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"ici" et là

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"ici" et là
par Jacques Samson
[Mai 2016]
« (…) instituer en nous un orgueil de lecture
qui nous donnerait l’illusion de participer au travail même du créateur de livre [1]. »
1.
Je me plais à imaginer qu’avant de s’adresser à moi, les images conversent entre elles dans un
grand bouillonnement de traits, de taches et de couleurs. Leur existence, leur propagation résulte
d’échanges souterrains prolongés. Partout, elles pullulent et offrent au regard un luxuriant voisinage.
Qu’elles soient objet de création, d’imitation ou simplement d’observation, elles meublent la tête
sans même que l’on y pense. Leurs formes, matières, significations, contenus émotionnels et cognitifs
se donnent en partage, se mélangent, se contaminent. Rien de tout cela n’opère en vase clos, pas
plus que de manière coordonnée.
Au gré d’impressions survenant sans volonté de ma part, il m’arrive de prêter à certaines d’entre
elles un air de parenté. Cela prend consistance et perdure sans plus d’intention, jusqu’à ce que je
finisse par m’y arrêter. Alors, des rapprochements, des convergences se font jour.
Ces dernières années, deux images ont déposé en moi une sorte de persistance, la seconde
d’ailleurs apparue dans le rayonnement de la première. Il y a peu, une troisième s’est associée
semblablement à ces deux-là, provoquant du même coup l’envie ‒ la nécessité peut-être ? ‒ de
ce développement.
2.
En visitant l’exposition Edward Hopper au Grand Palais à Paris, à l’automne 2012, j’ai été saisi par
l’une des dernières toiles du parcours, Sun in an Empty Room (Soleil dans une chambre vide), dont
voici la reproduction.
Chris Ware, The Acme Novelty Date Book, vol. 2 :
1995-2002,
Drawn & Quarterly / Oog & Blik, 2007, p. 71.
Adepte de croquis en tous genres exécutés au fil des jours, Chris Ware a semblé à une certaine
époque affectionner le dessin de coins. Nombre de croquis extraits de ses carnets [14] ont reçu de
sa main, dans la marge, la désignation de « corner ». C’est le cas par exemple de minutieuses
études d’angles de rues ou d’encoignures de chambres dont il précise en général le lieu de
réalisation au moyen de formules telles « Corner of Commonwealth & Exter, Boston, Mass. » ou «
Corner of living room. 6/10. » Ce choix du mot coin n’est pas indifférent. On peut supposer que le
terme de vue (view) aurait pu souvent faire l’affaire, dans son sens général de « point d’observation
» [15], ce qui correspond à la situation présente. Du reste, Ware l’emploie à quelques reprises dans
ses carnets. Si quelquefois sa préférence est allée au mot coin plutôt qu’à celui de vue, c’est qu’il a
dû correspondre dans son esprit à quelque chose de particulier. Autant dans la perception des
choses que dans leur représentation dessinée ou peinte, le regard impose naturellement certaines
accommodations et limitations qui exercent devant la profusion du réel une forme de concentration
et de sélectivité. Il est impossible pour notre cerveau de faire autrement. Dessiner, cela consiste à
cerner au moyen du regard des fragments du réel, à les convertir en éléments graphiques et à
composer avec eux un ensemble toujours différent. Parmi les artifices de confinement du regard, le
coin représente une manière de sécuriser le dessin, de bien l’asseoir dans la perception. Il resserre les
traits et objets graphiques autour d’une configuration qui a le pouvoir de les unifier tout en leur
donnant du sens.
Un dessin en particulier étaie les observations précédentes tout en élargissant le propos. Il s’agit du
dessin d’ouverture du second « date-book », placé sur la page 5 vis-à-vis de la dédicace. Ce dessin
montre dans une contre-plongée abrupte et gauchie le coin formé par les murs et le plafond de la
chambre à coucher du dessinateur, auquel il a joint un commentaire sous le titre : « First thing I look
at almost every morning » [16]. Indexée par une flèche allant des mots au dessin, une zone distingue
ce que Ware décrit comme le point de mélange de la lumière matutinale se posant entre le plafond
et un renfoncement mural, dans une valeur de gris dont la particularité est de rendre indistinctes les
parties de ce haut de charpente. Il est difficile de ne pas rapprocher cette « confidence » dessinée
de l’artiste avec l’image du coin de la couverture de Building Stories. Bien que les valeurs
chromatiques ne soient pas les mêmes ‒ passant des tons de gris aux « nuances de café au lait » ‒
et qu’elles ne conduisent pas toutes deux à une dissolution de formes, elles témoignent d’une
obsession similaire : la fixation hypnotique d’une encoignure du plafond. L’image du coin reçoit ainsi
un nouvel éclairage, celui d’une expérience personnelle et itérative, dont le sens est laissé en
suspens. Elle ne révèle rien de plus qu’une sensation matinale, au réveil, telle « …une nouvelle
conscience du volume de la pièce… » [17] dans l’intimité de laquelle l’auteur recueille le jour. C’est
une sensation dessinée.
