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Bundelberte : une histoire pour les enfants

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Alexandre Larasorie
Bundelberte : une histoire
pour les enfants
Publié sur Scribay le 02/06/2016
Bundelberte : une histoire pour les enfants
À propos du texte
Bundelberte est un crétin. Bundelberte est un indigent de l'esprit. Bundelberte
traverse la vie sans but, au hasard. Tout le monde le sait, tout le monde le dit. Il est à
peine un homme, tout le monde le sait, tout le monde le dit. Bundelberte a toujours
été un lâche ; un résidu de l'Histoire ; une absurdité qui se contente d'un rien. Tout
le monde le sait, tout le monde le dit. Tout le monde le sait, tout le monde le dit,
Bundelberte est le plus grand criminel que notre monde ait porté. Une vieille
carcasse sans esprit qui a ruiné la vie de milliers d'hommes et de femmes... Tout le
monde le sait, tout le monde le dit.
Licence
Tous droits réservés
L'œuvre ne peut être distribuée, modifiée ou exploitée sans autorisation de l'auteur.
Bundelberte : une histoire pour les enfants
Table des matières
Chapitre 1 : La survie d'un crétin
Chapitre 2 : Dans les égouts et en dessous
3
Bundelberte : une histoire pour les enfants
Chapitre 1 : La survie d'un crétin
“La nuit descend.
On y pressent.
Un long un long destin de sang.”
Guillaume Apollinaire
Les
hommes
lâches
aussi
accèdent
à d’hommes
leur
de
gloire
un
jour
ou gargarise
l'autre.
fier
dela
son
succès,
pusillanime
prend
ses
plus
beaux
et se
au
visage
de
chacun
de
ce
haut
le plus
souvent
dûde
au
hasard
le plus
complet.
EtTout
peu
importe
que
ce
hasard
insulte
l’Histoire
enmoment
marche.
Et
peutalons
importe
que
le médiocre
ait
été
cause
de
lale
mort
de fait
milliers
et
femmes.
Chapitre 1
Normalement
sans
valeur
une coups
de
cessa
histoires
mérite
quemettent
l'on s'y
attarde
tantleelle
marque
mépris
des
du
sort envers
lespourtant
peuples qui
en
marche
temps
pour leaucune,
faire
advenir
vers
fin.
C’était après la guerre, après qu’il ait perdu toute sa famille, femmes et enfants, sans
pouvoir rien y faire, sans top vouloir rien y faire. Depuis lors, Bundelberte était de
ceux qui comptent traverser l'existence sans attirer le regard de personne et surtout
pas d'une quelconque gloire. Ceux qui ne comptent qu’errer, ne venant de nulle part
et n’allant nulle part.
L'hiver avaient tué a peu près tout ce que le monde comptait d'êtres vivants, seuls
survivaient ceux qui s'engageaient dans une armée et qui, à dire vrai, devenaient des
pillards et ceux, juste un peu plus médiocre encore, qui se nourrissaient de ce qu'ils
arrachaient non pas à un ennemi mais aux plus faibles, parfois même agonisant,
d'autres fois déjà mort. Dans ce chaos, dans cette violence qui laissait à chacun le
choix entre le fer d'une épée, le ventre creux de la faim et la fièvre purulente d'une
peste aussi indéterminée que fatale; notre Bundelberte avait survécu au mépris
même de toutes les règles de la nature. Sa famille entière vite morte et vite oubliée,
sans même se jurer de faire vivre leur mémoire ou avoir prêté aucune forme de
serment sur leur tombe, il s'était engagé sur les chemins d'un pas dodelinant,
presque celui d'un idiot au sourire large qui arpenterait le bord du monde sans le
savoir. Faisant chemin, l'univers s'obstinait à le garder en vie alors que lui ne
semblait accorder aucune importance à son destin, mais pas avec l'esprit tragique de
celui qui a tout perdu, avec la seule volonté de ses pieds de faire un pas après
l'autre. Après quelques semaines d'errance dans ce paysage de guerre où l’histoire
du monde allait changer, sans que rien d'important ou d'intéressant ne lui arriva, il
advenu que notre bonhomme atteigne un pays, où se trouvait une ville, ville où se
trouvait une forge qui avait besoin de bras. Il tendit les siens, maigres, on lui enfila
un tablier, un marteau dans la main droite; il ne frappait certes pas fort mais avec la
précision de l'imbécile. Bundelberte était maintenant forgeron.
Au départ ils étaient cinq à travailler là, chacun classé dans la hiérarchie selon son
ancienneté et la maîtrise de son art.
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Bundelberte : une histoire pour les enfants
On venait de loin pour se fournir ici. Que ce soit pour acheter l'une des épées faites à
la va-vite glissées dans un vieux tonneau ou pour faire façonner une armure qui
dirait à chacun sur le champ de bataille l'importance de son porteur qui était alors
quasiment sûr, en cas de défaite, d'être épargné pour être ensuite rançonné. Cette
forge, si connue que chacun a déjà deviné son nom, notre Bundelberte la considéra
vite comme une maison accueillante, où, en tout cas, on lui donnait régulièrement à
manger sans attendre grand chose d'autre de lui que sa plus entière soumission à ses
cinq supérieurs.
Chacun d'eux avait son histoire, bien moins ennuyeuse que celle de ce sans-intérêt
de Bundelberte. Les frères, Heirich et Hert, les deux moins gradés, étaient des
producteurs consciencieux et humbles qui assuraient la qualité de chaque pièce de
métal dont on pouvait avoir besoin. Vendeurs, ils se relayaient au comptoir pour
négocier les produits du magasin, mettaient en place son ravitaillement en métal,
charbon, eau, pierre et bois. Ils avaient grandi dans les champs non loin de là et en
tiraient une constitution entièrement concentrée dans leurs épaules et leurs
membres qui répondaient parfaitement aux besoins des travaux qui pouvaient
nécessité parfois une journée entière sans quitter le feu. Ils avaient appris le métier
ensemble et, dans la hiérarchie, Heirich ne dépassait son frère que parce qu'il savait
se donner une plus grande apparence de richesse. On lui prêtait donc volontiers plus
de talent même si, contrairement à ce que disaient les acheteurs prétentieux,
personne ne distinguait le travail de l'un de celui de l'autre.
Molt, lui, troisième dans cet agencement des prestiges, s'était spécialisé dans les
armes de tout genre qu'il confectionnait avec l'acharnement de celui qui les a utilisé
sur le terrain. C'était un géant, barbu aux cheveux longs qu'il laissait détachés
comme tous ceux de son espèce qui incarnent la liberté brute. Il travaillait tout en
puissance, frappant le fer avec la force d'un titan des premiers jours. Lorsque l'on
pouvait l'observer dans la forge, on le voyait les muscles tendus, le visage grave et le
corps entier encerclé d'un rouge incandescent. Son ouvrage ne lui demandait que
quelques heures par jour, les plus médisants disaient seulement quelques coups de
son marteau, mais il passait son temps à la forge à apprécier le feu, la chaleur et la
camaraderie que sa seule présence convoquait. En dehors de son travail il allait boire
aux plus brumeuses et bruyantes tavernes de la ville. Il y parlait fort et y riait encore
plus fort pour que chacun sente sa présence forte et réconfortante. Tous l'aimaient.
