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André Lebanc ou l`Empire des morts

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ROYS
André Lebanc ou
l’Empire des morts
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« Il est terrible
Le petit bruit de l’œuf cassé sur un comptoir d’étain
Il est terrible ce bruit
Quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a faim »
Extrait de La Grasse matinée, Jacques Prévert
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Les premiers frimas de ce froid automnal se faisaient
sentir.
Je frissonnais dans cette nuit au gel mordant.
Je frissonnais, car ma mémoire végétale me plongeait
en ce début du XVIIIe siècle, au temps de mes ancêtres, qui
avaient si bien servi le Roi Soleil dans ses galères royales ;
temps aux étés pourris, aux hivers sibériens, à la famine
ravageuse, un souvenir poignant et terrible me privait d’un
sommeil de souche…
Jean-Baptiste courait à perdre haleine, les pieds en
sang, les galoches envolées. Sciemment, il s’était enfoncé
dans la forêt, mais… Les cris des hommes… Mais… Les
chiens en chasse…
La forêt de L’Isle-Adam se tenait coite et retenait son
souffle boisé, devant le drame qui se nouait.
A l’aube naissante, il était parti avec son père Jacques
chercher du petit bois. La masure en torchis était froide,
trop froide, gelée. Sa mère, Marie-Catherine, veillait sur la
sœur et les deux frères de Jean-Baptiste (Antoinette, Robert
et Louis, le dernier-né), survivants d’une lignée de neuf
enfants : les Huan.
Les grands-parents avaient été emportés par la
redoutable famine qui avait ravagé le pays dans le temps. Au
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village décimé, seuls restaient quelques foyers en vie…
En réchauffant du mieux qu’elle pouvait ses enfants,
elle avait en souvenir la faim qui les avait hantés, elle et ses
parents, la dysenterie, alliée insatiable de la Faucheuse sans
pitié.
« L’armée royale des Flandres avait réquisitionné les
rares vivres disponibles, les spéculateurs avaient misé sur les
cours à la hausse… Toutes les céréales épuisées (le froment, le
seigle, l’avoine… le blé), ils s’étaient trouvés à recueillir les
glands ou les fougères pour faire une sorte de pain. » Tout y
passait pour tenter de survivre : « Les orties, les coquilles de
noix, les troncs de choux, les pépins de raisin moulus » (1).
Les bêtes s’effondraient avant les hommes ; alors les
hommes mangeaient les bêtes : « Les charognes de chiens, de
chevaux, et autres “animaux crevés” sont consommées en
dépit de leur état de pourriture » (1). Les pauvres gens
préféraient alors la mort rapide à la mort lente, le suicide
plutôt que l’agonie interminable. L’anthropophagie avait
réapparu…
« La typhoïde, propagée par l’eau et les aliments souillés,
achève ceux qui ont réussi à se nourrir un peu » (1).
L’épidémie de grippe, durant ces hivers acérés, déposait son
linceul de mort dans les campagnes et les villes. Par dizaine
de milliers la population avait été fauchée. La natalité
descendit en flèche en ces temps maudits de profonde
misère où le pain avait quasi disparu. Elle ne voulait pas
revivre ces moments atroces… Ces printemps secs, ces
semences grillées, puis putréfiées par les étés pluvieux, point
de soudure, les réserves épuisées, et puis ces hivers qui
figeaient toute vie, végétale, animale, humaine…
(1) Source : Les Années de misère, de Marcel Lachiver, chez Fayard.
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