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"Sandras" Pour le meilleur et pour le pire

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Christ'in
Les "Sandras" Pour le
meilleur et pour le pire...
Publié sur Scribay le 06/05/2016
Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
À propos de l'auteur
Touche-à-tout de l'écriture, je passe du roman à la nouvelle, de la poésie au sketch.
À propos du texte
Nous bâtissons nos vies sur des sables mouvants qui rendent nos jours fragiles...
Licence
Tous droits réservés
L'œuvre ne peut être distribuée, modifiée ou exploitée sans autorisation de l'auteur.
Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
Table des matières
Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
Chapitre XI
Chapitre XII
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
Chapitre I
J'ai lu que 1% de la population mondiale avait souffert de schizophrénie à un moment
de sa vie. Un pour-cent... quand on y songe... c'est peu, et en même temps, c'est
énorme. Si on le ramène à notre bonne vieille Europe, le pourcentage représente
environ 3,7 millions de personnes... 3,7 millions d'Européens qui à un moment de
leur vie, se retrouvent déconnectés de la société et traversent une phase de folie
non-ordinaire... Une folie plus ou moins longue, plus ou moins éphémère, plus ou
moins excessive et plus ou moins délirante.
Les chiffres font peur. Et en même temps, QUI penserait que cette maladie mentale
pourrait un jour, sans crier gare, venir le toucher en pleine tête ? Qu'elle surgirait
comme ça ? Comme un coup de tonnerre dans un ciel pacifique. Qu'elle viendrait le
foudroyer dans son quotidien normalisé et planifié. QUI ?
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
Chapitre II
Chapitre II
Je viens d'avoir trente ans. Je m'appelle Alexandra Labrunie et j'ai une sœur... Une
sœur jumelle monozygote avec qui j'ai fait mes premiers pas et fait les quatre cents
coups. Une sœur avec qui j'ai vécu des choses à la fois banales et incroyables. Avec
qui j'ai expérimenté des tas de premières fois. Avec qui j'ai fait des rêves
complètement dingues. Avec qui j'ai grandi, pleuré, rit, aimé, pensé et tout envisagé.
Ma sœur, c'est Cassandra. Pour les copains, pour les parents et pour tous les autres,
elle et moi ne formions qu'une seule et même entité rebaptisée "Les Sandras". Aux
yeux de tous, nous n'étions pas les jumelles ni les filles, encore moins les frangines.
Nous étions connues pour être "Les Sandras".
- "Les Sandras" à table ! "Les Sandras", vous venez jouer ? "Les Sandras" ? Vous avez
encore grandi, dites-donc !
Cassandra et moi, avons passé les 3/4 de notre enfance, l'une collée à l'autre. Le
quart restant, nous nous demandions ce que pouvait bien faire l'autre en notre
absence et n'aspirions qu'à être ensemble. Ma sœur et moi, nous étions pour ainsi
dire... des clones. Nous aimions les mêmes choses. Nous pensions et réagissions
pareillement. Toutes les deux, nous nous étions essayées à la danse classique, au hiphop, au cirque, au cheval, à la natation, et pour finir au théâtre. Les études ? Idem
! Nous avions des projets en commun. Nous voulions faire les mêmes études, suivre
les mêmes cursus, avoir des professions similaires et si possible au même endroit.
Pour elle et moi, c'était "institutrice" sinon rien !
Jusqu'à l'obtention de nos diplômes, notre parcours fut identique en tous points.
Même nos notes d'examen étaient proches, pour ne pas dire " équivalentes". Pour
nous, comme une évidence, l'avenir s'envisageait à deux. Nos projets se percevaient
en duo et cela nous allait parfaitement. De fait, après cinq années d'études après le
bac pour devenir "Professeur des écoles du primaire", nous avions discuté de notre
futur.
Voici comment nous l'envisagions : à propos de la vie personnelle et amoureuse, nous
nous étions entendues sur "Pas d'homme et pas d'enfant" ! Nous l'avions décidées
librement, sans heurt et le plus naturellement du monde. Sans vouloir s'imposer
l'une à l'autre, nous nous étions dits que tant que nous ne ressentirions ni manque, ni
frustration, ni désir particulier, nous garderions et favoriserions notre relation à
deux. Ce choix exclusif n'était pas un sacerdoce ni même un sacrifice. Hormis le
domaine de la sexualité auquel nous n'attachions que très peu d'intérêt, ma sœur et
moi vivions une relation fusionnelle. Nous nous comblions l'une l'autre dans nos
besoins affectifs, physiques et émotionnels. En conséquence, notre relation à deux
nous satisfaisait pleinement. Les rares fois où la possibilité d'une vie de couple
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
s'évoquait entre nous, c'est à l'unisson que nous marmonnions un "Bof, on verra bien
", suivi d'une moue démotivée et d'un sourire complice.
Côté professionnel, nous étions aussi en parfaite harmonie. Ce serait deux demandes
de postes dans la même ville et dans les mêmes écoles en mentionnant exprès des
niveaux de classes différents. Ceci, afin d'augmenter nos chances d'être retenues et
employées dans la même structure.
Par bonheur, nous fûmes acceptées dans le même établissement scolaire d'une
Commune de taille moyenne. Cassandra fut choisie pour enseigner une classe de
CE2 et moi, une classe de CE1. Ainsi, tel que nous l'avions projetées, c'est
discrètement, mais main dans la main comme vingt et un an en arrière, le jour de
notre première rentrée des classes - que nous franchîmes ensemble la grille de
l'école dans laquelle nous avions l'intention d'exceller et de mettre en pratique notre
si long travail. Dans cette petite institution de village, deux maîtresses copies
conformes, ce n'était pas sans poser quelques problèmes. Personne n'était capable
de nous distinguer l'une de l'autre. Adultes ou enfants qui nous abordaient, nous
confondaient sans arrêt. Nous y étions habituées. Depuis tout bébé, on nous
mélangeait. C'est pourquoi, nous nous amusions des quiproquos. Il faut dire qu'en
plus de la ressemblance physique, nous adorions nous habiller et nous coiffer à
l'identique. C'était notre façon d'être depuis des lustres. Alors, pourquoi changer ?
Qu'on nous accepte ou qu'on ne nous accepte pas, nous nous en étions toujours
fichues. Dans notre conception des choses, c'était aux autres de s'adapter à nous et
pas le contraire. Seulement, à cette étape de notre vie, il nous fallut grandir et nous
soumettre aux dures lois du monde du travail. À ce propos, la directrice de l'école
nous avait informées que les parents étaient très embarrassés de saluer et de
s'entretenir avec la mauvaise maîtresse. Ils disaient qu'à chaque fois qu'ils se
trompaient, ils se sentaient très mal à l'aise... furieux même. Ils ajoutaient que cela
dérangeait leurs enfants. Bien que compréhensive, la directrice nous avait donc
demandé de remédier rapidement au problème.
Le comble ! Alors que des années durant, nous avions accentué les similitudes, voilà
qu'on nous demandait d'être différentes ! Bon gré mal gré, nous acceptâmes d'avoir
quelques points distinctifs. La semaine suivante, Cassandra se colora les cheveux en
châtain clair, quand je conservais ma chevelure blonde cendrée. En prime, dans
l'enceinte de l'établissement, nous épinglions un badge sur nos vêtements. Le mien
était jaune poussin et celui de ma sœur était rouge pétant. Sur mon badge, était
inscrit : Alexandra Labrunie, enseignante des CE1. Sur l'autre : Cassandra Labrunie,
enseignante des CE2. La directrice nous remercia au nom des parents d'élèves qui
apprécièrent nos efforts et lui en firent part. Pour nous, c'était nettement moins
sympathique. On nous amputait de notre identité gémellaire. De plus, ces badges
encombrants nous valurent quelques déboires et plusieurs quolibets. Quelquefois, il
nous arrivait d'aller au supermarché directement après le travail et d'oublier de les
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
décrocher de nos vestes ou de nos manteaux d'hiver. Les hommes surtout. Ils
prenaient un malin plaisir à nous accoster d'un " Bonjour Alexandra !" ou d'un "
Bonjour, jolie maîtresse de CE2" . Étonnées d'être accostées de manière aussi
cavalière, nous retirions nos badges illico, puis nous repoussions les entreprenants
d'un rictus mal aimable.
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
Chapitre III
Chapitre III
En poste dans la fonction publique, nos parents se réjouissaient pour nous. Enfin
surtout maman, car papa avait eu des ambitions autrement plus élevées pour ses
deux filles. Il faut dire que dès les petites classes, papa nous avait poussées à nous
surpasser. Il disait toujours "Les Sandras ! Vouloir c'est pouvoir !". Papa était du
genre à ne jamais s'extasier face à une note de 18 sur 20. Il voulait que l'on soit "
Meilleures que les meilleurs". Encore une autre de ses formules fétiches qui nous
agaçaient prodigieusement, mais qui en même temps nous stimulaient, ma sœur et
moi. Papa voulait que ses filles réussissent. Papa était un intellectuel qui ne
supportait pas la médiocrité. Nos mentions "Très bien" aux examens, ne lui tiraient
d'ailleurs que de piètres sourires mitigés, qu'il complétait d'un "Hum... c'est pas mal
". Rien de plus. De sa part, aucune exclamation, pas de bravos, pas de félicitations,
de gratifications ou quoi que ce soit de ce style. Maman, contrairement à lui,
s'enthousiasmait de nos fameux résultats et nous encourageait. Malheureusement,
elle devait le faire avec réserve. Mariée à un homme autoritaire, maman ne pouvait
exprimer sa joie comme elle l'aurait voulu ni nous montrer combien elle était fière de
nous. C'était donc toujours en cachette de papa qu'elle nous disait son bonheur
d'avoir deux demoiselles aussi jolies, aussi sages, aussi sérieuses et aussi
persévérantes. Dans son regard ému, nous discernions son admiration à notre égard.
C'était là notre plus belle récompense, même si un ersatz de bout de compliment
venant de papa, nous aurait transportées. Des miettes de sa part auraient rempli nos
cœurs en quête de reconnaissance.
Si maman nous voyait comme des jeunes filles modèles et brillantes, papa lui, nous
considérait comme des paresseuses qui s'économisaient et pouvaient toujours mieux
faire. Bien évidemment, c'était faux. Nous faisions notre maximum pour le satisfaire.
Que de désappointements et de déceptions avons-nous essuyé de sa part... Aucun de
nos efforts n'était applaudi ni reconnu. Ce n'était jamais assez ! Jamais ! Cassandra
et moi, souffrions de la dureté de papa. Ce challenge permanent nous oppressait et
nous stressait. Nous avions l'impression de ne jamais être suffisamment bonnes à ses
yeux. De ne jamais être suffisamment travailleuses, jamais suffisamment douées,
suffisamment méritantes ou futées. Papa exigeait beaucoup de nous, alors nous
exigions beaucoup l'une de l'autre. Et le but étant de lui plaire, nous nous mettions
une pression supplémentaire pour maintenir notre niveau, et si possible le rehausser.
À l'adolescence, nous nous sommes lancé des défis intellectuels et nous sommes
obligées à des entraînements drastiques et intensifs. Tels deux coaches
intransigeants, nous nous imposions un temps de lecture, des exercices de réflexion
et de mémoire, ainsi que des analyses de textes. Le rythme était soutenu. Une heure
le matin et deux heures le soir. Ainsi, au déficit des autres passions jugées "
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
éphémères" et "non enrichissantes", être "Meilleurs que les meilleurs" fut notre
priorité numéro un. De la sorte, quand l'une se décourageait, l'autre la relevait. À
force de hargne et au fil du temps, nous étions devenues deux compétitrices qui ne
lâchaient rien et s'étaient endurcies pour ne surtout pas flancher. C’est avec cette
mentalité de gagnantes que ma sœur et moi avons grandi et que nous nous sommes
développées.
Notre seule rébellion vis-à-vis de papa, fut le choix du métier. Un choix de passion
plus que de raison. Au grand dam de papa, nous aurions dû briguer des postes à la
hauteur de nos excellents bulletins de notes et de nos capacités
intellectuelles. Durant nos années de lycée et d'université, Papa nous rêvaient à des
postes d'avocate ou de banquière. Il considérait qu'être une petite institutrice de
province, correspondait à " Donner de la confiture aux cochons ". Pour lui, nous
valions mille fois mieux. Opposé à nos choix, il n'eut de cesse de nous rabattre les
oreilles que "Vos compétences pourraient vous ouvrir de grandes portes et vous
permettraient d'accéder à des métiers bien plus rémunérateurs et gratifiants ! ".
Mais enfin... Face à nos décisions fermes et définitives, papa avait abdiqué et fini par
accepter la chose. Il fit contre mauvaise fortune bon cœur, et par amour, il se plia à
nos modestes ambitions.
Bien que rigide, papa n'était pas mauvais homme. Il lui arrivait de nous montrer son
attachement par de gentilles calottes dans le dos, ou par d'affectives petites tapes
sur le sommet du crâne. En jeunes filles indulgentes, nous excusions sa sévérité.
