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camp d`écriture 2016

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Sur la route de la vérité
Sigourney Byham
La voiture roulait à toute allure. Mes parents assis à l’avant et moi à l’arrière, le silence
régnait. Je me dirigeais vers des terres inconnues, j’allais chez des grands-parents que je
n’avais jamais connus, jamais vu. La seule chose qui m’avait été dite à leur propos c’était
qu’ils étaient en conflit. Mes parents avaient toujours refusé de répondre à quelque question
que je posais sur eux, jusqu’à il y a deux semaines, lorsqu’ils m’annoncèrent que je passerais
l’été en leur compagnie. Cela me surpris, nous ne parlions jamais d’eux, ce qui avait fini par
me faire douter de leur existence. J’étais sur la route pour les rencontrer enfin comme j’aurais
dû le faire il y a bien longtemps. Dans mes pensées, je remarquais à peine le paysage de
campagne qui était sous mes yeux. Une curiosité et une peur de vivre chez ces personnes dont
je ne connaissais que le nom m’envahissaient. Après une heure et demie de trajet, la voiture
s’arrêta net. Je vis deux personnes au terme de leur vie, cheveux blancs et teint pâle, un
sourire se dessinant sur leurs lèvres, ils étaient sur le balcon. Alors que la femme restait à nous
admirer passionnément, l’homme descendit nous ouvrir. Il m’accueillit chaleureusement, je
me suis retrouvée dans ses bras et je m’y sentais bien, mais c’était étrange et inhabituel. En
rentrant dans leur maison je sentis une odeur de paille et de lavande, qui ne me déplaisait pas.
Un bonjour sortit de sa bouche, d’une voix rauque et douce. Je leur portais déjà une certaine
admiration. Mais je gardais quelques doutes, essayant d’éviter la naïveté. Cet homme se
retourna vers ma mère et lui adressa la parole.
-Bonjour ma chère fille. Voilà enfin ma petite-fille dont tu nous as privés si
longtemps. Mais bien-sûr nous avons l’occasion de la rencontrer juste parce
que tu es incapable de t’en occuper.
-Je ne te dirai pas que je suis ravie de te revoir père. On ne restera pas
longtemps
-Je ne m’attendais pas à autre chose venant de ta part. Ah, je vois que tu ne
t’es toujours pas décidé à choisir un mari convenable. Bonjour Paul.
Mon père avec peu d’importance, lui répondit ces mots.
-Bonjour.
Ma mère ne supportant plus tout cela, s’adressa à son père.
-
Je crois qu’on ferait mieux de s’en aller. Ne me fais pas regretter de te
laisser ma fille.
La tension se ressentait dans toute la demeure, telle une guerre froide de famille. Le soit
disant conflit entre mes ancêtres était donc réel. Cette discussion me mit mal à l’aise. La
voiture reprit la route sans moi, me laissant avec des inconnus à mon bataillon. Dès qu’ils
disparurent au loin, je me retournai vers ma nouvelle vie, et je regardai le vieil homme à
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quelques mètres de moi avec mépris. Pourquoi des paroles aussi blessantes à mes parents. Il
me fit signe de monter à l’étage. Avec prudence je montai les escaliers qui grinçaient à chaque
petit pas. Arrivée en hauteur, ma crainte cachée sous un léger sourire, j’avançais doucement.
La femme que j’avais aperçue toute à l’heure était là, couteau à la main. Elle le déposa et
s’approcha de moi. Il devait être dans les environs de midi, mon ventre gargouilla.
-
Tu te rends compte qu’ils ne l’ont même pas nourrie, quelle honte, je ne
peux croire que c’est notre enfant, dit ma grand-mère.
Avec un ton accusateur je leur demandai ce qu’avait bien fait ma mère pour mériter de telles
remarques. Ils ne prirent même pas la peine de me répondre. Suite à ces paroles, le silence
régna, mon regard chercha une sortie à ma solitude. Soudain quelques mots me firent sortir de
ma bulle.
-Assied-toi ici !
Je m’exécutai avec hésitation. A peine assise, on déposa une assiette devant moi. Je n’avais
jamais vu autant de brutalité chez des personnes de cet âge-là.
-Mange mon enfant, ta mère adorait ce plat, c’est délicieux.
Quelque chose d’inquiétant ressortait d’eux. Ils me fixaient avec impatience, attendant que je
prenne une bouchée de ce plat. Le plat préféré de ma mère ?! Elle n’aime que ce qui est
gastronomique.
Ma fourchette à la main, je la plongeai dans cette bouillie. Hum…mais…m’avait -on servi du
plastique ou quelque chose de chimique, cela n’était pas de la nourriture.
-Alors tu aimes ?
Avalant avec peine, je les regardai et répondis :
-C’est délicieux, mais je crains de ne pouvoir tout finir
-Bien sûr que c’est bon, tu es un ange, tu as surement hérité de notre palais
culinaire. Et non, tu dois tout finir, ici on mange ce qu’on a dans l’assiette,
même s’il faut y passer toute la nuit.
J’étais sous le choc, avec courage et estomac solide je continuai à manger. Cela fut
interminable, mais j’arrivai jusqu'à la dernière cuillère qui fut la meilleure et la pire de toute.
J’étais seule, c’était l’heure de la sieste, alors je décidai d’aller dans la petite maison dans le
jardin, ça ressemblait plutôt à une cabane, la liberté y était agréable même si je savais qu’elle
ne durerait que peu de temps. La porte n’était pas fermée à clef, sûrement qu’il y avait peu de
chose intéressante ou de valeur dans cet endroit. J’ouvris puis refermai la porte avec douceur
au cas où mes ancêtres auraient le sommeil léger et l’oreille sensible. Je me retrouvai dans le
noir un bref instant, ma main tapotait sur les murs afin de trouver un quelconque interrupteur.
