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Out of Africa, ou le pillage d'un patrimoine archéologique
HUYSECOM, Eric
Reference
HUYSECOM, Eric. Out of Africa, ou le pillage d’un patrimoine archéologique. Newsletter de la
Société suisse d’études africaines, 2009, vol. 1, no. 2, p. 14-17
Available at:
http://archive-ouverte.unige.ch/unige:81951
Disclaimer: layout of this document may differ from the published version.
[ Downloaded 15/05/2016 at 22:28:00 ]
Débat / Debatte
L’exposition « Terres cuites africaines : un héritage millénaire » à voir depuis mars
dernier au musée Barbier-Mueller de Genève est à l’origine d’un nouveau débat
autour de la question, sensible s’il en est, du pillage du patrimoine archéologique africain. Elle relance ainsi une problématique qui a déjà suscité maints
ouvrages, conférences et prises de position tant en Afrique qu’aux Etats-Unis , en
Europe ou en Suisse, comme il y a une dizaine d’années à l’instigation notamment de la Fondation Suisse-Lichtenstein pour les recherches archéologiques
suisses à l’étranger .
En effet, après des reportages du journaliste Arnaud Robert sur la Radio suisse
romande et dans le quotidien Le Temps qui posaient la question de l’origine de
certaines des pièces exposées, la parution du catalogue de l’exposition sous la
direction de Floriane Morin, conservatrice au musée Barbier-Mueller et Boris
Wastiau, nouveau directeur du Musée d’ethnographie de Genève (MEG), a suscité une vive réaction de la part du professeur d’archéologie africaine Eric Huysecom, publiée dans une tribune du Temps le 27 avril dernier et co-signée par une
quinzaines de personnalités suisses et internationales.
En tant qu’association concernée par les enjeux politiques, historiques et culturels liant l’Afrique à la Suisse, il nous a semblé important de relayer ce débat
auprès de nos membres en publiant une version légèrement modifiée du texte
du prof. Huysecom paru dans Le Temps. En effet, l’enjeu de ce débat dépasse largement le contexte genevois et même celui de l’archéologie africaine : il touche
directement la question de la relance du processus de ratification de la convention UNIDROIT sur les biens culturels volés ou bien illicitement exportés , que la
Suisse a signée en 1996.
Dans un souci d’équilibre, nous avons offert la possibilité à Boris Wastiau de s’exprimer également dans les colonnes de notre Newsletter, mais ce dernier n’a pas
souhaité répondre à notre sollicitation.
Le comité de la SSEA
Société Suisse d‘Etudes Africaines
Out of Africa, ou le pillage d’un patrimoine archéologique
eric huysecom, professeur d‘archeologie aux Universités de Genève et
Bamako
Les archéologues africanistes ne peuvent rester muets : pour la première fois en
Suisse, un lot important d’objets archéologiques africains issus du pillage sont
publiés par un responsable de collections publiques, ce qui soulève plusieurs
questions de déontologie.
En effet, le catalogue d’exposition « Terres cuites africaines: un héritage millénaire » (Morin et Wastiau éds 2008) présente 236 terres cuites, parmi lesquels 97
sont des objets archéologiques, dont 65 sont inscrits sur les « listes rouges » de
l’ICOM (International Council of Museums). Ces listes rouges, établies en 1997,
détaillent les ensembles culturels particulièrement menacés, à savoir, dans le cas
qui nous préoccupe ici, les cultures de Nok, Katsina, Sokoto et Ife au Nigeria, les
cultures de la vallée du Niger au Mali, le système de Bura au Niger et au Burkina
Faso, ainsi que la culture du Komaland au Ghana. L’ICOM précise à propos des
objets figurant sur ces listes : Ces objets sont parmi les biens culturels les plus
touchés par le pillage et le vol. Protégés par les législations de leur pays, ils sont
interdits d’exportation et ne doivent en aucun cas être proposés à la vente.
Un
appel est donc lancé aux musées, salles des ventes, marchands et collectionneurs afin qu’ils n’achètent plus ces objets. […] Devant toute pièce archéologique en vente se pose la question de la légalité de son exportation (http://icom.
museum/redlist/afrique/french/intro.html#redlist).