Nous acceptions qu'il n'ait pas su s'y prendre avec ses enfants, car selon ses dires,
son propre père avait été particulièrement dur et intolérant avec lui... Un père dont il
parlait peu, mais que nous savions difficile à vivre. Un père sombre et colérique. Un
père mal dans sa peau qui, à l'aube de ses 45 ans, s'était pendu dans la grange
familiale. Papa était âgé de douze ans à la mort de son père. Il était encore très jeune
pour vivre et intégrer ce type d'épreuve. Seulement, avec une mère désemparée et
immature, lui l’aîné d'une fratrie de cinq enfants, n'avait eu d'autres choix que de
prendre la place du père absent et d'endosser le rôle du patriarche. Pauvre papa... À
peine rentré dans l'adolescence qu'il se retrouvait avec une charge sur les épaules.
En tant tuteur et responsable de sa famille, il lui fallut serrer les dents pour
accomplir la tâche. Pour y arriver, il se répétait tout le temps " Pierrot ! Ou tu
marches ou tu crèves !". Quel courage ! Quelle abnégation ! Quelle force de
caractère ! Papa disait ne s'être jamais plaint. Il nous avait confié qu'au décès de son
père, il avait décidé qu’il serait un exemple et un pilier pour les siens, et s'exhortait à
être "Meilleur que les meilleurs". Cette hargne lui avait permis de ne jamais faillir,
d'aller au bout de sa mission et d'éduquer d'une main de fer chacun de ses frères et
sœurs. Année après année, il leur avait enseigné à persévérer, à puiser dans leur
mental, à travailler toujours plus dur que les autres. Grâce à lui, tous avaient acquis
de bons métiers et tous, lui en étaient reconnaissants. Avec un tel passé, comment
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
donc le blâmer ? Comment en vouloir à un papa qui, envers et contre tout, s'était
sacrifié pour les siens ? Un papa qui ne s'était jamais écouté et s'était discipliné pour
réussir sa vie... Dans le fond, nous ne lui tenions pas rigueur d'avoir été un
précepteur plutôt qu'un père. Cela nous avait permis de nous dépasser et de faire de
belles études. Et puis, pour nous consoler, nous nous disions qu'il l'avait fait parce
qu'il nous aimait, parce qu'il se préoccupait de notre futur et parce qu'il voulait le
meilleur pour nous deux.
Oui ! De notre point de vue, cela partait d'un bon sentiment. Sauf qu'arrivées à l'âge
adulte, ma sœur et moi ne savions plus faire autrement que de nous conduire et de
penser comme papa nous l'avait toujours appris. Devenues des jeunes femmes
autonomes et loin de lui, nous persistions à nous mettre la barre haute. Nous
poursuivions le challenge entre nous, et nous bossions dur pour devenir les
meilleures institutrices de la région. Habituées à ce mode de fonctionnement, nous
étions malgré nous des orgueilleuses qui avions faits de leur cerveau, une idole.
Enfin, de cela je n'en ai pris conscience que bien plus tard et avec le recul...
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
Chapitre IV
Chapitre IV
Pour nous, à l'époque, il n'y avait rien de mal à bûcher en continu et à accumuler les
connaissances. Pourtant, ce fut là notre malheur. Tout d'abord, parce qu'au niveau
des collègues cela provoquait des jalousies, des dissensions et des incompréhensions.
En soi ce n'était pas très gênant, puisque ma sœur et moi, nous soutenions et nous
consolions à deux comme nous l'avions toujours faits. Cela nous suffisait. De plus,
comme nous étions toujours sur la même longueur d'ondes, l'avis des autres nous
importait peu, voire nous était totalement égal. Que cela plaise ou non, nous restions
ancrées dans nos certitudes et estimions qu'il était nécessaire d'apprendre encore et
encore. Avant tout, parce que s'améliorer intellectuellement était bon pour la santé,
mais aussi parce que s'instruire nous aiderait à gravir les échelons et à prendre du
grade en temps voulu. Notre intellect était notre plan "Prévoyance avenir".
Insensées, nous étions ! Quelle folie de tout miser sur son mental ! Quelle folie de
vouloir tracer notre vie de la sorte et de l’imaginer sur le long terme ! Quelle folie de
se croire à l’abri, puisqu’un matin semblable à tous les autres, mes parents et moi,
nous reçûmes tel un coup de massue sur la tête, l’annonce cataclysmique ! Que disje, l’annonce ? Le diagnostic implacable ou bien plutôt le verdict étourdissant,
ravageur, destructeur et malheureusement certain, qui condamnait d'abord et avant
tout ma sœur, puis par dommage collatéral, l'ensemble de la famille. D'un coup d'un
seul, nous écopions tous d'une lourde peine pour une durée inconnue... Quel choc !
Je n'aurais pas su dire l'impact exact sur mes parents, mais me concernant, l'annonce
avait résonné en moi comme une sentence. En une seconde, elle avait fait s'écrouler
nos fragiles fondations à ma sœur et à moi, et dans son tourbillon, elle avait emporté
tous nos merveilleux projets. Cerise pourrie sur le gâteau moisi, elle reprogrammait
toute notre vie à partir de zéro.
Cela avait démarré insidieusement. Il y a de cela trois ans, Cassandra qui avait
toujours été plus sensible que moi, et aussi plus fragile émotionnellement et
physiquement, eut d'abord un gros coup de mou. Sans nous affoler, nous mîmes cela
sur le compte du surmenage et rejetâmes la faute sur les quelques têtes dures de
cette nouvelle année scolaire. Une poignée d'élèves particulièrement difficiles qui,
un mois et demi après notre troisième rentrée scolaire, donnaient déjà du fil à
retordre à leur maîtresse. Sans s'alarmer, ma douce et patiente Cassandra avait pris
sur elle et s'était motivée pour tenir bon. Elle était convaincue que davantage de
repos le weekend en parallèle d'une bonne cure de magnésium, auraient raison de
cette fatigue persistante, et avait continué ses cours comme si de rien n'était.
Malheureusement, malgré la tentative de rééquilibrage, l'amélioration ne se fit pas.
Au contraire. À la fatigue de ma sœur, se rajoutait une grosse baisse de moral et de
l'irascibilité. Différente de la Cassandra d'avant, elle était impatiente, caractérielle et
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
impulsive. Tout l'énervait. La moindre petite contrariété la faisait sortir de ses gonds.
Elle contrôlait de moins en moins ses émotions. Ses colères explosives et ses sautes
d'humeur souvent dirigées contre moi, me brisaient le cœur et me vidaient. J'étais
son punching ball... son défouloir...
Et parce qu'un malheur peut en cacher un autre, le blues de Cassandra se convertit
en déprime qui engendra des insomnies. Contrainte par des nuits sans sommeil, de
délaisser sa classe en fin de premier trimestre, ma sœur enrageait. Pour éviter de
perturber la scolarité des enfants et limiter la casse, elle s'efforçait néanmoins, de ne
prendre que de courts arrêts de travail. Pourtant, malgré sa volonté de tenir vaille
que vaille, la maladie se rappelait de plus en plus à son bon souvenir et la stoppa
dans sa détermination. Ainsi, au milieu du deuxième trimestre, les retours à l'école
de Cassandra succédèrent à des arrêts de plus en plus longs.
La situation devenait intenable. Ce cycle de reprises aléatoire pesait sur les épaules
des collègues, contraints de gérer les élèves dépourvus de maîtresse. Des élèves
tenus de dessiner au fond de la classe s'ils étaient déplacés chez les plus grands, ou
bien forcés de supporter les piaillements des tous petits CP. Des élèves à qui chaque
semaine on imposait un programme scolaire en pointillé. D'évidence, quelques
parents commençaient à grogner et à se plaindre. Par conscience professionnelle et
aussi par amour pour ses chères têtes blondes, Cassandra admit que les
remplacements au pied levé du lundi matin étaient assurément, très perturbants
pour les enfants et pouvaient fragiliser les plus faibles. Dès lors, la volontaire et
battante maîtresse d'école avait consenti à ne plus ignorer sa maladie qu'à cette
époque le médecin avait nommé "burn-out". Cessant à contrecœur tous ses allersretours, elle avait accepté de se soigner et de se prendre sérieusement en charge. De
mon côté, ce "burn-out" désigné coupable, m'avait laissé dubitative. Ce diagnostic
d'épuisement physique et psychologique, résultat d'un surmenage associé à un tropplein de stress, ne me convainquait pas. En mon for intérieur, je pressentais le pire
et le pire arriva. Comme appréhendé, ma sœur épuisée de lutter, baissa les bras et
glissa vers la redoutée dépression.
Et c'est là. À cette période noire de ma vie, que je vis ma jumelle adorée, mon double
, mon autre, ma Sandra couchée en journée, en matinée et en soirée... Ma sœur, tel
un oiseau blessé, anéantie et prostrée dans ses draps chiffonnés. Ma sœur, amorphe
et catatonique en résidence permanente dans son lit. Ma sœur, gémissant et
s'apitoyant sur son oreiller trempé de larmes. Ma sœur, répétant à longueur de
temps qu'elle était complètement nulle, qu'elle avait tout raté, que tout lui faisait
peur, qu'elle ne savait plus sourire et ni pourquoi il lui fallait sourire... Ma sœur,
entre deux sanglots et trois soupirs, me confiant qu’elle n'avait plus goût à rien.
Qu’elle n’avait même plus goût dans la vie...
En la voyant s’enfoncer chaque jour davantage, je me sentais démunie, impuissante.
Tous mes encouragements ; toutes les paroles compréhensives et apaisantes que je
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
lui donnais ; tous les massages délicats et les caresses régulières que je lui
prodiguais ; tous les gestes tendres et les soins quotidiens que je lui apportais, ne
servaient strictement à rien. Chacune de mes attentions glissaient sur elle comme de
l’eau sur les ailes d’un canard. Ma sœur était devenue étanche au monde et
indifférente aux gens. Rien ne la touchait plus. Rien ne la calmait. Rien ne lui
procurait un quelconque bien-être. Rien ! Pas même l'oreille attentive que je lui
tendais volontiers quand elle le désirait. Rien ni personne n'était en capacité de
soulager ma Sandra. Rien ne l'aidait à se sentir mieux et à marcher sur un chemin de
guérison.
Devenue pour ainsi dire "une étrangère" dans l'esprit cadenassé de celle que j'aimais
plus que moi-même, plus que ma propre vie, je le vivais très mal. Quel supplice ! En
contemplant ma pauvre sœur écrasée par le poids de sa souffrance, j'avais la
sensation de plonger et de mourir avec elle. Quelle torture de m'apercevoir que je
n'avais plus d’influence sur elle, que ma valeur à ses yeux n'était plus du tout la
même. Elle qui prétendait être incapable de vivre séparée de moi, me laissait choir
au profit de sa douleur. Oui... Triste constat que celui-là. Seule sa douleur lui
importait. Cette douleur sans nom qu’elle n'arrivait pas, ou bien pensais-je "Qu'elle
ne voulait plus me partager". Cette douleur dont elle m'avait exclue, que je haïssais
et dont j'étais jalouse. Pour la première fois depuis notre naissance, je me sentais
seule. Terriblement seule... Plus seule que seule...
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
Chapitre V
Chapitre V
Cette phase dépressive avait duré deux longs mois. Deux mois durant lesquels ma
mère fidèle et aux petits soins, m’avait relayée pendant mes heures de travail au
chevet de la malade. Deux mois durant lesquels ma vie fut mise entre parenthèses,
toute dévouée que j'étais pour ma sœur. Deux mois suspendus dans le temps, sans
autre but qu'un sourire espéré sur le visage de ma Sandra . Puis, grâce aux
antidépresseurs et avec l'aide du psychothérapeute conseillé par nos collègues
enseignants, je l'avais vue jour après jour et peu à peu, sortir de sa neurasthénie puis
renouer avec la vie. La résurrection fut spectaculaire. En quelques jours, Cassandra
avait basculé d'un état du "Je suis nulle" à la pensée de "Je peux tout". Sans que mes
parents et moi puissions la ralentir ou même la modérer, dès sa reprise du travail
elle s'était jetée à corps perdu dans un concours littéraire destiné aux CE1/CE2 "
Nouvelle en primaire". Pour motiver ses troupes et peut-être aussi pour racheter sa
longue absence, elle avait choisi une écriture à vingt cinq mains, le nombre d'élèves
que dénombrait sa classe. C'est ainsi que boostées par une nouvelle Cassandra,
traînards, rebelles et assidus s'étaient mélangés puis ajustés pour faire plaisir à "
Maîtresse qui avait été drôlement malade" et lui concocter le futur "Chef-d'œuvre
jeunesse".
Cette période, Cassandra l'avait vécue à cent à l'heure. Et quand je dis " cent à
l'heure", c'est un euphémisme. Rien ne semblait pouvoir la raisonner et encore moins
la freiner. Ma sœur, d'ordinaire plutôt calme et pondérée, s'était transformée en une
véritable fusée. Les idées fusaient, les rendez-vous fusaient, les connexions fusaient.
