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Journal
L'invention de l'agriculture
BORRELLO, Maria (Ed.), LÉVY, Bertrand (Ed.)
Abstract
Editorial, Bertrand Lévy 5 Avant-propos au thème, Maria A. Borrello 7 La recherche
archéologique et les origines de l'agriculture Maria A. Borrello 9 L'alimentation des hommes
préhistoriques en Suisse Stefanie Jacomet & Joerg Schibler 33 Céréales, mauvaises herbes
et faucilles : à la recherche des premiers agriculteurs au nord des Alpes Maria A. Borrello,
Ursula Maier & Helmut Schlichtherle 47 Aux origines du vin. Du mythe à la recherche
archéologique Giorgio Chelidonio 65 Mémoires : Agroforêt : formes et pratiques héritées en
Indonésie et à Madagascar, Jean-Baptiste Bing 89 Ce jour-là, à Genève, les moulins sur le
Rhône auraient pu tourner à l'envers… La crue de l'Arve des 1-5 mai 2015 Jean Sesiano &
Stéphanie Girardclos 97 Le Globe : de sa fondation (1860) à sa mise en ligne (2015).
Quelques repères historiques et enjeux éditoriaux Bertrand Lévy 109 Comptes rendus :
Parfum de jasmin dans la nuit syrienne, de Sarah Chardonnens Bertrand Lévy 125 Indian
Road, de David Treuer Irène Hirt 129 Dictionnaire Amoureux de la Bourgogne, de
Jean-Robert Pitte Jean-Baptiste Bing 137 Société de [...]
Reference
BORRELLO, Maria (Ed.), LÉVY, Bertrand (Ed.). L'invention de l'agriculture. Le Globe, 2015,
vol. 155, p. 1-165
Available at:
http://archive-ouverte.unige.ch/unige:82182
Disclaimer: layout of this document may differ from the published version.
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LE GLOBE
Revue genevoise de géographie
L'invention de l'agriculture
Tome 155 - 2015
Le Globe est la revue annuelle de la Société de Géographie de Genève et du
Département de Géographie et Environnement de l’Université de Genève. Il a été
fondé en 1860.
Publié avec le soutien de la Ville de Genève.
Comité éditorial :
Angelo Barampama, Ruggero Crivelli, Lionel Gauthier, Paul Guichonnet, Charles
Hussy, Bertrand Lévy, Claude Raffestin, Frédéric Tinguely, Jean-Claude Vernex :
Université de Genève.
Alain De l'Harpe, Philippe Dubois, Gianni Hochkofler, Philippe Martin, Christian
Moser, Renato Scariati, Véronique Stein, René Zwahlen : Société de Géographie de
Genève.
Annabel Chanteraud, Université de Genève
Elisabeth Bäschlin, Université de Berne
Hans Elsasser, Université de Zurich
Franco Farinelli, Université de Bologne
Claudio Ferrata, Université de la Suisse italienne
Hervé Gumuchian, Université de Grenoble
Jean-Christophe Loubier, HES-SO Valais
René Georges Maury, Université de Naples
Jean-Luc Piveteau, Université de Fribourg
Jean-Bernard Racine, Université de Lausanne
François Taglioni, Université de Saint-Denis de la Réunion.
Rédacteur : Bertrand Lévy.
Coordinateurs du Tome 155 : Maria Borrello (pour la partie thématique L'invention
de l'agriculture) et Bertrand Lévy.
Lecteurs critiques du Tome 155 :
J.-B. Bing, M. Borrello, R. Crivelli, M. Gal, G. Hochkofler, B. Lévy, J.-C. Loubier,
L. Matthey, C. Moser, V. Piuz, V. Stein, R. Zwahlen. Tous les articles ont été soumis
à lecture critique.
Les articles publiés dans Le Globe engagent la seule responsabilité de leurs auteurs
Ils ne peuvent être reproduits sans autorisation des éditeurs.
Les propositions de publications sont à adresser au rédacteur :
Bertrand.Levy@unige.ch
Le Globe est une revue arbitrée par des pairs / a peer-reviewed journal.
Tirage : ca 450 ex.
Site internet : http://www.unige.ch/ses/geo/Globe/ et www.sgeo-ge.ch
Le Globe est en ligne sur Persée : http://www.persee.fr/collection/globe
© Le Globe 2015
ISSN : 0398-3412
1
LE GLOBE
Revue genevoise de géographie
Tome 155
L’INVENTION DE L’AGRICULTURE
Département de Géographie et Environnement
Université de Genève
Société de Géographie de Genève
2015
2
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
3
LE GLOBE – TOME 155 – L’INVENTION DE L’AGRICULTURE
SOMMAIRE
Editorial
Bertrand Lévy
5
Avant-propos au thème
Maria A. Borrello
7
La recherche archéologique et les origines de l'agriculture
Maria A. Borrello
9
L'alimentation des hommes préhistoriques en Suisse
Stefanie Jacomet & Joerg Schibler
Céréales, mauvaises herbes et faucilles : à la recherche des premiers
agriculteurs au nord des Alpes
33
47
Maria A. Borrello, Ursula Maier & Helmut Schlichtherle
Aux origines du vin. Du mythe à la recherche archéologique
Giorgio Chelidonio
Mémoires
Agroforêt : formes et pratiques héritées en Indonésie et à Madagascar
Jean-Baptiste Bing
Ce jour-là, à Genève, les moulins sur le Rhône auraient pu tourner
à l'envers… La crue de l'Arve des 1-5 mai 2015
Jean Sesiano & Stéphanie Girardclos
Le Globe : de sa fondation (1860) à sa mise en ligne (2015).
Quelques repères historiques et enjeux éditoriaux
Bertrand Lévy
Comptes rendus
Parfum de jasmin dans la nuit syrienne, de Sarah Chardonnens
Bertrand Lévy
65
89
97
109
125
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
4
Indian Road, de David Treuer
Irène Hirt
129
Dictionnaire Amoureux de la Bourgogne, de Jean-Robert Pitte
Jean-Baptiste Bing
137
Société de Géographie de Genève
Bulletin de la Société de Géographie de Genève
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
141
5
ÉDITORIAL
2015 aura été l’année de la mise en ligne du Globe, depuis sa
fondation, en 1860, jusqu’à aujourd’hui. La numérisation, qui n’est pas
encore tout à fait terminée à l’heure où nous écrivons ces lignes, a été
accomplie gracieusement par Persée, le plus important portail de revues
en sciences humaines et sociales francophone. Nous exprimons notre
gratitude à l’équipe de Persée, et en premier lieu, à nos correspondants
depuis plus de quatre ans, Aurélie Monteil, Emilie Paget, Philippe
Gissinger et Thomas Mansier, de l’Ecole Normale Supérieure de Lyon.
Nos remerciements vont aussi à l’équipe du Globe qui a rendu cette
opération possible, en particulier à Lionel Gauthier, notre ancien archiviste et membre du Bureau qui a initié la manœuvre, et à Philippe Martin, notre archiviste qui a mis et remis à disposition tous les numéros de
la revue.
Cette mise en ligne va faciliter les recherches sur la revue, recherches
qui se sont d’ailleurs concrétisées par deux mémoires de maîtrise récents
et passionnants à lire : La Société de géographie de Genève et « Le
Globe » : une image de l'Asie (1870-1914) par Michele Montaquila (Département de géographie, Université de Genève, 2014) et La Société de
géographie de Genève et l'impérialisme suisse (1858-1914) par Fabio
Rossinelli, historien qui a remporté le Prix de la Faculté des Lettres de
l’Université de Lausanne (2014). Ce dernier poursuit ses recherches en
thèse de doctorat en comparant les différentes sociétés de géographie de
Suisse.
Voici plusieurs années, une étudiante latino-américaine me confia que
dans son université, elle lisait Le Globe que recevait sa bibliothèque ;
c’était un moyen pour elle d’accéder à des textes en français sur des
sujets qui l’intéressaient. Cette lecture ne fut certainement pas étrangère
à sa décision de venir poursuivre ses études à Genève. Le Globe, ambassadeur de la langue française dans le monde, qui y aurait songé ? Que
dire à présent alors que la revue est consultable virtuellement par les 280
millions de francophones vivant sur la planète ? Rappelons tout de même
que le français demeure une langue scientifique et littéraire internatiotionale, qu’elle est la 2e langue la plus apprise dans le monde, qu’elle est
celle qui progresse le plus (grâce notamment à l’Afrique subsaharienne),
qu’elle constitue la 2e langue d’information internationale dans les
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
6
médias, la 2e langue de travail de la plupart des organisations internationales, la 3e langue des affaires et la 4e langue d’Internet1.
Développer le thème de l'agriculture – qui par définition associe la
pratique de l’élevage –, c'est aussi retrouver en quelque sorte les racines
du Globe ; son fondateur, Henri Bouthillier de Beaumont, n’était-il pas
agronome et éleveur, dans son domaine de Collonges-sous-Salève ? Les
quatre articles publiés dans la section thématique de ce volume proposent quelques-uns des plus anciens chapitres de l’histoire de l’agriculture. Nous remercions les chercheurs de langue italienne et allemande
qui ont accepté de publier leurs contributions dans notre langue. Dans les
Mémoires, l'un des articles revisite des savoir-faire ancestraux en matière
d’agriculture forestière tandis que le second revient sur un évènement
qui a marqué l'année écoulée à Genève : la crue de l’Arve de mai 2015.
Un troisième trace l’histoire de la revue, de sa fondation à nos jours.
Bertrand Lévy
1
Abdou Diouf (2014), La langue française dans le monde, Organisation internationale de la francophonie, Nathan, Paris, p. 3.
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
7
L’INVENTION DE L’AGRICULTURE
AVANT-PROPOS
La recherche archéologique nous apprend aujourd’hui la complexité
et le caractère fragmentaire des processus qui ont amené à la consolidation du monde agricole depuis 10.000 ans. L’histoire de l’agriculture
s’entremêle à l’évolution des pratiques alimentaires, au goût des aliments
exotiques, au plaisir des jardins issus d’un souci esthétique.
Les produits agricoles de notre quotidien résument des histoires
d’expérimentations, de migrations, de découvertes… Aucun de nos mets
européens n'existerait sans l’arrivée des premiers agriculteurs et leur
bagage de plantes et d’animaux domestiqués au Moyen-Orient il y a
plusieurs millénaires. Certains repas typiques de la Méditerranée ne
peuvent pas être conçus sans le riz d’Extrême-Orient. La découverte du
continent américain a contribué avec une cinquantaine de nouveautés
parmi lesquelles on compte la pomme de terre originaire du Pérou, le
maïs, la tomate, l’avocat et le chocolat mésoaméricain, le tournesol des
plaines alluviales de l’est des Etats-Unis…
Certaines exploitations du XXIe siècle se détachent et s’approchent
des pratiques traditionnelles. Les agricultures intensives et productivistes
de nos paysages ruraux et les méthodes agressives des biotechnologies
modernes menacent la survie de la paysannerie et marquent le bouleversement des écosystèmes. Des projets de sauvetage et de maintien de
la diversité biologique tentent de contrecarrer cette progression avec la
protection de formes « anciennes » d’animaux de rente, d’espèces horticoles et agricoles, de fruits et de plantes ornementales.
En ville, aux ceintures maraîchères et aux jardins ouvriers des
dernières décennies s’ajoutent toits cultivés, jardins partagés, friches
exploitées… Cette multiplication d’expérimentations qui caractérisent
les métropoles marque la continuité des cultures en milieu urbain. Dans
ce parcours se situent les témoignages archéologiques des jardins
clôturés de l’Egypte ancienne inspirés des oasis (XVIIe-XVe siècles
avant notre ère) et les jardins suspendus de Ninive (VIe siècle avant notre
ère). L’hortus romain réservera une parcelle destinée à la culture des
fleurs destinées au culte. Ordonnant plantes comestibles et ornementales,
le jardin fait figure de microcosme de la culture médiévale persane ; il
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
8
influencera l'histoire de l'architecture du paysage. Un parcours qui ne
s’arrêtera sûrement pas dans les « fermes urbaines » tokyoïtes où aujourd’hui plus de 200 types des cultures hors-sol poussent dans des
immeubles à plusieurs étages illuminés au Led…
Nous espérons inviter le lecteur à quelques réflexions sur l’évolution
des rapports entre « humains » et « nature » et leur incidence dans
l'ouverture, au fil des millénaires, de nouvelles perspectives socioéconomiques et écologiques.
Maria A. Borrello
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
9
LA RECHERCHE ARCHÉOLOGIQUE
ET LES ORIGINES DE L’AGRICULTURE
Maria A. BORRELLO
Archéologue, Genève, borrelloarch@yahoo.fr
Résumé : La recherche archéologique a écrit les premiers chapitres de l’histoire
de l’agriculture et révélé la complexité du passage de la prédation à la
production de nourriture. Les marqueurs traditionnels de la néolithisation
(sédentarité, invention de la céramique, du polissage de la pierre, de la
domestication des plantes et des animaux et de l’architecture pérenne) se sont
succédé en ordre dispersé dans différentes régions du globe. L’exemple du
Moyen-Orient montre que sept millénaires se sont écoulés entre l’apparition des
premiers groupes sédentaires de chasseurs-cueilleurs et les sociétés agropastorales. Dès la définition du Néolithique (deuxième moitié du XIXe siècle),
l’archéologie n’a cessé d’innover dans le domaine théorique en vue de trouver
des réponses à où et comment l’agriculture et l’élevage sont apparus et ont
progressé.
Mots-clé : agriculture, élevage, sédentarité, histoire de la recherche.
Abstract : The archaeological research has wrote the first chapters of the
history of agriculture and revealed the complexity of the transition from
predation to food production. The traditional markers of neolithisation
(sedentary, invention of ceramics, polishing the stone, domestication of plant
and animals and perennial architecture) appeared in a scattered way in different
regions of the globe. The example of the Middle East shows that seven thousand
years elapsed between the onset of first sedentary groups of hunter-gatherers
and the rise of pastoralist societies. From the definition of Neolithic in the
second half of the 19th century, Archaeology methods and theories innovate in
the aim to find answers to where and how agriculture and farming emerged and
grew.
Keywords : agriculture, breeding, sedentary, research history.
La
La naissance
naissance de
de l’agriculture
l’agriculture et
et de
de l’élevage
l’élevage occupe
occupe une
une place
place
d’envergure
d’envergure dans
dans la
la recherche
recherche archéologique.
archéologique. Processus
Processus essentiel
essentiel dans
dans
l’histoire
l’histoire de
de l’humanité,
l’humanité, sa
sa connaissance
connaissance progresse
progresse de
de manière
manière continue
continue
depuis
comme en
en témoigne
témoigne l’œuvre
l’œuvrepionnière
pionnière
depuis presque
presque un siècle et demi, comme
d’Alphonse de Candolle, L’origine des plantes cultivées (1882), fondement de l’archéobotanique moderne.
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
10
Toutefois, des zones d’ombre persistent. L’élucidation des dynamiques à l’œuvre pendant plusieurs millénaires en différentes zones de la
planète est soumise aux qualités propres des données archéologiques, par
définition fragmentaires et discontinues.
Néolithique, néolithisation, révolution néolithique, transition néolithique sont aujourd’hui des expressions courantes. Introduite par
Lubbock dans la deuxième moitié du XIXe siècle, la notion de
néolithique – de matrice évolutionniste – condense l’acquisition de
l’agriculture et de l’élevage, de la sédentarité, de la céramique et du
polissage de la pierre (Lubbock, 1865). L’apparition d’une nouvelle
forme d’économie constitue un des aspects clés des premières définitions
du processus de néolithisation : le passage de la prédation des chasseurscueilleurs à la production de nourriture des premières sociétés agraires.
Marqué par la perspective marxiste du matérialisme historique, ce
changement radical du mode de subsistance est qualifié de révolution
néolithique par Vere Gordon Childe (1923). Sans ignorer qu’il s’agit
d’une transformation étalée dans le temps, son concept souligne une
rupture majeure dans l’histoire des sociétés.
Plusieurs questions ont été soulevées autour de l’agriculture et de ses
origines : qu’est-ce qui détermine l’apparition des premiers agriculteurs ?
Pourquoi les humains se sont-ils décidés à domestiquer des plantes et des
animaux ? Quelles caractéristiques particulières ont fait d’une poignée de
zones géographiques les « centres » d'origine de l’agriculture et de
l’élevage ? Pourquoi certaines plantes et animaux ont-ils été sélectionnés
et pas d'autres ? Le processus de domestication est-il déterminé uniquement par les caractéristiques biologiques des espèces sélectionnées ?
Combien de temps faut-il pour achever la domestication des plantes et
des animaux ? Comment ce processus s’entrelace-t-il avec le développement de la sédentarité, la croissance démographique ou l’apparition
des inégalités sociales ? Pourquoi l'agriculture devient-elle un mode de
production réussi ? Comment l'agriculture se propage-t-elle dans des
régions aux conditions environnementales différentes ?
Les archéologues ont essayé de répondre à ces questions. L’évolution
des approches théoriques qui se succéderont sont directement tributaires
de l’amélioration des méthodes de fouille et de la qualité et la quantité
de
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
11
de données à disposition1.
Les découvertes au Moyen-Orient de la première moitié du XXe
siècle constituent les premiers points de repère des changements culturels liés à l’émergence de l’agriculture et de l’élevage. Ainsi, la localisation des plus anciennes communautés villageoises dans certaines
vallées est vue comme le résultat des changements climatiques
drastiques de la fin du Pléistocène : l’aridité et la sécheresse conditionnent la concentration des humains, de la végétation et de la faune à
proximité des sources d’eau. La Théorie des oasis de Childe (1928) tire
argument de ces constatations : la compétition dans la recherche de
nourriture conduira au contrôle des plantes et des animaux par les
humains, un terrain propice aux premiers pas de l’expérimentation
agricole.
Au cours des années 1940 et 1950, l’impact du climat est redimensionné. Plus clément, moins aride, il n’est plus vu comme le seul déterminant des nouveaux rapports hommes/végétaux. Les premiers essais de
domestication doivent être cherchés dans l’habitat naturel des céréales
sauvages. Les zones collinaires de Mésopotamie montreront des indices
solides de pratiques agricoles dans plusieurs sites – parmi eux Jarmo,
dans le Kurdistan irakien (Braidwood, 1950 ; Braiwood & Howe, 1960).
Le bagage technologique des communautés de l’époque et leur familiarité avec certains biotopes et certaines espèces permettent de
déclencher le processus. Grâce aux possibilités offertes par les nouveaux
cultivars2, l’agriculture devient une activité désirée qui offre la sécurité
alimentaire et qui exige un investissement de temps de travail mineur,
laissant du temps libre qui permet de générer d’autres inventions. C’est
aussi dans les années 1950 que les origines de l’agriculture touchent le
domaine de la géographie (Sauer, 1952).
1
Plusieurs ouvrages récents offrent les résultats des recherches des dernières
années. La lecture des volumes Demoule, 2008, 2009, Manen et al., 2014,
Douglas Price & Bar-Yosef, 2011 est enrichissante. Ce dernier, centré essentiellement sur la recherche anglo-saxonne, a servi comme point de départ à la
préparation de ce premier paragraphe.
2
Cultivar : végétal résultant d'une sélection, d'une mutation ou d'une hybridation, cultivé pour ses qualités agricoles.
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
12
Cette vision plutôt idéalisée du quotidien des premiers agriculteurs est
invalidée à partir des années 1960 quand, pour la première fois, l’économie contemporaine des chasseurs-cueilleurs et des agriculteurs sert de
référence aux études archéologiques3. L’agriculture est une activité épuisante qui exige un investissement de temps de travail considérable. La
pratique de la chasse et de la cueillette demande quelques heures hebdomadaires, même dans les environnements extrêmes des déserts africains… Devant ces constatations, l’apparition de l’agriculture est une
réponse à de nouveaux rapports entre populations et ressources alimentaires, un choix inévitable ou un dernier recours devant de nouvelles
contraintes.
Ainsi, la thèse démographique prend la relève. Augmentation de la
population ou diminution des ressources alimentaires spontanées ? Peu
importe. Le défi est de maintenir l’équilibre, et l’agriculture peut être la
réponse (Binford, 1968). Il y a environ 12.000 ans, toutes les aires habitables de la planète sont occupées ; la population continue à augmenter et
la diète doit être assurée avec des produits toujours plus rares et peu
attrayants. La reproduction contrôlée de certains végétaux peut contrecarrer les effets d’une pression démographique. Il faudra attendre les
débuts du XXIe siècle pour trouver des exceptions à cette règle. Les
données paléodémographiques indiquent qu’un déclin du nombre d’habitants est un prélude à l’avènement des premières tentatives de culture en
sites du Moyen-Orient et que l’augmentation de la population apparaît à
la suite de l’émergence des pratiques agricoles (Belfer-Cohen & Goring
Morris, 2011 ; Bocquet-Appel, 2011).
Centrer les raisons du processus de transition vers le mode de production agricole sur des questions sociales est une approche des années
1970. Les surplus de nourriture issus des productions agro-pastorales
sont destinés à l’acquisition de biens socialement valorisés et génèrent,
par conséquent, l’inégalité et la hiérarchisation de la société (Bender,
1975). Or, la préhistoire, en particulier moyen-orientale, offre des
exemples qui peuvent être interprétés comme des expressions d’inégalité
et de thésaurisation antérieures à l’apparition de l’agriculture. Par
exemple, à Körtik Tepe et Göbekli Tepe, en Anatolie, Xe millénaire av.
3
En particulier les travaux de Wolf (1969), Lee & DeVore (1968) et Sahlins
(1972).
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
13
J.-C. (cf. figure 3), la richesse des inventaires domestiques et l’existence
d’un artisanat sophistiqué renvoient à une société prospère qui consacre
une partie importante de son énergie à la production de biens de
prestige ; d’ailleurs, les mobiliers funéraires montrent que ces biens sont
accessibles à une fraction minoritaire de la population (Dietrich et al.,
2012 ; Özkaya & Coşkun, 2009 ; Schmidt, 2009).
Nous ne nous étendrons pas sur les théories proposées à partir des
analyses des différents degrés d’interaction humain-non humain et leur
rôle dans la naissance de l’agriculture et l’élevage (Rindos, 1984). Nous
évoquerons, en passant, d’autres points de vue, tels que le désir de biens
de prestige comme seul moteur du changement vers la production
d’aliments ou l’émergence de nouvelles cosmologies, de pratiques religieuses ou de comportements symboliques comme moteurs de nouvelles
formes de production. J. Cauvin, pour qui les changements idéologiques
sont le moteur de la domestication animale et végétale, a déjà largement
insisté sur le sujet (Cauvin, 1994).
Pour conclure ce panorama des approches théoriques, rappelons la
reprise des rapports culture-écologie au début du XXIe siècle. La théorie
d’approvisionnement optimal (optimal foraging theory) applique des
modèles écologiques et mathématiques pour expliquer la capacité des
humains à optimiser leur comportement en vue d’assurer un approvisionnement maximum avec un minimum d’investissement de temps et
d’énergie (Winterhalder & Kennett, 2006).
En dépit de ces vicissitudes théoriques, l’archéologie a indiscutablement élargi les connaissances sur les origines et la diffusion de
l’agriculture. Tout d’abord, grâce aux nouvelles fouilles sur différents
sites de la planète connus depuis longtemps et à la découverte d’autres.
La précision des méthodes de datation encadre mieux les données.
L’étude des restes de végétaux s’est enrichie de nouvelles approches
d’analyse microscopique et génétique qui ont révolutionné l’identification des espèces exploitées avant l’apparition des formes cultivées.
Les possibilités d’analyse de l’ADN ancien sont aujourd’hui un point de
départ solide pour l’identification des anciens cultivars.
Au fil des millénaires certains chasseurs-cueilleurs sont devenus
sédentaires ; ils ont appris à stocker les produits de la cueillette et obtenu
les premiers cultivars. La chasse a été progressivement remplacée par
cultivars. La chasse a été progressivement remplacée par les premiers
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
14
l’élevage dans l’apport à la partie carnée de la diète et les animaux
domestiques ont offert une gamme de « produits dérivés » (lait, poils,
laine) non négligeable (Evershed et al., 2008). L’architecture monumentale et communautaire, l’invention de la céramique et la production
de biens de prestige en disent long sur la complexité culturelle qui
précède les sociétés agro-pastorales à part entière, où l’économie est
essentiellement basée sur les produits des cultures et des troupeaux.
La voie aux réponses à où et comment l’agriculture et l’élevage sont
nés est mieux balisée aujourd’hui. A travers la planète, le processus peut
être reconstruit dans ses grandes lignes grâce à une série de jalons, qui se
renforceront dans le futur. De surcroît, le passage à l’économie de
production n’est pas une étape inévitable. L’ethnographie et l’archéologie – nous le verrons – sont riches d’exemples de sociétés de
chasseurs-cueilleurs fleurissantes.
Les données archéologiques et les foyers de l’agriculture
et de l’élevage
Les données archéologiques dessinent de vastes régions où le
processus de domestication s’est produit de manière indépendante,
impliquant des espèces végétales et animales différentes (figure 1).
Ces régions sont pour l’essentiel le Proche-Orient, où ce processus
semble s’amorcer il y a approximativement 10.000 ans, avec la domestication, étalée dans le temps, du blé et de l’orge, de la chèvre, du mouton,
du bœuf et du porc ; la Chine avec probablement deux foyers distincts
fusionnés par la suite : les bassins du fleuve Jaune au nord et du Yangtsé
au sud (millet, riz, porc, chien, poulet) ; trois zones en Amérique du
Sud : les Andes centrales (pomme de terre, coton, cobaye, lama et
d’autres camélidés), le bassin supérieur amazonien (piment, arachide,
manioc) et le bassin de l’Orénoque (manioc, igname, coton, patate
douce) ; en Amérique du Nord : le Mexique (maïs, courge, haricot,
avocat, chien, tabac) et le bassin du Mississippi (courge, tournesol,
ansérine) ; la Nouvelle-Guinée (taro, banane) ; l’Afrique saharienne
(millet, sorgho, riz africain, bœuf, pintade) (Demoule, 2008, 2009 ;
Douglas Price & Bar-Yosef, 2011 ; Vigne et al., 2011 ; Weiss & Zohary,
2011 ; Willcox, 2014 ; Zohary et al., 2012).
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
15
Fig. 1. Les premières plantes cultivées
(d’après Douglas Price & Bar-Yosef, 2011, modifié).
Devenir agriculteur, l’exemple du Moyen-Orient
La définition de l’agriculture – un système de production basée sur la
culture et l’élevage qui assure la subsistance d’une communauté – sousentend le(s) processus de domestication achevé(s). Il est le résultat d’une
longue série d’expérimentations effectuées en différentes régions de la
planète, sur des durées variables.
L’exemple du Moyen-Orient, la région la mieux connue, permet de
distinguer les étapes possibles du changement. Sept millénaires séparent
les chasseurs-cueilleurs sédentaires des premiers exemples de villageois
qui pratiquent l’agriculture (Kuijt, 2009, 2011 ; Kroot, 2014). Toutefois,
les innovations révélées par les données archéobiologiques entre 14.500
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
16
et 7500 BP ne constituent qu’une partie des nouveautés. L’invention du
polissage de la pierre et du torchis, la complexité croissante des plans des
villages et des techniques de construction, l’apparition de l’architecture
monumentale et de la statuaire en pierre comptent parmi les réussites les
plus spectaculaires qui précèdent le développement des sociétés agropastorales (cf. figures 3, 4 et tableau 1).
entre sauvage et domestique, entre cueillette et culture, entre chasse et
et élevage, n’ont pas – au moins pour l’instant – des frontières mmm
Au moins 4000 ans ont été nécessaires pour la cristallisat
Fig. 2. Sites du Néolithique précéramique (PPN = Pre-Pottrey Neolithic)
(d’après Riehl et al., 2012). PPNA=11.700-10.500 BP, PPNB=10.500-8700 BP
(BP = before present = années avant le présent).
37 Iraq ed Dubb
.
1 Chogha Golan
2 Ali Kosh
3 Chia Sabz
4 Ganj Dareh Tepe
5 Sheikh-el Abad
6 Jani
7 Tepe Abdul Hosein
8 M’lefaat
9 Nemrik
10 Qermez Dere
11 Magzalia
12 Körtik Tepe
13 Hallan Çemi
14 Çayonu
15 Çafer Hoyuk
16 Asikli Hoyuk
17 Can Hasan III
18 Nevali Cori
19 Göbekli Tepe
20 Akarcay Tepe
21 Djade
22 Halul
23 Jerf el Ahmar
24 Mureybet
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
25 Abu Hureyra
26 El Kowm I, II
27 Bouqras
28 Abr
29 Qaramel
30 Tell Ras Shamra
31 Kissonerga
32 Shillourokambos
33 Tell Ghoraifé
34 Tell Aswad
35 Tell Ramad
36 Yiftah’el
38 Gilgal
39 ‘Ain Ghazal
40 Netiv Hagdud
41 Dhra
42 Jéricho
43 Nahal Hemar
44 Wadi Fidan
45 Beidha
46 Basta
47 Dhuweila
48 Azraq 31
49 Wadi Jilat 7
17
Contrairement à la vision qui prévaut jusqu’aux années 1990, les
recherches récentes suggèrent un faible décalage entre les apparitions de
l’agriculture et de l’élevage moyen-orientaux, avec des foyers multiples
de domestication pour les mêmes espèces végétales et animales. Les plus
anciens témoignages de formes domestiquées de plantes se situent autour
des bassins de l’Euphrate et du Tigre, à l’extérieur des grandes plaines
alluvionnaires (figure 2) : amidonnier, engrain, légumineuses dans le
sud-ouest de l’Anatolie ; orge dans le sud anatolien et les Zagros ;
moutons, chèvres, bœufs et porcs dans un vaste territoire compris entre
l’Anatolie et l’Iran (Zeder, 2011). Ce processus produira un nouveau
type de partenariat entre l’homme et la nature. De surcroît, le passage
entre sauvage et domestique, entre cueillette et culture, entre chasse et
élevage, n’ont pas – au moins pour l’instant – des frontières claires. Le
tableau des pages suivantes essaie de synthétiser cette évolution.
veloppement des sociétés agro-pastorales.
a
b
10 cm
Fig. 3. a vase en pierre, mobilier
funéraire, Körkik Tepe,
11.000-10.000 BP
(photo : d’après Özkaya &
Coşkun, 2009) ;
b représentations animalières dans
l’architecture monumentale de
Göbekli Tepe, 11.600-10.000 BP
(photo : d’après Dietrich et al.,
2012).
1m
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18
g
ont c
Tableau 1. Évolution culturelle au Moyen-Orient
BP (before present) = ans avant le présent (d’après Kuijt, 2009, modifié).
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19
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20
Fig. 4. Jerf el-Amar, Syrie, PPNA.
Bâtiment communautaire polyvalent
servant principalement au
stockage des céréales ;
structure compartimentée enterrée
(2 à 2,5 m sous le sol, 6 m ca. de diamètre)
(photo : d’après Stordeur et al., 2000).
Fig. 5. ‘Ain Ghazal, Jordanie,
ca. 8500 BP, 104 cm de hauteur.
