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Cette lumineuse rupture

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Georges Guidoni
Cette lumineuse rupture
Roman
Les impliqués
É diteur
CETTE LUMINEUSE RUPTURE
Les Impliqués Éditeur
Structure éditoriale récente fondée par L’Harmattan, Les
Impliqués Éditeur a pour ambition de proposer au public des
ouvrages de tous horizons, essentiellement dans les domaines
des sciences humaines et de la création littéraire.
Déjà parus
Le Boiteux (François), Florilège imaginaire, nouvelles, 2016.
Aclinou (Paul), Le Vodoun : leçons de choses, leçons de vie, essai, 2016.
Kouamé (Jean Claude), Étrange arc-en-ciel dans le ciel africain, roman,
2016.
Makosso-Akendengué (Léonard), Notre frère et ami le caméléon, récit,
2016.
Versini (Charles), Message corse, récit, 2016.
Chanas (Léna Léticée), Autopsie, slam, 2016.
Djadal-Rab (Issa Brahim), Hymnes à une Révolution, essai, 2016.
Madaule (Jacques), Autobiographie de ma mère, récit, 2016.
Gossan (Davy), L’argent. Comment s’en procurer pour de bon ?, 2016.
Coezy (Ericque), Le pouvoir noir en question, essai, 2016.
Ces dix derniers titres de ce secteur sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée sur le site :
www.lesimpliques.fr
Georges Guidoni
Cette lumineuse rupture
Roman
Les impliqués Éditeur
© Les impliqués Éditeur, 2016
21 bis, rue des écoles, 75005 Paris
www.lesimpliques.fr
contact@lesimpliques.fr
ISBN : 978-2-343-08983-6
EAN : 9782343089836
Cette lumineuse rupture
Fait rêver une âme que j’eus
De sa secrète architecture.
Paul Valéry, « Les Grenades »
-IUne modeste contribution
-ISur le trottoir mouillé de la rue principale de Germicourt, faiblement éclairée par les lampes peintes en bleu,
Pierre Sidran avançait, distinguant à peine dans les vitrines
luisantes de pluie où il cherchait son image, une silhouette
massive et impersonnelle. Le malaise qui pesait sur lui
dans la brume froide de cette nuit de guerre semblait paralyser les rares passants : formes indistinctes ouatées de
silence.
Au commencement de son séjour, la ville lui avait paru
belle, longée au nord par la Marne qu’accompagnait dans
son cours une escorte bruissante de peupliers, ennoblie par
la cathédrale gothique qui dressait ses ogives face à la
plaine, rendue précieuse et fragile par ses vieilles maisons
Renaissance échappées miraculeusement aux destructions
de l’autre guerre… Mais maintenant, il ne voyait plus sur
les boulevards de la sous-préfecture que les façades craquelées sur lesquelles suintait la pluie, et sur les rives du
fleuve, le balancement glacial des arbres que le vent froid
venu des plaines de l’est agitait en sifflant.
Lugubres nuits ! C’est lorsque le soir tombait qu’il
maudissait le plus son destin car une nouvelle journée de
sa jeunesse venait d’être gaspillée et perdue à jamais. A la
tristesse de la nuit s’ajoutait la mélancolie du temps perdu.
Jeté là par le hasard des affectations, comme une bûche
prête à alimenter le brasier qui brûlait un peu plus à l’est,
l’armée exigeait de lui l’immobilité du soliveau et la passivité de la matière.
La pluie tombait plus dru, effaçant son reflet dans les
glaces. Il essayait de scruter le visage des inconnus qu' il
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croisait, hommes et femmes indifférents et silencieux, bien
enfermés dans leur carapace de peau, et songeait à son
étonnement d’enfant, venu du village de sa grand-mère où
chacun participait à l’intimité des autres, découvrant la
solitude des citadins. C’est au milieu de l’agitation de la
rue qu’il se sentait le plus seul : il lui semblait baigner au
centre d’une épaisse couche de gaz irrespirable qui éloignait toute vie et à l’intérieur de laquelle il asphyxiait.
Il ne pouvait trouver en lui ni autour de lui, le point
d’appui, le balancier, qui lui aurait permis de reprendre
son équilibre et d’échapper à l’angoisse. Il marchait
comme un automate.
Le boulevard menait à la gare et il entendait déjà chuinter la vapeur des locomotives. L’odeur de charbon et de
ferraille surgissait à sa mémoire comme si elle imprégnait
vraiment ses narines et, tandis que dans le lointain une
machine sifflait, il lui semblait respirer dans un wagon
surchauffé la poussière métallique, la fumée et le relent
âcre des compartiments bondés de voyageurs.