Loin du "burn-out" des semaines précédentes, Cassandra était euphorique. On aurait
dit qu'elle était sous amphétamines. Elle parlait vite. Elle vivait vite. Elle faisait tout
vite et bien trop vite... Tel un chef d'orchestre, elle gérait, organisait, écrivait,
relisait, corrigeait, s'informait et prenait contact avec des écrivains de la région afin
de mettre toutes les chances de son côté. Elle était passionnée. Son seul but était
d'arriver en tête des sélections et de remporter la victoire. Enflammée pour ce
projet, certes honorable mais très envahissant, ma sœur était différente de celle que
j'avais toujours connue. Elle était tout feu tout flamme, électrisée, galvanisée à
l'extrême. Elle en faisait trop... Beaucoup trop... Au départ, plutôt enthousiasmés par
ce concours littéraire qui pouvait re dynamiser leur établissement et qui en prime,
avait obtenu le soutien des élus de la Commune, les collègues finirent par voir ce
trop-plein d'investissement d'un assez mauvais œil. Cassandra les exaspérait. Quant
à moi, je m'inquiétais pour ma sœur. À nouveau, je pressentais que quelque chose
clochait. Que quelque-chose ne tournait pas rond.
Les dates limites d'envoi des manuscrits étant spécifiées pour le 27 avril au soir
dernier carat, c'est in-extremis que l'histoire achevée et reliée fut envoyée à
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
l'initiateur du concours littéraire. L'écrit plutôt mince puisque selon le règlement, il
ne pouvait dépasser vingt pages, arriva dans le top 5 du classement puis après
délibération, obtint le premier prix. Bien entendu, ma sœur était aux anges ! Elle
exultait ! À la voir, on aurait cru que la Terre ne la portait plus. Perchée sur son
nuage euphorique, limite extatique, elle entreprit d'organiser une soirée destinée à
récompenser les élèves investis dans la création du livre. À entendre ma sœur, elle
se voyait aux prémices d'une grande et fructueuse carrière littéraire. Ce soudain et
inattendu engouement artistique, m'effrayait et me laissait béate. En même temps,
que pouvais-je lui dire après l'avoir vu aussi amorphe et souffrante ? Je ne pouvais
qu'être heureuse de voir ma Sandra si rayonnante et si pleine de dynamisme. Et
pourtant je ne l'étais pas. Spectatrice d'une sœur décomplexée et bien trop
enflammée ; une sœur que je ne reconnaissais pas davantage que recroquevillée
dans son lit de douleurs, j'appréhendais la suite. Je craignais qu'une nouvelle épée de
Damoclès ne nous tombe sur le coin du nez. À cette période, des mots terribles et
inquiétants me traversaient l'esprit. "Hystérique, maniaque, insensée, délirante".
Mon cœur s'arrêtait de battre. Quelle angoisse ! Je chassais toutes ces pensées
maudites qui m'assiégeaient, et si elles s'installaient, je leur déclarais la guerre pour
qu'elles dégagent illico de mon crâne. Je les traitais de "Folles pensées ! " ou de "
Pensées menteuses et effrayantes ! ". Je leur disais qu'elles n'avaient pas leur mot à
dire ! Que bientôt, tout rentrerait dans l'ordre et qu'alors, je retrouverai ma Sandra !
Cassandra la tornade. Cassandra la bouillonnante. Cassandra l'audacieuse.
Cassandra l'attachée de presse qui avait convié aux réjouissances, les parents
d'élèves, les professeurs et bien entendu, papa et maman. Dans l'élan, elle avait
invité quelques journalistes locaux, des élus de la Commune et de la Région, des
amis proches et plusieurs écrivains locaux contactés lors de la conception du livre.
À l'approche de sa "Soirée Témoignages et Récompenses", ma sœur était une vraie
pile électrique. Depuis une quinzaine de jours, ses nuits étaient courtes, pour ne pas
dire inexistantes. Deux, trois... quatre heures tout au plus de pseudo sommeil,
entrecoupé de réveils où elle réorganisait pour la énième fois, sa future soirée et
notait des idées urgentes sur le papier. Étonnement, Cassandra ne souffrait pas du
manque de sommeil. Elle disait que dormir était superflu, et que se coucher était une
perte de temps. Ma superwoman de sœur aux super pouvoirs, m'étourdissait. C'est
comme si ses capacités physiques, mentales et cognitives étaient décuplées. Elle
débordait d'énergie. Dans ce tourbillon au féminin, fantasque et décoincée, je ne
reconnaissais aucunement ma sœur. Et quand je l'interrogeais sur son état, elle me
répondait qu'elle ne s'était jamais sentie aussi bien. Elle disait que tout lui semblait
possible. Que tout lui paraissait facile, accessible et bon à conquérir. Elle me disait
se sentir puissante et presque invincible. Que rien ne l'effrayait. Déroutée par ses
réponses, je m'interrogeais. Qu'était-il arrivé à ma jumelle ? Par quel
dysfonctionnement mental, la tristesse morbide des mois passés avait-elle pu la
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
changer à ce point ? Le mot "raisonnable" semblait banni de son vocabulaire. Elle
était si différente. À moi maintenant, de la voir comme une étrangère. Je vacillais. Ma
tête explosait. J'avais l'impression de perdre la raison. D'avoir à mon tour, une perte
de mes sens et une distorsion de mes jugements habituels. Étaient-ce l'incertitude ?
La peur d'un lendemain lourd à porter et difficile à assumer qui provoquait mon
dérèglement intérieur ? Étaient-ce mes luttes et mes refus systématiques face à
l'étrangeté de ma sœur qui me rendaient anxieuse et embrouillaient ma réflexion ? Je
ne savais plus qui de ma sœur ou de moi, avait perdu les pédales. Qui, d'elle ou de
moi, glissait dans la folie. Moi ? Elle ? Toutes les deux en même temps ? Aucune des
deux ? Je n'avais pas la réponse. C'était horrible. Si horrible que moi qui n'étais pas
croyante, j'avais prié pour que ce cauchemar cesse au plus vite. Pour qu'il prenne fin
sur-le-champ et pour que tout redevienne comme avant. Pour qu'enfin, Cassandra et
moi, nous recommencions à vivre, à espérer et à apprendre. Oh par pitié... arrêtes-toi
ma Sandra..., me disais-je en la regardant s'activer partout et en tous sens. Arrêtestoi de courir aussi vite.... Arrêtes-toi un instant... Quelques jours... avant qu'il ne soit
trop tard... Arrêtes-toi et puis, partons ensemble ! Partons en direction de la mer !
Partons à l'étranger ! Partons aux Seychelles ! Sur l'Antarctique ! Où tu voudras,
mais partons vite ! Partons ma Sandra, car tu risques de tomber. D'encore tomber...
De t'écrouler... Je t'en prie, fais attention à toi. Fais taire tous ces trucs dans ta tête
qui te leurrent et te font croire que tu sais tout, que tu peux tout... Ne les écoute plus
ma Sandra. Ils se jouent de toi ! S'il te plaît, réagis ! Stoppe-les ! Prends le temps de
te poser, de réfléchir, de repenser à nous. Ma sœur d'amour, regarde-moi et reviens
dans la réalité... dans notre vie d'avant. Concentres-toi et repars de là où ta pensée
s'est égarée... De là où nous nous sommes perdues...
Derrière cette hyperactivité et ce narcissisme exagéré, je recherchais mon autre,
mon double, ma pareille. Je recherchais celle qui la plupart du temps, raisonnait
comme moi. Celle qui aimait ce que j'aimais. Celle qui s'amusait des mêmes blagues
potaches que moi et riait des même bêtises. Je recherchais ma constante, ma douce
et sage Sandra. Celle qui était toujours d'humeur égale. Celle qui était la plus
réfléchie de nous deux... la plus équilibrée. Celle dont la seule folie était ce besoin
viscéral d'accroître son intellect et de se cultiver. Besoin que je partageais avec elle.
Besoin, qu'elle avait d'ailleurs mis de côté depuis son "burn-out". Tout comme moi
d'ailleurs. Moi aussi j'avais lâché. Sans ma challengeuse, l'excitation et l'envie n'y
étaient plus.
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
Chapitre VI
Chapitre VI
Le jour tant attendu de la grande soirée, arriva ! Papa et maman furent les premiers
sur le pont. Tirés à quatre épingles, ils étaient venus prêter main-forte à une
Cassandra qui piaffait et courait pour fignoler les derniers détails. Se pavanant dans
son costume gris des grands jours, papa semblait le plus heureux des hommes. La
fierté se lisait sur son visage. Sa fille avait réussi, rendez-vous compte ! Peu importe
que l'écriture du livre ait été collective. De l'avis de papa, c'était grâce à
l'investissement et à l'intelligence de sa fille, que ce livre avait abouti et remporté le
premier prix. Maman quant à elle, ne cessait de me dire à l'oreille que ma sœur était
resplendissante, qu'elle était soulagée de la voir aussi énergique et entreprenante.
Maman en avait les larmes aux yeux. Il faut dire que, contrairement à papa qui avait
nié la dépression et s'était mis aux abonnés absents, maman s'était accusée de cette
maladie et avait tenté d'expier sa faute en veillant sa fille nuit et jour. Pas tout à fait
remise d'avoir vu Cassandra au bord du précipice, elle restait fragile et culpabilisait
encore. Ce jour là, entièrement dévouée à sa wineuse de fille, elle s'essoufflait à la
suivre dans son agitation. Dans ses vernis à talons, elle trottinait derrière elle comme
un petit chien soumis.
Entre ma sœur et moi, un monde, une péninsule. Elle était aussi rayonnante que
j'étais sur la réserve. Elle, impeccablement coiffée, parfaitement laquée, ultra
maquillée et vêtue d'une robe rouge un peu moulante, et moi en pantalon de toile
marron avec une queue de cheval plate et tirée en arrière pour me démarquer d'elle.
À la vérité, je craignais que ma sœur ne nous fasse son numéro sur scène et ne joue
les grandes divas. J'appréhendais. J'avais peur d'avoir honte... et pour elle et pour
moi.
Côté logistique et organisation, tout me semblait au point. Pour rester dans le thème
littéraire, Cassandra avait re décoré la salle de livres en cartons. On se serait cru
dans La Grande Librairie avec François Busnel. Elle avait de plus, récupéré du
matériel à la mairie pour projeter le diaporama photos retraçant la création du livre.
Quant au cocktail et aux petits fours, c'était la Commune qui flattée d'avoir en son
fief, une classe mise à l'honneur et grande gagnante du prix "Nouvelle en primaire",
s'en était chargée. À l'heure prévue, parents et enfants s'étaient annoncés à la porte
de la salle et s'étaient rassemblés autour de Cassandra. Elle était la vedette de la
soirée et avait délaissé son costume d'abeille butineuse pour enfiler l'habit de "Reine
de la ruche ". Jouissant de cette nouvelle notoriété et pressée de toutes parts,
Cassandra jubilait. À l'écart, je l'observais. Elle plaisantait et riait aux plaisanteries.
La tête rejetée en arrière, elle gloussait et s'esclaffait sans aucune retenue.
L'extravagance de ma sœur me laissait bouche bée. Mal à l'aise avec son attitude
outrancière, je me tenais à distance. Après avoir salué la majorité des invités,
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
Cassandra avait souhaité que ses élèves l'accompagnent sur l'estrade. Le micro pied
à bonne hauteur, elle avait démarré par d'habituels remerciements. Depuis le fond
de salle où je m'étais placée en vigie pour avoir une vision globale des choses, je la
regardais se dandiner d'un pied sur l'autre. Attentive à ma sœur comme le lait sur le
feu, je la voyais se trémousser et pouffer de rire à chaque ponctuation. J'avais mis
cela sur le compte du trac et de la nervosité, et j'espérais qu'elle se calmerait.
Heureusement, elle s'était apaisée. Et bien que s'exprimant avec un aplomb
déconcertant qui me laissait baba, le début de son discours était construit, direct et
cohérent. Par malheur, après quelques minutes tout avait basculé. Son débit verbal
s'était soudainement accéléré et elle s'emmêlait dans la chronologie de son récit.
Rapidement, il devint très difficile de la comprendre et de la suivre. J'en étais
déconfite, mais que faire ? J'aurais aimé voler à son secours, seulement j'étais trop
loin. Ma seule option était d'utiliser la liaison télépathique. Depuis toutes petites,
nous étions douées pour échanger nos idées par transmission de pensées. C'est
pourquoi, au nom de la solidarité gémellaire, je tentai de brancher mon cerveau sur
le sien pour la contacter en esprit ...Parle moins vite ma Sandra... ... Concentres-toi
et parle moins vite... Tu parles trop vite... Beaucoup... beaucoup trop vite...
