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2 - Decitre

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Bruno Vassord
L’Heure des chiens
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À mes enfants.
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Mains sur la tête et les yeux hagards, un jour, j’ai dû me
rendre à l’évidence :
J’avais été ambitieux.
Réussir dans la vie, le paradoxe de cet asservissement
c’est qu’à mon idée il devait m’accomplir. En fait, l’avenir
radieux auquel je me vouais fut ce phare puéril qui, une fois
désaffecté, réduisit sa portée dans l’indistinct de mes
doutes…
Et merde, double ratage : Je n’ai rien contrôlé de mon
destin ; je n’ai été qu’un velléitaire, ce qui m’atterre à
quarante ans et des poussières…
J’en concluais avoir abouti au non-être de ce moimême espéré. Ce qu’il était advenu de ma personne ne se
trouvait aucune excuse.
C’est sûr, ça rend modeste ce genre de constat : un vrai
retour à l’envoyeur ! Depuis, faut donc l’avouer, je l’ai mis
en veilleuse.
Je me suis résigné à des boulots sans gloire, à une union
libre un peu trop libre et je crois à un enfant que l’on
m’attribua. Un enfant que je n’ai ni reconnu, ni vu de ma
vie. De cette aventure et de cette paternité que l’on me prêta
sans que je la rende, je ne tirais qu’une excuse sous forme de
question sans réponse : comment savoir si l’on aime ?
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Comment reconnaître un enfant tandis que la vie d’adulte
ne fait que de vous botter le cul et vous renvoie aux coins les
plus blessants et obscurs de sa propre enfance !?
Ce que je voulais fuir ? Et où je ne suis pas revenu, car
plutôt survivre partout ailleurs que me hanter ? Et bien c’est
la Creuse.
Je suis né il y a quarante-trois ans dans la Creuse, en
France. C’est une région où le soleil est d’une grande
désinvolture, l’escargot omniprésent, la gadoue épandue sur
des routes étroites entre bois, bouchures et labours. Quant
aux Creusois, l’emploi est sinistré dans la Creuse, ce qui a
pour corollaire des paysans impunis pour leurs épandages,
des chasseurs choyés, des administrations militaires ou
préfectorales bichonnées ! Je suis donc né dans cette France
rurale, moribonde. Mais plus précisément dans le bâti, le
non-sens même de cet ennui départementalisé : Guéret.
Guéret : ses angélus moroses, ses ronds-points plantés
d’œillets d’Inde, sa garnison de dragons assoupis, sa souspréfecture de style Viollet-le-Duc, ses notables férus d’histoire
travaillant à leur propre gloire et que seules distraient les
chasses : au poil, ou la plume quand elle est ouverte ; surtout à
la bécasse plaisantent-ils goguenards en admirant quelque
jolies jeunes femmes lâchées de Poitiers ou Châteauroux pour
un week-end « campagnard » et « décontract ».
Guéret ne serait pas grand-chose de plus que rien sans
son autoroute vide, sa Banque de France aux lourdes grilles,
son hôpital plus compassionnel que vital, son clocher dont
la ré-érection s’achève après d’âpres discussions entre
contributeurs municipaux, régionaux et diocésains. Cet
édifice a été – pour l’un des modérateurs au sortir de ces
combats répartiteurs de dépenses – à classer monument
hystérique ! Ce fut le seul éclat connu dans cette ville depuis
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le largage accidentel par un quadrimoteur Lancaster d’une
bombe alliée qui projeta en 1944 son blast métallique contre
les écuries du château de La Brosse. Guéret en fit la hune des
gazettes Vichystes qui, aux abois, en écumèrent comme des
renards talés dans leurs âmes noires.
Guéret c’est encore cette province aux bourgeoises
anorexiques qui s’achètent leurs dessous à Paris, caquettent
au téléphone dans leurs intérieurs au vide impeccable.
Parfois ces dames font entre elles assaut de platitudes pour
se donner un peu de cette hauteur sociale qui, par amertume
ou par goût, les anime soudain sur une volée de marches
paroissiales ou à celles du restaurant du Coq Hardi à deux
pas de l’hôtel de ville.
