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Pakistan : La vie tourmentée des filles de talibans
Extrait du Grands Reporters
http://www.grands-reporters.com
Immersion
Pakistan : La vie tourmentée
des filles de talibans
- Articles -
Date de mise en ligne : samedi 11 juin 2016
Date de parution : 30 mars 2016
Grands Reporters
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Pakistan : La vie tourmentée des filles de talibans
Lucie Peytermann a eu un accès rare à des jeunes filles qui, soumises au quotidien à lislam
rigoriste de leurs pères, refrènent leur curiosité pour lOccident.
Huma et Najiba, deux sSurs, à Karachi, en juin 2015, devant le centre de formation des sages-femmes
qu'elles fréquentent.
« Tu as pleuré le jour où tu as quitté la maison de ta mère pour aller chez ton mari ? » Nour (1) lAfghane, fille de
taliban au visage de lune, fixe intensément la visiteuse de son regard tourmenté. Ladolescente attend la réponse
avec une urgence fébrile, comme à ses innombrables questions sur le mode de vie des Occidentales, la chrétienté,
le bien et le mal. Une lumière douce et ce vent de sable typique de la mégalopole pakistanaise de Karachi balaient le
balcon où elle prend lair en observant lhorizon, agréable échappatoire au huis-clos des femmes de la maison.
Dans la rue, une bande de garçons passe, lui lançant des regards furtifs : la jeune fille aux yeux noirs se réfugie
instinctivement à lintérieur. Comment répondre à Nour, 15 ans, qui, depuis sa naissance, a vu sa mère cloîtrée dans
cette maison ? Son père, laîné dune fratrie de Ghazni (est de lAfghanistan), est mollah.
Formé au jihad afghan dans sa jeunesse contre les Soviétiques, il a été diplomate et représentant des talibans à
Karachi lorsque ce régime fondamentaliste était au pouvoir dans lAfghanistan voisin (1996-2001). Il vit toujours en
exil au Pakistan, comme nombre dautres cadres talibans.
Pour la plupart des femmes, ma visite fut leur première rencontre avec une étrangère. « Et le vin, cest mauvais pour
la santé, nest-ce pas ? » poursuit limprévisible Nour. Sa petite silhouette passe devant lun des rares objets de
décoration de la maison : une photo encadrée de la Pierre noire, relique islamique vénérée au pèlerinage de La
Mecque. « Il paraît que la pierre devient de plus en plus noire ; cest parce que le monde a commis trop de péchés,
cest sûr », sinquiète-t-elle.
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Tiraillée entre sa fascination pour lOccident et une vie soumise à un islam radical imposé par son père, Nour est
perturbée : elle sest même arrêtée de grandir& Cest arrivé après la mort de son frère aîné, tué en 2012 alors quil
faisait le jihad, à 17 ans, contre lOtan en Afghanistan. Un traumatisme : « Peu après, elle a voulu partir elle aussi
pour devenir kamikaze contre les Américains, on a dû la refréner », confie son oncle Wahid.
Depuis peu, elle prend un « médicament pour les nerfs » et montre des poèmes sur la mort écrits dans son journal
intime. Nour est coquette - les yeux soulignés de khôl, des bijoux - mais shabille en robe et voile noirs, et est
souvent plongée dans des livres religieux. Elle est autant attirée par les libertés des Occidentales que dégoûtée par
leurs modes de vie.
