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Baccalauréat session 2016 Épreuves anticipées de

IntégréTéléchargement
Baccalauréat session 2016
Épreuves anticipées de français
descriptif des lectures et activités de
1ère STMG
Ce descriptif contient 4 séquences (15 lectures analytiques)
Une partie «lectures et activités personnelles » est laissée à l'initiative de l'élève, le
professeur ayant donné des pistes à ceux qui le souhaitaient.
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SEQUENCE N° 1
Intitulé :
Penser le bonheur humain / Évolution de l'Utopie
Groupement de textes
Objets d’étude, perspectives
La question de l'homme dans les genres de l'argumentation
et orientations principales
Problématique : Comment l'écriture se met-elle au service de la construction d'un monde
meilleur ? Dans quelle mesure les représentations de l'utopie portent-elles les préoccupations de
leur siècle ?
Lectures analytiques
Groupement de textes
Activités complémentaires
(textes n'ayant pas fait
l'objet d'une lecture
analytique)
Documents en lien avec
l'histoire de l'Art
Lectures cursives
-Rabelais, l'abbaye de Thélème, Gargantua, 1534
-Fénelon, les Aventures de Télémaque, livre VII, 1699, description
de la Bétique: « Mentor nous dit qu'il avait été autrefois... la crainte
des justes dieux »
-Voltaire, Candide, chap XVIII, Ce qu'ils virent dans le pays
d'Eldorado, 1759 : « Candide et Cacambo montent … de
mathématique et de physique »
-Albert Jacquard, Mon Utopie, 2005 : de l'importance de l'école
pour permettre l'utopie ; « Mettre en place un enseignement fondé...
laissez-moi devenir celui que je choisis d'être. »
-Histoire du genre de l'utopie à partir du site de la bnf.
-Représentation de l'espace utopique : extrait d'Utopia de Thomas
More, la Cité du Soleil de Campanella, Le Travail de Zola (corpus
joint)
-La dystopie au cinéma ; exposés sur des films choisis par les
élèves : Bienvenue à Gattaca, Hunger games , le Labyrinthe,
Divergente, Matrix...) dans quelle mesure la dystopie est-elle une
représentation des limites de constructions utopiques ? Quels sont
les moyens cinématographiques mis en œuvre pour souligner ces
limites ?
Iconographie de l'Utopie sous forme de chronologie ; les élèves ont
effectué un travail de présentation d'un document parmi les suivants
-Cité idéale, panneau d'Urbino, 1460- 1500 (auteur indéfini)représentation de l'Ile d'Utopie de Thomas More, 1516, exemplaire
de Louvain-Tour de Babel de Bruegel l'Ancien, 1563-Coupe du
cénotaphe de Newton, Boullée, 1794, - Familistère de Godin, à
Guise (carte postale de 1905-1908) – Cité radieuse de Le Corbusier
(1947-1952)- le Val fourré (1959-1977)
Eldorado de Laurent Gaudé
Lectures et activités
personnelles
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SEQUENCE N°2
Quête et affirmation de l'identité en poésie
Un aperçu de la poésie francophone
groupement de textes
Objet d'étude : Poésie et quête de sens
Problématique : Quelles sont les forces de la poésie pour affirmer ou réaffirmer une identité ?
Objectif : s'interroger sur le choix de ces auteurs africains de dire leur(s) différence(s), d'affirmer
leur(s) identité(s) et celle des autres en langue française (et arabe pour Tahar Ben Jelloun).
Lectures analytiques
Activités complémentaires :
Lecture cursive
Histoire de l'art ;
-Léon G. Damas : “Solde” in Pigments, 1937
-Louis Leopold Sédar Senghor, « Femme nue, femme noire »,
Chants d'ombre, 1945
-Aimé Césaire, fragment de Cahier d'un retour au pays natal
« Eia pour ceux qui n'ont jamais rien inventé... et sa vigueur
marine », 1939
-Birago Diop, « Souffle s », Leurres... et lueurs, 1925-1960
- Histoire du mouvement de la Négritude.
- Placer les poèmes dans une évolution de la forme poétique :
corpus de poèmes célébrant la beauté noire :
●Les Plaintes d’Acante, « Beau monstre de Nature... »
Tristan l’Hermite, 1634
● La Belle Egyptienne, George de Scudéry
● La Belle Dorothée Petits poèmes en prose, Baudelaire,
1869.
-Comment les poètes se sont-ils définis au XIXème siècle ? :
● Alfred de Musset, « Nuit de Mai » (le Pélican), Poésies,
1835
●Baudelaire, « Correspondances », et « l'Albatros » Les
Fleurs du Mal, 1857
●Victor Hugo , extrait de « Fonction du Poète », les
Rayons et les Ombres , 1840
●Rimbaud, extraits des « lettres du Voyant », 1871
Tahar Ben Jelloun, La Remontée des cendres, 1991, Poésie
Points.
Rencontre avec le peintre calligraphiste chinois Li-Bin :
lors de cette rencontre, les élèves ont pu confronter leurs
réflexions sur le rôle de l'écriture poétique avec celle de ce
peintre qui a grandi sous la Révolution chinoise.
Une plongée dans une autre langue et un autre art, qui rejoint
pourtant les préoccupations de nos poètes.
Lectures et activités personnelles
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SEQUENCE N°3
Mont-Oriol : 1887
Des affaires de cœur au cœur des affaires
Guy de Maupassant
collection folio ou GF
Objet d'étude : Le personnage de roman du XVIIème à nos jours.
Problématique : comment l'écriture romanesque dévoile-t-elle les rouages du théâtre des affaires
économiques et amoureuses ?
Objectif : percevoir la spécificité de ce roman qui ancre des personnages stéréotypés dans le
contexte de l'émergence du capitalisme.
Lectures analytiques
-la comédie de la maladie : première partie, chap IV : « Oriol
s'arrêtant en face de lui demanda… et les trois hommes se serrèrent la
main pour sceller le marché conclu ».
-la naissance de l'amour : première partie, chap VI : « Le jour
finissait ; l'air s'imprégnait de fraîcheur… un grand baiser que
comprit bien l'homme qui la suivait. »
-le combat commercial : première partie, chap VIII : « Andermatt
enleva une chaise et la plaça en face de son armée… trois des
figurants applaudirent. »
-de l'amante à la mère : deuxième partie, chap VI : « Alors, plus
même que le soir où elle s'était sentie tellement seule… mais qui
saura du moins cacher à tous ses larmes »
Activités
complémentaires :
-histoire du roman et évolution du héros romanesque.
-genèse du roman, trois extraits de textes de Maupassant (articles et
lettres)
-corpus sur la rencontre amoureuse dans le roman à comparer aux
rencontres dans Mont-Oriol :
-Mme de Lafayette, la Princesse de Clèves
-Marivaux, La Vie de Marianne
-Flaubert, l'Education Sentimentale
-Aragon, Aurélien
-projection du film de Claude Chabrol Madame Bovary : quels
moyens cinématographiques sont mis au service de la peinture de la
passion ? comparaison entre Christiane et Emma
Histoire de l'art ;
Analyse d'affiches
publicitaires
Analyse de quatre affiches publicitaires contemporaines de l'écriture
de Mont-Oriol pour des stations thermales (auteurs non identifiés),
pour voir leur évolution.
-Guillon 1877
-Luchon 1882
-Enghien 1887
-Luxeuil les Bains 1890
Lectures et activités
personnelles
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SEQUENCE N°4
Enjeux du jeu théâtral
A quoi rêvent les jeunes filles ? 1832
Alfred de Musset
collection Librio
Objet d'étude : Texte et représentation théâtrale
Objectif : interroger le rapport à la mise en scène d’une pièce écrite pour être lue.
Problématique : Dans quelle mesure peut-on considérer qu’à travers cette pièce appartenant au
« spectacle dans un fauteuil » Alfred de Musset célèbre la mise en scène tout en y renonçant ?
Objectif : réfléchir aux enjeux de la mise en scène à travers une pièce qui a priori ne doit pas être
montée et voir comment Musset rend à travers elle hommage au théâtre joué.
Lectures analytiques
Activités complémentaires :
- Acte I scène 2 : Présentation du personnage d'Irus
- Acte I scène 4, p 32-34 « Ecoutez-moi Silvio... fin de la
scène » ; le stratagème théâtral de Laërte
- Acte II, scène 6 en entier, p 50-51, un échange amoureux.
-corpus sur la construction et les objectifs de la mise en abyme
théâtrale :
texte 1 : Corneille, l'Illusion comique, acte V, scène 5 1635
texte 2: Marivaux Le Jeu de l'amour et du hasard, 1730
texte 3 : Genet, Les Bonnes, 1947
-réflexion sur les moyens mis au service de la mise en abyme à
travers des adaptations de ces trois extraits :
L’Illusion comique par Eric Vigner au théâtre de Lorient, 2014
Les Bonnes par Pierre Heitz création 2008 (disponible sur
théâtre.net)
-rencontre avec une auteure metteure en scène (dans la cadre
d'une résidence théâtrale) : Elise Chatauret, Compagnie Babel :
➢ les élèves ont pu s'interroger sur le personnage de Laërte
et voir comment la manière de le percevoir pouvait modifier la perception de la pièce.
