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Le vieux c'est l'autre
HUMMEL, Cornelia, TETTAMANTI, Manuel
Reference
HUMMEL, Cornelia, TETTAMANTI, Manuel. Le vieux c’est l’autre. In: Au fil du temps, le jeu
de l’âge. Infolio, 2009. p. 122-126
Available at:
http://archive-ouverte.unige.ch/unige:83325
Disclaimer: layout of this document may differ from the published version.
[ Downloaded 24/04/2016 at 13:16:36 ]
Pour citer :
Hummel C., Tettamanti M. (2008), « Le vieux
c’est l’autre », Au fil du temps, le jeu de l’âge,
Lausanne : Fondation Claude Verdan, 122-126.
Le vieux est un autre
Cornelia Hummel, sociologue, Département de sociologie, Université de Genève.
Manuel Tettamanti, psychologue, Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Education,
Université de Genève, et Centre Lémanique d’Etude des Parcours et Modes de Vie,
Universités de Lausanne et Genève
Dans les sociétés occidentales, l’image de la vieillesse se présente majoritairement comme
négative et fondée sur le déclin, voire la dégradation physique. Fait remarquable, les
représentations négatives de la vieillesse sont partagées tant par les jeunes que par les
personnes vieillissantes. L’enquête suisse Stéréotypes et solidarité dans le cadre des
relations entre générations1 (1994), montre ainsi que lorsqu’il s’agit de décrire la population
âgée (« les vieux »), les répondants, eux-mêmes âgés de 65 à 74 ans, insistent
particulièrement sur les difficultés physiques (la fatigue, les maladies, les handicaps) et leurs
conséquences sous forme de pertes, de manques, d’impossibilités. Les personnes âgées
sont avant tout définies par la négative, par ce qu’elles ne sont pas, par ce qu’elles ne font
plus. Comparativement, le groupe de répondants âgés donne une description de la
population âgée plus sombre que celle donnée par le groupe des répondants jeunes (20-24
ans). Une étude actuellement en cours2 confirme cette tendance : tant chez les jeunes que
chez les aînés, les mots « maladie » et « sagesse » sont les mots les plus fréquemment
associés à la vieillesse. Les aînés et les jeunes ne se distinguent pas dans leur mention du
premier terme – connoté négativement –, alors que le second mot – connoté positivement –
est plus souvent proposé (?) par les jeunes que par les aînés.
Comment est-il possible que l'on se représente négativement une population dont on fait, a
priori, partie ? Constatant que la plupart des personnes participant à l’enquête sont en bonne
forme physique, Patricia Roux et al. suggèrent que « peut-être les " vieux ", ce ne sont pas
1
ROUX Patricia, GOBET Pierre, CLEMENCE Alain, DESCHAMPS Jean-Claude, DOISE Willem, Stéréotypes et
solidarité dans le cadre des relations entre générations, Rapport final de recherche pour le Fonds National Suisse
de la Recherche Scientifique (FNS-PNR 32 « Vieillesse »), Lausanne : Université de Lausanne, mimeo, 1994.
2
TETTAMANTI Manuel, Vieillissement et attention sélective : Impact des stéréotypes négatifs, Thèse de doctorat,
Genève : Université de Genève, mimeo, 2008.
eux » 3. La perception de la vieillesse que restituent les personnes âgées se construirait tant
sur leur propre expérience du vieillissement, que sur celle de leur environnement familial et
social. La vieillesse à laquelle elles se réfèrent est celle d’un parent ou d’un ami dont la santé
décline, et celle qui, peut-être, les guette dans un futur proche. Cette hypothèse est
corroborée par les résultats d’un autre volet de la même étude : l’âge auquel on estime
qu’une personne est âgée augmente en parallèle de l’âge des répondants. L’âge d’entrée
dans la vieillesse est sensiblement plus bas lorsque les répondants sont âgés de 20 à 24
ans que lorsque les répondants ont entre 65 et 74 ans.
Le même phénomène est à l’œuvre dans une vaste enquête européenne menée en 20064.
Nos analyses du cas de la Suisse montrent que l’entrée dans la vieillesse est située en
moyenne à 60 ans par les répondants âgés de 15 à 19 ans, à 69 ans par les 40-49 ans, à 72
ans par les 60-69 ans puis à 73 ans par les personnes âgées de plus de 80 ans5. Cette
étude nous montre que l’âge d’entrée dans la vieillesse est repoussée au-dessus de son
propre âge, et ceci jusqu’à 70 ans. Cet âge semble faire office de frontière à partir de
laquelle la vieillesse est associée à sa propre position sur l’échelle des âges. Lorsqu’on
compare l’âge d’entrée dans la vieillesse donné par les personnes interrogées avec leur
propre âge, on constate que seuls 17 % des 60-69 ans s’identifient à la vieillesse,
pourcentage qui monte à 60 % chez les 70-79 ans, puis à 95 % chez les plus de 80 ans6.
