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Comment sont nés tous ces héros

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COMMENT SONT NÉS TOUS CES HÉROS
Dans son numéro du 8 mars 1934, Benjamin, un hebdomadaire pour la jeunesse dirigé par Jaboune
((Jean Nohain dit « Jaboune » (1900-1981), animateur de radio et parolier français, fils de l’écrivain
et poète Franc-Nohain.)), propose à ses jeunes lecteurs un article intitulé : « Et vous, serez-vous un
jour un grand dessinateur… ? » Christian Schewaebel y rassemble les témoignages des artistes pour
enfants les plus connus de l’époque : Joseph-Porphyre Pinchon, Benjamin Rabier, Christophe,
Poulbot et Alain Saint-Ogan. Ceux-ci se remémorent les tout débuts de leur carrière respective.
Christian Schewaebel , « Et vous, serez-vous un jour un
grand dessinateur… ? », Benjamin, 8 mars 1934. Source : Gallica.bnf.fr
Ces « grands dessinateurs » ne sont pas d’une prime jeunesse. Leur carrière est déjà bien établie,
voire derrière eux : en 1934, le plus jeune, Saint-Ogan, fête ses 39 ans, Poulbot, 55 ans, Pinchon, 63
ans, Rabier, 70 ans et Christophe souffle quant à lui ses… 78 bougies. Quelques mois après cet
article, Paul Winkler lancera Le Journal de Mickey, avec ses grandes pages couleur remplies de
comics américains et ses héros modernes qui s’expriment avec des bulles… Les jeunes lecteurs se
tourneront massivement vers cette nouvelle génération d’illustrés qui va porter un coup fatal aux
journaux d’hier, dont la revue Benjamin qui compte parmi ses rangs.
Comment sont nés tous ces héros…
Cela n’empêche la presse de réitérer l’exercice deux ans après, peut-être dans une sorte d’élan de
résistance, d’aveuglement ou de nostalgie… La publication professionnelle Toute l’édition publie
ainsi le 5 décembre 1936 un article intitulé « Chez les illustrateurs. Comment sont nés tous ces
héros et héroïnes dont la silhouette est aujourd’hui légendaire ». Le journaliste Marius
Richard retranscrit les entretiens qu’il a menés avec les mêmes dessinateurs que précédemment :
Christophe, Pinchon, Rabier, Saint-Ogan – à la différence que Jean de Brunhoff, dessinateur de
Babar l’éléphant, remplace Poulbot.
Nous reproduisons ci-dessous la partie consacrée à Christophe, qui apporte quelques anecdotes
inédites et néanmoins intéressantes sur l’œuvre du dessinateur pour enfants :
C’est le doyen de nos enchanteurs d’enfants. Et quel homme !
En vérité, je vous le dis : quel homme ! et comme je regrette de
ne l’avoir pas connu plus tôt, de n’avoir pas su que l’auteur de
l’illustre Famille Fenouillard, du célèbre Sapeur Camembert
[sic], du facétieux Savant Cosinus, habitait trois étages audessus de ce café du carrefour de l’Observatoire où je vais
souvent, l’été, prendre mon demi vespéral. Quel homme ! Il a,
sur un visage qui rappelle celui du président Doumergue, la
moustache rétive de Courteline, et, au-dessus d’yeux pleins de
malice, des sourcils presque aussi fournis que sa moustache.
J’ignorais tout de lui, en dehors de ses œuvres ; j’ai tout appris,
du même coup : qu’il est franc-comtois, qu’il est octogénaire,
qu’il fut directeur des laboratoires de Sorbonne après avoir été
professeur de botanique et d’histoire naturelle, qu’il sort de
Normale… J’ai honte, aujourd’hui, de mon ignorance d’hier.
L’auteur de La Famille Fenouillard est un normalien…
– Si j’ai dessiné, ce fut par goût, par distraction. J’avais un ami,
qui avait été mon « cube » à Normale, dans une grande maison
d’édition. Je lui demandais s’il ne pourrait pas me trouver
quelque chose à illustrer chez lui ; la réponse qu’il me fit, je
devais la recevoir partout où je me présentais : « Pour travailler
ici, il faut avoir débuté ailleurs. » Je finis par trouver un éditeur
pour prendre mes dessins : il ne les payait pas, et les trouvait
parfait.
