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Analyse 2016 n° 4 à télécharger

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Grand soir ou petits matins ?
Ou comment vivre avec espoir dans un monde en crise
Analyse 4 – mai 2016
Centre de Formation Cardijn asbl – Rue Saint-Nicolas, 84 – 5000 NAMUR (Belgique) – Tél./fax : 081/23 15 22 – info@cefoc.be – www.cefoc.be
Avant-propos
Chaque jour, les médias transmettent quantité d’informations alarmantes, donnant à voir le triste
spectacle d’un monde qui semble toujours plus se déshumaniser. Les événements tragiques ne manquent
pas. Résignation, impression de perdre la maîtrise de son destin : voilà qui en habite plus d’un
aujourd’hui. Qu’est-ce qui alimente ce sentiment de ne pas avoir de prise sur sa vie personnelle,
sociale ? Et surtout, est-ce possible d’en sortir ? Dans cette analyse, Dominique Desclin, formatrice
permanente au Cefoc, aborde la question du sentiment d’impuissance sous l’angle philosophique.
Mots-clés : Alternative – Capitalisme – Changement (social) – Complexité – Globalisation
Introduction
« À quoi bon ? » ; « De toute façon, on ne peut rien y faire ! » ; « Ça ne va rien changer ! » ;
« Je ne vois pas la lumière »… Il n’est pas rare d’entendre ces propos dans la bouche de
participants à des formations du Cefoc, et plus largement, autour de nous. Comment rester
acteur de sa vie dans un monde complexe et « en crise » ? Dans l’actualité, les événements
tragiques ne manquent pas. Découragement et manque d’espérance semblent souvent prendre
le dessus. Mais que se cache-t-il derrière ce sentiment d’impuissance qui envahit quand on n’a
plus prise sur les événements ? Et surtout, comment en sortir ?
Cette analyse propose un éclairage sur ces questions qui touchent à quelque chose de profond
dans la condition humaine. La réflexion s’enracine dans les vécus de participants à des
formations du Cefoc. Des personnes qui, au travers d’activités en Éducation permanente, ou
par des engagements divers, cherchent, tant bien que mal, à construire un « autre monde »,
plus juste, plus solidaire, plus démocratique.
Qu’est-ce qui peut nourrir le sentiment d’impuissance ?
Le sentiment d’impuissance va souvent de pair avec le découragement, le fatalisme, voire
même un certain désespoir. Il provoque l’inaction. Il peut être récupéré par les populismes qui
proposent des solutions simplistes. Il est en tous cas un véritable défi pour des mouvements,
des associations qui cherchent à renforcer la citoyenneté.
Plusieurs situations peuvent être à l’origine du sentiment d’impuissance. D’abord, des
participants aux formations du Cefoc mettent en avant le fait que, dans une société fortement
mondialisée, les médias diffusent très souvent des informations dramatiques provenant des
quatre coins du monde. Sans analyse, il est parfois bien difficile de percevoir le lien entre
« ici » et « là-bas ».
Ensuite, les situations vécues, les événements relatés sont complexes, compliqués. Les médias
font régulièrement appel à des « experts », qui semblent seuls capables d’en maîtriser la
compréhension. Leurs discours sont pluriels alors que chacun prétend souvent détenir « la »
vérité. Dans le domaine politico-économique par exemple, des partisans du néolibéralisme
n’hésitent pas à affirmer le caractère absolu de leur prise de position : « There is no
alternative » (« TINA »). En français : « Il n'y a pas d'autre choix ». Le citoyen « ordinaire »
semble ainsi dépossédé de sa capacité d’analyse, de réflexion, d’initiative.
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Des participants mettent aussi en évidence que, dans le monde des grandes entreprises, les
décisions sont souvent prises par un groupe anonyme et lointain et plus par un « patron »
connu de tous.
Face au rouleau compresseur du capitalisme et à ses effets pervers, les alternatives qui
existent semblent peu visibles. Et le décalage entre les moyens des petites initiatives locales et
la grosse machinerie des lobbies ou multinationales peut être décourageant même pour un
militant !
Au-delà de ces phénomènes et mécanismes de société, le sentiment d’impuissance surgit aussi
face à des réalités comme la souffrance, la vieillesse, la maladie, le handicap, la mort d’un
proche, etc. Des situations où la personne n’a plus la maîtrise de sa vie, où se confrontent
parfois la logique d’une institution soumise à des prescrits légaux, voire à des critères de
rentabilité, et des valeurs humanistes.
Pour les organisations d’Éducation permanente notamment, le sentiment d’impuissance est un
véritable défi : comment sortir les personnes de ce blocage ? Comment les aider à rester
actrices de leur vie ?
Une situation collective de blocage
Pour le philosophe Guillaume de Stexhe1, l’origine de cette impuissance qui paralyse n’est pas
à chercher au niveau individuel. Les causes sont en fait sociétales, collectives : en effet, nul
besoin de rappeler que le contexte actuel est profondément marqué par une crise socioéconomique, politique et écologique.
