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"There is pratically one universal Chinese grammar": à propos de
xian1 先 en mandarin et sin1 en cantonais
POIZAT, Grace Honghua
Reference
POIZAT, Grace Honghua. "There is pratically one universal Chinese grammar": à propos de
xian1 先 en mandarin et sin1 en cantonais. Cahiers de linguistique: Asie Orientale, 1994,
vol. 23, p. 189-206
Available at:
http://archive-ouverte.unige.ch/unige:83473
Disclaimer: layout of this document may differ from the published version.
[ Downloaded 22/05/2016 at 20:26:27 ]
"There is practically one uni versai Chine se grammar":
A propos de xianl A:. en mandarin et sinl en cantonais*
Alain LUCAS & XIE Honghua
"It is in matter of grammar that the greatest degree of unifonnity is found
among ail the dialects of the Chinese language ... there is practically one universal
Chinese grammar" (Chao Yuen Ren, 1968, p. 13). Une telle fonnulation venant
d'un linguiste aussi fin ne nous incite pas à la révoquer en doute, même si, dans
"Aspects of Chinese sociolinguistics" (1976, p. 105), il concède que les dialectes
chinois sont "practically different languages". Chao en minorant les divergences
grammaticales ne risquait pas d'entendre ses éminents collègues chinois crier
hourvari : "les différences entre les dialectes sont véritablement d'ordre phonétique"
(Wang Li, 1964, p. 19) : "nous savons que les parlers régionaux sont nombreux,
mais les différences sont principalement d'ordre phonétique, quant au lexique
fondamental et aux constructions syntaxiques, ils sont, dans l'ensemble, identiques"
(Zhou Zumo, 1964, p. 63) ; ''quand on les compare, on constate que la grande
majorité des phénomènes linguistiques, dans les dialectes, sont identiques, et du fait
qu'ils ont une origine commune ... il existe des règles de correspondances
phonologiques strictes ; quant aux divergences lexicales et grammaticales, en règle
générale, elles sont bien moindres que les divergences phonétiques" (Zhan Bohui,
1981, p. 14) ; "bien qu'il existe, assurément, entre les dialectes des différences, les
structures grammaticales et le vocabulaire fondamental sont identiques pour tous les
dialectes ; dans leur rôle social, ils sont tous subordonnés à la langue standard
*
Ce papier reprend pour l'essentiel une communication faite à ICCL2 Paris, juin 1993. Un
certain nombre de modifications ont été introduites. Nous remercions ici Yau Shun-chiu, Hilary
Chappell, Tam F.K. et Chen C.-M. avec lesquels nous avons eu de longues discussioos.
Cahiers de Linguistique Asie Orientale 23 : pp. 189-206 (1994)
© CRLAO-EHESS 54, Bd Raspail 75006 Paris
0153-3320/94/023-189
189
Alain LUCAS, XIE Hong hua
commune du peuple han : le putonghua (PTH). C'est pourquoi, ils sont tous des
dialectes du chinois moderne et non des langues indépendantes" (Wang Dechun,
1982). On ne saurait mieux définir les termes langue "yuyan" et parler régional ou
dialecte ''jangyan" lorsque l'on est linguiste et chinois. Ce plain-chant de la lithurgie
linguistique chinoise a écho chez certains linguistes occidentaux : "In the syntax is
where we find the greatest uniformity among Chinese dialects" (Ramsey S.R.,
1987, p. 104).
On peut se demander pourquoi les linguistes du continent et Chao Yuen-Ren
ont entonné pareille antienne. Ce dernier est pourtant l'auteur d'un article-pionnier de
syntaxe dialectale comparative (1926) et d'un manuel de cantonais (1947). De
certaines affirmations participent de certaines raisons. L'une d'elles, la croyance en
l'uniformité de la langue chinoise, le refus de la formulation deL. Bloomfield (1933,
p. 39) : "the term Chinese denotes a family of mutually unintelligible languages",
procède d'une volonté politique, d'un souci d'unité nationale, de la conscience, en
dépit des divergences locales, d'appartenir à une même civilisation. La période
maoïste, qui tenait en grande estime la plaquette de J. Staline "Marxisme et
problèmes linguistiques" présentant la thèse que la communauté de langue est un
élément déterminant de la nation, est sûrement pour beaucoup dans l'uniformité
d'opinion des linguistes chinois (cL Zhou, 1956). Si comme le rappelle P.
Kratochvil (1968), des spécificités historiques, démographiques et sociales de la
Chine sont à retenir, il est également des données culturelles qui ne peuvent être
sous-estimées : l'existence depuis les Zhou d'une langue supra-dialectale, appelée
d'abord "yayan" et mentionné par Confucius (Lunyu: 7-18), puis bien plus tard
"gllanhua" et finalement "guoyu" et "putonghua"; la pérennité de la langue classique
écrite, le "wenyan", doit être également évoquée. Quant à la minoration des
différences syntaxiques, les explications susmentionnées doivent être complétées.
L'année 1979 a vue la création de la revue "Fangyan" (Dialectes de Chine) et
une nouvelle voie s'ouvrir en linguistique chinoise. En 1981 est fondée
l'Association de dialectologie chinoise. Suivront les créations de centres de
recherches diiilectales dans les Universités Fudan, Jinan, Xiamen et à l'Ecole
Normale Supérieure de Fuzhou. Des conférences internationales sur les dialectes
yue, wu et min ont été organisées. Les articles sur la syntaxe des dialectes dépassent
de loin la centaine. Néanmoins, le "Xiandai Hanyu" (1993), manuel-vulgate du
Département de chinois de l'Université de Pékin, dans le chapitre consacré aux
dialectes, donne un exemple de phrase en cantonais et le commentaire suivant :
(1)
%-
,f.