3.
En posant la première fois mon regard sur la couverture d’Ici de Richard McGuire [18], le tableau de
Hopper et la petite image de Ware me reviennent en tête. Ce n’est encore qu’un frémissement
d’accords émotionnels dans un rappel nébuleux, inabouti de formes et de figures. Comme dans les
souvenirs, ces images adossées à des sensations familières s’agrègent d’instinct.
Que voilà une image de couverture d’une belle et grande complexité, inséparable du reste de
l’œuvre qu’elle inaugure ! Ici, le soin, l’intelligence, la vertu de la composition s’affirment sans détour.
La fenêtre fait front, rigoureuse et calibrée, tandis qu’une ombre scalène venue d’on ne sait où tend
à la recouvrir. On a tôt fait de ne plus voir que ce voile sombre qui, tel un couperet, entame la
quiétude orthogonale de l’image. Ainsi placée, l’ombre déjoue le franchissement attendu de la
lumière dans le plan sagittal. Elle fait barrage au traversement lumineux. Tout comme au creusement
de l’image. En frisant le mur à peine, elle étend sur l’image un flottement mental, comme passager.
Du simple fait de sa présence, il est déjà possible d’anticiper un parcours transversal à l’intérieur de
la pièce, ourdi depuis le dehors, sans qu’il y ait eu besoin encore de franchir la fenêtre. Bien avant
qu’il ne soit ouvert, le livre tend à son lecteur une invite à pousser plus avant une envie d’indiscrétion.
Avec sa touche délavée, irrégulière, son fond un peu rude, son fin trait de pourtour bleuté,
l’illustration de couverture annonce une « picturalité » qui la rapproche tout à la fois de la toile de
Hopper et du dessin de Ware. Peinture et graphisme confondus, ce rapprochement tient pour une
bonne part, à mes yeux en tout cas, aux nuances de café au lait situées dans la partie haute de la
fenêtre et mises en relief par la grisaille ambiante de la couverture. C’est une zone de flux
émotionnel, aussi subit qu’instantané, porté par des teintes en apparence libérées des formes qui les
enchâssent. Mais, est-il besoin de cerner des contours, de borner des aplats pour éprouver la
familiarité d’un chromatisme ? Dans une perception rapide, ce sont souvent les couleurs qui
dessinent les formes plutôt que l’inverse. Et le dialogue souterrain entre les images survient dans des
régions fluctuantes, malléables, où la plastique des choses fait écho à des configurations qui mettent
d’emblée nos sens en émoi.
Pour maintenir et prolonger l’impression d’une parenté entre ces images, j’ouvre le livre de McGuire.
Les gardes confirment l’intuition de départ. Dos-à-dos, les fenêtres de l’avers et de l’envers du carton
de couverture se font écho. Celle du premier plat débouche, dans le second, sur la baie lumineuse
d’un salon étalé, au-delà de la pliure, dans la largeur de deux pages ouvertes. La fenêtre exhibe un
motif déjà rencontré, chez Hopper et chez Ware, mais en décalage cette fois, si l’on tient compte
de la couverture comme entrée en matière. Belle l’idée d’un mouvement de pensée
accompagnant le transport de la main effectué depuis la face liminaire de l’ouvrage. En traversant
cette ouverture, pourtant inhospitalière, je me glisse dans l’antichambre de l’album. Livrée par son
revers à mon regard, elle s’illumine d’une clarté traversière qui incendie les yeux.
Un rai de lumière a pénétré dans l’espace vacant d’une salle de séjour bientôt offerte aux tableaux
successifs d’une scénographie de la vie quotidienne. Irradiante, cette lueur achève l’éclairement
intérieur du livre. Telle une révélation matinale, le blanc de lumière façonne un espace habitable,
drapé, pour un temps encore, d’une grisaille diaphane. Dans le prolongement de cette découverte
première ‒ comme on parle de « découverte » au théâtre ou au cinéma ‒, Ici se laisse petit à petit
habiter par des personnages allusifs qui forcent à le parcourir avec lenteur, sans se donner tout à fait
à lire (hormis le texte bullé). Il est de ces livres qui appellent une attention paresseuse, différente de
celle que réclame un récit préconçu et ordonné selon un agencement et un rythme particuliers. Ses
jeux de variance et d’invariance induisent et installent, à chaque double page, une continuité sans
doute insoluble, que ne contrarie point le plaisir d’images goûtées simplement pour elles-mêmes.
