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AFFAIRE MILLET, SUITE

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Affaire Millet,
suite...
› Marin de Viry
U
ne seconde affaire Millet, beaucoup plus discrète
que la première, a abouti à son licenciement par son
employeur, les Éditions Gallimard. Elle fut déclenchée par un article qui situait dans le contexte culturel et littéraire actuel l’œuvre de Maylis de Kérangal, qui publie chez Verticales, filiale de Gallimard (1). En prenant la
décision de se séparer de Richard Millet pour « faute » à la lecture de
cet article, son employeur savait très bien que la qualification de cette
faute – la déloyauté à l’égard de son employeur – ne serait pas retenue comme la véritable cause de l’éviction définitive d’un de ses meilleurs éditeurs, de surcroît écrivain d’un talent rare. Elle savait aussi
que Richard Millet ne pouvait, et ne peut toujours pas, être traité en
simple employé ayant fait une grosse bourde. Elle savait enfin que sa
décision allait provoquer chez ceux qui aiment vraiment la littérature
un dégoût moral et le début d’une défiance durable à l’égard de sa
politique éditoriale. Elle a fait son choix.
L’article en question est ce qu’on appelle dans ce jargon (parfois
potache) des critiques littéraires une « descente », qui n’est exempte ni
de prise à partie personnelle, ni de drôlerie, ni d’une misogynie sans
aloi particulier.
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Écrit dans un style impeccable que la recherche permanente de
« rehaut » rend à mon sens un peu trop appuyé – mais qu’importe, les
grands styles ont toujours quelque chose d’agaçant –, cet article utilise
trois expressions qui seraient restées inaperçues sous la plume d’un
Bernanos, mais qui sont apparemment devenues délictueuses dans
notre temps. Rien qui, toutefois, ne sorte du registre polémique, dans
lequel la personne est attaquée en conséquence de ses œuvres et non
en elle-même.
Pour le dire net, Richard Millet pense que l’œuvre dont il parle
participe d’une sous-post-littérature qui se fait prendre pour de la littérature, au mieux en se réclamant de certains principes, au pire en
assénant des arguments d’autorité, qu’il trouve risibles dans les deux
cas, car il s’agit d’un simulacre. Il juge – et je crains qu’il ne soit en
mesure d’en témoigner – que beaucoup d’auteurs croient avoir atteint
les sommets quand ils ont touché le fond, prennent leurs effusions
narcissiques pour une rencontre avec l’esprit Marin de Viry est critique littéraire,
de la littérature, croient être touchés par la enseignant en littérature à Sciences
grâce quand ils ne voient que l’hologramme Po, directeur du développement
de PlaNet Finance. Il a publié Pour
de leur nombril, et trouvent dans leur œuvre en finir avec les hebdomadaires
un geste créateur souverain alors qu’elle n’est (Gallimard, 1996), le Matin des
que la répétition servile d’une posture d’ori- abrutis (Lattès, 2008), Tous touristes
(Flammarion, 2010) et Mémoires d’un
ginal (de masse) et de révolté (budgété) ; snobé (Pierre-Guillaume de Roux,
qu’enfin ils n’ont pas la moindre idée de ce 2012).
qu’est la littérature, tout simplement parce › marininparis@yahoo.fr
qu’ils ne sont pas des artistes mais quelque chose comme des intervenants culturels, avec une carrière, des chefs, un employeur, des collègues de bureau ; et naturellement, en bons employés, ils font grand cas
des opinions qu’ils doivent professer pour faire bouillir la marmite et
gratter des promotions. Il voit de petits managers du marketing littéraire capter les prestiges de la littérature tout en liquidant sa qualité.
Il pense également que dans une sorte d’unanimité infernale, la
sous-post-littérature veut l’avènement d’un monde qui ne serait plus
habité que par des hermaphrodites sociaux-démocrates, et dont l’horizon eschatologique ressemblerait plus à une éternelle réunion d’équipe
cool dans une ONG norvégienne qu’à la Jérusalem céleste.
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Ceci est contestable, naturellement, mais argumenté, et nullement
infâme.
C’est probablement parce que Millet cherche des artistes et n’en
trouve pas qui soient dignes de cette dénomination à ses yeux qu’il est
sacrilège. Il dénonce l’absence de vocation artistique chez les artistes
postiches, avec certes moins d’humour qu’un Philippe Muray, car il y
a chez lui un sens douloureux de la défaite qui lui gâche le bonheur de
la charge, mais avec autant d’arguments.
Il croit qu’un artiste véritable a un don, un charisme et du courage,
alors que la sous-post-littérature a besoin de voir en chacun un artiste,
ainsi qu’il le fut énoncé par Jack Lang au début des temps. Depuis
l’ère « Djack » – le moment lumière pour tous –, il est devenu sacré,
canonique, légal, opposable et si absolu que même dépourvu de don,
doté d’un charisme de moule, et absolument couard, chacun tutoie
Rimbaud. Et il est de bonne espérance progressiste de voir venir le
grand jour, couleur d’orange, où la nullité sera la condition de possibilité d’un devenir d’artiste.