* ff.
1~
0~
t
1:
Nil bun2
syl pel2
koey5 tai2
sinl
/al
Ce. CLASS. livre. donner. 3SG. lire. d'abord. PART MOD. ,
"Pense à lui passer ce livre pour qu'ille lise d'abord"
[commentaire] : "Il est fort probable que les personnes ne comprenant pas le dialecte
cantonais, à l'audition de cette phrase, ne sauront de quoi il retourne. Si on l'écrit,
et ~ seront naturellement reconnus, par contre~.
alors les caractères ;f ,
J. ,
f
190
"THERE IS PRACTICALLY ONE UNIVERSAL CHINESE GRAMMAR":
A propos de xian1 en mandarin et sin1 en cantonais
1i , §~, ~ , seront difficiles à comprendre. O n voit bien par là que les différences
au niveau du lexique sont parfois très frappa ntes. Quant à la grammaire, les
différences sont plutôt minimes. Dans la phrase, seul l'ordre des mots ~~ ~ au lieu
en PTB diffère. Cet exemple reflète un phénomène qui a valeur de
de ~ {f
généralité : les divergences entre les dialectes et le PTII sont les plus frappantes au
niveau de la phonétique. Au niveau du vocabulaire, elles sont également relativement
importantes mais bien moindres qu'au niveau phonétique. Quant au niveau
grammatical, les divergences sont encore moins importantes".
On pourrait s'étonner que Zhu Dexi, considéré comme le père-fondateur ou
du moins le continuateur de Chao Yuen-Ren dans le domaine des études
grammaticales contrastives sur les dialectes chinois (cf. Zhu Dexi, 1980), et l'un des
réviseurs du dit manuel, n'ait pas bronché à la lecture de ce passage. On peut, je
pense, trouver un début d'explication quand on réfléchit à la tradition linguistique
chinoise. Tradition dans laquelle la notion de "mot plein" (lexème) et "mot-vide"
(mot-outil ou mot grammatical) est centrale. De plus, les Chinois ont porté un intérêt
tardif à la syntaxe. La première grammaire en chinois, le "Ma-shi wentong" date de
1898. En fait, par grammaire, il faudrait entendre essentiellement le procédé
syntaxique qu'on appelle "l'ordre des mots". Pour nous en convaincre, reprenons
l'opinion de Luo Changpei et Lü Shuxiang (1956, p. 6):
"Quant aux divergences grammaticales entre les dialectes, elles sont minimes
à condition de mettre les pronoms et les particules (.1/J li] ) dans le lexique". Avec
de telles prémisses, il est normal que Ouyang Jueya (1993, p. 6) déclare que le
cantonais et le PTH se ressemblent plus qu'ils ne diffèrent et qu'il estime que les
divergences existent surtout pour les comparatives, les structures à double objets.et
les phrases interrogatives "V 1 NEG. V 1". Même discours chez Rao Bingcai ( 1990)
qui fait la part belle à la morphologie et note que les particules modales et les
classificateurs sont autres. Enfin comme tous ceux qui ont parlé du cantonais, ils
mentionnent la position incongrue de certains adverbes (cf. par exemple sinl dans
(1)). ll nous a semblé intéressant d'emboîter leur pas sur cette sente souvent arpentée
et bien mal reconnue et de décrire les fonctions syntaxiques et valeurs sémantiques
de ce sinl/xianl, vieux mot de la langue chinoise, conservé en mandarin comme en
cantonais et de voir si les divergences se limitent à sa position préverbale en
mandarin et postverbale en cantonais.
Notre corpus cantonais provenant d'énoncés de la langue parlée, nous
n'avons retenu en mandarin, pour comparer ce qui est comparable, que des énoncés
et des emplois de xian] appartenant au même registre. Pour paraphraser Chao YuenRen nous avons du "sayable Chinese" VS "sayable Cantonese".
Le "Shuowen Jiezi" glose xian] : ~ , 1jij i,! -dL
; il indique qu'il est
formé de 1 L et .i.. . Il s'agit d'un verbe que l'on peut traduire par "marcher devant,
précéder, mettre en avant". Les dictionnaires de formes graphiques jiaguwen et
jinwen montrent, qu'en fait, xian] est formé de f... et J::_ • Xu Zhongshu (1988,
p. 975) et Chen Chusheng (1987, p. 832) donne des exemples de son emploi verbal
191
Alain LUCAS, XIE Honghua
et également d'un emploi nominal avec le sens d'ancêtre ou génération précédente.
Notons que xianl semble être déjà à cette époque un adverbe spatio-temporel :
(2)
»
(
.l- ~ 1:..
