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au corps humain

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PATRIMONIALISER UNE PRATIQUE CORPORELLE ? ENTRETIEN AVEC SÉBASTIEN GALLIOT, ANTHROPOLOGUE1
DP 8099 / LE PATRIMOINE. POURQUOI, COMMENT, JUSQU’OÙ ?
sont fréquemment couplées à la question
du patrimoine, en particulier dans des
pays en voie de développement comme
les îles Samoa. Mon rapport poursuivait
donc un double objectif : étudier d’une
part la possibilité d’une inscription comme
élément de PCI ; évaluer d’autre part si les
infrastructures locales (écoles d’art, studios
de tatouage, tatoueurs traditionnels) pourraient être partie prenante de programmes
de réinsertion par les industries créatives.
QU’EST-CE QUE LE PATRIMOINE ?
Pourquoi l’Unesco vous a-t-elle demandé
de réaliser une enquête sur la possible
inscription des tatouages samoans au
patrimoine culturel immatériel (PCI) de
l’humanité en 2010 ?
À cette époque, les îles Samoa n’avaient
pas ratifié la Convention sur le PCI ; présenter un élément convaincant de patrimoine immatériel aux autorités samoanes
pouvait entraîner une ratification, d’autant
que les pays du Pacifique demeurent
sous-représentés en la matière. En outre,
depuis 2008, les notions d’industries
créatives et de développement durable
Pourquoi les tatouages samoans et pourquoi
maintenant ?
Aujourd’hui comme en 2010, le tatouage
fait l’objet en Polynésie d’un mouvement
de réappropriation par les populations
autochtones de nombreuses îles (Cook,
Hawaï, Nouvelle-Zélande, Marquises, etc.).
Cette réappropriation est portée d’abord
par des tatoueurs dans une communauté
centrée sur le tatouage, mais progressivement elle prend la forme d’un processus de
patrimonialisation : par l’étude des collections muséales relatives aux instruments
de tatouage, les artistes et plasticiens se
sont emparés de son iconographie et de
certaines de ses techniques.
Les experts samoans sont reconnus mondialement pour leur savoir-faire exceptionnel et
leur longue tradition du tatouage rituel. Ils
voyagent aux quatre coins du monde pour
pratiquer leur art, aussi bien dans la diaspora que pour une clientèle occidentale.
Donc, en tant que dynamique contemporaine dotée d’une profondeur historique
remontant à la tradition orale et d’un groupe
d’experts reconnus sur le territoire, cette
pratique satisfait a priori à de nombreux
critères d’inscription sur ce que l’Unesco
appelle les “listes représentatives”. […]
EXPOSER L’HUMAIN
SUGGÉRER L’HUMAIN
VILLAGE CANAQUE À L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1889,
DESSIN DE LOUIS TINAYRE (1861-1942) PARU DANS LE MONDE
ILLUSTRÉ DU 22 JUILLET 1889 © Bianchetti/Leemage
VITRINE “ORDRE DE MARCHE D’UN GRAND TROUPEAU DE TRANSHUMANTS ENTRE SITE D’HIVERNAGE ET SITE D’ESTIVAGE”,
GALERIE CULTURELLE, SECTION “ÉLEVAGE”, MUSÉE DES CIVILISATIONS DE L’EUROPE ET DE LA MÉDITERRANÉE (MUCEM), 2010
… au corps humain
La prise en compte de la nécessité de
garder traces des pratiques corporelles
a un lien étroit avec la fonction patrimoniale de la recherche ethnologique
elle-même : quant on ne peut fixer un
ensemble de gestes et de pratiques sur
un ou plusieurs objets, seul l’enregistrement ethnographique peut se substituer
à la saisie concrète des restes matériels.
L’Art de tatouer, le livre de Valérie Rolle,
paru en 2013, renvoie à une appréhension
du tatouage fort différente de celles qui
lui sont historiquement associées en
Occident ; on peut y voir le signe d’une
“artification”, pour reprendre les études
de Roberta Shapiro et Nathalie Heinich.
La situation est différente ailleurs. Ainsi,
le tatouage samoan relève depuis toujours de la parure, forme d’art dont le
support est le corps lui-même – articulée
sur une série de pratiques immatérielles
de transmission. Cette tradition semble
également éligible au titre du patrimoine
culturel immatériel (PCI) de l’humanité :
l'existence et le développement d’une
communauté – y compris diasporique –
reconnaissant l’importance de la pratique
pour son identité, la maîtrise d’un savoirfaire, un renouvellement créatif permanent, notamment à partir de la documentation ethnographique, et l'enracinement
dans la durée sont en effet certains des
critères du PCI et de ses processus de
sauvegarde. Si la crainte de la “mise sous
cloche” est une précaution scientifique
quasi rituelle s’agissant du PCI, il faut se
garder de croire que la démarche scientifique de Sébastien Galliot a débouché sur
un échec : aucun dossier n’a certes été
déposé, mais les Samoa ont finalement
ratifié la Convention du PCI en 2013.
La question du tatouage paraît éminemment contemporaine des nouvelles
politiques de l’Unesco en matière de
20 documentation photographique
protection, mais fait rejouer aussi une
des scènes inaugurales de la naissance
du patrimoine : la désacralisation. Cela
permet d’interroger la limite entre l’objet
et le fétiche, entre le vestige et le cadavre,
et donc entre le patrimoine et le sacré.
