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Commémoration de la libération des camps de la mort

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Commémoration de la libération des camps de la mort
Journée du souvenir en l’honneur des déportés
Dimanche 24 avril 2016 à 11 h
Allocution de Françoise Baud, Maire de Valenton
Monsieur le président du Comité d’entente des anciens combattants,
Mesdames et Messieurs les représentants d’associations et les
porte-drapeaux,
Mesdames et Messieurs les élus (es),
Mesdames et Messieurs, chers (es) amis (es),
A quelques distances de notre monument aux morts, une fresque
monumentale, projetant en pleine lumière les droits universels des
enfants, voit le jour actuellement.
Le 11 mai prochain, à « la cérémonie des enfants » qui réunira 10
classes de nos écoles, hommage sera rendu à Janusz Korczak,
considéré comme le père de la convention internationale des droits
de l’enfant.
Je vais préciser pourquoi j’introduis cet hommage aux déportés par
ces mots.
1
Janusz Korczak aurait dit qu’il était « médecin de formation,
pédagogue par chance, écrivain par passion et psychologue par
nécessité ». Mais c’est son combat désespéré pour protéger les
orphelins juifs des atrocités du ghetto de Varsovie qui a fait sa
légende. Lorsque les nazis ont décidé, en août 1942, que les enfants
devaient être exécutés, il a refusé au prix de sa vie de s’en séparer.
Il est donc mort à Treblinka avec les 192 enfants et ses collègues de
l’orphelinat qu’il avait fondé et dirigé.
Si l’enfance est la prise au sérieux de la vie, l’âge adulte est le savoir
inversé, la prise au sérieux de la mort.
C’est de savoir cela, qui a fait que Janusz Korczak ait regardé en
face la monstruosité. Il l’a fait parce qu’il était devenu un interprète,
un trait d’union entre le monde des enfants et celui des adultes. Dans
chaque enfant, individuellement ou en groupe, il rencontrait l’humain
sous sa forme la plus prodigieuse.
De l’autre côté, se trouvait « la bête immonde » nommée ainsi par
Berthold Brecht, plongeant dans l’horreur des millions d’êtres
humains.
Est-ce que le ventre qui l’a mis au monde est encore fécond ? Je vais
tenter d’apporter une réponse… mais à l’instant, mesurons l’indicible.
2
Des paroles de survivants ont essayé d’y mettre des mots :
« Quand on demande ce qui était le pire, il est impossible d’y
répondre parce que tout était atroce (...) Par moments, nous nous
demandions nous-mêmes si ce n’était pas un cauchemar, tellement
cette vie nous semblait irréelle dans son horreur » dira Marie-Claude
Vaillant Couturier, résistance communiste et grand témoin au procès
de Nuremberg.
Primo Levi, survivant d’Auschwitz, principale usine de l’extermination
généralisée des juifs d’Europe, disait ceci : « Nous nous trouvions
dans un monde de morts et de larves. Autour de nous et en nous,
toute trace de civilisation, si minime soit-elle, avait disparu. »
Cette folie meurtrière des nazis a été une machine implacable à tuer
hommes, femmes, enfants, nourrissons dans des chambres à gaz,
parfois jetés vivants dans le brasier des fours crématoires. Tous les
autres, transformés en esclaves, mourraient de tortures et
pendaisons infligées par leurs bourreaux, de la faim, de maladies,
d’épuisement.
Les marches de la mort, les ultimes charniers ont ensanglantés
jusqu’au bout, les pupilles des rescapés miraculeux.
3
« Le service de la vérité est le plus rude des services » disait
Nietzsche.
Mais comment témoigner lorsque l’on a été au cœur de l’immonde ?
Certains survivants ont pu l’accomplir. Ce service de la vérité non
seulement difficile, exigeant, noble, exaltant, sublime pour ces
derniers quasi-centenaires arpentant les écoles, a été déterminant
contre les longues nuits et brouillards les plus lâches, entachant les
consciences.
Mais aujourd’hui, comment éviter la terrible lucidité du poète Paul
Eluard lorsqu’il dit :
« Si l’écho de leur voix faiblit, nous périrons » ?
Certes, il est de notre pouvoir de transmettre, en passeurs de
générations, l’histoire de cette entreprise d’anéantissement, qui dès
1933 commença par briser les adversaires du régime nazi, des
communistes allemands aux francs-maçons et démocrates, puis les
femmes et les hommes « déviants », « anormaux », « délinquants »,
pour s’étendre aux populations soviétiques et au génocide tzigane et
la shoah juive.
« Je twisterais les mots s’il fallait les twister » chantait Jean Ferrat
pour exprimer cet inlassable combat contre l’oubli.
4
Certes, il nous faut sans cesse rappeler, comprendre et expliquer les
causes, les ressorts, les cheminements qui ont engendré la tragédie.