Voilà donc pour mon creuset creusois.
Ma famille, elle, n’a aucun intérêt. Jusqu’à moi, de père
en fils, s’est transmise la charge servile de concierge de la
Banque de France. Guy-Charles, mon père, a donc été le
dernier représentant d’une lignée portant chaîne d’argent
depuis Napoléon Premier. Je fus l’unique enfant de ma
maman, Dieu combla d’aise la famille à double titre en ce
que je fus un garçon pour cause de charge éminemment
masculine en la conciergerie bancaire, et en évitant le tracas
de « caser les enfants et disperser l’héritage », selon
l’expression de mon père. Monique fut une maman à
éclipses, s’ensevelissant dans un foyer aux cendres
amoncelées sur ses cheveux noués que parfois l’enfant pas
sage que j’étais ébouriffait d’un rire partagé avec elle. Elle
était une femme triste soudainement espiègle.
En somme, cette famille n’est qu’affleurement même si
je sais que ses fluides gouvernent encore mes caps en
profondeur.
Il me faut simplement garder en mémoire qu’elle ne fut
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rien de bon, ni de mauvais. Une famille qui fut la bonne
épouse de cette France marécageuse, dont la petite histoire
s’entendait à parfois s’agripper à la grande pour se donner
l’illusion d’avoir eu un instant la puissance et les rêves en
partage avec ce peuple tranquille quand il devient empereur
ou gardien de phare du monde, une fois tous les cent ans !
De quoi s’emmerder entre-temps.
Autant dire que de tels moments cela ne se rate pas ;
sauf si l’on tient à rester sur une route jalonnée de langueur,
tirée toute droite, un peu comme celle des bois de Saint Fiel :
sorte d’épée posée là par un bretteur défait, lame à terre dont
l’acier rouille sous les feuilles mortes qui en émoussent à
l’automne le fil des accotements incertains.
J’ai fait du chemin depuis Guéret. Cela revient à dire
que l’extraction de cette glaise m’a coûté tant d’efforts, qu’à
bout de souffle, c’est comme si j’avais foiré ma montée à
Paris juste aux pieds de la capitale, sous les regards verdâtres
des anges de l’église dominant la porte de Gentilly. Jeune,
afin d’échapper à cet ennui, je m’étais pourtant imaginé en
aventurier. Je sillonnais Paris, cet océan d’ardoises, de
pierre, de zinc et de vacheries, et de gloires. Mais au final je
ne me retrouvais que batelier sur un bras mort, en marin
d’eau douce…
Et c’est à Gentilly que ce matin de mai, un mois de mai
pourri, je sors entre deux averses dans un trois quart de
marin, en tongs, pour aller attraper une baguette pas trop
cuite à la boulangerie de la rue Karl Marx. Sous le poids de
pluies insistantes, les fleurs de lilas ploient comme des arcs
par-dessus les murets des pavillons qui jalonnent cette rue
étroite, vide de tout habitant, ou presque.
Là, du côté impair, je fais une rencontre. Elle surgit d’un
portillon métallique qui occulte un jardinet hirsute
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flanquant une maisonnette. C’est une femme âgée, avec un
fichu en plastique transparent, une gabardine que bombe sa
silhouette ronde. Elle présente un visage aux traits jaunis et
fripés figurant une pomme qui aurait passé tout l’hiver sur
une clayette à se rétracter autour d’yeux bruns, luisants et en
forme de petites amendes renflées comme des pépins.
La femme âgée, massive et impassible se fait haler par
une meute de chiens qui n’en peuvent plus d’attendre la
promenade du matin. Je compte sept chiens de toutes tailles
et races. Un peu craintif, les chiens m’ont toujours fichu la
trouille, je reste pétrifié. Elle, la Dame aux Chiens, secouée,
tirée, tient ferme les sept laisses regroupées en son poing
serré. Elle augmente encore la force de son contrôle en
basculant son corps, lui imprimant une oscillation lourde
qui forme un contrepoids à la rogne désordonnée des
chiens. D’une voix haute perchée, sorte de mésange
picorant les pépins de ses yeux, elle me salue :
– Bonjour Monsieur.