Un jour où elle avait emprunté lordinateur des hommes, elle sest empressée de montrer à ses cousines des vidéos
reprises par des sites islamistes où de jeunes musulmans britanniques font la leçon à des Anglaises éméchées à la
sortie dune boîte de nuit de Birmingham& Nour en est sûre : « Elles fument, elles boivent, jamais aucun mari ne les
respectera parce quil pensera quelles ont déjà été "utilisées"& »
Avant que leurs pères ne limitent leur usage de Facebook, elle correspondait avec une Australienne qui, à 14 ans, «
avait déjà fait de mauvaises choses avec des hommes ». Sous ses dehors affables et énergiques, la sSur de Nour,
Najiba, 17 ans, tente aussi de contenir sa révolte après la mort de son frère, et se sent encore plus obligée daider sa
mère. Son quotidien relève du marathon, entre les réveils avant laube pour prier, laide à la cuisine et à la lessive,
gérer les jeunes enfants&
Puis Najiba, regard déterminé encadré de cheveux de jais, et sa cousine Huma, 18 ans, vont au centre de formation
pour sages-femmes. En rentrant le soir, dautres tâches ménagères les attendent, puis létude des hadith (paroles de
Mahomet). Une après-midi, jai surpris la silhouette chétive de Huma dormant à même le sol sur une natte dans une
chambre, épuisée& Il ny a aucune activité pour les jeunes filles le week-end. Même pas de virée au salon de beauté
parce que « ce nest pas décent » et peut « attirer la honte sur la famille ».
« Cest mon choix »
Quand on pointe leur manque de liberté, Huma réplique dun ton atone : « Le Prophète a dit que la maison était la
meilleure des mosquées pour les femmes. » Comme pour se rassurer, elle fustige les « péchés » de lOccident : «
En Europe, il ny a pas de respect des femmes ; tout ce que les hommes veulent, cest les utiliser pour leur plaisir. »
Huma et ses cousines jugent « injuste » la loi sur la burqa en France, elles qui ne sortent jamais sans leur abaya
(longue tunique noire) et leur niqab (voile ne dévoilant que les yeux).
« Cest mon choix, martèle Najiba. Avec le niqab, je suis plus respectée, les hommes nosent pas mimportuner. »
Mais elle avoue que cest son père qui a conditionné la poursuite de ses études au port du niqab& Se couvrir leur
permet aussi de se protéger du harcèlement de rue et des violences faites aux femmes, un fléau au Pakistan, jusque
dans leur quartier. Un matin, jai retrouvé les filles dans tous leurs états : la police venait de mener un raid contre une
maison voisine, en fait la planque de trafiquants de jeunes Pakistanaises, kidnappées et séquestrées avant dêtre
vendues&
Très remontée ce jour-là, Najiba avait aussi pesté contre ces Occidentaux qui les comparent à des femmes
oppressées : « Mais ce nest pas en nous "libérant", comme ils disent, de notre abaya quils nous donneront la
liberté, mais en quittant lAfghanistan ! Ça, ce serait vraiment lindépendance. »
Lorsque je les revois en juin 2015 (après les attentats de janvier contre Charlie Hebdo notamment), leur colère
contre les caricaturistes est violente. « Jaimais la France, mais après avoir vu ces caricatures [de Mahomet, ndlr],
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jai eu le cSur brisé », lance Nour. Sa mère, Soraya, déclare même quelle était « contente » dapprendre la mort des
dessinateurs : « Dieu la ordonné parce quils ont fait beaucoup de mal à notre religion. »
Mais six mois plus tard, le sentiment est tout autre, et les jeunes filles se disent choquées par les attentats de Paris.
Ces assaillants « ne peuvent pas se dire musulmans », fustige Najiba, qui a « pleuré » en apprenant la mort de «
tant dinnocents ». Leurs pères font partie de la branche éduquée et modérée des talibans qui sest résolue à
accepter léducation des filles, à condition quelle soit islamique et non mixte. Ils ont ouvert cinq écoles dans leur
district de Ghazni, accueillant environ 400 filles. Huma et Najiba ont lespoir de maîtriser un peu le cours de leur vie,
mais leur marge de manSuvre reste faible&
Leurs pères ont « sélectionné » leurs futurs maris parmi des familles « respectables » et elles ont été fiancées dès
15 et 16 ans. « Grâce soit rendue à Allah, je suis débarrassée des tensions de trouver un mari », commente Huma. «
Avant, elle était très sérieuse, mais depuis elle est devenue bavarde, elle fait même des blagues ! » se moque
Najiba.