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La lumière retentissait faiblement, j’avançai en regardant de chaque côté, contemplant ce qui
m’entourait. Une chose retenu spécialement mon attention, un album photo. Je le pris avec
délicatesse et prudence. Sortie de cette endroit plus qu’étrange, même glauque, et me couchai
sous un arbre, au fond du jardin. Je parcourais les photos avec plaisir, il n’y avait aucune trace
de conflit entre ma mère et ses parents. Mais que s’était bien-il passé entre eux pour que tout
ce bonheur disparaisse ? La dernière photo m’interloqua, je ne connaissais pas les deux jeunes
filles sur la photo avec la petite fille prise devant cette demeure, mais elles me disaient
quelque chose comme si je les avais déjà vues. Je décidai de décrocher la photo. Au dos je
trouvai une inscription : « Emily, Amelia et Evelyne Betsu », je n’arrivais pas à en croire mes
yeux serait-ce moi la petite fille sur la photo, je portais exactement le même nom, mais cela
devenait encore plus incompréhensible, je ne me rappelais pas de ce moment ni de ces deux
filles. Ce n’était donc pas la première fois que je voyais mes grands-parents ? Je posai l’album
et me mis à réfléchir. Il était six heures du soir, j’avais vu ma chambre, je m’étais installée. Ils
étaient assis dehors, lisant des livres. Je pris une longue respiration et je m’avançai vers eux.
-Excusez-moi. J’ai une question à vous poser.
Ma grand-mère eut un regard surpris et mon grand-père dit :
-Alors pose-la, en espérant qu’elle ne soit pas trop indiscrète.
Là était le problème, je ne savais pas comment ils allaient réagir.
- Tout à l’heure, au moment où vous vous reposiez, j’ai fait une visite du
jardin, de la maison et…
-je ne me souviens pas que ma femme et moi t’ayons fait comprendre que tu
étais ici comme chez toi.
À ce moment, j’ai vraiment hésité à ne plus rien dire mais je m’étais lancée
alors je continuai.
-Alors toute mes excuses, comme je le disais, j’étais dans le jardin, la porte
de la maisonnette était ouverte et j’ai trouvé cela.
Je leur donnai la photo qui m’avait apporté tant de question.
-Je me demandais qui sont ces deux jeunes filles qui se ressemblent comme
deux gouttes d’eau ? Pourquoi y a-t-il mon nom derrière ?
Le visage rempli de colère, il riposta.
-Tu n’avais pas à aller là- bas. Ce sont nos affaires et non les tiennes. Tu
veux savoir qui sont ces deux jeunes filles avec une beauté qui surpasse la
tienne ? Ce sont des personnes qui respectaenit cette maison, qui avaient plus
de convenance que tu ne pourrais jamais avoir et elles ne se permettaient pas
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d’être curieuse comme la fouine qui se trouve sous nos yeux. Je me trompais,
j’avais l’espoir que tu aies pris de nous, mais tu es le portrait craché de ton
père. Va-t-en !
Je n’arrivais pas à croire ce que je venais d’entendre, ces paroles m’avaient bouleversée, je ne
savais plus où me mettre, par « va-t-en » qu’est-ce que je devais comprendre ? Il voulait que
j’aille dans ma chambre, ou hors de cette maison ? Je choisis la chambre.
L’horloge sonna les huit heures du soir, la porte s’ouvrit brusquement, mon grand-père
apparut. Il paraissait étonné de me voir.
-Que fais-tu là ? Je t’avais pourtant dit de partir.
Ma voix tremblait de peur.
-Je ne pensais pas que c’était réellement ce que tu voulais me dire.
Un léger rire.
-Je pensais chaque mot que je t’ai dit. Mais puisque tu es là, on va manger.
Je me sentais comme un voyou, dormant dans une maison qui n’était pas la sienne. Je le
suivis, la boule au ventre, espérant que mon estomac supporterait leur nourriture. La nuit fut
longue, le sommeil avait été court, j’ai pensé à appeler ma mère, je l’ai même demandé mais
ça me fut refusé. Le lendemain matin on m’avait demandé, plutôt obligée à aller à la
boulangerie. Je me perdis en route, je me retrouvai pour me reperdre, finalement je réussis à
arriver devant le stand.
-Deux pains au chocolat, deux baguettes et deux truffes au chocolat noir, s’il
vous plaît.
-Amelia ? désolé vous ressemblez à quelqu’un que j’ai connu, mais qui n’est
malheureusement plus de ce monde. Voici votre commande.
Amelia, j’avais déjà entendu ce prénom, l’album photo, mais bien-sûr.
-Vous parlez d’Amelia Betsu ?
D’un air étonné, il répondit :
-Vous la connaissiez ?
-Je crois que je l’ai déjà rencontrée et que je fais partie de sa famille.
-Alors tu es Evelyne ? Tu as bien grandi.
-S’il-vous plaît, dites-en moi plus sur Amélia et Emily.
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-Je ne peux pas, il faut que tu rentres, au revoir. Ravi de t’avoir revue.
L’ambiance de ce village était de plus en plus étrange, pourquoi ces deux jeunes filles étaientelles un sujet tabou pour tous les habitants. De retour, je déposai les achats en cuisine. Je
sortis plus tard sans autorisation, en espérant être de retour avant la fin de leur sieste. Je
retournai dans la boulangerie, le jeune homme comprit la raison qui m’amenait là. Avec
conviction je lui dis :
-Je resterai ici tant que vous ne m’aurez pas dit ce que je veux savoir.