La cause principale du blocage, pour le philosophe, se situe au niveau du temps vécu. On vit
en fait une rupture entre la tradition et la projection vers l’avenir. Dans la culture occidentale
actuelle, les ressources acquises par l’expérience (la tradition) ne permettent plus de
comprendre et de gérer le monde d’aujourd’hui. Nous sommes continuellement confrontés à
des situations nouvelles qui nous laissent sans réponses : nous sommes « dépassés ». D’autre
part, l’avenir est indistinct et les projets sont flous. Par exemple, on ignore ce que la
technologie nous réserve pour demain : « on ne sait plus à quoi s’attendre ».
Face à cela, on gagne à considérer le sentiment d’impuissance comme faisant partie de la
condition humaine, plutôt que comme une « malédiction ».
Des ouvertures possibles
Cette réflexion invite d’abord à penser la notion de limites : elles ne sont pas des échecs ou
des fautes. Elles sont une partie intégrante de notre condition humaine. Croire qu’on peut ou
qu’on doit maîtriser l’avenir est une illusion. Reconnaître ceci, ce n’est pas se résigner, c’est
être réaliste.
Ensuite, cela invite à centrer son action sur le présent : discerner et investir dans ses possibles
limités. C’est ici qu’on peut reprendre la distinction faite par la philosophe Hannah Arendt2
entre trois registres d’activité : le travail, l’œuvre et l’action.
1
2
•
Le travail vise à satisfaire des besoins, à produire des biens. C’est de l’ordre de
l’économique.
•
L’œuvre est de l’ordre culturel. Elle se rapporte au futur, à une visée, une utopie : il
s’agit d’aménager des projets en fonction d’un avenir idéal, pour construire un monde
commun entre vivants.
•
L’action, quant à elle, est plutôt de l’ordre politique au sens large, c’est-à-dire
contribuer à la vie de la Cité. C’est participer concrètement à la vie civique par la parole
et par l’acte sur la scène publique.
Guillaume de Stexhe est philosophe et professeur aux facultés universitaires Saint-Louis en Belgique.
Condition de l’homme moderne, Paris, Éd. Calman-Levy, 1961.
2/5
Dans un monde où l’économie (le registre du travail) est devenue ultralibérale, désastreuse
pour les personnes, la démocratie, l’environnement ; dans un monde où le développement
économique a réduit les humains à leur valeur marchande, selon ce qu’ils produisent ; dans un
monde où le travail (entendu comme le travail rémunéré, l’emploi) est surinvesti par rapport à
tous les autres champs de l’activité humaine, il est urgent de se ré-approprier l’action. Si le
registre de l’œuvre est intéressant parce qu’il propose d’agir en fonction d’un certain idéal, le
philosophe Ricœur invite cependant à résister à l’utopie « pure », car elle ne peut que
désespérer l’action. L’impuissance y est interprétée comme un échec, un manque d’efficacité.
Et puis, que faire quand il n’y a plus rien à faire ? Face à des situations qui apparaissent
désespérées, comme la fin de vie d’un proche par exemple ? Sans doute être là, partager la
valeur absolue du vécu. Partager avec d’autres le sens d’une vie qui vaut d’être vécue, y
compris jusque dans sa limite absolue, la mort.
Alors, attendre le Grand soir ou s’occuper des petits matins ?
Finalement, changer de perspective, comprendre et « accepter » que les limites font partie
intégrante de la condition humaine et qu’on ne peut maîtriser totalement l’avenir, cela peut
encourager à s’investir dans des initiatives concrètes ici et maintenant, plutôt que d’attendre
un hypothétique « Grand soir »…
Ainsi, des participants aux formations du Cefoc, comme bien d’autres évidemment,
(re)découvrent l’intérêt de différentes initiatives locales, qui dynamisent et donnent de
l’espoir : Service d’Échange Local (SEL)3, Groupes d’Achats Collectifs (GAC)4, Repair Cafés5...
Souvent ces initiatives sont lancées par un groupe de personnes qui se connaissent et qui
décident de mener ensemble une action concrète. Par exemple, plusieurs groupes d’achats
collectifs de la région de Mons-Borinage ont été lancés par un groupe d’amis ou de voisins
soucieux de leur alimentation et souhaitant soutenir le développement des producteurs locaux.
Ces engagements exigent un peu d’organisation et de temps, mais les personnes apprécient de
retrouver la responsabilité et l’autonomie que la grande distribution a confisquées aux
consommateurs. Quant aux SEL et Repair Cafés, ils permettent aux personnes de retrouver la
gratuité des échanges tant des savoir que des savoir-faire, ils créent du lien social, dans un
esprit d’égalité.
Ce sont des exemples d’actions concrètes, à la portée de tous, ancrées dans le présent. Bref,
des « petits matins » qui ouvrent sur de nouveaux possibles et permettent de se défaire du
sentiment que le changement ne dépend pas de soi, ou qu’il n’adviendra – peut-être ! – que
dans très longtemps…
Et finalement, comme le suggère Boris Cyrulnik6, l'action n’est-elle pas « le meilleur
tranquillisant qui soit » ?