28 statues en plâtre, parmi les plus anciennes
figures humaines de grande taille,
ont été découvertes dans le site
(photo : d’après
asia.si.edu/jordan/html/views2.htm).
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A Chypre, en Afrique nord-orientale et au Japon :
trois exemples à retenir
Shillourokambos et ses migrants
La vie néolithique de Chypre est entièrement tributaire des apports
continentaux. Il manque dans l’île tous les ancêtres sauvages des formes
domestiques végétales et animales. Les découvertes dans le site précéramique de Shillourokambos (XIIe-Xe millénaire BP)4, Chypre méridionale, jettent ainsi une nouvelle lumière sur les processus de domestication qui caractérisent la complexité sociale, économique et historique
du Moyen-Orient (Vigne et al., 2011).
Sanglier, chèvre, mouton, bœuf, chien, chat, souris, daim, blé amidonnier, engrain, orge… Les colonisateurs de Chypre n’ont pas seulement transporté avec eux des plantes et des animaux – sauvages et
domestiqués – avec lesquels ils maintenaient un certain « partenariat »
mais plutôt une niche écologique constituée d’espèces économiquement
importantes, intégrées dans un système performant.
Le sanglier, introduit dans l’île il y a environ 11.400 ans, montre
Chypre comme faisant partie d’une tradition moyen-orientale, née vraisemblablement dans l’est de l’Anatolie : il s’agit du contrôle des
populations d’animaux sauvages dans un but cynégétique.
Les premières chèvres qui arrivent au cours du XIe millénaire BP
sont-elles des exemplaires domestiqués ou sauvages ? Les deux formes
ont-elles étés introduites du continent ? De surcroît, elles sont chassées
(parce que ensauvagées ?) pendant une partie du Xe millénaire. La
possibilité de contrôler des troupeaux de chèvres sauvages (et de les
déplacer à l’aide d’embarcations) et un contact privilégié avec ces
animaux sont des conditions de la domestication. Ainsi, au MoyenOrient, la voie de l’élevage semble désormais ouverte vers le milieu du
XIe millénaire. Certaines lignées ont pu être domestiquées sur le
continent et redevenir sauvages sur l’île. Vers 9400-9000 BP, on trouve
4
Les premiers migrants arrivent autour de 12.500 BP. La diète des occupants du
site d’Aetokremnos était basée sur des produits marins et des oiseaux. D’autres
sites (Agia Varvara Asprokremnos, 10.846-10.675 BP ; Agios Tychonas-Klimonas, 11.070-10.741 BP) indiquent la présence de sanglier et de chien (Vigne et
al., 2011).
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les premières évidences d’une domestication insulaire ; le résultat est une
nouvelle lignée de chèvres domestiques.
Le mouton a été introduit environ cinq siècles plus tard que la
chèvre ; sa vie chypriote est cadencée par différentes approches
d’élevage (tel que démontré par les études des restes osseux). Autour de
10.000 BP, les troupeaux sont destinés à la production de lait et de
viande. En aucun cas on a chassé les moutons. De surcroît, chèvres et
moutons ont joué des rôles complémentaires dans le système de
production chypriote : la domestication locale de la chèvre coïncide avec
le déclin des troupeaux de moutons. Vers les premiers siècles du Xe
millénaire, le rôle de la chèvre est la production de lait, le mouton étant
fournisseur de viande et de laine.
Autour de 10.300 BP arrivent les premiers bovidés domestiqués, une
date qui coïncide avec leur apparition sur plusieurs sites du MoyenOrient. On ne peut pas exclure la présence du chien domestique au XIIe
millénaire BP, en rapport avec l’introduction du sanglier, jouant peutêtre un rôle d’envergure lors des battues de chasse. Les restes de chat et
de souris sont présents vers la moitié du XIe millénaire BP : la probable
introduction involontaire de la souris a pu induire celle de son prédateur (à cette époque, la domestication du chat advient quand la souris
constitue une vraie plaie au Moyen-Orient).
L’arrivée du daim, plusieurs siècles plus tard, rappelle le contrôle des
populations de sangliers du XIIe millénaire BP. L’exploitation du daim
acquiert à Chypre des caractéristiques propres, vu la taille des troupeaux
et sa chasse intensive. Il n’est pas exclu qu’on ait prêté aux daims une
attention particulière, du fait de la nécessité de nouvelles sources de
subsistance.
L’exploitation des animaux sauvages (sangliers, chèvres, daims) et
domestiques (chèvres, moutons, bœufs) répond à des modèles précis,
vraisemblablement expérimentés sur le continent. A l’exception probable
de certaines lignées de chèvres, la domestication n’est pas une expérience chypriote. Au Xe millénaire BP, la complexité de ces choix opportunistes caractérisent un mode de production performant des sociétés
néolithiques insulaires, associant le chassé, le contrôlé et le domestique.
A Shillourokambos, au cours du XIe millénaire BP, apparaît une
forme sauvage d’orge ; les caractéristiques morphologiques de l’engrain
et de l’amidonnier ne permettent pas de trancher entre domestique et et
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
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de l’amidonnier ne permettent pas de trancher entre domestique et
sauvage. Les cultures d’orge domestique sont, en revanche, attestées vers
9500 BP. Reste à souligner que l’ensemble des données archéobotaniques provenant des sites acéramiques de Chypre montre l'évolution
d'un système agricole endémique aux caractères propres, différent du
continent. L'utilisation de l'orge sauvage ouvre le débat sur la possibilité
d'une domestication indépendante dans l'île (Willcox, 2014). En tout cas,
ces données botaniques insistent sur la capacité des migrants d’introduire
et de développer loin des côtes moyen-orientales des modalités identiques d’utilisation des céréales, de la culture d’espèces sauvages à leur
(probable) domestication.
Entre le XIIe et le Xe millénaires BP, Chypre démontre la mobilité des
communautés moyen-orientales – une mobilité liée à la recherche de
nouveaux territoires –, la capacité d’importer et de reproduire une partie
d’une niche écologique et le système économique qu’il lui est associé.
Les migrants ont installé autour de leur résidence sédentaire des
végétaux et des animaux avec lesquels un partenariat efficace avait été
mise en place quelque part sur le continent.
Les chasseurs-cueilleurs-éleveurs du nord-est africain
Les sites du bassin de Nabta-Playa, dans l’actuel désert nubien,
témoignent à la fois des profonds changements climatiques et d’une
succession d’établissements qui offrent une vue exceptionnelle de
l’émergence, la consolidation et la complexité croissante des communautés entre le XIe et le IVe millénaires BP (Wendford & Schild, 2001 :
321-ss). Dans un environnement similaire au Sahel actuel, les premiers
habitants sédentaires (10.800-9800 BP) pratiquent la cueillette des
graines de graminées, déduite de la présence d’ustensiles de mouture et
la fabrication des céramiques, ces dernières probablement biens de
prestige plutôt que récipients d’usage domestique. Les bovidés ont été
amenés dans des zones désertiques pour profiter des pâturages après la
saison des pluies (Wendorf & Schild, 1998). Sans sources permanentes
d’eau, la survie des bovidés semble difficile, sinon impossible ; le
contrôle humain est indispensable et témoigne par conséquent des
premiers pas des rapports entre hommes et bovidés, aspect essentiel des
économies pastorales africaines, du Néolithique à nos jours.
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Autour de 9100 BP, on trouve sur les sites avec habitations à plan
ovale et circulaire, des petits siloi et des puits profonds, parfois adjacents
à des bassins rectangulaires qui peuvent être interprétés comme des
réservoirs : les habitants de Nabta-Playa possèdent désormais des compétences techniques et une organisation sociale performante qui permet
de résider de manière prolongée dans des conditions environnementales
presque désertiques (les hameaux étaient abandonnés lors des saisons de
pluies). Dans un de ces sites (E-75-6), la cueillette intensive de végétaux
spontanés est démontrée par la présence de milliers de grains de graminées, de tubercules et de fruits (au moins 80 taxa ont été identifiés).
Toutes ces plantes sont morphologiquement sauvages et poussent actuellement dans le Sahel. Le sorgho – pour lequel les premières tentatives de
domestication ne semblent pas exclues – et différentes variétés de millet
sont les plus fréquentes. Les végétaux constituent désormais une partie
importante de la diète ; les nombreuses structures de stockage confirment
cette hypothèse. Cette nouvelle adaptation semble anticiper l’émergence
de l’agriculture dans le Sahara.
Nabta-Playa E75-8 compte parmi les rares sites avec les premiers
restes assurés de bœuf domestique en Afrique. Datées du VIIe millénaire
BP, ces découvertes seraient compatibles avec une introduction à partir
du Proche-Orient (Lesur-Gebremariam, 2010 ; Vigne et al., 2007).
Autour de 8300 BP, des caprinés domestiques sont introduits du MoyenOrient, probablement à travers la vallée du Nil ; ces animaux ont des
exigences différentes des bovidés mais le défi de l’élevage de deux types
de troupeaux est relevé avec succès par les communautés de NabtaPlaya. L’utilisation des ressources végétales est confirmée par des siloi et
de nombreux ustensiles de mouture. Les maisons sont des constructions
semi-souterraines généralement à plan circulaire ; les murs en pisé font
leur apparition.
Vers 7500 BP, l’importance de Nabta-Playa comme centre cérémonial régional est suggéré par la découverte d’une série de structures
tumulaires contenant des restes de bovidés. Ces enterrements, associés à
des offrandes, interprétés comme un culte, indiquent l’importance du
pastoralisme pour les communautés de l’époque. Trois groupes de
structures mégalithiques, le plus étendu occupant une surface de 200x
500 m, avec un travail élaboré de blocs rocheux, s’inscrivent dans la
même hypothèse.
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Cet exemple montre un faible décalage chronologique vis-à-vis des
développements similaires enregistrés au Moyen-Orient. Ce système
économique, essentiellement pastoral, avec une partie de chasse et de
cueillette des graminées, est exceptionnel. Cependant, l’utilisation de
ressources agricoles reste très limitée, en dépit de la focalisation sur la
culture du sorgho sauvage.
Les pasteurs du désert nubien ont su tirer profit des limitations
environnementales et établi un rapport privilégié avec les bovins, confirmé par les rituels funéraires liés aux bovidés qui remontent à 7500 BP.
Plus de 5000 ans nous séparent des débuts de la mise en place d’un mode
de production resté efficace au cours des siècles. Nabta-Playa initie une
tradition d’une continuité remarquable du statut des bovins au sein des
sociétés pastorales. Les exemples contemporains sont nombreux (p. ex.
Hamar et Borana du sud de l’Ethiopie, Fulani du Soudan) (figure 6).
Fig. 6. Bovidé avec scarifications et cornes modifiées, région de Turmi, Éthiopie
(photo : J. Lesur-Gebremariam, d’après Lesur-Gebremariam, 2010).
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Au Japon, des chasseurs-cueilleurs sédentaires Jomon
Pendant presque 10.000 ans (XIIIe-IIIe millénaires BP), les îles du
Japon actuel sont occupées par une culture florissante qui fabrique une
poterie aux caractéristiques esthétiques remarquables (figure 7) et
possède une architecture complexe. Pas d’outillage lié à l’agriculture
mais un équipement sophistiqué pour la chasse. Les ressources alimentaires principales proviennent surtout de la pêche, mais aussi de la chasse
et de la cueillette de glands, noix et marrons (Nespoulous, 2009).
Entre 9000 et 5200 BP, les changements dans le modèle d’implantation se traduisent par une alternance de sites de grande dimension avec
des centaines d’unités résidentielles semi-enterrées, organisées dans une
distribution circulaire autour d’une place centrale (kanjo-shuraku) et
d’habitations plutôt dispersées, selon des cycles d’approximativement
600 ans. Cette régularité peut être expliquée comme une réponse à des
changements dans la disponibilité des ressources. Sans exclure
l’influence des variations climatiques, la dégradation du milieu par
pression anthropique apparaît comme la cause principale.
Fig. 7. Céramique
fabriquée par des
chasseur-cueilleurs
Jomon autour de
3500 BP,
hauteur = 33 cm
(photo : d’après
Nespoulous, 2009).
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Au moins pour la période de 6700-6100 BP, les deux configurations
résidentielles sont associées à des pratiques de subsistance différentes.
Dans la baie de Tokyo, malgré une exploitation diversifiée des ressources, les habitants des grands sites effectuent une récolte intensive d’un
nombre restreint d’espèces locales ; en revanche, l’exploitation d’un
ensemble équilibré de ressources se rattache au modèle des résidences
dispersées (Crema, 2013).
Le maintien d’une forme d’obtention de la nourriture « paléolithique » pendant dix millénaires a été possible grâce à un modèle
d’exploitation cyclique des ressources naturelles. Les tentatives d’agriculture ont échoué ou plutôt sa mise en œuvre n’a pas été nécessaire car,
en dépit des contraintes, le système économique est resté performant. La
culture occasionnelle d’espèces végétales domestiquées ne peut pas être
exclue ; toutefois, cette pratique n’a pas influencé le mode d’exploitation
des ressources sauvages. La société Jomon a maintenu des contacts
réguliers avec le continent mais, autour du VIe millénaire BP, seule une
poignée de sites, parmi des centaines, montrent certaines connaissances
agricoles. Les premières sociétés agraires de l'archipel japonais, celles de
la période Yayoi, datent d’environ 3000 ans.
Les chasseurs-cueilleurs sédentaires de Jomon prouvent que les
sociétés savent non seulement se servir d’un milieu mais aussi s’accommoder des effets de la surexploitation. On serait tenté de penser que
l'abondance des ressources naturelles a suppléé l’agriculture.
Conclusions
L’archéologie est riche d’exemples qui invalident l’opposition
chasseurs-cueilleurs nomades/cultivateurs sédentaires. Les sociétés des
chasseurs-cueilleurs sédentaires stockeurs sont bien attestées depuis le
XIIe millénaire av. J.-C. au Moyen-Orient ; ils sont devenus progressivement des cultivateurs. La culture de Jomon se passe bien de
l’agriculture pendant des millénaires. L’étude de nombreuses populations actuelles et subactuelles de chasseurs-cueilleurs montre que ce
mode de vie restait intact au seuil du XXe siècle5. Les Aïnous du nord du
5
L’œuvre pionnière de l’ethnologue français Alain Testart Les chasseurscueilleurs ou l'origine des inégalités (1982) propose une réévaluation de l’opposition chasseurs-cueilleurs nomades et agriculteurs sédentaires.
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28
Japon à l'extrême est de la Russie ou les Kwakwaka'wakw (Kwakiutl) de
la côte nord-ouest américaine sont des exemples de communautés
villageoises qui pratiquent le stockage à large échelle et pour qui
l’agriculture et l’élevage restent inconnus6. De surcroit, des groupes avec
économie différente (chasseurs-cueilleurs, pasteurs, agriculteurs)
peuvent avoir des vues opposées du même écosystème. Pygmées et
Bantous habitent la forêt équatoriale. Pour les premiers, la forêt fournit
plantes et animaux sauvages ; dans le même écosystème, les bantous
pratiquent la culture de manioc et de bananiers dans des espaces enlevés
à la forêt par écobuage.
Le décalage des inventions « néolithiques » (domestication des
plantes et des animaux, invention de la céramique, du polissage de la
pierre, de l’architecture pérenne) est chronologique et géographique : la
plus ancienne céramique (cuite à basse température), vieille d’environ
20.000 ans, est chinoise (Wu et al., 2012). Les plus anciens outils en
pierre polie sont connus dans le Paléolithique du Japon (environ
30.000 ans) et de Chine (entre 21.000 et 19.000 ans) (Zhao et al., 2004).
Les premières traces de résidence permanente appartiennent au
Natoufien du Moyen-Orient, il y a 14.000 ans (Krook, 2014 ; Kuijt,
2008, 2011) ; ici, l’apparition des céréales domestiquées date de 10.000
BP et un faible décalage la sépare des premiers animaux domestiqués
(Weiss & Zohary, 2011 ; Zeder, 2011 ; Zohary et al., 2012). L’architecture communautaire monumentale est aussi une invention moyenorientale qui date de plus de 11.000 ans.
La production de nourriture constitue un temps fort de notre évolution
socio-économique. Les données archéologiques montrent que le
« choix » du nouveau système de production n’est pas un phénomène
uniforme. Toutefois, entre 8000 et 5000 avant notre ère, et presque
simultanément dans des régions sans liens les unes avec les autres, la
domestication de certains végétaux et de certains animaux déclenchera
des processus identiques aboutissant au développement des premières
sociétés agro-pastorales.
6
Les Kwakiutl pratiquent une horticulture à petite échelle de tubercules.
Cultivés exclusivement pour être offerts aux convives par les clans dominants
lors des occasions festives, ils ne sont pas utilisés dans l’approvisionnement de
la communauté.
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L’ALIMENTATION DES HOMMES PRÉHISTORIQUES
EN SUISSE
Stefanie JACOMET et Joerg SCHIBLER
Integrative prähistorische und naturwissenschaftliche Archäologie (IPNA)
Université de Bâle, Suisse
stefanie.jacomet@unibas.ch, joerg.schibler@unibas.ch
Résumé : Les données archéobiologiques (botaniques et zoologiques) permettent de reconstituer plusieurs aspects de l’alimentation, de la prédation à la
gestion des espaces agro-pastoraux. Dans ce sens, les sites des bords de lacs
suisses offrent une information extrêmement riche, en particulier sur l’introduction de l’agriculture et de l’élevage. À la suite d’une série d’observations sur
les chasseurs-cueilleurs et les agriculteurs préhistoriques et sur les sociétés des
âges des métaux, des époques romaine et médiévale, il est possible de proposer
aujourd’hui un cadre assez complet de l’évolution des rapports entre hommes et
espèces végétales et animales.
Mots-clé : chasse, cueillette, agriculture, élevage, alimentation.
Abstract : Botanical and zoological archaeobiological data allow to reconstruct
many aspects of human food supply, from predation to the management of agropastoral systems. In this sense, the pile-dwelling sites of the Swiss lakes offer a
very rich information concerning the introduction of agriculture and livestock.
Studies on prehistoric hunter-gatherers and agriculture groups as well as
societies of the Bronze and the Iron ages and the Roman and Medieval periods
offer today a fairly complete framework of the evolution of the relationship
between men and plant and animal species.
Keywords : hunting, gathering, agriculture, husbandry, food supply.
Archéologie et restes biologiques
Au fil des décennies, de nombreuses découvertes archéologiques
spectaculaires ont enrichi les connaissances du passé. Les peintures
rupestres de Lascaux, les monuments de Stonehenge, les trésors des
tombes princières celtes ou les nécropoles étrusques comptent parmi des
centaines de repères historiques aujourd’hui patrimoine culturel de
l’humanité. Cependant, d’autres trouvailles, plutôt insignifiantes à
première vue, parfois même invisibles à l’œil nu, livrent également des
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informations de la plus grande importance pour la reconstruction du
passé. C'est le cas des restes archéobiologiques, végétaux et animaux1.
C’est le domaine de l’archéobotanique et de l’archéozoologie, disciplines à part entière de la recherche archéologique (Jacomet & Schibler,
2010 ; Schibler, 2013 ; Schibler & Jacomet, 2010). Les résultats qui en
découlent permettent l’écriture de nouvelles pages de l’impact de
l’homme sur la nature. Elles ne s’arrêtent pas à l’identification de
collections de végétaux et d’animaux : les progrès des études génétiques
ou les analyses isotopiques offrent des repères nouveaux dans la
construction des lignées biologiques, de la mobilité des sociétés ou des
pratiques alimentaires2 (Borrello, dans ce volume).
La reconstruction de la diète et l'histoire de l'alimentation des
communautés agro-pastorales trouvent des jalons importants dans les
sites archéologiques suisses grâce aux excellentes conditions de
conservation de grains, fruits et restes osseux dans les sédiments
humides des palafittes. Il n’est pas exagéré d’affirmer que la recherche
sur l’histoire de l’environnement et de la gestion des ressources
naturelles préhistoriques est née autour des sites des lacs alpins
(Schlichtherle et al., 2013).
Avant l’agriculture
La recherche préhistorique et l’analogie ethnographique ont profondément changé l’image des chasseurs-cueilleurs paléolithiques. Les installations humaines ne se sont jamais localisées en milieux complètement
ingrats mais la répartition hétérogène des ressources alimentaires,
fluctuantes selon le paysage et les saisons, font des chasseurs-cueilleurs
de fins stratèges économiques. Le milieu forestier propose une vaste
gamme de produits végétaux de la diète, essentiels pour assurer l’apport
de glucides (champignons, racines, noix, glands, baies, fruits…). D’un
1
Cet article est une révision de Schibler, J. & Jacomet, S. (2014) “Zu Tisch.
Ernährungsgeschichte aufgrund archäobiologischer Untersuchungen”. NIKEBulletin 1-2, pp. 32-37. Traduit de l’allemand par M. A. Borrello et C. Rondi
Costanzo.
2
Cf. par ex. Blatter et al., 2004 (recherches sur la génétique du blé européen) ;
Spangenberg et al., 2006 (analyses biochimiques pour l’étude de la production
de produits laitiers néolithiques).
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point de vue nutritionnel, il est prouvé que les régimes trop riches en
protéines animales ont un faible apport calorique à l’organisme et un
régime constitué essentiellement de gibier aurait conduit à un affaiblissement des populations jusqu’à leur extinction (Pignat, 2002). « Les
hommes paléolithiques consommaient seulement de la viande ».
Accepter cette assertion implique de se rallier à des informations
obsolètes, dérivées de méthodes d'excavation et d’analyse insuffisantes.
L’économie des groupes suisses du Paléolithique est principalement
connue à travers les restes de gibier car les matériaux botaniques de cette
période ne se conservent pas facilement. Les occupations saisonnières de
Tanay (Valais) ou de Wildkirchkli (Appenzel-Rhodes intérieures) sont
des exemples de la présence humaine dans les Alpes il y a plus de 30.000
ans (Curdy & Chaix, 2009).
L’image des bandes nomades à la recherche des ressources de
subsistance n’exprime qu’une des possibilités relatives à l’organisation
socio-économique des chasseurs-cueilleurs. Deux types de sociétés
apparaissent vers la fin du Paléolithique supérieur en Suisse : des
groupes « sédentarisés » fixés sur des territoires restreints et des groupes
très mobiles qui se déplacent et qui utilisent les mêmes sites à différentes
périodes de l’année (Leesch, 1993). Les sites magdaléniens comme
Veyrier (Haute-Savoie, France, 12.500 BP) ou Hauterive-Champréveyres (Neuchâtel, 13.000-12.500 BP) étaient occupés toute l’année
(Chaix, 1993).
Avec l’Holocène (il y a environ 11.500 ans), le réchauffement climatique consécutif à la dernière glaciation a immédiatement influencé la
végétation. Loin de présenter la complexité de certains sites moyenorientaux de chasseurs-cueilleurs sédentaires beaucoup plus anciens3, les
3
Les premières communautés de chasseurs-cueilleurs sédentaires se développent au Moyen-Orient plusieurs siècles auparavant. Le site d’Ohalo II (Israël),
occupé lors du dernier maximum glacial (22-19.000 BP), constitue une évidence
de la planification dans la consommation des produits végétaux. Une des
cabanes offre une collection d’environ 90.000 grains appartenant à plus de 100
espèces de céréales et de fruits sauvages, mais seulement 13 d’entre elles (en
particulier l’orge sauvage, les figues, les amandes et les mûres) constituent la
moitié de la collection. Il n’est pas exclu que certaines étaient conditionnées
pour le stockage sous forme de farines et à l’aide du séchage et de la torréfaction. Cf. Snir et al., 2015 ; Weiss, 2002, 2009.
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données à disposition en Suisse montrent que les espèces animales et
végétales des forêts et des prairies permettent une économie prédatrice
riche. Le cerf, le sanglier, le chevreuil et le castor sont les produits de la
chasse ; les noix et les baies, ceux de la récolte. Quelques sites montrent
des preuves de cette stratégie d'alimentation : Châble-Croix (Valais, ca.
8500-6000 av. J.-C.) (Curdy & Chaix, 2009), Schötz 7 (Lucerne, ca.
6000 av. J.-C.) (Stampfli, 1979), Arconciel/La Souche (Fribourg, 6600
av. J.-C.) ou dans le massif jurassien (Lutter/Abri Saint-Joseph (Alsace,
France, 6600 av. J.-C.) (Bassin, 2012).
Premières économies paysannes. Plantes cultivées et animaux
domestiques : une manne pour l'humanité ?
Depuis environ 12.000 ans, de nouvelles étapes de l’interaction
hommes/plantes et hommes/animaux, sont franchies au Moyen-Orient,
pour aboutir après quelques millénaires au contrôle de certaines espèces,
indispensables au développement des économies agro-pastorales. Les
différents scénarios reconstruits à partir des données archéologiques
décrivent les efforts investis lors des processus de domestication qui ont
assuré une formule économique et un rapport nouveau entre les humains
et l’environnement (Borrello, dans ce volume).
La néolithisation de la Suisse est avant tout l’œuvre d’immigrants
agriculteurs. Les connaissances du développement de l’agriculture et les
formes culturelles qui lui sont associées sont directement liées aux
recherches effectuées à partir du XIXe siècle dans les sites des bords des
lacs (Borrello et al., dans ce volume ; Schlichtherle et al., 2013). Des
centaines de villages ont peuplé les bassins du Plateau suisse et du lac de
Constance du Néolithique à l’âge du Bronze (4300-2200 av. J.-C.). Ils
constituent des sources indiscutables pour une reconstruction de l'histoire
de l'alimentation. Des dizaines de milliers d’os d’animaux et des restes
botaniques sont conservés presque intacts et la haute densité des
installations offre des repères pour la reconstitution du paysage agricole,
des pratiques cynégétiques et de l’incidence des produits végétaux et
animaux dans la diète (Ebersbach et al., 2012 ; Jacomet & Schibler,
2010 ; Röder et al., 2013 ; Schibler, 2013).
Les données les plus anciennes relatives aux céréales cultivées
proviennent du Valais et se situent chronologiquement vers le milieu du
VIe millénaire (Sion/La Gillière, Sion/Ritz) (Martin, 2014 : 57). L’éle-
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vage est centré sur des moutons et des chèvres (avec une moyenne de
presque 70% des ossements dans les échantillons archéozoologiques) et
des bœufs ; la chasse ne joue qu’un rôle insignifiant (Curdy, Chaix,
2009).
Dans les palafittes, les premières céréales cultivées sont datées autour
de 4300 av. J.-C. (Egolzwil 3, Zürich/Kleiner-Hafner, Cham/Eslen ;
Brombacher, com. pers. ; Jacomet, 2007 ; Kreuz et al., 2014 ; Martinoli
& Jacomet, 2002). Tout au long du Néolithique, les techniques de récolte
peuvent être déduites par les outils de moisson (Borrello et al., dans ce
volume) et leur préparation par les instruments de mouture (figure 1a).
Les farines de céréales (blés, orge) constituaient une partie non
négligeable de la diète des plus anciens agriculteurs (Jacomet, 2006, 200
a
b
c
Fig. 1. a meule à céréales (grains de blé modernes), Pfyn/Breitenloo, Thurgovie,
vers 3706 av. J.-C. (photo : D. Steiner, Service archéologique, Thurgovie).
b épi de blé, Twann, 3170 av.-J.-C. c demi-pomme sauvage, Twann, Berne,
3170 av. J.-C. (b et c, photos d’après Furger & Hartmann, 1983).
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négligeable de la diète des plus anciens agriculteurs (Jacomet, 2006,
2008, 2013, 2014) (figure 1b). Cuits dans des récipients en céramique, le
blé ou l’orge étaient mélangés à la viande des animaux domestiques
(bovins, porcs et moutons, plus rarement la chèvre) ; le choix des herbes
aromatiques, des légumes et du gibier variaient au rythme des saisons.
Un apport important en vitamines, variable aussi selon les saisons, était
fourni par des baies sauvages (fraises, framboises, mûres) et des pommes
sauvages. Les acides gras essentiels étaient obtenus des noisettes et des
faînes, ainsi que d’une plante cultivée, le lin. De surcroît, pommes,
noisettes et autres glands, offraient, grâce à leurs possibilités de
stockage, un apport important en nourriture, en particulier au cours de
l’hiver. Preuve de telles pratiques sont les demi-pommes séchées
trouvées dans différentes palafittes ; frais, ces fruits sont à peine comestibles mais la concentration du sucre à la suite du processus de déshydratation les rend propres à la consommation (figure 1c).
Certains sites ont livré des pains. La petite miche de Twann (Lac de
Bienne) datant d’il y a 5600 ans, révèle de par sa composition, le
mélange de farine de blé et de levain (Furger & Hartmann, 1983 : 119).
Des poissons ont également joué un rôle important dans l'alimentation. La pêche avec l’utilisation d’une panoplie d’outils (harpons,
hameçons, filets) est une pratique courante. Mais ce sont les études
archéozoologiques qui offrent les meilleures données concernant les
rythmes saisonniers et les changements à long terme. Le spectre des
espèces de poissons varient selon les lacs et les périodes de l’année. Les
espèces les plus fréquentes dans les échantillons archéologiques sont le
brochet, la truite, la perche et la féra (Hüster-Plogmann, 2004). Sur la
base des analyses de traces des matières grasses conservées dans les récipients en céramique d'Arbon Bleiche 3 (Thurgovie, 3384-3370 av. J.-C.),
on peut déduire que les poissons faisaient rarement partie des mets
cuisinés. Cette information contraste avec les restes de déchets
importants découverts dans le site, suggérant une consommation de
poissons rôtis ou des pratiques de séchage en plein air qui facilitent la
conservation (voir encadré à la page suivante).
Des petits animaux ont également été consommés en fonction des
saisons. Les restes d’ossements de grenouilles – parfois avec de claires
traces d’incisions pratiquées avec des couteaux en silex
silex pour
pour séparer
séparer les
les
3 et3 deetsites
du Lac
Chalain
(Jura,
parties charnues
charnues––d’Arbon
d’ArbonBleiche
Bleiche
de sites
dudeLac
de Chalain
(Jura,
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39
L’alimentation des habitants du village néolithique
d’Arbon Bleiche 3, Lac de Constance, Thurgovie
(3300-3000 av. J.-C.)
De nombreux restes botaniques et zoologiques offrent une
reconstitution détaillée de l’alimentation des habitants d’Arbon Bleiche.
Différentes approches ont été utilisées pour leur identification, parmi
lesquelles l’analyse des déjections humaines et animales, des restes de
la préparation d’aliments et des sédiments à l’intérieur du village.
Dans ces derniers, la haute concentration de phytolites (corpuscules
de silice de taille microscopique se formant dans les cellules de plantes,
de la taille de quelques dizaines de microns qui subsistent et se
fossilisent après la disparition de la matière organique)
ne peut guère être que des accumulations excrémentielles animales.
L’apport carné était assuré par des animaux domestiques
(bœuf, porc, chèvre, mouton) et sauvages
(cerf, sanglier, ours brun, grenouilles…).
Les ressources lacustres incluent le gardon, la perche,
le brochet, le silure glane et des salmonidés.
