa ;
d’un auteur qui se laisse embobiner
par sa fiction. Les exemples au cinéma font foison : un acteur qui sort de
l’écran dans The Purple Rose of Cairo,
opus magnum de Woody Allen renvoie
à l’idée de la supériorité de l’œuvre
d’art quand elle devient indépendante
de son créateur. Par le truchement du
même mécanisme de duperie (la métalepse), Agatha Christie, l’auteur à succès, devient personnage s’exprimant à
la première personne du singulier pour
nous livrer une autobiographie truculente dont elle n’est pas l’auteur. D’où
l’exergue au début du roman : « Ceci
est une histoire vraie. Mais ceci est un
roman. » Brigitte Kernel, auteur de plusieurs romans et journaliste littéraire,
nous livre une plongée en apnée dans
l’univers tourmenté et hystérique de la
reine du polar, Agatha Christie. Cette
dernière, désemparée
après la demande de
divorce de son mari
Archibald Christie,
décide de mettre
fin à ses jours. Elle
peaufine le plan, en
bonne auteur de roman policier, recourt
aux
stratagèmes
qu’aurait imaginés
Hercule Poirot, met
en marche sa Bentley
et se dirige vers
l’étendue sombre du D.R.
« Silent Pool » où elle a l’intention de
se noyer. Mais, la vie en vrai n’est pas
comme la vie souhaitée ou imaginée. À
plusieurs reprises, l’expérience prouve
à Agatha Christie que la dimension
fictive ne pourrait s’immiscer dans la
platitude de la réalité. Plusieurs personnes seront inopinément croisées sur
le chemin du suicide qui ne mènera pas
à « Silent Pool », des indices maladroitement abandonnés sur le lieu du suicide trahiront l’expertise presqu’infaillible de la reine du mystère à mener à
bon port ses plans.
Et comme par un
éveil de conscience,
Agatha
Christie
se
rend
compte
de son impotence
dans
le
monde
concret : « Mais la
vie n’est pas une fiction. » Le roman de
Birgitte Kernel est,
en quelque sorte,
une démythification
d’Agatha
Christie,
ou plus précisément
une restitution du côté humain de ce
personnage qui a marqué la littérature
et la société anglaises de son temps.
Au fil des pages du roman palpitant de
Kernel, nous sommes surtout interpellés par le dédoublement du personnage
d’Agatha Christie aux prises d’une démence effrénée et en proie à des monologues intérieurs désaxés. Ces monologues polyphoniques émailleront
le récit. Le soliloque est prononcé par
le même personnage, mais ce dernier
Mazen Kerbaj
s’avère invincible, martyrisé, cruel ou
attendri, offrant ainsi un kaléidoscope
psychologique des plus irréguliers.
Et ce n’est pas par hasard qu’Agatha
Christie n’a jamais pu narrer cet épisode tourmenté de sa vie. La parole
étant une faculté de la conscience, son
refoulement ira de pair avec l’incapacité à la traduire avec des paroles.
L’avortement du verbe est une issue
à la douleur. Et Agatha Christie temporairement amnésique à la fin de son
périple choisit l’oubli pour occulter le
souvenir de sa séparation.
Ce roman est en définitive un témoignage post-mortem fictionnel d’Agatha Christie dont le profil psychologique est dépeint avec une bonne dose
d’humour par Brigitte Kernel. Le style
qui le caractérise et qui nous tient en
haleine fait de lui un pseudo-polar
dont les criminels et les suspects ne
sont que les démons intérieurs d’Agatha Christie.
Maya KHADRA
Christos
Tsiolkas
D.R.
D
e parents immigrés grecs,
Christos Tsiolkas est né en
1965 à Melbourne où il vit
toujours. Romancier, dramaturge et
scénariste, il est notamment l’auteur
du roman Dead Europe, Loaded
porté à l’écran sous le titre Head
On, et du dérangeant et sulfureux
Jesus Man (Australie, 1999 ; Belfond pour la France, 2012). Si ces
premiers romans lui valent divers
prix littéraires, c’est avec La Gifle
que Tsiolkas connaît la consécration.
La Gifle, qui rafle de nombreux prix
en Australie où le roman se vend
à plus de 500 000 exemplaires, est
traduit dans une vingtaine de pays
et figure sur la liste du Man Booker
Prize avant de donner lieu à une
adaptation cinématographique. Son
tout dernier roman, Barracuda,
récemment paru dans sa traduction
française chez Belfond, marque le
grand retour de celui qu’on surnomme l’enfant terrible des Lettres
australiennes.
Quel est votre principal trait de
caractère ?
La convivialité.
Votre qualité préférée chez un
homme / chez une femme ?
La générosité.
Qu'appréciez-vous le plus chez mes
amis ?
La patience.
Votre principal défaut ?
La vanité.
Votre occupation préférée ?
Marcher.
Votre rêve de bonheur ?
Être sur une plage de l’océan
Pacifique.
Quel serait votre plus grand
malheur ?
Devenir amer.
Ce que vous voudriez être ?
Je suis ce que je suis.
Le pays où vous désireriez vivre ?
Je suis là où je suis.
Vos auteurs favoris en prose ?
Junichiro Tanizaki, Dostoïevski,
Thomas Hardy, James Agee,
Marguerite Yourcenar, Céline,
Randolph Stowe, Saint Paul, Carson
McCullers, Jean Genet, Stendhal,
Pauline Kael, Norman Mailer, Nikos
Kazantzakis, Shusaku Endo, Franz
Kafka. Il y en a trop !
Vos poètes préférés ?
Shakespeare, Homère, Emily
Dickinson, Cavafy, Robert Lowell,
Yeats, Baudelaire, les écrivains de
« L’Ecclésiaste » et le « Livre de Job ».
Vos héros dans la vie réelle ?
Kon Karapanagiotidis, fondateur du
centre Asylum Seekers Resource à
Melbourne, et Lionel Fogarty, poète
et activiste aborigène (Australie).
Vos héroïnes dans la vie réelle ?
L’activiste palestinienne Hanan
Ashrawi et la chanteuse Emmylou
Harris.
Ce que vous détestez par-dessus tout ?
La suffisance.
Les caractères historiques que vous
détestez le plus ?
Il y a autant de noms du Tyran qu’il y
a de noms de Dieu.
Le fait militaire que vous admirez le
plus ?
Le Bataillon sacré de Thèbes à la
bataille de Leuctres.
L’état présent de votre esprit ?
Curieux.
Comment aimeriez-vous mourir ?
En paix.
Le don de la nature que vous
aimeriez avoir ?
Une belle voix pour chanter.
Les fautes qui vous inspirent le plus
d'indulgence ?
Celles commises par candeur, par
excès d’honnêteté.
Votre devise ?
Si je ne peux pas danser, je ne veux
pas faire partie de votre révolution.
VI
Essais
L'O r i ent L i ttér ai r e
Robespierre : révolution et violence
ROBESPIERRE : LA FABRICATION D’UN MONSTRE
de Jean-Clément Martin, Perrin, 2016, 400 p.
D
ans ce nouvel ouvrage qui suit Une
Nouvelle histoire de la
Révolution française
publié en 2012 et un
essai fondamental, Violence et révolution française publié en 2006, JeanClément Martin continue son œuvre
majeure d’un renouvellement complet
de l’histoire de la Révolution française.
Il s’appuie à la fois sur plus de deux
siècles de publications sur l’histoire
de cette révolution et sur une remise
en contexte des événements qui permet de les revisiter dans leur fraîcheur
originelle, d’où la volonté exprimée de
mettre fin aux mythologies qui se sont
accumulés sur ces sujets.
Il répond ainsi, en la contournant en
partie à la célèbre apostrophe de Marc
Bloch : « Robespierristes, antirobespierrites, nous vous crions grâce : par
pitié, dites-nous, simplement quel fut
Robespierre. » Il ne s’agit plus de cela,
mais de la question de savoir pourquoi
on a établi un statut d’exceptionnalité
monstrueuse à celui qui n’a été qu’un
acteur majeur, parmi d’autres acteurs
majeurs de la Révolution française.
Ce livre est donc fondé sur la
LE GOÛT DE LA LIBERTÉ de Georgia Makhlouf,
Mercure de France, 2016, 144 p.
T
erme galvaudé s’il en est,
vidé de son sens, la liberté
demeure, peut-être plus que
jamais, un sujet d’actualité.
Entre le désabusé qui n’y croit plus et le
naïf qui croit être pleinement libre, il y
a ceux qui réfléchissent et qui agissent.
La liberté serait-elle un « pays sans chemin », une chimère ? René Char écrit :
« À tous les repas pris en commun,
nous invitons la liberté à s’asseoir. La
place demeure vide mais le couvert
reste mis. » Elle est sans cesse à conquérir ; la seule réponse à la privation de
liberté « ne peut être que combat ».