– Bonjour Madame, quel sale temps !
– Cela ne fait aucun doute Monsieur. Puis elle ajoute
d’une voix plus profonde et comme si cela lui échappait :
Vous êtes encore jeune. Vous avez le temps de rattraper tout
ça !
– … Madame, rattraper quoi !
– Vous.
– Quoi moi ?
– Vous-même, vous rattraper vous-même, avant que
vous ne disparaissiez de votre propre horizon !
– Mais en quoi cela vous concerne, en quoi vous auriez
raison ?
– Je le sais, c’est tout… Elle marque une pose, se
concentrant sur les chiens qui jappent et dont elle
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entreprend de démêler leurs laisses qu’ils avaient enroulées
au pied d’un des Ginkgo de la rue et les strangulaient
comme de fins serpents de cuir…
Je sais que vous pouvez le faire, reprend-t-elle avec une
pointe de fierté, moi, à mon âge je peux bien maîtriser sept
chiens ! Alors vous pouvez bien vous reprendre un peu en
main !
– Mais, demandais-je troublé par sa perspicacité
impromptue, qu’est-ce qui vous fait dire ça, je vais très bien !
Je sais parfaitement où j’en suis…
– Pas avec des tongs aux pieds un dimanche en fin de
matinée, corrige-t-elle soudainement irritée. Pas avec une
mine pâlotte comme la vôtre, mal taillée, une mine qui
aurait comme cassé sur vos nuits blanches.
… En fait voilà, -ajoute la Dame aux chiens –
péremptoire comme trouvant sa conclusion : votre vie doit
être blanche, d’un blanc sale comme les lanières de vos
tongs… »
Je reste abasourdi. Jusqu’alors silencieux, les chiens se
mettent à aboyer, à s’en décrocher la gueule.
La vieille femme laisse un peu filer de longueur de laisse
et se met à marcher sur la chaussée, comme tirée sur un
traîneau par sa meute de clebs : bas rouges, bergers, griffons,
dogues, je ne sais quoi. Tandis que d’un coup elle lâche tous
les chiens qui hurlent, jappent et détalent tout à leur
dinguerie droit dans la rue. Se retournant un instant, elle se
contente de me crier de loin :
– Au revoir Monsieur.
– Au revoir Madame », dis-je à voix basse,
machinalement.
Et c’est là ma conclusion. Je me trouve pitoyable.
Les chiens aboient encore longtemps dans ma tête.
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Je pense comme on s’ébroue que c’est dimanche après
tout. Il me prend soudain l’envie d’un réconfort.
A la boulangerie, en plus de ma baguette « pas trop
cuite s’il vous plaît », j’achète un mille-feuilles et un sachet
de tuiles. Des tuiles aux amandes grillées qui, sous le
plastique du pochon, ressemblent aux yeux de la vieille
dame quand ils me fouillaient du regard.
Je rentre chez moi.
Je crois qu’avant, chez moi, c’était une ancienne
peausserie.
Mon appartement est une grande pièce unique. Elle
forme un rectangle de hauts murs, avec des verrières sur un
côté, avec ma vie rencognée dans ses quatre angles : l’angle
home-ciné, l’angle lit, l’angle baignoire et chiottes avec
tablette pour verre et brosse à dents surmontée d’un miroir
au mur où mes quarante-trois ans m’assassinent
régulièrement. Je suis un homme élancé, resté maigre.
Je grisonne. Mes yeux n’en ressortent que plus noirs
sous les mèches qui parfois retombent sur mon front,
viennent ombrer un nez court, droit, d’un minimalisme
fonctionnel, et sans caractère. La gourmandise de ma
bouche, dont l’ourlé est ce que j’ai encore de mieux,
s’atrophie avec l’âge comme une ficelle tendue entre les
deux pierres grises de mes joues où poussent des lichens de
trois jours.