1(!j 7.4.3)
ling
Wdng Sheng xian
gui
NEG. ordonner. Wang. Sheng. en premier. retourner
"Il ne faut pas ordonner à Wang Sheng de s'en retourner en premier"
'1!J
Wu
4-
(Yuan you. Guo Moruo, 1935, p. 28)
(3)
Yuan xian
ru
yi
Yuan. d'abord. entrer. ville
"Moi Yuan j'entrerai en premier dans la ville"
Ayant précisé succinctement le sens et les emplois grammaticaux de xianl
dans les documents les plus anciens, examinons les emplois syntaxiques et valeurs
sémantiques de xianl en mandarin. Lü Shuxiang (1980) ne l'inclut pas dans ses 800
mots, mais d'autres dictionnaires de mots grammaticaux le retiennent et considèrent
qu'il appartient à la catégorie des adverbes. Un traitement lexicographique laisse
apparaître les sens suivants :
A. D'abord, en premier, le premier.
(4)
Ta
bi
wo
xian
dao
3SG. par rapport. lSG. d'abord. arriver
"Il est arrivé avant moi"
(5)
Ni
xian
zou. women hui
gan
shang/ai de
pouvoir. rattrapper. réussir. PART MOD.
"Tu pars en premier, il se peut que nous te rattrapions"
2SG. d'abord. partir. lPL.
Dans l'exemple (6) xianl n'implique pas forcément un processus avec un premier et
un second : xianl s'est vidé de sa valeur temporelle pour devenir un adverbe modal
interprétable par des traductions telles que : sans attendre, sans plus tarder, laisser à
la traîne.
(6)
Yanzouhui kuai
kaiyan,
buyao zai
tuoyan,
concert.
sous peu. commencer. NEG. d'avantage. traîner
buran wo xian
zou le
sinon. lSG. d'abord. partir. PART MOD.
"Le concert va commencer, il ne faut pas traîner davantage sinon je pars sans
toi"
192
"THERE IS PRACTICALLY ONE VNIVERSAL CHINESE GRAMMAR" :
A propos de xianl en mandarin et sinl en cantonais
B. D'abord, d'avance, à l'avance.
(7)
Bu bi
xian
fukuan
NEG. nécessairement. d'abord. payer
"Il n'est pas nécessaire de payer d'avance"
(8)
Ni
yaoshi xiang zou dehua,
xian
gaosu wo
yisheng
2SG. si.
penser. partir. au cas où. d'abord. dire.
lSG. un son
"Si tu penses partir, touche m'en d'abord un mot"
C. D'abord, dans un premier temps, en premier lieu, pour le moment.
(9)
Ni
xian
quan
ta
pingjing xialai,
yexu
2SG. d'abord. conseiller. 3SG. être calme. peu à peu. peut-être.
jin
wanshang, wo
qu zhao
ta
aujourd'hui. soir.
lSG. aller. chercher. 3SG
"Conseille-lui d'abord de se calmer, peut-être que j'irai le chercher ce soir"
(10)
Xian
ba ta
kunlai zai
shuo
d'abord. BA. 3SG. ligoter. à nouveau. parler
"Pour le moment on le ligote, on verra après"
(11)
Ni
xian
bie zheme ku,
ting
wo shuo
2SG. d'abord. NEG. ainsi. pleurer. écouter. lSG. dire
"Premièrement ne pleurez pas ainsi et écoutez-moi"
(Laoshe.Longxugou)
Comme le montre l'exemple (10), la deuxième phrase présentant la suite d'un
processus peut être modifiée par un autre adverbe, tel que : zai Jt- , ranhou ~: qt_ ,
houlai fa ~ , you -z , hai ~ , genzhe :u,_
jiezhe:fJ:.i ou le connecteur cai
t ,
.t .
D. Auparavant, au préalable
(12)
Zhe shi
ni xian
zenme
bu shuo a !
ce. affaire. 2SG. d'abord. comment. NEG. parler. PART MOD.
"Pourquoi ne m'en as-tu pas parlé avant ! "
(13)
Xiao-Wang de jishu
bi
xian
qiang
Petit-Wang. DE. technique. par rapport à. auparavant. meilleur.
duo
le
de beaucoup. PART MOD.
"La technique du Petit Wang est bien meilleure qu'auparavant"
On constate donc qu'en mandarin, xian] est un adverbe signifiant "d'abord"
et qu'il est obligatoirement placé entre le sujet et le verbe (cf. exemples 4-11). Il
serait également un mot de temps, forme monosyllabique pour xianqian
et
t1fJ
193
Alain LUCAS,
XIE
Honghua
signifiant "auparavant" (cf. exemples 12-13). Notons que ce dernier emploi, cité par
le Xiandai hanyu cidian (1978) et précédé d'une marque d'usage < o > "langue
parlée", n'est pas accepté facilement par nos informateurs. Il était, par contre, d'un
usage fréquent en chinois médiéval.
Voyons maintenant les caractéristiques sémantiques et syntaxiques de sinl.
En cantonais, comme d'ailleurs en mandarin, sinllxianl sont des morphèmes
productifs entrant dans la composition de noms, de verbes, d'adverbes et de noms
de temps. Certains sont communs à ces deux langues ; d'autres sont propres au
cantonais:
(a) [adverbes] nga:ml nga:ml sinl, tau4 sin] :"il y a peu de temps"; sinl go2 yut6:
"le mois dernier"; sinl gei2 jat6: "il y a quelques jours"; sinlgo2 ma:n3 "avant-hier
soir"; etc.
(b) [noms de temps] sinl go2 pa:i4, sinl go2 bok3: "il y a quelque temps" ; sinl
tau4: "au début" ; sinl si4: "autrefois" ; etc.
Sinl exprime dans les adverbes de temps et noms de temps cités ci-dessus,
une perspective temporelle avec le trait sémantique [+ rétrospective]. Il est alors
comparable à qian2 tfJ en mandarin. Mais la morphologie n'étant pas ici notre
propos, nous nous attacherons, par contre, à l'étude de sin] morphème libre.