De ce point de vue, les reliquaires sont
un des points aveugles de cette limite :
en fonction de la présence ou non de la
relique, ils sont conservés dans un trésor
de sanctuaire ou dans le département
des objets d’art d’un musée. Musées
de police et de médecine ne sont-ils
pas gorgés d’images de voyous tatoués,
comme la collection Lacassagne de la
bibliothèque municipale de Lyon, jusqu’à
la présentation d'un scalp qui repose la
question de la présence du corps humain
dans les espaces patrimoniaux ?
Cette question du voisinage des
corps réels et des objets est lancinante
en France au moins depuis 1878, date à
laquelle est créé le musée d’ethnographie du Trocadéro. Celui-ci associait la
présentation d’objets exotiques à la mise
en vitrine des “races”, sous formes de
squelettes ou de mannequins extra ou
intra européens. En revanche, seuls les
indigènes ont véritablement fait l’objet
de “zoos humains”, à l’image du “village
canaque” présenté lors de l’Exposition
universelle de 1889. Cent ans après la
prise de la Bastille, il s’agissait, en rassemblant quelque quatre cents Africains,
Kanaks et Annamites dans le cadre d’une
“exhibition ethnologique”, de montrer
ce que la France, “nation civilisatrice”,
pouvait apporter à des “êtres primitifs” :
en six mois, 28 millions de spectateurs
vinrent les observer.
Mais dès 1938, le (nouveau) musée de
l’Homme n’était plus un musée des corps
biologiques, en tout cas vivants ; certains
restes humains, à l’instar du corps de la
Vénus hottentote, y ont cependant longtemps été exposés comme des pièces de
musée. Le malaise s’est dissipé avec la
fermeture des musées anthropologiques,
mais la question de la mise en patrimoine
de l’homme demeure un objet de débat.
Ce qui paraît acceptable aujourd’hui dans
un musée scientifique ou médical – la
mise en scène du cadavre – ne l’est pas
dans un musée “patrimonial”.
“De la cathédrale à la petite cuillère” :
la formule célèbre d’André Chastel a
permis, durant un demi-siècle, de mener
de larges investigations et de lancer
un ambitieux programme d’inventaire,
sinon de conservation. Or, de la cuillère
au corps… il n’y a pas si loin. Ou plutôt
disons que l’un passe en partie par l’autre.
L’émergence du patrimoine ordinaire
est contemporaine et inséparable de la
mise en musée des outils, et bientôt des
gestes, des sociétés rurales traditionnelles
dans le cadre des “écomusées” – terme
avalisé par l’Icom (International Council
of Museums) en 1971. Le déploiement du
tissu de ce que l’on nommera, au cours
des années 1980, des “musées de société”
dérive aussi de la grande inventivité d’un
Georges-Henri Rivière, au musée des Arts
et Traditions populaires qui ouvre ses
portes en 1972. Images et empreintes de
corps en vitrine, agrémentées et animées
par des “voix” surgies du passé (différents
types d’archives sonores), ces musées
sont parvenus à éviter la question de la
conservation de corps ou de fragments de
corps réels. Nous sommes ici au musée
des traditions de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM), ou plutôt en pleine
transhumance. Les animaux comme leurs
bergers-fantômes sont absents, et c’est
à travers vêtements et sonnailles que
le spectateur est invité à imaginer une
tradition disparue. ///
Quel est le résultat de votre enquête ?
[…] À Samoa, si les dépositaires du savoirfaire traditionnel du tatouage forment en
principe un groupe homogène, […] en
pratique, ils sont désunis par des querelles
anciennes et, dans une certaine mesure,
des luttes de pouvoir et de légitimité. En
conséquence, un dialogue entre eux était
à l’époque exclu.
De plus, le tatouage samoan est désormais
une pratique diasporique et globalisée. Il
est donc présent dans plusieurs nations,
et le groupe d’experts qui fait autorité au
niveau mondial a, depuis les années 1990,
constitué un réseau international à travers
lequel circulent des savoir-faire, des outils,
du matériel, des prérogatives rituelles,
des autorisations informelles d’exercer, de
sorte que le tatouage samoan semble avoir
devancé depuis bien longtemps la vision
universaliste de l’Unesco. Un classement
aurait pour effet probable une mise sous
cloche d’une pratique extrêmement dynamique et interculturelle.
Enfin, dans la pratique quotidienne de ses
dépositaires, le tatouage tend plutôt à se
développer sous la forme d’un entreprenariat familial difficilement compatible avec
une augmentation du nombre de tatoueurs
et une transmission en dehors du cercle
familial et d’un cercle d’amis très proches.
SÉANCE DE TATOUAGE SAMOAN MASCULIN EN 2001
© Sébastien Galliot
1. Sébastien Galliot est chercheur associé au Centre de
recherche et de documentation sur l’Océanie (Marseille) et
au Laboratoire d’anthropologie et d’histoire de l’institution
de la culture (Paris) et chargé d’enseignement au département d’anthropologie de l’université Aix-Marseille.
Il consacre ses recherches actuelles à la diffusion transnationale du savoir-faire technico-rituel propre aux maîtres
tatoueurs samoans.
❯ Les abonnés à la formule dossiers + compléments
numériques peuvent retrouver l’intégralité
de cet entretien en ligne.
© Christophe Fouin/MuCEM, Dist. RMN-Grand Palais
21
documentation photographique
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