Du côté opposé de la grande pièce, il y a le dernier angle
où j’ai rencogné une machine à laver le linge avec un four à
micro-ondes et un réchaud bleuet à gaz posé dessus, à côté
du frigo et de l’évier.
Sur le mur du fond, une reproduction de la tentation de
Cranach. Au milieu de la pièce d’un seul tenant et formant
le cœur d’une croix blanche aux courtes branches, quatre
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tables sont disposées. Elles me semblent comme désertées
après un banquet de noces et leurs blancheurs irradient sous
les larges suspensions de tôles et de verre armé qui diffusent
une lumière clinique quand je les allume.
Les tables en croix sont encombrés de papiers froissés
ou organisés par un quadrillé compartimentant des milliers
de copeaux, rubans, particules, déchets et bandes de papiers
alternant avec des feuilles et feuillets en piles, sortes de
falaises battues par ces vagues sèches, ce clapot d’écumes
encrées.
Sous les tables, aux pieds des chaises postées deux par
deux en bout de chaque table comme des gardes, sont
entassés à même le sol des registres et des répertoires, des
liasses ficelées ou en partie filmées, des cadres, des presses,
des recueils, des classeurs et dossiers replets.
Que du papier. Un festin de papier !
J’ai déposé mon sachet de tuiles sur la console plaquée
contre le mur de laque noire que perce la porte de l’entrée.
Une entrée rehaussée par un poster de J. Pollock.
Celui que Meg m’avait offert.
Depuis notre rupture, en quelques mois, l’œuvre a
muté en tache de Rorschach que j’évite de détailler, tant
l’œuvre m’oppresse. Mais je n’ai pas la force de la décrocher,
à bras le corps, tant dans ce cadre est encore entravé le dépit,
ce rôdeur sur mon seuil, celui d’avoir perdu Meg par le seul
effet de mon propre égarement. Peur qu’il me saute à la
gorge comme un des chiens de la vieille !
J’ôte mon caban lequel, alourdi de pluie, souffle d’aise
en s’avachissant comme du carton mouillé dans la bergère
désaxée qui me tient lieu de valet.
Après avoir contourné le comptoir à l’américaine,
adossé au réfrigérateur, j’avale mon mille-feuilles. C’est
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comme relire vite fait son enfance en allant directement aux
pages sucrées. Je me sers un verre d’eau. Elle est tiède, l’eau.
Elle pue le chlore.
Je verse un peu de cette eau dans la baignoire de mon
oiseau : un serin, une sorte de canari jaunasse qui piaille
dans une cage que j’ai rencognée entre le frigo et le bloc
évier. Il criaille un moment puis se calme en picorant les
petites graines luisantes que je lui verse dans sa mangeoire.
Je me demande pourquoi ce piaf n’est pas déjà mort, à
se faire chier seul, toute la sainte journée… Comment il
fait ? Un peu d’eau, de bruit, et le voilà comme neuf, à se
goinfrer de sésame et de p’tites graines de je ne sais quoi, à
fienter avant de replonger dans sa léthargie, son silence,
comme rasséréné par ma présence.
Le piaf becte l’os de sèche puis se pose et se pelotonne
dans le coude d’une branche de bois mort. Par mimétisme
avec l’oiseau, je m’assoie au bord de mon lit resté défait,
pour y coulisser dans une heure lasse de plus. Mais à peine
alangui, tandis qu’appuyé sur un coude j’ouvre le sachet de
tuiles, me reviennent en meute, à l’esprit, les mots de cette
Dame aux chiens, leur effrayante acuité.
Je ne sais que penser de son « – « Vous-même, vous
rattraper vous-même, avant que vous ne disparaissiez… ! »
Je me relève en un bond !
Le serin en est effrayé. Il volette et se cogne aux
barreaux, de ses ailes fait teinter les fines grilles de la cage
comme un xylophone déglingué avant de se planquer
derrière l’os de sèche qui pend à la branche.