Ça ne fonctionnait pas. Cassandra parlait vite et passait du coq à l'âne. Installée à
l'arrière, j'avais repéré des œillades et des coups de coude dans l'assemblée. Je
voyais certaines personnes glousser et soupirer. De mon poste de garde, je les
regardais faire. Je les voyais s'impatienter et rire sous cape. Comment leur en
vouloir ? En prétextant l'histoire du livre, Cassandra n'en finissait plus de parler
d'elle. Pauvres parents, obligés d'écouter le récit décousu d'une institutrice à l'ego
surdimensionné. De temps à autre, je les voyais adresser de petits signes discrets à
leur progéniture, forcée de rester debout à côté de leur maîtresse. Les parents
trépignaient sur leur chaise. Ils avaient fait le déplacement pour entendre de quelle
manière s'était impliqué leur enfant dans la composition du chef d'œuvre,
certainement pas pour contempler le corps moulé dans sa robe rouge de madame
Labrunie, ni l'écouter se vanter 3/4 d'heure durant. De temps à autre, quelques têtes
se retournaient vers moi pour me signifier qu'il était temps que ma jumelle arrête
son one-wooman-show et passe le relais. Face à leurs regards polis mais un tantinet
exaspérés, j'étais gênée, rouge de confusion. Par solidarité pour ces parents que je
croisais fréquemment à l'école, j'haussais les épaules avec un sourire navré. Puis, de
ma place en retrait, je bougeais les bras pour interpeller mon oratrice de sœur. Rien
n'y faisait. J'avais beau me secouer dans une pantomime ridicule, Cassandra
continuait son interminable autopromotion. En dépit de ma honte, j'allais donc me
planter au pied de l'estrade. Puis, dos à l'assemblée et tête relevée, j'envoyais des
signaux désespérés à mon oratrice de sœur. Deuxième échec. Elle continuait de
m'ignorer. À un mètre cinquante en contrebas de Cassandra, j'étais bien
embarrassée. Que faire ? Je n'allais tout de même pas grimper sur la scène pour la
prier de se taire. Non. Mon audace avait ses limites. Par chance, un élève profita de
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
ma venue pour mettre fin à son supplice. Le sourire complice, il s'approcha de sa
volubile maîtresse et tira légèrement sur sa robe. Interrompue, elle baissa les yeux
vers le garçonnet qui lui indiqua ma présence d'un mouvement de tête. "Temps de
pause", avais-je mimé avec les mains. Ouf ! Mon air furax et mes gestes répétés
furent compris par Cassandra qui écourta son dénouement d'histoire, puis céda la
parole aux élèves statufiés. Mission accomplie. Une deuxième épreuve m’attendait.
Sauf à repartir de côté en pas chassés comme un crabe, je devais me retourner et
recevoir, malgré moi, les "remerciements" muets des parents contraints d'écouter en
silence sur leur chaise et luttant contre l'envie de s'échapper. Une heure et demie
plus tard, après que ma vedette de sœur eut répondu aux questions du journaliste
local, que les parents l'aient félicitée pour son excellent travail, que les quelques élus
venus en coup de vent se soient fait prendre en photo pour le magazine de la
Commune, et que les enfants aient dévoré tout le buffet, la salle s'était vidée en
quelques minutes. Seuls étaient restés mes parents, ma sœur et deux de nos
collègues enseignantes pour finir de nettoyer. De retour à la maison, j'avais proposé
un débriefing à Cassandra. Encore très agitée, elle avait acceptée avec joie. Et alors
qu'elle échangeait la décoction "Douceur du soir" préparée par mes soins, contre un
double whisky, je lui confiais mes inquiétudes. Son euphorie et son extravagance
m'intriguaient fortement. Je lui demandais de m'expliquer les raisons de ce
comportement inhabituel. Elle buvait son verre d'alcool sans daigner me répondre.
Sa dernière lampée avalée, elle avait fait claquer sa langue contre son palais.
- Ah ! Ça fait du bien ! s'était-elle exclamée. J'en avais bien besoin !
- Besoin ? lui avais-je rétorqué, l'air étonné.
- Oui ! Pour fêter que tout se soit bien passé ! - Au fait, tu l'as vu le père de Martin
Bonneteau ?
- Non... pas fais attention...
- Quel homme ! avait-elle dit, glissant sa langue entre ses lèvres et du désir au fond
des yeux.
- Qu'est-ce qui t'arrive Cassandra ? Je ne te reconnais plus.
- Oh ! Ça va la rabat-joie ! J'ai quand même le droit d'avoir des envies de femme ! J'en
suis une après tout ! Je ne suis plus une midinette ! Et puis de toute façon, je ne t'ai
pas attendue !
- Attendue ? Mais pour quoi faire ?
- Pour me faire plaisir, pardi !
- Te faire plaisir ? Je ne saisis pas.
- Oui, me faire plaisir. Pour goûter aux plaisirs exquis de la chair. Enfin, quoi !
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
Goûter à la volupté de l'amour ! Jouir ! Prendre son pied ! S'envoyer en l'air !
- Quoi ? Mais quand ? Avec qui ? Pourquoi ?
- Oh ! Ma parole, c'est un interrogatoire de police ! Dis-donc, je fais ce que je veux !
Je suis majeure et vaccinée, et je n'ai aucun compte à te rendre ! D'ailleurs, tu
devrais essayer. Baiser, te ferait le plus grand bien !
À ces mots, la Terre s'était dérobée sous mes pieds. J'étais stupéfaite.
- Tu me fais peur, Cassandra ! m'étais-je écrié.
- Je te fais peur ?
- Disons plutôt que tu es si différente... C'est comme si tu étais sous emprise...
- C'est ça ! Je suis "possédée" ! s'était-elle écriée en ricanant.
Tout en s'esclaffant, ma sœur s'était levée du canapé. Elle avait récupéré les clefs de
notre voiture, remis ses chaussures de ville et agrippé son manteau. Avant de sortir
de la maison, elle s'était retournée vers moi et m'avait dit méchamment :
- Allez salut, ma vieille ! J'ai d'autres chats à fouetter !
Ce soir là, quand la porte s'était refermée brutalement derrière elle, j'étais
pratiquement certaine que Cassandra ne tournait pas rond dans sa tête. Que ça me
plaise ou non, je devais admettre qu'elle avait un sérieux problème. Cette révélation
m'avait anéantie. Tout de suite après, je m'étais demandée de quelle sorte de folie il
s'agissait. Puis, j'avais songé à nos parents ...Ça va être dur pour eux... avais-je
pensé en contenant mes larmes. Ce soir là, papa fut mon exemple. Je m'étais
remémorée ce jour tragique, où il avait apprit le décès de son père et avait choisit de
rester fort et de se battre. Oui ! Tout comme papa, je devais être forte pour mes
parents. Je devais les préserver. En une seconde, je m'étais promis de ne rien leur
dire tant qu'il me serait possible de gérer ma sœur toute seule. Ils se faisaient vieux
tous les deux. Maman était encore sous le choc de l'effondrement de sa fille chérie.
Quant à papa ? Je n'avais aucune idée de sa réaction. ...Allait-il rejeter ma sœur, ou
bien la stimulerait-il pour l'aider à recouvrer ses esprits ? Sans réponse affirmative,
je m'engageais à leur épargner cette douleur, mais soudain le doute m'avait envahie.
Mes décisions étaient-elles bonnes ?
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
Chapitre VII
Chapitre VII
Quatre jours à me ronger les sangs. Quatre jours à espérer que ma sœur revienne à
la maison. Quatre jours à l'appeler sans qu'elle ne décroche. Quatre jours d'angoisse
à m'imaginer des dizaines de scénarios catastrophes. Quatre jours à téléphoner aux
hôpitaux et aux cliniques de la région. Quatre jours à arpenter les quartiers
avoisinants. Quatre jours à scruter les passants depuis mon siège dans le bus, en
croyant l'apercevoir à tous les coins de rue. Quatre jours d'hésitation. Quatre jours à
patauger entre l'envie de courir à la police et celle de prévenir mes parents. Quatre
jours en suspens. Quatre jours à prétendre aux collègues que Cassandra avait une
grippe intestinale et qu'elle devait rester couchée. Et puis... le cinquième jour. Le
soleil à peine levé, la revoilà qui réintégrait la maison, tout sourire et l'air de rien. La
revoilà qui rentrait au bercail, le cheveu ébouriffé, une jupe que je ne lui connaissais
pas et un chandail trop grand pour elle. Son attitude me déconcertait. Elle m'avait
embrassée. Spontanément. Naïvement. Comme si elle n'était partie que depuis
quelques heures. J'étais estomaquée. Bien que furieuse, je ne lui reprochais rien. Oui
! Même si je bouillais intérieurement, je demeurais stoïque. Même si je lui en voulais
de m'avoir fait ce coup pendable, je lui épargnais les remontrances. Pour ma défense,
j'étais soulagée qu'elle aille bien. Mon bonheur de la revoir surpassait mes colères.
- Ben, tu en fais une drôle de tête, m'avait-elle dit.
"Et toi ? Tu t'es vue ?" avais-je pensé en regardant ses cernes noires jusqu'aux bas de
ses joues, ses traits tirés et sa peau parcheminée. Gardant ma réflexion pour moi, je
lui avais rétorqué un "Ah ?" d'étonnement, avant de lui suggérer de passer sous la
douche et d'aller s'allonger. Elle ne m'avait écoutée qu'en partie. Je l'avais suivie. Je
l'avais vue tituber jusqu'à sa chambre et s'affaler toute habillée sur son lit sans
passer par la salle d'eau. Ma sœur m'inquiétait. J'aurais voulu rester près d'elle... la
surveiller... l'empêcher de repartir... de faire n'importe quoi. Seulement, j'avais
classe et je ne pouvais manquer le travail. C'était la mauvaise période. Trop de
corrections à terminer. Trop de programmes à rattraper. Trop de devoirs en attente.
Ce fut donc la peur au ventre que j'avais laissé ma fugueuse de sœur et espéré
qu'elle ne reprendrait pas la poudre d'escampette.
De retour à la maison, après avoir profité des pauses déjeuner, des interclasses et
des récréations pour cogiter sur le devenir de ma sœur, j'étais fébrile. J'avais toqué à
la porte de sa chambre. Pas de réponse ! J'entrais. Elle n'était pas là ! Mon cœur
s'était mis à battre à vive allure. Déjà, je songeais à une nouvelle fugue. Je l'avais
appelée sans m'affoler. En écho, un gémissement m'était parvenu de la cuisine. La
pièce rejointe à la hâte, j'avais retrouvé ma Sandra assise parterre. Les genoux sous
le menton, elle était blanche, décomposée, en panique. On aurait cru qu'elle venait
de voir un fantôme.
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
- Qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce qui t'arrive ?
Malgré mon stress, j'étais restée à distance. Je n'osais pas m'approcher d'elle.
- On... on... on veut me... tuer... sanglotait-elle.
- Quoi ? Mais comment ça ? Qui veut te tuer ma Sandra ? Qui ?
- Le gouvernement... Le gouvernement...
Je n'en croyais pas mes oreilles. Ma sœur était en train de me dire que le
gouvernement voulait sa peau. Mon cœur se serrait et le souffle me manquait. Je
pressentais la bouffée délirante, et pourtant je devais en savoir plus. Non pour la
conforter et m'introduire dans sa folie, mais pour savoir à quel point, elle divaguait.
Je me disais qu'en mesurant son degré de paranoïa, je pourrais peut-être qualifier
son état et mettre un nom sur sa psychose.
- Ça fait trois jours que... que... je n'ai pas fermé l'œil... Trois jours qu'ils me
cherchent... Ils me courent après... Ils sont partout...
- Partout ?
- Partout ! Partout ! Je te dis !
Cassandra était excessivement nerveuse. Très agitée. Jamais je ne l'avais vue
trembler autant. On aurait dit une boule de nerf enfermée dans un carcan de peurs.
Malgré mes appréhensions, je m'étais accroupie devant elle et j'avais tenté de
l'envelopper pour la tranquilliser. À chacune de mes approches, elle comprimait ses
jambes avec ses avant-bras et s'écartait de moi. Je ne savais pas quoi faire. Je
l'observais quand de sa bouche, un flux de paroles incompréhensibles s'était répandu
sans logique. À la suite, ses pupilles en mouvements perpétuels et saccadés,
surveillaient par-dessus mon épaule. C'était affreux ! J'en avais le poil au garde-àvous. Ses yeux, d'ordinaire si jolis et si doux, n'étaient plus que noirceurs et
suspicions. Son regard était terrible. Je le trouvais monstrueux. Pareil à celui d'un
psychopathe.
- Tu as bien refermé la porte... derrière toi ? m'avait-elle demandée en fixant le
couloir.
- Oui.
- Va vérifier !
- Mais j'ai fermé.
- Va vérifier, je te dis ! s'était-elle énervée.
Cassandra me hurlait à la figure. Je m'étais donc dépêchée d'aller contrôler que tout
était bien verrouillé. Depuis l'entrée, je lui avais crié que la clef était effectivement
tournée dans la serrure. Pas de réponse de sa part. D'un pas vif, j'étais revenue
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
auprès d'elle et je l'avais retrouvée dans la même position de repli. Elle continuait de
trembler. Soudain, les yeux exorbités, elle s'était mise à me parler. Elle s'exprimait
vite. Très très vite.