D’un air étonné, il me regarda, souriant, et me répondit :
-Je ferme dans une heure, on pourra discuter après.
Le dernier client prit sa commande, le jeune homme ferma la porte à clef et se retourna vers
moi. Deux chaises à la main, il les déposa l’une en face de l’autre. On était assis, lui les
coudes sur les genoux, moi les jambes croisées et le dos droit.
-Pourquoi avez-vous changé d’avis ?
Il fit un sourire et me répondit sans attendre :
-Ta détermination m’a plu et je pense que tu ne m’aurais pas lâché la
grappe. Donc que veux-tu savoir ?
Je me préparai à le questionner, les questions avaient tourné dans mon esprit toute l’aprèsmidi.
-Vous connaissiez Emily et Amelia ? Et vous dites qu’elles ne sont plus de ce
monde ?
-Oui je les connaissais, c’étaient des jumelles et oui malheureusement elles
ne sont plus parmi nous.
-De quoi sont-elles mortes ?
-oh ça personne ne le sait, à part ta famille.
-J’ai essayé de leur demander, mais il n’y a eu que de la colère qui est sortie
de leur bouche. Mais comment les avez-vous connues ?
Il prit une respiration avant de me répondre.
-J’étais à l’école avec elles, nous étions comme frères et sœurs, toujours
ensemble, chaque bêtise que j’ai pu faire c’était avec leur complicité. Mais
un jour tout à changé, elles m’ont évité du jour au lendemain, je crus bien
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longtemps que j’avais fait quelque chose qui les avait repoussées. Et un jour
Emily est morte, à 12 ans, Amelia paraissait anéantie, le village entier à tenté
de soutenir ta famille, mais ils se sont isolés du monde. Une année plus tard
Amelia a subi le même sort. J’étais anéanti, je ne passe pas un jour sans que
leur présence me manque. Peu de temps après tes parents sont venus te
chercher, tu devais avoir 5 ans. Depuis tes grands-parents sont devenus des
personnes que tout le monde redoute.
-Mais vous voulez dire que je suis déjà venue ici ?
D’un air étonné, il me dit.
-Bien-sûr, tu ne te souviens pas ? Tu venais ici toutes les vacances et même
les week-ends, on s’était habitué à ta petite bouille.
-Je ne me souviens absolument pas. Mais quel lien j’ai avec elle ?
-Je ne pourrais pas te dire, elles ne m’ont jamais rien dit, je sais juste
qu’elles ont été élevées par tes grands-parents.
Je regardai ma montre, je devais absolument partir.
-Merci beaucoup, je suis vraiment désolée mais je dois y aller.
Je tournai la poignée et je partis en courant. Cette histoire m’avait émue, je me demandais ce
qui leur était arrivé. Je ne pouvais imaginer à quel point cela avait pu être éprouvant pour mes
grands-parents. J’arrivai trop tard. Ils étaient déjà là à m’attendre de pied ferme. Ils avaient
décidé que je devais m’en aller. Mes parents viendraient me chercher le lendemain matin.
La cloche sonnait les sept heures de la matinée, et quelques minutes plus tard ce fut à la
sonnette de sonner. Ma mère les yeux noirs de colère, s’approcha de moi sans accorder de
l’importance aux deux personnes à côté de moi.
-Pourquoi tu es allée dehors sans en demander la permission, ou étais-tu ?
-J’avais peur qu’on ne permette pas de sortir, j’étais chez le boulanger.
Ma mère tourna la tête et s’adressa à ses parents.
-Même pas un jour en votre compagnie et elle a peur de vous, waouh c’est un
record. Et qui est ce boulanger ?
Mon grand-père comprit tout d’un coup la raison de ma balade et s’adressa à moi.
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-Tu es allée chercher des informations sur les deux jeunes filles de la photo ?
Qu’est-ce que tu as découverte ?
J’étais vaincue.
-Le boulanger était l’ami d’Emily et d’Amelia. J’ai insisté donc ne lui en
voulez pas. Il m’a dit…
Ma mère paraissait désorientée, elle prit une chaise et s’y écroula.
-Il m’a dit qu’elles ne sont plus en vie. Qu’elles avaient vécu ici. Je veux
juste savoir quel lien j’ai avec elles. C’étaient tes sœurs maman ?
Ma mère me regarda, les yeux remplis de tristesse.
-Non ma chérie ce ne sont pas mes sœurs mais les tiennes.
Nous avons parlé pendant plus d’une heure. On m’expliqua que ma mère était tombée
enceinte à l’âge de 16 ans, mais ne pouvant pas s’occuper de ses filles, elle les avait confiées à
ses parents. Plus tard quand je n’étais pas plus haute que trois pommes, ma mère leur avait
proposé de venir avec nous mais elle reçut un « non ». Puis nous en arrivâmes au sujet de leur
mort.
-Qu’est-ce qui leur est arrivé ? oh la maladie les a atteintes, une maladie
héréditaire.
Dit mon père en s’adressant à moi.
-Ta maladie, tu les as tuées.
Rétorqua mon grand-père.
Quelques larmes coulèrent des joues de mon père, j’avais de la peine pour lui. Mon grandpère continua dans sa lancée.
-Et ta mère n’a pas aidé, elle pouvait faire don de sa moelle épinière, ce qui
aurait sauvé la vie d’Amelia, mais elle n’a pas été foutue de la convaincre et
elle l’a aidée à creuser sa tombe à côté de sa sœur. En plus elle t’a enlevée,
nous privant de ton enfance.