Et même si il arrivait que l'on craigne ses colères, on savait aussi qu'elles
s'estompaient rapidement pour laisser la place à un vacarme d'éclats de rire qui
rappelaient le son métallique de son marteau sur le fer brûlant. Molt était un
guerrier, un de ces géants qui avaient décidé, sauf en dernier recours, de ne plus
avoir à se battre. Il avait suffisamment fait de veuves et d'orphelins dans sa vie en
broyant le crâne de centaines d'hommes pour aspirer maintenant à une vie de
tranquillité en évitant d'avoir à tuer de nouveau.
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Bundelberte : une histoire pour les enfants
Feyder, le deuxième de cette bande, laissait courir toutes sortes d'histoires sur sa
personne et en créait parfois lui-même. Les rumeurs se perdaient en conjecture... La
finesse de ses traits, ses cheveux blonds et son physique élancé étaient-ils le signe
d'une ascendance noble ou d'une féminité dissimulée ? Combien avait-il commis de
péchés sur les champs de bataille pour ne jamais accorder aux élans de joie de Molt
autre chose qu'un sourire en coin ? Chacun savait dans le pays qu'il disparaissait
parfois pendant plusieurs jours et l'on guettait, lorsque l'une de ses escapades
s'ébruitait, les signes d'une quelconque activité étrange qui aurait pu révéler
quelque chose sur les desseins de cette silhouette filiforme suivie d'une longue natte
dorée. On ne savait de lui qu'une chose : la gloire, la gloire au combat, que Feyder
assurait à chacun de ses commanditaires. Ce guerrier raffiné ciselait les armures
comme des pierres précieuses, dorées, marquées de blasons et de symboles
complexes elles rendaient leur porteur visible à plusieurs centaines de lieues.
Personne ne pouvait plus nier que tel seigneur ou général avait participé au
massacre. Sans jamais se mettre en danger, pas même à portée d'une seule flèche, le
possesseur attirait tant le regard que l'on jurait encore plusieurs siècles plus tard
qu'à lui seul il avait renversé le cours d'une guerre.
Mais Feyder n'était rien en comparaison de son maître, plus mystérieux, et plus cher
encore, il ne provoquait plus des rumeurs mais bien plus des légendes. Celles
d'esprits de la forêt abandonnant le fils d’un monstre et d’une pucelle parmi les
hommes, celles d'un héros qui aurait survécu au châtiment des plus anciens des
dieux et se qui se dissimulerait aujourd'hui sous les traits d'un prêtre de la forge
pour protéger son roi et son peuple. Parmi eux, Bundelberte, lui frappait mollement
le fer et tendait les plus vieilles et fragiles des armes aux moins riches des clients qui
passaient là.
Et ce peuple entier admirait les cinq premiers comme les héros qui allaient les
sauver de l’anéantissement quand notre insignifiant passait inaperçu dans chaque
rue, place et taverne où il attardait sa carcasse.
Après deux années passées à la forge et comme notre simple d’esprit servait comme
il pouvait ses maîtres qui l'avait pris en une amitié protectrice, la guerre finit par
atteindre la petite boutique. Mais pas comme un de ces humbles, fortunés ou
richissimes clients qui quittaient le front pour venir s'offrir arme ou armure. La
guerre arriva sous la forme d'un boulet de plusieurs livres sorti si violemment d’une
catapulte si proche qu'il traversa comme un rien le mur d'enceinte de la ville, puis
une ou deux maisons, avant d'arriver dans l'avant salle de la forge. Mais il ne
fracassa aucune cloison, ne dérangea même pas la poussière que Bundelberte
laissait s'accumuler sur les meubles. Il roula lentement dans la rue en pente, tourna
à droite après un temps d'arrêt, puis à gauche avec la certitude de celui qui s'est
enfin repéré dans un dédale urbain. Il roula encore un peu pour entrer par la porte
avec une telle simplicité que l'on jura que, si l'occasion s'était présentée, il aurait pu
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Bundelberte : une histoire pour les enfants
laisser quelqu'un passer à sa place. C'était en fait un signe annonciateur d'une
parfaite politesse qui ne laissa que quelques sourires sur les visages et des anecdotes
pour le soir même mais pas pour le lendemain. Les signes suivants, eux aussi, furent
méprisés par les rudes gaillards qui vivaient là. Oiseau noir tué en plein vol qui
venait s'écraser sur la fenêtre ; chien à trois pattes chassé par sa propre meute ; ou
même fantôme de mendiant aveugle apparaissant à la pleine lune et vociférant les
menaces de l'enfer ; tout cela ne dérangeait pas les demi-dieux de virilité et de
certitude qui habitaient dans ce lieu. Et, Bundelberte, lui, ne voyait rien.
Bundelberte, lui, était un imbécile.
Il fallut que la guerre se fasse plus pressante pour inquiéter le havre de ces cinq
héros et de leur bon-à-rien. Le siège de l'armée dura trop longtemps pour que l'on
puisse se contenter d'éloigner d'un revers de la main ou d'une tape dans le dos la
crainte d'une femme ou le deuil d'un soldat. On finit bien par avouer que tout cela
tournait mal, que la nourriture commençait à manquer, que les feux se déclaraient
trop souvent et, finalement, que ceux d'en face mourraient moins. Et qu'ils étaient
simplement plus nombreux, plus jeunes et avec plus de rage au cœur. Il fallait bien
reconnaître que la cité dans laquelle vivait Bundelberte était celle des futurs
perdants. Celle de ceux que l’histoire allait fouler au pied pour les réduire à néant.
Dans la forge, chacun voyait venir sa fin : séides bien entrainés cachés dans l'ombre
à la sortie d'une taverne pour les frères Heirich et Hert ; armée de gros bras venant
un à un se briser sur Molt avant de faire tomber d'épuisement le géant ; complot
longuement pensé et élaboré pour Feyder ; et sans doute, pour le maître, un duel au
sommet d'une montagne couronnée d'éclairs. Et pour Bundelberte, peut-être, si le
destin voulait s'intéresser à lui, quelque chose, de petit ou de grand peu importe, qui
tomberait d'un toit mal entretenu. Une gouttière, oui une gouttière sans doute, qui
céderait sous un trop plein de pluie sans aucun rapport avec l'immense bataille qui
se jouait autour de lui.
Car c'était la fin d'une cité et de toute sa civilisation dont il était question.