A l'observation des énoncés de notre corpus, sinl apparaît comme un
morphème multifonctionnel, appartenant à diverses catégories grammaticales,
polysémique et ayant une mobilité quant à ses caractéristiques distributionnelles.
Comme en chinois archaïque, sinl est un morphème lexical formant des syntagmes
prédicatifs. Il est un verbe de qualité plutôt qu'un verbe d'action. Il se traduit par
"être en tête, être le premier (dans le temps, l'espace, un ordre ou une échelle des
valeurs)".
(14)
Binl gol
sinl ?
qui. CLASS. être en premier
"Qui est arrivé le premier? Qu'est-ce qui prime ?"
(15)
Koey5 sinl
guo3
nei5
être en premier. par rapport à. 2SG
"Il est arrivé avant toi"
3SG.
( 16)
Sik6
wai6
sinl
manger. copule. être en premier
"Ce qui compte c'est la nourriture"
Ce dernier exemple, à connotation classique, nous remet en mémoire une phrase du
Lunyu:
194
"THERE IS PRACTICALLY ONE UNIVERSAL CHINESE GRAMMAR":
A propos de xian 1 en mandarin et sin 1 en canto nais
(17)
%1'.fir.::.;t1~f._j
(12.7)
Yu
si erzhe, he
xian
quant à. ce. deux. lequel. être primordial
"De ces deux choses, (les vivres ou la confiance du peuple) laquelle est
primordiale ?"
Mai Yun (1993, p. 64) répertorie un sinl, nom de temps, équivalent au
mandarin gangcai ~~ ;f "il n'y a pas longtemps". TI donne l'exemple suivant:
(18)
Nei5 sinl
m4 hai2
dou6, jau5 janl
lai4
2SG. il n'y a pas longtemps. NEG. se trouver. là.
y avoir. quelqu'un. venir.
wan2
nei5
chercher. 2SG.
"Tout à l'heure, tu n'étais pas là, quelqu'un est venu te chercher"
Nos informateurs ont réfusé cette phrase et proposé de remplacer sinl par tau4sinl.
Il est vrai que dans une diction rapide, on constate que tau4 dans tau4sinl est au ton
léger et que la finale subit un amuïssement.
En tant que mot grammatical, nous avons distingué quatre sinl:
I. SINJ (A)
Sin 1 (a) est un adverbe apparaissant dans le schéma suivant
GN+S!Nl+GV. Il possède trois valeurs sémantiques:
1) Seulement, ne ... que
(19)
Koey5 jau5 yi5-lungl ka4?
hai6 loey5tzai2 sinl
3SG. avoir. oreille-trou. PART MOD. copule. fille.
seulement.
jau5 ka4mal
avoir. PART MOD.
"Il a les oreilles percées ? C'est seulement les filles qui les ont, non ?"
Plus fréquemment ce sinl se trouve devant des prédicats verbaux ou nominaux
exprimant une durée, une fréquence ou un moment ponctuel :
(20)
Gamljat6 sinl
lei5bai3sa:ml
aujourd'hui. d'abord. mercredi
"On n'est que mercredi aujourd'hui"
(21)
Koey5 hao6jat6
sinl
dou3
3SG.
dans 2 jours. seulement. arrivé
"Il n'arrivera que dans deux jours"
:t ,
L'équivalent en mandarin serait exprimé par des adverbes tels que cai2
zhi3
,~'~, , etc. Nous n'avons pas trouvé en chinois classique ni médiéval une telle valeur.
On peut s'avancer à dire qu'il s'agit d'un glissement de sens propre au cantonais.
195
Alain LUCAS, XIE Hong hua
2) Avant tout, fondamentalement, vraiment
(22)
Gam2 sinl
guail la
ainsi. vraiment. gentil. PART MOD.
"C'est vraiment gentil d'agir ainsi"
(23)
ngo5 sinl
m4 tsoi2
koey5
1SG. vraiment. NEG. s'occuper. 3SG
"Je n'ai vraiment pas envie de m'occuper de lui"
(24)
Nil gin6 si6,
koey5 m4 tzil
sinl
guai3 la
ce CLASS. chose. 3SG. NEG. savoir. vraiment. bizarre. PART MOD.
"Cette affaire, s'il n'est pas au courant, ce serait vraiment bizarre"
Cet adverbe d'assertion dérive du sens de xianl signalé plus haut : "être en premier"
(cf. exemple 17). Nous n'avons pas trouvé, pour l'instant, d'exemple de ce xianl
ayant ce sens en chinois classique ni médiéval.
3) D'abord: a) en premier, le premier; b) d'avance, en avance; c) dans un premier
temps, en premier lieu, pour le moment.
(25)
Loey5tzai2 sinl
tsoeng3 gol
filles.
d'abord. chanter. chant
"Les filles chantent d'abord"
Avec le sens de "d'abord" et en position préverbale, sinl est comparable à
xian] (cf. exemples 4-11). Toutefois, certains de nos informateurs, bien
qu'admettant l'existence de ce sin], estiment que son emploi ne sonne pas très
naturel et qu'il vaudrait mieux, dans la plupart des cas, placer sinl après le verbe (cf.
infra). Cette tournure appartient à la parlure de gens d'un niveau social assez élevé,
bilingue (cantonais, mandarin) et relève d'un cas d'emprunt syntaxique au
mandarin. Son emploi semble de plus en plus fréquent du fait, d'une part, de
l'enseignement du mandarin, à Hong Kong comme au Guandong et, d'autre part, du
rôle des médias.