Une sensation comparable de surface excavée et de vide à combler émerge des trois images ici en
dialogue. Le mouvement continué du regard à travers elles façonnent les concavités, étire les
volumes, redimensionne les périmètres. Au profond des surfaces, les creux font gisement et
dégagent de leurs replis une « insondable réserve des rêveries d’intimité [19]. » C’est le pouvoir de
pénétration des images et des livres qui se fait agissant. Depuis toujours, regarder des images et lire
des livres me fait l’effet d’une insinuation, d’une lente intromission dans mes tréfonds, qui me laisse à
chaque fois un peu déçu parce que persuadé de ne pouvoir partager avec quiconque cette
formidable intimité psychique. Regardeur et liseur solipsiste, par la force des choses, j’aime demeurer
là, m’y trouver replié dans mes renfoncements, et comme ensilé dans mon volume interne. Les
images et les livres sont des mondes qui se referment sur soi, qui isolent et protègent de la violence
de l’esseulement. C’est avec elles et eux que prend forme et s’affermit la vie du dedans. Par les
mots, par les traits et les taches, par les signes écrits et dessinés de la pensée d’un autre qui vit en
même temps que soi dans le langage, dans l’imaginaire, l’espace intérieur accueille une visitation
passagère « magique comme un profond sommeil [20] ». C’est une affaire de flottements de noms,
d’identités, de dérives, peut-être plus intenses chez les grands sensibles, les empathiques et les
curieux de tout. En regardant les images, en lisant les livres nous progressons dans les galeries
ouvertes à nos prospections intérieures, sans rien voir devant, sans rien attendre de plus que ce
qu’elles tendent à nos yeux, éblouis, grisés de rêverie. Voilà un peu l’effet que produit ce livre sur le
lecteur que je suis.
Entre bribes et fragments, parcelles et débris, l’intrigue échevelée d’Ici se dévide dans ces régions
fantomatiques où les trois ordres de la durée ‒ le passé, le présent et le futur ‒ s’emmêlent et
s’entrechoquent sans fin. Elle emprunte chemin faisant la ronde chaotique des souvenirs. Mais
toujours focalisée et sans jamais diverger d’un pivot central, immuable : cette encoignure dans le pli
du livre qui rend si manifestes les sautes, rebonds, franchissements et autres frictions et battements
temporels qu’impose sa traversée. La salle de séjour, son espace emblématique, lieu de passage et
lieu de pause, fait renaître la sphère de sociabilité et d’intimité de la famille petite-bourgeoise nordaméricaine du milieu du XXe siècle. Avec des accessoires et un mobilier en apparence
interchangeables, s’affiche un milieu tenant à la fois du giron et du microcosme social sur lequel
paraît peser une sorte d’atavisme. Les représentations stratifiées de McGuire emmagasinent là
quantité de moments appelés à faire sens sous le seul angle de l’histoire individuelle. Tel un dispositif
figé sous un verre grossissant ou entraperçu par le trou d’une serrure, cette salle commune fournit
l’ancrage personnel, subjectif d’une mémoire aux prises avec la dérive des jours, aussi pérenne et
indomptable que celle des continents. Le site privilégié par l’auteur coïncide avec la localisation de
sa maison d’enfance [21]. Nanti de la puissance d’un déictique, cet ici devient le lieu d’une
présence toujours relancée, posée là ou ailleurs, dans une rêverie de l’existence. Espace habitable à
la fois pluriel et exclusif, il incite plus que tout autre à la remembrance. Chacun peut y retrouver la
conformité d’un gîte intérieur, mental, idéal, la pensée à chaque fois arrêtée d’un moment de vie.
Parce que ces lieux ont la qualité ténébreuse et hallucinée, vague et précise des rémanences et
remémorations de toutes sortes, on y croit retrouver autrui comme un autre soi-même, niché au fin
fond de soi.