Bundelberte n'avait pas terminé son errance dans un simple village, cela lui aurait
d'ailleurs été égal, mais bien dans le cœur d'un monde de plusieurs siècles. La ville,
cernée par des murailles hautes de plus de cent soixante-cinq pieds par endroit, se
déployait sur plusieurs centaines de lieues. Elle était pleine, comme débordante d'un
excès de bâtisses de pierre. Chaque fois engoncée dans ses murs, elle avait dû
s'étendre et construire de nouvelles fortifications pour désespérément contenir cette
accumulation plus ou moins anarchique de maisons, de temples, d'auberges, de
magasins ou encore de monuments à une gloire quelconque. Des bâtiments qui
s'organisaient en cercle concentriques avec au centre de tout un palais qui était
passé de l'aspect rudimentaire et militaire de ses débuts à une harmonie de
sculptures et de peintures posées sur la roche massives de ses premiers siècles. Les
plus anciens à s'être installés ici, des sauvages à peine habillés de peaux de bêtes, ne
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Bundelberte : une histoire pour les enfants
s'étaient jamais laissé aller à imaginer que leurs rites et leurs coutumes
deviendraient une civilisation. Ils s'étaient contenter d'adorer des dieux martiaux, de
faire la guerre à leurs voisins et de ramener chez eux ce qu'ils trouvaient
suffisamment brillant pour être intéressant. Mais peu à peu ils s'étaient imposés aux
autres cités, puis à d'autres pays. Ils avaient commencer à donner des surnoms à
leurs chefs (le grand, le conquérant, le sublime...) puis les avaient couronnés, rois
d'abord, empereurs ensuite. Les marchands, les artistes, les philosophes n'avaient
pas mis longtemps à venir puis à propager par de longs voyages ou de longs écrits la
grandeur économique, militaire et spirituel de ce « centre du monde » dont ils
étaient tous issus. Bref, Bundelberte faisait partie de la race de ceux qui
tyrannisaient le monde au nom du passé, des superstitions et de l’inertie du temps.
Une de ces civilisations mises à bas dans une guerre qu'elle déclarée avec arrogance,
d'un revers de la main par un monarque sélectionné après des décennies
d'élimination de tout ce que la noblesse ne comptait pas de flagornerie et de lâcheté
d'esprit. C'est de cette façon que cet empire criminel allait mourir. Et que des trésors
de pillages monétaires et culturels allaient changer de mains. Le monde était sur le
point de tourner plus vite pendant un instant.
Un changement annoncé par le martèlement sûr de lui d'un énorme bélier sur les
lourdes portes de la première muraille. Pendant plusieurs jours, il frappa sans que
personne ne puisse l'ignorer dans toute la cité, devenant l'avertissement sourd de
milliers de destins qui devaient changer. Une fin du monde déclamée avec plus
d'emphase que si trois éclipses de lune avaient précédé une comète à la chevelure
noire. Et Bundelberte notât, lui, de son côté, que ces derniers jours il pleuvait plus
que d'habitude. En tout cas pour cette époque de l’année. Quoiqu'il se souvint, dans
sa jeunesse, avoir été marqué par un mois dont les giboulées toutes entières
semblaient s'être reportées sur le milieu du printemps. Un bien étrange phénomène
inexpliqué déjà à l'époque et que l'on se contenta d'admettre avec un hochement de
tête marqué d'une moue perplexe et d'un regard déjà perdu dans d'autres pensées
encore moins importantes. Un expression de circonstance que repris Bundelberte en
constatant les excès de pluie et en ne notant rien de l’armée qui s’apprêtait à
détruire sa cité.
La porte céda un soir d'averse et la nuit entière consista en un étripage encore
parfaitement coordonné entre des attaquants incertains de leur victoire et des
défenseurs qui accordaient toujours de l'importance à leurs drapeaux et à leurs
officiers. Chaque camp partageait alors cette rigueur du carré hérissé de lances, des
arcs sur deux rangs et de la tenue d'un officier perché sur un cheval. Mais peu à peu
la ville tombait. Et peu à peu tout cela perdait de sa superbe pour se transformer en
un épais massacre hurlant d'héroïsme et de barbarie révélés au grand jour. Il prit
alors aux assiégés l'envie de faire renaître la longue longue histoire, écrite dans leurs
livres et sculptée dans leurs murs, la longue longue histoire d'un peuple de tueurs. Et
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Bundelberte : une histoire pour les enfants
chacun décida qu'il fallait mieux mourir deux ou trois fois plutôt que de rendre un
pouce à l'ennemi. Militaires, civils, femmes et enfants furent alors, pour leur plus
grande satisfaction, percés, coupés, brûlés, écrasés, parfois même démembré
plusieurs fois pour s'assurer d'être digne qui d'un ancêtre, qui d'un paragraphe, qui
d'une sculpture au coin de sa rue. Et les assaillants perdirent leur temps et leurs
croyances à éliminer bambins et jeunes filles qui, les yeux plein de sang et la bouche
d'écume, les auraient égorgé avec leurs ongles s'ils leur en avaient laissé l'occasion.
La ville se vida progressivement, étape par étape, muraille après muraille ; les
quartiers, les rues, les maisons et les hommes tombaient un à un. Et derrière les
lignes des défenseurs, puisqu'on savait ce qui allait advenir, il s'imposa cet étrange
esprit, si caractéristique, d'avant l'apocalypse. Les morts de demain se laissaient
aller à tour de rôle à la beuverie, aux orgies, à la repentance ou au serment fait à soimême. Chacun de nos héros alla progressivement vers son propre pêché ; comme la
forge se trouvait dans la dernière enceinte ils eurent le temps de voir venir la fin et
de se préparer pour la circonstance. Heirich et Hert, sans surprise, donnèrent avec
la même passion dans l'alcool et la chaire attendant, totalement ivres, les assassins
qui ne tarderaient pas à surgir dans une rue sombre. Puis, une nuit, alors qu'ils
quittaient leur taverne habituelle, une volée de dix flèches vinrent de l'ombre pour
traverser Hert de part en part. Heirich n'eut que la force de pleurer et pas de
combattre ; il ne broya qu'une poignée de ses ennemis avant de succomber à son
tour.
Molt, quand son tour vint, se repentit de tous ces massacres auxquels il participait
chaque jour, au début heureux de se confronter seul à des armées apeurées à son
seul nom, il lui vint vite cette lassitude du cœur doux fatigué de tuer. Puis, pendant
une bataille, simplement triste, sans aucune blessure digne de ce nom pour lui,
simplement las, le géant lâcha sa masse. Molt était mort mais si ce jour là mille
hommes l'avaient affronté, aucun ne pouvait prétendre en être le responsable.
Feyder se promis de protéger son souverain et rejoignit le palais et de ses yeux gris
clos il se jura de ne pas survivre à son roi. Mais les assaillants, craignant cet
extraordinaire garde du corps, laissèrent se faire capturer et tuer plusieurs de leurs
soldats porteurs de faux messages, pour donner au monarque l'occasion de
reconstituer un complot imaginaire au milieu duquel se trouvait Feyder. Et ce fut là,
leur seul acte déloyal dans toute cette guerre contre ces tyrans. La tête couronnée,
rendue paranoïaque par l'approche de la mort, bannit le héros et le fit empoisonné
puis poignarder par ses gardes avant de se débarrasser lui-même de son corps.