L’auteur divise cette sélection de textes
sur la liberté en trois parties. La première est consacrée à la dimension philosophique de la réflexion sur la liberté,
la deuxième illustre les très nombreux
combats pour la liberté et la troisième
est une exploration des chemins intérieurs vers la liberté.
L’on y retrouve des problématiques
intemporelles comme, par exemple,
« l’importance de préserver sa liberté
en respectant celle d’autrui », soulignée
comparaison permanente de ce que
l’on peut savoir sur Robespierre et sur
sa place réelle dans l’histoire avec ce
que l’on a construit autour de lui immédiatement après sa mort et jusqu’à
aujourd’hui. Le personnage public a
fait disparaître la personne privée et
c’est sa mort qui a permis l’invention
du « monstre ».
Il n’y a rien d’exceptionnel dans la première vie d’un jeune notable de 1758
à 1789. Orphelin assez tôt, boursier
dans un collège prestigieux, avocat de
province, cela n’a rien d’exceptionnel
dans une notabilité de province d’une
société qui ne sait pas encore qu'elle
sera l’Ancien Régime. Ce natif d’Arras
a une vie très conventionnelle et apparaît comme un jeune homme mondain
et à la mode, intégré dans son milieu
qui n’aurait pas manqué de signaler les
moindres accrocs à sa conduite.
Il entre en politique avec les états généraux de 1789. Il n’est alors qu’un
de ces lettrés modestes, petits robins
proches des « patriotes », qui saisissent
une occasion inespérée pour jouer un
rôle dans un royaume verrouillé par
des hiérarchies enchevêtrées. S’il ne
joue pas un rôle central dans les premiers mois de la Révolution, il apparaît comme un homme de principes
qui a pris acte des ruptures. À partir
de 1791, on commence à l’appeler
« l’incorruptible »,
l’ordonnateur de
la
régénération
indispensable, en
dépit des hommes
qui l’environnent.
Sous la période
dite de l’assemblée
législative
d’octobre 1791 à
septembre 1792,
il devient à la fois
le censeur intransigeant et craint de
la Révolution, le
responsable désigné de toutes les D.R.
violences et le guide désavoué par ses
propres troupes.
On est là en plein cœur de la problématique dans laquelle l’homme va se
trouver coincé. La France du XVIIIe
siècle est une société violente, la révolution a attisé ces violences, les différentes factions l’utilisent en permanence et la légitiment. En même temps,
la représentation nationale et le peuple
doivent faire un, mais en fait on est
obligé par la force des choses d’en
retrancher les parties les moins saines,
soit du peuple, soit de la représentation. C’est la dynamique de la violence
qui impose son cours aux événements,
et non les hommes qui suscitent ces
violences.
Dans la série « Le Goût de », Georgia Makhlouf qui avait déjà signé Le
Goût de l’Orient nous propose Le Goût de la Liberté.
par Plutarque, ou encore la question du
libre arbitre soulevée par Dostoïevski
et reprise par Marguerite Yourcenar
qui écrit dans les Mémoires d’Hadrien :
« Je voudrais trouver la charnière où
notre volonté s’articule au destin. »
Ce recueil apporte la preuve que les
grands esprits se rencontrent ou plutôt se rejoignent. Ainsi, pour Spinoza,
« la liberté n’est envisageable pour
l’homme que s’il s’attache à modifier
sa façon de penser ». Nietzsche, lui, ne
craignait pas de « penser à contre-courant de son époque, en esprit libre ».
Quant à Mahmoud Darwich, il estime
que la liberté c’est « être à l’opposé de
ce qu’ils voudraient que je sois ».
De même, le philosophe indien
Krishnamurti pour qui « il faut être à
soi-même sa propre lumière » rejoint
Gide pour qui « chacun doit trouver, face à la vie, la posture qui lui est
propre ». Enfin, Prévert qui, bien que
proche des surréalistes ne fit jamais partie d’aucun groupe tant il était attaché
à son indépendance, rejoint Dany Laferrière,
écrivain haïtien, caribéen, créole et québécois qui « refuse toutes
les dictatures, y compris
celle de l’identité ».
Mais au-delà de tous
les parallèles possibles,
ce qui nous interpelle
le plus, ce sont les destins parallèles de ces
êtres qui, sans jamais se
rencontrer, ont partagé
les mêmes combats...
Citons le Hongrois Sandor Marai, l’Espagnol Jorge Semprun et la Française
Germaine Tillon qui ont lutté, chacun
à sa manière, contre le nazisme.
Georgia Makhlouf expose dans son introduction la difficulté de choisir parmi
de très nombreux textes et la cruauté
de certains renoncements. D’une manière générale, elle a préféré privilégier les figures les moins connues pour
détruire sans inhibition.
LE TOURMENT DE LA GUERRE de Jean-Claude
Guillebaud, L’Iconoclaste, 2016, 250 p.
Parlant de la lutte menée contre le
terrorisme de Daech ou d’al-Qaïda,
Guillebaud évoque les attaques de
drones dont les victimes sont à 98%
des civils et s’interroge : « Une inhumanité discrète (la nôtre) serait-elle la
seule réponse à une inhumanité affichée (la leur) ? »
F
ils et petit-fils d’officiers, JeanClaude Guillebaud qui appartient à la génération de mai
1968 a cru à l’avènement d’un monde
sans guerre, avant d’observer sur tous
les théâtres d’opération du Vietnam
au Liban qu’il a couverts pendant 25
ans en qualité de grand reporter pour
Le Monde, Sud-Ouest et Le Nouvel
Observateur, « cette fascination pour
la guerre qui peut à tout moment nous
envahir ».
Guillebaud procède à une analyse de
la guerre à partir d’angles très différents. Parlant de sa dimension de fête
suprême, il évoque la splendeur volontaire des tenues militaires. Il note
également le « cousinage » ambigu qui
relie guerre et musique. Évoquant ses
effets sur les combattants, il fait état
d’un « blocage préventif » de la sensibilité face à l’horreur physique, celle
des corps déchiquetés et des crânes
ouverts. Il évoque également le « silence du permissionnaire » qui tient
à une « impossibilité de partager un
trop d’horreur » et l’horreur psychique et les suicides qu’elle continue
d’engendrer longtemps après la fin des
combats.
En avril 1794, les « factions » ont été
éliminées. Si Robespierre incarne la
Révolution, il est loin d’en être le dictateur. C’est alors que se déroule l’ultime
lutte pour le pouvoir qui conduit à sa
chute le 9 thermidor et son exécution
le lendemain. Ceux qui triomphèrent
ce jour-là ont été les responsables de
bien plus d’exécutions que lui. Mais
le nouveau groupe au pouvoir va
J’écris ton nom
La prodigieuse énigme de la guerre
Sans nous en rendre compte, écrit-il,
nous avons désappris à réfléchir sur la
guerre. Or pour contenir la violence,
il faut se réapproprier les réflexions
faites sur « l’amour de la guerre » par
des centaines d’écrivains, de Joseph de
Maistre, à Fiodor Dostoïevski, Ernst
Jünger, Pierre Teilhard de Chardin,
Georges Sorel…
Ainsi dans la première période de
la République, de
septembre 1792
à juillet 1793,
Robespierre apparaît plutôt comme
un meneur indécis.
À partir de juillet
1793, il est l’un
des hommes de
l’équipe au pouvoir qui travaille à
canaliser l’énergie
révolutionnaire
en privant de légitimité tous leurs
concurrents « populaires » ou « modérés ». Progressivement cette équipe
entreprend de reprendre le contrôle
des violences légales en la centralisant,
d’où les fameux discours sur la terreur
et la vertu. En fait, la radicalisation
verbale a pour finalité une limitation
de l’usage légal de la violence.
D.R.
L’auteur qui a parcouru les champs de
bataille de l’histoire et les grands cimetières militaires retrace les métamorphoses de la guerre. La bataille
de Borodino en 1812, où 300 000
hommes s’affrontent sans règles ni limites pendant une dizaine d’heures
a marqué, par sa sauvagerie, un moment historique, celui du basculement
de la « guerre courtoise », qui obéissait à des lois minutieuses et contraignantes, vers les « guerres sans limites »
d’aujourd’hui.
Autre évolution, l’apparition de guerres
asymétriques qui vont succéder aux
guerres d’État à État, opposant cette
fois des armées régulières à des troupes
de partisans ou de « terroristes ».