Les cultures de céréales (orge et différentes variétés de blé), du lin et
du pavot ont fourni une partie importante de la diète, ainsi que des
plantes sauvages cueillies à proximité du village (noisettes, fraises,
myrtilles, pruneaux, pommes). De surcroît, plusieurs végétaux des bois
et des sous-bois servaient de fourrage au bétail : des branches et du
feuillage de sapin, de gui, d’aulne, de ronces et de noisetier permettent
d’identifier les zones de parcage des animaux domestiques
à l’intérieur du village, au moins pendant l’hiver.
Des résidus de graisses végétales, de tissus adipeux animaux et de
lait ont laissé des traces importantes dans les récipients céramiques. De
telles composantes biochimiques associées à des observations de l’âge
d’abattage du bétail constituent des preuves irréfutables d’un élevage
orienté vers la consommation de viande et le développement de
pratiques liées à une production laitière durable. La conservation du
lait étant soumise à la prolifération de lactobacilles, sa transformation
rapide devait être envisagée. Les habitants Arbon Bleiche 3 ont
sûrement consommé du lait fermenté et préparé des produits laitiers
durables, tels que yoghourt, beurre et fromage.
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40
Jura, France) montrent des populations néolithiques friandes de cuisses
de ce petit amphibien. Les analyses des acides gras dans les récipients en
céramique ont prouvé une utilisation très précoce du lait. De vache, de
chèvre ou de brebis, le lait permettait la fabrication de fromage frais
(Spangenberg et al., 2006).
Comment assurer l'approvisionnement alimentaire au cours du Néolithique ? Une partie de la nourriture devait nécessairement être stockée
pour l'hiver. Les céréales (sous la forme de graines ou de farines) et les
produits de la cueillette (glands, pommes…) pouvaient être attaqués par
des organismes nuisibles (de petits trous laissés par des insectes sont
souvent visibles dans les grains). Les incendies semblent être, d’après le
registre archéologique, un facteur de destruction des réserves alimentaires ; plusieurs villages ont été totalement ou partiellement détruits par
le feu.
Par ailleurs, soulignons le rôle joué par les conditions climatiques
dans le développement rapide des surfaces agricoles ou en limitant les
possibilités des pratiques agro-pastorales (Schibler & Jacomet, 2010).
Parfois, les situations critiques peuvent être affrontées en réintroduisant
des techniques prédatrices. L’intensification de la chasse et de la
cueillette se révèle une stratégie de survie. Les grands mammifères,
principalement le cerf, le sanglier et le chevreuil offrent une augmentation substantielle des ressources carnées (Schibler et al., 1997)
(figure 2).
Les paysans néolithiques suisses ont fait preuve d’une maîtrise des
ressources en alternant de manière efficace « sauvage » et « domestiqué ». Au besoin, chasse/cueillette et agriculture/élevage ont pu se
substituer partiellement et de manière progressive, en fonction des
contraintes imposées par les changements environnementaux (Doppler et
al., 2013 ; Schibler & Jacomet, 2010). Il s’agit d’une gestion rationnelle
des ressources indispensable pour désamorcer les crises. Seulement vers
la fin du IIIe millénaire, le contrôle des surfaces agricoles et l’introduction de nouvelles formes de cultures limiteront les risques dans
l’économie alimentaire.
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Fig. 2. Représentation schématique de l’évolution de l’élevage et de la chasse en
Suisse centrale et orientale sur la base des données archéozoologiques des sites
des bords des lacs de Zurich et de Constance (d’après Schibler & Jacomet, 2014)
d animaux domestiques (élevage) ; s animaux sauvages (chasse). Sont prises en
considération les proportions relatives des différentes espèces animales identifiées
à l’intérieur de chaque période ainsi que l’augmentation et la diminution relatives
du cheptel abattu et des animaux chassés entre les périodes. Les données absolues
ne peuvent pas être lues dans le graphique.
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Alimentation et histoire des sociétés : une complexité croissante
Le bref aperçu des étapes les plus anciennes de la vie des sociétés
agro-pastorales suisses que nous avons évoquées anticipent la complexité qui caractérisera – dès la fin de l’âge du Bronze et au cours de l’âge
du Fer – la production agricole. Les avancées technologiques liées à la
métallurgie, l’apparition des élites et l’intensification des échanges
constituent des facteurs de changement et conditionnent les rapports à la
nourriture.
L’intensification de la déforestation, entamée à la fin de l'âge du
Bronze, permet la conquête de nouveaux espaces destinés aux cultures et
aux pâturages. La colonisation celte entraîne une utilisation plus
marquée de l’araire et de la traction animale.
Les lieux de production agricole ne coïncident pas nécessairement
avec les lieux de consommation. Parmi les céréales, l’orge joue un rôle
toujours plus important, avec son incidence dans la production de
boissons fermentées et son utilisation comme fourrage pour les chevaux,
nouveauté du cheptel domestique (Schmidl et al., 2007).
En Suisse, les exemples de la romanisation ne manquent pas. Augusta
Raurica, Colonia Augusta Rauracorum, dans la haute vallée du Rhin
(Kaiseraugst, Bâle), est fondée en 44 av. J.-C. sur l’axe de communication reliant Rome à l’Europe centrale. La consommation des produits
carnés diffère en fonction des quartiers : dans les riches villas du centre,
des cochons de lait, des oiseaux et des cuisses de grenouille sont des
mets fréquents ; en revanche, les habitants des quartiers périphériques se
nourrissent principalement de la viande des vieilles bêtes de somme…
Grenades, dattes et poivre sont des produits de luxe importés (Bakels &
Jacomet, 2003).
Des situations similaires peuvent être constatées au Moyen-Âge. La
diète distingue les quartiers urbains aussi bien que les activités qui s’y
déroulent (artisanat, résidence…) et dans les monastères, la structure de
base du régime alimentaire est définie par des règles précises.
Les mondes celte, romain et médiéval expriment désormais des
étapes de l’accès inégalitaire à la nourriture, un processus au sein duquel,
au fil des siècles, les différences sociales et les relations symboliques ne
feront qu’augmenter.
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153-160.
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
47
CÉRÉALES, MAUVAISES HERBES ET FAUCILLES :
À LA RECHERCHE DES PREMIERS AGRICULTEURS
AU NORD DES ALPES
Maria A. BORRELLO*, Ursula MAIER**
et Helmut SCHLICHTHERLE**
*Archéologue, Genève, borrelloarch@yahoo.fr
**Archéologues, Landesamt für Denkmalpflege Baden-Württemberg,
Gaienhofen-Hemmenhofen, Allemagne
ursula.maier@rps.bwl.de, helmut.schlichtherle@rps.bwl.de
Résumé : L’étude des données recueillies dans les palafittes de la zone
comprise entre le sud-ouest de l’Allemagne et les lacs du pied du Jura donne
une image achevée du développement des premières pratiques agricoles entre le
Ve et le IVe millénaire avant notre ère. L’apparition de plantes cultivées, principalement des céréales, des mauvaises herbes et des outils de moisson permettent
de tracer l’arrivée de différents courants de néolithisation. La localisation et la
durée des villages, les indications relatives à la déforestation et à la préparation
des champs destinés aux cultures décrivent l’anthropisation progressive du
paysage.
Mots-clé : agriculture, déforestation, Néolithique, Allemagne sud-occidentale,
Plateau suisse.
Abstract : The study of data collected in the pile-dwellings from the region
between the southwest of Germany and the Jura Lakes offers an achieved
picture of the development of early agricultural practices between the 5th and the
4th millennium BC. Cultivated plants – mainly cereals – as well as ruderals and
harvest tools trace the arrival of different currents of neolithisation. Information
on the location and the length of life of the villages, deforestation and
development of crop fields describe progressive anthropisation of the landscape.
Keywords : agriculture, deforestation, Neolithic, Southwestern Germany, Suisse
Plateau.
Entre la fin du VIe millénaire et le milieu du Ve, les premières communautés paysannes feront leur apparition dans le paysage forestier nordalpin. Ce processus est bien connu dans le sud-ouest de l’Allemagne et
sur le Plateau suisse où des centaines de hameaux et de villages se sont
succédés au fil des siècles (Schlichtherle et al., 2013). Il relève d’un long
périple commencé au Moyen-Orient. Les voies de propagation vers le
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
48
centre de l’Europe ont suivi les Balkans et le Danube pour s’installer,
d’abord sur les lœss fertiles, ensuite sur les sols bruns dans la zone
morainique préalpine et sur les rives des lacs. Un deuxième courant
porteur d’agriculture provient de la région méditerranéenne, remontant
vraisemblablement la vallée du Rhône français et une troisième, originaire d’Italie, touche le Valais1.
L’avènement graduel des pratiques agricoles (cultures de céréales et
de légumineuses, élevage) est avant tout conséquence de la colonisation
de nouveaux territoires. Le passage des économies prédatrices du
Mésolithique vers la production de nourriture – sous influence des
nouveaux arrivants – ne semble pas attesté de manière certaine dans la
région qui nous occupe ici (Jacomet, 2006 ; Jacomet & Schibler, dans ce
volume ; Schibler & Jacomet, 2010).
Les données archéologiques sont nombreuses. Les indicateurs botaniques comprennent non seulement des plantes cultivées et le cortège des
mauvaises herbes qui les accompagnent ; les diagrammes polliniques
montrent le développement de clairières destinées aux champs. Les
faucilles et les haches, outils complexes en bois et en pierre indispensables aux récoltes et au défrichement, font partie de l’équipement des
anciens agriculteurs. Le mobilier domestique compte des meules pour la
préparation de farines et des vases en céramique destinés à la cuisson de
bouillies et au stockage de céréales.
Nous proposerons dans cet article une série d’observations, qui,
principalement entre la moitié du Ve et la fin du IVe millénaire, touchent à
l’histoire du peuplement et aux pratiques agricoles dans la région comprise entre le lac de Constance et les lacs du pied du Jura (figure 1).
1
En Suisse occidentale, les plus anciennes informations sur le Néolithique
datent du VIe millénaire av. J.-C. dans le Jura vaudois (Abri Freymond, col de
Mollendruz) et sur des petits plateaux ou élévations à proximité du Léman
(Colline de la Cathédrale, Lausanne ; Saint-Gervais, Genève). A Sion, Valais,
l’introduction de nouvelles pratiques économiques – provenant du nord de
l’Italie – datent de 5500 av. J.-C. (Curdy & Chaix, 2009).
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
49
Premiers vestiges
Dans le sud de l'Allemagne, les groupes d’agriculteurs s’installent
principalement dans les plaines lœssiques (5400-5000 av. J.-C.) ; par la
suite (4900-4500 av. J.-C.), la localisation des sites dépassera la limite du
lœss et s'approchera des bassins lacustres (Schlichtherle, 1990 : 216).
En effet, au cours de la deuxième moitié du VIe millénaire, le sudouest de l’Allemagne est le scénario d’une forme précoce de vie rurale
rattachée aux communautés du bassin danubien (Bofinger et al., 2012).
Les sols fertiles et les conditions climatiques favorables ont joué un rôle
essentiel dans l’installation de ces groupes sédentaires ; plusieurs
agglomérations dans la région de Schaffhouse et de Bâle en témoignent.
Dans la région occidentale du lac de Constance, la création de clairières
par défrichement,
Fig. 1. Distribution des sites préhistoriques installés sur les rives des lacs
de l’arc alpin et la région traitée dans cet article
(graphisme : Landesamt für Denkmalpflege Baden-Württemberg ;
d’après Schlichtherle et al., 2013).
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
50
par défrichement, la présence de plusieurs cultivars2 (blé amidonnier,
engrain, froment, orge, lin, pois, pavot), de plantes rudérales et de
villages avec des grandes maisons rectangulaires, montrent la présence de
groupes stables.
Il faut attendre la deuxième moitié du Ve millénaire pour assister au
début des villages agricoles sur le Plateau suisse. Les mêmes plantes
cultivées apparaissent autour de 4300 av. J.-C. à Egolzwil 3 (Lucerne) et
à Zürich/Kleiner Hafner. De surcroit, ces sites dévoilent une nouvelle
céréale, le blé dur, bien connu des traditions agricoles ouest-méditerranéennes.
Les palafittes, une source (presque) inépuisable de connaissances
Le développement de l’agriculture préhistorique dans notre région
d’étude reste lié à un type particulier d’habitat : le palafitte3. Ces sites
installés aux bords des lacs comptent parmi les sujets archéologiques les
plus connus et les plus intéressants d'Europe (cf. figure 1).
Les conditions particulières de conservation en milieu humide – dans
des tourbières, sous l'eau des lacs et des amphithéâtres morainiques
alpins, rarement des rivières – ont permis une préservation remarquable
des matériaux organiques. Les collections de végétaux et de faunes
anciennes montrent l’intégration réussie des différentes activités liées à
l’agriculture, à la cueillette, à la chasse, à la pêche et à l’élevage. Elles
jetteront les bases des nouvelles approches de la recherche touchant à
l’impact de l’homme sur le milieu naturel au cours des siècles (Jacomet,
2006 ; Jacomet & Schibler, dans ce volume ; Schibler & Jacomet, 2010 ;
Schlichtherle et al., 2013 ; Suter & Schlichtherle, 2009).
2
Cultivar : végétal résultant d'une sélection, d'une mutation ou d'une hybridation cultivé pour ses qualités agricoles. Les rudérales sont des plantes qui
poussent spontanément à proximité ou dans des lieux anthropisés (friches, bordure des champs cultivés, décombres, le long des chemins…).
3
Palafitte (ital.), Pfahlbauten (all.), pile-dwellings, lake-dwellings (angl.).
L’expression champ de pieux ou champ de pilotis est souvent adoptée par les
archéologues de langue française. Site (village, habitat) lacustre ou palafittique
est aussi employé dans la littérature spécialisée.
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
51
Sites et paysage agricole au Néolithique
Le milieu forestier des bords des lacs ne permet pas un développement aisé de l’agriculture, telle que pratiquée dans les grandes plaines
alluviales européennes à partir du VIe millénaire av. J.-C. (p. ex. plaines
du Danube et du Pô ; cf. Jeunesse, 2003 ; Pessina, 2013). Un milieu dans
lequel différentes approches de gestion de la forêt et de surfaces
destinées aux cultures seront mises en œuvre. La succession des villages
néolithiques du Plateau suisse et du sud-ouest de l’Allemagne sur plus de
3 millénaires reflète la réussite de ces défis.
Les variations des niveaux des lacs, régies par des changements climatiques, ont influencé les zones d’implantation des villages, bâtis assez
rapidement et parfois abandonnés après quelques années d’occupation.
Construits sur la plateforme littorale surtout lors des périodes plutôt
sèches et chaudes, ils étaient réduits en surface ou déplacés vers
l’intérieur des terres lors des périodes plus humides et pluvieuses
(Schlichtherle et al., 2013).
Au cours du Ve millénaire et de la première moitié du IVe, les villages
sont séparés par des distances allant jusqu’à 2,5-5 km ; la courte durée de
vie des occupations (quelques dizaines d’années) semble liée à l’épuisement des terrains agricoles et à la diminution des ressources forestières
dans les abords immédiats du village. L’abatage des arbres suivait un
plan précis selon la demande de parcelles pour les cultures et de
matériaux de construction et decombustible. L’anthropisation progressive
du paysage est lisible dans les séquences sédimentaires. L’augmentation
de pollens de plantes cultivées et de rudérales – en particulier des espèces
liées à la déforestation – et la présence de fines particules de charbons –
indiquant la pratique de l’écobuage – en témoignent.
En revanche, les agglomérations de la deuxième moitié du IVe et du
début du IIIe millénaire, séparées dans certains cas de moins d’une
centaine de mètres, sont occupées pendant des périodes plus longues,
parfois jusqu’à un siècle. Cette situation coïncide avec l’introduction de
nouvelles pratiques agricoles (augmentation du froment et de l’orge,
introduction d’un lin à petits grains) (Jacomet, 2006 ; Jacomet &
Schibler, 2010 ; Maier & Schlichtherle, 2011).
Préciser la localisation des champs cultivés à proximité des villages
préhistoriques est un défi d’envergure pour les archéologues. Certains
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
52
auteurs ont proposé l’utilisation de méthodes issues de la géographie
humaine et de l’ethnographie. Les observations topographiques, pédologiques et botaniques des environs des sites et les informations fournies
par les données obtenues lors des fouilles archéologiques sont combinées
pour dessiner les aires de ressources potentiellement exploitables à partir
d’un site. Il est ainsi possible de situer les surfaces aptes à l’agriculture
dans les abords des villages4 (Borrello, 2011 : 240-241) (figure 2).
Fig. 2. Zurich/
Kleiner-Hafner.
1 surfaces agricoles potentielles
2 forêts, pâturages potentiels
3 alluvions modernes
(agriculture/
pâturages potentiels)
4 position des rives lacustres
(Néolithique)
5 limites du territoire
potentiellement exploitable
pédologiques
des environs des sites et les informations
(distances
parcourueetenbotaniques
10 min
fournies
par
les
données
obtenues
lors des fouilles archéologiques sont
de marche/1h de marche
à partir du site) (d’après
M. Muir-Sakellaridis, 1979,
The Mesolithic and the
Neolithic of the Swiss area,
BAR, International Series 67,
fig. 26, modifié).
4
Né au sein de l’archéologie anglo-saxonne au cours des années 1970, le site
cathment analysis (SCA) a largement influencé l’étude du paysage et de l’environnement préhistoriques. Portant le regard sur les ressources potentiellement
exploitables autour d’un site, en définissant un contexte spatial lié aux frontières
théoriques d’un territoire et au principe much return/less effort, le SCA incorpore
une échelle géographique précise (Borrello, 2011 et bibliographie citée). La conception de cette approche s’appuie sur les observations ethnographiques (cf.
Jochim, 1976 ; Lee, 1969) et les travaux du géographe M. Chisholm (1962).
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
53
Clairières et champs.
Comment développer des activités agricoles dans le paysage dominé
par les milieux boisés ? Les forêts riveraines formées de saules, d’aulnes
glutineux, de frênes ou de chênes pédonculés – selon le degré d’humidité
et le type de sol – occupent principalement les substrats alluvionnaires ;
les forêts mésophiles (hêtraies, chênaies ou frênaies) caractérisent les
reliefs en pente aux sols acides. L’abattage de surfaces importantes de ces
massifs forestiers primaires permettront l’apparition de champs cultivés
et, par la suite, le développement d’une végétation secondaire de ronces
et d’arbustes, riche en fruits comestibles m
Fig. 3. Outils des agriculteurs
néolithiques, Egolzwil 3, Lucerne,
Suisse, ca. 4300 av. J.-C.
a hache, longueur 75 cm, manche en
bois de frêne, b couteaux de la moisson,
manches en bois d’aulne et de sureau,
longueurs 30 cm ca. (photos : d’après
Jungsteinzeit im Umbruch, 2010).
a
b
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
54
et d’arbustes, riche en fruits comestibles (fraises, framboises, pommes,
noisettes). Ces mêmes espaces assureront l’alimentation du bétail
(champs mis en friche, sous-bois herbacés, buissons, arbustes).
La création de clairières est un pas clé dans l’anthropisation progressive du paysage nord-alpin et exige l’utilisation d’instruments solides et
performants. Les haches et les herminettes5 sont des outils caractéristiques du Néolithique, indispensables au défrichement et au travail du
bois, de la construction des maisons à la fabrication des objets de la vie
quotidienne. Les exemplaires les plus anciens proviennent d’Egolzwil 3
et de Horn-staad Hörnle 1A (4200-3900 av. J.-C.) (Schlichtherle, 2005 ;
Wyss, 1994) (figure 3a).
Plusieurs indicateurs botaniques marquent la progression des clairières : le lapsane (Lapsana communis), l’ortie royale (Galeopsis tetrahit)
et le laiteron rude (Sonchus asper) sont des plantes rudérales souvent
associées aux céréales stockées dans les villages néolithiques de Suisse
centrale.
Bien que le défrichement ait joué un rôle d’envergure dans la préparation des surfaces agricoles, d’autres interventions ont eu lieu. Les
découvertes de charbons dans les séquences sédimentaires indiquent des
pratiques d’écobuage. Connu de l’agriculture traditionnelle contemporaine par ses qualités dans l’amélioration de la biodiversité, l’écobuage
comporte une succession d’étapes : 1. préparation du terrain en réduisant
la végétation, laissant sur pied éventuellement des plantes qui peuvent
procurer de la nourriture ou du bois ; 2. la végétation est séchée au sol
pour assurer une combustion efficace ; 3. peu avant le début de la saison
la plus pluvieuse, la végétation est brûlée pour enlever les parasites et
fournir des nutriments au sol ; 4. la semence ou la plantation de boutures
se fait directement sur les cendres laissées après la combustion. La
culture est pratiquée pendant plusieurs années, jusqu’à l’épuisement de la
terre. Les parcelles sont mises en friche, généralement pendant plus
longtemps qu'elles n’ont été cultivées, pour permettre à la végétation
spontanée mm
5
L'herminette est un outil de travail du bois. C'est une sorte de hache dont le
plan du tranchant est perpendiculaire au manche, alors que le plan du tranchant
de la hache est dans le même plan que le manche.
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
55
Fig. 4. Création de clairières sur
une période de 12 à 20 ans, du
premier abattage des formations
forestières primaires (1)
à la formation progressive de la
végétation forestière secondaire (56), suivi d’un nouveau cycle (7)
(d’après Rösch, 2010).
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
56
spontanée de se développer. Ensuite, le processus peut être répété6.
Les cultures sur brûlis ont permis l’exploitation du territoire au
Néolithique, avec l’écobuage et la culture pendant 1 à 3 ans, suivies
d’une mise en friche de longue durée (cycles de 15 à 20 ans) (Rösch,
2010 ; Rosch et al., 2014) (figure 4, à la page précédente). Les cendres
sont un excellent fertilisant. L'augmentation du rayonnement solaire sur
la terre noire pendant une courte période assure un meilleur rendement.
Toutefois, certains indicateurs botaniques montrent la fertilisation des
champs avec fumiers riches en déjections animales (Bogaard, 2004). À
l’opposé des cultures itinérantes, ce système optimise la production agricole et rend possible l’utilisation des parcelles sur de longues périodes.
L’efficacité de ces deux systèmes – cultures itinérantes et cultures
stables – pratiqués côte à côte est connue bien au-delà de la Préhistoire,
par exemple au Moyen-âge et jusqu’à aujourd’hui dans certaines régions
d'Europe centrale.
Plantes cultivées, mauvaises herbes et pratiques agricoles
Les recherches dans le sud-ouest de l’Allemagne servent, une fois de
plus, de cadre de référence à l’évolution des pratiques agricoles néolithiques pour notre région d’étude. Dans une première phase (datée entre
ca. 4200 et 3850 av. J.-C.), l’engrain (Triticum monococcum) et l’amidonnier (Triticum dicoccum), seront remplacés progressivement par le blé
dur (Triticum durum/turgidum), caractéristique de la Méditerranée occidentale. Ces céréales sont accompagnées d’un cortège de mauvaises
herbes typique des champs cultivés (Bromus sp., Lapsana communis)
(Maier, 2004). Pour certains chercheurs, ces données botaniques indiqueraient une agriculture basée sur la rotation des cultures et la mise en
friche des parcelles (Rösch et al., 2014). Toutefois, le cortège de
mauvaises herbes indique des cultures de blé de printemps et d’un
6
Appelée aussi culture itinérante (shifting agriculture), elle est caractérisée par
la mise en friche d'une parcelle dont la fertilité a beaucoup diminué. Souvent la
pratique du brûlis est associée (slash-and-burn). Des formes proches de l’agroforêt (mode d’exploitation associant cultures, pâturages et forêt) ont pu exister
au Néolithique (cf. Bing, dans ce volume).
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
57
système proche de l’actuelle culture maraîchère intensive7 (p. ex. à
Hornstaad-Hörnle IA), grâce auquel il est possible d’obtenir un haut
rendement de produits végétaux dans un espace relativement réduit
(Bogaard, 2004 ; Maier, 1999).
1 1
2 2
33
44
55
66
77
av. J.-C.
a
b
c
d
Fig. 5. Cultivars néolithiques. 1 blé dur (Triticcum durum/aestivum). 2 blé
amidonnier (Triticum dicoccum). 3 engrain (Triticum monococcum). 4 orge
(Hordeum vulgare). 5 lin (Linum usitatissimum). 6 pavot (Papaver somniferum). 7 pois (Pisum sativum). a très fréquent, b fréquent, c courant, d connu
(d’après Suter & Schlichtherle, 2009).
7
Essentiellement destiné à l'autoconsommation, ce type de culture maraîchère
connait un énorme succès aujourd’hui. La production est optimisée dans une
surface réduite grâce aux soins prodigués (régulation de l’arrosage, élimination
manuelle des mauvaises herbes…) et à l’utilisation d’engrais naturels.
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
58
Plus tard (ca. 3850-3500 av. J.-C.) le blé dur (Triticum durum/turgidum), riche en protéines et en gluten, devient la céréale principale (Maier,
1996). L'orge (Hordeum vulgare), l’engrain et l’amidonnier deviennent
moins importants. Le lin (Linum usitatissimum) à grands grains est caractéristique des premières formes cultivées d’une plante recherchée pour
ses qualités nutritives et textiles (Herbig & Maier, 2011 ; Maier &
Schlichtherle, 2011). Au cours de cette période apparaissent dans la
région du lac de Constance quelques plantes exotiques : le cornouiller
mâle ou cornouiller sauvage (Cornus mas), l’aneth (Anethum graveolens), le céleri (Apium graveolens) et occasionnellement, le persil (Petroselinum crispum), des espèces impropres aux conditions climatiques de la
Haute-Souabe.
L’économie agricole change drastiquement à partir du milieu du VIe
millénaire. Entre ca. 3500-3000 av. J.-C., le pavot (Papaver somniferum)
gagne en importance et l’apparition du lin à petits grains suggère une
culture orientée vers l’obtention de fibres textiles de qualité. En revanche,
les cultures céréalières ont un rôle secondaire, dominées progressivement
par le blé amidonnier. Certaines mauvaises herbes (entre autres la nielle
des blés (Agrostemma githago) et les coquelicots (Papaver argemone et
Papaver dubium/rhoeas) indiquent le développement de cultures d’hiver
(Billamboz et al., 2010). Vers la fin de cette période, le cumin (Carum
carvi) et la mélisse (Melissa officinalis) sont des nouvelles importations ;
en effet, ces plantes avec qualités aromatiques et médicinales sont
inconnues dans la flore de la région étudiée.
C’est aussi à cette période qu’on constate en Suisse centrale et
occidentale (à travers l’étude des déjections animales) de nouvelles
approches dans la gestion des troupeaux (Akeret et al., 1999). Chèvres et
moutons pouvaient brouter dans les pâturages secs et les prairies humides
à proximité des villages une bonne partie de l’année. Le fourrage assurait
l’alimentation hivernale (branches et feuillage de frêne, noisetier, hêtre,
lierre et gui) (Kühn et al., 2013).
Vers la fin du IVe millénaire, le paysage et l’organisation spatiale des
villages traduisent de nouvelles inventions agricoles. Les recherches
archéobotaniques et archéozoologiques indiquent que la traction animale
et l’araire trouvent les conditions nécessaires à leur utilisation grâce à une
ouverture du paysage. Le plus ancien joug (pièce de bois servant à atteler
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
59
une paire d'animaux de trait) a été découvert à Arbon Bleiche 3 (Thurgovie) ; il est daté de 3384 av. J.-C.8 Autour du lac de Constance, la
progression des prairies humides et des pâturages est indiquée par le
grand plantain (Plantago major), la renouée des oiseaux (Polygonum
aviculare) ou la dispersion à grande échelle de certaines rudérales (p. ex.
Urtica dioica) (Billamboz et al., 2010 ; Maier, 2004).
Outils de la moisson et traditions agricoles
Même si les restes botaniques sont indicateurs des origines des
pratiques agricoles, les outils de la moisson ne le sont pas moins. Dans
certains cas, céréale et faucille (ou couteau de moisson) font partie d’un
« complexe technique », c’est-à-dire d’une technologie spécifique à un
groupe culturel. A l’échelle européenne, la diffusion de ces « complexes
techniques » semble étroitement liée aux mouvements de populations
d’agriculteurs.
Différents outils de la moisson ont été fabriqués par les hommes
néolithiques en insérant des lames de silex dans des manches de bois ou
de bois de cervidés (figure 6, à la page suivante). Leur utilisation pour la
récolte des céréales est confirmée par l’observation des surfaces des
parties en silex. Comme dans toutes les graminées, le silice est présent
dans les tissus des tiges ; l’utilisation répétée provoque un lustre
caractéristique sur la surface du silex, proche d’un polissage (l’expression
anglaise sickle-gloss décrit à la perfection cette particularité des surfaces
des lames) (Gibaja et al., 2004).
Les formes courbes dont le tranchant est constitué par l’assemblage de
plusieurs lames de silex et les blés associés évoquent une tradition
clairement danubienne (culture de Karanovo, centre de la Bulgarie, 62005500 av. J.-C). Leur apparition dans les palafittes du sud-ouest de
l'Allemagne est attestée entre la fin du Ve et le début du IVe millénaire
(4000-3850 av. J.-C.) (figures 6a et 7-1). Elles vont de pair avec le blé
amidonnier (Triticum dicoccum) et l’engrain (Triticum monococcum)
(Jacomet & Schlichtherle, 1984 ; Maier, 1999 ; Schlichtherle, 2005). Ces
faucilles sont remplacées autour de 3600 par une forme coudée avec une
8
A ce sujet, voir différents articles dans Pétrequin et al., 2006.
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
60
des origines des pratiques agricoles, les outils de la moisson ne le sont
pas moins. Dans certains cas, céréale et faucille font partie d’un
« complexe technique »,
a
d
b
c
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
Fig. 6. Outils de la moisson.
a reconstitution d’une faucille :
les parties en silex proviennent
d’un niveau daté entre 3857 et 3817
av. J.-C. du village néolithique de
Sipplingen (lac de Constance,
Baden-Württemberg), 28,5cm
(photo et reconstitution : M. Kaiser).
b manche en bouleau, 25,5 cm,
Gachnang-Niederwil, Thurgovie et
lame en silex, Eschenz, Thurgovie,
3600 av. J.-C. 28,5 cm.
c manche en érable, Egolzwil 4,
Lucerne, 3800 av. J.-C. 36,6 cm.
d manche en érable, lame de silex
fixée avec une colle obtenue avec
l’écorce de bouleau brulée, Egolzwil
5, 3700 av. J.-C., 24 cm (photos :
d’après Kieselbach, 2010).
61
faucilles sont remplacées autour de 3600 par une forme coudée avec une
unique lame de silex (figures 6b et 7-2).
En revanche, les outils avec manche droit et le blé nu/dur (Triticum
cf. durum/turgidum) se rattachent à une toute autre tradition. Datant dans
notre région d’étude de la deuxième moitié du Ve millénaire (p. ex. à
Egolzwil 3, 4300 av. J.-C.) (figures 3b et 7-3), l’origine de ces instruments semble se trouver dans la Méditerranée occidentale : des exema
Fig. 7. Outils de la moisson de tradition danubienne (1-2, A-B-C-D) et méditerranéo-occidentale (3-4-5, E-F).