Quand au maître de la forge il disparu simplement parmi les combats. Sans que l’on
sache rien de lui. Mais tous étaient certains qu’il avait dû mourir dans un dernier
combat épique et que bien que personne n’ait pu reconnaître son cadavre, il faisait
forcément partie de l’un des tas de chaire et d’os qui s’accumulaient aux pieds des
immeubles, sur les pavés de pierre.
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Bundelberte : une histoire pour les enfants
Par chance, au milieu de tout ce chaos grandiose et bruyant, la guerre épargna
longtemps les pensées confuses et changeantes de notre Bundelberte. Mais, s'il était
tout absorbé par autre chose, il finit bien par se rendre compte que le monde n'allait
pas comme d'habitude. Ce n'était sans doute pas sans raison qu'on lui mettait un
casque sur la tête, un bouclier dans une main et une épée dans l'autre. Ainsi armé
par un sergent de ville, il devait à son tour défendre une gloire de coin de rue que
des gens voulaient piétiner. Tout cela s'embrumait presque autant dans l'esprit de
Bundelberte que dans celui du sergent chargé de trouver un sens à sa mort et à
celle de ses camarades qui, eux, répondaient par des cris de fierté et de défi à ceux
qui allaient venir bientôt plus nombreux, mieux équipés et mieux nourris. Si notre
personnage est un imbécile, il n'en a pas moins un cœur, et les morts de Heirich,
Hert, Molt et Feyder l'avaient abattu d'une tristesse fidèle. Alors quand son maître
vint le voir pour lui faire ses adieux, le brave Bundelberte se sentit s'écrouler sous le
poids de sa parcelle de tranquillité qui prenait fin. Face à ce désespoir sincère, le
maitre de la forge ne put s'empêcher de prendre son ami dans ses bras et, honneur
suprême, lui offrit sa propre lance marquée de son sceau et magique sans doute à la
place du bout de fer pointu qu'on lui avait passé. Puis, celui qui devait être le plus
grand héros de son temps, retourna à son destin alors que Bundelberte attendait à
son coin de rue. Avant même que l'ennemi n'arrive, un orage éclata et la pluie tomba
en grosses gouttes denses, pousser par son sens pratique qui lui disait de se protéger
de l'eau, Bundelberte se colla sous un toit mal entretenu et ne vit ni le liquide qui
s'accumulait au dessus de lui, ni la gouttière qui céda pour lui tomber dessus ; mais
en ayant tout de même la décence de ne pas le tuer.
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Bundelberte : une histoire pour les enfants
Chapitre 2 : Dans les égouts et en dessous
Il advint donc que la gouttière épargna Bundelberte.
Elle se contenta de frapper son casque par l'arrière et de le jeter au sol plongé dans
un profond sommeil. Inconscient le temps qu'un empire change de mains, notre idiot
ne vit rien de milliers d’années de règne qui, par simple hasard, choisirent l'instant
de son existence sur cette terre pour prendre fin. Et l'idée révoltante des centaines
de ceux de sa race morts aujourd'hui quand lui ne se sentait pas si mal n'effleura pas
son esprit dodelinant, simplement parce que leur image, l’image de tout son peuple,
s'évapora en un instant lorsqu'il enleva son casque et se frotta l'arrière du crâne
pour penser à autre chose. Et puisque, finalement, il ne prit pas conscience que le
fonctionnement du monde qui devait réglementer sa vie du début à la fin venait de
céder la place, Bundelberte se releva seulement sans trop de difficulté et prit un
chemin. Le plus proche dans cette place de cadavres si compliqués à enjamber et
dont il craignait qu'ils n'y en ait un ou deux pour tenter de faire semblant d'être
mort, ou même pire, semblant d'être vivant alors que ce monde n'était plus le leur.
Le chemin le moins bruyant aussi. Une distinction de pure aisance pour Bundelberte
qui répétait souvent qu'il avait l'oreille sensible, mais une distinction qui lui sauva la
vie en lui évitant de croiser des soldats ennemis alors qu'il tenait encore à la main la
lance que lui avait offerte son maître. Il ne conservait pas l'arme pour se défendre,
pas même dans l'espoir du petit meurtre d'un adversaire isolé, affamé, blessé ou
peut-être les trois en même temps, et encore moins dans l'attente de la chance d'une
dernière charge contre une nuée de soldats qui seraient alors bien forcés d'avouer,
encore des décennies plus tard, qu'ils avaient payé cher l'occasion de faire tomber
une civilisation de meurtriers. Rien de tout cela. Bundelberte ne gardait l'arme à la
main que comme un simple bâton qui lui donnait la possibilité d'écarter de son
chemin aussi bien ceux qui étaient morts, que des tas de gravas ou que les restes
d'une barricade de bois.
Bundelberte n'eut rien d'un survivant. Il n'alla pas rejoindre d'ultimes résistants qui,
dans un dernier geste d'orgueil parfaitement conscient d'être totalement désespéré,
auraient voulu faire subir à l'ennemi une dernière vengeance avant sa victoire. Il
n'écrivit pas non plus une longue histoire du temps qu'il avait connu pour, par un
exemplaire unique mal écrit sur du vieux papier, en faire un récit mythologique qui
aurait fasciné les générations futures. Il ne tenta rien de tout cela, il ne tenta même
pas de se reproduire. En fait, Bundelberte ne fit rien pour assurer la continuité de
son monde disparu dans le nouveau qui venait de s'installer. Il se contenta
simplement de rester en vie et comme la mort courait les rues en armure d'une
nation adverse, il trouva bien plus engageant de se faufiler dans une des entrées des
gigantesques égouts de la ville.
Personne ne savait vraiment pourquoi ils avaient été construits, pour assurer un
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Bundelberte : une histoire pour les enfants
minimum d'hygiène dans une cité qui s'agrandissait toujours plus bien sûr, mais
quelle utilité d'en faire une ville sous la ville, une ville sans doute plus profonde que
sa jumelle était haute. Un si grand dédale d'étages, de couloirs, d'escaliers et de
canaux que l'on aurait pu faire basculer, comme dans un sablier, tous les habitants
du dessus pour les mettre en dessous. Les égouts relevaient en même temps d'une
folie cyclopéenne et d'un agencement du quotidien. Une petite salle organisée avec
le plus simple pragmatisme d'un architecte sans imagination pouvait jouxter d'à
peine quelques couloirs une enceinte de plusieurs centaines de pieds de rayon et
avec un dôme si haut qu'il échappait à la vue et devait sans doute percer quelque
part chez ceux du dessus. Aucune de ces salles monumentales ne ressemblaient à
une autre, indénombrables, elles étaient aussi disparates que si chacune avait été
l'incarnation du génie d'un temps si arrogant qu'il ne se préoccupait d'être ni une
suite ni un précédent. Plusieurs d'entre-elles étaient réputées au-delà même de la
ville et de son empire : le conseil des titans, la veillée d'armes, les mûrs blancs
étaient autant de noms connus par l'enfant comme le vieillard, par le noble comme le
mendiant. Les égouts vivaient alors comme un amoncellement de mythes sans cesse
réécrits et répétés, oubliés et remis au goût du jour, un palimpseste maintenu par le
réseau des couloirs et des pièces anonymes qui assuraient la cohérence minimum
que nécessite un ensemble.