Ce changement vers plus de violence
nécessite de se fabriquer un ennemi assez monstrueux « pour qu’il soit possible de le tuer avec sa conscience pour
soi ». Il faut donc l’exclure de notre
commune humanité et le rabaisser au
rang d’animal que l’on peut chasser et
Dans un chapitre intitulé « Dieu le
veut-il ? », il analyse le rapport entre la
guerre et la religion. Rappelant les huit
guerres de religion qui se sont succédé
de 1562 à 1598, il note que les guerres
confessionnelles sont les plus sauvages.
Mais au siècle dernier, les religions ont
été plus souvent persécutées que persécutrices et « les deux totalitarismes, le
brun et le rouge, qui ont ensanglanté le
XXe siècle avaient pour point commun
d’être résolument athées ».
Cette réflexion sur la guerre a conduit
l’auteur à une détestation de ce « trémoussement hideux » répété, siècle
après siècle, sur la terre entière. Il est
attiré par le choix de la non-violence et
par ceux qu’il appelle « les faiseurs de
paix », notamment Tolstoï, Gandhi qui
a été son disciple, et Henry Dunant qui
a jeté les bases de la Croix-Rouge.
Guillebaud qui a couvert la guerre du
Liban cite, en conclusion, parmi les faiseurs de paix de notre époque, ces intellectuels chrétiens, musulmans ou
druzes qui décidèrent, en 2004, de se
réunir pour rédiger un Manifeste commun, « un superbe appel à la réconciliation et à la paix », un message à faire
suivre.
Samir FRANGIÉ
les mettre en lumière :
Jacques
Roumain,
Édouard Glissant et
Frantz Fanon qui ont
lutté contre l’esclavage. Toutefois, elle
renonce le moins possible puisqu’elle ne peut
s’empêcher de citer l’incontournable
Victor
Schoelcher au détour
d’une phrase sur Aimé
Césaire.
Si l’ordre de présentation des auteurs n’est
pas alphabétique, il est loin d’être anodin. Georgia Makhlouf place Camus
juste après Sartre qu’elle décrit comme
un homme de paradoxes. Faut-il y
voir une manière détournée (mais
pas tant que ça) de souligner, par effet de contraste, l’attitude ambiguë de
Sartre durant la Seconde Guerre mondiale, alors que Camus fut un homme
conscient « de sa vie, de sa révolte, de
sa liberté » ?
procéder à une extraordinaire opération de communication. Comprenant
que le pays veut un retour à un système
régulier, il invente à la fois l’existence
d’un « système de la terreur » et d’un
monstre qui en est la personnification.
En abattant l’homme, on a mis fin
au système. Robespierre est le « bouc
émissaire » qui permet de clore une
période de violence revendiquée pour
pouvoir se lancer dans l’œuvre de reconstruction. D’où l’ultime paradoxe :
« Reste qu’en instituant Robespierre
comme le seul révolutionnaire assez
fou pour avoir eu cette vision tragique de l’humanité, marchant coûte
que coûte vers une utopie meurtrière,
Thermidor en fait un héros romantique, les conventionnels l’ayant désigné comme celui qui donnait le sens
le plus élevé, le plus énigmatique et le
plus risqué aux sacrifices exigés par
l’idéal révolutionnaire. »
Alors qu’en réalité : « Les choses ont
été plus triviales. Il n’y eut ni énigme,
ni transcendance, ni abomination démoniaque ; simplement des jeux politiciens et des urgences politiques, des
rivalités d’hommes et les contraintes
d’un État en guerre ; il y eut surtout
l’alternance ordinaire des moments de
puissance et de faiblesse qui scandent
la vie des grands acteurs de l’Histoire. »
I
Votre chambre, elle, toujours pour
cause de charme, est sombre et mansardée. Ce qui fait que vous vous
cognez douloureusement la tête à
chaque mouvement. Sans compter
que le lit relève de la literie de moine
de Saint-Charbel, mais en plus dur.
Sauf que vous, vous n’avez pas fait
vœu de pauvreté. L’étroite penderie est visiblement conçue pour un
intello parisien ne possédant que
deux pulls et un jeans, ce qui fait que
votre vaste garde-robe de beyrouthine mondaine finit entassée dans
votre valise, elle-même en équilibre
3
m ars
2016
À lire
Vénus Khoury-Ghata à
l’honneur
La collection
« Poésie »
chez
Gallimard est
certainement
l’une des plus
prestigieuses.
Après
Georges
Schéhadé,
notre
compatriote
Vénus
KhouryGhata vient d’y faire son entrée avec
une excellente anthologie intitulée
Les Morts étaient des loups, préfacée
par le professeur Pierre Brunel.
Une « récompense » bien méritée
qui couronne un parcours poétique
remarquable !
Les œuvres complètes de Paul
Valéry
Le Livre de Poche annonce la parution
des œuvres complètes de Paul Valéry
en trois volumes, sous la direction de
Michel Jarrety, biographe du poète.
Autour de Rachid el-Daïf
Henry LAURENS
Assez curieusement, Camus et Hugo ne
sont pas cités dans la catégorie consacrée aux combats mais dans celle consacrée à la réflexion sur la liberté. Et ce
alors qu’Hugo fut « de toutes les batailles pour la liberté » et que Camus fut
un résistant de la première heure : l’éditorialiste et surtout l’âme du journal
Combat. Sans doute est-ce cela aussi,
un homme libre ? Un géant que l’on ne
peut enfermer dans une seule catégorie
et qui les transcende toutes.
Les textes choisis avec soin et présentés
avec talent par Georgia Makhlouf sont
un savant mélange d’incontournables et
d’inattendus : le poème d’Éluard y côtoie un extrait des Troyens de Berlioz.
Pour cohérent et homogène qu’il soit, ce
recueil n’en demeure pas moins un merveilleux voyage dans le temps et dans
l’espace. De Djalâl ud-Dîn Rûmi (fondateur de l’Ordre des derviches tourneurs) à Akira Mizubayashi (écrivain
japonais qui s’affranchit de sa langue
natale pour écrire en français), de
Kafka à Jonathan Franzer, les hommes
ont cherché à recommencer leur vie par
« le pouvoir d’un mot ».
Lamia EL-SAAD
Le clin d'œil de Nada Nassar-Chaoul
Hôtel parisien
de charme
l paraît que c’est
génial. Et qu’il
ne faut surtout
pas le rater. Situé
tout au fond d’une impasse (plutôt coupegorge à votre avis) de
Saint-Germain, il est, D.R.
vous dit-on, plein de charme. Ce qui
signifie, en clair, que la réceptionniste
est perpétuellement maussade et que
personne ne vous porte vos bagages
que vous traînez lourdement dans un
lobby plus petit que le salon de Barbie
de votre nièce jusqu’à un ascenseur
poussif des années quarante. Là, écrasée contre l’opulente poitrine d’une
dame américaine rougeaude en short,
ravie de se trouver dans le Paris de
Woody Allen, vous manquez étouffer.
D’autant plus que les grincements et
les soubresauts de l’engin bringuebalant ne sont guère rassurants.
n °117, j eu di
précaire sur un tabouret
bancal.
Quant à la salle de bain,
faite pour des nains, elle
ne possède qu’un seul
miroir chichement éclairé par des appliques en
bronze Belle Époque, dignes d’une loge
de cocotte. Par contre, il y a plein de
tableaux effrayants de peintres slaves
inconnus qui ravissent votre intello
de mari. Vous remarquez qu’il prend
plein de poses d’écrivain sur la table
de travail en bois à l’ancienne, se prenant pour Hemingway et rêvant, sans
oser vous l’avouer, d’une vie d’auteur
maudit et misérable à Saint-Germain.
Vous le sortez brutalement de sa
douce rêverie. Vous ne resterez pas
une minute de plus dans cet hôtel recommandé par ses vieux copains de
fac, ex-anars intellos sur le retour.
Vous exigez une chaîne américaine.
Oui, oui. Un Hilton ou un Marriott.
Avec un immense lit ultra confortable, de gros coussins moelleux et
une salle de bain digne d’une star de
Hollywood. Si possible, éclairée au
néon. Si, si. Sans livres, ni tableaux,
mais avec un écran télé géant et un
immense plateau de sucreries.
Mais surtout, surtout, sans aucun
charme.
Décidément, il faut le reconnaître,
vous êtes une fausse intello.
D.R.
Le Roman arabe dans la tourmente
de la modernisation est le titre
de l’ouvrage collectif consacré au
romancier libanais Rachid el-Daïf
(Demopolis, 2016). Le livre explore
les fondements esthétiques de son
œuvre et rend compte, plus largement,
de l’état de la littérature arabe
contemporaine.