➢ Elise Chatauret leur a montré comment elle concevait ses
spectacles : réalisation d'interviews, réécriture, travail progressif
du texte. Ils ont ainsi pu assister à une mise en voix par des
acteurs du texte en cours d'élaboration Ce qui demeure, qui sera
présenté au Collectif 12 à la rentrée 2016
Lecture cursive
Amphitryon 38 de Giraudoux et/ ou Amphitryon de Molière
Sorties théâtre proposées aux
élèves
Pelléas et Mélisande de Maeterlinck par Alain Batis au théâtre
de Poissy
Déchirements Cyril Hériard Dubreuil Collectif 12 de Mantes
Amphitryon de Molière par Guy-Pierre Couleau au théâtre de
Sartrouville
Shunt, par la compagnie Demesten Titip, une pièce réalisée sur
mesure pour s’interroger sur l’utopie, inspirée de la Conjuration
des Imbéciles et l’Idiot (article sur le site du lycée)
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Séquence n°1
Penser le bonheur humain ;
évolution de l'Utopie
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Séquence n°1 lecture analytique 1
RABELAIS, Gargantua, extrait du ch. 57,
1534
Gargantua fait construire une abbaye idéale, Thélème, pour remercier Frère Jean des
Entommeures d’avoir contribué à repousser Picrochole et son armée.
Toute leur vie était régie non par des lois, des statuts ou des règles, mais selon leur volonté
ou leur libre arbitre. Ils sortaient du lit quand bon leur semblait, buvaient, mangeaient, travaillaient,
dormaient quand le désir leur en venait. Nul ne les éveillait, nul ne les obligeait à boire ni à manger,
ni à faire quoi que ce soit. Ainsi avait décidé Gargantua. En leur règlement, il n'y avait que cette
clause (1):
FAIS CE QUE VOUDRAS (2)
parce que les gens libres, bien nés, bien éduqués, conversant en bonne société, ont naturellement un
instinct, un aiguillon qu'ils appellent honneur et qui les pousse toujours à agir vertueusement et les
éloigne du vice. Quand ils sont affaiblis et asservis par une vile soumission ou une contrainte, ils
utilisent ce noble penchant qui les poussait vers la vertu, pour se libérer et s'affranchir du joug de la
servitude, car nous entreprenons toujours ce qui est défendu, et convoitons ce qui nous est refusé.
Grâce à cette liberté, ils entrèrent en rivalité pour faire tous ce qu'ils voyaient plaire à un seul
Si l'un ou l'une d'entre eux disait : « Buvons » tous buvaient ; s'il disait « Jouons », tous jouaient ;
s'il disait « Allons nous ébattre aux champs », tous y allaient. Si c'était pour la chasse au vol ou à
courre, les dames montées sur de belles haquenées (3), avec leur fier palefroi (4), portaient chacune
sur leur poing finement ganté un épervier, un lanier (5), un émerillon (6) ; les hommes portaient les
autres oiseaux.
Ils étaient si bien éduqués qu'il n'y avait aucun ou aucune parmi eux qui ne sût lire, écrire, chanter,
jouer d'instruments harmonieux, parler cinq ou six langues, et s'en servir pour composer en vers
comme en prose. Jamais on ne vit des chevaliers si preux, si nobles, si adroits à pied et à cheval,
vigoureux, si vifs, et maniant si bien toutes les armes, que ceux qui se trouvaient là. Jamais on ne vit
des dames si élégantes, si mignonnes, moins désagréables, plus habiles de leurs mains à tirer
l'aiguille et à toute activité digne d'une femme noble et libre que celles qui étaient là. Pour ces
raisons, quand le temps était venu pour l'un des membres de quitter cette abbaye, soit à la demande
de ses parents, soit pour d'autres causes, il emmenait avec lui une des dames, celle qui l'avait choisi
pour chevalier servant, et ils se mariaient. Et s'ils avaient bien vécu à Thélème dans le dévouement
et l'amitié, ils le faisaient encore mieux dans le mariage ; ils s’aimaient autant à la fin de leurs jours
qu'au premier de leurs noces.
1.Clause : article d'un contrat que l'on s'engage à respecter.
2.La devise de Thélème découle du nom de cette abbaye d'un nouveau genre, qui signifie en grec
«vouloir ».
3.Haquenée : jument facile à monter.
4. Palefroi : cheval de promenade, richement harnaché.
5.Lanier: faucon mâle dressé.
6. Émerillon : petit faucon.
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Séquence n°2, lecture analytique 2
Les Aventures de Télémaque, livre VII, 1699
Fénelon
Adoam, un habitant de Tyr, décrit à Télémaque les merveilles de la Bétique. L'évocation cette
société idéale contient une critique implicite de la monarchie absolue.
Ce pays semble avoir conservé les délices de l'âge d'or. Les hivers y sont tièdes, et les rigoureux
aquilons n'y soufflent jamais. L’ardeur de l'été y est toujours tempérée par des zéphyrs
rafraîchissants, qui viennent adoucir l'air vers le milieu du jour. Ainsi toute l'année n'est qu’un
heureux hymen du printemps et de l'automne, qui semblent se donner la main. La terre, dans les
vallons et les campagnes unies, y porte chaque année une double moisson. Les chemins y sont
bordés de lauriers, de grenadiers, de jasmins et d'autres arbres toujours verts et toujours fleuris. Les
montagnes sont couvertes de troupeaux, qui fournissent des laines fines recherchées de toutes les
nations connues. Il y a plusieurs mines d'or et d'argent dans ce beau pays; mais les habitants,
simples et heureux dans leur simplicité, ne daignent pas seulement compter l'or et l'argent parmi
leurs richesses: ils n’estiment que ce qui sert véritablement aux besoins de l'homme.
[ ... ] Ils ont horreur de notre politesse; et il faut avouer que la leur est grande dans leur aimable
simplicité. Ils vivent tous ensemble sans partager les terres; chaque famille est gouvernée par son
chef, qui en est le véritable roi. Le père de famille est en droit de punir chacun de ses enfants ou
petits-enfants qui fait une mauvaise action ;mais avant que de le punir, il prend les avis du reste de
la famille. Ces punitions n’arrivent presque jamais ; car l’innocence des mœurs, la bonne foi,
l’obéissance et l’horreur du vice habitent cette heureuse terre. Il semble qu’Astrée, qu’on dit qui est
retirée dans le ciel, est encore ici-bas cachée parmi ces hommes. Il ne faut point de juges parmi eux,
car leur propre conscience les juge. Tous les biens sont communs : les fruits des arbres, les légumes
de la terre, le lait des troupeaux sont des richesses si abondantes, que des peuples si sobres et si
modérés n’ont pas besoin de les partager. Chaque famille, errante dans ce beau pays transporte ses
tentes d'un lieu à un autre, quand elle a consumé les fruits et épuisé les pâturages de l'endroit où elle
s'était mise. Ainsi, ils n'ont point d'intérêts à soutenir les uns contre les autres, et ils s'aiment tous
d'une amour fraternelle que rien ne trouble. C'est le retranchement des vaines richesses et des
plaisirs trompeurs qui leur conserve cette paix, cette union et cette liberté. Ils sont tous libres et tous
égaux. On ne voit parmi eux aucune distinction que celle qui vient de l'expérience des sages
vieillards ou de la sagesse extraordinaire de quelques jeunes hommes qui égalent les vieillards
consommés en vertu. La fraude, la violence, le parjure, les procès, les guerres ne font jamais
entendre leur voix cruelle et empestée dans ce pays chéri des dieux. Jamais le sang humain n'a rougi
cette terre; à peine y voit-on couler celui des agneaux. Quand on parle à ces peuples de batailles
sanglantes, des rapides conquêtes, des renversements d'états qu'on voit dans les autres nations, ils ne
peuvent assez s'étonner. "Quoi! disent-ils, les hommes ne sont-ils pas assez mortels, sans se donner
encore les uns aux autres une mort précipitée? La vie est si courte ! Et il semble qu'elle leur paraisse
trop longue ! Sont-ils sur la terre pour se déchirer les uns les autres et pour se rendre mutuellement
malheureux?
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Séquence n° 1 , lecture analytique 3
Voltaire
Candide, chap XVIII,
Ce qu'ils virent dans le pays d'Eldorado,
1759
Candide et Cacambo montent en carrosse; les six moutons volaient, et en moins de quatre
heures on arriva au palais du roi, situé à un bout de la capitale. Le portail était de deux cent vingt
pieds de haut, et de cent de large; il est impossible d'exprimer quelle en était la matière. On voit
assez quelle supériorité prodigieuse elle devait avoir sur ces cailloux et sur ce sable que nous
nommons or et pierreries.
Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la descente du carrosse, les
conduisirent aux bains, les vêtirent de robes d'un tissu de duvet de colibri; après quoi les grands
officiers et les grandes officières de la couronne les menèrent à l'appartement de Sa Majesté au
milieu de deux files, chacune de mille musiciens, selon l'usage ordinaire. Quand ils approchèrent de
la salle du trône, Cacambo demanda à un grand officier comment il fallait s'y prendre pour saluer Sa
Majesté: si on se jetait à genoux ou ventre à terre; si on mettait les mains sur la tête ou sur le
derrière; si on léchait la poussière de la salle; en un mot, quelle était la cérémonie. "L'usage, dit le
grand officier, est d'embrasser le roi et de le baiser des deux côtés." Candide et Cacambo sautèrent
au cou de Sa Majesté, qui les reçut avec toute la grâce imaginable, et qui les pria poliment à souper.