L’Hôtel de la Gare dégorgeait de sa porte-cochère les
privilégiés qui pouvaient prendre le train et qui se dirigeaient, bagages en main, vers les départs : rien ne trahissait une allégresse que Pierre leur supposait parce qu’il
l’aurait lui-même ressentie. Partir, partir… ils se hâtaient,
simplement.
La maison du docteur Vidrenque faisait face à l’hôtel :
grande bâtisse banale et triste, façade grise balayée par la
pluie, calfeutrée d’égoïsme, bardée de vanité bourgeoise
dans l’absurde satisfaction d’une illusoire pérennité. Une
plaque de cuivre luisait faiblement dans la pénombre. Le
bouton de la sonnette paraissait usé, érodé, se disait-il par
les doigts crispés et tremblants qui l’avaient utilisé à la
recherche d’un soulagement ou d’un espoir. Quel remède
allait-il demander, quel espoir quémander ? Il lui semblait
que rien ne parviendrait à combler ce vide qui l’accablait.
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Derrière la porte s’ouvrait un vestibule peu accueillant :
le plafond trop haut, l’éclairage parcimonieux, les boiseries sombres, les meubles anciens, les tapis usés, composaient un décor d’austérité dans lequel on imaginait mal le
va-et-vient des clients aux heures de consultation et le
passage rapide et affairé d’une infirmière en blouse
blanche. La maladie devait prendre dans ce lieu ténébreux
le caractère inéluctable d’un châtiment mérité. C’était un
exemple à ne pas suivre, plus tard, une faute à ne pas
commettre.
Quelques minutes après qu’une vieille dame l’eut prié
d’attendre, le Docteur Vidrenque lui apparut, grand,
glabre, les lunettes cerclées d’or laissant passer un regard
précis et sans aménité :
– Que me vaut l’honneur de votre visite ? dit-il, désignant un siège.
– Je suis venu Monsieur, vous rappeler des souvenirs.
Je suis le fils d’un de vos anciens camarades, Sidran, il
était étudiant en pharmacie.
– Ah, parfait. Asseyez-vous, Sidran. Je me souviens
très bien de votre père. J’allais quelquefois le voir au laboratoire de parasitologie de la Faculté de Pharmacie lorsque
je préparais un travail sur l’amibiase, il était très serviable,
très compétent, se destinant au professorat, mais je crois
que la guerre, l’autre, lui a coupé les ailes. Où est-il installé ?
– A Gap, Monsieur.
– Ah ! oui, en effet, vos grands-parents habitaient un
village dans la montagne dont votre père m’avait parlé
quelquefois. Pays magnifique. Vous avez du avoir une
jeunesse sportive, neige l’hiver, ski, patinage, montagne
l’été, alpinisme peut-être ? C’est ce qui explique vos
larges épaules. En quelle année la guerre a-t-elle interrompu vos études ?
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– Je venais de passer mes examens de cinquième et
l’internat.
– Les concours ? Je vous félicite. Nos confrères euxmêmes s’accordent à reconnaître en nous une supériorité,
quoiqu’ils ne soient guère portés à l’humilité. Même s’ils
ne nous aiment pas, ils nous respectent, et c’est là
l’essentiel. Médecine ou chirurgie ?
– Médecine.
– Vous avez choisi la voie la plus difficile, celle qui
demande la finesse de l’intuition et l’universalité de la
connaissance, celle qui exige les plus grands sacrifices et
qui ne mène souvent qu’à l’incompréhension et
l’ingratitude.
Du fauteuil de moleskine noire où on l’avait prié de
s’asseoir, Pierre examinait le hall à la dérobée. La solennité suintait de toute part et l’étreignait aux tempes : elle
suffisait à étouffer le moindre élan de sympathie vers cet
homme qui ne ressemblait certainement plus depuis longtemps à l’étudiant dont son père avait gardé le souvenir. Je
fais fausse route, se disait-il. Mais il n’avait pas le courage
de se lever, de se retrouver dans la grande rue sans lumière, plus seul que jamais.
– De grandes déceptions vous attendent dans notre profession, mais aussi de grandes joies. – Faites-vous un peu
de médecine ici ?
– Non, Monsieur. Je suis en réserve de personnel, sursitaire, dans l’attente d’une affectation. Ma visite est partiellement intéressée. J’ai appris que vous étiez en relation
avec le médecin Colonel dont je dépends. Pourriez-vous
m’obtenir une place dans le corps de troupe des armées en
campagne ?