- J'ai des agents secrets aux trousses, m'assurait-elle. Pousses-toi de devant de moi,
tu me bouches la vue. Il faut que je reste sur mes gardes parce qu'ils veulent
récupérer mes informations. Ils ont mis le téléphone sur écoute. Surtout dis rien au
téléphone. Ne raconte surtout pas que je suis dans la maison. Tout à l'heure, je les ai
entendus rôder dans le jardin. J'ai entendu leurs talkies-walkies qui sonnaient. Ils
m'ont retrouvée. Il faut que tu me caches.
- Calmes-toi... Calmes-toi... Est-ce que tu veux un somnifère. Il m'en reste quelques
uns du traitement de maman. Dormir te ferait le plus grand bien.
- Non ! Si je dors, je ne pourrais pas me défendre et ils me tireront dessus !
Ma sœur avait marqué un temps de pause. Pendant cette courte accalmie, elle
m'avait regardée curieusement avant de poursuivre son délire.
- D'ailleurs. Si ça se trouve, tu es de mèche avec eux. Si ça se trouve, tu fais partie de
leur gang. J'ai trouvé bizarre que la voiture ait du mal à démarré l'autre jour et aussi
qu'elle fasse un drôle de bruit. Tu l'as trafiquée, c'est ça ? C'est toi qui as mis un
mouchard pour qu'on me repère et pour qu'on me suive ? Hein ? Avoue !
Alors que ma sœur m'accusait et me dévisageait avec des yeux haineux, je
m'obligeais à rester calme. Je ne répondais pas à ses attaques. Je luttais pour ne pas
m'effondrer et m'apitoyer sur notre sort. Quel moment cruel ! Dans mon tourment,
j'essayais d'assimiler que ma sœur était en proie à une crise de démence tout en
songeant à prévenir le SAMU.
- Mais pas du tout, Cassandra... Je ne suis pas ton ennemie. Non. Au contraire, je suis
ton alliée. Je suis là pour t'aider. Tu peux me faire confiance.
- Ah ?
Les yeux béants comme deux assiettes plates, ma Sandra m'avait regardée fixement.
À ce moment là, tout m'était passé par la tête. Je m'étais demandée si ma sœur avait
projeté de me sauter dessus toutes griffes dehors. Si elle s'apprêtait à me frapper
sauvagement, ou si elle baisserait les armes et reprendrait ses esprits. J'avais
attendu ses réactions, sans dire un mot ni faire un geste. En empathie avec ma sœur,
je lui transmettais la force de mon amour par un simple sourire. Pourtant... Pourtant
que d'ambivalence en moi ! Que d'émotions contradictoires ! J'étais tout à la fois, une
mère bienveillante et attendrie, et une sœur épouvantablement en colère. Une sœur
à qui sans préavis, on venait de retirer son double , sa pareille , sa Sandra de
toujours... Une sœur qui refusait d'admettre que le cerveau vif, organisé,
pragmatique et sur productif de sa jumelle, s'était soudainement déréglé et, je le
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
supposais, lui imposait des voix malveillantes et mensongères. Une sœur dévastée et
partageant la détresse de sa jumelle. Oui ! Dans ma chair et dans mon âme, je
percevais sa terreur. Je ressentais ses angoisses. J'étais aussi vulnérable et aussi
perdue qu'elle.
Je ne pouvais l'accepter. C'était un cauchemar et j'allais me réveiller. Malgré mon
refus, les questions enflaient et déchiraient ma tête. Est-ce que ma sœur est aux
prémices de sa maladie ? Est-ce que son "pétage de plomb" est temporaire ? Est-ce
que ça va s'aggraver ? Est-ce qu'il existe un médicament pour la guérir ? Est-ce
qu'elle pourrait se faire du mal ? Est-ce que l'internement serait une bonne solution
? Est-ce que la cause est génétique ? Physique ? Physiologique ? Environnementale
ou familiale ?
Coup de tonnerre dans un ciel serein ! Même si je bataillais pour garder mon sangfroid, je n'avais aucune idée de la conduite à tenir en pareil cas. Je me demandais si
j'avais les bons réflexes. Si j'étais suffisamment forte pour soutenir ma sœur et pour
apaiser ses terreurs. Je ne savais pas si j'arriverais à me défendre, si tout-à-coup lui
prenait l'envie de me frapper. Je me demandais si à vouloir l'empêcher de sombrer,
je ne risquais pas moi aussi... de perdre la boule.
Grâce à mes paroles relaxantes, ma sœur s'était peu à peu calmée. J'avais pu la tenir
dans mes bras sans qu'elle me rejette et ne recule. La tête sur mon épaule, elle
frissonnait. Elle reniflait puis se mouchait dans mes cheveux. Je l'avais serrée
davantage contre moi et elle s'était laissé faire. Quelle peine j'avais pour elle. Je la
sentais raide comme du bois. Contractée à l'extrême. Toutefois, à force de patience
et de tendres caresses, elle s'était détendue sous mes mains. L'action était
bénéfique, Un à un, j'avais senti ses muscles se relâcher et ses tremblements se
stopper. Pour finir de l'apaiser, je l'avais bercée comme une enfant en lui fredonnant
des chants de notre enfance.
Une chanson douce, que me chantait ma maman. En suçant mon pouce, j'écoutais en
m'endormant. Cette chanson douce, je veux la chanter pour toi. Car ta peau est
douce, comme la mousse des bois. La petite biche est aux abois. Dans le bois, se
cache le loup. Ouh, ouh, ouh ouh ! Mais le brave chevalier passa. Il prit la biche dans
ses bras. La, la, la, la... ...Fais dodo, Colas mon p'tit frère. Fais dodo, t'auras du lolo.
Maman est en haut, qui fait du gâteau. Papa est en bas, qui fait du chocolat. Fais
dodo, Colas mon p'tit frère. Fais dodo, t'auras du lolo. Fais dodo, Colas mon p'tit
frère. Fais dodo, t'auras du lolo.
Au fil des comptines, sous mes doigts qui tour à tour, l'avaient frôlée pour la
tranquilliser puis délicatement massée pour la dénouer, sa paix s'était rendue
palpable. Cœur contre cœur, j'avais senti ses impulsions cardiaques se modérer dans
un rythme normal. J'en avais profité pour lui dire que nous serions bien plus à l'aise
dans son lit. Sans un mot, elle s'était redressée et m'avait suivie dans sa chambre.
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
Comme une belle surprise, elle m'avait pris la main et s'était laissé conduire. J'avais
même eu droit à un "je t'aime" furtif, ainsi qu'à un semblant de sourire. Exploitant ce
moment de lucidité et de mieux-être, je l'avais engagée à prendre un somnifère. Ce
qu'elle avait accepté.
Les heures interminables de cette nuit à dormir par-à-coup, telle une mère ne
sommeillant que d'un œil lorsque son enfant ne va pas bien, j'avais eu le temps de
cogiter. Couchée en cuillère et moulée au corps ratatiné de ma sœur qui sursautait
de temps à autre, ou bien se réveillait en sueur et en panique, j'avais compté les
heures trottant sur le réveil. Escortées de leur Tic Tac abrutissant et indifférentes à
mon malheur, je les avais regardées se succéder. Semblables à un compteur de
bombe à retardement, j'avais écouté leur cliquetis monocorde et régulier en
songeant aux heures suivantes leurs succédant dès l'aube naissante. Des heures
toutes fraîches, mais qui peut-être, avaient prévu d'amener avec elles leurs lots de
batailles et d'épreuves. Je me demandais si le cataclysme de la veille n'était qu'une
petite détonation et si l'inéluctable et nouveau jour allait tout faire sauter. S'il allait,
moi et ma Sandra, nous catapulter et nous détruire à jamais. Si nous allions exploser
en plein vol. Si ce nouveau jour nous anéantirait pour toujours. Si ma sœur et moi,
étions destinées à sombrer ensemble et à périr corps et âme. En boucle, je me
demandais si ma Sandra basculerait encore et si de nouveaux délires morbides...
mortifères ... dévastateurs... l'emporteraient.
Durant les heures de la nuit, je m'étais interrogée. Que restera-t-il de ma famille
après ce carnage ? Ne serons-nous plus qu'un champ de ruines, où plus rien ne
poussera plus jamais ? Comparable à des boules de flipper, quantité de "Pourquoi"
réfractaires s'étaient télescopés à l'intérieur de ma boite crânienne. Nourris par ma
colère, ils s'étaient multipliés pour manifester contre l'aliénation mentale au sein de
ma famille. Ils avaient contesté contre l'aliénation mentale en générale et s'étaient
encouragés à la révolte. Dans ma tête, c'était l'émeute ! Le chaos ! Une nouvelle
révolution ! Un mai 68 puissance dix durant lequel mes neurones avaient parlementé
avec les neurones de ma Sandra. Dans un pourparler vigoureux, ils avaient réclamé
un retour immédiat à la normalité avant d'exiger l'abolition définitive de toutes
formes de psychose. Pourquoi nous ? Qu'avait-on fait pour mériter ça ? Par quelle
malédiction ?
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
Chapitre VIII
Chapitre VIII
Aux aurores, j'avais vu le matin se lever sans discerner si j'étais éreintée par une nuit
de qui-vive, ou bien si mon anxiété grandissait avec le soleil qui me narguait à
travers les persiennes. Par crainte de réveiller ma sœur écrasée de fatigue et
endormie toute habillée, j'avais supporté mes crampes dans les jambes et mes
fourmis dans les pieds. Malgré ma résistance, la douleur fut bientôt intenable...
J'étais dans l'obligation de me lever pour délier mon corps souffrant. Avec
délicatesse, je m'étais détachée de ma sœur plongée dans un sommeil profond,
morcelé de petits ronflements nerveux. Assurément, elle rattrapait le repos qui lui
manquait. Je m'étais assise sur le lit et sans bruit, j'avais étiré mes membres
endoloris. À la suite, j'avais couvert mes épaules d'un fin gilet de laine et quitté la
chambre à pas de loup. Dans la cuisine, j'avais commencé à me préparer mon
habituel petit-déjeuner du matin quand je réalisais que j'avais l'estomac noué. Le fait
était rare. D'ordinaire, je me réveillais affamée. Ce matin là, mes préoccupations
m'avaient coupé l'appétit. Bien que sortie du lit, je ne cessais de m'interroger sur
l'état de ma sœur. J'appréhendais les heures prochaines tout en souhaitant qu'elle
soit redevenue saine d'esprit et que son humeur soit au beau fixe. Je savais que son
humeur déterminerait la couleur de notre journée. C'est pourquoi, j'espérais que
celle-ci soit teintée de rose bonbon plutôt que de gris anxiogène. La boule au ventre,
j'essayais de rester positive en combattant les idées noires.
Un café me suffirait. En remplissant le percolateur d'eau du robinet, mon regard
avait pivoté vers le coin où quelques heures auparavant, ma sœur s'était réfugiée. Je
la revoyais, prostrée, apeurée, ailleurs. Dans un monde différent du mien. Cette
vision m'avait paralysée. J'étais restée là, figée, magnétisée par cette image tandis
que l'eau continuait de s'écouler. Ma volonté était elle aussi, anesthésiée. Les mots
que j'avais repoussés puis bannis, en avaient profité pour forcer les murs de ma
prison mentale. Ils s'étaient fait la malle. À cet instant, je ne les refusais plus. Je les
laissais se dire. En vrac et librement, ils envahissaient mon cerveau : " Cinglée,
aliénée, azimutée, cintrée, déséquilibrée, détraquée, dingo, fêlée, foldingue, frappée,
givrée, maboul, siphonnée, sonnée, tarée, timbrée ". Tous les mots bâillonnés et
interdits, s'ébattaient sans retenue. Plus ils s'échappaient, plus ma pression interne
diminuait. Quelle libération ! En m'autorisant le droit de les penser, je les exorcisais.
Je me soulageais. Après ce temps de lâcher prise, je recouvrais mes sens. La tête
désemplie de pensées refoulées, je réorganisais mes pensées et je prévoyais
d'annuler mes projets du jour pour me consacrer uniquement à Cassandra. J'allais
ensuite boire mon café dans le salon éclairé par la lumière douce du soleil, filtrant à
travers portes et fenêtres. J'associais mon silence au silence de la maison, puis je
m'asseyais au fond du canapé. Jambes croisées, j'essayais de me détendre et
d'arrêter de cogiter. A ce moment, je ressentais indispensable de me vider la tête et
26
Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
de simplement déguster mon petit noir. Dans l'ignorance de ce qui m'attendait,
j'avais profité de cette quiétude pour recharger mes batteries. La matinée m'avait
laissée souffler. Cassandra avait dormi longtemps et l'heure du déjeuner s'annonçait,
quand un bruit sourd et des hurlements avaient résonné depuis sa chambre. Sans
réfléchir, j'avais délaissé ma cocotte sur le feu pour filer vers les cris et, c'est affolée
que j'avais déboulé dans la pièce. Ce que j'avais vu alors, m'avait liquéfiée. Tombée
par-terre, ma Sandra convulsait. Spontanément, j'avais pensé à une crise d'épilepsie,
mais son corps s'arc-boutait comme celui d'un démoniaque. Elle semblait se battre
contre des forces invisibles. Passé le moment d'hébétude, je m'étais précipitée sur
elle et j'avais tenté de la maîtriser en m'asseyant à califourchon sur son ventre. Ses
poignets plaquaient au sol, je l'avais interpellée d'une voix forte. Cassandra !