II. S/NJ(B)
Sinl(b) apparaît dans la structure suivante: GN+GV1+S/NJ+GN+GV2. Il
est alors un connecteur entre deux groupes verbaux et peut se traduire en français par
"alors ... mais pas avant, que quand, qu'une fois que". "Il effectue la conjonction de
deux propositions dont la première (subordonnée) pose à la seconde une condition"
nécessaire.
(26)
Koey5 si3 -tzo2
bun3 go3 tzung 1tau4 sinl fong3 hei3 -tzo2
3SG. essayer-ASP. demi. CLASS. heure.
alors. abandonner-AS?
"Il n'a abandonné qu'une fois après avoir essayé pendant une demi-heure"
196
"THERE IS PRACTICALLY ONE UNIVERSAL CHINESE GRAMMAR":
A propos de xian1 en mandarin et sin1 en cantonais
(27)
Nei5 -tzou6-tzo2 gunglfo3 sinl tai2
din6si6
2SG. faire-ASP. devoir.
alors. regarder. télé
"Tu ne regarderas la télé que quand tu auras fait tes devoirs"
(28)
Neil ga:n3 si6
jau5 wan2 nei5 sinl dim3
ce. CLASS. affaire. falloir.mêler. 2SG. alors. régler
"Cette affaire n'a pu être réglée qu'après que tu t'en fus mêlé"
(29)
Man6-tzo2
hou2 noi6,
koey5 sinl gong2
demander-ASP. très.longtemps. 3SG. alors. parler
"Ce n'est qu'après un long interrogatoire qu'il a parlé"
Si on remplace sinl par le connecteur tsao6 :f.lè. la condition n'est plus
nécessaire mais suffisante. L'exemple (27) se traduirait alors : "Une fois que tu auras
fini tes devoirs, tu regarderas la télé". On constate que sinl(b) est équivalent de cai2
en mandarin, qu'il entre dans le même jeu d'opposition: "cai2 nécessaire VS jiu4
suffisant". On ne trouve pas cai2 en cantonais avec le sens de sinl(b), par contre tzi3
.f et un~ forme composée sinltzi3 !( i_ ont les mêmes caractéristiques sémantiques
et syntaxiques.
Sémantiquement sinl(b) dérive de sinl(a) adverbe signifiant "seulement,
ne ... que", de même qu'en mandarin, le connecteur cai2 "alors mais pas avant"
dérive de l'adverbe cai2 "seulement, ne ... que". Bien que de nombreux linguistes
classent sinl (b) dans la catégorie des adverbes, nous considérons que le rôle
essentiel de ce sinl est de former des énoncés complexes, de relier deux unités de
fonctions différentes étant en rapport de dépendance. Il n'est plus tout-à-fait un
adverbe même s'il n'est pas tout-à-fait une conjonction. Nous n'avons pas trouvé en
chinois classique de xianl connecteur, par contre nous avons rencontré dans la
littérature en vieux baihua un xianl qui y ressemble. Par exemple dans le "Erke Pai
anjing qi" -=-~j#J$. -~ (Ed. Shanghai guji, 1983):
J
(30)
~~ -1t!} ·1 '. JPr :9:~ ti; ,t ~ ~ 7/f 4f ~ fiJ -~~ t
*~~11 (24, p. 488)
]zao
yz-ge
XlaO-Sl
zhan
zaz
Xlang-kou, kan
demander-un-CLASS. petit-commis. se tenir. PREP. ruelle-entrée. regarder.
you
shenme dongjing xian lai
baozhi
y avoir. quelle. situation. alors. venir. rendre compte
"Il demanda à un petit commis de se tenir à l'entrée de la ruelle, s'il voyait
qu'il se passait quelque chose de venir alors tout de suite l'en informer"
(31)
~:J:. :t 'fit (. f.
1 ici
~-tt~ J (27, p. 532)
Zhuang-shi
kuai
bu yao
lai, ruo lai
xian sha
valeureux-seigneur. absolument. NEG. devoir. venir. si. venir. alors. tuer.
wo le
1SG. ASP.
"Monsieur, il ne faut surtout pas que vous veniez, si vous venez alors ils me
tueront"
t.
1t
197
Alain
LUCAS, XIE
Honghua
A la lecture de ces exemples, on constate que xianl n'a pas le même sens
que sinl(b). Il n'est pas l'équivalent de cai2 en mandarin mais plutôt de ji
avec la
nuance de "alors sans tarder".
or
III. SIN 1 (C)
Sinl(c) apparaît dans la structure: GN+GV+S/NJ(C)
Il est donc postverbal, souvent en fin de phrase ou juste avant une particule modale.
Ce sinl a intrigué tous ceux qui se sont intéressés au cantonais. Mais, tout d'abord,
y a-t-il plusieurs sinl en position postverbale ? A quelle catégorie syntaxique le ou
les rattacher ?
(32)
Nei5 sik6
fa:n6
sinl,
ngo5 sik6
fa:n6
sinl,
2SG. manger. nourriture. en premier. lSG. manger. nourriture. en premier.
doul
m4 gan2jiu3
dans tous les cas. NEG. important
"Que tu manges d'abord ou que je mange d'abord, cela n'a pas d'importance"
(33)
Nei5 tunl tzo2 koey5 sinl
lai
2SG. avaler. ASP. 3SG. d'abord. PART MOD.
