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Candeur à la fenêtre

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Lyreb
Candeur à la fenêtre
Publié sur Scribay le 02/06/2016
Candeur à la fenêtre
Candeur à la fenêtre
Ce mercredi-là, vers la fin de l'après-midi, j'étais assise sur le rebord en bois de la
fenêtre de ma chambre. Mon cours de natation venait d'achever le peu de volonté
qu'il me restait et un vieux livre béait sur mes genoux dans l’espoir d'être lu depuis
au moins vingt minutes.
Tout mon être était plongé dans une sorte d'attente, sans début ni fin, totalement
dépourvue de sens. Passive, je subissais seulement le temps en silence et avec un
calme presque monial.
Devant la façade éclairée de ma maison, le grand platane couvert de feuilles voilait le
soleil estival qui peinait à atteindre mon corps grelottant à cause du bain encore
récent. Quelques rayons hardis, cependant, arrivaient à caresser, en irrégulières
bandes de lumière, mes jambes repliées, et je pouvais sentir leur chaleur se déverser
sur ma peau pâle, comme du thé dans de l'eau chaude. Je frissonnai.
Mes mèches humides, d'où pointaient de sauvages gouttes troubles, collaient mon
visage plongé dans l’ombre et piqueté de taches de rousseur, leur parfum de chlore
parvenant étonnement à apaiser ma respiration qui se faisait précipitée depuis tout à
l'heure.
Les yeux mi-clos, j'abandonnai mon regard sur le jardin encore grouillant qui
regorgeait de verdure et de fleurs en tout genre. Dans ce monde, dehors, chacun
menait sa courte et dangereuse vie comme il l'entendait. Les gros bourdons faisaient
des pétarades comme les motos clinquantes des beaux jours, les papillons blancs
voletaient insouciamment auprès des hortensias parfumés, et quelques merles et
chardonnerets sautillaient dans l'herbe, à la recherche d'un vers ou deux.
Passant une langue agacée sur mes lèvres recouvertes de sel, je laissai pendre mes
jambes à l’extérieur avec une négligence étudiée, le livre toujours en équilibre
précaire sur un de mes genoux. Mes bras maigres ballotaient de part et d’autre de
mon corps frêle, poussés par un vent puissant qui mangeait le haut des arbres. Mais
celui-là était doux, tiède, presque amical. Un vent d’été.
Jouant avec les irrégularités du bois de mes pieds dissipés, j’écoutai distraitement la
radio de ma mère dont les échos me parvenaient de la cuisine, un étage plus bas.
Cela ne ternissait en rien l’atmosphère paisible de l’endroit car il y avait toujours eu
ce bruit de fond que détestent certaines personnes mais que j’affectionnai plus que
tout. S’ajoutant à cette mélodie atypique de voix nasillardes et embrouillées, de
puissants effluves chargés montaient à mes narines, prémices d’un repas qui
s’annonçait prometteur. Comme toujours.
Déployant mes narines au maximum, je respirai cette madeleine de Proust à plein
nez. J’avais dix ans, mais cette ambiance faisait toute ma jeune et tendre enfance.
Candeur à la fenêtre
Nostalgique, j’essuyai une goutte qui pendait au bout de mon nez et renversai ma
tête en arrière pour fermer les yeux.
Quel bien-être.
Bardée de plénitude, j’entrouvris une fois encore mes paupières et vit qu’un oiseau
s’était posé sur mon livre. Immobile, retenant ma respiration, je l’espionnai en douce
pour ne pas l’effrayer.
Il était charmant. Du genre multicolore et menu, avec un bec très court.
Pour tout dire, je n’en avais encore jamais vu de cette sorte. Il m’intriguait.
Lorsqu’il me fit face, il agita ses plumes et, sous mes yeux ébahis, se contorsionna.
Paniquée pour lui, je voulu intervenir au risque de lui faire peur mais, à la place où il
se tenait un instant plus tôt, se trouvait désormais une enveloppe couleur de miel.
Atterrée, je saisis l’objet d’une main hésitante et commençai à le décacheter avec
mille précautions.
Puis je m’interrompis. Un oiseau venait de se transformer en lettre.
Sous mes pupilles d’enfant.
Quels mystères dangereux pouvaient encore habiter cette chose que je tenais en
tremblant ?
« Allons » murmura ma conscience en reprenant ses esprits. « Une enveloppe reste
une enveloppe ! Et à moins que ce soit une lettre mangeuse de doigts, je ne vois pas
ce qui pourrait arriver »
Prudente, j’ouvrais alors la lettre.
Et mon corps tout entier fut sec instantanément.
SEC.
L’enveloppe ouverte mais vide disparut alors en un claquement sonore et je me
retrouvai seule sur le rebord de ma fenêtre, mes cheveux légers volant sous une
bourrasque tiède, la bouche entre-ouverte.
C’était la première fois que je constatai la magie de mes propres yeux.
C’était aussi la dernière fois que je vécus sur cette terre.
Mon corps, lentement, oscilla et bascula par la fenêtre.
La magie m’avait tuée.
Enfin presque.
Elle m’avait changée.
3
Candeur à la fenêtre
En hirondelle.
4
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