Groupes culturels : A Aichbühl (4200 av. J.-C.), B Schussenried (4000-3850 av.
J.-C.), C Hornstaad (3900 av. J.-C.), D Pfyn (3860-3500 av. J.-C.), E Egolzwil
(4300 av. J.-C.), F Cortaillod (3900-3300 av. J.-C.).
Abréviations des noms des sites : Bo Bodman-Weiler, Ho Hornstaad-Hörnle IA,
Hs Hornstaad-Schlössle, Lu Ludwigshafen-Holzplatz, Ms Markelfingen-Schlafbach, Oe Ödenahlen, Rs Riedschachen, Si Sipplingen-Osthafen, Sr Wolpertswende-Schreckensee, Un Unteruhldingen-Bayenwiesen, Wl Wallhausen-Ziegelhütte, Eg Egolzwil
(graphisme : A. Kalkowski, Landesamt für Denkmalpflege Baden-Württemberg).
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62
ments semble se trouver dans la Méditerranée occidentale : des exemplaires similaires sont connus à La Draga, Catalogne, autour de 5200 av.
J.-C (Tarrús, 2008). La même origine et la même ancienneté sont attribuées aux couteaux de la moisson caractérisés par l’extrémité courbée et
la position protégée et oblique de la lame figures 6c et 7-4) ; ces
couteaux apparaissent en Suisse centrale entre 3600 et 3800 av. J.-C.
Ces découvertes dans les palafittes de Suisse centrale et du sud-ouest
de l’Allemagne permettent de proposer – malgré le fort décalage temporel de presque un millénaire – une propagation à longue distance de
pratiques agricoles désormais expérimentées dans le bassin danubien et
dans le sud de l’Europe. Certains outils de la moisson à manche droit
confinés à la partie occidentale de notre zone d’étude évoquent eux aussi
des liens avec le monde méditerranéen (figures 4d et 7-5).
Conclusions
Les sites palafittiques du Plateau suisse et du sud-ouest de l’Allemagne donnent une image détaillée de la première agriculture au nord des
Alpes. A partir du milieu du Ve millénaire, l’installation des villages sur
les bords des lacs et la création de clairières sont deux éléments clés pour
la lecture de l’anthropisation du paysage. Les cultivars et les outils de la
moisson témoignent de différentes traditions agricoles.
Ce sont les débuts de l’histoire des sociétés paysannes de nos régions.
Les données archéologiques permettent de décrypter aujourd’hui
quelques-unes de leurs empreintes…
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65
AUX ORIGINES DU VIN
DU MYTHE À LA RECHERCHE ARCHÉOLOGIQUE
Giorgio CHELIDONIO
Istituto Italiano di Preistoria e Protostoria, Florence
gkelidonio@gmail.it
Résumé : Les découvertes archéologiques (restes végétaux, installations pour la
production du vin, récipients pour la consommation et le stockage, représentations de libations) permettent de tracer les premiers pas de la viticulture, un
processus entamé en Asie mineure entre la fin du VIIe et le début du VIe millénaire av. J.-C., où apparaissent les premières évidences de Vitis cultivée. Il est
précédé par la cueillette de fruits sauvages et la para-domestication des plantes
en vue d’assurer une production améliorée du raisin. L’intégration du vignoble
aux systèmes agricoles se consolide au sein des sociétés urbaines du MoyenOrient, au milieu du IVe millénaire. Les civilisations égéennes serviront de trait
d’union entre la Méditerranée orientale et occidentale et contribueront à la
diffusion du vin dans un cadre rituel et symbolique. Les données à disposition
en Italie centrale et septentrionale indiquent, elles aussi, le passage de la
cueillette à l’agriculture viticole entre expérimentations locales et influences
exogènes.
Mots-clé : Vitis, domestication, agriculture, vin, Italie centrale et septentrionale.
Abstract : Archaeological discoveries (plant remains, installations for the
production of wine, containers for its consumption and its storage,
representations of libations) draw the first steps of viticulture. The first evidence
of cultivated Vitis in Asia minor is dated between the late 7th and early 6th
millennium BC. It is preceded by the gathering of wild fruits and plants paradomestication to ensure improved production of grapes. Integration of the
vineyard in agricultural systems was consolidated in the urban societies of the
Middle East, in the middle of the 4th millennium. The Aegean civilizations will
serve as a bridge between the Western and Eastern Mediterranean and
contribute to the spreading of wine within a ritual and symbolic framework. In
Central and Northern Italy, available data indicate the passage from gathering to
wine agriculture as a result of local experiments and external influences.
Keywords : Vitis, domestication, agriculture, wine, Central and Northern Italy.
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66
Le prudent Ulysse répond à Alcinoos en ces termes :
« Certes il est doux d'entendre un tel chanteur, qui, par ses accents,
est égal aux immortels. Non, rien n'est plus beau que la joie qui règne
parmi tout un peuple. Il est agréable aussi de voir des convives, assis en ordre
devant des tables chargées de pain et de viandes, écouter un chanteur,
tandis que l'échanson puise le vin dans le cratère et le verse dans les coupes.
Oui, ce sont bien là les plus grands charmes de la vie. »
Homère, Odyssée, Livre IX, chant 8.
Daté du VIIIe siècle avant notre ère, le poème épique transmet le
plaisir de la convivialité autour des mets et du vin. Une boisson apparue il
y a plusieurs millénaires, adoptée par les grandes civilisations de l'Antiquité, qui témoigne des échanges culturels, des réseaux commerciaux, des
progrès technologiques et des liens sociaux. Née au Moyen-Orient au
Néolithique, la culture du vin s'est propagée sur des milliers de kilomètres, pour rejoindre – entre la fin du XIXe et le début du XXe –
l’Afrique méridionale, les côtes américaines du Pacifique, l’Amérique du
Sud et l’Australie, et, plus tard, le sous-continent indien.
Le paysage anthropisé qui caractérise aujourd'hui les zones viticoles
rend difficile la compréhension des origines préhistoriques de la domestication des vignes. En dépit de la grande variété de formes sauvages
eurasiatiques actuelles, une unique espèce, Vitis vinifera L. subsp.
sylvestris, est à l’origine des formes cultivées (McGovern, 2006 : 49-57).
Ses fruits ont été cueillis et consommés par les communautés préhistoriques dans l’environnement où les plantes poussent spontanément (des
fruits plutôt secs et acidulés selon nos paramètres actuels).
La vigne sauvage moderne (appelée aussi vigne des bois ou lambrusque) colonise les lisières des bois et peut avoir un comportement
pionnier aux abords d’écotones forestiers. De reproduction surtout
végétative, les graines n’interviennent que rarement dans sa propagation.
Pour passer de la strate herbacée à l’arborescente, la vigne sauvage
s’appuie à un jeune arbre avec lequel elle s’élèvera. Son aire de distribution actuelle touche l’Afrique méditerranéenne, l’Asie tempérée et le
Moyen-Orient, l’Eurasie caucasienne et l’Europe, de l’Ukraine aux
Pyrénées, du bassin du Rhin à la Méditerranée. La quasi-totalité des
lambrusques poussent à proximité des rivières ou des ruisseaux où
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67
l’humidité autour des racines les protège des dégâts occasionnés par le
phylloxéra (Daktulosphaira vitifoliae) depuis la fin du XIXe siècle
(Terral et al., 2010).
Certains vestiges remontent au Crétacé. Des empreintes de feuilles datées du
Paléocène (Vitis sezannensis
Sap., Sézannes, Marne, France) et de l’Eocène (Vitis ampelophyllum, Monte Bolca,
Vérone) sont connues en
Europe (Pitte, 2009) (figure
1).
Fig. 1 :
Fig. 1.
Vitis ampelophyllum,
Eocène, Monte Bolca,
Vérone, Italie, 78 mm.
De la cueillette aux premières boissons fermentées
Des pépins datant d’environ 400.000 ans ont été retrouvés dans les
niveaux paléolithiques de Terra Amata (Nice, France) : l’Homo heidelbergensis cueillait et consommait des raisins sauvages (Testard-Vaillant,
2005). Il y a 19.400 ans, le site israélien Ohalo II accueillait des campements saisonniers (automnaux et printaniers) de chasseurs-cueilleurs
épipaléolithiques installés sur les paléo-rives du lac de Tibériade (Kislev
et al., 2002) ; ici, les conditions particulières de conservation de restes
végétaux révèlent la présence de Vitis sylvestris, des graines d’orge et de
blé sauvages. À Atlit-Yam, site néolithique de la côte israélienne (69006300 av. J.-C.), les puits de stockage, riches d’informations archéobotaniques, ont livré des grains de Vitis sylvestris morphologiquement
proches des formes domestiques (Kislev & Hartmann, 2004). Et dans la
grotte de Franchthi, sur la côte est du Golfe de Nauplie (Grèce), des
pépins de Vitis vinifera subsp. sylvestris apparaissent dans les niveaux
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68
occupés par des chasseurs-cueilleurs mésolithiques, il y a environ 12.000
ans (Perlès et al., 2013).
Quand l’Homo sapiens a-t-il cristallisé son intérêt pour les boissons
alcoolisées ? La chronologie de cette invention est loin d’être précisée.
D’un point de vue strictement théorique, les hommes paléolithiques
auraient pu obtenir une boisson fermentée à partir de fruits sauvages.
Toutefois, en l’absence de traces biologiques analysables avec des
méthodes archéométriques, il est impossible d’étayer des hypothèses à ce
sujet (McGovern, 2006 : 20-24). Le bas-relief de Laussel (Marquay,
Périgord) représente une figure féminine avec une corne. La symbolique
du Gravettien (Paléolithique supérieur) reste méconnue et il est difficile
de proposer cet objet comme un corno potorio1 (figure 2).
Fig. 2. Venus de Laussel,
Marquay, Dordogne (France)
conservée au Musée
d’Aquitaine, Bordeaux
(photo : http://
V%C3%A9nus_de_Laussel#med
iaviewer/File:Venus-de-Lausselvue-generale-noir.jpg).
1
Obtenu à partir d’une corne, ce type de récipient est connu dans l’iconographie
mycénienne et de l’Antiquité classique ; il constitue un élément courant du rituel
de l’Âge du Fer européen. Dans la Géorgie actuelle, le kantsi, fabriqué avec une
corne de chèvre, est utilisé lors des festivités de mariage.
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69
En revanche, des traces biologiques importantes sont connues au
Néolithique, période à laquelle le bagage technologique nécessaire à la
production de boissons fermentées est désormais acquis par certaines
sociétés sédentaires (McGovern, 2006 : 20-24). Les résidus d’une
boisson obtenue par fermentation d’un mélange de riz, de miel et de
fruits (aubépine et/ou raisins) – un « hybride » de bière et de vin avec
l’adjonction d’herbes aromatiques, de fleurs et de résines – ont été
identifiés dans des récipients en céramique découverts dans le village de
Jiahu (Henan, Chine centrale). Les données chronologiques placent cette
production dans la première moitié du VIIe millénaire (ca. 7000-6600 av.
J.-C.) (McGovern et al., 2009). Différentes méthodes archéométriques2
démontrent la fermentation de l’orge au IVe millénaire avant notre ère
(Godin Tepe, Iran, 3500-3100 av. J.-C) (McGovern, 2009 : 67-71).
Mythes, textes anciens et données archéologiques
De nombreux récits anciens se veulent explicatifs et fondateurs d'une
pratique sociale. Souvent, un héros accomplit l'entreprise. De tels récits
constituent des repères importants lors de la reconstruction des processus
qui ont mené à la production du vin et à la compréhension de son
encadrement social (McGovern, 2006, 2009).
L'épopée de Gilgamesh, roi d'Uruk, cité sumérienne située à 300 km
au sud de Bagdad, en est un exemple. Différentes versions ont été écrites
en caractères cunéiformes sur des tablettes d'argile. La plus ancienne
remonte au XVIIIe siècle av. J.-C. : Gilgamesh, bouleversé par la mort de
son ami Enkidu, part à la quête du secret de l'immortalité détenu par
Utnapishtim de Shuruppak, le Noé mésopotamien. Dans son voyage, il
rencontre Siduri, la femme du vin, l’aubergiste sacrée qui vit dans un
jardin près de la mer (peut-être un vignoble royal clôturé ?). Siduri
cherche à le dissuader de la recherche de l'immortalité, en l'exhortant à
jouir de la vie : Gilgamesh, où vas-tu ? La vie que tu cherches tu ne la
trouveras pas. Lorsqu’ils créèrent l'humanité, ils tinrent la vie dans leurs
mains. Ainsi, Gilgamesh, remplis ton estomac, jour et nuit donne-toi à la
joie, fais la fête chaque jour. Jour et nuit chante et danse… Réjouis-toi
2
Pour une description des méthodes de l’archéologie biomoléculaire cf.
McGovern, 2006 ; McGovern et al., 2004.
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70
de l'enfant qui tient ta main, puisse ta femme jouir de ta poitrine… Car
c’est la destinée des hommes !
Dans la mythologie grecque, Dionysos (le Bacchus romain et le
Fufluns étrusque) est la divinité qui préside le cycle du vin, des
vendanges à la consommation rituelle. Il est représenté avec le chef ceint
de pampres, un cratère à la main et accompagné des Ménades (plus tard,
les baccantes latines). S’étalant sur plusieurs jours, les fêtes dionysiaques
comportaient différents rituels, parmi lesquels des processions, des
dégustations du vin nouveau et des concours de buveurs. Elles sont
dépeintes au Ve siècle avant notre ère par le poète Aristophane
(Acharniens, v. 201, 240 et suiv.) (figure 3). Le culte dionysiaque, peutêtre originaire de la Thrace ou de la Crète minoenne, migra ensuite dans
l'Égée avec la diffusion de la viticulture. Dans la mythologie égyptienne,
la viticulture, présente dans le Delta du Nil vers 2500 av. J.-C., était
sacrée par « Osiris, dieu du vin pendant l'inondation ».
La culture de la vigne occupe une place importante dans les textes
bibliques. Écrits vraisemblablement entre le VIIe et le VIe siècle av.
J.-C., ils mentionnent des formes domestiques et sauvages de Vitis dans
lesmmm
Fig. 3. Dionysos,
un cratère à la
main, conservé au
Staatliche
Antikensammlungen, Munich.
Céramique attique
(ca. 500-475 av.
J.-C).
(photo :
https://commons.
wikimedia.org/
wiki/File:Dionyso
s_thiasos_Staatlic
he_Antikensamm
lungen_2344.jpg).
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
71
les paysages protohistoriques palestiniens. « Noé commença à cultiver la
terre, et planta de la vigne. Il but du vin, s'enivra, et se découvrit au
milieu de sa tente » (Genèse, 9, 20-21). Isaïe (5 : 2) décrit la plantation
de vignobles : « … il possédait une vigne sur un coteau fertile. Il avait
bêché la terre, enlevé les cailloux et planté des vignes choisies ; il avait
construit au milieu une tour et creusé une cuve ». Le Livre d'Ezéchiel
fait mention des vignes sauvages : « Ta mère était, comme toi, semblable
à une vigne, plantée près des eaux. Elle était féconde et chargée de
branches, à cause de l'abondance des eaux. Elle avait de vigoureux
rameaux pour des sceptres de souverains. » (Ezéchiel, 19, 10-11).
Du Caucase à la Méditerranée occidentale
Les premières communautés sédentaires choisirent des milieux
proches des cours d'eau, adaptés à l'exploitation sélective de végétaux
spontanés comestibles. C’est le cas de la vigne sauvage (Vitis vinifera
subsp. sylvestris). Une para-domestication (protection des plantes en vue
d’assurer une production de fruits améliorée) a pu avoir lieu dans ces
régions (Forni, 2007) : les pieds ont été protégés et leur développement
favorisé à l’aide de déboisements ciblés.
Pendant très longtemps, les chercheurs se sont accordés à considérer
la Transcaucasie comme zone de domestication du raisin eurasienne
(Vitis vinifera ssp. vinifera) à partir de son ancêtre sauvage (Vitis vinifera
ssp. sylvestris). En effet, cette région compte la plus grande diversité
génétique de vignes et des vestiges anciens, soit des restes végétaux, soit
des matériaux associés à la production et à la conservation du vin. La
culture de la vigne a pu se propager vers le Sud et par la suite, vers
l'Ouest, autour du bassin méditerranéen. Transplantation de boutures de
formes cultivées ou domestications indépendantes ? Des recherches
récentes suggèrent un processus plutôt diversifié à l’échelle géographique (Forni, 2007 : 71, 2012 ; Indelicato, 2014 : 19 ; Marvelli et al.,
2013) et proposent différentes aires de domestication (figure 4, à la page
suivante). La première – actuellement la plus riche en données archéologiques – s’étend de la mer Noire et de la mer Caspienne à l’Iran,
incluant l’est de l’Anatolie et le nord mésopotamien (figure 4 : Ia-Ib).
Dans toutes les aires (I-VI) se trouvent des formes spontanées de Vitis et
le processus a pu suivre les mêmes étapes, de la para-domestication à
la domestication.
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72
VI
IIb
V
Ib
IV
III
Ia
IIa
Fig. 4. Aires de domestication et diffusion de la vigne
(d’après Marvelli et al., 2013).
Plusieurs études pointent des différences importantes entre le patrimoine génétique des formes cultivées actuelles des zones extrêmeorientale et extrême-occidentale du pourtour méditerranéen et précisent
une aire de domestication dans la région méditerranéenne occidentale
(cette dernière a donné lieu à de nombreux cultivars actuels d’Europe
occidentale) (figure 4 : IV) (Arroyo Garcia et al., 2006).
C’est dans la première « aire nucléaire » (Ia-Ib) que se trouvent des
jalons géographiques et chronologiques importants, comme ShulaverisGora, village néolithique géorgien qui a rendu des pépins de vignes domestiques (Vitis vinifera subsp. vinifera) datés autour de 6000 av. J.-C.,
ou Hajji Firuz Tepe, site iranien au Nord des Monts Zagros (5400-5000
av. J.-C.) ; ici, l’analyse des dépôts rougeâtres a confirmé la présence
d'acide tartrique et de la résine de térébinthe (Pistacia terebinthus),
indiquant une production ancienne de vin résiné (Forni, 2007). À Kurban
Höyük, sur les rives anatoliennes de l’Euphrate, le remplissage d'un puits
daté du milieu du IIIe millénaire a fourni des restes de marc de raisins
domestiques, une découverte qui suggère le développement des activités
viticoles à une large échelle.
Dans cette scène caucasienne s’insère la grotte arménienne d’Areni 1
(Barnard et al., 2011; Wilkinson et al., 2012), où apparait un récipient
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
73
d'argile adapté au foulage du raisin avec les pieds, à côté d’une cuve
dans laquelle le jus aurait été coulé pour la fermentation. Le vin ainsi
obtenu, daté autour de 4100 av. J.-C., aurait été versé ensuite dans des
grandes jarres en céramique, gardées dans ce lieu frais et sec (les conditions idéales d’une cave !). Le raisin d’Areni 1 avait vraisemblablement
un goût similaire à celui des anciennes variétés géorgiennes, retenues des
ancêtres du Pinot Noir (McGovern, 2006 : 184). Autour de ces structures
vinicoles, les fouilles archéologiques ont porté à la lumière des
sépultures ; une d’elles a montré des indices de libations funéraires. Il
s’agit d’une anticipation des scènes sumériennes représentées dans
l’« Étendard d'Ur » (ca. 2600 av. J.-C.), découvert dans la nécropole
royale de cette ville d’Irak (figures 5 et 6).
Fig. 5. Récipients du site préhistorique de vinification à Areni 1
(photo : B. Gasparian, Institut d’Archéologie et d’Ethnographie,
Académie Nationale des Sciences de la République d’Arménie).
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
74
Vignes, vin et premières villes
La sédentarisation est une condition fondamentale dans l’apparition
de la viticulture, qui s’affirme en Mésopotamie entre 4100 et 2900 av.
J.-C. Au milieu du IVe millénaire, avec la consolidation des premières
villes, de vastes systèmes de canalisation furent construits pour irriguer
les plaines alluviales mésopotamiennes. L’agriculture céréalière et le
développement des vergers ont favorisé la démographie urbaine. De tels
phénomènes s'amorcèrent dans la Syrie actuelle, où des villes comme
Ebla, avec une position centrale entre l'Anatolie, la Palestine et la
Mésopotamie, contrôlaient le commerce de l'or, de l'argent, du cuivre, de
l’étain et du bois ainsi que du vin… En effet, à partir de 2300 av. J.-C.,
Ebla cultivait des vignes et des palmiers à dattes (Castagnetti, 2008).
Vers 2400 av. J.-C., l'importance sociale et symbolique de la ville
sumérienne de Kish est évoquée sous le règne de Ku-Bau, « aubergiste,
propriétaire de tavernes » (McGovern, 2006). De surcroit, cette valeur
sacrée et royale du vin est documentée dans l’« Étendard d'Ur » (ca.
2700 av. J.-C.) par la représentation d’un banquet de rois et de
dignitaires avec des calices de libation, un rituel qui précédait presque de
2000 ans le symposium des Grecs et des Étrusques (figure 6).
Les 700 jarres remplies d’un vin résiné additionné de sucre ou de
sirop de figue découvertes dans une tombe attribuée au Roi Scorpion Ier
(3300/3150 av. J.-C., royaume de Nagada III) à Abydos (Umm el Qaab,
Égypte) témoignent du commerce à longue distance. Dans l’Égypte
prédynastique, la vigne n’est pas encore cultivée. La provenance de la
mm
Fig. 6. Étendard d’Ur, scène de libations, détail (actuellement exposé au British
Museum, Londres) (photo : http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tendard_d%
27Ur#mediaviewer/File:StandardofUR.jpg).
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côte palestino-libanaise, la terre biblique de Canaan, est confirmée par
les analyses chimiques de l’argile dont étaient faits les récipients. Les
jarres étaient fermées par des bouchons d’une autre argile, provenant de
la vallée du Nil. Le vin était importé jeune de Palestine, puis débarrassé
du dépôt qui s’y était formé lors du transport, et à nouveau scellé en
Égypte.
La culture des vignes est connue vers la fin du XXVIIIe siècle av.
J.-C. dans les plaines alluviales de l’est du Delta du Nil. Des scènes de
vendange, de foulage, de pressurage en sacs à tordre et d’amphores
stockées en caves sont représentées dans certaines fresques datées entre
2050 et 1500 av. J.-C. Le vin est alors une boisson des élites, comme le
confirment les amphores trouvées dans la tombe de Toutankhamon
(1323 av. J.-C.), avec des bouchons d'argile indiquant l'année et l'aire de
production du liquide. Entre 1581 et 1078 av. J.-C., d’autres zones
viticoles se développent dans le Delta, à Memphis, et dans les oasis de
l’ouest égyptien (McGovern, 2006 ; Zohary et al., 2012 : 141) (figure 7).
Au cours du IIe millénaire, les contacts commerciaux des viticulteurs
des côtes du Levant s’étendent jusqu’à Chypre, coïncidant avec la
demande croissante de métaux amorcée à l'âge du Bronze et donnent des
nouvelles impulsions aux échanges égéens (Bonn-Müller, 2010). En
Crète,
naires) et donnant des nouvelles impulsions aux échanges égéens (BonnFig.
7. Tombe
deEn
Nakht,
Thèbes.
Vendangesmalgré
et foulage
sous la XVIIIela
dynastie,
Muller,
2010).
Crète
se développa,
les cataclysmes,
Müller,
1590-1390 av. J.-C. (photo : d’après http://archeologie-vin.inrap.fr/Archeologie
-du-vin/).
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Crète, se développa, malgré les cataclysmes, la florissante civilisation
minoenne (2900 et 1500 av. J.-C.) (Bottema & Sarpaki, 2003). Le palais
de Vathypétro (1580-1550 av. J.-C.) témoigne de l'importance de la
viticulture crétoise avec la découverte d’un espace pour le foulage du
raisin ; il s’agit d’une large cuve, fixée sur un socle de gravier et de terre,
munie d'un déversoir placé au-dessus d'un grand récipient collecteur. Le
foulage était probablement effectué par un ouvrier soutenu par une corde
suspendue au plafond ; ce processus, connu dans l’iconographie égyptienne, était pratiqué en Crète jusque dans les années 1950 (Kopaka &
Platon, 1993).
Au cours du XVIe siècle avant notre ère, lorsque la puissance minoenne déclina, Mycènes, le plus important centre économico-culturel de la
Grèce continentale, entame son expansion dans la mer Égée. Les Mycéniens sont probablement les premiers marchands-navigateurs à avoir
sillonner de manière systématique la Méditerranée occidentale. Entre le
XVIIe et le XIVe siècle, les céramiques mycéniennes s’étalent des côtes
des Pouilles, de la Calabre, de la Sicile et de la Sardaigne jusqu’en
Espagne (Blake, 2008, 2014 ; Tartaron, 2013). L’expansion mycénienne
est considérée le principal vecteur de la diffusion du goût du vin dans le
monde méditerranéen. Au sein de l’économie agricole, l’importance de
la viticulture est attestée par les données provenant des complexes
palatiaux, tel que révélés à Pylos par des tablettes Linéaire B qui font
référence à la vigne et au vin (« Ô roi des grappes ! Qu’il féconde le fils
de la terre ») et par les représentations de pieds de vigne et de libations (figure 8) (Martinotti & Martinotti, 2009 ; Simpson, 2014 : 46-47 ;
Treuil et al., 2005 : 125-131).
Fig. 8. Sceau,
Acropole de Mycènes
(d’après Martinotti
& Martinotti, 2009).
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L’Italie centrale et septentrionale
Les premières communautés agro-pastorales du Néolithique
Dans l'expansion et la multiplication des premiers foyers de néolithisation opérées par des paysans-navigateurs, la Grèce et les Balkans
ont fonctionné comme un trait d’union dans la diffusion des nouvelles
pratiques agricoles et d’élevage vers l'ouest méditerranéen. Les migrations favorisées par la navigation côtière semblent démontrées par des
sites tels que la Grotte Franchthi en Argolide, où les premières traces
pastorales remontent à la première moitié du VIIe millénaire (Perlès,
2001 : 91 ; Perlès et al., 2013). À Sidari, Corfou, des céramiques anatolico-balkaniques sont documentées autour de 6700 av. J.-C. (Berger et
al., 2014). Ces sites montrent une néolithisation qui précède de plusieurs
siècles le même phénomène dans le nord de la Grèce et en Bulgarie, et
suggèrent la diffusion des pratiques agro-pastorales vers le sud de
l’Europe en utilisant différentes routes, incluant la voie maritime. Ainsi,
il semble probable que les premiers groupes de navigateurs néolithiques
aient rejoint, peu après, le sud-est de la péninsule italienne en provenance des côtes gréco-albanaises (Pessina & Tiné, 2009 : 28-19).
En Italie centrale et septentrionale, les traces archéobotaniques relatives à la vigne sont rarement conservées. Les restes de Vitis semblent
témoigner d’une consommation alimentaire de fruits plutôt que d’un vrai
processus de vinification. Toutefois, La Marmotta, un village installé sur
les rives du lac de Bracciano (Rome) daté entre 5600 et 5150 av. J.-C.,
offre les plus anciennes informations d’une probable forme embryonnaire de culture de Vitis vinifera subsp. sylvestris. Les caractéristiques
morphologiques des pépins relèvent d’une forme sauvage, mais la production et la consommation d’une boisson fermentée serait attestée par
de nombreux fragments de bois de Vitis (carbonisés ou pas) et par la
présence de céramiques à col étroit aptes à contenir le liquide (Rottoli,
1993, 2000 et com. pers.).
Tout mène à penser que la vigne sauvage (Vitis vinifera subsp. sylvestris) était convoitée par les premières communautés agricoles néolithiques italiennes ; sa présence est associée à des restes de céréales
cultivées. Plusieurs trouvailles confirment la cueillette intensive de Vitis.
Restes de pépins, de charbons de bois et de pollens apparaissent dans une
vingtaine de sites, de la Ligurie au Piémont, à la Toscane et au Latium
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(Marvelli et al., 2013). C’est dans le Frioul, à Sammardenchia-Cûeis
(Udine) (entre 5600 et 4500 av. J.-C.) que se trouvent des restes importants de Vitis vinifera subsp. sylvestris en Italie septentrionale. Les
premiers témoignages de la région subalpine sont datés vers la fin du IVe
millénaire, à Balm’Chanto (Turin, Piémont) et à Bressanone (Bolzano,
Trentin-Haut-Adige) (Chelidonio, 2013 ; Ferrari & Pessina, 1999 ; Marvelli et al., 2013 ; Rottoli, 2000 ; Rottoli & Castiglioni, 2009).
Vins et prestige à l’âge du Bronze
À partir de l'âge du Bronze, les traces se font plus abondantes, en
particulier dans les palafittes des régions subalpines et dans les
terramare3 de la plaine du Pô, milieux qui offrent d’excellentes conditions de conservation aux matériaux organiques4 (Castiglioni et al.,
1998 ; Mercuri et al., 2006a ; 2006b ; Nisbet & Rottoli, 1997 ; Rottoli,
2000 ; Rottoli & Castiglioni, 2009).
Daté du Bronze ancien (début du IIe millénaire avant notre ère), le
palafitte de Canàr (S. Pietro Polesine, Rovigo, Vénétie) a livré des
milliers de pépins de raisin sauvage et suggère le soin intentionnel des
plantes spontanées en vue d’une récolte ciblée (Castiglioni et al.,
1998).de 150 habitants ; l'économie
La La terramara de Montale (Modène), bâtie à partir de 1600 av. J.C. entre la plaine du Pô et les Apennins, était un ensemble d’une quaran
3
Palafittes : agglomérations construites sur la terre ferme, en retrait du bord de
l'eau. Les structures (maisons, greniers, etc.) étaient généralement construites
sur des plateformes individuelles, destinées à les préserver de l'humidité du sol
et des inondations. Dans certains cas, les maisons étaient construites sur un
plancher à même le sol ou légèrement rehaussé. Cf. Schlichtherle et al., 2013.
Terramare (du dialecte émilien terre marne, terrains noirs riches de substances
organiques) : villages construits dans des terrains humides, généralement à plan
rectangulaire ; ils étaient délimités par des digues et des fossés dans lesquels on
canalisait l'eau d'une rivière ou d’une canalisation voisine. Ils s'étendaient dans
la plaine du Pô à l’âge du Bronze moyen et récent (ca. 1650-1150 av. J.-C.). Cf.
Bernabò Brea et al., 1997.
4
Des pépins avec caractéristiques intermédiaires entre Vitis sylvestris sylvestris
(sauvage) et Vitis sativa (cultivé) ont été retrouvés dans le palafitte de Lazise/La
Quercia (Vérone) dans un niveau stratigraphique daté du 1690 av. J.-C.
(Castelletti et al., 1992).