Tout redevient immobile sauf la petite plume jaune qui
plane, tourne sur elle-même et enfin tombe au sol comme
un élytre de tilleul. Résolu, je marche sur la noirceur du
Pollock appuyé contre le garde-corps barrant les verrières
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au nord.
Je dévisse les serre-joints du sous-verre. Je dépose la plaque
de plexiglas avec précaution sur sa tranche, l’appuie contre le bas
du mur peint en noir, sorte de néant laqué face au mur sud où
brille un œil-de-bœuf. Cette percée offre un unique point de ciel
semblable à un trou d’obus qui aurait crevé ce côté-ci du loft,
couvert de livres et charbonné ça et là de photos en noir et blanc,
sans ordre apparent, comme autant d’impacts, d’éclats, de gravats.
Ce n’est pas que j’aime lire, ni que je sois photographe… Mais j’ai
une passion pour le papier.
Une passion bien incapable de me dévorer, une passion
domestiquée : un tigre de papier ! Elle se contente de dévorer ceux
qui veulent venir dans mes impressions et jetés d’encre, dans mes
bains révélateurs, d’arrêt ou fixateurs. Le papier j’en vis en un sens.
Une fois béant le sous-verre contenant la reproduction du
Pollock, j’y ai pris, puis plié en trois la photo du portrait de Meg
qu’elle avait coincée dans un angle du cadre, entre le poster et le
plexiglas.
Destinée au broyeur à papier, réduite à un replié glacé, Meg
me sourit quand même… Et je me ravise.
J’avais rencontré Meg dans un hôtel pour hommes d’affaires.
Elle était venue à Paris faire la promotion des produits de son
entreprise, pour une réunion qui, m’avait-elle dit, avait un lissé
dans les échanges similaires à celui d’une aimable causerie
Tupperware afin de promouvoir des outils propres à refroidir
toute sortes de viandes et resservir en boîte les restes du monde.
En fait, quand je l’ai rencontrée, Meg vendait des armes. Elle était
dans ce business… Et j’en suis tombé amoureux, je crois que c’est
ça. Cela devait se voir. C’est probable…
Elle, Meg, l’avait vu.
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Il y a déjà des mois de cela mais elle était capable de se
rappeler chaque détail.
Sa journée avait démarré en apostrophant son portable
et formulé en articulant précisément comme on interpelle
un dur d’oreille :
– « Centaurus – Meg Vardø T-4-2 ! »
Meg s’était rapproché de l’écran, source luminescente
qui faisait couler sur sa peau une soie rouge, un imprimé de
chiffres que Meg avait analysés pour en conclure que sa
sécurité était assurée : niveau 2, sous contrôle, aucun facteur
d’aggravation dans les prochaines 48 heures.
Une fois rassurée, Meg avait dénoué la serviette
retenant sa chevelure, sorte de traîne automnale, reflets de
feuilles or et fauve, le long de son dos, vers le sol. Meg
dénouant aussi son Kimono blanc qui se mit à glisser sur ses
hanches, le long de ses cuisses.
Ce fut encore un probable éblouissement pour Lars, le
garde du corps, qui se devait de surveiller Meg, les yeux en
permanence rivés au moniteur relayant une camera
périscopique installée dans chaque endroit où séjournait
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Meg, sa diode rouge se mettant à clignoter lorsque l’objectif
globulaire pivotait attiré par un mouvement, ou la chaleur
du corps de Meg quand Lars basculait le système en mode
thermique.
Meg s’était maquillée, avait comme encoché ses yeux
gris-bleus dans la double corde des traits de l’eye-liner,
avant de se rendre à cette réunion sur dix centimètres de
talons, sous des milliers de dollars de soie, cette armure
légère que dissimulait à demi un pashmina jeté sur ce que
Meg se trouve de moche : ses épaules de nageuse, de l’exRDA, se moquait-elle ! Meg trouvait que le pashmina était
de circonstance et se trouvait bien assorti à la douceur
carminée de ses lèvres droites et renflées comme des
allumettes embrasant un visage carré à pommettes hautes
où l’on pouvait s’épuiser à tisonner dans les cendrées de ses
yeux bleus et chauds à la fois.