Rappelons ici que les conditions de «découverte» d’un objet archéologique sont
bien différentes de celles relatives à un objet ethnographique : l’objet archéolo-
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gique doit, dans la grande majorité des scénarios, être exhumé du sol, et seuls
deux cas sont alors envisageables. Dans le premier cas, il est découvert fortuitement, par exemple lors de labours, d’érosions naturelles ou d’exploitations de
carrières ; les archéologues s’accordent à dire que, globalement, au maximum 5
% des objets africains sont mis au jour dans de telles circonstances. Dans le second cas, il a fait l’objet de «recherches» en vue d’être exhumé. Ces recherches
peuvent alors être légales, dans le cadre de travaux scientifiques autorisés, ou illégales, dans le cadre de pillages plus ou moins organisés, depuis l’intérieur ou
l’extérieur du pays. Si les objets issus du premier type de recherches ne se retrouvent en principe pas sur le marché de l’art, on évalue en revanche à 95% les
pièces archéologiques africaines issues du pillage organisé. Ainsi, nous devons
être bien conscients que la grande majorité des terres cuites archéologiques visibles dans l’exposition sont issues de ces fouilles illégales.
tion, avoir débuté ce pan de sa collection récemment : « Les terres cuites africaines firent leur entrée de façon tout à fait imprévue dans ma vie de collectionneur et à une date assez tardive (il y a une quinzaine d’années tout au plus) ».
(Morin & Wastiau éds 2008, p. 8).
Par ailleurs, il faut savoir que selon les lois des Pays d’Afrique concernés, le patrimoine archéologique est la propriété de l’Etat, ce qui n’est en général pas le cas
des objets ethnographiques, pour lesquels il est possible de défendre un «droit à
vendre» du propriétaire, tout spécialement lorsqu’il s’agit d’une personne privée.
Ces pays ont édicté des lois strictes, concernant tant la recherche que l’exportation des pièces archéologiques. Si ces lois sont entrées en application à des dates qui varient selon les pays (généralement entre 1965 et 1985), elles ont ellesmêmes été précédées par des lois coloniales, remontant pour la plupart à la
période de l’entre-deux guerres. Or la grande majorité des 97 objets archéologiques exposés appartiennent à des ensembles culturels qui n’ont été révélés
qu’après 1979, ce qui signifie qu’elles sont sorties après l’entrée en vigueur des
lois nationales protégeant le patrimoine archéologique. Notons au passage que
J.-P. Barbier-Mueller lui-même reconnaît, dans la préface du catalogue en ques-
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De fait, sur le terrain, nous assistons depuis une trentaine d’années à une mise à
sac des sites archéologiques d’Afrique de l’Ouest, qui sont pillés par des paysans
parmi les plus pauvres de la planète, au profit d’exportateurs clandestins qui enrichissent des collections occidentales. On estime que dans le Delta intérieur du
Niger, au Mali, d’où proviennent 35 objets de cette collection, 80 à 90% des sites
archéologiques sont touchés par les déprédations (http://icom.museum/redlist/
afrique/french/page04.htm). Au Nigeria de même, certaines régions ont été
complètement déforestées lors de telles activités, illicites mais lucratives (communication personnelle Prof. Peter Breunig, directeur du programme de recherche archéologique à Nok). Un continent est ainsi dépossédé de son patrimoine,
et tout un pan des archives de l’histoire africaine est perdu pour les générations
futures.
Pour endiguer ce fléau, outre l’élaboration de lois, la plupart des pays africains
ont, dès le début des saccages, mis sur pied des brigades spéciales de douane et
de gendarmerie, des bureaux chargés de la gestion et de la protection du patrimoine, des musées, des programmes de recherche archéologique nationaux et
internationaux. Mais le combat reste inégal. Comment empêcher de creuser un
trou destiné à trouver un objet qui peut être vendu jusqu’à CHF 1.000.- (soit
deux ans de salaire pour un paysan), à un revendeur africain qui le cèdera pour
CHF 10.000.- à un antiquaire européen, qui le remettra à un collectionneur pour
plus de CHF 100.000.- , qui enfin le liquidera en vente publique, une fois valorisé
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par des expositions et des publications luxueuses, pour CHF 1.000.000.- ? Les
sommes en jeu autorisent toutes les stratégies de corruption ou de substitution
d’œuvres. La démarche est bien connue: sortie illégale de l’objet du pays, établissement d’un «pedigree» (pseudo-autorisation d’exportation, inventaire de succession, certificat de vente, etc.), et blanchiment dans un pays laxiste, par une
exposition et un catalogue, si possible cautionné par un professionnel, avant la
mise en vente. Ce qu’on appelle « vente illicite » d’objets archéologiques lorsqu’il
s’agit de pays occidentaux devient du « sauvetage » s’agissant de biens culturels
africains !
• « Les populations africaines tirent profit de la vente de ces pièces ». Peut-on
prétendre que concéder 0,1% de la valeur marchande d’un objet au paysan découvreur et 1% à l’antiquaire africain correspond à un profit équitable ?