"Avale ça d'abord!"
(34)
Dang2 ngo5 man6-ha5
koey5 sin]
attendre. lSG. demander-un peu. 3SG. SINt
"Laisse-moi d'abord lui demander"
(35)
Hai2 McDonald sik6
je5
yiu3 bei2
tsin2 sinl
chez. McDonald. manger. quelque chose. devoir. donner. argent. SINt
"Chez McDonald, quand on veut manger, il faut payer d'avance"
(36)
Ga:nl
okl
tzao6lai4 lam3
la,
nei5 m4 tzao2 ngo5
CLASS. maison. bientôt. s'écrouler. PART MOD. 2SG. NG. partir. lSG.
sinl
la
en premier. PART MOD.
"Cette maison va s'écrouler, si tu ne pars pas, je pars sans t'attendre"
Bien évidemment ce sinl ne peut être un suffixe verbal puisqu'il se place
après le groupe verbal lorsqu'il y a un complément (cf. (34), (35)). La valeur
sémantique est traduisible par "d'abord, en premier" (32), "d'abord, d'avance" (35),
"d'abord, dans un premier temps" (33), "d'abord, sans attendre" (36). Elle est tout à
fait identique à xian] du mandarin (cf. (4)-(11)). Tous les sinl(c) peuvent devenir
des sinl(a3) (cf. (25)) : GN+GV+S/NJ(C) = GN+SINJ(A)+GV. Toutefois,
rappelons que l'acceptabilité de cette variante sociale n'est pas la même pour tous nos
informateurs.
198
"THERE IS PRACTICALLY ONE UNIVERSAL CHINESE GRAMMAR":
A propos de xianl en mandarin et sinl en cantonais
Selon la typologie distributionnelle du chinois, la catégorie des verbes admet
des déterminants à sa gauche et jamais à sa droite. Seul le cas en mandarin de jile, à
valeur d'intensification, semble faire exception. Par sa position en fin de phrase,
après le verbe et les compléments, sinl (c) est normalement une particule modale.
Toutefois un certain nombre d'arguments ne permettent pas de souscrire à cette
conclusion. En effet sinl (c) est l'exact équivalent de xianl et de sinl (a3) qui sont
l'un et l'autre des adverbes. Les adverbes, du moins certains, ont la caractéristique
d'être mobiles, les particules modales, par contre, se placent obligatoirement à la fin.
De plus, une particule peut être effacée et cet effacement n'entraîne qu'un
changement modal dans la phrase. Si on supprimait les sinl(c) de (32), la traduction
serait:
"Que je mange ou que tu manges, cela n'a pas d'importance".
De même, un groupe verbal avec sinl(c) peut subir diverses transformations:
Une relativation:
(37)
Tsat3
nga4 sinl
jin4hao6fan3gao3 go2 gol jan4
brosser. dent. d'abord. ensuite. dormir.
se. CLASS. homme.
hai2 ngo5ge3 loey5
être. ma.
fille.
"La personne, qui s'est d'abord brossée les dents et ensuite s'est couchée, est
ma fille"
Une négation:
La forme négative de sinl(c) "d'abord, dans un premier temps" est "NEG+GV
+tzy6" (ne ... pas pour l'instant) (Xie H.H., 1993, pp. 62-63)
(38a) Ngo5 hoey3-ga:il ma:i5 je5
sinl
lSG. aller-rue. acheter. quelque chose. en premier
"Je vais d'abord en ville faire des courses"
(38b) Ngo5 m4 hoey3-ga:il ma:i5 je5
tzy6
lSG. NEG. aller-rue. acheter. quelque chose. pour l'instant
"Je ne vais pas pour l'instant faire de courses en ville"
La forme négative de (35) serait m4 sai2+GV+sinl
(39)
Hai2 McDonald sik6
je5,
m4-sai2
bei2
tsin2
chez. McDonald. manger. quelque chose. NEG-besoin. donner. argent.
sinl
d'abord
"Chez McDonald pour manger on n'a pas besoin de payer d'avance"
Les adverbes admettent ce genre de transformations, pas les particules modales .
199
Alain LUCAS, XIE Honghua
En conclusion, il ne nous paraît pas audacieux de considérer sinl (c)
"d'abord" comme un adverbe postverbal. Mais sa position peu orthodoxe dans la
chaîne, demande qu'on s'interroge sur son origine. Il n'existe pas en chinois
classique et nos lectures de textes en chinois médiéval ne nous ont pas fourni jusqu'à
présent de solution. N'ayant pas de textes en cantonais ancien, nous ne pouvons
repérer la structure avec sinl(c) comme étant une évolution propre au cantonais.
Aussi, nous nous sommes penchés sur une autre hypothèse : le contact de langues et
l'emprunt extérieur. Yue-Hashimoto (1993, pp. 10-11) signale qu'il existe des xian]
postverbaux signifiant "d'abord" dans des dialectes du sud, tels que le wu et le
xiang, dialectes anciennement ou encore en contact avec des langues non-han.
Gardant en mémoire la théorie de Hashilmoto Mantarô (1985) de l'influence des
langues kam-sui et miao-yao sur les dialectes chinois du sud, nous avons fait une
brève incursion dans ces langues et avons trouvé en zhuang (Wei Qingwen e.a.,
1980, pp. 47-51), en shui (Zhang Junru, 1980, pp. 45-49) et en yao (Mao Zongwu,
1982, pp. 150-151) un élément postverbal signifiant "d'abord".