Meg se sentait prête à bombarder ses arguments, sûre
de vaincre car, comme toujours, les têtes chercheuses des
mecs d’en face s’égareraient à la poursuite de sa beauté aux
leurres multiples.
Meg avait eu ce sourire affirmé en boutonnant sa veste
de tailleur afin de cintrer sa taille.
Le hall : luisances des marbres, des brassées
d’orchidées, des sourires fugaces et obséquieux, et les
senteurs de cuirs et de moka entre les ors et les huis de bois
précieux. Tout cela avait été d’un coup submergé par le
parfum plutôt agressif de Lars qui, massif et délié,
s’interposait pour ouvrir le chemin à Meg dans un silence
que seul troublait par intermittences le grésillement de son
oreillette. Lars à qui, pour toute salutation, Meg avait
assené : « Changez de parfum ! Ce sera mieux ! ».
Lars avait frappé un coup à la porte du salon où se tenait
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la réunion, puis trois autres. Un costaud avait ouvert, puis
s’était adossé au portique de détection doublant le
chambranle de la porte. Lars en avait refermé le battant puis
bloquait l’accès.
Meg s’était alors avancée dans ce salon au centre duquel
était une table ovale avec posé au milieu, un plateau d’argent
où étaient disposés quelques mignardises, deux services à
thé et à café, un bloc de commandes de visioconférence et
de brouillage de confidentialité, ainsi qu’une boite de
connectique filaire ou Wifi avec plusieurs options de
cryptage.
Autour de la table, un des fauteuils avait été laissé libre,
en présidence, dans l’axe d’un écran qui formait le fond de
la pièce.
Et les présentations avaient commencé. Meg décline le
thé que lui propose Monsieur Husayn al Ghor, le
représentant du client qui confirme à Meg qu’il a tout
pouvoir aux fins de réception des offres et d’attribution du
marché. De même, elle ne veut pas le café que lui propose
l’élégant Directeur du C.A.S. un monsieur français ici
présent en qualité de modérateur. Un jeune homme
l’accompagne et se présente comme un observateur
institutionnel. D’ailleurs, il remercie l’ensemble des
participants qui acceptent d’accueillir en sa personne le
G.R.I.P. et ainsi contribuent à une étude relative aux aspects
R&D et à leur utilisation dans les pratiques commerciales du
secteur de l’armement.
Enfin, monsieur Günter Hund von Gewehr, était
également présent, mais sans pouvoir d’intervention, sauf à
disposer d’un droit de réponse en cas d’assertion déloyale
sur son produit ou son entreprise, le groupe H&KG, le
concurrent de Meg Vardø qui elle représentait la société
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Centaurus…
Meg avait été brillante.
Elle s’en convainc encore avec une flamme rageuse
dans les yeux.
Meg avait même, selon elle, frappé « un grand coup » à
la fin de son intervention, en marchant d’un pas ondulatoire
dans le faisceau du rétroprojecteur reportant son ombre sur
l’écran immaculé. Sûre de son effet, alors elle avait lancé :
– « Messieurs, vous et moi comprenons que notre
nouveau MOCT 9 n’a rien à envier à son rival le GUNP dans
sa version chambrée 9 mm : Masse non chargée de 3.060 kg,
vitesse 385 m/s, Longueur 760 et repliée 500 mm, portée
pratique à 180m, cadence à 700 par minute, faible recul car
sans système de retardement de l’action, blocage de culasse
fermeture en arrière pour rechargement 30 coups, rafale
deux coups auto, semi-auto, puissance d’arrêt équivalente à
du 40 S&W à 20 mètres. Accessoires possibles : lunettes,
viseur à acquisition de type reflex, pointeur optionnel laser
IR Kac à taux S, lampes et poignées tactiques, filetage et
cache-flamme adaptés pour silencieux à clipser, et…
C’est là que Meg se souvenait avoir marqué une pause
afin de s’assurer de l’attention de Husayn al Ghor :
… j’insiste sur le fait que notre MOCT 9 mm
Parabellum est désormais réalisé en matériaux de type
polymère, et je vous en ai apporté un petit échantillon
personnel… »
Sur ces mots, Meg avait déboutonnée sa veste de tailleur
et, passant une main sous un sein avec une lenteur calculée,
elle en avait sorti un revolver au canon court, teinte bleu ciel
dans toute la masse : carcasse, canon, poignée et
mécanisme ! Elle avait alors ajouté :
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– « Mon RIO T 38, est entièrement composite, léger,
laser miniaturisé intégré à la carcasse, indétectable car il ne
buzz pas dans les détecteurs, y compris ceux de nos chers
gardes du corps,…
Elle s’était penchée et prenant l’arme par le canon elle
l’avait tendue à Husayn al Ghor qui la prit en main, une
arme que Meg savait encore à la température de son corps.