Tout l’Orient chez Actes Sud
Les éditions Actes Sud annoncent en
mars-avril la sortie de À cœur ouvert,
le récit très attendu de l’écrivain et
journaliste Abdo Wazen (en coédition
avec L’Orient des livres) ; un essai
d’Elizabeth Picard intitulé LibanSyrie : intimes étrangers qui étudie
les interactions sociopolitiques entre
les deux pays depuis un siècle ; En
présence de l’absence, un livre en
prose poétique du poète palestinien
Mahmoud Darwich (dans une
traduction de Farouk Mardam-Bey
et Élias Sanbar) et La Chambre n°12
de Naguib Mahfouz, qui réunit
des nouvelles du Prix Nobel de
littérature, extraites d’une dizaine de
recueils ; sans compter trois pièces
de Wajdi Mouawad : Une chienne,
Inflammation du verbe vivre et Les
Larmes d’Œdipe, qui forment le cycle
que le dramaturge libanais a consacré
aux tragédies de Sophocle.
La boxe selon Rondeau
Fidèle ami
du Liban,
l’écrivain et
diplomate
Daniel
Rondeau
signe
Boxing
club aux
éditions
Grasset. Il
y parle avec
D.R.
passion
de la boxe, ce sport qu’il a découvert
dans un modeste club de province
et qui a déjà fasciné des auteurs de
renom comme Ernest Hemingway. Un
livre inattendu et prenant !
À voir
Les Liaisons dangereuses
Les Liaisons
dangereuses,
le roman
épistolaire
de
Choderlos
de Laclos,
vient d’être
adapté par
Joe Kodeih
en arabe
pour le
théâtre.
Interprétée par Kodeih lui-même,
Bernadette Hodeib, Bruno Tabbal,
Patricia Smaira et Solange Trak, la
pièce se joue au théâtre Gemmayzé
jusqu’au 27 mars (jeudi à dimanche à
20h30). À découvrir !
L'O ri en t L i tté r a i r e
n °117, je udi
L
e nouveau roman de Percy
Kemp se présente comme
une suite au précédent,
Noon Moon, le mercredi
des cendres et comme le
deuxième volet d’une trilogie, dont le
troisième tome est annoncé dans les
dernières pages à travers des rebondissements à venir. Une suite certes, mais
force est de constater que Le Grand
jeu explore de nouveaux territoires et
que sa mécanique, tout à la fois complexe et précise, emboîte plusieurs
niveaux narratifs qui surprennent et
captivent le lecteur de bout en bout.
On y retrouve le nonchalant, frileux et
néanmoins raffiné Harry Boone, reprenant du service à son corps défendant,
lancé sur les traces d’un biologiste susceptible de résoudre la crise alimentaire qui a suivi le réveil du plus grand
volcan du monde, le
Yellowstone.
C’est
dans le sous-continent
indien qu’il va opérer
et que sa route va croiser celle d’un jeune
orphelin, Mick, que le
chaos du monde a jeté
sur les routes. Harry
va « engager » l’adolescent, et ce faisant,
contribuer à son initiation en lui faisant
comprendre les règles du grand jeu. La
dimension philosophique du récit, articulée à une vision ample et stratégique
des désordres du monde, reste présente
et on ne s’en étonnera pas : elle est la
marque de fabrique de Kemp. Mais le
roman d’espionnage s’enrichit ici d’une
dimension nouvelle et fait une large
place au récit d’initiation. Le Grand
jeu offre ainsi au lecteur de multiples
registres de lecture et prolonge également des réflexions engagées dans Le
Prince. Kemp interroge par exemple
notre incapacité à percevoir les changements du monde et notre propension
à penser le présent avec des schémas
mentaux du passé. C’est dire si la lecture du roman est aussi passionnante
que salutaire.
3
mars
Percy Kemp, visionnaire
des désordres du monde
Ceux-ci se prêtent parfois au jeu, mais
cela peut aller plus loin que ce qu’ils
avaient imaginé au départ et dans certains cas, ils vont reprocher à l’auteur
un abus de confiance. Proust, Graham
Greene ou Somerset Maugham ont
tout trois été confrontés à cela. Il était
donc intéressant pour moi que mon héros soit un espion parce qu’il devenait
ainsi comme mon double. Néanmoins
et pour être tout à fait honnête, je n’ai
perçu cette similitude espion/écrivain
que de façon tardive. Au départ, j’avais
choisi de construire
un héros récurrent
parce qu’il me donnait l’occasion d’explorer des évolutions
au gré des rencontres
et des événements et
également parce que
ce mode de fonctionnement favorise une
identification
entre
l’auteur et son héros.
Les lecteurs parlent
volontiers du personnage principal,
disent comment ils le perçoivent, alors
qu’ils s’aventurent rarement à parler
directement de l’auteur. Ce décalage
entre ce que vous pensez être et ce que
les autres perçoivent de vous m’intéresse. Par exemple, les journalistes
parlent souvent de Boone comme d’un
dandy alors que je ne l’ai jamais décrit
comme tel. Ce faisant, ils opèrent une
sorte de confusion entre auteur et personnage. Cela me permet d’être toujours en alerte quant à la façon dont
je suis perçu et me donne suffisamment
de lucidité pour ne pas me laisser enfermer dans une image particulière.
« J’ai la
nostalgie de
ces univers
clos, si riches
sur le plan
romanesque. »
Dans votre roman, on retrouve le fameux Harry Boone. Racontez-nous
comment est né ce personnage. Saviezvous dès le départ que ce serait un
héros récurrent ? Et comment un écrivain cohabite-t-il si longtemps avec
son héros ? Y a t-il un moment où ce
dernier devient le double de l’auteur ?
Si la littérature générale connaît peu
de héros récurrents, ceux-ci sont
nombreux dans la littérature policière ou d’espionnage. Et la cohabitation est parfois compliquée. Pensons
par exemple à Conan Doyle qui a
été obligé de ressusciter Sherlock
Holmes après l’avoir malencontreusement tué. On peut également citer
Agatha Christie qui avait, elle, deux
héros récurrents : Hercule Poirot
et Miss Marple. Pour ma part, j’ai
conçu Harry Boone comme un héros
récurrent dès le départ et ce pour au
moins deux raisons. La première étant
qu’écrivant des romans d’espionnage,
j’ai perçu une similitude entre la figure
de l’espion et celle de l’écrivain : de la
même manière que l’espion pille son
entourage, l’écrivain pille ses proches.
VII
Rencontre
2016
Vous saviez donc dès le départ que
vous vous engagiez dans un projet
de longue haleine, et que vous n’alliez pas écrire un seul mais plusieurs
livres autour du personnage de Harry
Boone.
Oui, tel était mon désir dès le départ,
mais ça n’a pas été toujours facile. J’ai
d’ailleurs vécu une longue rupture avec
mon personnage entre 2003 et 2010.
Cette rupture s’explique par le fait que
j’avais conçu ce personnage comme un
espion évoluant dans un monde clos.
L’univers du renseignement fonctionne
en effet comme un système clos vivant
non pas en marge mais en parallèle à la
société, un peu comme s’il s’agissait de
fantômes. Mais entre le début et la fin
du XXe siècle, l’intrusion des services
de renseignement dans la vie publique
est devenue telle que ces systèmes clos
ont implosé. Et la généralisation de
l’exercice de la violence dans la société
a eu pour conséquence que le renseignement a été marginalisé : on l’a instrumentalisé à des fins exclusivement
opérationnelles, pour servir des opérations guerrières. C’est devenu quelque
chose de tout à fait anecdotique : où se
trouve X pour qu’on aille le tuer. J’ai
perdu foi dans le renseignement qui ne
Je suis heureux que vous le souligniez parce qu’en effet, cette dimension est bien pour moi la dimension
majeure du roman. Le personnage
central, c’est Mick, un gamin de 12
ans qui va me permettre de répondre
à la question suivante : la folie des
hommes est-elle inéluctable ou peuton y échapper ? Au début du roman,
Mick voit le monde avec le savoir
que lui ont transmis ses aînés, avec sa
mémoire. Sa perception est donc une
perception cognitive, elle est le résultat de l’expérience et
d’une certaine façon,
elle appartient au
passé. Mais petit à
petit, Mick va désapprendre ; il va percevoir le monde directement avec ses sens,
il va réagir dans l’ici
et maintenant, s’affranchir du passé et
se libérer. Au final, il
va refuser l’idée selon
laquelle la fin justifie les moyens, selon
laquelle une mauvaise
action peut mener
à quelque chose de
bien. Il va affirmer que fin et moyens
sont inséparables.
servait plus qu’à générer plus de violence, mes repères étaient brouillés. Ce
n’est donc pas un hasard si j’ai choisi de ressusciter Harry Boone dans le
cadre d’un scénario où je mettais fin
à cette violence par le recours à une
violence paroxystique – le réveil d’un
volcan – mais qui permettait de revenir à un état antérieur, à quelque chose
de plus gérable au niveau des combinaisons et des paramètres en jeu. Car
aujourd’hui, les impondérables sont si
nombreux que tout peut foirer à tout
moment et il est devenu quasi impossible de concevoir une opération de
renseignement crédible.