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La terramara de Montale (Modène), bâtie à partir de 1600 av. J.-C.
entre la plaine du Pô et les Apennins et active pendant environ 3 siècles,
était un ensemble d’une quarantaine de maisons pouvant abriter plus de
150 habitants. L'économie agricole était basée sur les céréales et les
légumineuses ; les restes végétaux souvent carbonisés, témoignent
d’incendies fréquents des habitations et des greniers. Vers la fin du IIe
millénaire av. J.-C., au Bronze récent, les analyses botaniques montrent
une forte augmentation de pépins de raisin. Tout laisse supposer
l’utilisation de Vitis pour la production du « vin » qui remplacera de
manière drastique les boissons alcoolisées à base de cornouiller sauvage
(Cornus mas) (Accorsi et al., 2009 ; Mercuri et al., 2006a, 2006b). Rien
ne permet, pour l’instant, de trancher sur l’utilisation de Vitis vinifera
sauvage, para-domestique ou domestique.
L’exemple de Montale n’est probablement pas un cas isolé, presque
1000 ans plus ancien que les premiers vestiges de la viticulture étrusque.
Invention locale ou acquisition induite par les contacts avec des
marchands-explorateurs méditerranéens qui se sont aventurés dans le
haut Adriatique ? Cette dernière hypothèse appellerait à une présence
mycénienne le long du cours du Pô (Braccesi, 2009 ; Rahmstorf, 2005).
Seule l’Italie méridionale montre – au Bronze moyen, XVIe-XVe siècles
av. J.-C. – des témoignages de la viticulture, à Strepparo et à Cento
Moggie (Capua, province de Caserta, Campanie) où les nombreux
sarments taillés parlent suggèrent activité spécialisée (Castiglioni &
Rottoli, 2001).
Au cours des XVIe-XIIe siècles (âge du Bronze moyen et récent),
dans le territoire compris entre le lac de Garde, l’embouchure de l'Adige
et le delta du Pô, certains sites ont revêtu un rôle capital dans les réseaux
de communication et d’échanges établis grâce aux connexions fluviales.
C’est le cas de Peschiera del Garda (Vérone), avec son apogée au XIVe
siècle, situé au cœur d'un vaste réseau d'échanges entre l'Europe centrale
et la mer Égée (De Marinis, 2006). Dans le réseau paléo-fluvial Adige/
Mincio/Tartaro (Vérone) existaient plusieurs villages contemporains,
semblables d’un point de vue morphologique et structurel, aux terramare
émiliennes. Parmi les meilleures exemples se comptent Castel del
Tartaro à Cerea, Fabbrica dei Soci à Villabartolomea ou Fondo Paviani à
Legnago. Fondo Paviani fonctionna entre 1369 et 1130 av. J.-C., comme
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un lieu central5 dans la structuration des rapports entre la plaine du Pô, la
vallée de l’Adige, l’Adriatique et la Méditerranée, en filtrant les contacts
avec le monde égéen tardo-mycénien (Betteli & Cupitò, 2010 ; Cultraro,
2006 ; Cupitò & Leonardi, 2010).
Certaines céramiques égéo-mycéniennes et italo-mycéniennes suggèrent la présence de potiers égéens itinérants dans le nord-est italien. Elles
indiquent vraisemblablement la consommation de vin par les élites
locales. Les fragments de cratères – les vases des festins mycéniens,
connus en particulier dans les mobiliers funéraires entre les XIIe et XIe
siècles – en témoignent et rappellent que l’importation des biens exotiques était accompagné des pratiques courantes dans leur lieu d’origine
(Blake, 2008, 2014 ; Betteli & Vagneti, 1997 ; Cupitò & Leonardi,
2010).
Il ne faut pas oublier que des serpes en bronze, outils spécialisés pour
la viticulture, connues à la fin de l'âge du Bronze (Xe siècle) en Italie
péninsulaire, confirment des activités viticoles. Les diverses méthodes
d’aménagement des vignes ne devaient pas être trop différentes de celles
décrites par la suite dans la littérature romaine, avec les pieds attachés à
des supports vivants, tels que l'orme ou l’érable (Bietti Sestieri, 2002).
Vins grecs, étrusques, vénitiens et rhétiques
L’âge du Fer coïncide avec le développement du vignoble, avec une
augmentation marquée entre le IXe et le VIIe s. av. J.-C. La production
semi-intensive du VIIIe témoigne de la complète domestication de Vitis.
C’est aux Etrusques que l’on attribue la diffusion de la viticulture,
introduite dans la péninsule italienne par des colons grecs, fondateurs de
Pitecusa, sur l’île d’Ischia, et Cuma, à l’ouest de Naples, entre 775 et 750
av. J.-C. C’est aux Etrusques qu’on doit aussi le succès de la consom-
5
Site qui, de par sa localisation, contrôle la distribution de biens et de services ;
les choix de son emplacement dans le paysage sont conditionnés avant tout par
l’accès aux ressources naturelles et aux voies de communication. Certaines
agglomérations jouent ainsi un rôle de pôle se trouvant à la tête d’un réseau
hiérarchisé d’habitats. Introduit dans la méthodologie archéologique anglosaxonne des années 1970, ce concept a été emprunté à la Théorie des lieux
centraux de W. Christaller (1933).
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mation du vin en Provence au VIIe siècle av. J.-C. et parmi les Celtes
transalpins autour du Ve (Camporeale, 2011 : 129). Le vin et les rites qui
l’accompagnent sont révélés par une vaisselle spécifique, dite de symposium, en céramique, en bronze ou en métaux nobles.
Dans le nord de l’Italie, la progression de la culture de la vigne est
connue d’abord dans les sites étrusques de la région de Bologne et à
Verrucchio (Rimini), entre le VIIIe et le VIIe siècle av. J.-C., et, une
centaine d’années plus tard, dans la région de Vérone.
L’identité des Vénètes (un peuple que les auteurs anciens croyaient
des exilés nord-anatoliens arrivés dans l’Adriatique nord comme conséquence de la guerre de Troie, à la fin du XIIe siècle av. J.-C.) se
consolide au cours du VIIIe siècle. Leur culture matérielle indique des
contacts intenses avec les mondes grec et étrusque, d’importations
caucasiennes et égyptiennes. Les images qui ornent les situles6 (par ex.
situle Benvenuti, Este, situle de Certosa, Bologne, figure 9) montrent des
chefs qui se livrent à des libations et des transports processionnels de
récipients ayant contenu du vin.
caucasiennes et égyptiennes. Les images qui ornent les montrent
mm
Fig. 9.
Procession avec
transport du vin
et libations.
Décoration de la
situle de
Certosa, Ve
siècle av. J.-C.
conservée au
Musée
archéologique
de Bologne
(http://www.
museibologna.it).
6
Situle, en latin situla, récipient en forme de seau, généralement muni d'une
anse, souvent en bronze, caractéristique de l'Âge du Fer européen. Il a donné
son nom à un style de décor figuré, l'art des situles, développé dans les Alpes
orientales (Italie du Nord, Autriche, Slovénie) (VIe-IVe siècles av. J.-C.).
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82
Enfin, les Rhétiques, habitants des Alpes centre-orientales, produiront
le célèbre vinum raeticum connu de la Rome républicaine, qui laissera
des traces rituelles. L’inscription en alphabet rhétique gravée sur la situle
de Cembra (Trento) indique qu’elle a été offerte à Lavisio, le jeune dieu
du vin.
Vins d’hier et d’aujourd’hui
La vigne et le vin relèvent d’une histoire ancienne et complexe. La
recherche archéologique offre une mosaïque composite et, de surcroît
fragmentaire, des premières expérimentations néolithiques à la consolidation de la culture viticole de l’âge du Fer, du contrôle des formes
cultivées aux innovations technologiques nécessaires à la production, à
la conservation et au transport des boissons alcoolisées.
La vigne et le vin ont acquis au fils du temps un rôle économique et
social important. Mode de production agricole qui valorise les spécificités humaines et naturelles, le vignoble a investi le paysage rural et a
contribué à forger une nouvelle identité des lieux.
L’auteur tient à remercier M. A. Borrello pour ses conseils lors de la mise au
point finale de cet article ainsi que pour la traduction française du texte.
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MÉMOIRES
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89
AGROFORÊT : FORMES ET PRATIQUES HÉRITÉES
EN INDONÉSIE ET À MADAGASCAR
Jean-Baptiste BING
Département de géographie et environnement, Université de Genève
Jean-Baptiste.Bing@unige.ch
Résumé : L’agroforêt suscite depuis une trentaine d’années un intérêt croissant.
Longtemps condamnée par l’idéologie productiviste en agriculture, elle est
souvent présentée comme un remède aux maux écologiques et sociaux liés au
mal-développement comme à la surproduction. Elle n’en pose pas moins des
questions. Cet article vise à proposer quelques hypothèses quant aux dynamiques ayant conduit à cette forme de culture vernaculaire, souvent mal
identifiée.
Mots-clé : Agroforêt, héritage, savoir-faire, Indonésie Occidentale, Madagascar (Est).
Abstract : Since thirty years, the agroforest has a growing interest. Long time
condemned by the productivist ideology in agriculture, it is often presented as a
cure for ecological and social troubles associated with missdevelopment and
overproduction. Besides, agroforestry proposes new questions. The aim of his
article is to lay a few assumptions about the dynamics that led to this popular
form of agriculture often poorly identified.
Keywords : Agroforestry, heritage, know-how, Western Indonesia, Eastern
Madagascar.
Introduction : resituer l’agroforêt et l’agroforesterie
L’agroforesterie suscite depuis une trentaine d’années un intérêt
croissant (Torquebiau, 2007) : longtemps condamnée par l’idéologie
productiviste en agriculture, elle est souvent présentée comme un remède
aux maux écologiques et sociaux liés au mal-développement (Buttoud,
1995) ainsi qu’à la surproduction. L’agroforesterie permettrait ainsi,
entre autres, de réduire la dépendance des communautés rurales aux
cultures d’exportation en y mêlant des cultures vivrières, de maintenir la
main d’œuvre sur place et de réduire l’exode rural, de préserver les sols
et de réguler l’hydrologie.
De fait, lors de trois séjours effectués à Java (2013), Madagascar
(2014) et Sumatra (2015) dans le cadre de mes recherches de thèse
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portant sur la forêt, il est apparu que l’agroforêt pouvait, d’une part, être
un élément essentiel de la vie économique des villages entourant les
forêts protégées et, d’autre part, constituer un écosystème de transition
entre espaces agricoles et forestiers.
L’agroforesterie n’en pose pas moins des questions, notamment
quand elle vient des milieux scientifiques, en termes d’appropriation par
les populations locales (Buttoud, 1995). Cet article tentera de l’inscrire
dans une généalogie de pratiques et de formes locales, d’abord en
étudiant ce que recouvre le concept lui-même, ensuite en s’intéressant
aux processus qui l’engendrent, enfin en se penchant sur les processus
sociaux dans lesquels l’agroforesterie s’inscrit.
Les formes et les mots
Par son ambigüité même, le terme « agroforêt » couvre, par-delà une
définition assez simple (association sur une même parcelle de cultures
variées, dont au moins une variété arborée ; Torquebiau, 1997), bien des
réalités. Concept récent ayant permis d’établir un lien entre des phénomènes auparavant considérés comme hétérogènes, le terme « agroforêt »
n’a par exemple pas de traduction exacte en indonésien courant :
agroforestry, directement importé de l’anglais, n’est employé que par les
agronomes, chercheurs et autres professionnels issus du monde
universitaire et recouvre des pratiques paysannes diverses :
- Tumpang sari (« plantes mélangées ») (figure 1) : association classique (opposée à sawah, « rizière irriguée ») de plusieurs cultures sur une
même parcelle. Les plantes associées peuvent comprendre des arbres
(bananiers associés à du riz pluvial et à du maïs, caféiers, poivriers et des
arbres fruitiers), mais pas toujours.
- Idem dans le kebun (figure 2) : « plantation », mais aussi tous les
champs non irrigués (légumes…). La forme comme le rythme cultural
varient : hévéas alignés et très entretenus pouvant produire du caoutchouc pendant une vingtaine d’années, dammars au-dessus de Krui dont
l’exubérance rappelle une forêt et qui peuvent produire durant plusieurs
générations une résine servant dans l’industrie de la peinture,
Fig. 1. Plateau de Liwa, Sumatra. Parcelles agroforestières à trois étages : sawi,
à croissance rapide associé à des légumes, etc.
café bois
et batang.
Fig. 2. Au bord de la route menant de Liwa à la côte, agroforêt de dammars
(photos : J. B. Bing, 2015).
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générations une résine servant dans l’industrie de la peinture, bois à
croissance rapide associé à des légumes, etc.
- Enfin, belukar : la « friche », parcelle qui a été cultivée puis délaissée (mais dont la remise en culture peut être prévue). Il existe
plusieurs degrés dans l’abandon : certaines friches restent l’objet de
cueillettes occasionnelles, pour chercher du fourrage ou arrondir ses fins
de mois par exemple.
On remarquera que tumpang sari désigne avant tout un mode de
culture, kebun une surface plantée, belukar un état de la parcelle. Ces
modes d’exploitation ne recouvrent que partiellement l’agroforesterie,
mais dans presque tous les cas, monoculture exceptée, ils ont en commun
d’exiger des compétences proprement agroforestières (pour gérer, certes,
chaque plante isolément, mais surtout leurs interactions). Enfin, quoique
la taille des parcelles cultivées puisse poser question (trop réduite, elle ne
peut être considérée comme agroforêt au sens propre), lorsque de multiples petites parcelles avoisinantes exigent de telles compétences, elles
forment une « marqueterie agroforestière » qui peut couvrir facilement
plusieurs hectares : c’est par exemple le cas sur le volcan Merapi (Java).
Ne parlant pas suffisamment le malgache, je ne saurais procéder à un
décorticage agro-sémantique approfondi concernant l’Est betsimisaraka,
d’autant que des termes français s’insèrent souvent dans des phrases en
malgache (Bing, 2012). Signalons que l’agroforêt y correspond aussi
bien à certaines « plantations »1 qu’à certains « jardins »2. Sur place, le
passage des « jardins-forêts » aux « agroforêts villageoises » (deux des
catégories listées par Torquebiau, 2007) se fait d’ailleurs souvent très
insensiblement.
Des pratiques vernaculaires
Si l’agroforesterie comme les langues locales et les pratiques paysannes transcendent les frontières entre forêt, champs, plantation et
jardin ou entre sylviculture, arboriculture, permaculture et agriculture
(Michon, 2000), un constat identique est fait sur le plateau de Liwa et au
bord de l’Ivoloina : l’agroforesterie est un terme à la mode et un mode de
1
Le mot français plantation et le mot malgache fambolina s’appliquent aussi
bien à un espace planté d’arbres fruitiers que de légumes.
2
Espace planté d’arbres fruitiers et de légumes autour des maisons.
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production sans doute porteur d’avenir, mais les paysans locaux la
pratiquent depuis fort longtemps, de manière informelle, sous les divers
aspects mentionnés ici. Ce constat apparaît d’autant plus intéressant qu’il
est fait par deux « médiateurs » (Bing, 2014) – un chef de village, paysan
et salarié d’une ONG à Madagascar, un paysan-boutiquier et ancien
universitaire revenu au village à Sumatra – impliqués depuis plusieurs
années dans la systématisation des pratiques agro-forestières, et interfaces entre agriculteurs locaux et chercheurs.
Toutes ces pratiques et formes ne sont donc pas nouvelles, contredisant certains forestiers, administratifs ou académiques pour qui les
paysans sont incapables de gérer l’arbre (Buttoud, 1995 ; Michon, 2000).
Retracer leur généalogie est en revanche très compliqué car les documents écrits manquent à leur sujet ; cela exigerait un travail interdisciplinaire poussé, impliquant entre autres des études palynologiques, archéologiques, linguistiques, etc. Tentons tout de même quelques hypothèses.
En Indonésie, il est probable que ces pratiques proviennent de la
traditionnelle culture itinérante sur brûlis (ladang), sédentarisée et intensifiée au point de devenir une sorte de forêt secondaire cultivée (Torquebiau, 2007). Sur le volcan Merapi (Java), ladang sert généralement, par
extension, de synonyme à belukar (« friche »). Il est possible aussi que
certaines différences de forme entre agro-forêts proches recoupent plus
ou moins une histoire différenciée de la gestion de l’espace (Levang,
1997). Ainsi, dans l’ouest du Lampung (Sumatra), les agroforêts sur le
plateau de Liwa, composées surtout de caféiers, de légumes, etc. et
issues de la colonisation javanaise, relèveraient d’un mode de valorisation traditionnel, plutôt intensif, lié à des densités élevées de population (figure 1), tandis que les vastes agroforêts de dammar sur les
pentes du Pesisir Barat correspondraient à des villages Lampung plus
anciennement implantés et toujours plus dispersés (figure 2)3.
Enfin, les cultivars rencontrés méritent eux aussi un mot. Certains
– fort importants tant pour l’économie que dans le paysage – sont très
3
Cette bipartition est évidemment trop binaire pour être exacte. D’une part, des
orang Lampung ont adopté les modalités javanaises de mise en valeur du
territoire (c’est le cas du village de Sukarame, entre Liwa et le mont Pesagi) ;
d’autre part, les villages « mêlés » (campur) sont nombreux ; enfin d’autres suku
apportent leur touche : Balinais, Minangkabau, Ogan, Semendo…
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clairement originaires de l’extérieur (tomate, cacaoyer, litchier…) ; leurs
produits ont parfois été appropriés et font désormais partie de l’identité
culinaire des habitants (café des montagnes du Lampung ou des collines
malgaches), mais ce n’est pas toujours le cas quand bien même ils
rapportent gros (vanille bourbon à Madagascar). Par contre, dans
d’autres cas (riz pluvial, dammar), on a affaire à des variétés indigènes
anciennement exploitées.
Espace partagé, espace socialisé
Qu’est ce qui fait de ladite agroforêt de dammar du Pesisir Barat un
kebun et la rend radicalement différente de la forêt voisine du Parc national des Bukit Barisan Sud ? Sans doute moins la complexité de l’écosystème (la faune y joue aussi un rôle prépondérant) ou l’autochtonie des
plants, que son histoire et son haut degré de socialisation. C’est là un
point commun entre toutes les différentes formes d’agroforêts évoquées,
en même temps que le principal facteur de différentiation d’avec la forêt
(hutan dans l’Archipel, ala sur la Grande île4). Contrairement à la forêt,
domaine du sauvage, les agroforêts s’inscrivent dans une histoire et dans
des rapports sociaux : à Pasar Gading, Lampung Nord, un tel ne veut pas
couper ses cacaoyers, quoiqu’il ne les entretienne plus, car le lieu appartient à son beau-père et que celui-ci y tient. L’agroforêt contribue aussi à
créer une histoire du lieu : à Ambonivato, Toamasina II, quelqu’un
d’autre me précise qui a planté tel ou tel grand arbre ombrageant le
village.
L’agroforêt ne renvoie pas à un statut particulier ; ou plutôt, elle peut
tous les avoir : propriété privée, publique, communautaire… Les appellations officielles en question – hutan rakyat (« forêt du peuple », Ayu
Dewi Utari, 2012), kebun marga (« forêt communautaire ») – sont certes
peu employées au quotidien, mais elles ajoutent encore à la variété des
termes. En tout cas, les conflits peuvent s’y résoudre autant par la voie
4
Là encore, il faut nuancer : j’ai déjà entendu, à Madagascar, parler d’ala pour
désigner non une forêt au sens strict mais des plantations d’arbres non-fruitiers
(quinine, girofle – l’une des régions de la côte Est s’appelle même Analanjirofo,
la « forêt de girofliers » !). Il est possible qu’il y ait eu là une dérive du sens
premier de ala, celle-ci conservant avant tout, dans les propos, un caractère
moins socialisé que la plantation.
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juridique du droit positif moderne que par les voies de la « coutume »
(adat en Indonésie) : on se trouve au croisement, d’une part, de pratiques
héritées, anciennes et qui tirent leur valeur de ce mode de transmission
même et, d’autre part, de la modernité.
Réserve de fourrage pour le bétail, les agroforêts sont un espace de
partage. C’est évident pour les propriétés communautaires, mais c’est
aussi le cas des plantations privées : chacun peut y puiser librement, sous
réserve certes d’une demande au propriétaire des lieux. La demande
relève d’ailleurs plus de la politesse que de l’autorisation formelle ; en
effet, y répondre négativement (sauf en cas, bien sûr, d’urgence) suffirait
à se mettre au ban de la communauté puisque l’usage est de partager
cette ressource. De même on n’hésitera pas, si on se croise et qu’on a
quelques minutes pour discuter (ce qui est souvent le cas…), à partager
quelques fruits (duku en Indonésie, litchi à Madagascar, ramboutan dans
les deux pays…) prélevés directement sur l’arbre, ou à échanger des
légumes qui viennent d’être récoltés. Cela constitue d’ailleurs une façon
fort agréable, pour le chercheur sur son terrain, de recueillir des données
(Bing, 2015).
Conclusion : des dynamiques à entretenir
L’agroforêt, concept difficilement appréhendable selon les terminologies locales, serait donc un objet d’étude nouveau mais issu de
processus et de formes culturales anciennes. Rompant avec le cliché
selon lequel les paysans ne sauraient gérer l’arbre (Michon, 2000), les
recherches en agroforesterie, en plein essor, forment – sans calembour –
un champ privilégié d’élaboration de savoirs « véhiculaires » (Bing,
2012) co-construits par les scientifiques et les paysans.
Lesdites recherches sont sans doute appelées à se développer. Outre
les points particuliers mentionnés ci-dessus ou en note, une chose me
paraît riche de promesses : à l’heure où le modèle productiviste, largement dominant dans les pays du Nord, se voit contesté et remis en
question par des propositions diverses visant toutes à réintroduire de la
qualité (des produits consommés mais aussi des relations sociales ; Pitte,
1998 ; Rymarski, 2012), l’agroforesterie permettrait de mettre en place
des partenariats mieux équilibrés entre les Nords et les Suds. En effet,
même si divers réseaux (AMAP, Associations pour le Maintien d'une
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Agriculture Paysanne, circuits courts, etc.) font ré-émerger, dans nos
campagnes et nos villes d’Europe, des pratiques longtemps jugées
vouées à disparaître (Hochkofler, 1998 ; Michon & Sorba, 2008), les
pays du Sud, où ces pratiques ont été mieux conservées, pourraient nous
apprendre beaucoup.
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CE JOUR-LÀ, À GENÈVE,
LES MOULINS SUR LE RHÔNE
AURAIENT PU TOURNER À L’ENVERS…
LA CRUE DE L’ARVE DES 1-5 MAI 20151
Jean SESIANO et Stéphanie GIRARDCLOS
Département des Sciences de la Terre, Université de Genève
jean.sesiano@unige.ch, stephanie.girardclos@unige.ch
Résumé : Une crue centennale de l’Arve a eu lieu à Genève du 1er au 5 mai
2015. C’est la plus forte crue enregistrée depuis le début des mesures instrumentales en 1904. En l’absence d’un barrage sur le Rhône en amont de sa confluence avec l’Arve, le fleuve aurait été refoulé en direction du Léman.
Incriminer ce phénomène de crue exceptionnelle au changement climatique
actuel est aller un peu vite en besogne, car il s’est produit à de nombreuses
reprises dans le passé et durant le Petit Age glaciaire, comme le relatent les
chroniques historiques.
Mots-clé : crue, mai 2015, Arve, Rhône, Genève.
Abstract : A hundred-year flood of the Arve river happened in Geneva on 1st to
5th May 2015. It is the largest flood recorded since the beginning of instrumental
records in 1904. In the absence of the Seujet dam, built on the Rhone upstream
from its confluence with the Arve, the Rhone waters would have been pushed
back toward Lake Geneva. This phenomenon doesn’t seem to be due to the
present climatic change as it occurred several times in the past and during the
Little Ice Age as reported in the historical chronicles.
Keywords : flood, May 2015, Arve, Rhone, Geneva.
La préparation d’un évènement extrême
C’est vrai ! Ce jeudi 30 avril 2015, la météo française est un peu
inquiétante : quatre départements français, l’Ain, l’Isère et les deux
Savoie, sont placés en alerte orange à cause de précipitations importantes
prévues. Les Suisses, eux, annoncent des pluies abondantes, sans plus.
1
Version révisée et augmentée de “ Ce jour-là, à Genève, les moulins sur le
Rhône auraient pu tourner à l'envers... ”, Nature et Patrimoine en Pays de
Savoie, N° 46, juin 2015, pp. 2-5.
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Bah ! comme d’habitude… Et bien non, ce ne sera pas comme
d’habitude !
Il pleut sans discontinuer depuis 24 heures. Il ne s’agit pas de pluies
torrentielles, mais de précipitations régulières comme on en a de temps à
autre à Genève. N’oublions pas que cette ville se trouve dans une plaine
limitée par deux reliefs guère impressionnants, le Salève et le Jura, alors
qu’au sud, c’est autrement plus monumental : les Alpes, qui culminent à
près de 5000 m (tout livre de Météorologie vous dira qu’un relief engendre des précipitations).
La région a droit à une pluie appréciable en cette période de
démarrage de la végétation, alors que ce sont des précipitations importantes qui s’abattent sur les Alpes du nord (Météo-Suisse, 2015). De
surcroit, l’isotherme 0oC se situe autour de 2500 m d’altitude. La pluie
sur de la neige, ce sont des ennuis à l’horizon, surtout que le manteau est
encore plus ou moins continu dès 1600 m.
Alors qu’une aube blafarde se met en place vendredi, permettant aux
cortèges du 1er mai de jouir de la clémence momentanée des cieux,
l’Arve commence à s’agiter dans son lit. Il est vrai qu’on l’a corsetée
depuis des décennies (Peiry, 1990), la privant de ses divagations
essentielles à l’étalement des crues et à l’alimentation de la nappe. Les
zones inondables et la pression démographique ne font pas bon
ménage…
Une crue record !
Dans la nuit de vendredi 1er au samedi 2 mai, les cours d’eau du bassinversant de l’Arve, tels le Borne, les divers Foron, la Sallanche, le BonNant, le Giffre, la Menoge, tous viennent s’élancer dans l’Arve,
abreuvée alors à satiété. La Haute-Savoie voit de nombreux cours d’eau
déborder et inonder des agglomérations comme St.-Gingolph, Chedde,
Taninges, etc. en y abandonnant leurs lots de sable, de gravier et de
débris végétaux, et de multiples coulées de boue envahir routes et
maisons (Arrêté de catastrophe naturelle, 2015). Fort heureusement, les
gros travaux effectués ces dernières années sur le lit de la moyenne
vallée de l’Arve éviteront de graves problèmes (Syndicat Mixte d'Aménagement de l'Arve et de ses abords, 2015).
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Les petits ruisseaux faisant les grandes rivières, et à plus forte raison
les grands cours d'eau, la crue de tous ceux-là rend inévitable une crue de
l'Arve ; c’est ainsi que Genève se réveille samedi 2 mai avec une Arve
déchaînée, du « jamais vu » de mémoire d’homme (Bézaguet, 2015 ;
figure 1). C’est vrai que la mémoire de l’homme est faillible, parfois
même à courte échéance ou quand nécessité oblige. Mais cette fois, c’est
du solide, on ne peut (théoriquement) pas faire mentir des statistiques :
905 m3/s à son embouchure dans le Rhône à la Jonction, la biennommée, alors que son débit normal tourne autour de 75 m3/s. Cette crue
est la plus importante depuis le début des mesures, en 1904 (figure 2, à
la page suivante). En fait, c’est totalement inédit, foi de limnigraphe du
Bout-du-Monde (Office fédéral de l’environnement OFEV, 2015).
L’ennui, c’est que la mariée est bien trop dodue pour le Rhône qui, lui,
se contente d’un petit 250 m3/s à sa sortie du Léman.
Fig. 1. L’Arve en crue à Vessy, Genève, le 4 mai 2015, 20h24
(photo : J. Sesiano).
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100
Fig. 2. Les valeurs de débit annuel maximum de l’Arve à la station du Bout-duMonde (Genève) de 1904 à 2015. La flèche indique la crue de mai 2015 et
marque le caractère exceptionnel de l’événement. Notons tout de même que
depuis 1904, quatre autres crues ont dépassé le débit de 800 m3/s. (Source :
Office fédéral de l’environnement OFEV, 2015).
Sans vergogne, c’est « ôte-toi de là que je m’y mette ». Et c’est ainsi
que, scène totalement inédite, en lieu et place d’une confrontation
cordiale entre la rivière et le fleuve, c’est à un blocage qu’assistent les
spectateurs se trouvant sur le viaduc de la Jonction qui domine d’une
trentaine de mètres, à une centaine de mètres en aval, la confluence des
deux cours d’eau. L’eau du Rhône ne coule plus, il est étale, repoussé
vers l’amont (figure 3). Canards et cormorans s’en donnent à cœur joie à
l’interface des eaux : l’une claire, décantée après sa traversée du lac, et
l’autre, turbide à souhait. Tout au long des berges inondées, l'Arve a
déposé une épaisse couche de limon (figure 4, à la page 102) ; de plus,
elle a apporté d’innombrables débris : branches, troncs d’arbres, pneus,
palettes, morceaux de polystyrène et de plastique, ballons, flacons et
tonneaux
en tout genre, etc. Ce sont les grands nettoyages de printemps
ton
pour la Haute-Savoie.
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
101
Tout ce matériel va se retrouver derrière le mur du barrage de Verbois
où, dans les jours qui suivront, ils recouvriront plus de 3 ha (figure 5, à
la page suivante). Il est accompagné d’un important charriage de
sédiment à l’aval du barrage, visible à la couleur brune de l’eau et
amplifié par les vannes grandes ouvertes du réservoir. On ne connaît pas
les conséquences en aval de cette énorme crue, mais il s’agira certainement de la dernière grande vidange du barrage de Verbois, un accord de
gestion entre les autorités françaises et suisses ayant été trouvé en mai
2015 (Prieur, 2015).
Fig. 3. Photographie à partir du viaduc de la Jonction, le 2 mai 2015. La
confluence des cours d’eau, avec à droite, l'Arve impétueuse qui vient bloquer
entièrement le Rhône. L'observation des ondes à la surface du Rhône montre que
ses eaux placides... remontent vers l’amont, en direction du Léman ! À l’arrièreplan, le Jet d’eau indique un vent du sud-ouest, chaud et humide, annonciateur
des pluies qui vont provoquer une seconde crue, d’amplitude moindre, le 5 mai
(photo : J. Sesiano).
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102
Fig. 4. La terrasse du restaurant du Pont de Sierne, le 5 mai 2015. L’Arve, à
l’arrière-plan, dont le niveau a bien baissé, a abandonné une épaisse couche de
limon et de sable (photo : J. Sesiano).
Et
moulins
?
Fig.nos
5. Le
lac de barrage
de Verbois (GE) sur le Rhône, en aval de la confluence
Arve-Rhône, est recouvert de débris en tout genre apportés par l’Arve et
provenant de ses berges inondées (4.5.2015) (photo : J. Sesiano).