Cassandra ! Cassandra, calme-toi, c'est moi ! C'est Alexandra !
Étais-ce un nouveau délire ? La peur ? Une crise d'angoisse ? Ma capacité de
jugement à cet instant de panique, était restreinte. Malgré tout, mon cerveau
fonctionnait vite. J'avais constaté que ma sœur ne bavait pas, qu'elle n'avait pas non
plus les yeux exorbités ni les muscles tétanisés. Ses manifestations ne collaient donc
pas à une crise d'épilepsie. Sans certitude, j'avais opté pour l'hystérie.
Cassandra s'était débattue comme un beau diable. Bien qu'étant sur elle, j'avais eu
beaucoup de mal à la maintenir. Avec une force incroyable, elle avait réussi à libérer
ses mains et avait cherché à me griffer le visage.
Laissez-moi ! Laissez-moi ! avait-elle hurlé en essayant de m'éjecter.
C'était clair ! Comprenant que ma sœur était en pleine crise de démence, je lui
flanquais une paire de claques pour l'extraire de sa folie. Un cri rauque avait jailli
des tréfonds de sa gorge. Puis, elle s'était figée. On aurait dit une statue de sel.
Toujours assise sur elle, je l'avais doucement appelée par son prénom. Elle était sans
réaction. J'avais tapoté sa joue pour l'arracher de sa torpeur, mais elle conservait sa
raideur.
- Ma Sandra ? Ça va ma Sandra ? Ça va ?
Pas de réponse. Je la libérais de mon poids. Me tenant à côté d'elle, j'observais ses
yeux fixes et son corps immobile.
- Ça va ? avais-je redemandé en lui caressant la joue.
Sans un mot, ma sœur avait tourné la tête vers moi. La haine se lisait dans les yeux.
Elle m'avait regardée comme un ennemi... Comme un adversaire... J'étais anéantie.
Ses yeux s'étaient encore assombris. Effrayée par son regard noir, je m'écartais un
peu.
- Toi aussi, tu fais partie du complot ! m'avait-elle lancée froidement.
- Quoi ? Mais de quel complot tu parles ?
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
- Ne fais pas l'innocente ! Je sais tout ! J'ai tout découvert !
Cassandra me fixait méchamment.
- Découvert quoi, ma Sandra ? Je ne te veux que du bien, moi ! Jamais je ne te nuirais
! Jamais !
- L'état veut ma mort ! Il y a des mois qu'ils me menacent, mais je résiste ! Je leur
tiens tête !
- Mais de quoi tu parles ? De quelles menaces ?
Prenant appui sur ses coudes, ma sœur s'était redressée. Le cheveu en bataille et les
lèvres exsangues, elle s'était adossée au bois du lit. Puis, sans émotion et sur un ton
monocorde, elle m'avait retracée son histoire... L'histoire qui la hantait et tournait en
boucle dans sa tête...
- Depuis plusieurs semaines, le gouvernement me surveille, m'avait-elle racontée. Ils
ont mis des agents à mes trousses et ils me suivent à la trace. J'avais des messages
sur mon ordinateur. Des messages bizarres, impossibles à supprimer. Dès que
j'essayais de les supprimer, ils réapparaissaient sur ma boite de réception. C'est là
que j'ai commencé à m'interroger.
- Quels genres de messages ?
- Des correspondances que j'ai eues avec des écrivains et certains Élus. En fait, le
message qui a tout déclenché était la retranscription d'une confidence que m'avait
faite un écrivain. Il m'avait demandée de n'en parler à personne parce que quelqu’un
de connu était impliqué et que ça pourrait lui valoir de graves ennuis. Par devoir
citoyen, j'ai tout révélé à un Élu avec qui j’étais en relation et que j'avais convié à ma
soirée " Témoignages et Récompenses" . Depuis, on me pourchasse. Depuis, ils
essaient de me faire taire et pour me faire taire... ils veulent me tuer...
- Je ne comprends pas. Tu te fais des idées, voyons. Personne ne veut te tuer...
Personne ne cherche à te faire taire...
- Mais si ! De toute façon, tu es de leur côté ! C'est toi qui leur as permis d'entrer à la
maison pour qu'ils installent un système d'écoute dans le téléphone ! Je sais que c'est
toi !
- Non ! Pas du tout ! Jamais je ne ferais quelque chose contre toi ! Je te le jure ! Tu
peux me croire !
- Prouve-le que tu es de mon côté et pas du leur !
- Te le prouver ? Mais comment ?
- Défends-moi contre eux ! Empêche-les de m'approcher et d'arriver jusqu'à moi.
Sécurise la maison !
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
- Mais comment ça ? Que veux-tu que je fasse ?
- Je n'en sais rien ! Débrouilles-toi pour qu'ils repartent !
Comme la veille au soir, Cassandra s'était remise à trembler. Elle avait repliée ses
jambes sur sa poitrine et de nouveau, elle s'était emmurée dans sa peur. J'étais
déconcertée et tiraillée entre le fait de lui montrer mon indéfectible soutien et la
tentation d'appeler Police secours. Mes envies fluctuaient au gré des émotions.
Tantôt je voulais m'isoler du monde avec ma sœur jusqu'à son parfait rétablissement,
tantôt j'envisageais de passer le relais aux professionnels de santé. Tantôt, je me
disais que les médecins psychiatres seraient les mieux placés pour la soigner, tantôt
je me demandais s'ils étaient aptes à la soigner. Je m'interrogeais. Ne rendraient-ils
pas ma sœur plus folle qu'elle ne l'était ? Ne lui rajouteraient-ils pas de troubles ? Ne
l'abrutiraient-ils pas de médicaments ? Ne feraient-ils pas d'elle un zombie ? J'avais
dans la tête "Vol au-dessus d'un nid de coucou", et l'image de ma sœur déambulant
dans les couloirs aseptisés au milieu d'aliénés qui bavaient et urinaient dans leurs
pyjamas rayés, m'épouvantait.
Et puis, opter pour un séjour en hôpital, cela signifiait que j'adhérais à la démence de
ma sœur. C'était reconnaitre ses troubles mentaux. Hors pour moi, elle avait certes
un désordre psychique, mais il n'y avait là rien de dramatique. Rien qui justifiait
qu'on l'enferma chez les dingues et qu'on l'assomme d'une camisole chimique. De
mon point de vue, sa distorsion de la réalité était juste un déséquilibre momentané.
Ça n'allait pas durer. Non. C'était simplement une mauvaise passe. Un petit bug sans
gravité. Rien d'alarmant. J'étais plutôt confiante. En revanche, côté médecin, je ne
me faisais pas d'illusions. N'importe quel médecin de France et de Navarre
constatant l'état de ma sœur, m'engagerait à la faire interner au plus vite. N'importe
quel médecin la jugerait dangereuse pour les autres, mais surtout pour elle-même.
N'importe quel médecin préconiserait une hospitalisation d'urgence, et sur un refus
de ma part, n'importe quel médecin se désolidariserait de moi et me jugerait
irresponsable.
Dans la balance, l'envie de préserver ma sœur des véritables fous, et lui donner la
chance de s'en sortir vite et sans séquelle, pesait de plus en plus. Plus j'observais sa
détresse, plus j'estimais injuste et intolérable de ne pas me battre pour elle. Qui
mieux que moi pouvait l'aider ? La soigner ? L'aimer ? La dorloter ? La rassurer ? La
comprendre ? Personne d'autre n'était mieux placé que moi. Moi, son double, sa
jumelle... Moi qui jugeais bon qu'elle s'aère la tête et se change les idées. Moi qui
pensais que s'éloigner du stress environnant pour se reconnecter à tous ses rêves
d'enfants, lui ferait le plus grand bien.
Ce jour de grand soleil où les oiseaux babillaient sous nos fenêtres, j'étais face à
deux décisions. Soit je gérais ma sœur comme je me l'étais jurée, soit je la laissais
seule entre les mains d'inconnus.
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
Chapitre IX
Chapitre IX
Je l'avais regardée. Fragile, recroquevillée, minuscule, tout comme ces soirs d'orage
où petites filles tremblantes et apeurées, nous nous cachions sous notre lit. Serrées
l'une contre l'autre, nous sursautions à chaque gros coup de tonnerre et nous
bouchions respectivement les oreilles. Toute notre enfance, nous avions pris soin
l'une de l'autre. Épreuves et maladies, nous les avions souffertes et traversées
ensemble. Si Cassandra ressentait une douleur quelque part, je la percevais au
même endroit. Si elle était triste, je l'étais moi aussi. Pour nous, une certitude ! Au
premier jour de la fécondation, nos corps et nos esprits s'étaient reliés pour le
meilleur et pour le pire. Nous étions dans une alliance charnelle et éternelle. Alors
oui ! En prenant pour modèle mon père, je décidais d'être fidèle à ma promesse et de
secourir ma Sandra envers et contre tout. Je décidais de ne pas l'abandonner et de
faire mon maximum pour qu'elle guérisse... Je décidais de tout faire pour qu'elle ne
soit plus dans la confusion mais qu'elle soit pleinement restaurée.
Des larmes d'amour plein les yeux, j'avais décidé de m'occuper de ma sœur à la vie à
la mort.
- On va partir... lui avais-je murmuré à l'oreille.
Surprise, elle m'avait questionnée d'une toute petite voix.
- Partir ? Mais où ? Quand ?
- On va partir. On va se cacher et s'éloigner de tous ceux qui te veulent du mal. Je
vais t'aider Cassandra. Ce sera nous deux ensemble contre eux Et je te jure qu'on va
y arriver. Je te jure qu'on va s'en sortir.
- Se cacher ? Oui... se cacher...
À cet instant, je m'étais aperçue que ma sœur était totalement déconnectée du
monde réel et dissociée d'elle-même. Alors que je lui parlais de nous enfuir, elle
n'avait manifestée aucune pensée pour nos parents, pour son travail ou ses élèves.
Mis à part son délire, plus rien d'autre ne s'incarnait. Elle était coupée de la vie... De
sa vie. J'étais troublée. Je m'étais interrogée sur ma place au milieu de cette folie
tyrannique.
- Tu m'aimes ? lui avais-je demandé.
Elle m'avait regardée avec des yeux étonnés.
- T'aimer ? Oui... enfin je crois... Je ne saurais le dire...
- Tu as confiance en moi ?
- Oui... Je crois...
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
- Qui je suis pour toi ?
- Alexandra...
- Mais encore ?
- Je ne sais pas... J'ai peur... c'est tout ce que je sais...
- Habille-toi, on va partir.
- On va où ?
- Tu verras. Fais-moi confiance.
Ma sœur m'avait souri. Ce sourire reconnaissant était semblable à celui reçu la
vieille avant d'aller dormir. Il me comblait. Il me donnait de la vigueur. J'allais sauver
ma sœur et la libérer de ses démons intérieurs. Je me sentais si forte. Si forte qu'à
cet instant précis, j'aurais pu déplacer des montagnes. Par ce sourire, je comprenais
où et comment mon père avait puisé sa force pour s'occuper de sa fratrie. Je
comprenais qu'à travers les regards perdus de ses frères et sœurs, il avait dû se
sentir investi lui aussi d'une mission de sauveteur et de gardien. Oui ! J'allais sauver
ma sœur ! Et personne ! Personne ne l'enfermerait ! Personne ne la traiterait de folle
à lier ! Personne ne l'asservirait ou ne se moquerait d'elle ! Personne ! Moi vivante,
personne n'allait faire du mal à ma Sandra !
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
Chapitre X
Chapitre X
Notre
départ
était
imminent.
Pour
moi,
il
n'y
de
à perdre.
À avait
tous
moments,
papa
et
maman
pouvaient
s'inviter
àavait
laou
maison
et temps
découvrir
que
fille
faisait
une
bouffée
délirante.
Rien
ne
m'assurait
que
par
amour
et
par
manu
militari
àpas
l'asile.
De
illeur
ydevoir
parental,
ils
ne
l'emmèneraient
pas
l'école.
Qui
pouvait
me
certifier
la
directrice
que
les
n'essaieraient
pas
de
joindre
pour que
signaler
que
ma
déraillait
etsurcroît,
qu'il
valait
l'écarter
des
enfants
?
Qui
pouvait
m'assurer
que
cette
même
inspection
n'obligerait
pas
ma
sœur
àl'inspection
se
prendre
en
charge
?un
Après
tout,
cela
faisait
partie
de
leurs
attributions.
Ilquelconque
était
depsychologiquement
leursœur
devoir
de collègues
faire
rapport
àmieux
leurs
hiérarchies
s'ils
soupçonnaient
un
danger
pour
les
élèves
ou
pour
le
corps
enseignant.
Jefaire
ne
pouvais
les
condamner.