Pour faire en sorte que la littérature nulle, pour les nuls et par les
nuls, se substitue à la littérature tout court, il faut tout un dispositif
de lutte spirituelle et culturelle que Millet, de livre en livre, analyse,
scrute, sonde, critique. Il faut d’abord dénigrer le don. Facile : déjà,
Dieu n’existe pas, donc il n’a rien à donner. Ensuite, si quelqu’un
avait naturellement des dispositions exceptionnelles, ce serait injuste,
et donc son œuvre serait irrecevable. Quant au charisme, c’est-à-dire
la capacité d’attraction et d’entraînement d’une singularité, il suffit
pour le débouter de noter qu’il est au fond l’antichambre du fascisme,
ou à tout le moins du pouvoir personnel. Et enfin, pour dénigrer le
courage, c’est-à-dire le travail dans le doute jusqu’à la perfection, il
suffit de proclamer la primauté du geste créateur, bref et spontané, sur
le labeur poussif du réactionnaire, et en avant ! Au bilan : banal, sans
aimantation, et franchement branleur, tel est l’idéal de l’artiste postiche contemporain. Quant à l’artiste tout court, il n’a guère d’autre
choix, s’il veut témoigner, que celui du martyre. Puisque son don, son
charisme et son courage ne lui valent que des humiliations, il n’y a que
le Ciel qui puisse en recevoir l’hommage.
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Tel est le système Millet, dans lequel la métaphysique est le refuge
de l’art à l’agonie. Il est à la fois brillant et ouvert à la réfutation, et sa
dimension polémique ne doit pas être un obstacle à sa diffusion.
Comme lui, on peut penser que la vraie littérature est aujourd’hui
affaire d’offensive, de désir de débouter le projet de l’époque, de reportage dans les abattoirs de l’esprit : a-t-elle, d’ailleurs, jamais été autre
chose, et n’a-t-elle pas toujours été escortée par des imbéciles qui la
prenaient pour une effusion sympathique ? J’aurais tendance à penser
que ce n’est pas grave : en me penchant sur le catalogue Gallimard d’il
y a cinquante ans, je vois que se juxtaposent les génies et les littérateurs médiocres, assez heureux pour écrire convenablement, mais stériles à la lecture. Aujourd’hui encore, Gallimard publie Régis Debray,
admirable, et David Foenkinos, globalement risible. Et il est vrai qu’il
existe de nos jours beaucoup d’écrivains douteux, je veux dire dont
on doute qu’ils soient vraiment écrivains, car ils sont sur la ligne de
crête entre la posture et l’imposture. Un storyteller qui tire à la ligne
en utilisant les procédés du page turner, tout en lardant son texte de
marqueurs culturels qui le rendent bankable chez Gallimard, est-ce
vraiment un écrivain ou du Canada Dry ? Comme Millet, je penche
pour le Canada Dry.
La politique idéale d’un éditeur serait de laisser la postérité trancher en publiant aujourd’hui à la fois des auteurs à grosses ventes et
à petit avenir pour financer leur contraire ; mais tout se gâte, tout se
passe comme si l’éditeur était désormais forcé de choisir, que tout ce
petit monde ne pouvait plus vivre sous le même ciel. Les camps se
sont formés autour d’une double querelle en imposture. La couronne
de la vraie littérature ne doit pas revenir à la sous-littérature, pour un
Millet, tandis qu’elle ne doit pas aller à la littérature « fasciste », pour
ses détracteurs.
On se souvient en effet que l’essai de Millet sur Anders B
­ reivik (2)
« déshonorait la littérature », d’après ses détracteurs regroupés en collectif d’« auteurs Gallimard » (j’ai déjà eu l’occasion de m’exprimer sur
cette expression que je juge, justement, déshonorante, car un écrivain
ne se définit jamais par son appartenance à une marque commerciale),
comme s’ils possédaient à eux seuls l’esprit de leur éditeur, et qu’ils
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demandèrent, déjà en 2012, son licenciement. « Déshonorait », c’està-dire trahissait les principes qui la fondent. Naturellement, personne
chez les pétitionnaires n’a pris la peine de définir « l’honneur » de la
littérature, de peur de n’avoir aucun titre à présenter pour se dire écrivain, ou alors écrivain peu honorable. Il leur suffisait de clamer que
l’essai de Millet était « fasciste » – ce qu’il n’était pas, ou alors les mots
n’ont pas de sens –, « raciste » – ce qu’il n’était pas plus – et constituait
une « apologie du crime » – accusation encore à côté de la plaque.
Millet a tout simplement des positions intéressantes, construites,
argumentées, contestables, qu’il exprime avec beaucoup de talent.
Que des ligues de vertu littéraire se constituent contre ce talent sous
des prétextes de morale verbeuse ne me paraît pas un progrès recevable. Que leur désir de censure, formé en lobby, rencontre le succès
au sein même d’une maison d’édition est simplement lamentable. On
ne donne pas les clefs d’une politique éditoriale à une ligue de vertu.
1. Richard Millet, « Pourquoi la littérature de langue français est nulle », Revue littéraire, janvier-février
2016.
2. Richard Millet, Langue fantôme, suivi de Éloge littéraire d’Anders Breivik, Pierre-Guillaume de Roux,
2012.
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