Meg avait alors conclu :
– « Oui, Centaurus c’est mon « Rio T 38 », dit-elle en
rangeant son arme de poing dans le holster sous son aisselle,
et surtout le mitrailleur MOCT 9 de Centaurus qui saura
accompagner vos hommes, vos décisions : économique,
précis, furtif, à vos couleurs, il n’attend que votre
commandement… Et vos commandes.
L’assemblée fut parcourue d’un rire poli et satisfait
avant que Meg ne soit remerciée par le modérateur, pour la
belle défense de son offre.
Après une brève attente dans le hall du George V, ce fut
cependant le groupe H&KG qui avait remporté le marché
des forces d’intervention spéciales que représentait
Monsieur Husayn al Ghor, lequel voulut détendre
l’atmosphère et féliciter à tour de rôle les deux compétiteurs
en lançant que le principal était, à titre personnel, qu’il n’ait
pas acheté d’Uzi Israéliens.
Il y avait eu encore des gloussements rieurs et
convenus…
Détruite, Meg était remontée directement à sa chambre
d’hôtel en engueulant Lars dans l’ascenseur : « Foutez le
camp Lars ! Vous Lars, oui vous – avait-elle répété avec une
grimace de dédain lui tordant la bouche – mon porte
flingue ? Un porte-poisse oui ! »
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Lars avait hoché la tête, et avant de souhaiter une bonne
soirée à Madame, Lars s’était contenté d’approuver
Madame « Ja förstås », de ne pas froisser Madame « gärna
ja ! », de rester très « ordentlig ».
Exaspérée, venimeuse, Meg Vardø avait sifflé entre ses
dents que la bouteille de champ, elle aurait déjà due être
dans sa chambre, et lui loin d’ici ! Lars avait hoché la tête,
prit congé en se mordant la langue afin de s’assurer de la
garde rapprochée de son propre silence. Il avait anticipé ce
rituel de la défaite par lequel sa patronne se saoulait au
champagne tandis qu’en cas de victoire, avec une voix de
petite fille qui fait sa gentille, elle demandait du thé déthéiné,
et s’endormait bien vite. Le garde du corps avait donc déjà
commandé une bouteille en glace, il s’était dirigé vers la
porte en lâchant par-dessus son épaule : « Aterseende dame.
Nåväl… » en refermant sans la claquer la porte de la suite.
Une fois sur le palier, il avait entendu l’impact d’un objet
probablement lancé contre la porte par Meg Vardø.
Commençant à se déshabiller, elle avait tiré la langue
puis l’un de ses escarpins tout droit vers l’angle du plafond
où Lars avait ventousé une camera de surveillance. Du
premier coup, sous le choc, la caméra était tombée sur le sol,
la bague du zoom coulissait sur le cylindre de l’objectif
comme un animal ayant un dernier réflexe avant de
crever… Meg avait collé son oreille à la porte de sa chambre
pour entendre Lars s’éloigner, s’assurer qu’il prenait bien
l’ascenseur.
… Et moi, Hugo Vaissivière, j’étais dans cet ascenseur.