Il y a donc dans votre dernier roman
une nostalgie sous-jacente, la nostalgie d’un monde disparu.
Oui, c’est sans doute vrai. J’ai la nostalgie de ces univers clos, si riches
sur le plan romanesque. Je pense par
exemple au deuxième livre de John Le
Carré, Chandelles noires. Il se passe
dans un pensionnat anglais. Univers
clos par excellence, univers de confinement, qui dispose de règles internes,
où les individus ont des surnoms, où
la tension est palpable. On peut retrouver cela dans une prison, dans un
clan ou dans une famille. Alors qu’aujourd’hui, tout est transparent, étalé
sur la place publique, il n’y a plus de
secret, tout se dit. La transparence
tant réclamée n’est donc pas nécessairement positive, puisque tout se sait
mais cela n’empêche en rien que l’on
fasse le mal.
Il y a un écrivain très présent dans
votre roman, Rudyard Kipling.
Expliquez-nous pourquoi ? Cela participe-t-il de la nostalgie que nous
évoquions à l’instant ?
Kipling était déjà présent dans
l’exergue du premier volume de la trilogie, Noon Moon, dont Le Grand jeu
représente le deuxième volume. Sans
doute cela participe-t-il un peu d’une
certaine nostalgie, même s’il ne s’agit
pas de la même nostalgie que professe
Briggs, le patron de Boone. Briggs reproche aux États-Unis de n’avoir rien
fait de l’héritage qu’une Angleterre à
bout de souffle leur a transmis ; il pense
qu’il faut les punir pour cela. C’est un
kipliniste pur et dur. Mais ma nostalgie n’est pas de même nature. Kipling
est présent à cause de Kim, un roman
d’initiation qui m’a beaucoup marqué
quand j’étais jeune, et aussi à cause de
la théorie du « grand jeu » qu’il a dramatisée dans Kim. Il y a aussi les magnifiques poèmes de Kipling, dont certains sont cités par le jeune Mick dans
mon roman. Kipling est un très grand
écrivain même s’il est identifié à l’impérialisme britannique. Son impérialisme
est néanmoins un impérialisme ancré
dans le territoire et qui se préoccupe
des populations qui y vivent, à la différence de l’impérialisme d’aujourd’hui
qui s’est complètement affranchi de la
géographie, et qui domine le monde
grâce à la cybernétique et la technologie sans se préoccuper d’occuper des
terres ou de gérer les gens qui y vivent.
N’oublions pas que Jacques Berque,
par exemple, était un officier colonial
au Maroc.
Le Grand jeu est un roman construit
sur un emboîtement de plusieurs
niveaux narratifs, un peu comme
des poupées russes. Et sa dimension première est aussi celle du récit
d’initiation.
Le deuxième niveau du récit, c’est
le roman d’aventure, et force est de
constater qu’il est ancré dans un
territoire décrit avec une précision
impressionnante.
Dans un monde qui est devenu atopique, qui n’est plus enraciné, où
l’ancrage dans le territoire s’est perdu, il m’importait de faire un roman
d’aventure très territorial et ce faisant, de redécouvrir quelque chose
qui est devenu de moins en moins
évident. Dans le monde actuel, le
mouvement est perpétuel et il est toujours horizontal. Dans mon roman,
les déplacements sont redevenus difficiles, les communications, y compris téléphoniques, sont quasi impossibles, chaque mouvement implique
une prise de risque et la conscience
de dangers multiples. Revenir au
roman d’aventure à l’ancienne me
mettait face à deux contraintes de
construction : être réaliste dans les
descriptions de lieux et dans la mise
en scène des déplacements ; et désapprendre tout ce que l’observation
directe de ces lieux m’avait appris
car il ne pouvait s’agir de calquer
l’existant. Copier le réel, c’est se situer dans le registre de l’observation
et non du roman alors que ce que je
souhaitais, c’était inventer. J’avais
en effet entrepris un voyage dans la
région du Tamil Nadu et du Kerala
en 2010, voyage qui m’avait permis
de me familiariser avec les lieux et
les paysages. Je m’étais informé avec
précision des conséquences possibles
d’une éruption du Yellowstone et il
ET J’AI SU QUE CE TRÉSOR ÉTAIT POUR
MOI de Jean-Marie Laclavetine, Gallimard,
2016, 288 p.
ENVOYÉE SPÉCIALE de Jean Echenoz, Minuit, 2016,
310 p.
É
Cela part d’un fait simple : Julia, plongée
dans le coma, est clouée sur un lit d’hôpital. Le monde extérieur ne la touche
plus. À son chevet Marc, le narrateur,
l’homme qui l’aime sans pouvoir partager totalement sa vie. Car l’aimée est mariée et sa conjugalité ne peut être cassée.
Situation incompréhensible, complexe
et compliquée. Mais c’est sans compter
avec la détermination d’un amant à la
passion constante et dévorante. Et d’un
duo scellé aussi par l’imaginaire et la dévotion à l’écriture. Alors commence le
En ces temps d’amour de pacotille – rencontres hâtives, liaisons brèves, hystérie
comportementale,
surconsommation
de plaisir charnel facile –, Jean-Marie
Laclavetine va, comme un incurable
romantique, sans toutefois ignorer les
contingences et les dérives de la modernité, avec panache et sérénité, à
contre-courant.
Edgar DAVIDIAN
Oui, en effet, il y a
aussi une veine plus
légère dans le roman.
Cette complicité que
vous évoquez a à voir
avec moi, avec ma
volonté de rentrer en
résonnance avec mes
amis et les lecteurs
qui me connaissent
bien, avec ceux qui
me ressemblent. Je
leur adresse des clins
d’œil, je leur raconte
des anecdotes, je pratique un jeu de citations. Je souhaite,
parlant de choses sérieuses, ne pas
être grave, ne pas me prendre au sérieux. Ce côté, on le retrouve aussi
chez Boone, cette capacité à prendre
de la distance, à prendre le monde
au sérieux, certes, mais à ne pas se
prendre au sérieux. Même lorsque la
dramatisation est extrême, il faut être
capable de rire, de percevoir que tout
cela n’est qu’un jeu.
Vous citez le peintre Nicolas Poussin
disant que « c’est un grand plaisir de
vivre en un siècle où il se passe de
si grandes choses, pourvu que l’on
puisse se mettre à couvert en quelque
petit coin pour pouvoir voir la comédie à son aise ». Est-ce de vous que
vous parlez ici ?
Je parlais surtout de Boone, rentré
dans l’espionnage durant la guerre
froide, à un moment où le renseignement servait à éviter la guerre. Là, il est
plongé dans un monde envahi par la
violence et il essaie de se reconstruire
un nid où il serait à l’abri. Néanmoins,
se mettre à l’abri est illusoire. On ne
peut s’immuniser contre la violence du
monde ni contre la perte. C’est dans
le mouvement que réside le salut, non
dans l’immobilisme, la vaine tentative
de figer les choses. On peut se préserver par un effort de distanciation,
on peut s’efforcer de ne pas se laisser
trop ébranler par des événements extérieurs. Mais assurer sa sécurité, se prémunir contre les aléas de la vie est un
rêve impossible.
Propos recueillis par
Georgia MAKHLOUF
LE GRAND JEU de Percy Kemp, Seuil, 2016, 412 p.
Romans
Ne pas progresser avec Constance
crivain et traducteur
brillant,
Jean-Marie D.R.
Laclavetine a un parcours auréolé de prix (Fénéon, Valery Larbaud,
François Mauriac, Goncourt des
Lycéens) aussi bien pour ses romans
que pour ses nouvelles, ce qui, dans le
paysage littéraire français qui « boude »
généralement le genre court, est assez
exceptionnel. Son dernier opus, intitulé
Et j’ai su que ce trésor était pour moi, est
aujourd’hui en devanture des librairies.
Un roman aux rebondissements multiples, construit comme des nouvelles
qui s’imbriquent, remarquable par sa
simplicité et son pouvoir incantatoire de
conter...
Il y a enfin un troisième niveau de
lecture du roman, c’est celui, plus
léger, des clins d’œil adressés aux lecteurs qui vous connaissent bien, celui
d’une certaine complicité et de l’humour qu’on vous connaît.