Ma mère sous le choc, lui répondit.
-C’étaient nos filles et non les vôtres, nous avons perdu nos enfants, ne croistu pas que cela fut une épreuve éprouvante pour nous ?! Ou ton cœur a-t-il
été enterré avec elle ? Tu avais changé tu n’étais plus le même et je ne
voulais pas de ça pour Evelyne. J’avais l’espoir qu’après des années vous
seriez capable de revenir ceux que vous étiez, mais j’avais tort.
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-Vos filles ? nous les avons élevées ! Vous n’étiez rien pour elles, vous avez
fait votre vie sans elles.
A ce moment tout devint très clair. Nous partîmes peu de temps après. La tension était
palpable au moment du départ, la colère se lisait sur le visage de chacun des adultes qui
m’entouraient. Je ne serais pas capable de dire si les tensions s’étaient apaisées mais ils
avaient enfin pu se dire la vérité. Je ne savais pas si un jour je reviendrais, je le souhaitais, au
fond je pensais que mes grands-parents sont des personnes qui ont une bonne âme.
Sigourney Byham
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Photographies
Noémie Marti
L’innocence, AFRICA
De jeunes enfants de couleur jouent avec un vieux ballon sur le point de se rompre en deux
pièces. La boue recouvre leurs pantalons qui ne tiennent plus qu’à un fil jusqu’aux genoux,
les ralentissant dans leur partie. Deux morceaux de bois, de chaque côté de ce qu’ils
pourraient appeler un terrain, en guise de démarcation des buts. La majorité des enfants sont
des garçons mais il y a aussi deux ou trois filles. De larges sourires qui illuminent les visages
de tous les enfants, contrastent avec la maigreur de leurs corps. Et dans chaque paire d’yeux,
le reflet du soleil scintillant.
Je suis si heureuse de voir la joie qu’éprouvent leur innocence à s’amuser sans savoir le mal
que l’humain crée. Et j’espère que ces enfants continueront à grandir dans l’ombre de la
vérité.
La paix, EUROPA
Première guerre mondiale, après la bataille. Les survivants, sur le côté droit, ramassent leurs
morts les cœurs aussi lourds qu’une montagne. Quelques mètres plus loin des hommes, armes
à la main, courent lâchement en direction des soldats de droite. Ceux-ci les bouches entreouvertes d’effroi viennent de comprendre que les soldats de gauche les attaquent. Ils sont
atterrés, eux qui pensaient être au moins en paix lorsqu’ils enterreraient leurs amis défunts.
Les attaquants, sans pitié, foncent d’un air agressif sur eux. Les seuls qui ont une expression
sereine sont les morts.
Toutes ces guerres à quoi servent-elles ? N’est-ce pas une erreur de continuer à se battre pour
des simples questions d’idéologie, de culture, de religion et tout les autres points qui
pourraient nous différencier des animaux ? Après tout, ne pourrait-on pas arrêter d’avoir une
mémoire collective amnésique qui ne fait que nous rabaisser ? La paix est faite pour les morts.
La peur, ASIA
Une fosse, c’est une fosse remplie de Vietnamiens, les uns sur les autres, des femmes, des
vieux, des enfants habillés de bouts de drap marron. Des hommes portant les couleurs de
l’Amérique pointent des armes sur ces villageois dont la peau est marquée de nombreuses
contusions. La hauteur qui sépare les militaires des victimes ne change pas le sentiment de
peur qu’éprouvent ces êtres. Je peux même entrevoir le sentiment de peur et
d’incompréhension prendre place sur les visages des enfants qui n’ont jamais encore été
confrontés à la mort. Et les militaires devant accomplir ce qu’ils considèrent comme leur
devoir sentent la peur, la peur de n’être qu’un bourreau sans état d’âme. Mais ils appuieront
tous sur la gâchette et transformeront ce tas d’êtres vivants en vulgaires morceaux de viande.
Alors pourquoi ont-ils tiré malgré leur peur? Je suis persuadé que c’est pour la simple raison
que rien ne leur faisait plus peur que de se retrouver à leur tour dans la fosse peinte en rouge.
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On a tous peur de quelque chose, au moins de la peur elle-même. Et bien c’est cette peur qui
fera sombrer le peu de génie qui reste à notre humanité dans les limbes de la folie.
La destruction, AMERICA
Un carrefour de ville, des habitants arpentant les rues, des immeubles effleurant le ciel
grisâtre ne nous laissant pas voir la merveilleuse boule de gaz qu’est le soleil. Voilà ce que
nous appelons une sublime métropole. Un groupe de personnes traverse le passage piéton au
rouge, jette leurs déchets au sol laissant la poubelle qui n’est qu’à trois pas, vide. Ils ne sont
pas les seuls délinquants, à terre se trouve une quantité de déchets telle que je ne réussirais pas
à tous les compter. Les passants autours d’eux ont l’air de trouver cet acte tout à fait banal.
Des voitures, des bus et des taxis conduisent les uns derrière les autres, leur pots
d’échappements laissent sortir ces gaz qui polluent tant l’atmosphère.
Et maintenant je suis là quelque part sur cette Terre que nous avons sali comme si on s’était
torché le cul avec, à regarder ces photos tout en critiquant l’être humain. Et à me demander
comment notre espèce peut commettre ces actes qui abîment tant la Terre qui a créé nos vies
et qui continuera malgré tout à les alimenter jusqu’au bout. Notre matrice, notre mère, elle
nous a tout donné et en échange on la tue à petit feu. Nous sommes la bactérie dont notre
planète a du mal à se débarrasser.