Le seul point commun entre toutes ces pièces c'était le courant d'eau qui les
traversait et assurait le lien entre chacune d'elle. Du simple filet moins épais que
celui d'une rigole sous la canicule au fleuve capable de charrier plusieurs bateaux de
front, le liquide irriguait chacune des salles le plus souvent comme une ligne passant
par l'exact milieu, de temps en temps en dessinant un parcours complexe et tortueux
qui empêchait de savoir de quel côté l'on se trouvait. Seules quelques petites pièces
adjacentes au réseau principal, construites à la va-vite, n'étaient pas soumises à cet
étrange flot ne se préoccupant que de s'écouler et dont il apparaissait très vite clair
qu'il avait précédé la ville qui s'était seulement contentée de l'utiliser pour se
débarrasser de ses ordures. D'ailleurs, cette démarcation liquide restait, parfois
même à l'étage juste en dessous des rues et de la foule, parfaitement propre. Le tout
devait donc être suffisamment énorme pour absorber la monstrueuse production de
déchets en tout genre dont est capable la capitale d'un empire. Et encore
aujourd’hui, on ne sait comment l’on peut s’en servir d’égout sans que jamais ce flot
se salisse durablement.
Mais de tout cela, Bundelberte ne remarqua strictement rien. Les salles prises de
gigantisme, les canaux sans fin ou les étages qui s'accumulaient sous ses pieds sans
aucune utilité apparente ne préoccupèrent pas un instant l'esprit pratique de ce
passant sans intérêt pour rien. Il s'installa dans la première petite pièce qu'il trouva
correspondant à ses critères : pas trop éloignée d'un courant d'eau pas trop sale,
quelque chose de simple, un grand espace l'aurait plus gêné qu'autre chose. Ces
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Bundelberte : une histoire pour les enfants
exigences médiocres permirent au moins à Bundelberte de trouver très vite la zone
d'ombre qui allait lui servir de maison. Il prit possession des lieux toujours sans être
surpris par quoi que ce soit. Celui qui avait déjà traversé près de quarante années en
ne remarquant ni s'attardant jamais sur quelque chose qui en vaille la peine, pris ses
aises sans même s'interroger, entre autres, sur les quelques meubles dépourvus de
poussière que contenait sa nouvelle demeure. Il se contenta seulement de conclure,
après un essai rapide, que le lit, la table et le tabouret semblaient suffisamment
confortables pour quelqu'un comme lui et qu'il allait de toute façon bien devoir s'en
satisfaire puisqu'il n'avait pas l'intention, par pur fainéantise, d'aller plus loin pour
trouver autre chose. Bundelberte posa donc sa lance dans un coin en pensant ne
jamais avoir à s'en resservir puisque désormais, ce qui lui convenait très bien, son
existence tenait toute entière dans l'espace de cette pièce et des quelques coudes de
couloirs en pierre qui en jouxtaient la porte. Notre pauvre personnage, après avoir
fréquenté par pur hasard certains des plus grands héros de son monde et maintenant
qu'il n'était plus seulement guidé que par sa volonté médiocre, se posa, encore un
peu blessé de la journée qu'il venait de vivre, dans la pénombre de son petit chez lui.
Couché dans son nouveau lit, très fatigué et pas complètement conscient d'avoir vu
mourir son époque mais tout de même un peu triste, Bundelberte s'endormit, à peu
près rassuré par les six murs taillés dans la roche qui l'entouraient et réchauffé par
la torche qu'il voyait brûler de l'autre côté de la pièce.
Car, et ce n'était pas là le moins étrange, l'ensemble de ce labyrinthe, chaque
corridor, salle et étage était, au moins faiblement, éclairé par des torches, des
braseros et, pour ses parties les plus raffinées, des chandeliers surmontés de bougies
blanches. Placées à intervalles réguliers, ces flammes assuraient en permanence une
clarté diffuse et dansante sur les murs de pièces qui auraient normalement dû être
plongées dans le noire le plus complet. Des lumières que l'on pouvait éteindre ou
prendre pour soi et déplacer, mais qui revenaient toujours pour peu que la pièce ou
le couloir soient vides quelques temps. Bundelberte nota même, malgré sa lenteur
d'esprit et son inattention de tous les instants, qu'après avoir souffler une torche
pour la nuit celle-ci était de nouveau allumée après son sommeil. Personne n'avait
d'explication vraiment convaincante sur ces étranges flammes qui revenaient d'ellesmêmes lorsqu'elles n'étaient plus à leur place. Un prêtre, dont on a perdu le nom, un
érudit ventripotent d’un ancien siècle, démontra, après une décennie d'expériences
répétées venant confirmer sa théorie première, que les flammes, quel que soit leur
support, en tout cas dans les deux premiers niveaux, ne s'épuisaient jamais pour peu
qu'elles restent à leur place d'origine. Plus, il fallait une action humaine pour les
éteindre sinon elles persistaient à brûler, en tout cas au moins les trois jours que
pouvait passer sans dormir et suffisamment attentif un bedot plus habitué aux
bibliothèques qu'aux égouts.
Parmi les histoires les plus acceptables sur cette mécanique étrange courait le bruit
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Bundelberte : une histoire pour les enfants
d'un canular pluriséculaire organisé par une société secrète chargée d'une besogne
sans queue ni tête mais qui, n'existant que pour elle, la perpétuait avec une
accumulation de symboles et de rituels hérités d'un passé plus ou moins lointain. Il y
avait aussi quelques légendes qui impliquaient forcément soit des mages, des
fantômes et/ou une race plus ou moins humaine d'habitants du dessous.
On racontait, par exemple, qu'un général, à l'époque où l’on croyait aux dieux, avait,
pour son manque de respect au roi, été condamné à s'assurer, pendant toute une
semaine, que les éclairages du mur d'enceinte étaient bien allumés. Le guerrier,
prétendant au trône, s'était senti humilié par cette tâche ingrate qu'il exécuta tout de
même les six premières nuits. Mais la septième, s'étant enivré pour promettre, avec
ses propres mots et le poing tendu vers le ciel, qu'une fois roi il referait de cette ville
l'exemple de virilité martiale qu'elle était avant, il ne put éviter qu'une torche ne
s'éteigne sous la pluie battante. Saisissant l’occasion de cette erreur, son seigneur
invoqua les noms de trois ou quatre héros différents pour le condamner à assurer
jusqu'à sa mort l'éclairage des égouts où personne n'allait. Respectant la sanction, le
grand chef militaire se mit à errer dans les couloirs, trainant derrière lui une lourde
charrette en fer qui abritait un foyer et lui servait à rallumer tout ce qui était éteint.