Rarement la consistance feuilletée du livre a-t-elle été aussi littéralement et poétiquement engagée
que dans cet ouvrage de McGuire. Comme du reste le feuilletage lui-même, activité irremplaçable
et incomparable du lecteur qui ménage, dans ce cas, des transports fréquents de page en page et
dans le cœur des images. L’œuvre, dans son élaboration comme dans sa lecture, procède de
l’épaisseur du livre autant que de sa planéité. C’est au travers d’une sorte d’empilement transversal
des sites de l’image, cernés dans la page par des surcadrages et des caches rectangulaires, qu’Ici
se donne à lire, en faisant constamment interagir surface et profondeur, étalement et creusement.
Petit à petit, il prend l’aspect labyrinthique d’un palais mental, donnant la part belle aux sortilèges
formidablement imbriqués du souvenir. Cette suite ininterrompue de chambres, de pièces et de sols
à peine occupés imbrique les uns dans les autres des mondes voués secrètement à l’attestation
furtive, insaisissable, de l’impermanence des choses. À sa manière, Richard McGuire accomplit le
rêve de tout « créateur de livre » [22] : offrir un ouvrage qui se fait, se défait et se refait au fil des
lectures. Un livre mutant d’images dessinées modelant sans relâche et sans ennui la substance
même de son matériau.
4.
Tandis que, offertes à la fascination d’impénitents regardeurs, elles continuent en silence leurs
mystérieuses causeries dans le réseau infini des formes et des formats, les images présentent un seul
corps dont, finalement, tu n’es pas séparé. Dans le soliloque de chacune, une autre n’est jamais très
loin. C’est leur façon d’exister, trouvant toujours à s’emmêler dans l’axe des regards. Car elles n’ont
d’autre objet que nos regards. Aussi leur énigme ne se déprend jamais de celle des mots qui se font
fort de les ramener dans la pensée, dans le langage. Cette tâche toujours difficile : recadrer les mots
pour aiguiser le regard, poser une image dans le discours pour la faire voir autrement.
Toi, tu es habité par elles. Tu ne saurais t’en passer. Déjà tu cours occuper ton regard dans la
fréquentation de nouvelles autres…
Jacques Samson
Notes
[1] Gaston Bachelard, La Poétique de l’espace, PUF, 1967, p. 38.
[2] Cité par Sophie Lévy, « ‘I am after me’ : le paradoxe du temps », Edward Hopper, Dossiers de
l’art, No.175, juin 2010, p. 53.
[3] « Edward Hopper d’une fenêtre à l’autre », application pour tablette Hopper, créée à
l’occasion de l’exposition sur Edward Hopper au Grand Palais à Paris, en 2013.
[4] Idem.
[5] Lettre de Edward Hopper, 19 octobre 1939. (Ma traduction de « to make conscious of the
spaces and elements beyond the limit of the scene itself. »)
<http://americanart.si.edu/hopper/p11-ltr1019.html>
[6] Ibidem
[7] La Poétique de l’espace, op.cit., p. 191.
[8] Ibidem, p. 17.
[9] John Dowland, In Darkness Let Me Dwell, « ECM NEW SERIES », ECM Records 1697, Munich,
1999.
[10] À la recherche du temps perdu, Sodome et Gomorrhe II, édition en un volume "QuartoGallimard", p. 155
[11] Chris Ware ‒ La bande dessinée réinventée, Jacques Samson et Benoît Peeters, Les
Impressions Nouvelles, 2010, p. 141.
[12] G. Bachelard, op. cit., p. 130.
[13] Op. cit., p. 19.
[14] Surtout dans la période couverte par le tome 2 de The Acme Novelty Date Book (1999-2002),
Drawn & Quarterly, 2007.
[15] Un genre de tableau relativement courant à partir du XVIIIe siècle a reçu la désignation de
vedute, d’après le mot italien veduta (vue), équivalent de l’expression française point de vue.
[16] « La première chose que je regarde presque tous les matins. »
[17] Correspondance entre Rilke et Benvenuta (Lettre à une musicienne), citée par Bachelard, La
Poétique de l’espace, p. 76.
[18] Gallimard, 2015. Il existe une version ebook pour iPad de Here reprenant les éléments du livre,
mais en leur ajoutant une dimension interactive qui en fait une œuvre nouvelle, au fond assez
différente du livre papier.
[19] Ibidem, p. 82.
[20] C’est avec ces mots que, tout jeune encore, le Narrateur de La Recherche forme son idée
de « l’intérêt de la lecture » (Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Combray II, édition en
un volume "Quarto-Gallimard", p. 77).
[21] À Perth Amboy, dans le New-Jersey, ancienne capitale de l’État avant la Révolution
Américaine.
[22] L’expression, de Gaston Bachelard, exprime bien autre chose que le mot « auteur » et
s’accorde à merveille à la particularité de cette œuvre.
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