En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés jusqu'aux nues, les marchés
ornés de mille colonnes, les fontaines d'eau pure, les fontaines d'eau rose, celles de liqueurs de
canne de sucre qui coulaient continuellement dans de grandes places pavées d'une espèce de
pierreries qui répandaient une odeur semblable à celle du gérofle et de la cannelle. Candide
demanda à voir la cour de justice, le parlement; on lui dit qu'il n'y en avait point, et qu'on ne plaidait
jamais. Il s'informa s'il y avait des prisons, et on lui dit que non. Ce qui le surprit davantage, et qui
lui fit le plus de plaisir, ce fut le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de deux mille pas,
toute pleine d'instruments de mathématique et de physique.
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Séquence n° 1, lecture analytique 4
Mon Utopie
Albert Jacquard
2005
Mon Utopie se présente comme un testament de l'auteur pour les jeunes générations. Albert
Jacquard présente son parcours scolaire personnel au début du livre et met en valeur un momentclef dans sa vie, celui de la perte de son dossier scolaire pendant la seconde guerre mondiale, qui
lui donna la possibilité de se créer une identité de bon élève. Il explore ensuite la société
contemporaine pour en dénoncer les abus, mais aussi souligner ses réussites. Au terme de cet
ouvrage, Albert Jacquard revient sur l'importance de l'école et imagine son école rêvée.
Mettre en place un enseignement fondé sur la solidarité et non sur la compétition n'est pas
un rêve d'utopiste; il est en cours de réalisation dans l'état en tête de l'Europe pour le PNB par
habitant, le Grand-Duché du Luxembourg. Un lycée pilote y a été créé en 2005, dont la dynamique
repose sur la double solidarité entre les enseignants et entre les élèves. Le maître mot y est "équipe".
Les notes, les palmarès y sont inconnus. Certes les élèves commencent par être un peu désorientés
compte tenu de leur expérience antérieure, mais ils perçoivent vite les avantages d'une école de la
rencontre.
Hélas dans notre société obsédée par l'ordre et la rentabilité, de telles tentatives de
renouvellement de la problématique de l'école sont rares. L'actualité apporte plutôt des exemples
d'enfermement dans la logique sécuritaire. Le plus inquiétant est donné par les recherches en vue de
dépister le plus tôt possible les enfants "à risque", c'est-à-dire susceptibles de devenir des
délinquants. Dès l'école maternelle, quelques experts seront chargés de cette détection qui permettra
de surveiller avec une particulière attention les individus potentiellement dangereux, ou même de
les soumettre préventivement à des traitements médicaux. Ainsi l'ordre sera préservé.
C'est exactement la société que prévoyait Aldous Huxley dans son roman le Meilleur des
Mondes, une humanité où chacun serait défini, catalogué, mis aux normes. Le concept même de
personne autonome, capable d'exercer sa liberté, disparaîtrait. Un des aspects les plus
insupportables de ce projet, tel qu'il a été présenté par la presse, est l'établissement d'un document
qui suivra le jeune au long de sa scolarité: inscrit dans un registre où sur un disque d'ordinateur, ce
document, avatar du casier judiciaire, permettra, au moindre incident, d'exhumer son passé. S'il est
pris à 17 ans à faire l'école buissonnière ou à taguer un mur de lycée, ce comportement pourra être
rapproché de son instabilité caractérielle déjà notée au cours préparatoire. Cet enfermement dans un
destin imposé par le regard des autres est intolérable, il est une atteinte à ce qu'il y a de plus
précieux dans l'aventure humaine: la possibilité de devenir autre.
Notre parcours n'est pas déjà écrit, demain n'existe pas. À chacun de le faire advenir.
Laissons la prédestination à quelques théologiens , soyons conscients et aidons les autres à devenir
conscients qu'en face de nous la page est blanche. J'ai raconté au début de ce livre comment, passant
durant l'Occupation sans livret scolaire dans lycée à un autre, j'ai saisi au bond l'occasion de
changer la définition que les autres donnaient de moi. J'en ai gardé la conviction que la liberté de
chacun ne peut s'épanouir que si la société ne possède pas trop d'informations sur lui. "Je suis celui
que l'on me croit" dit un personnage de Pirandello. Mieux encore serait : "Laissez-moi devenir celui
que je choisis d'être"
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Séquence n°1
Documents complémentaires
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Séquence 1,document complémentaire
Utopia,
Thomas More,
1516
Les deux rives de l’Anhydre sont mises en rapport au moyen d’un pont de pierre, construit
en arcades merveilleusement voûtées. Ce pont se trouve à l’extrémité de la ville la plus éloignée de
la mer, afin que les navires puissent aborder à tous les points de la rade.
Une autre rivière, petite, il est vrai, mais belle et tranquille, coule aussi dans l’enceinte
d’Amaurote. Cette rivière jaillit à peu de distance de la ville, sur la montagne où celle-ci est placée,
et, après l’avoir traversée par le milieu, elle vient marier ses eaux à celles de l’Anhydre. Les
Amaurotains en ont entouré la source de fortifications qui la joignent aux faubourgs. Ainsi, en cas
de siège, l’ennemi ne pourrait ni empoisonner la rivière, ni en arrêter ou détourner le cours. Du
point le plus élevé, se ramifient en tous sens des tuyaux de briques, qui conduisent l’eau dans les
bas quartiers de la ville. Là où ce moyen est impraticable, de vastes citernes recueillent les eaux
pluviales, pour les divers usages des habitants.
Une ceinture de murailles hautes et larges enferme la ville, et, à des distances très
rapprochées, s’élèvent des tours et des forts. Les remparts, sur trois côtés, sont entourés de fossés à
sec, mais larges et profonds, embarrassés de haies et de buissons. Le quatrième côté a pour fossé le
fleuve lui-même.
Les rues et les places sont convenablement disposées, soit pour le transport, soit pour abriter
contre le vent. Les édifices sont bâtis confortablement ; ils brillent d’élégance et de propreté et
forment deux rangs continus, suivant toute la longueur des rues, dont la largeur est de vingt pieds.
Derrière et entre les maisons se trouvent de vastes jardins. Chaque maison a une porte sur la
rue et une porte de jardin. Ces deux portes s’ouvrent aisément d’un léger coup de main, et laissent
entrer le premier venu.
Les Utopiens appliquent en ceci le principe de la possession commune. Pour anéantir
jusqu’à l’idée de la propriété individuelle et absolue, ils changent de maison tous les dix ans et tirent
au sort celle qui doit leur tomber en partage.
Les habitants des villes soignent leurs jardins avec passion ; ils y cultivent la vigne, les
fruits, les fleurs et toutes sortes de plantes. Ils mettent à cette culture tant de science et de goût, que
je n’ai jamais vu ailleurs plus de fertilité et d’abondance réunies à un coup d’œil plus gracieux. Le
plaisir n’est pas le seul mobile qui les excite au jardinage ; il y a émulation entre les différents
quartiers de la ville, qui luttent à l’envi à qui aura le jardin le mieux cultivé.
Vraiment, l’on ne peut rien concevoir de plus agréable ni de plus utile aux citoyens que cette
occupation. Le fondateur de l’empire l’avait bien compris, car il appliqua tous ses efforts à tourner
les esprits vers cette direction
Amaurote : ville principale de l’île d’Utopie. L’Anhydre est le fleuve qui la traverse.
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Séquence n°1, document complémentaire
la Cité du Soleil,
Tommaso Campanella,
1623
Le Gênois : Je rencontrai sans tarder une troupe considérable d’hommes et de femmes en larmes.
Nombreux étaient ceux qui entendaient ma langue ; ils me conduisirent à la Cité du Soleil.
L’Hospitalier : Dis-moi à quoi elle ressemble et comment elle est gouvernée.
Le Gênois : Au sein d’une vaste étendue découverte s’élève une colline ; c’est là qu’est situé le gros
de l’agglomération. Cependant son enceinte déborde largement le pied de l’éminence, ce qui donne
à la ville plus de deux milles de diamètre et sept de pourtour et lui permet de contenir plus
d’habitations que si elle se trouvait toute dans la plaine. Sept grands cercles qui portent le nom des
sept planètes la constituent. L’accès de l’un à l’autre est assuré par quatre routes et quatre portes
orientées sur les quatre aires du vent. Mais tout est disposé de telle manière qu’après la prise du
premier cercle l’on rencontrerait plus de difficultés au deuxième et ainsi de suite ; et il faudrait la
prendre sept fois d’assaut pour la vaincre. Mais je crois que le premier cercle est lui-même
imprenable tant il est large et protégé de terre, avec ses boulevards, ses tours, son artillerie et, plus
avant, ses fossés.