« Dans mon
roman, les
communications, y
compris téléphoniques,
sont quasi
impossibles. »
Shéhérazade, en mâle
stratagème littéraire : pour torde
le cou à cette sinistre réalité, des
mots au lieu des baisers et des
caresses. Comme Shéhérazade
s’est soustraite de la mort par
le verbe, l’auteur a recours aux
histoires pour maintenir en vie
l’élue de son cœur. Ainsi, il glisse dans
l’oreille de l’endormie passé, présent
et futur. Une narration subtile et d’une
incomparable tendresse, par petits chapitres bien ficelés. Comme autant de
gouttes d’eau salvatrices dans une traversée du désert. Pour tenir en éveil
celle qui, déjà, semble ailleurs. N’est-ce
pas là le secret de Shéhérazade, ce don
inestimable de la parole et de sa séduction, pour éviter le fatal coup de sabre
du sultan psychopathe ? Alors s’enfilent
les récits d’amour – les protagonistes du
roman, comme des ombres, hantent les
pages d’une histoire qui est la leur – pour
conjurer la malédiction des maladies, de
tout ce qui sépare, gâte et pourrit l’idée
du bonheur...
me fallait trouver une zone intermédiaire entre des régions qui seraient
ravagées et des régions qui seraient
épargnées, d’où le choix du Kerala et
du Tamil Nadu. Quant à Auroville,
c’est une communauté utopique qui
existe réellement et il était intéressant
que Mick en soit issu, parce qu’il y
a là des enfants à qui on a enseigné
des choses très particulières, qu’on a
déprogrammés pour les reprogrammer. C’est aussi un monde clos, une
communauté soudée qui survit dans
un monde apocalyptique.
L
a dernière fois que Jean Echenoz
avait fait parler de lui, littérairement s'entend, c'était en 2014.
Cette année-là, il publiait Caprice de la
reine, un recueil de nouvelles où le lecteur croisait pêle-mêle l'amiral Nelson,
l'historien grec Hérodote à Babylone,
un ingénieur en génie mécanique, témoin oculaire de la chute d'un pont
aux États-Unis, un auteur décidé à aller
manger un sandwich au Bourget dans
la banlieue parisienne. Sans oublier une
certaine Céleste Oppenheim qui effectuait une mission visiblement secrète
entre un insubmersible et une base
sous-marine.
Le nouvel opus de Jean Echenoz présente toutes les caractéristiques du roman d'espionnage. Constance, épouse
de Lou Tausk (Un nom pareil, Lou
Tausk, a tout l'air d'être un pseudonyme mais tenons-nous-en là pour
le moment, nous reviendrons sur ce
point en temps utile), auteur d'un ancien tube intitulé Excessif, est kidnappée un beau jour à Paris. Deux hommes
semblent être au centre de ce rapt : un
certain général Bourgeaud, « spécialisé dans l'infiltration et l'exfiltration de
personnalités sensibles dans un but de
renseignement » et Paul Objat, « assez
Le nouveau roman de Jean Echenoz évoque la
tonalité de ses premiers opus avec moins de
personnages mais plus de « nonsense ».
beau type, voix douce et regard calme,
la moitié de l'âge du général, un quart
de sourire perpétuel aussi rassurant que
le contraire, rappelant parfois celui de
l'acteur Billy Bob Thornton. »
Les références au cinéma, un certain
art du plan-séquence appliqué à l'écriture littéraire, une distance évidente par
rapport aux événements et aux personnages... : en quelques pages seulement
les fidèles de Jean Echenoz retrouveront l'essentiel de ce qu'ils apprécient
tant chez cet écrivain. À commencer
par cette douce facétie reconnaissable
entre mille. Celle-là même qui fera
écrire à l'auteur, pourtant né en 1947
à Orange, qu'il a vu le jour en fait « à
Valenciennes le 4 août 1946 », qu'il a
étudié « la chimie organique à Lille, la
contrebasse à Metz » et qu'il est « un assez bon nageur ». Assurément, l'homme
n'aime pas parler de lui, alors il brouille
les pistes.
Tout comme il aime le faire dans ses
romans quand il prend un malin plaisir à détourner l'attention du lecteur de
ce qui constituerait le motif central de
l'énigme. Et cette fiction l'atteste une
nouvelle fois. Alors que l'urgence commanderait de tout faire pour que Lou
Tausk retrouve sa femme, celui-ci préfère passer du temps avec son ancien
parolier ou rendre des visites régulières à son demi-frère, Hubert, un avocat dont il courtise l'assistante, Nadine
Alcover. Quand il ne va se faire coiffer
au salon où officie Marie-Odile Zwang,
compagne de Clément Pognel que ce
même Lou Tausk a, par lâcheté, contribué à faire envoyer en prison quelques
années auparavant, lors du braquage
raté d'une banque.
Les lecteurs découvrant l'œuvre de Jean
Echenoz avec Envoyée spéciale auront sans doute compris que le propos
de l'auteur est moins l'élucidation de
l'énigme que sa difficulté à progresser.
On retrouve d'ailleurs cet empêchement
dans nombre de ses romans, L'Équipée
malaise étant peut-être le plus manifeste à cet égard. Christine Jérusalem,
auteure d'une thèse consacrée à l'écrivain français écrivait à ce propos : « Les
personnages se déplacent mais font du
surplace dans l’enquête. » Et pendant ce
temps-là, Constance est ballottée d'un
endroit à un autre : de Paris à la Creuse
D.R.
puis à Pyongyang. Dans quel but ?
« C'est très simple, a répondu le général, vous allez déstabiliser la Corée du
Nord. »
Parce que le temps s'étire toujours
trop lentement pour n'importe quel
Occidental en visite en Corée du Nord,
Constance occupe une partie du sien
à regarder la télévision. Et l'auteur de
s'amuser à faire entrer dans sa nouvelle
fiction un illustre confrère dont il dit
admirer le travail : « Elle a allumé le récepteur, zappé jusqu'à tomber sur TV5
Monde : Je reçois ce soir Pierre Michon,
dont les apparitions sont rares comme
on le sait, et je vous remercie d'autant
plus vivement, Pierre Michon, d'avoir
accepté mon invitation. »
Mais tout cela, allez-vous penser, ne dit
rien sur les suites de l'aventure. La mission réussit-elle ? Et bien vous le saurez en lisant le prochain roman de Jean
Echenoz !
William IRIGOYEN
VIII
Portraits
L'O r i ent L i ttér ai r e
n °117, j eu di
3
m ars
2016
Élias Abou Chabké ou l'art du portrait
AL-ROUSOUM (LES PORTRAITS) d'Élias Abou
Chabké, Snoubar Bayrout, 2016
L
'une des vocations que
se sont données les éditions Snoubar Bayrout est
de contribuer à une histoire de la
culture au Liban. Cette
ambition passe par la
réédition de textes oubliés ou quasiment perdus mais appartenant
au patrimoine culturel
ou littéraire libanais.
C'est dans cette perspective que cette jeune
maison vient de rééditer
un ouvrage peu connu
de Élias Abou Chabké,
Al-Roussoum.
Takieddine ou Fouad Hbeich) et celles
consacrées aux hommes politiques et
aux hauts fonctionnaires (de Petro Trad
à Bchara el-Khoury et Omar Beyhum en
passant par Gebran Touwayni, Michel
Chiha ou Mohammad el-Jisr). Mais le
livre n'aura bizarrement aucun succès,
comme le racontera Abou Chabké luimême quelques mois
après la parution dans
un article plein d'autodérision qu'il publiera
dans al-Maarad.
effet une véritable anthologie d'humour
mais aussi de subtilité dans l'analyse
des visages, des caractères, des tempéraments ainsi que des tics des hommes
de lettres et des hommes d'affaires et de
politique. Grâce à lui, on apprend que
les cravates de Petro Trad étaient plus
longues que celles de Michel Zakkour,
que Ayoub Thabet ne riait jamais, que
Omar Daouk possédait une Lancia
bringuebalante qu'il s'évertuera jusqu'à
ses derniers jours à ne jamais échanger,
alors qu'il était l'un des hommes les
plus riches du pays, que Habib Trad
présidait un club d'aviation sans avions
mais qui était l'occasion de réunions
mondaines. Abou Chabké se joue avec
rouerie des finasseries que fait Michel
Chiha en se prétendant contraint d'entrer en politique, et s'amuse follement
de la personnalité passablement ridicule
de Hussein Kazaoun, doyen du parlement à la fin des années 20. Il se montre
sans pitié pour l'aristocratisme de Sélim
Takla ou pour l'égo littéraire démesuré
de Chibli Mallat dont il démonte la
poésie bâtie selon lui sur l'imitation des
figures rhétoriques et des tropes de la
poésie ancienne. Mais jamais sa verve
n'est aussi jubilatoire que lorsqu'il s'en
prend à Béchara el-Khoury (el-Aktal
al-Saghir), à son incroyable avarice et à
son œuvre qu'il réduit sévèrement à un
sentimentalisme exagérément trempé
dans l'imagerie de la poésie française.