Et un jour viendra où ma mort, comme celle de chacun de nous, ne sera plus qu’un vague
souvenir, comme les photos de cet album. Plus personne ne se souviendra des actes que j’ai
accompli, alors autant les accomplir pour moi-même, car quelle meilleure raison y aurait-il
que mon propre bonheur personnel. De toute manière l’Homme n’est qu’un tas de chair, de
mensonge et d’égoïsme.
Noémie Marti
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Remuer le couteau dans la plaie
Meliké Oymak
Il ne s’agit ni de lui, ni de ça, non, ils fabulent. Un groupe de jeunes l’avait aperçu au milieu
de la nuit, à vélo, arpentant les ruelles sombres et désertes. Ils mentent, ce n’est pas possible,
pas lui. Ce facteur de petite taille, maigre comme une allumette, aux cheveux poivrés et en
bataille, errait en évitant la lumière des lampadaires, ne recherchant qu’obscurité et solitude.
Je vous assure, il n’aurait jamais fait ça, c’est un gars bien. Sous sa fière allure, ses sourires
par milliers et sa démarche confiante, il cachait forcément quelque chose à toujours partir plus
tôt que les autres, à trimballer cette bandoulière où qu’il aille, à refuser tout sujet de
conversation qui le concernait. Certains, savaient que quelque chose clochait, mais quoi, ils
l’ignoraient. D’autres, naïfs, ne se doutaient de rien, se limitaient à le remercier lorsqu’il
passait déposer le courrier. Pourtant l’un d’eux le regretta, vite, très vite.
Dès l’aube, Marc, un facteur aux yeux ternis et cernés jusqu’aux joues, enjambait son deux
roues pour délivrer les messages des plus banals aux plus sordides. Il débutait sa tournée près
de la mer, là où les plus aisés logeaient dans leur château. Marc balançait leur courrier audessus de leurs haies taillées au carré dont l’absence de brindille rebelle tapait dans l’oeil. Il
crachait même parfois sur ces buissons artificiels, pour se venger de n’avoir pas hérité de la
même chance qu’eux. Mais d’un autre côté, il les plaignait, parce qu’il avait bien conscience
que si leurs haies étaient si parfaites et si synthétiques, leur coeur leur ressemblait, bourré
d’hypocrisie et de mensonges. Alors, Marc crachait. Il crachait sa haine. Parce que la haine
passait avant la compassion.
Le facteur prenait sa pause de midi dans un café, il guignait de temps à autre le match que la
télévision diffusait, bien que la plupart du temps, son regard restait plongé dans la mousse de
sa bière blonde, une main de chaque côté. Il la faisait tourner en glissant ses doigts contre la
chope, dans un sens, puis dans l’autre. Marc n’avalait rien d’autre qu’un petit bout de pain
froid et sec. Il ne ressentait plus l’appétit. Puis il reprit son deux roues et continuait sa tournée,
l’esprit devenu vide par le trop plein.
Des rumeurs à profusion rampaient sur cet homme et sa bandoulière. Les radoteurs se
demandaient ce qu’elle pouvait bien contenir, certains disaient qu’il prenait sa douche avec.
Mais Marc ne prêtait pas attention à ces critiques, il ignorait pourquoi il était encore en vie
mais il savait ce qui le faisait survivre. Alors il continuait, sourd de ces remarques, avide de
chair, de la chair fraîche qui peuplait ses nuits. Qui lui permettait de nager dans ce monde de
fou.
Lors d’une de ses escapades nocturnes, cet homme aux cheveux grisâtres se fit toiser du
regard par un groupe de jeunes. Ils étaient assis sur un banc. Des débris de bouteilles
jonchaient le sol ce qui crispa la mâchoire de Marc. Il voyait cela comme une offense à la
Terre qui les avait accueillis sans broncher. Le regard noir et provocateur qu’il leur adressa fit
jaillir une huée de cris révoltés. Ces jeunes crachèrent dans l’herbe pour se faire remarquer.
Marc cracha à son tour. Lui crachait sa haine, eux crachaient de la salive.
Un des jeunes l’insulta, bondit du banc à pieds joints et brandit les bras avec des gestes
accusateurs. Marc, serein, adossa son vélo contre un mur et le rejoignit en emportant sous le
bras sa bandoulière. Il alluma une cigarette et souffla la fumée sur le visage du type. Le jeune
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le poussa avec violence. Marc ne broncha pas. Lorsque celui qui inspire du mal a besoin d’en
causer, il faut le laisser faire. Mais en lui accordant par la suite la plus cruelle des vengeances.
Le facteur se fit alors pousser, insulter, moquer. Dès que la frénésie cessa, Marc balança son
mégot et toussota, puis soudain il attrapa le col de la chemise du môme et souleva sans
difficulté sa carcasse. Le corps se débattait mais le facteur le bloqua contre un mur de briques.
Le jeune poussa des cris aigus et en eut sacrément honte. La bande se dispersa, jambes à leur
cou. Celui qu’ils avaient abandonné resta seul face au facteur qui n’avait pas l’intention de le
lâcher tout de suite.
Un silence de mort plombait cette nuit agitée. La ville était déserte et ses habitants dormaient
tranquillement, bien rangés à leur place, dans leur petit confort personnel, imprégné
d’égoïsme, loin des tracas. Le peuple qui vivait le jour et s’assoupissait la nuit, ignorait les
dégâts dont celle-ci regorgeait. La lune inspirait les artistes et les meurtriers. La lune était la
seule amie de Marc, sa véritable compagne.