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103
Mais, revenons au titre de notre communication dans lequel il est fait
allusion à des moulins dont les roues auraient tourné dans le
« mauvais » sens, c’est-à-dire à l’envers. Actuellement, le niveau du
Léman est fixé par une convention internationale entre la France et la
Suisse (Bréthaut & Pflieger, 2015). Les fluctuations dues à des épisodes
humides ou secs sont bien cadrées afin de ne pas détériorer les
constructions côtières et garantir l’accès aux ports. Le niveau est donc
régulé à l’exutoire du Rhône à Genève : il y a encore une vingtaine
d’années, par les rideaux du Pont de la Machine et, actuellement, par le
barrage du Seujet, en pleine ville, avec une chute de 1.5 m. Or, il y a
moins de deux siècles, il n’y avait aucune entrave pour l’eau qui quittait
le lac et entraînait de nombreux moulins situés sur les quais du Rhône
(Nemec-Piguet, 2009 ; Toninato, 2015) (figure 6).
Fig. 6. L’ancien moulin David vers 1872 (Fonds photographique BGEBibliothèque de Genève). Construit à la fin du XVIIIe siècle à l’emplacement de
l’actuel quai Théodore-Turettini, il fonctionnait grâce à la force motrice du
Rhône (Nemec-Piguet, 2009). Il aurait donc pu, le 2 mai 2015, voir son mécanisme fonctionner à l'envers, comme en 1733.
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
104
A ce sujet, les chroniques historiques relèvent des évènements
occasionnels qui ont éveillé l’attention des gens et qui ont été rapportés
par de Saussure (1779), notamment dans le premier tome de ses Voyages
dans les Alpes :
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
105
Si l’on revient au phénomène qui retient notre attention, c’est
exactement ce qui se serait certainement passé samedi 2 mai 2015, si le
barrage du Seujet n’avait pas existé : le Rhône étant bloqué par les eaux
de l’Arve, l’émissaire était donc étale. Et ceci, bien que les vannes du
barrage fussent ouvertes, laissant s’écouler 50 m3/s, le débit minimum
légal autorisé (com. orale, J.-M. Zanasco, SIG-Seujet). Du fait de la
faible dénivellation entre la Jonction et le lac, il ne fait pas de doute que
le Rhône, avec les eaux de l’Arve, aurait coulé en sens inverse,
remontant vers le Léman et actionnant au passage les moulins à l’envers.
Une telle crue, dite séculaire ou centennale, s’est déjà produite à
plusieurs reprises dans le passé, comme on le voit dans le récit de de
Saussure (1779), mais ses effets dans une zone urbanisée comme l’est
devenue Genève, ont eu des conséquences plus gênantes qu’il y a
quelques siècles (figures 7 et 8, à la page suivante) (Bézaguet, 2015).
Comme le fait remarquer judicieusement de Saussure, l’Arve et le Rhône
ont très peu de chance d’être en crue simultanément, même si un
évènement comme celui qui nous retient affecte l’ensemble des Alpes du
nord, et ceci à cause de l’effet retardateur du Léman. On peut aussi
relever dans le texte de de Saussure que de telles anomalies météorologiques sont peu fréquentes et que la définition de centennale est
appropriée, même si ces événements peuvent avoir lieu deux fois par
siècle.
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
106
Fig. 7. Débris abandonnés par la crue de l’Arve à la station de pompage et de
réalimentation de la nappe du Genevois, à Vessy (17.5.15) (photo : J. Sesiano).
Y a-t-il un lien entre ce phénomène et le changement climatique ?
Fig. 8. La petite ville de Chedde, Haute-Savoie, envahie par les matériaux
charriés par un affluent de l’Arve, l’Ugine, issu du plateau d’Assy, cinq jours
après la crue (7.5.2015) (photo : J. Sesiano).
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107
Y a-t-il un lien entre ce phénomène et le changement climatique ?
Le changement climatique actuel a « bon dos ». En effet, tout évènement météorologique qui sort même légèrement de la norme lui est
facilement attribué. Or, par définition, la science du temps présente des
aléas, et des fluctuations, qui sont normales dans certaines limites.
Dans notre cas, on constate que ce phénomène d’inversion du cours
du Rhône s’est produit déjà à bien des reprises dans le passé : cinq fois
durant le dernier demi-millénaire si l’on en croit de Saussure. Or, il faut
se souvenir qu’à cette époque, nous nous situons en plein Petit Age
glaciaire (env. 1450-1850). C’est l’époque de la dernière crue généralisée des glaciers dans l’arc alpin et il n’y avait donc pas de réchauffement du climat à cette époque.
L’analyse des crues historiques du Rhône en Arles montre quant à
elle une claire augmentation de leur fréquence durant le Petit Age
glaciaire et une diminution graduelle au XXe siècle (Arnaud-Fassetta,
2003). Mais les changements de régime de l’Arve, qui a conservé un
caractère partiellement torrentiel malgré les aménagements des XIXe et
XXe siècles, ont été peu étudiés, et nous manquons de recul pour interpréter correctement les crues des dernières décennies. Enfin, d’une façon
générale, la connaissance actuelle du lien entre la variabilité des événements extrêmes et le changement climatique touche aux limites des
concepts et méthodes scientifiques d’aujourd’hui. S’il est montré que les
débits du Rhône à la sortie du Léman sont susceptibles de diminuer d’ici
la fin de ce siècle (Ruiz-Villanueva et al., 2015), ce qui pourrait renforcer les phénomènes d’étale à la sortie du Léman, la question de l’évolution de la fréquence et de l’intensité des évènements de crue de l’Arve
reste ouverte.
En conclusion, si de telles crues extrêmes de l’Arve devenaient plus
fréquentes, de séculaires à décennales, il faudrait envisager des moyens
et stratégies préventifs afin de mieux se prémunir de leurs effets négatifs
à Genève. Et surtout, il faudrait revoir notre manière d’exploiter indécemment la Terre.
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
108
BIBLIOGRAPHIE
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(France) since the end of the Little Ice Age : geomorphological adjustment
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2015 portant reconnaissance de l'état de catastrophe naturelle. Arrêté NOR
INTE1516409A. Journal officiel JORF, n. 0167 du 22 juillet 2015, p. 12468,
texte n. 42.
BÉZAGUET, L. (2015) “Une crue exceptionnelle de l’Arve affole et fascine”.
Tribune de Genève, 4 mai 2015, pp. 2-3.
BRÉTHAUT, C., PFLIEGER, G. (2015) “The shifting territorialities of the
Rhone River’s transboundary governance : a historical analysis of the
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l'histoire naturelle des environs de Genève. Tome 1, S. Fauche, Neuchâtel.
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prévisions hydrologiques : Arve-Genève, Bout-du-Monde, station 2170.
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Géographie alpine, 78, pp. 25-58.
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RUIZ-VILLANUEVA, V., STOFFEL, M., BUSSI, G., FRANCÉS, F., BRÉTHAUT, C. (2015) “Climate change impacts on discharges of the Rhone
River in Lyon by the end of the twenty-first century: model results and
implications”. Regional Environmental Change, 15, pp. 505-515.
SYNDICAT MIXTE D'AMÉNAGEMENT DE L'ARVE ET DE SES ABORDS
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TONINATO, A. (2015) “Quand le moulin faisait vivre Genève”. Tribune de
Genève, 20 juillet 2015, p.18.
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
109
LE GLOBE :
DE SA FONDATION (1860) À SA MISE EN LIGNE (2015)
QUELQUES REPÈRES HISTORIQUES
ET ENJEUX ÉDITORIAUX
Bertrand LÉVY
Département de Géographie et environnement, Université de Genève
Bertrand.Levy@unige.ch
Résumé : A l’occasion de la mise en ligne quasi intégrale du Globe, revue
genevoise de géographie, par le portail de sciences humaines Persée en août
2015, cet article dresse un panorama historique de la revue, de ses orientations
et de ses rédacteurs principaux. La conclusion porte sur l’enjeu scientifique
d’une telle mise à disposition en libre accès dans le contexte éditorial actuel,
dominé par les revues écrites en anglais.
Mots-clé : Le Globe, revue de géographie, histoire, auteurs, archivage numérique.
Abstract : Le Globe, the Geneva Geographical Journal was set online by
Persée, an electronic portal for the Humanities, in August 2015. This article
provides an overview of the journal history, its main orientations and editors.
The conclusion focuses on the scientific challenge of such an open access
publication in the current context, dominated by scientific journals written in
English.
Keywords : Le Globe, Geographical Journal, history, authors, digitalization.
Les fondateurs, les rédacteurs principaux et l’orientation
de la revue
Le Globe, la plus ancienne revue de géographie de Suisse et l’une des
plus anciennes au monde, vient d’être mise en ligne intégralement sur le
site Persée. Née en 1860 sous les auspices de la Société de Géographie
de Genève (SGDG), elle a été initiée par Henri Bouthillier de Beaumont,
agronome puis cartographe, et par plusieurs figures qui fonderont
quelques années plus tard la Croix-Rouge : Henry Dunant, Georges et
Louis Appia, auxquels vont s’adjoindre Gustave Moynier en 1861 et le
général Guillaume Henri Dufour. Celui-ci publie dans Le Globe sa
« Notice sur la carte de la Suisse dressée par l'état-major fédéral en
1861 » (Dufour, 1861). Au départ, la Société de Géographie de Genève
regroupe un certain nombre de familles patriciennes, le plus souvent
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
110
parentes entre elles, et ayant souvent un intérêt pour les colonies
(Rossinelli, 2013).
Son fondateur, Henri Bouthillier de Beaumont (1819-1898) provient
d’une famille originaire du Dauphiné, établie depuis le XVIIIe siècle à
Collonges-sous-Salève où sa famille avait notamment racheté le château
du Grand Collonges. Ses ancêtres étaient des banquiers genevois très
actifs à Paris, où ils finançaient la monarchie française. H. B. de Beaumont appartient à la génération qui se tourne vers les sciences et
l’agriculture : à 19 ans, il devient chef de l’exploitation agricole de la
colonie genevoise de Novyï Lancy (Nouveau Lancy), créée par Pictet de
Rochemont près d’Odessa et propriété de la famille de son oncle JeanGabriel Eynard-Lullin. Le domaine, installé sur des terres de la « Nouvelle Russie » conquises à l’Empire ottoman, compta jusqu’à 25.000
moutons mérinos sur une superficie qui devait égaler celle du canton de
Genève (Ghervas, 2007). H. B. de Beaumont épousa Blanche de Budé,
« descendante directe du célèbre helléniste Guillaume Budé (14671540), ami de François Ier et fondateur du Collège de France (1530) »
(site Gustave de Beaumont). Ils auront six enfants, et parmi eux,
Gustave, qui deviendra un peintre réputé. La rue De-Beaumont est
d’ailleurs consacrée aux peintres de la famille. Guillaume Henri Dufour
était apparenté aux de Beaumont. Muni de cet héritage et non dénué
d’idées de grandeur qui fermentèrent en Russie, H. B. de Beaumont crée
la Société de Géographie en 1858 (Burky, 1958 : 16) :
Le 18 mars 1858, Henry Bouthillier de Beaumont réunissait quelques
amis chez lui, au Calabri (n° 6 de la rue de la Croix-Rouge), à 100
mètres de l'Athénée. Le bâtiment, où je visitai un jour Émile Chaix dans
son « laboratoire », se dressait sur l'emplacement de l'actuel bastion
Mirond.
Lorsque le maître de céans reconduisit Georges Appia, Casimir de
Candolle, François Chappuis, Henry Dunant, de la Croix-Rouge, prix
Nobel 1901, Henri Peyrot et Henri de Saussure, la Société de géographie de Genève était fondée. Cette pléiade de personnalités devait se
retrouver, six jours après, pour mettre au point les statuts de la
compagnie. Cette dernière, la quatorzième du monde, dans l'ordre chronologique, la première en Suisse – la seule même durant quinze ans –
devait sa constitution à un mouvement datant de l'époque de la
Restauration, qui tendait à grouper, dans les centres de culture intellec-
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
111
tuelle, voyageurs, savants, dilettantes même de la science, pressés de
mettre à la portée de la collectivité les connaissances géographiques qui
allaient se multipliant.
Le Globe illustre le rôle d’une géographie, science carrefour entre les
domaines physique et humain, qui verra dialoguer et se succéder dans
l’histoire, des scientifiques genevois, suisses et étrangers prestigieux : de
G. H. Dufour à Alfred Bertrand, l’explorateur missionnaire, d’Eugène
Pittard, anthropologue, élève de Carl Vogt (mais n’épousant pas ses
thèses racialistes), à Paul Guichonnet et à Claude Raffestin – mes
anciens professeurs. Tous, provenant de disciplines souvent différentes
mais complémentaires (comme l’ethnologie, l’histoire, la science
économique…), sont épris par la même passion, celle de partager leur
savoir, leurs découvertes et leur enthousiasme pour la science
géographique, les voyages et l’exploration. De manière générale, les
sociétés de géographie ont répandu le goût et anticipé l’enseignement de
la géographie, avant qu’elle ne soit institutionnalisée dans les écoles et
les universités. Elles ont accompagné l’exploration du monde et soutenu
la colonisation (Lejeune, 1993), mais dans le cas du Globe, qui n’émane
pas d’une puissance coloniale, la préoccupation scientifique a généralement pris le pas sur la dimension politique. Sur ce plan, le passé du
Globe est moins lourd à porter que celui de la majorité des bulletins de
géographie du XIXe siècle, parce que dans la tradition genevoise, les
attitudes d’arrogance et de mépris vis-à-vis de l’autre, répandues durant
la période coloniale, ne sont pas les bienvenues. Par ailleurs, même si la
revue rassemble des « hommes d’ordre » typiques des sociétés de géographie (Lejeune, 1993), Le Globe s’ouvrira à des scientifiques d’obédiences politiques très diverses, ce qui évitera le syndrome de la pensée
unique ou des prises de positions politiques marquées. Bien sûr, certains
textes nous font sourire aujourd’hui, comme celui de M. H. Gaullieur
cité par Paul Chaix (Chaix, 1890), sur la soi-disant « supériorité de la
race anglo-saxonne », comme bien des textes d’aujourd’hui feront
sourire les scientifiques de demain.
Le Globe est d’abord marqué par la tradition naturaliste genevoise au
XIXe et au début du XXe siècle, avec Alfred Boissier, botaniste et orientaliste, Eugène de Budé, fondateur de la Société Protectrice des Animaux
(SPA) genevoise, John Revilliod et John Briquet, botanistes, Henri de
Saussure, entomologiste et minéralogiste, Casimir de Candolle, botaniste
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
112
et fils d’Augustin Pyrame, ou encore Robert Chodat, géobotaniste. Très
vite, la revue attire aussi des médecins, tel Édouard Dufresne, qui
étudiera notamment le lien entre médecine et géographie (rôle de la
haute vallée de Davos sur la phtisie par exemple). Un docteur en droit
qui deviendra privat-docent en géographie à l’Université de Genève,
Arthur de Claparède, jouera un rôle déterminant dans la revue : après le
« règne » d’H. B. de Beaumont (1860-1884), c’est lui qui sera le rédacteur de 1891 à 1911, rôle partagé avec Alfred Bertrand. De Claparède
crée la médaille d’or de la Société de Géographie qui sera remise à six
reprises : à Roald Amundsen en 1911, Robert Peary en 1912, Fridtjof
Nansen en 1920, Fritz Sarasin en 1930, Jacob Früh en 1935 et à Eugène
Pittard en 1943. De Claparède entretiendra, toujours avec A. Bertrand,
des liens privilégiés avec les principales Sociétés de Géographie du
monde (Londres, Paris, Berlin, Saint-Pétersbourg…). Après la mort
d’Arthur de Claparède, en 1912, la présidence de la rédaction sera
occupée par Eugène Pittard jusqu’en 1936, en alternance avec Émile
Chaix, Raoul Montandon, archéologue, Raoul Gautier, professeur à
l’Université et directeur de l’Observatoire, André Chaix et Charles
Burky, professeurs de géographie.
Les premières femmes sont admises à la Société de Géographie dès
1887, et en 1945, Marguerite Dellenbach-Lobsiger, formée par Eugène
Pittard et future directrice du Musée d’Ethnographie, deviendra la première présidente d’une société savante en Suisse et rédactrice du Globe.
Une autre Genevoise célèbre, Ella Maillart, y communiquera à plusieurs
reprises : en 1946 à son retour d’Afghanistan et sur le Népal en 1960
notamment. Elle sera faite membre d’honneur de la Société en 1980.
S’il fallait définir l’esprit du Globe, nous parlerions d’un esprit de
continuité, de transmission du savoir entre les générations et entre amis,
d’absence de rupture parmi les rédacteurs qui se succèdent, du respect
des opinions politiques différentes parmi les rédacteurs, les contributeurs
et les lecteurs. Qui sait par exemple que le cartographe de La Géographie Universelle d’Elisée Reclus, Charles Perron, anarchiste comme son
employeur, a donné six contributions au Globe tandis qu’Élisée Reclus,
durant son exil en Suisse, fera plusieurs communications au Palais de
l’Athénée (Ferretti, 2012) ? La Société de Géographie applique une
stricte neutralité, politique et confessionnelle, qui est inscrite dans ses
statuts. Ceci explique probablement la longévité exceptionnelle de la
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
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revue. Le nom même du Globe reflète son ouverture sur le monde, mais
Le Globe ne délaisse pas pour autant la région qui l’a vu naître, qui y est
étudiée avec le plus grand soin sous l’angle de la géologie, de la géobotanique, de la climatologie, et de la géographie humaine, politique,
sociale, économique, culturelle...
Une autre de ses préoccupations est l’enseignement et la pédagogie
(Fischer et al., 2003 ; Huber, 2003). Quoi d’étonnant dans la ville de
Rousseau ? Citons parmi ses contributeurs Albert Petitpierre, William
Rosier (première chaire de géographie humaine à l’Université en 1903,
conseiller d’Etat), Paul Chaix, enseignant enthousiaste et dessinateur
hors pair, et plus près de nous, Philippe Dubois, qui dirigea l’enseignement post-obligatoire au Département de l’Instruction Publique, René
Zwahlen et Paul Guichonnet, qui surent marier avec bonheur géographie
et histoire, Claude Raffestin, ancien vice-recteur de l’Université et qui
est aujourd’hui le géographe francophone le plus cité dans le monde.
Les institutions genevoises avec lesquelles Le Globe collabore de
manière privilégiée sont : l’Université, notamment le Département de
géographie et environnement qui compose depuis 1994 de manière
paritaire avec la Société de Géographie le conseil de rédaction du Globe,
la Bibliothèque de Genève, qui reçoit des dizaines de revues en échange
du Globe et qui s’est vue léguer d’importantes collections d’ouvrages et
de cartes par la SGDG, les musées d’Ethnographie et le Muséum
d’Histoire naturelle dont plusieurs directeurs furent également rédacteurs
du Globe. Muséum d’Histoire naturelle qui est aujourd’hui le siège de la
Société de Géographie de Genève et qui accueille ses conférences.
La numérisation du Globe dans le contexte éditorial actuel
Dans le paysage éditorial actuel, une mise en ligne sur un site
scientifiquement référencé tel Persée est un atout supplémentaire.
D’autres institutions ont aussi numérisé une partie des collections du
Globe : Internet Archive (États-Unis) (exemplaires de 1860-1910) et le
site Gallica de la Bibliothèque Nationale de France (1873-1910).
Persée, dépendant du Ministère de l’Enseignement supérieur et de la
Recherche (France) et dont l’équipe est située à l’École Normale Supérieure de Lyon, a numérisé et indexé l’ensemble de la collection, de 1860
à 2014. Notre reconnaissance va spécialement à Aurélie Monteil, Émilie
Paget, Philippe Gissinger et Thomas Mansier, nos correspondants depuis
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
114
plus de quatre ans. C’est une opération mutuellement profitable, car si
Persée a bien voulu se charger gracieusement de ce lourd travail, elle
peut en retour afficher sur son site une des revues de géographie francophone les plus riches en documents sur le plan historique. Pour Le
Globe, qui a toujours été diffusé en bibliothèque (plus d’une centaine
aujourd’hui, mais le chiffre est à la baisse à cause du manque de place
dans les bibliothèques), c’est une manière d’atteindre un public beaucoup plus vaste. C’est aussi une façon d’être plus présent sur les bases de
données scientifiques contemporaines telle Google Scholar, qui sont
devenues, qu’on le veuille ou non, des faiseurs de rois et de reines sur le
plan scientifique.
Le Globe conserve aussi sa version papier, d’abord pour le plaisir de
la lecture, celui des membres de la Société de Géographie (plus de deux
cents) qui la reçoivent en primeur, et ensuite, parce que certains articles
imprimés n’obtiennent pas l’autorisation d’être diffusés en ligne : c’est le
cas par exemple du passionnant entretien entre Jean-Louis Tissier et
Julien Gracq paru dans le tome 146 en 2006. Ce sont soit des éditeurs
soucieux de leurs droits qui empêchent cette mise en ligne, soit des
auteurs qui désirent conserver une certaine confidentialité à leurs écrits.
Ces retenues sont parfaitement compréhensibles.
Dans un contexte d’économisation de la recherche, Le Globe refuse
d’emboîter le pas aux périodiques soumis aux grands groupes financiarisés qui vendent leurs produits à des prix toujours plus élevés. Des
abonnements annuels valant quarante fois le prix du Globe ne sont pas
rares aujourd’hui parmi les « bonnes revues » anglo-saxonnes. Cette
politique est ruineuse pour les bibliothèques : les établissements des pays
les moins avancés ne sont capables d’y souscrire. Même la bibliothèque
de notre université doit contingenter de manière drastique de telles
revues, ce qui crée d’ailleurs des tensions.
La recherche produisant des résultats à court-terme est favorisée dans
un monde qui recherche la rentabilité. Il en résulte une perte d’originalité, un langage plus sec, ainsi que le plus souvent, un manque
d’approfondissement théorique et historique des sujets traités. Les
articles des revues scientifiques ont une durée de vie de plus en plus
courte ; Le Globe cherche à se démarquer de cette tendance, bien que la
durée de vie d’un article soit très imprévisible. Notre comité de lecture
préfère sélectionner quatre ou cinq articles fouillés que d’en imprimer
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115
une douzaine fractionnant leur sujet. Cela dit, nous devons être très
attentifs aux nouvelles générations qui préfèrent souvent publier des
articles courts, par logique d’accumulation et par manque de temps. La
concision en soi n’est pas un défaut ; c’est l’absence de travail sur le
langage qui en est un.
Comme Le Globe doit toucher aussi bien des géographes que des non
géographes, il doit se garder d’éditer des articles au jargon incompréhensible. Le Globe a toujours cultivé une langue scientifique à consonance littéraire – on le découvre en relisant ses anciens numéros ; il
compte poursuivre dans cette voie. Son comité croit aux échanges non
rétribués, aux dons, à une forme démocratique du savoir, accessible au
plus grand nombre. La mise à disposition numérique de la revue en libre
accès, sans barrière temporelle, illustre cette volonté. C’est un défi que
nous sommes fiers de relever dans notre cent cinquante-cinquième année
d’existence !
Principaux contributeurs du Globe
(d’après persee.fr : nombre d’articles et de communications et période de publication)
Antoine Bailly : 8 (1985-2013)
Edgar Aubert de la Rüe : 9 (1933-1969)
Charles Biermann : 5 (1925-1935)
Alfred Bertrand : 11 (1884-2000)
Alfred Boissier : 6 (1895-1916)
John Briquet : 6 (1895-1921)
Paul Bonna : 6 (1916-1924)
Albert Brun : 9 (1907-1920)
Jean Brunhes : 5 (1898-1907)
Charles Burky : 40 (1918-1961)
Emile Candaux : 13 (1963-2000)
André Chaix : 38 (1907-1953)
Emile Chaix : 38 (1885-1925)
Paul Chaix : 90 (1866-1901)
Robert Chodat : 11 (1901-1926)
Ruggero Crivelli : 18 (1985-2011)
Arthur D’Arcis : 11 (1887-1903)
Henri Bouthillier de Beaumont : 19 (1864-2000)
Arthur de Claparède : 62 (188-1911)
L.-H. De La Harpe : 8 (1871-2000)
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116
Marguerite Dellenbach : 16 (1932-1962)
Eugène de Budé : 10 (1866-1879)
Henri de Saussure : 10 (1862-1924)
Paul Dubois : 43 (1921-1948)
Philippe Dubois : 5 (1960-1994)
Marc Dufour : 5 (1892-1908)
Edouard Dufresne : 20 (1879-1897)
Louis Duparc : 19 (1898-1930)
Lucien Gautier : 34 (1895-1923)
Raoul Gautier : 37 (1888-1930)
Egmont Goegg : 87 (1887-1935)
Paul Guichonnet : 21 (1954-1988)
André Hartmann : 6 (1900-1908)
Charles Hussy : 10 (1973-2010)
Gianni Hochkofler : 6 (1998-2013)
Henri-A. Junod : 5 (1923-1929)
Henri-Philippe Junod : 7 (1897-2000)
Henri Lagotala : 11 (1920-1954)
Bertrand Lévy : 30 (1984-2013)
Alexandre Lombard : 11 (1868-1880)
Augustin Lombard : 9 (1931-1970)
Georges Lobsiger : 33 (1942-1973)
Ella Maillart : 4 (1936-1961)
Albert Margot : 6 (1932-1938)
Louis Magnin : 9 (1965-1991)
Rafael Matos : 6 (1990-2002)
Frédéric Montandon : 17 (1925-1961)
George Montandon : 37 (1912-1935)
Raoul Montandon : 37 (1914-1937)
Christian Moser : 10 (1974-2013)
Edouard Naville : 7 (1886-1911)
Henri Onde : 11 (1948-1970)
Charles Perron : 6 (1891-1904)
Eugène Pittard : 59 (1896-1958)
Claude Raffestin : 11 (1967-2003)
Raymond Rauss : 12 (1977-1988)
A. Revaclier : 16 (1903-1907)
Pierre Revilliod : 6 (1925-1951)
Gustave Rochette : 6 (1888-1890)
William Rosier : 21 (1876-1924)
Marc-R. Sauter : 6 (1942-1960)
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117
Renato Scariati : 8 (1984-2013)
Jean Sesiano : 5 (1980-2012)
Ernest Stroehlin : 15 (1890-1905)
Jean-Claude Vernex : 15 (1975-2004)
Marc Vuagnat : 5 (1949-1962)
Michel Véniukoff ou Vénukoff, 14 (1878-1887)
René Zwahlen : 10 (1964-2012)
…et aussi :
Jean-Baptiste Bing, Cristina Del Biaggio, Maria A. Borrello, Philippe
Braillard, Laurent Bridel, Sylvain Briens, Frédéric Chiffelle, Paul Claval,
Jérôme David, Bernard Debarbieux, Max Derruau, Guillaume Henri Dufour,
Juliet Fall, Maria Gal, Lionel Gauthier, Roger Girod, Julien Gracq, Hubert
Greppin, Silvio Guindani, Arnold Guyot, Irène Hirt, Eduard Imhof, Jean Juge,
Jean Labasse, Jean-Bernard Lachavanne, Roderick Lawrence, André LeroiGourhan, Cyrus Mechkat, Léon Metchnikoff, Gustave Moynier, Jean-Paul
Moreau, Mathieu Petite, Jean-Luc Piveteau, Bernard Poche, Sven Raffestin,
Elisée Reclus, André-Louis Sanguin, Jean-François Staszak, Frédéric Tinguely,
Paul Veyret, Claude Weber, Joseph Wertheimer, Filippo Zanghi, Christophe de
Ziegler…
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Genève
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http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/revue/globe
- Site de la Société de Géographie de Genève
http://www.sgeo-ge.ch
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- Site de Gustave de Beaumont
http://www.gustave-de-beaumont.ch/bio.html
- Site de l’APEC (Association pour la protection de l’environnement de Collonges), Collonges-sous-Salève
http://apec-collonges.net/visitetexte.php#
Façade du Palais de l’Athénée donnant sur les Bastions, siège de la Société de
Géographie de Genève (SGDG) de 1864 à 2007. Le palais fut construit par le
banquier Jean-Gabriel Eynard et son épouse Anna Eynard-Lullin à côté de leur
demeure, le Palais Eynard. Cette situation rapprochait la Société de Géographie
de la Société des Arts, de l’Université et d’autres sociétés savantes. J.-G. Eynard
étair l’oncle d’Henri Bouthillier de Baumont, dont la maison du Calabri était
située à quelques pas, au 6 rue de la Croix-Rouge (photo : B. Lévy).
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120
Maison du Général Guillaume Henri Dufour (1787-1875), qui y vécut de
1845 à 1875. Cette demeure est située en retrait de la rue de Contamines, au
no 9A, dans le prolongement sud-est de la rue de Beaumont. Elle abrite
aujourd’hui le Cercle du Général G. H. Dufour et pas moins de 25 sociétés.
Le 14 août 1860, G. H. Dufour écrivit à H. B. de Beaumont pour souscrire au
Bulletin de la Société de Géographie qui deviendra Le Globe en 1866. Sa
lettre manuscrite est aujourd’hui en ligne (http://www.persee.fr/doc/ globe_
0398-3412_1965_num_105_1_999). G. H. Dufour devint le fidèle bibliothécaire de la SGDG en 1863, et ce, jusqu’à sa mort. Il léguera une importante collection cartographique (photo : B. Lévy).
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121
A environ 200 m au sud de la maison Dufour se trouve la maison de maître
d’Alfred Bertrand (1856–1924), aujourd’hui dédiée à la petite enfance. A.
Bertrand hérita de cette bâtisse et du domaine (l’actuel parc Bertrand) par son
épouse. Sa fortune lui permit d’entreprendre des tours du monde et des
explorations en Afrique. Il était missionnaire protestant et dénonçait les ravages
de l’alcool. Dans cette demeure eut lieu l’une des réceptions offertes lors du
Neuvième Congrès International de Géographie, 27 juillet-6 août 1908. En
1940, sa veuve légua l’entier de sa propriété à la Ville de Genève ainsi que ses
1720 photographies au Musée d’ethnographie de Genève, fondé et dirigé par
Eugène Pittard, de 1901 à 1951 (photo : B. Lévy).
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122
Le Muséum d’histoire naturelle, sis 1 route de Malagnou, accueille depuis 2007
le siège de la Société de Géographie de Genève. Edifice moderniste bâti en 196566, il dispose d’une aula (au premier-plan) où prennent place ses conférences. Le
transfert de l’Athénée au Muséum fut décidé en 2010, pour des raisons de
commodité (photo : B. Lévy).
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123
COMPTES RENDUS
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PARFUM DE JASMIN DANS LA NUIT SYRIENNE
DE SARAH CHARDONNENS1
UN PREMIER RÉCIT DE VOYAGE, UN CHEF-D'ŒUVRE
Bertrand LÉVY
Département de Géographie et Global Studies Institute,
Université de Genève
bertrand.levy@unige.ch
Après des études en sciences politiques à Lausanne, Paris et Genève,
l'auteure va vivre le sort de cette nouvelle génération qui ne trouve pas
son lieu de fixation professionnelle immédiatement. Elle enchaîne les
« petits boulots », des stages humanitaires entre autres, mais elle saura
en tirer profit, en se défixant d'abord à Paris – où Hubert Védrine sera
son professeur –, Paris où elle se sentira « grandir »2, et en vivant au
Liban, en Jordanie, en Syrie, en Irak. Ces expériences diverses qui
traduisent une difficulté de vivre contemporaine plus qu'une instabilité
professionnelle profiteront probablement à Sarah Chardonnens ; elle
saura en tirer tout le suc nécessaire pour créer ce qu'on appelait au temps
du compagnonnage, un chef-d’œuvre, l’œuvre qui clôt la période
d’apprentissage.