Depuis longtemps oublié à la surface, les esprits qui fréquentaient ce labyrinthe,
apprécièrent l'utilité de son labeur et, aussi bienheureux de se moquer de son
arrogance passée, décidèrent de le berner en ne le laissant jamais se rendre compte
qu'il était mort. Eux-mêmes partis depuis, ils l'avaient laissé ici, inconscient de n'être
plus qu'un spectre reprenant éternellement le même cérémoniel inutile suivi par le
grincement de sa carriole branlante. Mais l'histoire n'était pas vraisemblable, même
Bundelberte remarqua qu'il n'y avait jamais de grincement ou un quelconque bruit
métallique lorsqu'un torche se rallumait d'elle-même. La charrette en fer aurait dû
faire du bruit, un cliquetis au moins, mais il n'y avait rien de tout cela, l’esprit lent de
Bundelberte en était sûr. Nous pouvons lui concéder cela, mais cette histoire a au
moins le mérite d'illustrer la cruauté des mœurs royales d'une époque révolue.
Toujours est il que le mystère restait entier. Et réussir à plonger dans le noir complet
cette ville enfouie n'aurait pu se faire sans mobiliser une armée d'idiots se relayant
pour surveiller, dans l'obscurité la plus complète, des torches et des braseros qu'ils
venaient juste d'éteindre. Ce que se proposa de faire un roi justement. Arrivé au
pouvoir après un duel entre deux dignes prétendants au trône qui s'étaient entretués, celui que l'on surnomma le roi de trois semaines voulu marquer le début de son
règne par un coup d'éclat sans aucun intérêt : trouver la source de l'éclairage
permanent des égouts pour les éteindre entièrement. Il réunit des milliers d'hommes,
allant jusqu'à vider les remparts de leurs défenseurs, pour pouvoir attribuer à
chaque source de lumière trois gardes. Trois parce qu'une vingtaine de
mathématiciens, naturalistes, médecins ou autre avait conclu que la probabilité que
trois hommes clignent des yeux en même temps était si faible que l'on pouvait
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Bundelberte : une histoire pour les enfants
scientifiquement dire que la flamme serait constamment sous le regard d'au moins
l'un d'entre eux. Il fut donc décidé que trois équipes de trois fantassins seraient
affectées à la moindre flammèche que comptaient les égouts, en tout cas au moins
ceux des deux premiers niveaux. Ainsi, trente mille hommes, après avoir éteint
parfois une simple bougie, attendaient, assis dans le noir et l'humidité, que l'un eux
entre-aperçoive celui, ou ce, qui rallumait. Mais malgré la masse des yeux braqués,
malgré la rigueur martiale qui avait fait cette civilisation et même malgré les calculs
précis, aucun ne pu assister au processus qui créait la flamme. Certains
s'endormaient, beaucoup tournaient à la tête au moment où ils entendaient un bruit,
la plupart se lassaient, discutaient entre eux et perdaient toute concentration et tous
étaient bien obligés d'admettre qu'il était beaucoup plus simple de surveiller une
grande plaine vide de plusieurs lieues qu'un petit bout de chandelle posé sur un
mur.
Le roi, dans sa tour entouré d'une cour qui l'assurait que l'esprit humain pouvait tout
saisir, se lassa vite de ce qu'il prenait pour un petit mystère qui jouait avec lui. Après
une semaine de veille aveugle sans résultat et aussi après quelques exécutions de
gardes qui s'étaient endormis, il décida, avec l'accord obséquieux de ses conseillers
toujours éblouis par la moindre de ses décisions, qu'il fallait mieux mobiliser le
maximum d'hommes sur une même source de lumière. Il fut donc décidé de prendre
mille soldats et de les réunir dans l'Antichambre, une grande pièce circulaire,
pourvue d'une seule porte, et qui était faite de marches concentriques descendant
jusqu'au foyer qui se trouvait en son milieu. Le feu central, unique source de lumière,
n'était pas très puissant mais les murs et le sol étaient recouverts d'un blanc nacré
qui la reflétait avec une intensité suffisante pour la plongée dans une pénombre
permanente. La troupe entière eut du mal à entrer, il fallut les faire passer et les
placer un par un, et ce fut le roi lui-même qui entra en dernier et, passant une bonne
demi-heure à se frayer un chemin dans cette forêt d'armures et de hallebardes, alla
ce poster tout à côté du feu central qu'il comptait bien éteindre lui-même et
surveiller de ses propres yeux de souverain fraîchement couronné. Il jeta un premier
(prévoyant, il en avait demander quatre) sceau d'eau sur le foyer qui s'éteignit sur le
coup. Dans l'obscurité la plus complète, deux mille deux rétines aveugles fixèrent
alors le centre de la pièce. Pendant sept minutes rien ne se passa rien, puis le feu se
ralluma pour laisser voir une pièce où les soldats s'étaient tournés vers les murs. Le
roi se retourna et lança un regard noir aux quelques hommes qui se permettaient de
rire et de commenter la situation. Le roi jeta un nouveau sceau sur le feu, il lui en
restait deux encore plein et il n'était pas près de s'avouer vaincu. Cette fois-ci il
s'écoula trois minutes avant que la lumière revienne et la moitié des hommes avait
fait demi-tour sur la droite et l'autre sur la gauche, si bien que chacun faisait face à
un camarade aussi surpris que lui de se retrouver dans cette étrange position. Le roi,
qui faisait face à un visage hirsute aux narines disproportionnées par rapport à des
petits yeux marqués par un léger strabisme, ne pu retenir un léger sourire alors que
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Bundelberte : une histoire pour les enfants
déjà la plupart des soldats se moquaient joyeusement les uns des autres. Le roi jeta
son avant-dernier sceau d'eau et sept secondes plus tard la lumière revenait alors
que chacun portait son casque à l'envers. Tous riaient désormais, y compris le roi qui
échangea quelques regards complices avec les hommes qui l'entouraient. Tout en
sachant qu'il ne percerait jamais le secret de ce mystérieux système d'éclairage, le
roi ne pu s'empêcher de jeter son dernier sceau pour voir le dernier tour qu'allait
leur jouer cette pièce facétieuse. Le noir ne dura que trois secondes et chacun senti
un léger souffle d'air lui passer sur le visage. Les spéculations allaient bon train dans
les esprits, certains s'imaginaient se retrouver les pieds collés au plafond, d'autres
couchés sur le sol blanc et certains même se voyaient déjà renvoyés chez eux, bien
incapables d'expliquer à leur famille étonnée comment il s'était retrouver là. Le roi,
lui, s'imaginait déjà le décret proclamant « l'imperméabilité à la science » des règles
qui régissent les égouts, il se voyait aussi expliquer les moqueries étranges mais
pleines de fantaisie qu'il y avait subies. Puis il sentit sur ses paupières la chaleur du
feu rallumé, il prit conscience qu'il fermait les yeux sans le vouloir et décida de les
rouvrir impatient de découvrir le nouveau trait d'humour de la pièce. Face à lui se
tenait un visage livide traversé par deux longues cicatrices verticales qui passaient
par deux orbites vites. De longs cheveux noirs glissaient sur un corps musculeux où
par endroits une chair pourrie était à vif. Légèrement voutée, avec des bras ballants
si longs que le bout des doigts arrivait jusqu'au mollet, la chose devant lui resta un
instant sans bouger avant, dans un geste ample et brutal, d'arracher la jugulaire et la
trachée du roi qui mourut sans pouvoir quitter du regard la membrane sale qui
servait d'yeux à la créature. Mille soldats virent alors leur roi agonisant devant une
masse de violence nue. Chacun d'eux tenta de s'enfuir dans un hurlement, mais la
seule porte de la pièce était close et la créature virevolta dans la cohue pour faucher
un à un ceux qui se trouvaient là.