Je fus remarqué par Armand Colin, qui était un homme
étonnant. Il me commanda quelque chose pour l’Exposition de…
1878 : je lui donnais la Famille Fenouillard à l’Exposition pour
le Petit Français Illustré. Les gosses en redemandèrent : ils
voulaient savoir ce que devenaient les Fenouillard. J’avais passé
mes vacances à Saint-Malo, j’y conduisis les Fenouillard. Il me
fallut leur faire le tour du monde… J’obéissais à la clientèle. Je
dois vous dire que je m’amusais follement. Le premier étonné
du succès de mes dessins, c’était moi. Je suis un monsieur dans
le genre de Guillaume : je puis dire, moi aussi : « Je n’ai pas
voulu ça… »
« Le Sapeur Camembert a suivi les Fenouillard sur le chemin de
la gloire, le Savant Cosinus a suivi le Sapeur Camembert [resic], Plic et Ploc ont suivi le Savant, et puis ce fut tout : nous
étions en 1903, ou 1904…
– Cela ne vous amusait plus ?
– Si, mais je ne voulais pas suivre l’exemple de ceux qui tirent
soixante-dix moutures du même sac et finissent par faire des
horreurs. Je n’ai pas voulu me vider… Je dessine encore, de
temps en temps, mais pour moi…
« En 1913, le succès de mes bouquins déclinait sérieusement,
on en vendait de moins en moins, mais, la guerre finie, nous
atteignîmes à des hauteurs surprenantes, au grand étonnement
de tous, mais pas au mien : en 1913, la Famille Fenouillard était
un vieux bouquin, en 1919 c’est un livre ancien, un document
d’époque de nature à intéresser les enfants tout autant que les
parents : ceux-ci revoyaient ce qu’ils avaient connu, et les
autres voyaient ce qu’ils ne verraient jamais. Au reste, j’ai
toujours écrit au moins autant pour les grandes personnes que
pour les enfants. Je crois d’ailleurs que les livres pour enfants
qui connaissent le plus de succès sont ceux qui amusent les
parents.
« Je disais qu’Armand Colin était un homme étonnant, je tiens à
vous le prouver. « Savez-vous, père Christophe, me déclara-t-il
un jour, que je gagne de l’argent avec vos albums ? » « J’en suis
bien content » lui répondis-je, « pas moi, reprit-il… Sachez que
je ne veux pas que l’on puisse dire, après ma mort, que j’ai
gagné un seul sou en exploitant mes auteurs… » Je fis
remarquer à Armand Colin qu’il ne m’exploitait pas le moins du
monde, qu’il m’avait payé mes dessins un prix que j’estimais
fort raisonnable – soixante francs la page de six dessins – et
qu’ils étaient devenus sa propriété. J’eus alors la surprise de lui
entendre me dire que j’étais « aussi bête que n’importe qui » et
il me fit signer un traité à 10 % : si je touche encore des droits
aujourd’hui, c’est à lui que je le dois…
« Etonnant, Armand Colin l’était encore en ne me pressant
jamais, en ne m’obligeant pas à lui donner quelque chose
chaque semaine. Il lui arrivait de me faire savoir que les clients
réclamaient la suite : « Dites donc, les gosses réclament » : je
n’étais pas mûr : « c’est bien, mais dépêchez-vous de mûrir »
lançait-il… »
– Commenciez-vous par dessiner ou par écrire ?
– Je dessinais d’abord, mais après m’être fait une idée de la
page dans son ensemble… Voulez-vous que je vous donne le
secret pour amuser les enfants ? … Faites du dialogue. Les
aiment le dialogue ou l’image avec légende.
– Mais le secret pour faire de dialogues, des dessins et des
légendes qui amusent les enfants ?…
M. Christophe hausse les épaules… Il n’en sait rien. Auquel de
ses livres donne-t-il la préférence ?