Nous entrâmes par la porte du nord, qui est recouverte de fer et qu’un mécanisme ingénieux
fait lever et retomber. L’on aperçoit alors un espace de cinquante pas qui sépare la première muraille
de la seconde. Une chaîne continue de palais qui semblent n’en former qu’un s’appuie au mur et en
suit le mouvement. Au-dessus l’on a construit des balcons de garde bâtis avec des colonnes, et qui
ressemblent aux cloîtres de nos religieux ; au bas il n’y d’entrée que du côté qui regarde vers
l’intérieur du palais. Les chambres qui comportent des fenêtres orientées vers l’intérieur et vers
l’extérieur sont belles ; un petit mur les sépare les unes des autres. Le mur extérieur a huit palmes
d’épaisseur, le mur intérieur trois, et les murs médians environ un.
L’on arrive ensuite à la deuxième terrasse, inférieure en largeur de deux ou trois pas. On
aperçoit la seconde enceinte avec ses balcons surplombants et ses galeries. Vers l’intérieur, il y a un
mur circulaire qui enserre les palais compris dans cette terrasse. Ici, les cloîtres ont des colonnes
situées en bas et en haut de belles peintures ; ainsi d’étage en étage, l’on arrive à la dernière
enceinte ; l’on ne monte qu’au passage des portes, qui sont doubles, une vers l’extérieur, l’autre vers
l’intérieur ; mais les escaliers sont tels qu’ils rendent la montée insensible car les degrés sont
inclinés et d’un relief à peine perceptible.
Au sommet de la colline s’étend une vaste esplanade. Un temple monumental
merveilleusement conçu se dresse au milieu.
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Séquence n°1 Document complémentaire
Le Travail
Zola,1901
Luc Froment est le héros de ce roman. On lui a proposé de reconstruire la cité ouvrière, ce qu'il a
fait : il a créé une nouvelle cité parfaite, où l'ouvrier peut désormais vivre et travailler dans le
bonheur.
C’était la Cité rêvée, la Cité du travail réorganisé, rendu à sa noblesse, la Cité future du
bonheur enfin conquis, qui sortait naturellement de terre, autour de l’usine élargie elle-même, en
train de devenir la métropole, le cœur central, source de vie, dispensateur et régulateur de
l’existence sociale. Les ateliers, les grandes halles de fabrication s’agrandissaient, couvraient des
hectares ; tandis que les petites maisons, claires et gaies, au milieu des verdures de leurs jardins, se
multipliaient, à mesure que le personnel, le nombre des travailleurs, des employés de toutes sortes,
augmentait. Et, ce flot peu à peu débordant, les constructions nouvelles s’avançait vers l’Abîme,
menaçait de le conquérir, de le submerger. D’abord, il y avait eu de vastes espaces nus entre les
deux usines, ces terrains incultes que Jordan possédait en bas de la rampe des Monts Bleuses. Puis,
aux quelques maisons bâties près de la Crècherie, d’autres maisons s’étaient jointes, toujours
d’autres, une ligne de maisons qui envahissait tout comme une marée montante, qui n’était plus
qu’à deux ou trois cents mètres de l’Abîme. Bientôt, quand le flot viendrait battre contre lui, ne le
couvrirait-il pas, ne l’emporterait-il pas, pour le remplacer de sa triomphante floraison de santé et de
joie ? Et le vieux Beauclair lui aussi était menacé, car toute une pointe de la Cité naissante marchait
contre lui, près de balayer cette noire et puante bourgade ouvrière, nid de douleur et de peste, où le
salariat agonisait sous les plafonds croulants.
Parfois, Luc, le bâtisseur, le fondateur de ville, la regardait croître, sa Cité naissante, qu’il
avait vue en rêve, le soir où il avait décidé son œuvre ; et elle se réalisait, et elle partait à la
conquête du passé, faisant sortir du sol le Beauclair de demain, l’heureuse demeure d’une humanité
heureuse. Tout Beauclair serait conquis, entre les deux promontoires des Monts Bleuses, tout
l’estuaire des gorges de Brias se couvrirait de maisons claires, parmi des verdures, jusqu’aux
immenses champs fertiles de la Roumagne. Et, s’il fallait des années et des années encore, il
l’apercevait déjà de ses yeux de voyant, cette Cité du bonheur qu’il avait voulue, et qui était en
marche.
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Séquence n°2
Poésie et identité
Un aperçu de la poésie francophone
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Séquence n°2 lecture analytique 1
Solde,
Léon G. Damas,
Pigments 1937
Pour Aimé Césaire.
J’ai l’impression d’être ridicule
dans leurs souliers
dans leur smoking
dans leur plastron
dans leur faux-col
dans leur monocle
dans leur melon
J’ai l’impression d’être ridicule
avec mes orteils qui ne sont pas faits
pour transpirer du matin jusqu’au soir qui déshabille
avec l’emmaillotage qui m’affaiblit les membres
et enlève à mon corps sa beauté de cache-sexe
J’ai l’impression d’être ridicule
avec mon cou en cheminée d’usine
avec ces maux de tête qui cessent
chaque fois que je salue quelqu’un
J’ai l’impression d’être ridicule
dans leurs salons
dans leurs manières
dans leurs courbettes
dans leur multiple besoin de singeries
J’ai l’impression d’être ridicule
avec tout ce qu’ils racontent
jusqu’à ce qu’ils vous servent l’après-midi
un peu d’eau chaude
et des gâteaux enrhumés
J’ai l’impression d’être ridicule
avec les théories qu’ils assaisonnent
au goût de leurs besoins
de leurs passions
de leurs instincts ouverts la nuit
en forme de paillasson
J’ai l’impression d’être ridicule
parmi eux complice
parmi eux souteneur
parmi eux égorgeur
les mains effroyablement rouges
du sang de leur civilisation.
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Séquence n°2 lecture analytique 2
Femme nue, femme noire,
Louis Leopold Sédar Senghor,
Chants d'ombre,1945
Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté !
J’ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait mes yeux.
Et voilà qu’au cœur de l’Eté et de Midi, je te découvre, Terre promise, du haut d’un haut
col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur, comme l’éclair d’un aigle.
Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fais lyrique ma
bouche
Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d’Est
Tamtam sculpté, tamtam tendu qui grondes sous les doigts du vainqueur
Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l’Aimée.
Femme nue, femme obscure
Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l’athlète, aux flancs des princes
du Mali
Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau
Délices des jeux de l’esprit, les reflets de l’or rouge sur ta peau qui se moire
A l’ombre de ta chevelure, s’éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes yeux.
Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Eternel
Avant que le Destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie.
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Séquence n°2 lecture analytique 3
Cahier d'un retour en pays natal
(fragment)
Aimé Césaire, 1947
Eia pour ceux qui n'ont jamais rien inventé
pour ceux qui n'ont jamais rien exploré
pour ceux qui n'ont jamais rien dompté
Eia pour la joie
Eia pour l'amour
Eia pour la douleur aux pis de larmes réincarnées
Et voici au bout de ce petit matin ma prière virile
que je n'entende ni les rires ni les cris,
les yeux fixés sur cette ville que je prophétise, belle
donnez-moi la foi sauvage du sorcier
doneez à mes mains puissance de modeler
donnez à mon âme la trempe de l'épée
je ne me dérobe point. Faites de ma tête une tête de proue
et de moi-même, mon cœur, ne faites ni un père, ni un frère,
ni un fils, mais le père, mais le frère, mais le fils,
ni un mari, mais l'amant de cet unique peuple.
Faites-moi rebelle à toute vanité, mais docile à son génie
comme le poing à l'allongée du bras !
Faites-moi commissaire de son sang
faites-moi dépositaire de son ressentiment
faites de moi un homme de terminaison
faites de moi un homme d'initiation
faites de moi un homme de recueillement
mais faites aussi de moi un homme d'ensemencement
faites de moi l'exécuteur de ces œuvres hautes
voici le temps de se ceindre les reins comme un vaillant homme
Mais les faisant, mon cœur, préservez-moi de toute haine
ne faites point de moi cet homme de haine pour qui je n'ai que haine
car pour me cantonner en cette unique race
vous savez pourtant mon amour tyrannique
vous savez que ce n'est point par haine des autres races
que je m'exige bêcheur de cette unique race
que ce que je veux
c'est pour la faim univeselle
pour la soif universelle
la sommer libre enfin
de produire de son intimité close
la succulence des fruits.
Et voyez l'arbre de nos mains !
il tourne pour tous, les blessures incises en son tronc
pour tous le sol travaille
et griserie vers les branches de précipitation parfumée !
Mais avant d'aborder aux futurs vergers
donnez-moi de les mériter sur leur ceinture de mer
donnez-moi mon coeur en attendant le sol
donnez-moi sur l'océan stérile
mais où caresse la main la promesse de l'amure
donnez-moi sur cet océan divers
l'obstination de la fièvre pirogue
et sa vigueur marine.
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Séquence n°2 lecture analytique 4
Souffles,
Birago Diop,
Leurres et lueurs, 1947
Écoute plus souvent
Les choses que les Êtres
La Voix du Feu s'entend,
Entends la Voix de l'Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots :
C'est le Souffle des ancêtres.
Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans l'Ombre qui s'éclaire
Et dans l'ombre qui s'épaissit.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans l'Arbre qui frémit,
Ils sont dans le Bois qui gémit,
Ils sont dans l'Eau qui coule,
Ils sont dans l'Eau qui dort,
Ils sont dans la Case, ils sont dans la Foule :
Les Morts ne sont pas morts.