Dominique Desclin,
Formatrice permanente au Cefoc
3
Le SEL permet d’échanger des services, des objets ou des savoirs au niveau local. Un SEL est un
groupement de personnes mettant des ressources à disposition les unes des autres, selon une unité
d'échange propre à chaque groupe. Voir notamment le site : www.sel-lets.be.
4
Les GAC sont des groupes de personnes qui se mettent ensemble afin d'acheter leurs produits, souvent
des fruits et légumes, directement chez des producteurs locaux. En diminuant les intermédiaires, la
consommation se fait plus respectueuse de l'environnement et plus solidaire car elle assure un meilleur
revenu à l'agriculteur. Voir notamment le site de l’asbl Réseau des Consommateurs Responsables :
www.asblrcr.be/gac.
5
Les Repair Cafés sont des initiatives locales qui visent à réparer ensemble des objets, à travers des
rencontres ouvertes à tous dont l’entrée est libre. Outils et matériel sont disponibles là où est organisé le
Repair Café, pour faire toutes les réparations possibles et imaginables. Voir notamment le site :
www.repaircafe.be.
6
Revue Imagine, n°111, sept./oct. 2015, p.82.
3/5
Pour réfléchir et travailler ce texte en groupe
1.
Tour d’expression : chacun raconte une situation où il s’est senti impuissant, où il s’est dit : « je ne
sais rien faire », « ça ne va rien changer », « à quoi bon ? »…
2.
Le groupe choisit une situation. L’animateur veille à ce que soit une situation où chacun peut se
retrouver. Collectivement, on tente de répondre aux questions suivantes (en veillant à ce que ce ne
soit pas uniquement la personne impliquée qui intervienne, et en faisant en sorte que chacun puisse
s’approprier la situation) :
a.
Quand ? Où ? Comment ?
b. Pourquoi je me sens impuissant ?
c.
3.
Qui sont les personnes ou les groupes impliqués ? Leur rôle ? Éventuellement des
opposants/des alliés ?
Comment sortir de là ? À cette étape, l’objectif n’est pas de trouver une solution au problème
évoqué mais de pointer comment chacun fait, dans d’autres situations, pour sortir du sentiment
d’impuissance. Temps de travail personnel :
a.
Pointez une situation dans laquelle vous êtes sortis du sentiment d’impuissance.
b. Dans cette situation vécue, qu’est-ce qui vous a permis de sortir du sentiment
d’impuissance, de redevenir acteur-actrice d’un monde plus juste, plus cohérent ?
Chacun essaye de répondre à la question : quand/où/comment j’ai pu sortir du
sentiment d’impuissance ?
4.
L’animateur classe au fur et à mesure, avec le groupe, les situations évoquées dans les niveaux de la
« grille d’Ardoino » (voir ci-après).
5.
Lecture collective du texte.
6.
Collectivement, rédiger un slogan en tenant compte de ce qui a été dit dans le groupe, au départ de
la question : « comment passer de l’impuissance aux petits matins ? »
4/5
La grille d’Ardoino
Jacques Ardoino, psychosociologue français, propose d’analyser des faits sociaux et de prendre en
compte la complexité de la réalité à partir de cinq niveaux. Le sixième niveau (l’historicité) est
emprunté à Alain Touraine. Une situation concrète est souvent concernée par plusieurs niveaux, voire
les traverse tous. Il ne s’agit pas de « stratifier » la situation analysée mais de rendre au mieux la
complexité de la réalité.
Cette « grille » est inspirée de Gérard Pirotton, Comprendre les réalités sociales, une question de
niveaux (Manuel de gestion pour cadres du non-marchand, CPSE, Liège).
Niveaux
Causes du problème
Changements visés
Le changement se situe au niveau personnel.
Personnel
Chez la personne
Interpersonnel
Dans les relations entre les
personnes
Groupal
Organisationnel
Institutionnel
Culturel/
Idéologique
Dans la communication
entre les personnes, la
dynamique du groupe
Dans les rôles sociaux
exercés par chacun, les
règles en vigueur dans le
groupe ou l'association
Dans les relations entre
groupes sociaux
(institutions, associations,
partis politiques …)
Dans un choix d’orientation
politique, idéologique, dans
un projet de société.
Ex. : coaching, renforcer l'estime de soi,
s'appuyer sur ses compétences…
Le changement porte sur la relation entre
individus.
Ex. : gestion de conflit, écoute active…
Le changement porte sur la communication
au sein du groupe
Ex. : prévoir des espaces et temps de
parole…
Le changement est à chercher dans la
construction et la mise en œuvre d’une
organisation où des rôles, des règles seront
établies.
Ex. : définir les rôles de chacun, les
procédures de décision...
Le changement se situe dans l’action
politique : revendications, pressions, …
Ex. : pétition pour abroger l’article 63§2 qui
réduit les droits du chômage…
Le changement se situe dans le
développement d’un projet de société, dans
la traduction de valeurs dans un projet et
dans des orientations sociales.
Ex. : « ensemble, on peut changer les
choses »
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