À coup sûr la patience de quelque chose avait atteint sa limite et lorsqu'un seul
survivant, qui mourut de folie seulement trois jours plus tard, remonta pour raconter
les mille gorges ouvertes par la seule volonté brutale du labyrinthe, on décida qu'il
était plus judicieux de laisser ce mystère des lumières facétieuses de côté, voire de
franchement l'ignorer et de le considérer comme une normalité que la connaissance
humaine ne pouvait atteindre.
****
Bundelberte, lui, ne craignait pas le courroux du labyrinthe, il n'avait que vaguement
écouté la dizaine de fois où, dans sa vie, on lui avait raconté cette histoire. Il n'en
retenait pas grand chose et restait bien incapable d'effleuré son sens profond de
mythe sécularisé. Non, au fond de son sommeil de rescapé inconscient, notre
imbécile ne tenait pas beaucoup compte de malédiction ou de légende, il se
contentait d'être satisfait d'avoir toujours une lumière qui l'éclairait. Lorsque vint le
matin, ou se qu'il pris pour le matin parce que c'était le moment où il s'éveillait,
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Bundelberte : une histoire pour les enfants
Bundelberte regarda ses quelques pieds de pierre, sa table bancale et son lit sale et
se dit que cela lui était bien suffisant pour vivre son reste de temps dans ce monde.
Pas gêné par l'histoire en marche trois pieds au dessus de sa tête, il commença sa
nouvelle existence par de grands coups de pied mous qui aspiraient à chasser la
poussière de son taudis. Sans instrument, sans l'intelligence pour en faire un,
Bundelberte dut se contenter d'un résultat médiocre et décida, de peur d'une
nouvelle déception, de ne plus se consacrer au nettoyage.
Sa vie s'organisa dans le petit carré de son cloaque et des couloirs qui le jouxtaient.
Rien de grand, uniquement du petit et de l'étroit, fait de pierres grossières,
faiblement éclairé et empli d'ombres. Le monde changeait, un nouveau temps prenait
vie sur les ruines de l'ancien dont Bundelberte était sans doute le représentant le
plus vivant, lui qui s'était aménagé un mouroir où sa seule ambition était de voir
passer le temps. Dans un couloir proche de son taudis, le sans ambition avait trouvé
un fin ruisseau d'eau charriant les saletés du dessus, mais suffisamment propre pour
lui pour qu'il s'en serve de point d'eau et de nourriture. Pour boire, il n'avait qu'à
s'agenouiller, mettre sa main gauche en amont pour retenir les détritus trop gros et,
de la droite, ramasser une ou deux gorgées d'eau sale qu'il portait tout de suite à sa
bouche. Mais pour manger s'était plus compliqué. Il y avait bien des restes du dessus
qui passaient dans le courant faible, mais Bundelberte se mis à désirer les quelques
poissons maigres qu'il apercevait dans le fond jaunâtre de l'eau. Sans doute malades
et peut-être même déjà presque morts pour certains, une main un temps soit peu
déterminer aurait pu les saisir facilement, mais nous parlons là de ce terrible
mollasson. Il se trouva pour la première fois plongé dans cet espace entre réalité et
envie qui nous contraint à cette gymnastique de l'esprit qui permet de produire une
idée et de lui donner forme pour agir sur le monde tel qu'on le voudrait. Bundelberte
s'aventura dans cet acte quotidien pour le reste de l'ensemble des mortels avec une
incertitude blême qui fait face à l'inconnu. En une dizaine de jours, il expérimenta les
méthodes les plus inefficaces et naïves que l'on peut imaginer. Avec une corde lourde
il tenta de se fabriquer un filet aux mailles si larges que même les ordures les plus
imposantes pouvaient s'y faufiler. Avec une vieille casserole, il tenta de construire un
piège pour coincer les poissons. Mais son poignet trop lâche n'eut pas la force de
résister au petit courant doux de ce filet de ruisseau. Finalement, alors qu'il était
avachi contre le mur d'un couloir et que pour occuper son temps il repoussait sans
conviction quelques paquets de saletés avec la lance que lui avait donnée son maître,
Bundelberte vint à penser à ce qu'il pourrait en faire s'il avait en plus une ficelle
suffisamment légère. À aucun moment il ne lui vint à l'esprit d'attacher la lance à son
poignet pour harponner d'un geste brutal un poisson faucher dans sa course. Tout
simplement parce que cette scène de chasse tribale, même au fond d'un couloir
d'égout, était trop virile pour son corps indolent. Non, loin de là, Bundelberte se
contenta seulement d'utiliser la lance d’un héros comme cane à pêche.
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Bundelberte : une histoire pour les enfants
L'arme se révéla d'ailleurs suffisamment efficace dans son nouvel office pour que
notre idiot puisse couler des jours, si ce n'est heureux, au moins tranquilles à
attendre de mourir.
Car c'était bien là sa seule ambition, voir le temps passer jusqu'à ce que dernier
représentant de son monde, et dont personne n'était au courant de l'existence,
finisse par disparaître. Bien qu'idiot Bundelberte avait au moins compris cela. Même
sans vivacité d'esprit ni attention particulière, il entendait bien au dessus de lui,
parfois à seulement un plancher d'écart, l'époque de changements, d’innovation et
de nouveauté qui vivait au dessus de lui. Dans le noir de ses corridors, à la lumière
d'un flambeau sans fin, comme à moitié privé de ses sens, Bundelberte devinait que
les nouveaux maîtres de la ville parlaient un langage moins claquant, moins
autoritaire, les subalternes et les chefs n'étaient pas aussi différenciés qu'ils l'étaient
par le passé. Le droit n'était plus seulement celui de la force, il évoquait l'individu et
parfois même l'autre. On ne parlait pas de héros guerriers, célèbres uniquement par
leur violence. Non, on louait les hommes et les femmes pour leur esprit et leur bonté
envers chacun et envers la collectivité. En haut, on ne tuait plus. On pensait. Et l’on
écrivait l’histoire. Sous terre, Bundelberte, pourtant si prompt à tout accepter,
préférait rester à l'écart de tous ces changements. Il aimait être enfoui, percevoir
sans que l'on sache qu'il était là, identifiant le plus souvent ces nouveaux temps au
brouhaha d’un voisin trop vivant pour un vieillard adepte de la sieste.