• « L’art africain est universel et doit être accessible à tous. ». Comment expliquer
dans ce cas qu’il soit la propriété quasi exclusive de riches collectionneurs occidentaux ?
• « Les Africains sont insensibles à l’esthétique des objets, seul leur caractère
fonctionnel les intéresse ». » Il reste que ce sont bien des Africains qui ont créé
tant de chefs d’œuvre.
Pour défendre leurs agissements, marchands et collectionneurs s’appuient sur
des arguments fallacieux, qui trouvent dans l’ignorance du public occidental sur
l’Afrique un terrain fertile :
• « Les pays africains ne sont pas intéressés par leur patrimoine archéologique ».
Mais dans ce cas pourquoi ces pays si pauvres auraient-ils promulgué des lois de
protection, la plupart beaucoup plus strictes que celles en vigueur dans nos pays
? Pourquoi consacrent-ils une part non négligeable de leurs budgets, déjà limités, à payer des fonctionnaires chargés de protéger la culture? Pourquoi relève-ton autant d’étudiants en archéologie dans leurs universités ?
• « Les Africains sont incapables de protéger localement leur patrimoine ». Tous
les pays concernés ont construit des musées, mais le pillage de n’importe quel
musée du monde est possible si l’on met en jeu des sommes disproportionnées
à l’échelle locale !
• « Les pays africains n’organisent pas de recherches archéologiques et ne laissent pas les équipes internationales fouiller ». Mais que font alors, notamment au
Mali, au Niger et au Nigeria, la centaine d’archéologues professionnels membres
de l’Association ouest-africaine d’archéologie (AOAA) ?
La presque totalité des objets archéologiques africains détenus dans les pays industrialisés proviennent de pillages récents et du commerce illicite. Il ne peut y
avoir d’autorisation d’exportation authentique, c’est-à-dire obtenue légalement
pour ces objets. Acquérir de tels biens auprès d’antiquaires ayant pignon sur rue
n’enlève rien à la qualification illicite de l’opération: ceci est particulièrement
bien défini par le code de déontologie prescrit par l’ICOM, qui distingue clairement le titre légal de propriété (une facture par exemple) du titre valide de propriété, soit le droit incontestable à faire valoir la propriété d’un objet au moyen
de l’historique complet dudit objet depuis le moment de la découverte ou de la
création, (http://icom.museum/ethics_fr.html, articles 2.2 et sq., glossaire). Par
déontologie, aucun chercheur ne peut accepter le « blanchiment par valorisation
scientifique » de collections issues de pillages (code de déontologie de l’ICOM,
article 4.5 notamment), d’autant plus s’il s’agit d’objets inscrits sur les « listes rouges ». Dans le cas du présent catalogue, la situation est d’autant plus grave que
les éléments du « titre valide de propriété », tels que définis par l’ICOM (dates
d’acquisition, lieux d’acquisition, historiques d’acquisition), ont été omis au profit d’un numéro d’inventaire aux collections Barbier-Mueller servant de référen-
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ce, non décriptable par le lecteur, ceci au mépris de toute transparence, déontologie et sérieux scientifique. S’il nous est donc aisé de démontrer que ces objets
sont issus de pillages archéologiques, il nous est en revanche impossible de retracer leurs parcours ou de situer le moment de leur acquisition par rapport à
l’entrée en vigueur des différentes législations locales.
Dans cette optique, il serait temps de respecter les conventions et codes internationaux, et tout particulièrement la Convention de l’UNESCO de 1970, concernant les mesures à prendre pour interdire et empêcher l’importation, l’exportation et le transfert de propriété illicites de biens culturels, ratifiée par la
Confédération suisse le 3 octobre 2003.
L’Afrique n’a malheureusement pas l’exclusivité du pillage archéologique. Mais
ici, comme en Amérique du Sud ou en Asie, celui-ci est une conséquence des
rapports inégaux entre les Pays du Nord et ceux du Sud. Ce comportement «
d’arrière-garde » va à contre-courant des préceptes diplomatiques actuels, qui
visent à encourager le partenariat nord-sud. Il est temps que les pays occidentaux adoptent et appliquent une législation sanctionnant l’importation d’objets
archéologiques provenant d’Afrique et d’autres régions défavorisées, à l’image
de ce qu’ils ont fait pour les pays méditerranéens.
En cette période où la place financière suisse est la cible de nombreuses attaques, le respect des règles internationales strictes en matière de déontologie et
d’éthique, dans ce domaine, est plus nécessaire que jamais… Mais peut-être estil aussi temps que les instances de l’ICOM imposent plus strictement à leurs
membres le respect de leurs propres réglementations et prescriptions.
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