Parvenu à l’étage, j’avais croisé un costaud au regard de
husky qui me serait plus tard présenté comme Lars. Il
pénétra dans la cabine que je quittais pour me diriger vers
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la suite numéro deux avec le plateau où était disposé le seau
à champagne et une flûte. Une vraie tannée à transporter ce
truc !
Meg Vardø m’avait ouvert la porte.
Escarpins déchaussés, veste tombée, son étole pêlemêle par terre, chemisier à demi ouvert sur son soutiengorge de dentelles ivoire, un pistolet bleu à ses pieds, se
délestant d’un holster qu’elle accrocha de traviole à un valet,
elle avait les cheveux libres, le regard dur et brillant comme
des billes brisées tandis qu’elle se tenait un moment face au
miroir de l’entrée : elle y détaillait une marque rouge de
stress qui lui semblait être un impact de 9 mm à la base du
cou. Meg laissait là surgir ce qu’elle était à cet instant :
abattue ! Puis elle avait enfin posé son regard sur moi. Et
moi, j’avais mon habit de domestique, j’avais ma mission
d’espion à la petite semaine qui consistait à faire la corbeille
à papier de cette suite, d’y rafler tout feuillet ou document
pouvant s’y trouver. C’est là où, dès le couloir d’entrée, elle
m’a attrapé le bras, collé la bouteille de champagne dans les
mains afin que je l’ouvre : « Ouvrez la bouteille, fermez
votre bouche… », avait-elle plaisanté avec aigreur.
Elle avait bu d’un trait trois flûtes coup sur coup, puis
m’avait intimé de m’asseoir sur son lit, de rester là, tout à
côté d’elle en me tendant son verre, pour que j’y connaisse
ses pensées. J’avais bu en silence. Meg avait resservi du
champagne et, déjà un peu saoule et sans un mot, elle s’était
inclinée vers moi, avait appuyé sa tête sur mon épaule et
entreprit de tout me confier de sa défaite…
Elle était résolue à se saouler, à coup de flûtes fines et
pointues comme des dagues : une ivresse retournée contre
elle, au cœur, en un combat sans prisonnier si ce n’est ellemême dans la geôle de son prochain mal de crâne.
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Meg avait foiré une affaire et c’était une contrariété si
violente qu’elle vandalisait tout d’elle jusqu’au lendemain.
Dans cette dépression, la possibilité même d’un lendemain
pour Meg Vardø tutoyait l’incertitude.
A la moitié de la deuxième bouteille de champagne, la
nuit est tombée. Retiens-moi Hugo m’avait-elle dit, entre
imploration et moquerie, je tombe avec la nuit ! Meg voulait
s’envoyer en l’air, avec moi, elle en était sure… En l’air,
disparaître, devenir une couleur tombée du ciel de Paris,
brûler dans les phares des monuments, voler dans le halo
mobile des bateaux-mouches, là où fusent les ventres blancs
des pigeons.
Elle m’avait repris la bouteille des mains, l’avait
secouée.
Il y avait eu un jet de champagne jusqu’au plafond, puis
son pétillement lumineux retombant sur elle, tête à la
renverse, sur la bouche, sur le visage hilare et sur ses seins
collés à la dentelle mouillée. Meg m’avait attiré contre elle.
« C’est quoi ton prénom mon beau… Hugo, c’est ça Hugo ?
C’est beau… »
J’étais ébloui, d’une docilité effarante, amolli par le
champagne. Mais qui gagnait ce soir, se disait Meg en
m’embrassant soudain ?
J’ai eu envie d’elle, une envie à l’immédiateté
transgressive et totalitaire. On en avait besoin sans doute, de
cette baise défouloir et pour de vrai, pas des rôles, des fauxsemblants !
Et puis voilà, contre toute attente et pourtant si
désemparé en matière de sentiments, si tant est que je sois
apte à matérialiser quoique ce soit avec des sentiments, à
peine une poignée d’heures plus tard, j’ai aimé cette femme.
Je l’aimais elle, mais j’aimais aussi ce champagne, et le
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