– Votre père est-il au courant de cette démarche ?
– L’oisiveté m’est devenue intolérable. Nous sommes
des centaines dans mon cas, promenés depuis six mois de
caserne en caserne et du nord au midi dans le seul but,
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semble-t-il, de nous rendre pleinement conscients de notre
parfaite inutilité. Avant de venir, j’étais à Vitry-leFrançois. Une fois par jour, avec ponctualité, je faisais une
démarche auprès du Commandant. Je suppose qu’il a réussi à se débarrasser de moi : je lui gâchais sa guerre. Il m’a
envoyé ici en désespoir de cause.
– Je vais m’occuper de vous, mon cher Sidran. En attendant, voulez-vous me seconder dans mon travail
d’hôpital ? Je suis surchargé de besogne. Vous pouvez me
rendre de fameux services. C’est entendu ? Parfait. Je
m’excuse mais j’ai encore une visite à faire. Un enfant de
trois ans. Broncho-pneumonie, multiples foyers, les sulfamides ne font pas de miracles. Vous voyez de quoi il
s’agit : milieu sordide, quatre enfants dans la même
chambre, une paillasse dans une corbeille à linge. Ils ne
veulent pas de l’hôpital, ils y ont déjà perdu un enfant.
Que faire ? Du haut de l’escalier, on entend les déchirements de la toux.
Pierre poussa un soupir… « Voilà que j’aliène ma liberté, » pensa-t-il.
La voix du médecin était devenue plus cordiale.
– Venez demain, je vous présenterai ma femme et ma
fille et je vous montrerai mon installation.
La vieille bonne ouvrit la porte d’un geste mécanique.
La capote mouillée pesait doublement : il la remit sur ses
épaules avec le malaise sournois qui pendant quelques
instants, et cette constatation le surprit, l’avait abandonné.
Comme un mouchoir sale jeté : Le bonheur n’était-il que
ces interruptions passagères d’un état permanent
d’anxiété ? Faudrait-il toujours lutter pour cet équilibre
précaire au bord d’un abîme ?
L’internat, une supériorité ? Bien sûr. Mais il lui semblait surtout à présent, que les heures passées sous la
lampe, les nuits sans sommeil arrachées à la fatigue à
grand renfort de tasses de café, les efforts torturants impo11
sés à son tempérament nonchalant, timide et secret,
n’avaient eu pour but que de chasser dans l’obscurité inconnue de l’oisiveté, les démons lancinants de l’angoisse.
Ici, dans cette ville, il était sans défense, dévoré d’ennui.
La guerre, c’est l’inutilité et au-delà de l’ennui, le dégoût
de soi-même, et des autres.
Il frissonnait dans ses vêtements militaires. La proposition du docteur Vidrenque aurait dû le satisfaire : il n’y
voyait qu’une série d’obligations fastidieuses sous les
ordres d’un patron inconnu et exigeant et regrettait déjà sa
visite. Une pluie fine tombait toujours, lancinante et
froide, déprimante.
Ses camarades l’attendaient dans un petit hôtel du quartier, désespérément semblables à eux-mêmes. Comme la
ville, ils lui avaient paru intéressants, de la beauté des pays
nouveaux où l’on s’étonne de découvrir des sources qui
chantent et des montagnes fleuries, où l’on s’étonne aussi
de percevoir des résonances et de retrouver ses propres
fantasmes. Maintenant, il ne voyait plus en eux que les
manies, les banalités habituelles et il ne ressentait à les
entendre que l’agacement de retrouver les mêmes idées
exprimées avec les mêmes mots. Il supportait difficilement
leur aptitude à s’adapter, à s’installer dans la vie qu’on
leur imposait alors qu’il ne parvenait pas lui-même à
s’intégrer, à faire corps avec cette existence stupide. Dieu
merci : il avait encore assez de liberté d’esprit pour refuser
une situation absurde, imposée par la force d’une collectivité imbécile. Il n’accepterait jamais ce que ses camarades
s’habituaient à considérer et, comme une fatalité inéluctable, une inconséquence prévisible.
Un destin se forge. Avec de l’énergie et du temps. Pour
beaucoup trop de jeunes, la guerre devenait une sorte
d’excuse à leur abandon de liberté, une vacance de leur
volonté vacillante, un prétexte à leur soumission au hasard, une défaite devant la difficulté de vivre. C’est pour12
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