Une poignée de minutes passèrent, et le cinquantenaire lâcha finalement son cadet qui
s’enfuit en haletant comme un petit agneau sans défense. Marc sourit et remonta sur sa petite
reine, fier comme un roi. Il rentra chez lui quelques heures avant l’aube, avant de
recommencer son autre existence.
La journée recommença, simple et répétitive. Elle pourrait se confondre avec celle d’hier,
avant-hier, du mois dernier, six ans avant. Elles étaient pareilles, fades, sans intérêt, lassantes,
inintéressantes. L’ennui de Marc se remarquait par son visage indifférent, dépourvu de toute
sensibilité humaine. Il vivait sa vie parce qu’il n’avait pas le choix. Sa peur de la mort était
trop grande pour avoir le culot de la provoquer. Il subissait la vie, comme on subirait un
mauvais sort.
Rien ne le captivait, ne l’émouvait, ne le passionnait. Tout était amer et privé de sens.
Pourtant, le visage de Marc souriait beaucoup, ses lèvres se détachaient, ses muscles se
contractaient. Mais son âme restait de marbre et cette joie n’était que dans le physique, dans
un aspect de mimique, pour avoir l’air sympathique. Il avait beau critiquer les bourgeois et
leurs manies de mentir comme on respire mais en fait il n’était pas meilleur, à déguiser la
froideur de son âme.
Le soleil se couchait en douceur en ce mois de juin. Son reflet orangé sur la mer éblouissait
les sensibles et captivait les touristes, tandis que Marc, toujours sur sa bécane, longeait la rive
avec le chant des oiseaux en bruit de fond. Il prenait le temps d’admirer les merveilles de la
nature, le clapotement des vagues contre les roches apaisait ses pensées agitées. Il roulait pour
rouler, pour aller plus loin, pour fuir d’où il vient, pour être ailleurs, parce qu’ici ne lui plaisait
pas, où qu’il soit, où qu’il aille, d’où qu’il vienne. Marc filait comme le vent soufflait. Sa
balade dura des heures jusqu’à ce que la nuit soit noire charbon. Ce qui lui servait de
logement n’était qu’une petite baraque en pierre abandonnée dans un chemin de campagne. Il
devait être trois heures tapantes lorsqu’un bruit de craquement fit sursauter Marc qui rangeait
tranquillement son vélo à l’intérieur. Son visage se crispa, ses sourcils se froncèrent, ses dents
se resserrèrent. Il balaya les alentours d’un regard méfiant puis se rappela l’existence de sa
hache. Il la retira de la souche d’un coup sec et avança pas à pas. Des branches d’arbres
sèches craquelèrent sous son poids, le silence venait d’être détruit. Confiant, il contourna la
maison, les semelles enfoncées dans la terre, les pantalons retroussés. Un autre fracas surgit
derrière lui, il se retourna d’un coup sec mais ne vit rien d’autre que les arbres qui se
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balançaient. Il se cacha donc derrière un mur, se pencha et n’apprécia pas du tout ce qu’il
aperçut alors.
Un homme pissait contre sa façade.
Marc inspira une grosse bouffée d’air et secoua les bras. Il avait déjà vu ce type. Bien qu’il
ne le discernât que de profil, son visage lui était beaucoup trop familier pour que ce ne soit
qu’une tête croisée un beau matin. Il ne bougea pas, déterminé à mettre une étiquette sur cette
face. Les bras du facteur se croisèrent, son pied gauche tapota le sol, ses cheveux dansèrent
avec la bise. Et il patienta. Longtemps. Très longtemps. Le jeune type lui sourit en remontant
sa braguette. C’est à cet instant que Marc se souvint de lui, de cette expression hautaine, de
ces petits yeux verts enfoncés, de ces lèvres fines et pincées, de ces cheveux châtains bouclés.
Marc se rappelait très bien de lui, ce môme qui s’était pris pour un roi, qui l’avait profané
l’autre soir. Il lui adressa quelques mots sur un ton provocateur.
- Elle est où ta sacoche ? Tu te sens pas à poil sans elle ?
Marc, pris de stupeur, ne répondit rien, ses mains tapotèrent ses poches, il releva la tête d’un
coup sec. Elle n’était plus là. L’album n’était plus là.
Et merde.
Il l’avait laissée près de son vélo. Qu’est-ce qu’il pouvait être con parfois.
Le jeune détala à toute vitesse et Marc le poursuivit en haletant. Il ne fallait pas que
quelqu’un découvre cet album, ce n’était pas possible. Il le coursa quelques minutes, se
prenait des branches d’arbres dans le visage et ses pieds s’emmêlaient sans arrêt. Il manqua de
trébucher plusieurs fois. Ses chevilles dénudées récoltaient éraflure sur éraflure. Le jeune
tenait sa bandoulière par un coin, elle balançait au rythme de ses pas. Marc, rouge de fureur et
d’épuisement, fendait l’air en soufflant comme un boeuf. On aurait pu croire que le diable
était à ses trousses mais en réalité il était devant lui et il tenait entre ses mains son plus gros
secret. Le môme riait en voyant l’homme peiner à le poursuivre. Ayant une sacrée marge
d’avance, il ouvrit le sac et en sortit l’album photo.