Pourquoi ce livre, écrit par une Suissesse encore dans la vingtaine, se
détache-t-il des récits de voyage que j'ai lus récemment ? D'abord parce
qu'il n'est pas le fait d'un faiseur ou d'une faiseuse, genre qui prolifère
dans la littérature actuelle. Les lecteurs aguerris décèlent tout de suite les
grosses ficelles d’un auteur qui parle complaisamment de lui, en
s'adonnant à l'écriture d'une manière plus appliquée qu'inspirée. Le livre
de Sarah Chardonnens échappe à ces défauts de l'époque ; il relate des
expériences authentiques dans un style qui est le sien : direct, accessible,
parfois brut de décoffrage, mais surtout, il est plein d'allant, de panache,
et de hardiesse. Il sort complètement des sentiers battus par l'actualité, et
pourtant, il nous renseigne mieux que nombre d'analyses politiques sur la
situation de cette région qui fut l'un des berceaux de la civilisation.
1
L’Aire, Vevey, 2015, 261 p., 6 p. ill.
Madeleine Caboche et Sarah Chardonnens, Emission Détours, RTS, Radio la
1ère, 8.6.2015. http://www.rts.ch/la-1ere/programmes/detours/6808540-detoursdu-08-06-2015.html#6808539.
2
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126
C'est que l'auteure est parfaitement au fait des us et coutumes de
l'analyse politique internationale ; j'ai encore dans l'oreille le discours
d'un expert qui parlait du Printemps arabe d'une manière enthousiaste et
indifférenciée. Or, Sarah Chardonnens, qui connaît bien le Maghreb et le
Proche-Orient, montre qu'il n'en était rien dès le début : la situation
différait du tout au tout d'un pays à l'autre ; chaque nation suit sa trajectoire historique et politique propre. Ce n'est pas le moindre mérite de ce
livre que de remettre à leur place lesdits experts qui n'ont rien vu venir
de la tragédie syrienne.
Le premier trait de ce récit de voyage est de partager l'expérience du
peuple, de montrer comment vivent les gens dans la Syrie du printemps
2011, et la manière dont ils font face. Nous sommes situés par conséquent aux antipodes du récit de voyage exotisant et orientalisant, un
genre répandu dans la littérature française. Nous sommes plutôt plongés
dans la réalité d'aujourd'hui, une réalité que les médias nous dépeignent
comme sombre et sans espoir. Paradoxalement, l'auteure, dans ses
moments les plus difficiles, trouve toujours des raisons d'espérer dans ce
pays.
Les récits de voyage fondateurs possèdent presque toujours un moyen
de déplacement qui devient légendaire avec le temps. C'est Robert Louis
Stevenson avec son âne bâté qui parcourt les Cévennes, Jack Kerouac
avec sa voiture naufragée hurlant sa musique, Jack London avec le
Snark, son voilier, ou le futur Che en motocyclette à travers l'Amérique
latine3. Sarah Chardonnens inaugure une pratique, celle de la jeune
femme qui n'a aucune notion de mécanique, et qui s'achète une moto sur
place, en Syrie. Non pas une moto rutilante de grosse cylindrée, mais une
moto chinoise d'occasion, rafistolée, une 125 cm3, engin fragile au
fonctionnement irrationnel qui répond parfois positivement aux coups de
pied que lui donne sa monteuse. Elle évoque « la liberté de la selle »
qu'elle a connue jeune fille, à cheval et à bicyclette, qui est mouvement,
vitesse, vision cavalière du paysage, et qui est modérée par les soins que
l'on apporte à sa monture. C'est l’occasion de rencontres improvisées,
non pas avec des intellectuels triés sur le volet, mais, par exemple, avec
3
Ernesto Guevara, Voyage à motocyclette. Latinoamericana. Carnets de voyage, trad. de l’espagnol par Martine Thomas, Mille et une nuits, Paris, 2007.
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
127
des motards pour qui l'entraide signifie encore quelque chose. Yi Fu
Tuan le disait déjà : là où la société fonctionne bien, les individus ne sont
plus solidaires ; là où elle fonctionne mal, ils s’entraident.
Rouler en moto ne suffit pas à faire de la bonne littérature. C'est
plutôt l'incongruité des situations qui nous captive dès le début et tout au
long de cette chevauchée commencée dans le désert syrien et qui se
termine à La-Tour-de-Peilz – avec une remontée finale de la Botte, un
des moments forts du livre, qui se double d'un voyage vertical dans la
mémoire. Une jeune femme, cheveux au vent, en sandales, sans casque,
dénuée de tout appareillage high-tech, traverse la Syrie, désarmée, et
c'est justement parce qu'elle s'expose de son être entier qu'elle est plus
apte à la rencontre, la dimension fondamentale de son récit. Comme dans
le Voyage à motocyclette d’Ernesto Guevara, les descriptions de paysage
sont extrêmement sobres voire inexistantes, mais curieusement, cela ne
nuit en rien à la fascination qu'éprouve le lecteur pour le pays qu'elle
traverse. Cendrars le disait déjà : trop de géographie nuit à la géographie.
« En fin d'après-midi, j'atteignis finalement la splendide Palmyre. Je
passai sous l'un des imposants arcs de triomphe. Le théâtre, l'agora et les
colonnes des temples étaient baignés dans la lumière orangée du soir »4.
Les images de ce site archéologique aujourd'hui aux mains des fanatiques sont tellement nombreuses qu'une description poussée pourrait
être de trop5.
Si le lecteur se laisse envoûter par le parfum d'aventure du livre, c'est
qu'il se fait voyeur aussi : il guette la prochaine défaillance de la moto
qui entraînera sa conductrice dans des expériences invraisemblables ; il y
a la possibilité des mauvaises rencontres qu'une jeune femme au
physique attrayant peut susciter, mais curieusement – ou plutôt pas si
curieusement que cela – rien n'arrive de trop cruel, car nous sommes
encore dans une civilisation où les individus tiennent parole. Sarah
Chardonnens fait confiance, elle croit à sa bonne étoile, et elle a raison :
là où il y a des gens qui s’entendent, il y a l'espoir d'une fraternité, qui se
concrétise le plus souvent. Comme lors d’un début de nuit quand elle
crève un pneu et qu’elle est recueillie par deux bédouins à moto (tiens !
4
Sarah Chardonnens, op. cit., p. 63.
On lira à ce sujet le livre de Paul Veyne, Palmyre, l'irremplaçable trésor,
Albin Michel, Paris, 2015.
5
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128
les bédouins ne vont-ils plus à dos de chameau ?). L’auteure, qui n'a rien
d'une naïve, s'assure que les deux hommes vivent avec femme et enfants
et se laisse emporter. Elle passera la nuit sous une couche de cinq peaux
de moutons, chez des gens qui lui offrent tout parce qu’ils n’ont rien.
Il y aurait encore tant à dire sur le passage de la frontière, froid à
l'entrée de l'Union Européenne (en Grèce), chaleureux en Italie, inexistant en Suisse au col du Grand Saint-Bernard (on s’y attendait). Ou sur le
seul accident sérieux qui survient, sur un rond-point à 10 kilomètres de
La-Tour-de-Peilz, après tous ces kilomètres parcourus sur des routes
autrement plus accidentées. Comme si le danger permanent vous
préservait en quelque sorte. Ajoutons que l'auteure est italienne par sa
mère, qu'elle voit l'Italie non comme une étrangère mais comme une
autochtone de la mémoire. Avant d'aborder le retour en Suisse, qui
retrace son cheminement personnel, sa recherche d'idéal non pas brisé
mais rendu plus lucide par le lessivage de l'expérience, j'ai noté en haut
de page : "Gd livre".
Avec Parfum de jasmin dans la nuit syrienne, Sarah Chardonnens
entre dans le cercle des femmes qui ont su faire rimer aventure et
littérature : Isabelle Eberhardt, Alexandra David-Néel, Ella Maillart...
Sarah Chardonnens. Autoportrait photographique, Beyrouth, 2012.
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INDIAN ROADS
UN VOYAGE DANS L’AMÉRIQUE INDIENNE
DE DAVID TREUER1
Irène HIRT
CNRS – ADESS
(Aménagement, Développement, Environnement, Santé et Sociétés)
Universités de Bordeaux
Irene.HIRT@cnrs.fr
Dans le nord du Minnesota, non loin des sources du Mississipi,
vous verrez peut-être un panneau […]. Si vous roulez,
et c’est probable puisque nous sommes en Amérique, ce panneau est bien vite
derrière vous et oublié. Pourtant, la vie n’est pas vraiment
la même selon qu’on est d’un côté ou de l’autre de cette limite.
Difficile de dire en quoi exactement (p. 13).
Cet ouvrage « traite de ce qu’on trouve derrière ce panneau et les
autres, identiques, plantés en terre américaine » (p. 37) : les réserves
amérindiennes aux États-Unis. Constituées vers le milieu du XIXe siècle,
ces dernières avaient pour objectif de contenir, déplacer et sédentariser
les populations amérindiennes sur des portions de territoire réduites et
limitées, afin d’ouvrir le reste des terres à l’expansion et à la colonisation européennes. On recense trois cent dix réserves aux États-Unis,
totalisant 2,3% du territoire national, et réparties dans plus de trente
États2. Elles se situent pour la plupart dans les derniers endroits à avoir
été colonisés : les Grandes Plaines, le Sud- et le Nord-Ouest, et le long
de la frontière canadienne, depuis le Montana jusqu’à New York. Si certaines réserves sont aussi étendues qu’un État, d’autres sont « si petites
que, pour un peu, le panneau recouvrirait presque les terres qu’il
désigne » (p. 14). Toutes les tribus amérindiennes n’ont pas forcément de
1
Traduit de l’anglais (États-Unis) par D. Laruelle, Albin Michel, Paris, 2014,
420 p. [Édition originale : Rez life. An Indian's Journey Through Reservation
Life, Grove/Atlantic, NY, 2012].
2
Chiffres donnés dans l’ouvrage. Cf. également la carte de répartition des
réserves, p. 10-11.
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
130
réserve3 ; les politiques d’assimilation culturelle ont en outre amené de
nombreux Amérindiens à migrer vers les grandes villes, loin de leur
communauté d’origine ; enfin, la politique de division des terres collectives en parcelles individuelles, mise en œuvre à partir de la fin du
XIXe siècle, a conduit au morcellement des réserves, et à l’appropriation
d’une partie des terres de réserve par des non-Indiens. Et pourtant,
aujourd’hui, les réserves continuent à constituer le lieu de vie de nombreux Amérindiens, tout en s’avérant un puissant marqueur d’identification ; à tel point que certains ont fait de Rez life – littéralement « la vie
sur la réserve » – un motif de tatouage (p. 36).
L’auteur, David Treuer, est né en 1970 d’un père juif autrichien,
émigré aux États-Unis, et d’une mère ojibwée4, première femme
indienne juge dans l’État du Minnesota. Treuer a grandi dans la réserve
de Leech Lake, dans le nord du Minnesota. Titulaire d’un doctorat en
anthropologie et professeur de littérature à l’University of Southern
California, il est aussi un écrivain reconnu aux États-Unis5. Après
plusieurs romans salués par la critique (Little, Comme un frère, Le
Manuscrit du Docteur Apelles), Indian Roads constitue sa première
œuvre de non fiction. L’ouvrage, à la fois autobiographique et journalistique, est susceptible de contenter un lectorat varié : d’une part, le
grand public qui y rencontre un incontestable conteur d’histoires, ayant
l’art de vulgariser des thèmes aussi complexes que l’identité et la culture
indiennes, ou encore les cadres législatifs régulant la vie sur les réserves,
sans jamais tomber ni dans les clichés, ni dans le jargon scientifique ;
d’autre part, les chercheurs, qui y trouvent une mine d’informations
historiques, sociologiques et géographiques sur les relations entre
Indiens et non-Indiens aux États-Unis, et un regard « de l’intérieur »
3
564 tribus sont reconnues au niveau fédéral. « Tribu » (tribe) : terme usuel aux
États-Unis pour désigner les groupes ou nations amérindiennes, dénué de
connotation péjorative.
4
Ojibwé (ou Anishinaabeg, Chipewa) : une des plus grandes nations amérindiennes du Canada et des États-Unis. Les Ojibwés vivent principalement dans
les États américains du Michigan, Wisconsin, Minnesota et du Dakota du Nord,
ainsi que dans la province canadienne de l’Ontario.
5
Son frère, Anton, professeur de langue ojibwée, est également auteur de nombreux ouvrages sur la culture, la langue et l’histoire ojibwées, et plus généralement amérindiennes.
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
131
exceptionnel sur les réserves amérindiennes, qui se veut à la fois engagé
et lucide, sans cacher sa subjectivité. « Pour le meilleur et pour le pire,
c’est ici ma vision de notre vécu » (p. 420), précise Treuer dans une note
méthodologique en fin d’ouvrage, laquelle explicite également les
sources d’information mobilisées (entretiens effectués par l’auteur,
articles de presse, références historiques et anthropologiques).
Dans l’introduction, Treuer part du suicide par balle de son grandpère et des interrogations que cet événement a suscité en lui, pour
annoncer son parti pris quant à la description des réserves, ces lieux qui,
à ses yeux, « ne ressemblent à aucun autre lieu sur terre » (p. 37) : il
s’agit de dépasser la vision négative prédominante dans l’opinion
publique américaine, y compris indienne, qui tend à associer les réserves
à des ghettos : « Quand on pense à nous, on pense à ce que nous avons
perdu, à ce à quoi nous avons survécu. En général, nos réserves sont
décrites comme des lieux de misère, envahis par la drogue, la criminalité, où la vie est dure, violente et brève. » (p. 18). « Mais », ajoute-t-il
plus loin, « ce n’est pas là toute l’histoire. Les réserves et les Indiens qui
y vivent ne sont pas les simples victimes du rouleau compresseur blanc.
Et ce que l’on trouve sur les réserves ne se limite pas à des cicatrices, des
larmes, du sang et de nobles sentiments. Il y a de la beauté dans la vie
des Indiens, il y a aussi du sens et des liens tissés de longue date. Nous
aimons nos réserves. » (p. 20).
Le livre est structuré en six chapitres, chacun d’eux débutant par la
description d’un événement, d’une histoire ou d’une expérience individuelle donnant vie et épaisseur au thème plus général abordé : la
souveraineté des tribus (chapitre 1 et 2) ; l’exercice de la justice amérindienne et l’affirmation de droits civiques et sociaux des Amérindiens
(chapitre 3) ; les problèmes de logement dans les réserves et l’éducation
des enfants (chapitre 4) ; le développement des casinos et des maisons de
jeux sur le territoire des réserves (chapitre 5) ; le maintien de la langue et
de la culture amérindiennes, les processus d’assimilation culturelle, et les
enjeux identitaires (chapitre 6). Chaque thème est l’occasion pour
l’auteur de dépeindre les réserves, leur paysage et leur aménagement,
ainsi que leurs habitants et leurs parcours de vie, souvent bouleversants.
Les récits laissent entrevoir l’admiration et la tendresse de Treuer pour
ces enfants, ces femmes et ces hommes qu’il présente comme autant
d’exemples de résilience individuelle et sociale. A l’exception des
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données sociologiques et historiques générales, livrées à l’échelle du
pays, et du chapitre sur les casinos, les descriptions portent sur les
réserves ojibwées de l’État du Minnesota (Leech Lake, Red Lake, Mille
Lacs, White Earth, Lac Courtes Oreilles, etc.). Dans la suite de ce
compte-rendu, trois aspects seront développés : la souveraineté, les
casinos et l’identité indienne. S’ils révèlent des enjeux territoriaux,
identitaires et culturels propres aux réserves amérindiennes, ils montrent
aussi la profonde imbrication de ces dernières dans la construction de la
nation et de l’État américains. En d’autres termes, ils mettent en évidence le fait que la réserve est le « lieu qui, paradoxalement, est le moins
et le plus américain en ce XXIe siècle » (p. 38).
Selon Treuer, la question de la souveraineté amérindienne est très mal
comprise, tant par les non-Indiens que par les Indiens eux-mêmes
(p. 49). La création des réserves au XIXe siècle a donné lieu à la
négociation de traités entre le gouvernement américain et les nations
amérindiennes. Outre les terres réservées sur lesquelles les Indiens
étaient censés pouvoir vivre de manière autonome, les traités leur
accordaient des droits de chasse, de pêche, de cueillette et d’exploitation
forestière qui s’étendaient souvent à des territoires précédemment
contrôlés par la tribu : les « terres cédées ». A l’époque, les Amérindiens
étaient convaincus d’avoir effectué une opération « gagnant-gagnant »
(p. 98). Ils ne se doutaient pas que les terres cédées feraient très vite
l’objet d’une surexploitation économique par les colons blancs ; au point
que la terre se déroberait autour d’eux et qu’ils ne pourraient plus y
pratiquer leurs activités de subsistance. « C’était comme s’ils vivaient
sur des îlots » (p. 99), fait remarquer Treuer qui met en évidence la
désarticulation sociale et territoriale de la société amérindienne face à
cette pression sur ses terres et territoires. Durant la première moitié du
XXe siècle, la majorité des Indiens ignorait détenir des droits garantis par
traité : « Sur de nombreuses réserves divisées en parcelles, fractionnées
par les lois successives, ouvertes aux intérêts économiques comme
l’exploitation forestière ou minière, les Indiens luttaient pour leur survie.
Avec la mise en place des pensionnats, les parents ne contrôlaient même
pas le destin de leurs enfants ; ils n’avaient aucune idée des droits que
leur donnaient les traités et pas davantage l’énergie nécessaire à les
défendre » (p. 108). Ce n’est qu’à partir des années 1960 et 1970, simultanément au développement d’un mouvement politique amérindien,
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qu’une lutte s’est engagée pour reprendre le contrôle sur ces droits
garantis par traité. Treuer, tout en plaidant fermement pour la défense de
ces derniers, n’en reste pas moins critique. D’après lui, la réaffirmation
de la souveraineté s’est accompagnée d’avantages, mais aussi de
responsabilités. Or, dans bien des cas, les droits garantis par traité ont
donné lieu à une nouvelle surexploitation des ressources naturelles,
effectuée cette fois par les Indiens eux-mêmes, comme ce fut le cas de la
surpêche du doré jaune sur la réserve de Red Lake, dans les années 1990.
« Ironiquement », suggère l’auteur, « les Indiens, longtemps imaginés
(par nous-mêmes et par les autres) comme « les gardiens de la terre », à
savoir comme possédant, de par leur culture ou leur sang, un rapport
unique et sain au monde naturel, sont, dans de nombreux cas, les
premiers responsables de la destruction de l’écosystème qui nous a
donné vie » (p. 73).
Le développement des casinos sur les réserves est lui aussi lié à
l’exercice de la souveraineté indienne. Il est né de la tension entre les
droits tribaux, la loi fédérale et celle des États, plus particulièrement
d’une jurisprudence, prononcée en 1976 par la Cour suprême des ÉtatsUnis. Cette jurisprudence a exempté un couple ojibwé d’un impôt prélevé par l’État du Minnesota sur leur mobile-home situé sur les terres de la
réserve de Leech Lake (affaire Bryan v. Itasca County). Selon la Cour,
les États n’avaient le droit ni de lever des impôts ni de réglementer sur
les réserves, cela en vertu du statut de « nations domestiques dépendantes » des tribus indiennes. Ce jugement a ouvert la voie à la légalisation des casinos et des maisons de jeu sur les réserves. Treuer ne cache
pas son émerveillement devant les transformations que ce développement a entraînées. Il raconte comment des paysages de misère et de
« zone », avec leurs maisons préfabriquées délabrées et leurs carcasses
de voiture, ont été remplacés par des paysages de faste et de prospérité,
tout simplement inimaginables quelques années auparavant. C’est le cas
de la réserve de la mission de Cabazon, en Californie : « Nous avons vu
construire le Morongo Casino, avec sa station balnéaire et thermale, nous
l’avons vu monter depuis les contreforts de Coachella Valley, au nord et
à l’ouest de Palm Springs, se dresser, monolithique, tel le Colosse de
Rhodes. On peut le voir à vingt-cinq kilomètres à la ronde, flèche
anguleuse, solide, couleur de basalte, jaillie des éboulis de la vallée, plus
semblable à quelque artefact ancien qu’à une destination de luxe. […].
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134
Des casinos comme celui-ci – en moins joli sans doute – s’élèvent un
peu partout à travers l’Amérique. Ils se dressent au-dessus des marais,
des banlieues, se nichent dans les forêts, se perchent sur les falaises et
surplombent des lacs » (p. 275). Les membres de la tribu de la mission
de Cabazon, propriétaires du Morongo Casino, étaient désespérément
pauvres jusque dans les années 1980. Aujourd’hui, ils sont multimillionnaires. Les effets sur les collectivités amérindiennes ne se sont
pas fait attendre non plus : les bénéfices engendrés par certains casinos
ont permis de financer des infrastructures jusque-là insuffisantes voire
inexistantes sur les réserves (hôpitaux, maisons de retraite, écoles, etc.),
et de contribuer à la renaissance des langues et cultures indiennes,
notamment à travers les prix distribués au cours des pows-wows. Des
tribus comme les Cabazons, Ojibwés de Mille Lacs ou Séminoles sont
devenues les plus gros employeurs de leur région respective, les derniers
ayant même acheté la franchise du Hard Rock Café. Mais surtout, ces
nouveaux revenus ont permis de financer l’agrandissement et la reconstitution du territoire de certaines réserves, par le rachat de terres perdues
ou usurpées au cours des deux derniers siècles, favorisant ainsi un
véritable processus de décolonisation. Cependant, le tableau n’est pas
tout rose. Comme le souligne Treuer, tous les casinos ne rapportent pas
forcément de l’argent, surtout ceux qui sont trop éloignés des centres
urbains. Et une majorité des réserves continue à rester pauvre. Enfin, les
richesses engendrées par les casinos ont eu des effets complètement
inattendus sur le plan identitaire.
Treuer s’attaque à cette question politiquement sensible dans le
dernier chapitre, en lien avec les règles fondées sur la génétique et le
« degré de sang », invoquées par les conseils tribaux pour déterminer qui
a le droit d’être un membre inscrit de la réserve6. Pendant des siècles,
nous dit Treuer, les frontières culturelles ont été fluides : les tribus
indiennes avaient différentes façons d’inclure ou d’exclure autrui. Par
exemple, certaines d’entre elles pratiquaient l’« adoption » d’enfants
indiens (et souvent de Blancs), capturés ou enlevés, afin de remplacer les
enfants et hommes victimes de la guerre ou de la maladie. Ce n’est qu’à
6
Voir aussi Treuer, D. (2011) “How Do You Prove You’re an Indian?”. New
York Times, 20 décembre, http://www.nytimes.com/2011/12/21/opinion/forindian-tribes-blood-shouldnt-be-everything.html?_r=1.
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ann
les frontières culturelles ont été fluides : les tribus indiennes avaient
différentes façons d’inclure ou d’exclure autrui. Par
Le riz sauvage constitue, encore aujourd’hui, une source d’alimentation fondamentale pour de nombreuses sociétés amérindiennes en Amérique du Nord.
Treuer consacre plusieurs très belles pages à sa récolte, une véritable affaire de
famille rassemblant jeunes et plus vieux. « Gathering wild rice ». Illustration de
S. Eastman. Source : Eastman, Mary, 1853. The American aboriginal portfolio,
Philadelphia : Lippincott, Grambo& Co, p. 53 [numérisé par the Internet
Archive, https://archive.org/details/americanaborigin00east].
partir des années 1930 que le degré de sang est devenu la norme pour
établir l’appartenance sur laquelle repose la question de la nationalité
indienne. Or, il s’agit là d’un héritage colonial qui se réfère entre autres
aux pratiques des anthropologues mandatés par le gouvernement au XIXe
siècle afin de déterminer, sur la base de critères purement physiques, qui
était Indien ou non, et donc qui était jugé « capable » ou non de comprendre les tenants et aboutissements de la propriété foncière ; un mécanisme qui a largement contribué à déposséder les Indiens de leurs terres.
Treuer dénonce le fait que la réappropriation du critère génétique par les
conseils tribaux est aujourd’hui motivée par des questions de cupidité
plutôt que d’identité, puisqu’elle permet notamment d’exclure de
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nombreuses personnes des bénéfices générés par le développement
économique des réserves, en particulier grâce aux casinos, et de les
priver des droits garantis par traité. En outre, l’une des conséquences
paradoxales de ce choix politique est qu’en dépit du fait que les Indiens
ont le taux de croissance démographique le plus élevé des États-Unis, le
nombre officiel de membres de certaines tribus diminue. Treuer en
appelle donc à la responsabilité des Indiens : en confondant la race et la
culture, s’insurge-t-il, « l’on se demande encore si, à se battre pour que
l’inscription continue d’exister, nous ne sommes pas en train d’adopter
un système d’exclusion qui sert le gouvernement des États-Unis mais qui
ne nous vaut rien » (p. 372). L’auteur s’avère tout aussi critique à l’égard
de cette autre « guerre de l’identité » (p. 375) qui consiste, pour un(e)
Indien(ne), à évaluer l’authenticité culturelle d’un(e) autre Indien(e) à
partir de critères territoriaux, soit de sa résidence sur ou hors de la
réserve. L’auteur plaide en définitive pour une conception de la culture
et de l’identité amérindiennes résolument ouverte et dynamique. La
défense de la tradition et le maintien des langues amérindiennes
demeurent cependant centraux à ses yeux, afin de pouvoir contrer les
processus d’assimilation culturelle et d’« américanisation » des Amérindiens. Car, affirme Treuer, en perdant les langues « nous perdrons la
beauté – la beauté du particulier, la beauté du passé et des subtilités
d’une langue faite à la mesure de l’espace que nous occupons dans ce
monde » (p. 391). Dans le dernier chapitre, Treuer donne corps à cette
lutte en dialoguant avec des activistes du renouveau linguistique qui
mettent sur pied des écoles de langue indienne dites en « immersion
totale » dans certaines réserves. Il insiste sur le fait que cette lutte doit
être considérée comme une conséquence de la modernité, plutôt qu’un
retour au passé (p. 389).
Pour conclure, par ce voyage dans les réserves amérindiennes,
l’auteur nous fait découvrir un univers et une géographie insoupçonnés.
Mais la portée de son propos est plus générale : pour lui, « comprendre
les Indiens d’Amérique, c’est comprendre l’Amérique » (p. 38). Et c’est
en effet là, la contribution majeure d’un tel ouvrage, que de nous faire
entrevoir que les États-Unis, à l’instar des autres pays des Amériques, ne
se sont pas construits, et ne se construiront sans doute jamais, sans une
prise en compte et une reconnaissance véritables de leurs premiers
habitants.
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DICTIONNAIRE AMOUREUX DE LA BOURGOGNE
DE JEAN-ROBERT PITTE1
Jean-Baptiste BING
Département de Géographie et Environnement, Université de Genève
Jean-Baptiste.Bing@unige.ch
Les éditions Plon ont déjà consacré plusieurs « Dictionnaires amoureux » à des territoires ou des espaces (Inde, mer, Loire, Alsace…) et
d’autres avaient déjà été écrits par des scientifiques (Claude Allègre,
Trinh Xuan Thuan…). Venant compléter cette liste, voici donc le
Dictionnaire amoureux de la Bourgogne. Ça c’est de la belle ouvrage !
Érudit et truculent, humaniste rabelaisien, drôle autant que sérieux,
polémiste et scientifique – du Jean-Robert Pitte comme on l’aime…
Au fil des pages l’auteur nous promène, tel un guide, à travers les
quatre départements de l’actuelle région administrative – plus quelques
digressifs pas de côté si le sujet (ou le plaisir) l’exige : Bugey voisin de
la « Bresse », Belgique dont l’histoire se mêle à celle des « Ducs »,
balcon parisien où s’ébroue quelqu’« escargot », Franche-Comté bientôt
mariée de gré ou de force – et même « Bordeaux »... Hormis ces écarts,
le lecteur parcourt les pays bourguignons avec les 105 entrées en guise
de balises. On ne sera pas étonné que, dans l’ensemble, dominent de
grands thèmes chers à l’auteur – gastronomie et vin, politique, spiritualité, paysage –, mettant en avant l’intrication des lieux et des hommes
dans un enrichissement mutuel : aucun toponyme (villes et villages :
« Auxerre », « Dijon »…, cours d’eau : « Saône », « Seine »…, site :
« Solutré »…) n’est pensable sans les évènements historiques – avérés
(« Lanturelu ») ou, quoiqu’en dise le maître écrivain, encore sujets à
controverse (« Alésia » et sa localisation) – qui l’ont fait, et d’où
émergent quelques individualités puissantes (saint Bernard de Clairvaux,
le chanoine Kir, le couple Loiseau…) ainsi que témoins de savoir-faire
parfois en voie de disparition (la « lettre "r" » rrroulée à la bourrrguignonne) mais souvent bien vivants (« Bouteille bourguignonne »,
« Cocotte »…), parmi lesquels la vigne, ses produits et ses hauts-lieux
(« Beaune », « Meursault »…) figurent en vedette.
On se réjouira, donc, de voir voisiner la prestigieuse « RomanéeConti » et l’industrielle « Creusot (Le) », l’académicien « Buffon » et
1
Plon, Paris, 2015, 690 p.
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l’hilarante Grande Vadrouille (et j’ajouterai, à titre personnel, deux des
personnages d’« Auxerre » qui ont marqué mon enfance : Cadet
Rousselle et Guy Roux). Tout cela se croise, se mêle, s’entremêle,
s’entrelace, un mot répond à un autre – avantage du dictionnaire : on
peut lire de manière non linéaire, suivant les coups de l’inspiration.
Chacun fera librement les associations d’idées qui lui sont propres. Pour
ma part, j’aurais par exemple volontiers fait discuter J.-R. Pitte avec un
autre Bourguignon d’adoption : le très épicurien Jacques Lacarrière, dont
les descentes dans les caves à vin de Sacy n’étaient que l’avers de ses
voyages à la découverte de sagesses frugales ; ou alors avec Michel
Onfray – autre épicurien, libertaire et œnophile éclairé – dont j’ai lu le
tout récent Cosmos en même temps que le Dictionnaire ici présenté.
D’un point de vue plus strictement disciplinaire, on appréciera la
conception particulièrement large que l’auteur se fait de la géographie et
la pluralité des approches qu’il emploie : pour nous faire saisir la géographie économique du « Morvan », par exemple, il mêle géohistoire (exposant le rapport au bois et à l’eau) et temps présent (et même avenir, par
une proposition qui vaut son pesant de caillette) ; quant aux environs
d’« Avallon », « entre montagne et plateaux », leur rude morphologie
(géographie physique), ne prend toute sa valeur que dans un contexte
d’échanges permanents entre Paris et Lyon (géographie humaine). Le
Dictionnaire amoureux de la Bourgogne ne néglige donc ni la contingence de l’écoumène, ni la base sur laquelle elle se bâtit, ni l’art de
l’exprimer, ni la sensualité de la vivre. On peut désapprouver certaines
prises de position pourtant joliment troussées – mais la possibilité d’en
discuter avec courtoisie autour d’une bonne table ne rend le désaccord
que plus séduisant.