Lémotion envahit Huma lorsquelle raconte la première rencontre avec son fiancé afghan de 23 ans. « Jétais
tellement perturbée, je ne savais pas où masseoir », confie-t-elle. Mais si elle est satisfaite, cest dabord parce que
sa belle-famille lui a « donné la permission » de terminer ses études. Najiba parle avec plus de froideur de son
fiancé, qui travaille pour le moment en Iran.
Contrairement à leurs mères, elles ont été autorisées à avoir un métier, mais cest aussi leurs pères qui lont choisi :
elles seront sages-femmes dans leur région dorigine. « Les Afghanes ont beaucoup souffert et leur quotidien est
très dur, nous voulons consacrer notre vie à les aider », clame Huma. Avec sa cousine, elles travailleront dans deux
maternités que leur famille construit près de leurs futures maisons. A une condition, la seule islamiquement correcte
selon leurs pères : elles devront travailler avec leurs maris, qui seront donc directeurs des maternités.
« Je dois rester modeste »
La sSur de Huma, Maheen, brune frêle aux traits anguleux de 14 ans, aspirait à plus dindépendance. Il y a deux
ans, elle mavait frappée par sa vivacité desprit. Elle voulait devenir journaliste, sentraînait à faire la speakerine
devant son miroir, montrait ses premiers articles publiés dans un magazine islamique. « Je voulais tout savoir de la
vision des autres peuples, partir, faire des photos », raconte-t-elle. Mais lannée dernière, elle a déchanté. Brisant
son rêve, son père lui a annoncé quelle serait enseignante dans lune des écoles quil a ouvertes.
Côtoyer des hommes inconnus dans son travail, être parfois obligée de retirer son abaya : que des choses jugées «
non convenables » par son père. Et puis, « lAfghanistan na pas besoin de femmes journalistes », a-t-il lancé pour
clore la discussion. Maheen na pas contesté : « Je suis musulmane, je dois rester modeste », souffle-t-elle.
Najiba et Huma se préparent à leur métier en faisant du bénévolat plusieurs soirs par semaine dans une maternité
du quartier, une bouffée doxygène pour échapper à leurs familles. En les accompagnant jusquà la clinique, je peux
sentir le bonheur de marcher librement avec elles ces quelques centaines de mètres, même si un homme de la
famille les escorte. Avant, elles ont dû se transformer en silhouettes fantomatiques : en plus de labaya et du niqab,
elles enfilent des chaussettes et des gants noirs.
Une épreuve alors quen cet été 2015, il fait plus de 45 C dehors. Mais ces soirées-là ont le goût de la liberté& En
attendant les patientes, elles se délectent dun thé et des potins en plaisantant avec Faiza, la gynécologue qui a
ouvert cette clinique à bas prix par charité, au rez-de-chaussée de chez elle. « Najiba et Huma sont des amies ; elles
sont honnêtes et courageuses face aux urgences médicales », dit-elle. Ce soir-là, elles vaccineront un bébé et
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soccuperont dune femme dont la grossesse se passe mal.
Lors de ma dernière visite en décembre, je retrouve Najiba amaigrie. A 18 ans, sa cousine sest mariée en
Afghanistan plus tôt que prévu, accompagnée par sa mère et sa tante. « Huma était tellement heureuse quelle
dansait dans la maison », confie Najiba, le regard fatigué.
Elle se languit de sa cousine, et dit à demi-mots crouler sous les tâches ménagères. Mais elle confie ne pas être
pressée de se marier, préférant terminer sa formation de sage-femme. Elle sait quaprès son mariage, elle devra «
passer beaucoup de temps » à soccuper de ses beaux-parents. Avant de confier sa plus grande crainte : « Et puis,
peut-être quils voudront que jarrête mes études, et ça pourrait créer beaucoup de tensions& »
LIRE UN AUTRE ARTICLE DE LA SÉRIE "La maison de mon mari est ma vie"
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