Un lampadaire dont l’ampoule était brisée apaisa l’obscurité de la nuit. Le recueil fut ouvert
par des mains innocentes et crasseuses, observé par des yeux sensibles et curieux, lâché à
terre par un jeune effrayé et ébahi. Marc vit la chute du registre, il vit l’expression du jeunet, il
vit le meurtre qu’il allait devoir commettre. Le cri du garçon délogea les oiseaux, repoussa les
nuages, retourna la lune sur elle-même. Marc persévéra, dévorant la distance qui les séparait
en un rien de temps. Il n’avait plus la hache sur lui, il allait devoir se débrouiller sans. Son
coude frappa la nuque du type, un craquement d’os se fit entendre. Le môme poussa un cri et
mangea le sol. Marc prit ses deux chevilles et tira le corps sur la terre sèche. De la boue se
mélangeait aux cheveux du gosse, de petites pierres rentraient entre ses lippes entrouvertes.
Marc regrettait d’avoir à le tuer, ce meurtre casserait sa tradition, briserait la continuité de
ses photographies de chair féminine. Mais il ne culpabilisait pas, ce petit con n’avait qu’à pas
pisser contre son mur. Il traîna le corps las jusqu’au marécage. Marc ignorait encore comment
il allait le tuer. Tout ce qu’il savait, était que cet homicide serait abominable, ensanglanté, et
bien plus encore. Le garçon était encore dans les bras de Morphée, loin de la dure réalité qui
l’attendait. Marc l’attacha contre un arbre avec son lacet et alla chercher son couteau de
boucher dont la lame était plus pointue que la dent d’un tigre. De retour/puis, le facteur, son
coeur rebondissant de jubilation, allongea la dépouille sur des feuilles mortes. Il nettoya avec
un tissu de soie la lame plus lisse que les fesses d’un nourrisson. Le jeune corps commençait à
reprendre vie, ses paupières clignaient doucement. Marc déposa une caresse sur celles-ci, il ne
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voulait pas voir son regard pétrifié, la fenêtre de son âme. Il fendit la peau fraîche du front en
plusieurs coupures très peu profondes. Des gouttelettes de sang ruisselaient sur ses tempes
pour venir se tarir sur son menton. Il continua à dessiner de petites scarifications sur son
visage et descendit sur les clavicules. Le contact du métal sur les os produisait un crissement
aigu qui donna la chair de poule au coupable. Le corps fut pris de tremblements, Marc
accroupi sur la victime, appuya ses genoux sur le creux des bras de l’homme pour qu’ils
cessent de vaciller. Il éternisa son chef d’oeuvre le long du corps qui se peignait de rouge
cuivré au fil des minutes et des blessures. Bientôt vidé de son sang et de vie, la victime lâchait
prise, elle ne chancelait plus, s’enfonçant au fur et à mesure dans la boue crasseuse. L’assassin
voulut être certain que la proie n’était plus de ce monde, alors pour achever son travail
passionnant, il se releva sur ses deux jambes, et prit de l’élan. Marc planta le poignard dans
l’estomac. Une énorme fente se forma et il remua le couteau dans la plaie. Il avait toujours
voulu toucher des intestins alors il les tint de ses dix doigts et tira, tira, tira. Une corde
d’organes en sortit, Marc tout excité par ce geste les tourna autour de sa tête comme un lasso
dans les westerns. Il frémissait de joie, jamais il ne ressentit un tel plaisir à tuer. Ses autres
meurtres le réconfortaient mais il peinait à se sentir aussi soulagé et satisfait. Tandis que celuici était une véritable vengeance contre l’humanité toute entière. Une fierté immense s’empara
de lui, il inspira une grosse bouffée d’air frais et leva la tête au ciel. Le meurtrier sourit de son
plus beau et véritable sourire. Il était heureux, enfin.
Le jeune absent de vie reposait sur la terre, les paupières closes, la peau glacée et violacée. Il
roula dans le marécage après le coup de pied du vieillard. Le cadavre flotta un moment puis
finit par couler au fond de l’eau en ne laissant aucune trace visible autre que la flaque de sang
foncé qui décorait le sol.
Marc prit congé de ce désastre. Son palais était asséché par tous ces mouvements simultanés.
Il rentra dans sa baraque, l’esprit allégé de toute pensée malsaine. Son rituel nocturne prenait
place, le facteur mit de l’eau à chauffer et s’assit sur sa chaise de bois. Il saisit avec douceur
l’album de photographie, de ses souvenirs. Ses pouces s’accrochèrent aux deux côtés du
registre et l’entrouvrirent :
Ces clichés n’étaient que de femmes mortes, de chair féminine et de sang pourpre. Il y en
avait une vingtaine, toutes prises de haut ou de côté. On pouvait voir sur les premières images
l’arme du crime, bien souvent banale. Durant ses débuts, il n’avait pas d’expérience ni
d’originalité. Il était jeune et insouciant, il provoquait des meurtres sur coup de l’impulsion. Il
ne préméditait rien, il distribuait la mort comme il distribuait le courrier. Seules les femmes
étaient envoyées au trépas, lui même ne savait pas pourquoi, c’était ainsi, que ça plaise ou
non. Elles étaient la plupart du temps étranglées, il passait ses mains autour de leur cou frêle
et serrait si fort qu’elles lâchaient leur dernier souffle chaud sur le visage de Marc. Parfois, la
fatigue l’habitait d’une force si intense qu’il était obligé d’utiliser un fil de fer barbelé pour
qu’ainsi une cicatrice blanchâtre reste imprégnée sur la peau. D’autres fois, il les faisait
s’assoir, les yeux bandés, les lèvres scotchées, les pieds attachés. Il leur chantait une berceuse
pendant qu’il rechargeait son flingue. Et en plein milieu de la comptine, il appuyait sur la
gâchette et le sang peignait les murs. Des gouttelettes flamboyantes ruisselaient le long la
tapisserie, laissaient une jolie trace nette et imbibée de précieux souvenirs.