Ne plaçant ma confiance en personne, j'avais choisi la fugue. Ainsi, nous partirions
sans laisser d'adresse et resterions anonymes tout le temps de l'exil. À l'exception de
nos parents qu'il me fallait tranquilliser, personne ne connaîtrait la cause de cette
retraite. Le mot pour nos parents serait bref. De grandes lignes pour les rassurer,
mais pas de détails ni de justifications. Non ! Ils ne devaient rien savoir de la cause
du départ. Je devais garder le secret. Apprendre le dérèglement mental de
Cassandra en même temps que notre fuite, les aurait beaucoup trop secoués. Ils
n'avaient pas à porter ce fardeau. À leur âge, des angoisses supplémentaires
n'étaient pas bon pour leur santé. Et puis, je les connaissais par-cœur. Ce trouble
passager les aurait perturbés. À notre retour, ils auraient craint une rechute de
Cassandra et l'auraient considéré comme une malade en sursis. Et ça, c'était
inconcevable ! Je ne le voulais pas ! Cassandra n'était absolument pas une aliénée !
Elle n'était pas non plus diminuée intellectuellement ! Derrière ce dérangement
provisoire de ses fonctions cognitives, elle avait toujours son esprit compétitif, une
tête bien remplie, une intelligence au-dessus de la moyenne et un cœur doux. Elle
était simplement dans une mauvaise passade. Et n'importe qui pouvait en être
victime. Pas la peine d'en faire un fromage. C'était une juste question de temps pour
qu'elle se rétablisse et que cette mauvaise épine se retire de sa tête. Oui ! Bientôt ce
ne serait plus qu'un épisode malencontreux... Bientôt on en rirait...
- Je suis prête...
Cassandra était effectivement prête. Elle avait mis les vêtements que je lui avais
préparés. Elle portait un jean, des baskets noires, un tee-shirt rose et avait noué un
sweater gris sur ses épaules. Elle était parfaite pour prendre la route. Moi aussi
j'étais prête. J'avais déposé nos valises dans l'entrée, vidé le réfrigérateur des
denrées périssables, sortie les poubelles sur le trottoir, éteint le gaz, refermé les
volets, vérifié les robinets et fait un mot à nos parents.
Papa, maman.
Cassandra et moi sommes parties sans vous prévenir parce qu'on ne pouvait pas
faire autrement. Surtout pas d'inquiétude. Nous allons bien et comme vous vous en
doutez, nous prendrons soin l'une de l'autre. Nous resterons unies comme nous
l'avons toujours été. La raison de notre départ nous appartient. La seule chose que
nous pouvons dire, c'est que s'éloigner est vital pour nous deux. Il nous fallait partir.
Pas d'autres choix. Nous avons besoin de ce temps pour nous retrouver toutes les
deux. Pour n'être rien que nous deux. Pour reprendre des forces. Pour nous
ressourcer. Je ne sais pas combien de temps nous serons parties, mais je sais que
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
lorsque nous reviendrons, nous serons plus fortes et encore plus combatives.
Nous vous aimons. Nous essaierons de vous donner quelques nouvelles si cela est
possible et si vous ne cherchez pas à nous recontacter. Surtout, ne signalez pas notre
disparition à la Police. Comme vous le savez, nous sommes grandes et responsables.
Personne ne nous a influencées pour le faire. Nous ne sommes pas embrigadées par
une secte ni même en danger. Comme je vous l'ai dit, nous en avons besoin, alors
n'entravez pas notre décision. Maman, surtout ne te fait pas de bile pour nous. Tout
ira bien. Fais-nous confiance et sois tranquille. Papa, notre force nous vient de toi et
sache que nous seront toujours "Meilleures que les meilleurs". S'agissant de l'école,
nous les préviendrons succinctement.
Bien sûr, nous avons conscience de mettre tout le monde dans l'embarras avec ce
départ précipité, mais c'est ainsi. Il vous faut l'accepter et continuer de nous faire
confiance.
Nous vous aimons.
Vos grandes filles... Vos Sandras pour toujours...
- C'est bon Cassandra ? On y va ?
- On y va ? Mais on va où exactement ?
- On va d'abord et avant tout te mettre à l'abri. On trouvera refuge, ne t'inquiète pas.
Fais-moi confiance !
- Confiance...?
- Tu me fais confiance, n'est-ce pas ?
- Heu... Je crois... Oui... je pense...
- Bon et bien c'est l'essentiel ! Tant que nous resterons ensemble, rien de mauvais ne
pourra nous arriver. Par contre, si tu veux t'en sortir, tu vas devoir m'écouter et me
suivre 24h sur 24. C'est d'accord ? Tu as bien compris ?
- J'ai bien compris...
Le téléphone dans la poche de Cassandra s'était mis à sonner.
- Ne réponds pas ! l'avais-je enjoins. Et donne-le-moi !
Sans discuter, d'une main fébrile elle m'avait tendue son portable qui continuait de
vibrer. Sur le cadran, un numéro inconnu. Aussitôt, je pensais à quelqu'un rencontré
durant son escapade. Quelqu'un à qui elle aurait transmis ses coordonnées.
Quelqu'un qui avait très certainement remarqué sa fragilité mentale. Quelqu'un qui
n'avait sans doute pas que de bonnes intentions. Une fois le téléphone silencieux,
j'avais retiré la carte Sim et fourré l'appareil au fond de mon sac-à-main. Ma sœur
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
ne disait rien. Elle était restée bouche ouverte et bras le long du corps. À voir son air
perdu, j'avais eu de la peine. Soudain, dans un mouvement nerveux, elle s'était
rapprochée de moi.
- Tu as entendu ? m'avait-elle chuchotée en tournant la tête de tous côtés.
- Non. Quoi ?
- Il y a des gens à l'étage, avait-elle murmuré, l'index aplati sur la bouche. Tu ne les
entends pas ? Ils sont plusieurs... Ils sont méchants... Ils parlent de moi... Ils disent
des mauvaises choses...
- Non, je n'entends rien.
Comprenant que ma sœur était aux prises d'hallucinations auditives, j'entrais dans
son jeu et tendais l'oreille en faisant non de la tête.
- Partons vite d'ici... avait-elle dit en panique. Ils se rapprochent... Ils viennent me
chercher... Ils me veulent du mal...
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
Chapitre XI
Chapitre XI
Marcher de l'entrée de la maison jusqu'à la voiture stationnée dans la rue, n'avait
pas été une mince affaire. Dès la porte ouverte, Cassandra avait pris peur et fait
demi-tour aussi sec. Elle s'était enfermée dans le hall et tremblait comme une feuille.
Pour gagner du temps, je l'avais prévenue que j'allais ranger les sacs et les valises
dans le coffre de la voiture, et que j'allais revenir m'occuper d'elle. J'avais eu son
accord d'un battement de paupières. Cinq minutes plus tard, j'avais reçu ses
instructions d'une voix fébrile. Elle m'avait demandée de lui couvrir la tête d'une
écharpe sombre et de l'entourer comme un garde du corps. J'avais obéi. Pour éviter
de la contrarier, j'avais joué le jeu. Je m'étais postée en éclaireur sur le palier. Puis,
l'œil avisé, je m'étais assurée que pas un quidam ne se trouvait dans les parages.
- Personne en vue, lui avais-je dit avant de l'attraper par le bras pour la guider audehors.
Comme nous marchions lentement dans l'allée, j'avais rassuré Cassandra et gardé un
contact physique permanent avec elle. Tous les deux mètres, je lui avais murmuré "
Tout va bien. Le quartier est désert.". De temps à autre, elle sursautait et s'arrêtait.
Elle tendait l'oreille puis me faisait signe de repartir. J'avais craint que le bruit d'une
voiture ou que les pas de gens dans la rue, ne lui fassent rebrousser chemin. À la
voiture, je l'avais aidée à s'installer avant de m’asseoir au volant. Clef dans le
démarreur et pieds sur les pédales, j'avais descendu les roues du trottoir et roulé
vers la rue principale.
Voilà ! Nous étions parties. Je me sentais soulagée, même si je ne savais pas quelle
direction emprunter. Enfin ! Qu'importe ! Où trouver refuge n'était pas ma principale
préoccupation, puisque ma préoccupation première avait été de déguerpir au plus
vite. En mon for intérieur, je me sentais libre. Libre comme jamais. Libre d'avoir tout
plaqué et d'être partie sur un coup de tête avec mon double, mon alter-ego, ma
Sandra...
J'avais une soudaine poussée d'adrénaline. Partir comme ça, le nez au vent sans
savoir où ce même vent nous conduirait, avait quelque chose de terriblement
excitant. Je nous comparais, ma sœur et moi, à deux aventurières en cavale. C'était si
nouveau ! En opposition à mon conformisme ordinaire... à ma vie bien réglée et
parfaitement régie. C'était si contraire à ma nature disciplinée... un poil rigoriste.
Missionnée pour sauver ma Sandra, des ailes d'audace m'avaient poussé dans le dos.
D'où me venait une telle audace ? Était-ce un coup de folie ? Étais-je folle moi aussi ?
Moi qui avais toujours consciencieusement marché dans les clous. Moi qui avais
toujours respecté l'ordre moral. Moi qui n'avais eu de cesse de rappeler aux élèves
leurs droits et leurs devoirs envers la société. Moi ! Moi, j'osais me rebeller ! J'osais
35
Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
défier la société et violer ses règles ! J'osais dire " non " aux protocoles établis !
Travail, famille, amis, institutions, je laissais tout derrière nous et je misais sur
l'action libératrice d'un Road Trip bienfaiteur.
Ma sœur, un plaid remonté sur sa bouche, avait gardé le silence. J'en avais fait
autant. Pas de musique, pas un mot. Seul s'entendait le bruit du moteur et la
ventilation d'air tempérant la chaleur extérieure.
Contre toute attente, après nous avoir distancées de la maison d'une vingtaine de
kilomètres, non seulement j'étais sereine, mais j'éprouvais une certaine joie. Étais-je
irrésolue à cet instant ? Je ne saurais le dire. Peut-être de manière inconsciente, je
me prémunissais contre les galères à venir et les désillusions possibles...
La tête dans les étoiles, mais les pieds sur terre, ma nature pratique et pragmatique
ne m'avait pas lâché. "Bon, j'ai de l'argent et de l'essence en quantité suffisante", me
disais-je. "Ça devrait être ok... Quoi que...". Malgré cette sécurité matérielle, j'avais
pensé que deux précautions valaient mieux qu'une. J'estimais plus sage de remplir le
réservoir et de retirer davantage de liquide au prochain distributeur. "Après tout..."
pensais-je, "Moins j'utiliserai ma carte bleue, moins nous serons repérables et donc...
appréhendables".
Cette réflexion digne d'une délinquante recherchée par la police, m'avait tirée un
sourire. Ma représentation de ma sœur et moi dans cette voiture, oscillait entre "
Bonnie and Clyde " et " Thelma et Louise ". Je trouvais la situation totalement
rocambolesque. C'était excitant. Tellement séduisant. Pour une fois, je nous trouvais
spéciales et très originales. "Au moins", m'étais-je dis, "Plus tard j'aurais dans mon
escarcelle de vie, un souvenir croustillant et rafraîchissant, à ressortir quand la
routine serait de nouveau, une compagne morne et ennuyeuse".
Sur la route, j'avais une pensée pour mes parents. Je les imaginais découvrant mon
message plié sur la console de l'entrée, quand après trois jours sans nouvelles de
nous - c'était leur limite de tolérance - ils se seraient inquiétés. Je savais qu'ils
appelleraient l'école puis qu'ils rappliqueraient à la maison en utilisant leur double
de clefs. J'imaginais maman faisant défiler tous les scénarios catastrophes dans sa
tête et nous voyant déjà kidnappées, mortes et enterrées dans un sous-bois.
J'imaginais papa, aux commandes de ses pensées et soutenant sa femme sanglotant
dans ses bras. Quelle angoisse et quel dilemme pour tous les deux de se soumettre à
nos directives et de ne pouvoir entreprendre aucunes recherches. Ce serait très dur
pour eux, mais c'était un mal pour un bien. Ma décision radicale sauverait notre
famille. Sur le long terme, la folle escapade de deux jeunes femmes partant sur un
coup de tête pour vivre l'aventure, leur serait plus supportable et acceptable que de
faire le deuil d'une fille équilibrée et autonome.
"Meilleures que les meilleurs". Nous étions pour nos parents, les meilleurs bâtons de
vieillesses. L'un comme l'autre, ils avaient fait leur possible pour faire de nous des
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
femmes intelligentes, débrouillardes et financièrement indépendantes. Dans un
contrat tacite, ma sœur et moi étions d'accord pour leur rendre la pareille et, selon
nos possibilités, les soulager dans leurs vieux jours. Oui, car un jour viendrait où ils
ne pourraient plus compter sur leurs propres forces et deviendraient dépendants et
diminués. Un jour où leurs deux grandes filles seraient là pour prendre soin d'eux.
L'ordre des choses devait se faire ainsi. Pour Cassandra et moi, il était impensable
qu'après nous avoir élevé et éduqué de longues années, nos parents aient encore à
sa préoccuper de nous et ne puissent pas couler des jours paisibles.