(40)
Zhuang:
Kwnl
ying2
ko:n5
manger. déjeuner. d'abord
"Prends d'abord le déjeuner"
(41)
Shui:
Ju2
lau4
po4
na:i6 tangl kon5
venir. d'abord
"Tu vas chercher d'abord cette vache"
2SG. poursuivre. vache. ce.
(42)
Yao:
Lak8 pail ba:ng
3SG. aller. d'abord
"Il y va d'abord"
L'hypothèse d'un emprunt extérieur ne nous semble donc pas inconsistant, par
contre, celle d'un emprunt au chinois médiéval ou d'une évolution strictement
cantonaise reste à prouver.
Notons que dans ces langues, comme d'ailleurs en cantonais, seuls certains
adverbes sont postverbaux et qu'ils recouvrent, en général, seulement certaines
valeurs sémantiques : "encore", "d'abord", "extrêmement"," en totalité".
Nous avons posé la question en début de sinl(c) s'il existait un ou plusieurs
sinl en position postverbale. Question à laquelle nous n'avons pas jusqu'à présent
répondu. En fait, nous avons des énoncés dans notre corpus qui se terminent pas
sinl et qui n'implique pas un processus avec un avant et un après ni une perspective
temporelle :
(43)
Tung4 nei5 gong2 guo2 ga3la4,
hai6
m4 hai6
sinl ?
avec. 2SG. parler. ASP. PART MOD. être vrai. NEG. être vrai. SINI
"J'en ai bien parlé avec toi oui ? D'abord c'est vrai oui ou non ?"
200
"THERE /S PRACTICALLY ONE UNIVERSAL CHINESE GRAMMAR":
A propos de xian1 en mandarin et sin1 en cantonais
Si nous supprimons dans (43) sinl, la traduction sera: ".. .'C'est vrai oui ou non"'.
Seule une nuance affective aura disparu. Il ne s'agit pas ici d'un sin] (c), adverbe
postverbal ayant une dénotation objective "en premier, le premier, d'avance" mais un
sin] (d) chargé d'une connotation subjective.
IV. SINJ(D)
Sin] (d) n'est pas mobile et se trouve toujours en fin de phrase, parfois
devant une ou plusieurs particules modales. Il peut être effacé sans changement du
contenu objectif de l'énoncé. C'est un morphème qui ne peut être nié, ni à l'instar de
sinl(c) entrer dans des transformations (clivage ou extraction). Son rôle se limite à
exprimer l'attitude ou la réaction du sujet parlant à l'égard des choses et des
événements dont il parle. Le locuteur peut, dans un besoin d'expressivité, allonger la
durée vocalique de la finale [si :n]. Seul sinl (d) autorise cette modification. Notons
que l'allongement de la durée vocalique est une des caractéristiques des particules
modales du cantonais. Toutes ces caractéristiques font de sinl (d) un candidat apte à
postuler une place dans la catégorie des particules modales. Qu'il apparaisse dans la
chaîne avant d'au tres particules modales ne peut constituer une objection. Le
cantonais, avec es particules modales en cascade (Ouyang Jueya (1990) recense 34
particules modales monosyllabiques et 25 polysyllabiques), semble, par rapport au
mandarin, être affligé d'une hypertrophie de l'affectivité. Si pour nous sin] (d) est
une particule modale, il faut, toutefois, reconnaître que nos devanciers, qui se sont
colletés avec le problème du statut de sinl ou qui ont étudié les particules modales du
cantonais, n'aboutissent pas tous à la même conclusion :
- Cheung (1972, p. 151) sinl dans tsy6 ... sinl est une particule modale.
-Y au S.-C. (1980, p. 20) "Dzy est une marque d'aspect inaccompli signifiant "pour
le moment", souvent en corrélation avec une particule modale sinl exprimant
"d'abord" en particulier quand elle apparaît en dernière position dans une phrase
affmnative"
-Y au S.-C. (1980b) sinl n'est pas dans la liste des particules modales.
- Zheng D.-0. (1990) sinl est un adverbe et une particule modale.
- Ouyang J.-Y. (1990) sinl n'est pas dans la liste des particules modales.
-Ricaud P. (1992, p. 206) sinl est un adverbe.
-Mai Y. (1993, p. 66) sinl en fin de phrase [sinl(c) et sinl(d)] est une particule
temporelle *Pe~.81J!~.
Voyons maintenant les modalités exprimées par sinl(d)
A) En fin de compte, au juste, finalement.
(44)
Gam2 ge3 tin], hoey3 binl sinl
ainsi. GE3. journée. aller. où. PART MOD.
"Par un temps pareil où peut-on bien aller?"
(45)
Nei5 ta:ml koey5 matlje5 hou2
sinl(d)
2SG. désirer. 3SG. quel.
avantage. PART MOD.
"C'est toi qui l'as voulu, mais à quoi bon?"
201
Alain LUCAS, XIE Honghua
Un adverbe ou une locution adverbiale modale en début de phrase peut venir
renforcer l'expressivité.
(46)
Gam2 sun3
mat3je5 ji2si2 sin]
ainsi. calculer. quel. sens. PART MOD.
"En fin de compte à quoi ça rime ?"
B) On verra par la suite
Cette modalité apparaît dans des phrases où le locuteur donne des ordres ou des
conseils.
(47)
Nei5 tungltzil koey5 sinl
2SG. avertir. 3SG. PART MOD.