Mais depuis quelques temps, le besoin de torture fleurissait en Marc. Il devait aller piocher
des idées plus loin, plus violentes, plus morbides. D’antan, la vue du sang le répugnait mais à
l’heure d’aujourd’hui, elle était sa seule ressource de vie. Les prochaines images prouvaient
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cette réalité, des morceaux de chair de femmes étaient éparpillés dans les différentes pièces.
D’autres encore, davantage malsaines, révélaient une cruauté que même bien peu de
journalistes de guerre oseraient afficher. Il avait bien conscience que la fin du registre était
bien plus rude que son début, et se sachant âme sensible en ce soir terrible, il clôtura l’album
en bâillant et but une gorgée de thé tiède.
Meliké Oymak
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Collection
Julie Bondolfi
Le froid est arrivé ce matin. La neige discrète et silencieuse, tombe sur la ville. Bientôt tout
sera blanc. Les gens dans la rue traversent l'hiver avec détermination. Ils avancent, ils
avancent vite. De leur regard ils dessinent un chemin dont eux seuls connaissent la
destination. Leurs oreilles cachées sous leurs gros bonnets n'entendent pas le sifflement aigu
du vent. Ce dernier ne fait qu'accélérer leur course. Je marche lentement. Je regarde le trottoir
où des semelles, au reliefs divers et variés ont laissé dans la fine couche de flocons frais, des
traces grisâtres. J'ai soudainement envie de remplir ces petites flaques à l'apparence sombre et
molles avec les couleurs vives des doudounes, des écharpes et des moufles qui m'entourent.
Les motifs et les tissus bariolés se bousculent dans ma tête et sans que j'en prenne conscience
mes pieds touts flapis, me mène à un arrêt de bus. J'en profite pour me réfugier sous l'abri qui
protège déjà quelqu'un. Je m'adosse au panneau des itinéraires et instantanément le métal gelé
frappe mon dos, gong gigantesque où retenti un long frisson. En un souffle, je rentre ma tête
dans mes épaules, mon nez dans mon écharpe trempée et mes mains dans mes poches glacées.
« Fait pas chaud hein ?» me dit une petite vieille emmitouflée dans une large doudoune
marron. Elle ressemble un peu à un tonneau. Son sourire malicieux me réchauffe comme du
vin, sa peau fine et parcourue d'une multitudes de petites rides délicates ressemble à celle d'un
raisin sec. Je lui souris à mon tour, mes lèvre. se fendent et craquent comme un morceau de
glace au contact de l'eau. La petite vieille jette un coup d'oeil derrière moi. Intriguée, je me
retourne et j'aperçois au bout de la rue, le bus qui arrive en boitant. Non sans peine, il finit par
nous rejoindre et s'arrête. Il se penche sur nous en soupirant : « pssschhhhhhhh » il ouvre ses
portes. Je monte dans son ventre et me retrouve assise au fond. C'est la place que je préfère.
C'est ici que le moteur murmure aux passants sa lassitude. A chaque accélération il pousse un
petit mugissement ou une plutôt une sorte de ronflement rauque qui fait vibrer sa lourde
carcasse.
J'éprouve un plaisir particulier à écouter les sons que font les choses. Certains bruits me
plaisent tellement que parfois, dans mon esprits, je les fait sonner, jouer et parlementer entre
eux. Ils sont là dans les tiroirs de ma mémoire et je les gardes précieusement, comme une
collection inestimable. Les bruits intéressants sont partout. Cette nuit par exemple, je me suis
endormie avec le son lent et un peu irrégulier d'une machine à laver le linge. Je sentais les
vêtements monter et retomber lourdement dans le gros cylindre métallique, ces grosses boules
compactes et mouillées s'éclataient sur les parois et renvoyait dans mes oreilles un bruit sourd.
Le rythme lourd et étrange de ce son m'a bercé jusqu'à ce que je m'endorme. Maintenant que
je fait à nouveau, tourner ces bruits dans ma tête, mes paupières tombent sur mes yeux, je
somnole.
Julie Bondolfi
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Haikus
Kishen Senziani
La pellicule tombe.
Une photo endommagée.
Protège mon patrimoine !
Le sang coule sur mon corps.
Bien assise elle a raconté
à travers ses yeux, l’instant
Clic, 3,2,1,dit Cheese, flash !
Il a contemplé ses étoiles,
aveuglé, par la lumière.
Image de ma jeunesse,
le décor fumant, calciné.
Je suis recruté, pourquoi ?
Une lentille distincte,
son rôle est de leur transmettre
une image refléter.
Ce recueil de souvenir,
à ma mémoire défaillante,
tout le mal que je t’ai fait.
Rapides et lentes sont les tapes
de cette pluie laissant des mots
Le dur travail du poète.
Assis sous le cerisier
les souvenirs vagabondé
l’album photo découvert.
L’appareil photo est l’outil qui fige le temps, les émotions en un seul instant. Cet objet
intemporel guide les sentiments à travers une vitre transparente. Il est aidé par les rayons
réfléchissant. Un couloir se forme. Il est sombre. Le diaphragme s’ouvre, en un instant une
lumière jaillie comme un ouragan. Les souvenirs rencontrent une pellicule accueillante. Les
rayons s’estompent et clic l’image est liée à tout jamais au film photographique. Le voyage est
fini mais les émois perdureront à travers les siècles.
Kishen Senziani
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