Écoute plus souvent
Les Choses que les Êtres
La Voix du Feu s'entend,
Entends la Voix de l'Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots :
C'est le Souffle des Ancêtres morts,
Qui ne sont pas partis
Qui ne sont pas sous la Terre
Qui ne sont pas morts.
Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans le Sein de la Femme,
Ils sont dans l'Enfant qui vagit
Et dans le Tison qui s'enflamme.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans le Feu qui s'éteint,
Ils sont dans les Herbes qui pleurent,
Ils sont dans le Rocher qui geint,
Ils sont dans la Forêt, ils sont dans la Demeure,
Les Morts ne sont pas morts.
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Séquence n°2 Documents complémentaires corpus n°1
Représentations de la beauté noire en poésie
Texte n°1 Tristan L'hermite , « Beau monstre de nature », Les Plaintes d'Acante, 1634
Texte n°2 George de Scudéry, « la belle Egyptienne », (1601-1667)
Texte n°3 Victor Hugo, « Apparition », Les Contemplations, 1856
texte n°4 Baudelaire, « la belle Dorothée », Petits poèmes en prose, 1869
Texte n°1 Tristan L'hermite, « Beau monstre de
nature », Les Plaintes d'Acante, 1634
Texte n°2 « La belle Égyptienne »,
George de Scudéry (1601-1667)
Beau Monstre de Nature il est vrai ton visage
Est noir au dernier point mais beau parfaitement
Et l'Ebène poli qui te sert d'ornement
Sur le plus blanc ivoire emporte l'avantage
Sombre divinité, de qui la splendeur noire
Brille de feux obscurs qui peuvent tout brûler :
La neige n'a plus rien qui te puisse égaler,
Et l'ébène aujourd'hui l'emporte sur l'ivoire.
O merveille inconnue à notre âge
Qu'un objet ténébreux luise si clairement
Et qu'un charbon éteint brûle plus vivement
Que ceux qui de la flamme entretiennent l'usage
De ton obscurité vient l'éclat de ta gloire,
Et je vois dans tes yeux, dont je n'ose parler,
Un Amour africain, qui s'apprête à voler,
Et qui d'un arc d'ébène aspire à la victoire.
Entre ces noires mains je mets ma liberté
Moi qui fus invincible à toute autre Beauté
Une More m'embrase une Esclave me dompte
Sorcière sans démons, qui prédis l'avenir,
Qui, regardant la main, nous viens entretenir,
Et qui charmes nos sens d'une aimable
imposture :
Mais cache-toi Soleil toi qui viens de ces lieux
D'où cet Astre est venu qui porte pour ta honte
La nuit sur son visage et le jour dans ses yeux
Tu parais peu savante en l'art de deviner ;
Mais sans t'amuser plus à la bonne aventure,
Sombre divinité, tu nous la peux donner.
Texte n° 3 Victor Hugo, « Apparition », Les Contemplations, 1856
Je vis un ange blanc qui passait sur ma tête ;
Son vol éblouissant apaisait la tempête,
Et faisait taire au loin la mer pleine de bruit.
- Qu'est-ce que tu viens faire, ange, dans cette nuit ?
Lui dis-je. - Il répondit : - je viens prendre ton âme. Et j'eus peur, car je vis que c'était une femme ;
Et je lui dis, tremblant et lui tendant les bras :
- Que me restera-t-il ? car tu t'envoleras. Il ne répondit pas ; le ciel que l'ombre assiège
S'éteignait ... - Si tu prends mon âme, m'écriai-je,
Où l'emporteras-tu ? montre-moi dans quel lieu.
Il se taisait toujours. - Ô passant du ciel bleu,
Es-tu la mort ? lui dis-je, ou bien es-tu la vie ? Et la nuit augmentait sur mon âme ravie,
Et l'ange devint noir, et dit : - Je suis l'amour.
Mais son front sombre était plus charmant que le jour,
Et je voyais, dans l'ombre où brillaient ses prunelles,
Les astres à travers les plumes de ses ailes.
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Séquence n°2 documents complémentaires corpus n°1 (suite)
Texte n°4 Baudelaire, « La Belle Dorothée », Petits poèmes en prose, 1869
Le soleil accable la ville de sa lumière droite et terrible; le sable est éblouissant et la mer
miroite. Le monde stupéfié s'affaisse lâchement et fait la sieste, une sieste qui est une espèce de
mort savoureuse où le dormeur, à demi éveillé, goûte les voluptés de son anéantissement.
Cependant Dorothée, forte et fière comme le soleil, s'avance dans la rue déserte,seule
vivante à cette heure sous l'immense azur, et faisant sur la lumière une tache éclatante et noire.
Elle s'avance, balançant mollement son torse si mince sur ses hanches si larges. Sa robe de
soie collante, d'un ton clair et rose, tranche vivement sur les ténèbres de sa peau et moule
exactement sa taille longue, son dos creux et sa gorge pointue.
Son ombrelle rouge, tamisant la lumière, projette sur son visage sombre le fard sanglant de
ses reflets.
Le poids de son énorme chevelure presque bleue tire en arrière sa tête délicate et lui donne
un air triomphant et paresseux. De lourdes pendeloques gazouillent secrètement à ses mignonnes
oreilles.
De temps en temps la brise de mer soulève par le coin sa jupe flottante et montre sa jambe
luisante et superbe; et son pied, pareil aux pieds des déesses de marbre que l'Europe enferme dans
ses musées, imprime fidèlement sa forme sur le sable fin. Car Dorothée est si prodigieusement
coquette, que le plaisir d'être admirée l'emporte chez elle sur l'orgueil de l'affranchie, et, bien
qu'elle soit libre, elle marche sans souliers.
Elle s'avance ainsi, harmonieusement, heureuse de vivre et souriant d'un blanc
sourire,comme si elle apercevait au loin dans l'espace un miroir reflétant sa démarche et sa beauté.
A l'heure où les chiens eux-mêmes gémissent de douleur sous le soleil qui les mord,quel
puissant motif fait donc aller ainsi la paresseuse Dorothée, belle et froide comme le bronze?
Pourquoi a-t-elle quitté sa petite case si coquettement arrangée, dont les fleurs et les nattes
font à si peu de frais un parfait boudoir; où elle prend tant de plaisir à se peigner, à fumer, à se
faire éventer ou à se regarder dans le miroir de ses grands éventails de plumes, pendant que la mer,
qui bat la plage à cent pas de là, fait à ses rêveries indécises un puissant et monotone
accompagnement, et que la marmite de fer, où cuit un ragoût de crabes au riz et au safran, lui
envoie, du fond de la cour, ses parfums excitants?
Peut-être a-t-elle un rendez-vous avec quelque jeune officier qui, sur des plages lointaines,
a entendu parler par ses camarades de la célèbre Dorothée. Infailliblement elle le priera, la simple
créature, de lui décrire le bal de l'Opéra, et lui demandera si on peut y aller pieds nus, comme aux
danses du dimanche, où les vieilles Cafrines elles-mêmes deviennent ivres et furieuses de joie; et
puis encore si les belles dames de Paris sont toutes plus belles qu'elle.
Dorothée est admirée et choyée de tous, et elle serait parfaitement heureuse si elle n'était
obligée d'entasser piastre sur piastre pour racheter sa petite sœur qui a bien onze ans, et qui est déjà
mûre, et si belle! Elle réussira sans doute, la bonne Dorothée; le maître de l'enfant est si avare, trop
avare pour comprendre une autre beauté que celle des écus!
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Séquence n°2 documents complémentaires (corpus n°2)
Comment les poètes se sont-ils définis au XIX ?
Le corpus est composé de cinq textes, présentés dans l'ordre chronologique
texte n°1 : extrait de « la Nuit de Mai » de Musset , Poésies, 1835.
texte n°2 : extraits de « Fonction du poète », poème1, partie 2, les Rayons et des Ombres , Victor Hugo, 1839.
texte n°3 et 4 : « Correspondances » et « l'Albatros » , les Fleurs du mal, Baudelaire,1857.
texte n°5 : extrait de la lettre du Voyant de Rimbaud, 1871.
Texte n°1 Musset : Allégorie du Pélican extrait de « la
Nuit de Mai » (1835)
LA MUSE
Quel que soit le souci que ta jeunesse endure,
Laisse-la s'élargir, cette sainte blessure
Que les séraphins noirs t'ont faite au fond du cœur;
Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur.
Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poète,
Que ta voix ici-bas doive rester muette.
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.
Lorsque le pélican, lassé d'un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,
Ses petits affamés courent sur le rivage
En le voyant au loin s'abattre sur les eaux.
Déjà, croyant saisir et partager leur proie,
Ils courent à leur père avec des cris de joie
En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.
Lui, gagnant à pas lent une roche élevée,
De son aile pendante abritant sa couvée,
Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte;
En vain il a des mers fouillé la profondeur;
L'océan était vide et la plage déserte;
Pour toute nourriture il apporte son cœur.
Sombre et silencieux, étendu sur la pierre,
Partageant à ses fils ses entrailles de père,
Dans son amour sublime il berce sa douleur;
Et, regardant couler sa sanglante mamelle,
Sur son festin de mort il s'affaisse et chancelle,
Ivre de volupté, de tendresse et d'horreur.
Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,
Fatigué de mourir dans un trop long supplice,
Il craint que ses enfants ne le laissent vivant;
Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,
Et, se frappant le cœur avec un cri sauvage,
Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu,
Que les oiseaux des mers désertent le rivage,
Et que le voyageur attardé sur la plage,
Sentant passer la mort se recommande à Dieu
Poète, c'est ainsi que font les grands poètes.
Ils laissent s'égayer ceux qui vivent un temps;
Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fêtes
Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.
Quand ils parlent ainsi d'espérances trompées,
De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur,
Ce n'est pas un concert à dilater le cœur ;
Leurs déclamations sont comme des épées :
Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant;.
Mais il y pend toujours quelques gouttes de sang.
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Texte n°2 : Fonction du poète (extraits), Les Rayons
et les ombres, Victor Hugo, 1839
(…)
Le poète en des jours impies
Vient préparer des jours meilleurs.
ll est l’homme des utopies;
Les pieds ici, les yeux ailleurs.
C’est lui qui sur toutes les têtes,
En tout temps, pareil aux prophètes,
Dans sa main, où tout peut tenir,
Doit, qu’on l’insulte ou qu’on le loue,
Comme une torche qu’il secoue,
Faire flamboyer l’avenir!
Il voit, quand les peuples végètent!
Ses rêves, toujours pleins d’amour,
Sont faits des ombres que lui jettent
Les choses qui seront un jour.
On le raille. Qu’importe ! il pense.
Plus d’une âme inscrit en silence
Ce que la foule n’entend pas.
Il plaint ses contempteurs frivoles ;
Et maint faux sage à ses paroles
Rit tout haut et songe tout bas !
(…)
Peuples ! écoutez le poëte !
Écoutez le rêveur sacré !
Dans votre nuit, sans lui complète,
Lui seul a le front éclairé.
Des temps futurs perçant les ombres,
Lui seul distingue en leurs flancs sombres
Le germe qui n’est pas éclos.
Homme, il est doux comme une femme.
Dieu parle à voix basse à son âme
Comme aux forêts et comme aux flots.
C’est lui qui, malgré les épines,
L’envie et la dérision,
Marche, courbé dans vos ruines,
Ramassant la tradition.
De la tradition féconde
Sort tout ce qui couvre le monde,
Tout ce que le ciel peut bénir.
Toute idée, humaine ou divine,
Qui prend le passé pour racine
A pour feuillage l’avenir.
Il rayonne ! il jette sa flamme
Sur l’éternelle vérité !
Il la fait resplendir pour l’âme
D’une merveilleuse clarté.
Il inonde de sa lumière
Ville et désert, Louvre et chaumière,
Et les plaines et les hauteurs ;
A tous d’en haut il la dévoile ;
Car la poésie est l’étoile
Qui mène à Dieu rois et pasteurs !
Texte n°3 : « Correspondances » de Baudelaire (tiré des Fleurs du Mal) 1857
La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
II est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,
Ayant l'expansion des choses infinies,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.
Texte n°4 L'albatros, Baudelaire, les Fleurs du Mal, 1857
Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers ,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage ,
Le navire glissant sur les gouffres amers.
A peine les ont-ils déposés sur les planches ,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux ,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux.
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !
L'un agace son bec avec un brûle-gueule ,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !
Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées ,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.
Texte n°4 ; Extrait de la lettre de Rimbaud dite « du voyant », 1871
La première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l’inspecte,
il la tente, l’apprend. Dès qu’il la sait, il doit la cultiver ; cela semble simple : en tout cerveau s’accomplit un
développement naturel ; tant d’égoïstes se proclament auteurs ; il en est bien d’autres qui s’attribuent leur progrès
intellectuel ! — Mais il s’agit de faire l’âme monstrueuse : à l’instar des comprachicos (1), quoi ! Imaginez un homme
s’implantant et se cultivant des verrues sur le visage.
Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant.
Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de
souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences.
Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le
grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant — Car il arrive à l’inconnu ! Puisqu’il a cultivé son âme, déjà
riche, plus qu’aucun ! Il arrive à l’inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a
vues ! Qu’il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innombrables : viendront d’autres horribles
travailleurs ; ils commenceront par les horizons où l’autre s’est affaissé !
(1) les comprachicos sont dénoncés par Victor Hugo dans son roman l'Homme qui rit ; ce sont des personnes qui
achetaient des enfants et en faisaient des monstres en les mutilant, afin qu'ils servent à amuser les gens.
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Séquence n°3 : Le personnage de roman, du XVII à nos jours
Mont-Oriol
Des affaires de cœur au cœur des
affaires
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Séquence n°3 lecture analytique 1
Mont-Oriol, première partie chap 4
Maupassant
1887
Le père Oriol, riche paysan, vient de découvrir une nouvelle source sur ses terres. Il sait
qu'Andermatt désire la lui acheter, mais décide de monter un stratagème pour tenter d'en tirer le
meilleur prix.
Oriol s’arrêtant en face de lui, demanda :
— Veux-tu gagner une pièche de chent francs ?
L’autre, prudent, ne répondit rien.
Le paysan reprit :
— Hein ! chent francs ?
Alors, le vagabond se décida et murmura :
— Fouchtra, quo sé damando pas !
— Eh bien ! mon païré, v’là ché qui faut faire.
Et il lui expliqua longuement, avec des malices, des sous-entendus et des répétitions sans nombre,
que s’il consentait à prendre un bain d’une heure, tous les jours, de dix à onze, dans un trou qu’ils
creuseraient, Colosse et lui, à côté de sa source, et à être guéri au bout d’un mois, ils lui donneraient
cent francs en écus d’argent.
Le paralytique écoutait d’un air stupide, puis il dit :
— Pichque tous les drougures n’ont pas pu me guori, ch’est pas votre eau qui l’pourra.
Mais Colosse se fâcha tout à coup.
— Allons, vieux farcheur, tu chais, j’la connais ta maladie, moi, on ne me la conte pas. Qué que tu
faisais, lundi dernier, dans l’bois de Comberombe, à onze heures de nuit ?
Le vieux répondit vivement :
— Ché pas vrai.
Mais Colosse s’animant :
— Ché pas vrai, bougrrre, que t’as chauté par-dechus le foché à Jean Mannezat et que t’es parti par
le creux Poulin ?
L’autre répéta avec énergie :
— Ché pas vrai !
— Ché pas vrai que je t’ai crié : « Ohé, Cloviche, les gendarmes », et que t’as tourné par la chente
du Moulinet ?
— Ché pas vrai.
Le grand Jacques, furieux, presque menaçant, criait :
— Ah ! ché pas vrai ! Eh bien, vieux trois pattes, écoute : quand je t’y verrai, moi, au bois, la nuit,
ou bien à l’eau, je te pincherai, t’entends bien, vu qu’ j’ai encore d’ pu longues jambes, et j’ t’attache
à quéque arbre jusqu’au matin, où nous allons te r’prendre, tout le village enchemble. . .
Le père Oriol arrêta son fils, puis très doux :
— Ecoute, Cloviche, tu peux bien échayer la chose ! Nous te faijons un bain, Coloche et moi ; t’y
viens chaque jour, un mois durant. Pour cha, j’te donne, non point chent, mais deux chents francs.
Et puis, écoute, si t’es guori, l’mois fini, che ch’ra chinq chents
d’plus. T’entends bien, chinq chents, en ëcus d’argent, plus deux chents, ça fait chept chents.
Donc, deux chents pour le bain un mois durant, plus chinq chents pour la guérison. Et puis écoute :
des douleurs cha r’vient. Si cha t’reprend à l’automne, nous sommes pour rien, l’eau aura pas moins
fait chon effet.
Le vieux répondit avec calme :
— Dans che cas-là j’veux ben. Chi cha n’réuchit pas, on l’verra toujours.
Et les trois hommes se serrèrent la main pour sceller le marché conclu.
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Séquence n°3 lecture analytique 2
Mont-Oriol, première partie chap 6
Maupassant
1887
Christiane, son père, son frère, Paul Brétigny et les deux filles Oriol viennent de passer la journée
en promenade. Le tempérament enflammé de Paul a fini par toucher Christiane qui n'y était pas
vraiment réceptive au début du roman. Elle aussi découvre en elle les premières manifestations de
la passion.
Le jour finissait ; l’air s’imprégnait de fraîcheur ; une étrange mélancolie s’abattait avec le soir
sur l’eau dormante au fond du cratère.
Lorsque le soleil fut près de disparaître, le ciel s’étant mis à flamboyer, le lac tout à coup eut
l’air d’une cuve de feu ; puis, après le soleil couché, l’horizon étant devenu rouge comme un brasier
qui va s’éteindre, le lac eut l’air d’une cuve de sang. Et soudain, sur la crête de la colline, la lune
presque pleine se leva, toute pâle dans le firmament encore clair. Puis, à mesure que les ténèbres se
répandaient sur la terre, elle monta, luisante et ronde, au-dessus du cratère tout rond comme elle. Il
semblait qu’elle dût se laisser choir dedans. Et, lorsqu’elle fut haut dans le ciel, le lac eut l’air d’une
cuve d’argent. Alors sur sa surface tout le jour immobile, on vit courir des frissons, tantôt lents et
tantôt rapides. On eût dit que des esprits, voltigeant au ras de l’eau, laissaient traîner dessus
d’invisibles voiles.