"Tu l'avertis, on verra ensuite (comment il va réagir, etc.)
Le morphème tzy3 apparaît souvent en corrélation avec sinl. Dans les phrases qui ne
sont pas à la forme négative, la structure est la suivante: V+tzy3+CO+sinl
Tzy3 est alors un suffixe verbal, exprimant le duratif, que l'état ou l'action n'est pas
achevé.
(48)
Gamlnin4 nei5 tzou3 tzy3 bun3-gungl sinl,
tsut6nin4
cette année. 2SG. faire. 1ZY3. demi-travail. PART MOD. année prochaine
sinl
tzoi3
sun3
SINI(Al). à nouveau. compter
"Cette année tu continues à travailler à mi-temps, l'année prochaine, on en
reparlera"
Avec une négation, la structure est modifiée: NEG+V+OD+TZY3+SINJ.
Nous l'avons déjà rencontré en (38b). Tzy3 n'est alors plus un suffixe, mais un
adverbe postverbal signifiant "pour le moment". En (38a) et (38b) nous avons
montré que NEG+GV+Tzy3 était la forme négative de GV+S/Nl(C). Il est possible
de réintroduire un sin] qui cette fois n'est pas sinl (c) mais un sin] (d) particule
modale.
(49)
MaiS gong2 nil dil je5
tzy3
sinl
NEG. parler. ce. 011. chose. pour l'instant. PART MOD.
"N'en parle pas pour l'instant, on verra ! "
Bien évidemment, il n'a pu échapper au lecteur qu'il existe un risque d'ambiguïté
lorsque sinl est en fin d'énoncé. S'agit-il d'un sinl(c) ou d'un sinl(d)?
Ainsi (33) aurait pu être traduit: "Avale, on verra bien !" (34) "Laisse-moi lui
demander, on verra bien !". L'ambiguïté est certaine dans les énoncés écrits ; à
l'oral, l'intonation, l'allongement de la durée vocalique, le recours à tzy3 permettent
une désambiguïsation.
202
"THERE IS PRACTICALLY ONE UNIVERSAL CHINESE GRAMMAR":
A propos de xianl en mandarin et sinl en cantonais
Remarquons enfin que si nous pouvons avoir :
(50)
a.
b.
Nei5 soeng2 hoey3 binl sinl ?
2SG. vouloir. aller. où. SINI
"Où penses-tu aller dans un premier temps ?"
"Finalement où veux-tu aller?"
nous ne pouvons avoir
*Nei5 soeng2 hoey3 binl sinl(c) sinl(d)?
(50b)
Dans ce cas, le cantonais pratique un procédé de dissimilation : l'haplologie :
Sinl(c)+sinl(d) ~ sinl(c/d)
Pour exprimer : "Finalement où veux-tu aller en premier", les locuteurs cantonais
dont la parlure accepte sinl(a3) devraient pouvoir produire cet énoncé:
(51)
Nei5 soeng2 sinl (a3) hoey3 binl sinl (d) ?
2SG. vouloir. d'abord. aller. où. finalement
Quant à l'origine de sinl (d) nous pouvons dire qu'il provient d'un vidage
sémantique de sinl (c) et que du fait de sa position dans la chaîne, il est dans un
rapport paradigmatique avec les particules modales. Par analogie distributionnelle, il
évolue vers cette catégorie syntaxique. Reconnaissant que contrairement aux autres
particules modales, devenues sémantiquement opaques, sinl(d) garde à l'état dilué le
sens d'origine de son étymon et que d'accord avec Yau S.-C., on peut, en effet
considérer que sinl(d) est une particule modale non encore sortie de sa chrysalide
sémantique.
CONCLUSION
Un succinct survol de son histoire montrerait que xian] était à l'origine un
verbe signifiant "marcher devant", avec un emploi causatif "mettre en premier",
putatif "considérer comme primordial"; un adverbial" d'abord~ à l'origine~ déjà"
; par grammaticalisation, il est devenu, dès le bas-archaïque, une préposition et plus
tard un connecteur. Il est également un nom de temps: "auparavant". De cette riche
évolution, le mandarin (langue parlée), n'a finalement gardé à son service que
l'emploi adverbial "d'abord". En cantonais contemporain, au contraire, sinl est
multifonctionnel et polysémique. S'il a, dans son emploi prédicatif, les mêmes
valeurs sémantiques qu'en chinois bas-archaïque, les autres valeurs, par contre,
relèvent d'évolutions internes. Sinl est par ailleurs un bel exemple de
grammaticalisation :
Verbe
~
adverbe -sinl(a)
-sin] (c)
connecteur sinl (b)
particule modale sinl (d)
203
Alain LUCAS, XIE Honghua
Intéressante est également son intégration dans des structures syntaxiques
empruntées aux langues kam-sui ou miao-yao (sinl(c)) et au mandarin (sinJ(a3)).
Toutes ces particularités montrent que sinl a évolué parallèlement à xianl et que la
langue cantonaise s'est tissée, autour des différents sinl, un réseau original et
complexe de relations syntaxiques et de valeurs sémantiques.
Bien évidemment cette esquisse contrastive, portant sur un seul morphème ne
peut suffire à ébranler la foi des tenants du monolithisme syntaxique chinois.
Considérons que nous n'avons là que jeté une pierre dans leur jardin.
Alain LUCAS & XIE Honghua
CRLAO - EHESS
54, Bd Raspail
75006 PARIS
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