« Mes livres !… Mais ils m’amusent d’autant plus que j’ai oublié
ce qu’il y a dedans… Tous les gosses savent le nom de l’appareil
avec lequel Cosinus voulait sortir de Paris, pas moi : ceux qui
viennent ici me l’apprennent et je l’oublie aussitôt… Je n’ai
jamais pu retenir le diable de mot plus ou moins magique qu’il
faut prononcer pour arrêter les saignements de nez…
Mes livres !… Mais ils m’amusent lorsqu’il m’arrive de les
relire, comme si ce n’était pas moi qui les avais écrits et je ne
vous dirai pas de quel nom me traite ma femme en me voyant
trouver mes propres œuvres aussi drôles…
– Connaissait-on, à l’Université, votre double personnalité de
professeur et d’auteur pour enfants ?
– C’était le secret de Polichinelle… Ne se trouva-t-il pas un
inspecteur pour aller rapporter au recteur – que je n’étais qu’un
vulgaire caricaturiste, l’auteur de la Famille Fenouillard !
– Et qu’en advint-il ?
– La Famille Fenouillard ! répondit le recteur, eh ! eh ! c’est un
livre que je voudrais bien avoir écrit…
– Parmi les élèves que vous avez eus, en est-il qui soient
devenus célèbres ?
– J’ai appris l’arithmétique à Lugné-Poë ((Aurélien-Marie Lugné
(1869-1940), dit Lugné-Poë, est un acteur, metteur en scène et
directeur de théâtre français. Fondateur du théâtre de l’Œuvre,
il est l’un des artisans d’un renouveau du théâtre parisien à la
fin du XIXe siècle.))et les mathématiques à Tristan Bernard
((Tristan Bernard (1866-1947), romancier et auteur dramatique
français, célèbre pour ses mots d’esprit.))… Et c’est une belle
histoire que celle de mes leçons au jeune Bernard !… Mais
quelle diable d’idée avait eue M. Bernard père de demander à
un professeur d’histoire naturelle d’apprendre les
mathématiques à son fils !…
« J’habitais alors au-dessus de l’appartement du grand Henri
Poincaré ((Henri Poincaré (1854-1912) est un mathématicien,
physicien, philosophe et ingénieur français, considéré comme
un des derniers grands savants universels, maîtrisant en
particulier l’ensemble des branches des mathématiques de son
époque.)) : « Ne manquez pas, disais-je à mon élève, de gratter
un peu en passant la porte de l’appartement du dessous, vous
récolterez peut-être quelques effluves mathématiques… »
– En récoltait-il ?
– Je ne m’en suis jamais aperçu… Avant de prendre sa leçon, le
jeune Bernard le demandait, invariablement, la permission de
me lire un poème de sa composition qui lui paraissait être,
disait-il, d’un beau sentiment… Il le lisait : il y avait de quoi
faire rougir un régiment de singes…
« Comme je lui avais fait part de mon intention de ne pas
continuer à voler l’argent de son papa, Tristan Bernard
m’amena un sien cousin auquel il me demanda de donner les
leçons dont il ne profitait pas : « Ecoute le monsieur, conseilla-til à son remplaçant, il paraît qu’il explique très bien… » Ma
conscience était à l’abri ainsi que l’agrément de Tristan
Bernard, qui pendant la leçon, faisait des cocottes en papier. Si
je n’ai pas appris les mathématiques à Tristan Bernard, il m’a
appris, lui, l’humour… »
Pour finir, voici la reproduction d’un texte de Christophe paru dans L’Intransigeant du 8 janvier
1925. Le dessinateur revient sur l’époque où Tristan Bernard était son élève, à l’occasion de la pièce
tirée de La Famille Fenouillard qui allait se jouer au Théâtre du Petit Monde. La répétition générale
organisée le 15 janvier 1925 était présentée par Bernard, d’où cet article.
Christophe, « Quand Tristan Bernard était mon élève », L’Intransigeant du 8 janvier 1925. Source : Gallica.bnf.fr
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