Rappeler l’idéologie haineuse du nazisme et rappeler qu’il s’est nourri
de la misère, de l’asservissement long et douloureux qui vise à
détruire toute résistance, tout pouvoir d’agir. L’homme, comme
individu irremplaçable dans un collectif, n’existe plus.
Cela est essentiel pour saisir les urgences de notre monde et alerter
sur les dangers de sa bascule dans la barbarie.
Mais, il faut tout autant prendre conscience que cette action de
résistance de la mémoire et d’alerte devient irrésistible, seulement
si chaque homme s’en empare.
Pour cela, il faut se penser utile, se ressentir « irremplaçable » dans
un commun combat alors que tout concoure au danger de la non
implication de soi, d’une détérioration lente de soi, vers la répétition
du pire faisant disparaître toute autre issue que la fatalité de sa vie,
de sa désolation.
Or, quand les hommes ne se considèrent plus ou pas comme
« irremplaçables », ils deviennent ainsi chaînons, relais d’une machine
qui peut broyer tous les autres.
5
La désolation devient leur milieu de vie. Ils sont persuadés de leur
impuissance d’agir librement. La force du chaînon est de ne pas
penser, d’être d’un rouage solide du pouvoir. Et de maudire plus petit
rouage que soi de ne pas être suffisamment solide. Plus aucun
sentiment de responsabilité les anime, sinon que de la responsabilité
de l’exécution d’une décision.
C’est l’un des constats effroyable du procès de Nuremberg.
Avons-nous suffisamment mesuré que dans cette machine de
l’horreur, l’homme qui l’accomplit devient plus petit que lui-même ?
Ainsi, il peut assassiner des milliers et tout au plus pleurer ou se
repentir d’en avoir tué un seul.
Le nazisme n’est pas incident de l’histoire. Il a été prolongé depuis,
d’un long chemin de répétition de la banalité du mal qui n’est
nullement exceptionnel. L’horreur s’est déroulée et se déroule sur
tous les terrains génocidaires, criminels de la planète.
Mais à force, l’horreur n’a pas eu lieu. Elle peut donc se répéter. Elle
peut-être niée, réduite et conduire à ce que l’on ne soit plus capable
de la ressentir.
6
On aimerait pourtant poser une fois pour toute l’horreur. La
délimiter, lui conférer un lieu historique comme les camps de
concentration et d’extermination.
Mais l’horreur n’a pas de lieu, elle est hors lieu elle peut survenir
encore et encore parce qu’elle est indissociable de l’individu qui n’est
plus capable de ressentir.
« J’ai bien dormi toutes les nuits » dira le pilote du bombardier
d’Hiroshima alors que son chef opérateur milita toute sa vie contre
les armes nucléaires. Un autre sombra dans la folie. Mais combien de
dictateurs et de leurs supplétifs ont conscience tranquille ?
Vivre sans avenir est présenté comme un, sinon LE moindre mal.
Accepter ses chaînes et être persuadé de son impuissance et de son
isolement en sont la conséquence.
Méditons ces paroles, du romancier Georges Orwell dans son livre
1984, sur l’asservissement :
« Jamais plus vous serez capable de sentiments humains ordinaires.
Tout sera mort en vous. Vous ne serez plus jamais capable d’amour,
d’amitié, de joie de vivre, de rire, de curiosité, de courage,
d’intégrité. Vous serez creux. Nous allons vous presser jusqu’à ce que
vous soyez vide puis nous vous emplirons de nous-mêmes. »
7
Ainsi Winston, le protagoniste du roman, est alors capable de
regarder la face de Big Brother et de l’aimer.
Qu’il soit physique ou psychique, l’anéantissement est une négation de
la vie.
Il est l’arme, la plus aboutie, des dominants les plus monstrueux.
Méditons aussi ces paroles de Jean-Jacques Rousseau dans le
Contrat social :
« Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître,
s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir ».
Il s’agit ni plus ni moins d’ôter la force propre de chacun afin de le
soumettre. Cette forme de terreur organise les hommes de telle
manière qu’ils n’existent plus au pluriel mais seulement au singulier
dans un isolement absolu. Alors, chacun croit être seul et contraint
de procéder tel quel.
L’on est pas d’un collectif, l’on n’en ressent pas l’indispensable
nécessité alors que l’affaire d’un seul devrait être l’affaire de tous.
Voilà la plus grande gravité à tirer comme leçon des univers
concentrationnaires.
Voilà la plus grande gravité d’un monde jamais changé car nourri de
tous les asservissements.
8
Que toutes les désobéissances, « les nuits debout » présentes, les
révoltes et mouvements sociaux que j’appelle de mes vœux, soient le
moteur des hommes !
Que les enfants de Valenton et du monde s’emparent des pinceaux,
des murs qui n’ont d’utilité que pour les fresques !
Que les marées humaines des déportés d’hier et du présent nous
giflent le cœur à tout instant pour nous donner confiance en nousmêmes !
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