C’étaient les gros poissons de fond, les carpes séculaires et les brochets voraces qui venaient
s’ébattre au clair de la lune.
Les petites Oriol avaient remis toute la vaisselle et les bouteilles dans le panier que le cocher
vint prendre. On repartit.
En passant dans l’allée, sous les arbres, où des taches de clarté tombaient comme une pluie
dans l’herbe à travers les feuilles, Christiane, qui venait l’avant-dernière, suivie de Paul, entendit
soudain une voix haletante qui lui disait, presque dans l’oreille : « Je vous aime ! — Je vous aime !
— Je vous aime ! »
Son cœur se mit à battre si éperdument qu’elle faillit tomber, ne pouvant plus remuer les
jambes ! Elle marchait cependant ! Elle marchait, folle, prête à se retourner, les bras ouverts et les
lèvres tendues. II avait saisi maintenant le bord du petit châle dont elle se couvrait les épaules, et il
le baisait avec frénésie. Elle continuait à marcher, si défaillante, qu’elle ne sentait plus du tout le sol
sous ses pieds.
Soudain elle sortit de la voûte des arbres, et se trouvant en pleine lumière, elle maîtrisa
brusquement son trouble ; mais avant de monter en landau et de perdre de vue le lac, elle se tourna à
moitié pour jeter vers l’eau avec ses deux mains un grand baiser que comprit bien l’homme qui la
suivait.
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Séquence n°3 lecture analytique 3
Mont-Oriol, première partie chap 8
Maupassant
1887
Andermatt a tout organisé pour monter sa nouvelle société. Les personnages se trouvent chez le
notaire accompagné de son clerc, pour sceller le contrat : Oriol et son fils, trois futurs
actionnaires venus de Paris avec Andermatt, Gontran et Paul.
Andermatt enleva une chaise et la plaça en face de son armée, afin d’avoir l’œil sur tout
son monde, puis il dit, quand on fut assis :
— Messieurs, je n’ai pas besoin de vous donner des explications sur le motif qui nous
réunit. Nous allons d’abord constituer la Société nouvelle dont vous voulez bien être
actionnaires. Je dois cependant vous faire part de quelques détails qui nous ont causé un peu
d’embarras. J’ai dû, avant de rien entreprendre, m’assurer que nous obtiendrions les
autorisations nécessaires pour la création d’un nouvel établissement d’utilité publique. Cette
assurance, je l’ai. Ce qui reste à faire sous ce rapport, je le ferai. J’ai la parole du Ministre.
Mais un autre point m’arrêtait. Nous allons, messieurs, entreprendre une lutte avec l’ancienne
Société des eaux d’Enval. Nous sortirons vainqueurs de cette lutte, vainqueurs et riches,
soyez-en convaincus ; mais de même qu’il fallait un cri de guerre aux combattants d’autrefois,
il nous faut, à nous, combattants du combat moderne, un nom pour notre station, un nom
sonore, attirant, bien fait pour la réclame, qui frappe l’oreille comme une note de clairon et
entre dans l’œil comme un éclair. Or, messieurs, nous sommes à Enval et nous ne pouvons
débaptiser ce pays. Une seule ressource nous restait. Désigner notre établissement, notre
établissement seul, par une appellation nouvelle.
Voici ce que je vous propose :
Si notre maison de bains se trouve au pied de la butte dont est propriétaire M. Oriol, ici
présent, notre futur casino sera situé sur le sommet de cette même butte. On peut donc dire
que cette butte, ce mont, car c’est un mont, un petit mont, constitue notre établissement,
puisque nous en avons le pied et le faîte. N’est-il pas naturel, dès lors, d’appeler nos bains : les
Bains du Mont-Oriol, et d’attacher à cette station, qui deviendra une des plus importantes du
monde entier, le nom du premier propriétaire. Rendons à César ce qui appartient à César.
Et notez, messieurs, que ce vocable est excellent. On dira le Mont-Oriol comme on dit le
Mont-Dore. Il reste dans l’œil et dans l’oreille, on le voit bien, on l’entend bien, il demeure en
nous : Mont-Oriol ! — Mont- Oriol ! — Les bains du Mont-Oriol…
Et Andermatt le faisait sonner, ce mot, le lançait comme une balle, en écoutait l’écho.
Il reprit, simulant des dialogues :
— Vous allez aux bains du Mont-Oriol ?
— Oui, madame. On les dit parfaites, ces eaux du Mont-Oriol.
— Excellentes, en effet. Mont-Oriol, d’ailleurs, est un délicieux pays.
Et il souriait, avait l’air de causer, changeait de ton pour indiquer quand parlait la dame,
saluait de la main en représentant le monsieur.
Puis il reprit de sa voix naturelle :
— Quelqu’un a-t-il une objection à présenter ?
Les actionnaires répondirent en chœur :
— Non, aucune.
Trois des figurants applaudirent.
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Séquence n°3 lecture analytique 4
Mont-Oriol, deuxième partie chap 6
Maupassant
1887
Christiane vient d'accoucher de l'enfant de Paul Bretigny, tandis que celui conclut avec Oriol
son futur mariage avec la fille cadette du paysan.
Alors, plus même que le soir où elle s’était sentie tellement seule au monde dans sa
chambre en revenant du lac de Tazenat, elle se jugea totalement abandonnée dans l’existence.
Elle comprit que tous les hommes marchent côte à côte, à travers les événements, sans que
jamais rien unisse vraiment deux êtres ensemble. Elle sentit, par la trahison de celui en qui
elle avait mis toute sa confiance, que les autres, tous les autres ne seraient jamais plus pour
elle que des voisins indifférents dans ce voyage court ou long, triste ou gai, suivant les
lendemains, impossibles à deviner. Elle comprit que, même entre les bras de cet homme,
quand elle s’était crue mêlée à lui, entrée en lui, quand elle avait cru que leurs chairs et leurs
âmes ne faisaient plus qu’une chair et qu’une âme, ils s’étaient seulement un peu rapprochés
jusqu’à faire toucher les impénétrables enveloppes où la mystérieuse nature a isolé et enfermé
les humains. Elle vit bien que nul jamais n’a pu ou ne pourra briser cette invisible barrière
qui met les êtres dans la vie aussi loin l’un de l’autre que les étoiles du ciel.
Elle devina l’effort impuissant, incessant depuis les premiers jours du monde, l’effort
infatigable des hommes pour déchirer la gaine où se débat leur âme à tout jamais
emprisonnée, à tout jamais solitaire, effort des bras, des lèvres, des yeux, des bouches, de la
chair frémissante et nue, effort de l’amour qui s’épuise en baisers, pour arriver seulement à
donner la vie à quelque autre abandonné !
Alors un désir irrésistible la saisit de revoir sa fille. Elle la demanda, et quand on l’eut
apportée, elle pria qu’on la dévêtît, car elle ne connaissait encore que son visage.
La nourrice déroula donc les langes et découvrit un pauvre corps de nouveau-né, agité de
ces vagues mouvements que la vie met en ces ébauches de créatures. Christiane le toucha
d’une main timide, tremblante, puis voulut baiser le ventre, les reins, les jambes, les pieds,
puis elle le regarda, pleine de pensées bizarres.
Deux êtres s’étaient vus, s’étaient aimés avec une exaltation délicieuse ; et de leur
étreinte, cela était né ! Cela c’était lui et elle, mêlés pour jusqu’à la mort de ce petit enfant,
c’était lui et elle, revivant ensemble, c’était un peu de lui et un peu d’elle avec quelque chose
d’inconnu qui le ferait différent d’eux. Il les reproduirait l’un et l’autre, dans la forme de son
corps et dans celle de son esprit, dans ses traits, ses gestes, ses yeux, ses mouvements, ses
goûts, ses passions, jusque dans le son de sa voix et l’allure de sa démarche, et il serait un être
nouveau pourtant !
Ils étaient séparés maintenant, eux, pour toujours ! Jamais plus leurs regards ne se
confondraient dans un de ces élans de tendresse qui font indestructible la race humaine.
Et serrant l’enfant contre son cœur, elle murmura : « Adieu - adieu ! » C’était à lui
qu’elle disait « adieu » dans l’oreille de sa fille, l’adieu courageux et désolé d’une âme fière,
l’adieu d’une femme qui souffrira longtemps encore, toujours peut-être, mais qui saura du
moins cacher à tous ses larmes.
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Documents complémentaires
Séquence n°3
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Documents complémentaires séquence n°3
Corpus : Roman et représentation du capitalisme
Quelle image du capitalisme transparaît à travers ces extraits ?
Texte 1 : Zola, Au bonheur des dames, 1883
La jeune Denise travaille dans le grand magasin d'Octave Mouret, Au Bonheur des dames ; Mouret ne cesse
d'inventer de nouveaux moyens de faire dépenser de l'argent à ses clientes . Ce passage évoque le magasin après un
jour de grande vente.