Lorsqu’on demande à des octogénaires (peu ou pas affectés dans leur santé et vivant à
domicile) de définir la vieillesse, l’analyse de la syntaxe des réponses indique que la
vieillesse fait partie de leur propre vécu au quotidien, voire de leur identité : ils usent
fréquemment des pronoms « je » et « moi », ainsi que des adjectifs possessifs « mon »,
« ma », notamment en faisant état de leur (mauvais) état de santé (Hummel, 2001).
Des études nord-américaines attestent également que les personnes vieillissantes ne
s’identifient que peu à la catégorie des « âgés » et préfèrent plutôt le groupe d’appartenance
des jeunes (Kite et al, 2005 ; Greenwald et al., 2002), du moins tant que la représentation de
soi ne se voit pas contredite par des signes manifestes de sénescence. Tout se passe donc
comme si, tant que la dissonance entre la perception de soi et la réalité (la manifestation
ostensible de signes de sénescence ou de pathologies liées à l’âge) n’est pas trop
importante, personne ne se perçoit comme vieux. En témoignent les diverses stratégies
mises en œuvre par les personnes âgées pour échapper à la catégorisation
« vieux » (Hummel, 2000) : la négation de la catégorie « vieux » ou « vieillesse » (« vieux, ça
veut rien dire, ce n’est qu’un mot »), la négation des indicateurs « extérieurs » de la vieillesse
3
ROUX Patricia et al., cf. note 1, p. 77.
http://www.europeansocialsurvey.org/
5
Voir Tableau 1.
6
Voir Tableau 2.
4
2
et l’insistance sur les indicateurs « intérieurs » ou « invisibles » (« l’âge, c’est dans la tête »,
« l’âge, c’est dans le cœur »), la restriction de la vieillesse à des indicateurs extrêmes liés à
des pathologies (« la vieillesse c’est quand plus rien ne fonctionne », « la vieillesse c’est
quand on est sourd et qu’on perd la tête »). Dans cette perspective, la vieillesse n’est pas
une catégorie d’identification, mais tout au plus une catégorie « d’acceptation » ou
d’appartenance forcée, dont la représentation négative fait l’objet d’un consensus d’autant
plus fort et plus négatif que l’on avance en âge.
Nous posons alors l'hypothèse que la représentation de la vieillesse est une représentation
de l'altérité. Nous la qualifions d'« altérité du dedans », en reprenant le terme de Denise
Jodelet (1989) : celle-ci est située à l'intérieur de la société, se différenciant de « l'altérité de
l'ailleurs » qui définit d'autres pays, d'autres peuples, d'autres sociétés. La vieillesse peut
être considérée comme « altérité du dedans » à double titre : d'une part, la vieillesse est une
étape de la vie touchant les individus à l'intérieur d'une même société, c'est donc de la
vieillesse dans les sociétés occidentales postindustrielles dont il est question ; d'autre part, la
vieillesse est une étape potentielle de la vie de chaque individu. Non seulement, la vieillesse
se situe à l'intérieur de la société, mais également en chaque membre de la société. Cet
aspect est particulier à la vieillesse, à la différence d'autres altérités comme le handicap ou la
folie : par définition, chacun est amené à vieillir et à devenir vieux. Considérant la
représentation de la vieillesse comme production, expression et instrument d'un groupe dans
sa relation à l'altérité (Jodelet, 1989 : p. 40), il nous faut alors poser la question de l'identité.
Quel socle identitaire de nos sociétés la vieillesse met-elle en péril ?