Bundelberte passait ses journées en alternant entre de légers assoupissements et des
sommeils profonds, entre les couloirs et sa petite pièce, péchant et buvant
paisiblement dans sa pénombre sans savoir combien de temps s'était écoulé depuis
qu'il était ici, et encore moins combien il allait s'en écouler avant qu'il meurt. Bref,
tout allait bien pour celui qui n'avait jamais eu la moindre ambition ni perspective
autres que les plus médiocres.
****
Mais, vint un jour, comme de nombreux autres d'ailleurs, où ce cadavre de la pensée
ambulant qu'était Bundelberte décida d'aller pêcher, mais cette fois, alors que sa
ligne plongeait dans moins de trois coudées d'une eau croupie, il sentit ses yeux se
fermer avec plus de poids que d'habitude. Ne sachant pas s'il allait mourir ou
simplement s'endormir lourdement sur le sol, et finalement n'y attachant pas
beaucoup d'importance, cet indolent qui se contente de tout se laissa happer
tranquillement et sans résistance par cette mollesse du corps et de l'esprit qui le
gagnait. Mais, au moment de poser son visage sur la pierre, alors que tout son corps
avait perdu le peu d'énergie et de vigueur qu'il peut contenir, son hameçon fut saisi
par un petit amalgame de boue et des restes d'une tunique militaire rouge comme
celle qu'avait autrefois portée Bundelberte. La canne-à-pêche se sépara lentement
des doigts sans réaction de ce grand corps mou dont les yeux, déjà à demi clos,
regardaient dans une résignation apathique le bout de bois tomber à l'eau puis
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Bundelberte : une histoire pour les enfants
s'éloigner dans le courant. Il pensa qu’il faudrait bien aller le rechercher mais pas
avant d'avoir laisser passer cette si grande envie de dormir, qui devait sans doute
savoir ce qu'elle faisait.
****
Dans un sommeil qui se préoccupait moins de se réveiller que s'il avait été un
cadavre, le corps de Bundelberte laissa couler le temps, à la manière flegmatique
d'un sénateur des temps anciens, assurant tout juste ses fonctions vitales, il refusa,
tout concentré sur son repos, de prêter la moindre attention au monde qui lui passait
sur la tête. Mais, à l'inverse, son esprit, pourtant normalement soumis à l'inactivité,
vit affluer la masse des souvenirs d'une vie. Même inactive, même marquée par la
plus affligeante des vacuités, l'existence de Bundelberte lui apparu comme une
collection éparpillée où des moments vécus à quelques minutes d'écart n'avaient,
dans son souvenir, plus aucun lien entre-eux. Il revoyait ses maîtres de la forge, leur
sollicitude pour sa médiocrité et sa maladresse, leurs sourires bienveillants devant sa
bonne volonté toujours fauchée par sa bêtise. Ils étaient là, devant lui, majestueux,
armes à la main, chacun auréolé du halo de lumière qui convient aux héros passés
dans l'au-delà. Bundelberte était rassuré, il allait pouvoir trépasser tranquillement,
certain de pouvoir les rejoindre et les servir avec la même docilité incompétente
qu'avant.
Il ne lui restait plus que quelques pieds à faire lorsque son maître décida de les
parcourir d'un seul pas. Bundelberte vit alors le surplomber un géant de la taille de
trois hommes, les muscles saillant sous une toge rouge et blanche qui passait par
dessus son épaule gauche. Il avait le visage antique des statues d'un temple oublié,
la barbe et le regard digne d'un héros laissé à l'abandon par la mémoire d'un peuple
ingrat. Il posa une main majestueuse sur l'épaule débile de Bundelberte pour
s'adresser à lui. D'une voix calme et profonde comme un volcan la veille d'une
éruption, il expliqua à notre crétin « que le monde les avaient vu passer ensemble »,
« qu'il était le dernier d'un temps qui avait déjà céder la place ». Le mot « vengeance
» revenait souvent dans sa voix caverneuse, il parlait de « la lance », des « légions »
ou encore de « la dernière charge », d'« épées nimbées de juste colère ». À vrai dire,
Bundelberte qui n'aspirait qu'à rendre son dernier souffle perdit très vite le fil et le
sens de ce discours. Il profitait des regards de son maître vers l'horizon pour pencher
la tête et jeter des coups d'œil rapides vers l'autre-monde plein de feux, de
montagnes et de guerriers qui l'attendaient, lui, le lâche sans volonté ni aucune
maîtrise martiale. Mais bon, se dit-il, du moment qu'il pouvait se contenter de n'être
qu'un parmi les autres cela lui conviendrait bien pour l'éternité. Alors qu'il rêvassait,
Bundelberte, sentant son maître sur le point d'en finir, tourna vers lui ses yeux
renfoncés et son attention fluctuante pour entendre la sentence de sa mort et
pouvoir enfin abandonner sa vie solitaire des égouts. Mais au dernier moment, le
maître serra sa main posée sur Bundelberte et le regarda de ses yeux de foudre pour
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Bundelberte : une histoire pour les enfants
lui dire qu'il « savait qu'il avait compris », « que son rôle sur terre n'était pas fini », «
qu'il comptait sur lui pour les trouver et leur faire payer l'arrogance de les avoir ainsi
détruits ».
Bundelberte ne put qu'acquiescer, dire qu’il était d’accord puis espérer un instant de
nouvelles paroles de son maître, mais celui-ci le considéra avec un respect teinté
d'inquiétude alors que l'instant d'après ce pauvre errant s'éveillait dans son
labyrinthe de pierres, de moisissures et de saletés. Triste parce que persuadé que ce
n'était pas un rêve et qu'il avait bien été sur le point de rendre l'âme, Bundelberte dû
se contenter de constater qu'il avait faim et que son seul moyen d'obtenir de la
nourriture était parti dans un petit flot de crasses et de tissus déchirés. Il accepta
donc de mauvaise grâce de devoir quitter l’espace de sa vie de resquilleur d'ordures
pour se lancer à la recherche de sa canne-à-pêche.
****
Et ainsi Bundelberte, sans même en avoir écouté les instructions, et sans doute sans
même en avoir conscience, se lança dans la quête qui allait le mener à la tête d'une
armée prête à renverser le monde en place.
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