Enfin, puisque ce dictionnaire célèbre l’amitié et l’hospitalité et se
veut « amoureux », je ne puis m’empêcher de conclure en évoquant la
D981 qui relie, entre autres, Taizé (objet d’une entrée, p. 593-596) et sa
communauté où un de mes amis s’est engagé, à Rully, village et vignoble (évoqués à propos de la Côte chalonnaise, p. 181-182, et du Judru,
p. 354) qui me sont chers car quasi-homophones du nom de mon épouse.
Achevons donc en portant, à la manière des « Tastevin (Confrérie des
chevaliers du) », un toast aux bébés dont certains ont le privilège, dans
les jours qui suivent leur naissance ainsi dignement célébrée, de se voir
initiés à quelques grandes gouttes rituellement tétées.
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SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE
DE GENÈVE
140
141
BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ DE
GÉOGRAPHIE DE GENÈVE
FONDÉE LE 24 MARS 1858
La Société a pour but l'étude, le progrès et la diffusion de la science
géographique dans toutes ses branches. Elle entretient des relations avec
les sociétés de géographie de la Suisse et de l'étranger et avec d'autres
sociétés savantes. La Société est neutre en matière politique et
confessionnelle (statuts, art. 1).
Adresse
Muséum d’histoire naturelle
Route de Malagnou 1
Case postale 6434
CH - 1211 Genève 6
www.geographie-geneve.ch
Compte de chèques postaux : 12-1702-5
Cotisations
Membre individuel
Couple
Membre Junior (jusqu'à 25 ans)
Membre à vie
40 CHF par an
60 CHF par an
20 CHF par an
800 CHF
La cotisation inclut un exemplaire de l’édition annuelle du Globe.
Séances
D'octobre à avril au Muséum d’histoire naturelle de la Ville de Genève,
Route de Malagnou 1, 1208 Genève.
Nouveau site de la Société : www.sgeo-ge.ch
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142
COMPOSITION DU BUREAU
AU COURS DE L’EXERCICE 2014-2015
Président
Ruggero CRIVELLI
ruggero.crivelli@unige.ch
Vice-président
René ZWAHLEN
zwahlen-rene@bluewin.ch
Secrétaire général
Christian MOSER
cmoser@swissonline.ch
Trésorière
Christiane OLSZEWSKI
christiane.olszewski@gmail.com
Responsable du fichier
Annie LÉGER
annie.leger@sunrise.ch
Rédacteur du Globe
Bertrand LÉVY
bertrand.levy@unige.ch
Administrateur du Globe
Webmaster
Philippe MARTIN
sgg.leglobe.martin@bluewin.ch
Archiviste
Philippe MARTIN
Membres
André ELLENBERGER
Lionel GAUTHIER
Gianni HOCHKOFLER
Charles HUSSY
Rafael MATOS
Matthieu ZELLWEGER
Contrôleurs des comptes
Christa DÜTTMANN
Charles MATHYS
Alain ROSSET
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
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RAPPORT DU PRÉSIDENT - EXERCICE 2014-2015
Salle de conférences, Muséum d’histoire naturelle, 26.10.2015
L’exercice qui vient de se terminer a été un exercice plein d’activité
et d’intérêt.
L’effectif de la société est toujours supérieur à 200 inscrits (218 pour
la précision), ce qui reste réjouissant.
Les conférences de l’exercice précédent (onze au total) ont toujours
connu une bonne fréquentation. Je tiens à remercier tous les conférenciers qui ont nourri nos lundis soir et permis de découvrir une variété
de pays et de sujets.
Les excursions et visites ne démentent pas leur importance, car la
fréquentation est toujours bonne, voire très bonne, comme par ailleurs
l'organisation de ces sorties :
- le 11 octobre 2014, la découverte du monde du sel dans le Jura
français avec la visite aux salines de Salins-les-Bains et d'Arc-etSenans ;
- le 25 avril 2015, excursion géomorphologique avec Sylvain
Coutterand ;
- le 13 juin 2014, Château de Ripaille, lac de Montriond et
ancienne abbaye de St-Jean d’Aulps ;
- du 10 au 13 septembre 2015, quatre jours intenses pour
apprécier les beautés de la région du lac de Constance.
Je tiens ici à remercier les personnes qui ont permis la réalisation de
ces différentes sorties, car leur travail est remarquable tant du point de
vue de l’organisation que de la gestion.
Le Globe est en route ! Il est bientôt prêt pour la mise sous presse et
son thème central portera sur les agricultures anciennes. Il est dirigé par
Maria Borrello, dont les qualités ont déjà été appréciées, notamment lors
du numéro sur les Alpes préhistoriques. Les numéros suivants sont déjà
programmés, signe de la vitalité de notre revue éditée en collaboration
avec le Département de Géographie et Environnement de l’Université ; il
s’agit des thématiques suivantes :
- 2016 (qui commence à prendre corps) : paysages et identités de
l’Italie ;
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
144
- 2017 : Genève, du Traité de Turin au Grand-Genève.
Le Globe est bientôt disponible dans son intégralité (dès 1860) sur
Internet sur www.persée.fr.
Nous ne pouvons que remercier tous ceux qui contribuent à la
parution de notre revue, le Comité de rédaction en tête et son rédacteur,
Bertrand Lévy, plus spécialement.
Je termine en remerciant M. Jacques Ayer, directeur du Muséum,
ainsi que le personnel du Musée d'Histoire Naturelle pour sa disponibilité et sa gentillesse.
Sans oublier la Ville de Genève qui nous alloue un montant de 2720
francs via la Bibliothèque de Genève pour les échanges du Globe, et un
montant non monétaire de 2560 francs pour le local de nos archives.
Mais je n'oublie pas surtout l'équipe qui, discrètement, mais toujours
dans la bonne humeur, comme chaque année, contribue à la mise sous pli
du courrier et à la préparation de la verrée annuelle.
Une dernière note positive, c'est ma satisfaction pour l'équipe qui
m'entoure, sans laquelle les activités de la Société ne seraient pas aussi
riches et intéressantes.
Et merci aussi au public qui nous a suivi fidèlement !
Ruggero Crivelli
Président 2014-2015
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MUTATIONS
AU COURS DE L'EXERCICE 2014-2015
Nouveaux membres
M. et Mme Pascal et Sophie JOUIN
Mme Chantal ARNAUD
Mme Monique BARBÉ REBSAMEN
Mme Ingeborg BEZENCON
Mme Livia DANIELE
Mme Andrée GRUFFAT
Mme Evelyne KANOUTÉ
Mme Christiane MULHEMANN
Mme Vanessa ROUSSEAUX
Mme Anne-Marie VANONCINI
Mme Suzanne WEND
M. Dominique BOREL
M. Rolf FUCHS
M. Jean-Marc MEYER
M. Nicolas PEYROT
M. Henri ROUGIER
M. Renato SCARIATI
Décès
M. Jean FREI
Mme Claire ROY
M. Marc VUAGNAT
Démissions
M. et Mme Marcel NOIR
Mme Madeleine CABOCHE
Mme Jessica DAVID
Mme Corinne de HALLER
Mme Catherine HERREN
Mme Yvette MAUCHAMP
Mme Ahamba-Monga MICHEL
Mme VUAGNAT
Mme Agnès WALDER
M. Rémy COLOMB
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146
M. Jean-Charles MONNARD
M. David MUTTON
M. Daniel PASTORE
M. José Manuel VILLANUEVA
Radiation
M. Rudolf von BERGEN
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147
LISTE DE SÉANCES DE LA SOCIÉTÉ
RÉSUMÉS DES CONFÉRENCES
Lundi 13 octobre 2014
LES NOUVEAUX RÉGIONALISMES
Antoine BAILLY
Les États-Nations sont de plus en plus confrontés à la montée des
régionalismes et des problèmes identitaires. Que ce soit en Espagne avec
le cas de la Catalogne, au Royaume-Uni avec l’Écosse, en Serbie avec le
Kosovo et plus récemment en Ukraine, les mouvements autonomistes se
renforcent et les États éclatent ou luttent contre ces tensions. Verra-t-on
une véritable Europe des régions ? La géographie s’est toujours occupée
des découpages du monde. Que peut-elle apporter aujourd’hui ? Cette
conférence présentera des propositions pour l’avenir des régionalismes
fondées sur le savoir-faire géographique.
Lundi 27 octobre 2014
VENISE, BALADE DES PONTS
Jean-Robert PROBST
Venise compte plus de quatre cents ponts. Une quarantaine de ces ponts
sont intimement liés au passé de la Sérénissime, comme le Rialto,
l’Académie, le Pont des soupirs et celui de l’Arsenal. Ou à l’histoire
récente comme le pont Calatrava, jeté sur le Grand Canal. D’autres
ponts, moins célèbres, racontent la vie vénitienne à travers des anecdotes
curieuses ou croustillantes. C’est le cas du pont de la femme honnête, du
pont des tétons ou du pont de la Piété, cher à Vivaldi. Une manière de
découvrir les trésors cachés de l’une des plus belles cités du monde.
L’auteur y raconte encore les anecdotes et les histoires qui se chuchotent
le long des canaux et sur les ponts, où les Vénitiens aiment à se
retrouver, à la tombée du jour.
Lundi 10 novembre 2014
TOUS LES JOURS LA NUIT (Film sur les mineurs de Bolivie)
Jean-Claude WICKY
C'est un monde oublié dans les profondeurs des Andes boliviennes, riche
en minerai de toutes sortes. Tous ces minerais ont fait la fortune de
mmm
LE GLOBE - TOME 155 - 2015
148
quelques-uns et le malheur du pays. Après avoir photographié pendant
des années le monde des mineurs boliviens, Jean-Claude Wicky retourne
dans le pays avec le livre qui leur est consacré. Les réactions sont tellement extraordinaires qu'il décide de prolonger son travail par un film
documentaire qui illustre leur quotidien, évoque leur dure réalité, mais
aussi leur dignité, leur fierté, leur culture et leurs traditions bien vivantes.
Mêlant séquences filmées et photographies en noir et blanc, le film
entraîne les spectateurs dans les profondeurs de la terre, là où les mineurs
affrontent la roche et dialoguent avec le diable. Des rencontres et des
témoignages émouvants, un hommage à tous ceux dont la tâche quotidienne est de chercher leur destin dans les profondeurs de la terre.
Lundi 24 novembre 2014
VOYAGEURS HORS DU COMMUN, AUX ÉTATS-UNIS,
EN RUSSIE ET EN ASIE
Jean-Marc MEYER
Hors du commun, les cinq voyageurs dont il est question ici le sont tant
par leur capacité à décrire avec un réel talent littéraire leur aventure, que
par l’originalité de leur parcours. Trois d’entre eux, John Steinbeck, futur
Prix Nobel de littérature, William Least, obscur Américain, et Colin
Thubron, auteur anglais reconnu, feront leur voyage en caravane ou en
voiture, autour des États-Unis en 1960 et 1978, et en Union Soviétique
en 1982, à une époque, dans ce dernier cas, où il était impensable de
voyager seul dans un pays habitué aux seuls groupes supervisés par
Intourist. Les deux autres voyageurs hors du commun sont des marcheurs au long cours : Peter Jenkins, pour la traversée des États-Unis
(1973-1979), et Bernard Ollivier, pour la Route de la Soie d’Istanbul à
Xi’an, en quatre étés de 1999 à 2003 : sacré défi pour un retraité ! Des
aventures anciennes certes, mais des exploits qui accrochent encore le
lecteur aujourd’hui, loin du battage médiatique, par la grâce de récits où
la recherche des contacts humains prédomine tout naturellement.
Lundi 8 décembre 2014
UNE CERTAINE CHINE
Pascal SAUVAIN
Deux voyages que tout oppose : l'un de deux mois et qui fut l'aboutissement inattendu d'un long périple entrepris depuis Genève, l'autre de
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149
trois semaines, sorte de visite éclair. Le premier, d'octobre à décembre
2012, passe par le pays ouïgour, Xi'an la millénaire, les provinces du
Sud, pour se terminer à Pékin ; le second, en juillet 2013, reprend où le
premier avait terminé, puis monte dans les provinces du nord-est,
notoirement méconnues. Le titre de la conférence est emprunté à
François Debluë, dont l'ouvrage dit beaucoup sur le peu que l'on sait de
cet autre monde…
Lundi 12 janvier 2015
LES MONUMENTS D’OUZBEKISTAN : XIVe ou XXe siècle ?
Jean WUEST
Nous allons visiter les cités de Kiwa, Boukhara, Samarcande et Tashkent
et les monuments édifiés par les Timourides au XIVe siècle, et pour
Tashkent par le régime en place. Nous reconnaîtrons des madrasa (écoles
coraniques), des mosquées, des palais, souvent totalement recouverts de
majoliques. Vu l’état des monuments au début du XXe siècle, on peut se
poser la question de l’authenticité de ce que nous pouvons voir actuellement de ces bâtiments, suite aux reconstructions et aux restaurations
entreprises par les Soviétiques et qui se poursuivent encore aujourd’hui.
Lundi 26 janvier 2015
TOURISME ET PATRIMOINE EN ROUMANIE –
UN ACCÈS AU MONDE
Corneliu IATU
La Roumanie – la « Suisse de l’Est » comme elle était nommée avant la
deuxième guerre mondiale – essaye, après la Révolution de 1989, de se
repositionner du point de vue touristique dans une Europe où la culture
reste le principal filon d’unification. Le patrimoine touristique roumain
est exceptionnel, mais il a souffert pendant le régime communiste du
désintérêt des autorités. Les objectifs inscrits sur la liste du patrimoine
mondial de l’UNESCO sont seulement une preuve partielle de la valeur
de ce patrimoine. Après une introduction historique et géographique sur
la Roumanie, la conférence va se focaliser sur la présentation d’une
partie de ce patrimoine roumain avec des images éloquentes. Le pays de
Mircea Eliade, Eugen Ionesco, Emil Cioran, Constantin Brâncuși,
George Enesco s’ouvre au monde à travers ses merveilles.
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Lundi 23 février 2015
LA NORVÈGE, AU-DELÀ DU CERCLE POLAIRE :
SES AURORES BORÉALES ET SON SOLEIL DE MINUIT
Violaine KAESER et Robert CHALMAS
Le Nord, au-delà du cercle polaire, c'est un monde magique et mystérieux, entre jour et nuit... Vous découvrez une présentation géographique
et en images de Tromsø, au nord de la Norvège, et de Longyearbyen, au
Svalbard, puis quelques explications scientifiques sur le phénomène
particulier des aurores polaires, et ensuite, ce sera la nuit polaire illuminée, lorsque le temps le permet, par le feu des aurores boréales... ou le
jour sans fin, en été, et ce soleil de minuit qui ne se couche jamais... Audelà du cercle polaire, en hiver comme en été, c'est une féerie, un enchantement, une émotion intense...
Lundi 9 mars 2015
PATRIMOINES ET TERROIRS EN SUISSE
Henri ROUGIER
La Suisse offre une grande variété de terroirs qui sont le support de
productions directement liées à la gastronomie. On pense avant tout aux
vins et aux fromages. Parallèlement, les hommes ont façonné des paysages reflétant ces vocations par l’aspect du terrain autant que par l’architecture des bâtiments.
Lundi 23 mars 2015
UNE CIGALE ARCHITECTURALE AU JARDIN BOTANIQUE
DE MANAUS
Claude-François BÉGUIN
Le jardin botanique de Manaus, en Amazonie brésilienne, a été fondé le
24 octobre 2000, à la lisière d’une réserve de 10.000 hectares créée en
1962, à l’instigation du botaniste italien Adolfo Ducke qui découvrit,
dans les années 1940, l’intérêt de cette forêt primaire aux portes de la
ville. Aujourd’hui, sous la tutelle du Musée de l’Amazonie (MUSA) et
de l’Institut national de recherche pour l’Amazonie (INPA), il se développe comme un centre de recherches environnementales et d’activités
pédagogiques pour sensibiliser le public, celui des écoles de Manaus en
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particulier, à la richesse et à la diversité de la forêt amazonienne, ainsi
qu’à la nécessité de la protéger. Claude-François Béguin y participe à
divers projets. Il y a étudié en particulier le comportement d’une cigale,
Fidicina chlorogena, dont la larve construit de surprenants édifices. Il
parlera de ses recherches avec, en préambule, une brève présentation de
Manaus et de son environnement.
Lundi 13 avril 2015
ROUTES D’AMÉRIQUE DU SUD
Gianni HOCHKOFFLER
Fragments de trois voyages en Argentine, Colombie, Bolivie et Uruguay,
présentés sous forme vidéo. Grâce à des situations très différentes, le
sous-continent sud-américain nous montre un aperçu de sa grande richesse géographique et humaine.
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LES EXCURSIONS 2014-2015
Samedi 11 octobre 2014
LA ROUTE DE L’OR BLANC EN FRANCHE-COMTÉ :
SALINS-LES-BAINS ET ARC-ET-SENANS
Photos de C. Moser
La localité de Salins-les-Bains (Département du Jura, France) comporte un ensemble de deux anciennes salines (ou sauneries) situées à
Salins-les-Bains, dans le département du Jura. Avec Lons-le-Saunier, il
s’agit de sites d’exploitation du sel parmi les plus anciens d’Europe, en
activité depuis environ 7000 ans.
Fermées en 1962, elles sont à présent un site touristique inscrit depuis
2009 sur la liste du Patrimoine mondial de l'UNESCO.
A partir des monumentales galeries souterraines où la saumure était
extraite du sous-sol, jusqu’aux magasins des sels, en suivant le fil du
traitement de la matière première, les 21 participants se sont laissés
conter l’histoire des ouvriers de l’or blanc et de ce lieu exceptionnel.
Salines de Salins-les-Bains. Galeries de collecte de la saumure.
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Arc-et-Senans. Façade principale, détail.
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Après avoir repris des forces au Bistrot de Port-Lesney, situé au bord
de la Loue – charriant des flots tumultueux et brunâtres ce jour-là –
l’après-midi fut consacrée à la visite de la Saline royale d'Arc-et-Senans,
ancienne saline ou saunerie (production industrielle de sel gemme) du
XVIIIe siècle en activité jusqu'en 1895. Elle fut construite par l'architecte
Claude-Nicolas Ledoux sous le règne de Louis XV pour transformer la
saumure extraite aux salines de Salins-les-Bains et la transporter jusqu'à
Arc-et-Senans par un saumoduc de 21 km.
C. Moser
Arc-et-Senans. Le bâtiment de la direction.
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Samedi 25 avril 2015
SUR LES TRACES DE LA DERNIÈRE GLACIATION.
L’OCCUPATION DE LA CUVETTE LÉMANIQUE PAR LE
GLACIER DU RHÔNE
Cette excursion, organisée et guidée par Sylvain Coutterand, docteur
en géographie alpine et glaciologue, a réuni 35 membres. La première
halte permit aux participants de découvrir la Pierre à Passet ou Pierre du
Diable, volumineux bloc erratique déposé par le glacier du Rhône audessus des Allinges.
Après la fondue à Bernex (F), une balade au pied des parois des Mémises permit d’observer les moraines abandonnées lors des différentes
phases de retraits du glacier.
La tourbière du Maravant est un témoin de l’ancien passé glaciaire du
Chablais. Il y a 23.000 ans, le glacier du Rhône (stade de Genève) débordait encore sur le plateau de Gavot. Au fur et à mesure de son retrait il a
déposé une série de cordons morainiques donnant naissance à des
dépressions fermées. L’eau s’y est alors accumulée. En l’absence de
source de comblement, les tourbières du plateau de Gavot se sont alors
mises en place. Cette zone humide recèle une large biodiversité, qui vaut
au Maravant d’être classé Natura 2000 et d’être reconnu par la convention RAMSAR (Convention sur les zones humides, traité intergouvernemental qui sert de cadre à l’action nationale et à la coopération
internationale pour la conservation et l’utilisation rationnelle des zones
humides et de leurs ressources).
Le Chablais compte deux eaux minérales exploitées et commercialisées : elles sont toutes deux en lien étroit avec les dépôts d’origine
glaciaire. Ce sont les eaux d’Evian-les-Bains et de Thonon-les-Bains.
Elles proviennent de l'infiltration des pluies et des neiges précipitées sur
les contreforts du Chablais, de Haute-Savoie.
Pour les eaux d'Evian, pendant les dernières invasions glaciaires de la
cuvette lémanique, un filtre naturel s'est formé, constitué de l'alternance
de couches de sables, de graviers et d'argiles imperméables. L'eau
minérale d'Evian s'écoule pendant plus de 15 ans au sein des dépôts
glaciaires qui lui confèrent sa minéralisation caractéristique. Elle est
captée par un drain de 80 mètres de long traversant la moraine
superficielle et amenée par des conduites en acier inoxydable vers l'usine
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d'embouteillage d'Amphion. L'exploitation de cet aquifère est réalisée
par la Société anonyme des Eaux Minérales d'Evian qui capte les sources
au pied du plateau de Gavot.
C. Moser d’après Sylvain Coutterand
La Pierre à Passet ou Pierre du Diable : un bloc de 8 m
de hauteur déposé par le glacier du Rhône près des
Allinges, Haute-Savoie (photo : Wikipedia).
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Samedi 13 juin 2015
LE CHÂTEAU DE RIPAILLE
ET L’ABBAYE DE SAINT-JEAN D’AULPS
Construit en 1434 par Amédée VIII, premier duc de Savoie, le château de Ripaille comportait sept tours dont quatre subsistent. Le Duc s’y
retira avec six de ses conseillers créant ainsi l’Ordre des chevaliers de
Saint-Maurice, duquel il fut le Prieur. Le château de Ripaille idéalement
situé en bordure du lac Léman a été restauré à partir de 1892 par un riche
industriel, amateur d’art, Frédéric Engel Gros.
La visite du domaine de Ripaille est un voyage qui emmena les 43
participants à l’époque des comtes de Savoie en 1350. Cette fresque se
termine par la fabuleuse aventure architecturale de la Restauration 1900,
ou le rêve d’un grand industriel alsacien qui fit de Ripaille une œuvre
d’art totale.
La remontée en car de la longue et sinueuse vallée de la Dranse de
Morzine amena les participants sur les bords du lac de Montriond, dû à
un éboulement survenu dans la seconde moitié du XVe siècle. Les uns
nnn
Centre d’interprétation du domaine d’Aulps : les membres participent à un jeu
de rôle consistant à revivre les différentes activités journalières des moines à
travers l’église, le moulin, le pressoir, le jardin des plantes médicinales…
(photo : C. Moser).
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La remontée en car de la longue et sinueuse vallée de la Dranse de
Morzine amena les participants sur les bords du lac de Montriond, dû à
un éboulement survenu dans la seconde moitié du XVe siècle. Les uns
mangèrent sous les parasols de la terrasse de l’auberge bien nommée Le
Verdoyant, les autres préférèrent pique-niquer sur la berge du lac et
eurent même le temps d’en faire le tour.
En redescendant la vallée, la visite commentée (et animée par un jeu
de rôle !) des vestiges majestueux de l’abbaye cistercienne d’Aulps et
des expositions installées dans l’ancienne ferme monastique restaurée et
transformée en centre d’interprétation fut unanimement appréciée.
C. Moser
Jeudi 10 au dimanche 13 septembre 2015
Site cistercien
majeur de la
Haute-Savoie,
l’abbaye d’Aulps
a accueilli
700 ans de vie
monastique entre
la fin du XIe
siècle et 1793.
Partiellement
détruite en 1823,
l’église a gardé
une magnifique
façade du XIIIe
siècle
(photo :
R. Zwahlen).
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Jeudi 10-dimanche 13 septembre 2015
DÉCOUVERTES AUTOUR DU LAC DE CONSTANCE
photos de R. Zwahlen
Cette année, l’excursion du Jeûne genevois attira 41 membres autour
de ce grand lac du nord des Alpes. Sous un soleil radieux, Arenenberg
fut notre première halte. Ce lieu demeure dans l’histoire pour avoir
accueilli dans sa jeunesse le futur Napoléon III. Il y obtint en 1832 la
concitoyenneté d’honneur du canton de Thurgovie. Le château, appelé la
« Malmaison suisse », aménagé dans le style du premier et du second
Empire, est entouré d’un très beau parc et domine l’île de Reichenau.
Une halte à Gottlieben, permet d’admirer ses maisons à colombages et
l’une des plus belles places de village de Suisse.
La région que nous parcourons accueille de très belles églises baroques. Au cours du voyage, le sujet fut souvent abordé et controversé.
Mais l’église baroque de St-Ulrich à Kreuzlingen fit l'unanimité avec sa
grille de fer forgé aux effets de perspective et surtout sa chapelle du
Mont des Oliviers, bâtie en 1760 avec ses 300 statuettes en bois représentant des scènes de la passion.
Vendredi matin, nous découvrons Constance qui a conservé le souvenir du Concile de 1414 à 1447 dont le but fut de rétablir l’unité de
l’Eglise et qui n’hésita pas à conduire Jean Hus au bûcher. Le
« Münster » conserve de riches trésors et sa Halle aux grains de la fin du
XIVe siècle nous rappelle que Constance fut un centre économique
important au Moyen âge entre le nord et le sud de l’Europe. L’aprèsmidi, nous découvrons l’île de Mainau, véritable paradis pour tous les
amoureux des fleurs. Puis ce sont les églises othoniennes de l’île de
Reichenau, inscrites au Patrimoine mondial de l’humanité, qui terminent
cette riche journée.
Samedi, nous embarquons sur le ferry pour Meersburg où domine un
vieux château qui, selon la légende, fut bâti par le roi Dagobert en 630.
Sur une terrasse viticole dominant le lac, se dresse l’église de pèlerinage
de Birnau au baroque très coloré. Un ange attire l’attention, le
« Honigschlecker » (le lécheur de miel). Puis nous gagnons l’abbaye
cistercienne de Salem, la plus importante de cet ordre en Allemagne,
fondée en 1127. Elle fut entièrement reconstruite après l’incendie de
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1697. Les moines, alors des innovateurs dans la lutte contre ces catastrophesp
Le Château d’Arenenberg où vécut la Reine Hortense et son fils Louis Napoléon Bonaparte, futur empereur Napoléon III. Légué en 1906 au Canton de
Thurgovie par l’Impératrice Eugénie, il abrite aujourd’hui le Musée Napoléon.
L’Abbaye de Salem reconstruite après l’incendie de 1697.
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1697. Les moines, alors des innovateurs dans la lutte contre ces catastrophes, possèdent une riche collection de voitures de pompiers. La fin de la
journée fut consacrée au musée Zeppelin à Friedrichshafen. Il présente
toute l’histoire, souvent dramatique, de ce moyen de transport que l’on
peut encore pratiquer aujourd’hui.
Dimanche, nous gagnons Lindau, ancienne ville libre de l’Empire,
située sur une île. Elle a conservé un bel hôtel-de-ville à pignons, une
Tour des Brigands, un bastion romain… Retour en Suisse, avec un arrêt
à St-Gall et sa cathédrale baroque, et surtout sa bibliothèque rococo où
sur la porte d’entrée sont inscrits deux mots grecs qui signifient
« infirmerie de l`âme ». Certes, les livres demeurent les meilleurs médicaments de l’âme.
R. Zwahlen
Eglise baroque de
St. Ulrich à
Kreuzlingen.
Grille de fer forgé avec
effets de perspectives.
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Rotonde de St-Maurice et sa version
gothique du Saint-Sépulcre à
l’intérieur du Münster de Constance.
Lindau. Le Lion de Bavière et le
nouveau phare commandent la rade
du port (photo : C. Moser).
L’hôtel-de-ville de Lindau et ses pignons en escaliers du XVe siècle.
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Illustration de la couverture : fresques de la tombe de Sennefer, nécropole
de Cheikh Abd el-Gournah, Thèbes, Egypte, deuxième moitié du XVe
siècle av. J.-C. (XVIIIe dynastie)
(photo : https://fr.wikipedia.org/wiki/TT96).
Réalisation : Maria A. Borrello et Renato Scariati.
Impression : ReproMail, Université de Genève, 2016.
Numéros thématiques du GLOBE
121 - 1981
125 - 1985
134 - 1994
135 - 1995
136 - 1996
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153 - 2013
154 - 2014
155 - 2015
Genève : Aménagement d'un espace urbain
Les Alpes dans le temps et l'espace
Une région et son identité
Le Bassin genevois, région pluriculturelle
Frontières et Territoires
Etre et devenir des frontières
Le lac, regards croisés
Habiter
Cent ans d'exploration à Genève : L'Afrique au tournant des siècles
Vivre, habiter, rêver la montagne
Voyage, tourisme, géographie
Cent ans de géographie à Genève
Voyage, tourisme, paysage
Frontières - Frontière
Géographie et littérature
Tessin. Paysage et patrimoine
L'exotisme
Alpes et préhistoire
Evoquer Genève
Voyage et tourisme
Ville et littérature
Portugal
Géographie, mythes, contes, archétypes
L'invention de l'agriculture
Tarifs et paiements
Le numéro : 15.00 CHF
Envoi en Suisse : Port et emballage, 1 exemplaire : 4.00 CHF
CCP 12-1702-5 de la Société de Géographie de Genève, Genève
Envoi en Europe : Port et emballage, 1 exemplaire : 8.00 CHF
Commandes
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LE GLOBE
Revue genevoise de géographie
TABLE DES MATIERES
Editorial
Bertrand Lévy
Avant-propos au thème
Maria A. Borrello
La recherche archéologique et les origines de l'agriculture
Maria A. Borrello
L'alimentation des hommes préhistoriques en Suisse
Stefanie Jacomet & Joerg Schibler
Céréales, mauvaises herbes et faucilles : à la recherche des premiers
agriculteurs au nord des Alpes
Maria A. Borrello, Ursula Maier & Helmut Schlichtherle
Aux origines du vin. Du mythe à la recherche archéologique
Giorgio Chelidonio
Mémoires :
Agroforêt : formes et pratiques héritées en Indonésie et à Madagascar
Jean-Baptiste Bing
Ce jour-là, à Genève, les moulins sur le Rhône auraient pu tourner
à l'envers… La crue de l'Arve des 1-5 mai 2015
Jean Sesiano & Stéphanie Girardclos
Le Globe : de sa fondation (1860) à sa mise en ligne (2015). Quelques
repères historiques et enjeux éditoriaux
Bertrand Lévy
Comptes rendus :
Parfum de jasmin dans la nuit syrienne, de Sarah Chardonnens
Bertrand Lévy
Indian Road, de David Treuer
Irène Hirt
Dictionnaire Amoureux de la Bourgogne, de Jean-Robert Pitte
Jean-Baptiste Bing
Société de Géographie de Genève - Bulletin
5
7
9
33
47
65
89
97
109
125
129
137
141
Tome 155 - 2015
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