Une réponse est offerte par la distinction, désormais classique dans la recherche sur le
vieillissement, entre autonomie et dépendance. L’autonomie est en effet bien plus qu’un
concept permettant d’étudier le statut de santé fonctionnelle/psychique et les besoins d’aide
d’une personne, c’est une des valeurs cardinales des sociétés contemporaines. Comme
l’écrivent Eric Fuchs et al. (1997), l’autonomie est une valeur se présentant sous la forme
d’une épée de Damoclès : l'aptitude à l'autonomie, c'est-à-dire l'aptitude à décider et à
organiser la gestion de sa vie, peut être entravée, altérée voire perdue. Nous voilà au cœur
d’une distinction que l’on peut lire en filigrane dans les études présentées plus haut : une
personne âgée n’est pas forcément une personne vieille, la vieillesse ne se superpose pas à
un marqueur social tel que l’arrêt du travail professionnel. L’expression-même de « personne
âgée » (ou « retraité » ou « senior ») signale que la catégorie sociale désignée est distincte
de la catégorie « vieux » : la personne âgée est une figure sociale récente, née de la
disjonction entre la retraite et la sénescence (Lalive d’Epinay, 1996) ; la personne âgée a
certes plus de 65 ans et est retraitée, mais elle est encore… autonome. Le vieux, c’est celui
dont la fatigue, la maladie, le handicap, en tant que perte d'autonomie, ont marqué l'entrée
3
dans la vieillesse. L'aptitude à l’autonomie, le « pouvoir faire », marque la frontière entre ce
qui est socialement valorisé et attendu et ce qui est rejeté, redouté et combattu dans le but
de retarder son apparition – la dépendance. La représentation sociale de la vieillesse est
alors à comprendre dans un contexte où l'affirmation de l'identité d'un groupe passe par la
définition en termes opposés d'un autre groupe. Le caractère négatif de la représentation
s'explique mieux si l'on considère que l'identité doit non seulement être affirmée, mais aussi
préservée. Ainsi, la représentation se construit sur la peur des individus – en particulier des
individus âgés – de perdre leur autonomie, leur liberté, leur indépendance, leurs capacités,
leur intégrité physique, psychique et morale ; cette perte prenant la forme d'une chute hors
du normal et du valorisé. Nous tirons ainsi un parallèle entre la représentation sociale de la
vieillesse et la représentation sociale de la folie mises en lumière par D. Jodelet, en les
considérant toutes deux comme des représentations à travers lesquelles se mettent en
scène et en actes la peur d'une altérité et la défense d'une intégrité.
Bibliographie
FUCHS Eric, LALIVE D’EPINAY Christian, MICHEL Jean-Pierre, SCHERER Klaus,
STETTLER Martin, « La notion d’autonomie, Pour une reformulation interdisciplinaire », in
Cahiers médico-sociaux, n° 41, 1997, pp.161-180.
GREENWALD Anthony G., BANAJI Mahzarin R., RUDMAN Laurie A., FARNHAM Shelly. D.,
NOSEK Brian A., MELLOT Deborah S., « A Unified Theory of Implicit Attitudes, Stereotypes,
Self-esteem, and Self-concept », in Psychological Review, n° 109, 2002, pp. 3-25.
HUMMEL Cornelia, Images de la vieillesse, représentations de l'altérité, Mémoire de DESS,
Genève : Université de Genève, mimeo, 1995.
HUMMEL Cornelia, Représentations sociales de la vieillesse. Une étude qualitative menée
auprès de jeunes adultes, Thèse de doctorat, Genève : Université de Genève, mimeo, 2000.
HUMMEL Cornelia, « Représentations de la vieillesse chez des jeunes adultes et des
octogénaires », in Gérontologie et Société, n°98, pp. 239-251.
JODELET Denise, Folies et représentations sociales, Paris : PUF, 1989.
KITE Mary E., STOCKDALE Gary D., WHITLEY Bernard E., JOHNSON Blair T., « Attitudes
Toward Younger and Older Adults : An Updated Meta-Analytic Review », in Journal of Social
Issues, n°61, 2005, pp. 241-266.
LALIVE D'EPINAY Christian, Entre retraite et vieillesse, Lausanne : Réalités sociales, 1996.
ROUX Patricia, GOBET Pierre, CLEMENCE Alain, DESCHAMPS Jean-Claude, DOISE
Willem, Stéréotypes et solidarité dans le cadre des relations entre générations, Rapport final
de recherche pour le Fonds National Suisse de la Recherche Scientifique (FNS-PNR 32
« Vieillesse »), Lausanne : Université de Lausanne, mimeo, 1994.
4
Tableau 1 : Age du début de l’entrée dans la vieillesse donné par des personnes de
différents âges (Suisse, 2008)
A quel âge atteint-on la vieillesse?
80
65.5
Age moyen auquel le répondant estime que l'on atteint
la vieillesse
70
69.43
71.55
40-49 (n=320)
50-59 (n=230)
72.38
73.23
70-79 (n=101)
80-99 (n=53)
72.24
68.33
60.17
60
50
40
30
20
10
0
15-19 (n=129)
20-29 (n=182)
30-39 (n=250)
60-69 (n=210)
Classes d'âge des répondants
Source : European Social Survey (vague 3, 2008) mise en forme par Karine Henchoz et Manuel
Tettamanti
Tableau 2 : Pourcentage de personnes de différents âges qui s’identifient à la vieillesse
(Suisse, 2008)
S'identifie-t-on ou non à la vieillesse?
94.4
100
% de personnes s'identifiant à la vieillesse
90
80
70
59.4
60
50
40
30
17.1
20
10
0
0
0
1.6
3.5
0
15-19 (n=129)
20-29 (n=182)
30-39 (n=250)
40-49 (n=320)
50-59 (n=230)
60-69 (n=210)
70-79 (n=101)
80-99 (n=53)
Classes d'âge des répondants
Source : European Social Survey (vagues 3, 2008) mise en forme par Karine Henchoz et Manuel
Tettamanti
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