Tout ceci est parfois drôle à se rouler
par terre, et traversé de moments de
véritable jubilation grâce aux petits
détails dans quoi réside toute la force
des évocations, sur la manière de porter le tarbouche, de boire son café, son
cognac ou sa « bière Amstel » ou encore
de manier la canne ou le passe-temps.
Et puis sa verve permet aussi à Abou
Les portraits
que trace
Élias Abou
Chabké sont
une véritable
anthologie
d'humour.
Comme le rappelle
l'éditrice de l'ouvrage, Hala Bizri, AlRoussoum (Les Portraits) est un ouvrage que Abou Chabké a publié luimême, à compte d'auteur, en 1931, à
Beyrouth. Il s'agit plus précisément d'un
recueil regroupant une partie des nombreux portraits de personnalités de son
temps croqués par le poète et publiés
quotidiennement tout le long des années
1930 et 1931 dans al-Maarad, le quotidien de Michel Zakkour. Au vu du succès de ces textes, et encouragé peut-être
aussi par ses amis, Abou Chabké décide
d'en faire un livre dans lequel il sélectionne une quarantaine de pièces qu'il
divise en deux, celles consacrées aux
hommes de lettres et aux intellectuels
(de Chibli Mallat et Bchara el-Khoury
el-Akhtal el-Saghir à Karam Melhem
Karam Karam en passant par Khalil
Dans chacun de ces
textes,
Élias
Abou
Chabké esquisse généralement un portrait physique de la personnalité
choisie avant d'en décrire l'action ou l'œuvre.
On se replonge grâce à
la lecture dans l'air et
le quotidien des années
30, dans leur ambiance intellectuelle,
dans les méandres de la politique locale,
dans les relations des uns et des autres
avec le Mandat. On est mis au courant de leurs affaires, de leur rapport
à l'argent, de leur générosité ou de leur
avarice, de leur passion pour la chose
publique, de leurs noblesses et de leurs
petitesses. Tout cela est raconté avec
une joyeuse malice et dans une langue
dont le poète manipule avec ludisme la
retorse complexité. Élias Abou Chabké
est surtout connu aujourd'hui, comme
le rappelle d'ailleurs Hala Bizri, pour
avoir été un poète post-romantique, larmoyant et nostalgique. Or on découvre
dans cet incroyable recueil une autre
facette du personnage, drôle, caustique,
ironique, et doué d'un sarcasme impitoyable. Les portraits qu'il trace sont en
La guerre civile, un
trauma littéraire ?
ḤĀRITH AL-MAWTA (LE GARDIEN DES MORTS) de
Georges Yaraq, éditions al-Ikhtilaf et Difaf Publishing,
2015, 304 p.
G
eorges Yaraq emprunte la voie
de l’écriture romanesque après
36 ans de travail comme journaliste. En 2013, paraît un premier roman, chez Dar Mukhtarat, Layl (Nuit).
Hussein bin Hamza intitule son article
à propos de ce roman (al-Akhbar, 6
juillet 2013) « Sexualité et guerre civile », dénominations qui imprègnent
son second roman Ḥārith al-mawta (Le
gardien des morts), publié par les éditions Ḍifaf et al-Ikhtilaf en 2015, et sélectionné sur la liste courte du prix Booker
pour le roman arabe. Un troisième roman est en préparation.
À propos de Ḥārith al-mawta, Yaraq déclare : « Ce roman revient sur le drame
de la guerre, non pour saper la mémoire mais pour dire combien la guerre
a changé et remodelé des destins, les
conduisant à prendre d’autres trajectoires. Le roman condamne les milices
et montre l’absurdité de la guerre. Il
dévoile le rôle que le hasard pourrait
jouer dans la vie des gens. Le héros
est la victime d’une chaîne de contingences. » (Mulhaq al-khalij al-thaqafi,
20/07/2015).
Les événements se déroulent en 1979 et
prennent fin la même année. Le narrateur livre, tout au long des 304 pages
qui constituent le roman, sa vie sous les
feux depuis sa fuite du village jusqu’à
son enlèvement, sa torture et son réveil en agonie sous un pont, sur la rive
d’un fleuve qui traverse une région industrielle. Nous aurons compris qu’il
s’agit de Karantina. Les noms des milices et des lieux ne sont pas expressément nommés dans le roman. Selon
l’auteur, le noyau de la partie relative
à la morgue correspond à une réalité
vécue par une de ses connaissances, la
première tient de l’imagination.
Tout commence par une peur, justifiée par l’absurdité des tournures que
prennent les événements nourris par les
haines et les vengeances. Le narrateur,
sorti chasser comme à son habitude,
tombe par hasard sur un homme ensanglanté, jeté près d’une fosse à ordures.
Cet homme se lève, essaie de le poursuivre avant de s’affaler. Il a peur qu’il
l’ait reconnu et qu’il l’ait pris pour son
tortionnaire et décide de fuir les représailles imminentes des partisans politiques de la milice adverse. À Beyrouth,
commence une galère qui le conduira (déterminera ?) à s’enrôler dans les
rangs des milices afin d’échapper à la
faim, au dénuement, à la solitude et à
l’errance. Lui, qui n’avait manié que
son fusil de chasse, et féru de lectures
en tous genres, militaires, politiques,
littéraires, se retrouve sur le front.
Combats, meurtres, drogue, viols,
vols… deviennent son quotidien. Après
l’assassinat de son ami, il quitte la milice et parvient, par un autre hasard, à
trouver une échappatoire. Un parent de
sa mère, rencontré par hasard à l’entrée
d’un cinéma lui apprend que sa cousine maternelle travaille comme nourrice chez un médecin. Ce dernier lui
débrouillera une fonction à la morgue
d’un hôpital tenu par des religieux. Là
aussi, la corruption est de mise ; il s’y
fait pour compléter son petit salaire.
Or, son passé de milicien ne tardera pas
à le rattraper… Mais pourquoi sa mère
© Omar el-Khoury
C
lémence Boulouque a placé
une question lancinante au
cœur de son dernier roman,
et cette question est : pourquoi m'at-il abandonnée ? Lui, c'est le père
d'Audrey Hepburn, Joseph Victor
Anthony Ruston Hepburn, qui n’a
« été personne, pour elle, sauf un
souvenir suffocant ». Les raisons de
sa disparition, en 1935, demeurent
floues et sans véritable réponse. Au
moment des retrouvailles, dans le
hall d'un hôtel de Dublin en août
1964, cela fait trente ans que sa fille
ne l’a pas vu, et entre-temps, elle a
traversé des douleurs silencieuses,
elle est devenue une star, elle a épousé
Mel Ferrer. Elle espère que les retrouvailles mettront « ses questions au
repos ». Mais non, « le revoir avait
désavoué ses rêves, éteint les phrases
dites en silence » et elle reste avec la
désillusion.
Clémence
Boulouque
esquisse
quelques uns des épisodes d'une vie et
d'une carrière construites sur ce vide
initial : la honte indélébile de voir ce
père embrasser le projet fasciste ; les
années de guerre passées dans la faim
et la peur ; l’engagement dans des
actions de soutien à la résistance ; le
travail ingrat et quotidien pour donner corps au rêve qui la porte, celui
de devenir danseuse étoile, et dont il
lui faudra faire le deuil ; le soupçon
C'est donc justice que de redonner à
découvrir aujourd'hui ce livre qui est
un vrai trésor. Et il est indispensable de
signaler le remarquable travail éditorial
effectué pour cela. L'ouvrage que propose Snoubar Bayrout est accompagné
de trois autres textes de Abou Chabké
dont deux portraits que le poète fait
de lui-même (charité bien ordonnée
commençant par soi). On y découvre
aussi des reproductions en fac-similé
de quelques pages de l'un des rares
exemplaires encore existant du livre
original, avec les marques que l'usure
du temps lui a fait subir, ainsi que des
reproductions de certaines pages du
quotidien al-Maarad. Tout cela est précédé d'une intéressante préface de Hala
Bizri, d'un appareil critique et d'une
biographie indispensable des hommes
croqués dans l'ouvrage. Et pour rendre
tout cela encore plus conforme à l'original, les éditeurs ont pris le parti de
demander à un jeune peintre, Omar
el-Khoury, de peindre en noir et blanc
les personnalités décrites. L'illusion est
parfaite, la galerie de portraits (portraits qui sont par ailleurs en vente)
semble être d'époque et achève de donner sa cohérence à la belle entreprise de
réimpression de cet ouvrage.
Charif MAJDALANI
Romans
Abdo Wazen : une vie en écriture
qui voyait son fils partir dans l’inconnu
ne lui avait rien dit sur sa famille beyrouthine ? Le hasard fait bien que l’un
d’eux surgisse à ce moment précis pour
assurer la transition entre les deux parties du roman.