Non ! Ne rien lâcher ! Ne pas s'écouter ! Tenir et y arriver ! "Les Sandras, vouloir
c'est pouvoir !". Dans cette famille, pas une Sandra n'était en droit de faillir ni même
de défaillir !
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
Chapitre XII
Chapitre XII
Sur l'autoroute, j'avais accumulé les kilomètres au rythme des changements de
paysages. Il était environ 19 heures, quand ma sœur somnolant quasiment tout du
long - effet du deuxième somnifère pris à ma demande - avait immergé de son
sommeil et sorti le nez du plaid pour m'informer de son envie pressante. Pour moi
aussi, une halte serait la bienvenue. Il faisait faim et j'étais fatiguée de conduire.
Aubaine ! Un panneau représentatif indiquait une station essence à moins de cinq
kilomètres. Malgré ses ronchonnements, j'avais briefé ma sœur pour limiter les
erreurs. Pas question de se faire remarquer. La situation était trop sérieuse. Tout
devait être sous contrôle. Sous mon contrôle...
Ah ça ! Personne ne se mettrait en travers de ma route. Non ! Personne n'entraverait
la mission que je m'étais fixée.
- On va aux toilettes ensemble. Tu fais pipi et je reste en veille derrière la porte. C'est
d'accord ?
- D'accord...
- Ensuite, tu viens avec moi dans l'espace boutique et tu ne me quittes pas d'une
semelle. C'est d'accord ?
- D'accord...
- Après ça, le temps que je nous achète à manger, tu restes collée à moi. Et surtout !
Surtout ! Tant qu'on n'est pas revenues à la voiture, motus et bouche cousue ! C'est
d'accord ?
- D'accord...
- Bien. Il faut qu'on le soit le plus discrètes possible, tu comprends ?
- Oui...
- Tu as faim ?
- Pas vraiment... Je me sens toute barbouillée.
- Tu dois manger. Tu as besoin de prendre des forces. J'achèterais ce qui te fera
envie.
- J'ai surtout soif...
- Ok, je te prendrais une boisson. C'est moi qui choisi. C'est moi qui achète et c'est
moi qui paye. Toi, tu ne t'éloignes de moi sous aucun prétexte et tu gardes la bouche
fermée. Compris ?
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
- Compris... Et si on nous avait suivies ?
- Pas de danger. J'ai eu dans l'œil dans le rétroviseur tout le long du trajet et je peux
t'assurer qu'on n'a personne à nos trousses.
- Oui, mais je te rappelle qu'il y a un radar espion dans la voiture.
- Ne t'inquiète pas pour ça. Radar ou pas, ils ne pourront pas nous retrouver. On est
beaucoup trop loin. Il y a belle lurette que j'ai semé tout le monde.
Même si c'était loin de m'amuser, je me trouvais des talents de comédienne. Je
mentais plutôt bien et j'avais de la répartie. Convaincue par mes paroles, Cassandra
s'était tue.
J'avais tourné à la station. Je m'étais garée un peu à l'écart, puis j'avais croisé les
doigts pour que ma sœur ne nous fasse pas une crise de démence en public. J'avais
espéré qu'elle se tienne à carreaux. Descendue de voiture, j'avais attrapé son bras et
pris une grande inspiration. Cassandra était toute contractée. Sa démarche était
raide et son souffle rapide. Par chance, elle n'avait pas ouvert la bouche. J'avançais
la peur au ventre. Aux toilettes, elle s'était parfaitement tenue. Elle s'était comportée
selon ma demande. Pourtant, je n'étais qu'à moitié rassurée. J'avais beau me
persuader que tout irait bien, je craignais pour la suite. Dans la boutique, il y avait
du monde. Beaucoup trop de monde... Cela n'arrangeait pas mes affaires. Il y avait
des touristes. Surtout des étrangers. Parmi eux, des enfants chahuteurs et des
représentants de commerce en cravate et costume gris sombre. C'est cette dernière
catégorie qui faisait se crisper Cassandra. Dès qu'un de ceux-là traversait son champ
de vision, elle s'agrippait à moi comme Tarzan à sa liane, et m'enfonçait ses ongles
dans le bras. Dans son imaginaire, elle devait les assimiler à des agents du
gouvernement.
- C'est OK, l'avais-je rassurée en desserrant ses mains qui comprimaient mes os.
C'est juste un commercial. Un gentil petit commercial qui fait sa pause café.
Collée à moi, ma sœur était de plus en plus nerveuse. Il ne fallait pas qu'elle craque !
Pas maintenant ! Pas ici ! Je ne devais pas traîner. À la caisse, il y avait une queue de
cinq personnes. Flûte ! Il me fallait patienter. J'angoissais. Mon cœur battait à tout
rompre. Mon tour venu, j'avais très vite tendu un billet de 50 euros pour régler nos
barres de chocolat, les paquets de gâteaux approuvés par ma sœur, les sandwichs au
thon comme nous les aimions et les canettes de jus de fruit. Sous le regard surpris de
la caissière, ma sœur avait marmonné des phrases alambiquées. Comme elle l'avait
reluquée d'un drôle d'air, je l'avais tranquillisée d'un sourire entendu signifiant " Pas
d'inquiétude, je gère". En fait, je ne gérais rien du tout. Au-dedans de moi, c'était le
chaos total. La panique. J'appréhendais le délire incontrôlable et explosif.
Heureusement, ce ne fut pas le cas. Mes achats réglés, je l'avais entraînée vers la
sortie.
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
L'exhortant d'un "Go, go, go", je l'avais tirée par son vêtement pour qu'elle avance
plus rapidement. Mon pas pressé fut source d'angoisses pour Cassandra, qui certaine
d'être suivie, m'avait déballée un discours des plus ahurissants.
- Ils sont derrière nous, m'avait-t-elle informée en parlant vite. Je les ais reconnus.
Celui qui avait des lunettes noires, je l'ai déjà vu. Je le connais. Dépêches-toi, j'ai
aperçu un pistolet noir dans sa poche. De toute façon, il ne m'aura pas aujourd'hui,
parce qu'aujourd'hui le ciel est bleu. Il ne peut pas me tuer aujourd'hui, puisque
l'ange m'a dit qu'il me tuerait un jour de pluie. Il m'a dit que je devais me méfier de
la pluie. Ça m'embête, parce que la pluie c'est froid et que je ne veux pas mourir sous
la pluie. Non, je préférerai mourir quand il fait beau. C'est quand même mieux quand
il fait beau.
Aïe ! En plus de son délire de persécution, ma sœur souffrait d'un délire mystique.
Mince, son trouble s'aggravait. Montées dans la voiture, j'avais eu besoin de
plusieurs minutes pour parvenir à la calmer.
- Allez, c'est reparti ma Sandra ! Mange et bois ce qui te fait envie. Prochaine étape,
notre refuge. Maintenant, je nous emmène là où nous serons à l'abri. Là où personne
ne pourra venir t'embêter. Confiance en moi ?
- Oui... m'avait-elle murmurée d'une voix tremblante. Peut-être... Tu es sûre... ? On va
où ?
- Fais-moi juste confiance. Je vais nous trouver un petit nid douillet. Un endroit
tranquille où tu pourras te reposer et souffler.
- D'accord...
Cassandra qui prétendait ne pas avoir faim, avait finalement dévoré toute sa part.
Elle avait englouti son repas froid en m'expliquant la bouche pleine, qu'un démon lui
était apparu dans sa chambre au milieu d'une gerbe de feu. Elle avait poursuivi en
me narrant avec force et détails sa discussion avec Dieu le Père en personne. C'était
si absurde que j'en avais les larmes aux yeux. De temps à autre, je remuais la tête
pour lui montrer mon écoute. En revanche, je n'argumentais pas. Je ne la
contredisais pas. Je n'intervenais pas. Par bonté d'âme, je supportais patiemment sa
confusion mentale et la laissais s'exprimer. Mon silence, toutefois, ne l'encourageais
pas à continuer. Je devais me protéger. J'avais beau l'aimer au point de vouloir me
sacrifier pour elle, j'avais le devoir de sauvegarder mes pensées de ses délires
mystico-bizarres. Pour éviter toutes pollutions, j'avais plusieurs astuces. Je
comptabilisais les voitures blanches que je croisais, puis je dénombrais les Renault
rouges avant de mémoriser les plaques d'immatriculation doublées. Ces exercices me
permettaient de garder la tête froide et de me distancer de sa folie.
Il se faisait tard. La nuit s'annonçait et j'étais lasse de conduire. Il était temps que je
nous dégote un logis. J'avais quitté l'autoroute pour emprunter une nationale au
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
hasard, et à l'instinct, j'avais bifurqué sur la première départementale indiquée. La
route cahoteuse traversait des hameaux dépeuplés. J'en laissais cinq derrière nous et
j'arrivais dans les secteurs réservés aux cultures. Il y avait des champs à perte de
vue. Ce paysage ne me disait rien qui vaille. J'avais des picotements dans les yeux et
je baillais à m'en décrocher la mâchoire. Je devais me reposer de toute urgence. Oui,
mais où ? J'avais longé quantité de terres gorgées de céréales, toutes dépourvues de
tanières pour fugitives épuisées. C'était désespérant. À l'horizon, aucun gîte, aucun
hôtel, pas l'ombre d'une petite chambre à louer. Le noir tombait sur la campagne.
Intérieurement, je m'étais agacée "Même s'il fait doux, nous ne dormirons pas à la
belle étoile ni même dans la voiture. Je suis trop crevée et j'ai besoin de calme". Plus
que fatiguée, j'étais éreintée et par la route et par Cassandra, qui des kilomètres
durant, m'avait rabattue les oreilles de ses délires mystiques. Enfin, je n'allais pas me
plaindre. À choisir entre folie douce et folie brute, je préférais les divagations de ma
Sandra à ses peurs hallucinatoires, spectaculaires et... à pleurer.
Comme nous arrivions dans une commune un peu paumée et excentrée, mais plus
conséquente que les hameaux désertiques, je m'étais posée la question du "Pourquoi
pas ici ?". J'avais roulé au pas pour observer les lieux. Mes premières impressions
n'étaient guère positives. Plus je m'avançais, plus l'endroit m'apparaissait triste et
ennuyeux. On l'aurait cru figé dans l'ancien temps. La vision des commerces un peu
vieillots et les quelques rares personnes du troisième âge s'avançant le dos courbé,
étaient en opposition avec mon environnement habituel et citadin. "Eh bien, je suis
vernie... Me voilà rendue dans le trou du cul du monde" avais-je pensé en voyant les
rues se vider de leurs derniers petits vieux. De toute manière, à quoi m'attendais-je à
m'éloigner des grands axes ? Sans trop y réfléchir, j'avais suivi une route secondaire
m'emmenant jusqu'ici. Alors oui ! Que pouvais-je espérer en m'enfonçant
volontairement dans la France profonde ? Je devais m'y attendre. Au final, je nous
trouvais chanceuses de nous être débarrassées des enfilades de lieux-dits séparés de
longs kilomètres et de ne pas nous être égarées dans des chemins de traverse.
Bien que peu emballée, j'avais étudié le coin. Malgré son air de village, c'était déjà
une petite ville avec sa supérette, sa pharmacie, sa boucherie et autres magasins. En
y regardant bien, cette bourgade n'était pas aussi morte que je l'avais crue
immédiatement. Au vu des commerces inscrits sur les panneaux en bord de route,
l'endroit possédait un certain dynamisme. Un groupe de jeunes adossés à la façade
du Bar-tabac, m'avait tirée un sourire. Remotivée par cette jeunesse, j'avais cogité. "
À coup sûr, on va être plus repérable ici que dans une agglomération plus dense".
Deux étrangères, qui plus est se ressemblant comme deux gouttes d'eau, c'était loin
d'être commun. Nous ne passerions pas inaperçues. Pas très enthousiaste, j'avais
encore hésité. "Mmm... Si on évite de se faire remarquer et qu'on plie bagage demain
matin, dès potron-minet, on ne court pas beaucoup de risques...". J'avais caché mon
inquiétude à ma sœur qui parlait toujours de anges et de démons.
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Les "Sandras" Pour le meilleur et pour le pire...
"Ça va aller. Vu l'heure, je ne vais pas faire la fine bouche. En plus, je n'ai aucune
garantie qu'il y ait quelque chose d'autre à proximité... Mieux vaut être sage...".
Après cette réflexion, mon œil chercheur s'était posé sur un panneau indiquant un "
Hôtel-restaurant 1*", à la lisière de la commune. Avec son lierre recouvrant les 3/4
de la façade et ses fenêtres en croisillons jaunes fumées, j'avais jugé "l'Auberge du
cheval blanc", chaleureuse et accueillante. C'était un bon point. J'allais pouvoir me
délasser. " Cette auberge sera notre premier point de chute ", m'étais-je dit
rassérénée.
Un parking était signalé sur le côté de la bâtisse. J'y étais entrée et m'était dirigée
vers la place la plus éloignée et la plus en retrait.
à suivre
By Christ'in
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