Yaraq est encouragé, comme il le déclare lui-même, par plusieurs figures
intellectuelles libanaises comme Abdo
Wazen, écrivain et rédacteur en chef
de la page culturelle d’Al-Hayat, le
poète Akl Awit, rédacteur en chef de
la page culturelle du quotidien an-Nahar et la poète et journaliste Joumana
Haddad dont il cite l’enthousiasme à
la lecture de son roman ainsi que par
d’autres critiques littéraires. Plusieurs
chapitres paraîtront dans les colonnes
du supplément culturel d’an-Nahar.
L’enthousiasme soulevé n’est toutefois
pas unanime. Yaraq y voit un point
positif : « Le texte littéraire pourrait
être abordé de façons différentes. Tout
consensus à son propos ne lui est pas
bénéfique. » (Interview avec l’auteur,
publiée sur le site du Prix international
de la fiction arabe, 8/02/2016).
En matière de sexualité, certaines descriptions apportent une profondeur humaine à la personnalité du narrateur,
comme le désir qui s’empare de lui, à
la morgue, à la vue de la nudité d’une
jeune femme tuée d’une balle dans la
tête et l’envie de la prendre. D’autres
peinent à trouver leur place dans le récit. L’essoufflement de la littérature dite
de la guerre civile (1975-1990) – « adab
al-harb » – annonce-t-il un nouvel élan
créateur dans la littérature libanaise
contemporaine ?
Katia GHOSN
Audrey Hepburn, star intranquille
UN INSTANT DE GRÂCE de Clémence Bouloque,
Flammarion, 2016, 122 p.
Chabké de superbes extravagances,
comme son idée de mesurer l'accent
élastique de Omar Beyhum (originaire
de Basta) à l'aune de sa taille filiforme,
de comparer la moustache de Émile
Eddé à deux papillons noirs embaumés ou la peau de Karam Karam à la
couleur intermittente « de nuages printaniers deux minutes (sic !) avant le coucher du soleil » !
qui ne la quittera jamais, d'un succès
immérité à Hollywood...
On est donc loin du portrait flamboyant de l’une des actrices américaines les plus emblématiques du XXe
siècle. Et plus proche de la peinture en
touches pointillistes d’une femme que
les succès et la gloire ne consoleront jamais tout à fait de sa blessure initiale,
et qui cherchera toujours à se rendre
digne d’amour pour fait taire une intranquillité qui ne la quittera pas. Une
femme qui lutte « pour être synchrone
avec elle-même ».
Un des chapitres les plus poignants du
livre évoque la proximité entre Anne
Frank et Audrey Hepburn : la première est née trente-huit jours après la
À CŒUR OUVERT de Abdo Wazen,
traduit de l’arabe (Liban) par Madona
Ayoub, L’Orient des Livres/Actes Sud,
2016, 208 p.
P
oète, romancier, chroniqueur, directeur des
pages culturelles du
quotidien al-Hayat, Abdo Wazen est un
écrivain gracieux, comme on peut l’être
quand touché par la grâce. Au seuil de
la soixantaine, deux fois miraculé, ce
mystique séculier voit son livre Qalb
Maftouh traduit en français sous le
titre À cœur ouvert. Publié aux éditions
Actes Sud/L’Orient des Livres, ce récit
inclassable, à la fois autobiographie,
confidence intime, parcours initiatique,
intellectuel et spirituel, répond aux critères de l’autofiction sans y obéir complètement. Mais on laissera au libraire
le soin de trouver la catégorie qui lui
conviendra, tant l’adhérence y est totale
entre les faits et leur perception. Dès les
premières lignes, on sait qu’on n’en sortira pas indemne.
L’histoire – entendons-nous sur ce terme
d’histoire – commence par le réveil nébuleux dans une chambre d’hôpital d’un
homme qui vient d’être opéré du cœur à
même pas 50 ans. Dans les vapeurs de
l’anesthésie, l’esprit divague et le corps
prend conscience, entre les mains du
personnel médical, qu’il ne s’appartient
plus, ayant perdu pour un temps son
droit à l’intimité. Il s’agit dès lors de se
réapproprier cette matière charnelle de
manière à lui restituer sa dignité. Quel
meilleur moyen de reprendre possession
de son corps que de le replacer dans le
parcours de son propriétaire, de raconter son histoire ? Défilent alors, comme
surgis de cette cage thoracique fendue
et recousue, de cette plaie encore vive,
de cette mort
artificielle,
les
fantômes d’un
passé qui a fait
de soi ce que
l’on est. Dans
l’histoire de ce
corps, il y a déjà
un premier miracle ayant précédé celui
de la survie de l’auteur/
narrateur/protagoniste à
cette intervention compliquée. Les radiographies
montrent une masse non
identifiée à proximité du
cœur. Enfant, à la veille de
la saint Élie, Abdo Wazen
avait été blessé à cet endroit, presque sans conséquences, par une balle
perdue tirée au milieu des
festivités. La balle s’était
nichée dans son corps et les
médecins avaient recommandé qu’elle ne fût pas
retirée en raison du danger que représenterait une
telle opération. Le projectile s’était donc tranquillement installé, faisant osmose avec les muscles qui
l’abritent. Le hasard qui
a épargné sa vie ce jour-là
est un signe pour Wazen
et pour ses proches qu’il
bénéficie d’une protection divine. Un sentiment
qui ouvre pour lui une ère
mystique.
la première de son mari
et la deuxième de sa
fille, précocement orphelin de père, le narrateur
découvre la littérature
à travers la magnifique
traduction de la Bible
par Ibrahim Yazigi dont
il salue la langue éblouissante. Sans doute le lecteur assiste-t-il déjà dans
ces pages à la naissance
de l’auteur à l’écriture.
Comme pour compenser le handicap de cette
mère qui ne sait ni lire
ni écrire, il développe un
talent exceptionnel pour
son âge dans tout ce qui
a rapport à la langue. Il
dévore les livres, s’érige
à chaque rentrée en spécialiste des achats de manuels scolaires et s’installe avec délectation
dans le monde parallèle
qui surgit des pages. Son
corps stigmatisé le rapproche des saints et des
grands mystiques. La
fréquentation de Jésus
lui est d’une douceur
exquise. Il apprend l’art
de la métaphore dans le
livre saint, découvre que
le figuier est un arbre
maudit car il ne donne
ses fruits que l’été alors
que l’humain est invité par le divin à donner
fruit à tout instant. Il découvre qu’écrire c’est vivre, s’en fait une
raison et conclut joliment : « Je suis en
train d’écrire donc je vis. »
Le hasard
qui a
épargné sa
vie ce jourlà est un
signe pour
Wazen et
pour ses
proches
qu’il
bénéficie
d’une
protection
divine.
Tout naturellement, l’enfant est enfant
de chœur (de cœur déjà ?). Il sert la
messe avec une joie réelle et une dévotion sincère. Élevé avec ses frères par une
mère analphabète deux fois endeuillée,
seconde, a vécu à quelques kilomètres
d’elle et a rêvé d’aller à Hollywood.
La seconde apprendra par cœur des
passages entiers du journal de la
première, mais refusera absolument
de l’incarner au cinéma lorsqu’Otto
Frank lui-même, accompagné de sa
seconde épouse, viendra la voir pour
le lui demander. La proximité, mais
surtout l’asymétrie entre leurs deux
vies lui est insupportable. Et pourtant
elle se redira souvent qu’« aussi longtemps que ceci dure et que je puis en
profiter, ces rayons de soleil, ce ciel
sans aucun nuage, il m’est impossible
d’être triste (…) Aussi longtemps que
ceci existera, et c’est sans doute pour
toujours, je sais que dans n’importe
quelle circonstance, il y aura aussi une
consolation pour chaque chagrin ».
(Extraits du Journal d’Anne Frank).
Il est permis de penser que ces lignes
nous révèlent aussi quelque chose de
Fifi ABOU DIB
l’écrivaine. Clémence Boulouque, on
le sait, a raconté dans son premier
récit publié en 2003, le douloureux
parcours qu’elle et sa famille ont dû
affronter pour sortir du drame qui les
a accablés après le suicide de son père,
un juge en charge de dossiers brûlants
en lien avec l’antiterrorisme. Mort
d’un silence était déjà comme l’autopsie d’une souffrance, celle de la perte
d’un être cher, décuplée par le poids
d’interrogations qui resteront éternellement sans réponse.
Mais la blessure n’empêche pas la
grâce, bien au contraire, nous dit
Boulouque, dans une citation en forme
d’épilogue qu’elle emprunte à Simone
Weil. Car « la grâce comble, mais elle
ne peut entrer que là où il y a un vide
pour la recevoir, et c’est elle qui fait
ce vide ».
G. M.
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