Lentement, la foule diminuait. Des volées de cloche, à une heure d’intervalle, avaient déjà sonné les deux
premières tables du soir ; la troisième allait être servie, et dans les rayons, peu à peu déserts, il ne restait que des
clientes attardées, à qui leur rage de dépense faisait oublier l’heure. Du dehors, ne venaient plus que les
roulements des derniers fiacres, au milieu de la voix empâtée de Paris, un ronflement d’ogre repu, digérant les
toiles et les draps, les soies et les dentelles, dont on le gavait depuis le matin. À l’intérieur, sous le flamboiement
des becs de gaz, qui, brûlant dans le crépuscule, avaient éclairé les secousses suprêmes de la vente, c’était comme
un champ de bataille encore chaud du massacre des tissus. Les vendeurs, harassés de fatigue, campaient parmi la
débâcle de leurs casiers et de leurs comptoirs, que paraissait avoir saccagés le souffle furieux d’un ouragan. On
longeait avec peine les galeries du rez-de-chaussée, obstruées par la débandade des chaises ; il fallait enjamber, à
la ganterie, une barricade de cartons, entassés autour de Mignot ; aux lainages, on ne passait plus du tout,
Liénard sommeillait au-dessus d’une mer de pièces, où des piles restées debout, à moitié détruites, semblaient des
maisons dont un fleuve débordé charrie les ruines ; et, plus loin, le blanc avait neigé à terre, on butait contre des
banquises de serviettes, on marchait sur les flocons légers des mouchoirs. Mêmes ravages en haut, dans les
rayons de l’entresol : les fourrures jonchaient les parquets, les confections s’amoncelaient comme des capotes de
soldats mis hors de combat, les dentelles et la lingerie, dépliées, froissées, jetées au hasard, faisaient songer à un
peuple de femmes qui se serait déshabillé là, dans le désordre d’un coup de désir ; tandis que, en bas, au fond de
la maison, le service du départ, en pleine activité, dégorgeait toujours les paquets dont il éclatait et
qu’emportaient les voitures, dernier branle de la machine surchauffée. Mais, à la soie surtout, les clientes
s’étaient ruées en masse ; là, elles avaient fait place nette ; on y passait librement, le hall restait nu, tout le
colossal approvisionnement du Paris-Bonheur venait d’être déchiqueté, balayé, comme sous un vol de sauterelles
dévorantes. Et, au milieu de ce vide, Hutin et Favier feuilletaient leurs cahiers de débit, calculaient leur tant pour
cent, essoufflés de la lutte. Favier s’était fait quinze francs, Hutin n’avait pu arriver qu’à treize, battu ce jour-là,
enragé de sa mauvaise chance. Leurs yeux s’allumaient de la passion du gain, tout le magasin autour d’eux
alignait également des chiffres et flambait d’une même fièvre, dans la gaieté brutale des soirs de carnage.
Texte 2 : Zola, La Curée, 1871
Aristide Saccard a invité son épouse Angèle dans un restaurant qu'elle aime et qui domine des Buttes Chaumont. De
là, il considère la vue qu'il a de Paris.
- C'est la colonne Vendôme, n'est-ce pas, qui brille là-bas?... Ici, plus à droite, voilà la Madeleine... Un beau
quartier, où il y a beaucoup à faire... Ah! cette fois, tout va brûler! Vois-tu?... On dirait que le quartier bout dans
l'alambic de quelque chimiste.
Sa voix demeurait grave et émue. La comparaison qu'il avait trouvée parut le frapper beaucoup.
Il avait bu du bourgogne, il s'oublia, il continua, étendant le bras pour montrer Paris à Angèle, qui s'était
également accoudée à son côté:
- Oui, oui, j'ai bien dit, plus d'un quartier va fondre, et il restera de l'or aux doigts des gens qui
chaufferont et remueront la cuve. Ce grand innocent de Paris! vois donc comme il est immense et comme il
s'endort doucement! C'est bête, ces grandes villes! Il ne se doute guère de l'armée de pioches qui l'attaquera un
de ces beaux matins, et certains hôtels de la rue d'Anjou ne reluiraient pas si fort sous le soleil couchant, s'ils
savaient qu'ils n'ont plus que trois ou quatre ans à vivre.
Angèle croyait que son mari plaisantait. Il avait parfois le goût de la plaisanterie colossale et inquiétante. Elle
riait, mais avec un vague effroi, de voir ce petit homme se dresser au-dessus du géant couché à ses pieds, et lui
montrer le poing, en pinçant ironiquement les lèvres.
- On a déjà commencé, continua-t-il. Mais ce n'est qu'une misère. Regarde là- bas, du côté des Halles, on a coupé
Paris en quatre...
Et de sa main étendue, ouverte et tranchante comme un coutelas, il fit signe de séparer la ville en quatre parts.
- Tu veux parler de la rue de Rivoli et du nouveau boulevard que l'on perce, demanda sa femme.
- Oui, la grande croisée de Paris, comme ils disent. Ils dégagent le Louvre et l'Hôtel de Ville. Jeux
d'enfants que cela! C'est bon pour mettre le public en appétit... Quand le premier réseau sera fini, alors
commencera la grande danse. Le second réseau trouera la ville de toutes parts, pour rattacher les faubourgs au
premier réseau. Les tronçons agoniseront dans le plâtre... Tiens, suis un peu ma main. Du boulevard du Temple à
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la barrière du Trône, une entaille; puis de ce côté, une autre entaille, de la Madeleine à la plaine Monceau; et une
troisième entaille dans ce sens, une autre dans celui-ci, une entaille là, une entaille plus loin, des entailles partout.
Paris haché à coups de sabre, les veines ouvertes, nourrissant cent mille terrassiers et maçons, traversé par
d'admirables voies stratégiques qui mettront les forts au cœur des vieux quartiers. La nuit venait. Sa main sèche
et nerveuse coupait toujours dans le vide. Angèle avait un léger frisson, devant ce couteau vivant, ces doigts de
fer qui hachaient sans pitié l'amas sans bornes des toits sombres.
Texte 3 : Bel-ami, Maupassant, 1885
Bel-Ami est le surnom donné à George Duroy, un beau jeune homme dont Maupassant nous raconte l'ascension
sociale grâce à ses talents de journaliste, mais aussi grâce aux femmes qu'il côtoie. Dans ce passage, il apprend par
sa maîtresse que des hommes très haut placés s'apprêtent à monter une opération financière qui va mettre en danger
les finances de l'Etat français.
Et elle se mit, doucement, à lui expliquer comment elle avait deviné depuis quelque temps qu'on préparait
quelque chose à son insu, qu'on se servait de lui en redoutant son concours.
Elle disait :
— Tu sais, quand on aime, on devient rusée.
Enfin, la veille, elle avait compris. C'était une grosse affaire, une très grosse affaire préparée dans l'ombre. Elle
souriait maintenant, heureuse de son adresse ; elle s'exaltait, parlant en femme de financier, habituée à voir
machiner les coups de Bourse, les évolutions des valeurs, les accès de hausse et de baisse ruinant en deux heures
de spéculation des milliers de petits bourgeois, de petits rentiers, qui ont placé leurs économies sur des fonds
garantis par des noms d'hommes honorés, respectés, hommes politiques ou hommes de banque.
Elle répétait :
— Oh ! c'est très fort ce qu'ils ont fait. Très fort. C'est Walter qui a tout mené d'ailleurs, et il s'y entend.
Vraiment, c'est de premier ordre.
Il s'impatientait de ces préparations.
— Voyons, dis vite.
— Eh bien ! voilà. L'expédition de Tanger était décidée entre eux dès le jour où Laroche a pris les affaires
étrangères ; et, peu à peu, ils ont racheté tout l'emprunt du Maroc qui était tombé à soixante-quatre ou cinq
francs. Ils l'ont racheté très habilement, par le moyen d'agents suspects, véreux, qui n'éveillaient aucune
méfiance. Ils ont roulé même les Rothschild, qui s'étonnaient de voir toujours demander du marocain. On leur a
répondu en nommant les intermédiaires, tous tarés, tous à la cote. Ça a tranquillisé la grande banque. Et puis
maintenant on va faire l'expédition, et dès que nous serons là-bas, l'État français garantira la dette. Nos amis
auront gagné cinquante ou soixante millions. Tu comprends aussi comme on a peur de tout le monde, peur de la
moindre indiscrétion(1).
(1) Entre 1879 et 1884, les obligations tunisiennes ont triplé et sont garanties par le gouvernement français.
De nombreuses banques s'écroulèrent et d'autres se sont enrichies.
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Documents complémentaires séquence n°3
Corpus rencontre amoureuse
Texte n°1 :Madame de Lafayette, la Princesse de Clèves, , 1678
Texte n°2 : Marivaux, La vie de Marianne (1731-1741), roman inachevé
Texte n°3 : Flaubert, l'Education sentimentale, 1869
Texte n°4 : Aragon, Aurélien, 1944 :
Texte n°1 : Madame de Lafayette, la Princesse de Clèves, , 1678
A la cour du Roi Henri II paraît la toute jeune Madame de Clèves, nouvellement mariée à M ; de Clèves, un homme
aimable et respecté. Elle rencontre pour la première fois le séduisant Duc de Nemours.L'action se déroule donc au
XVIème siècle.
« Elle passa tout le jour des fiançailles chez elle à se parer, pour se trouver le soir au bal et au festin royal qui se
faisait au Louvre. Lorsqu'elle arriva, l'on admira sa beauté et sa parure; le bal commença et, comme elle dansait
avec M. de Guise, il se fit un assez grand bruit vers la porte de la salle, comme de quelqu'un qui entrait et à qui
on faisait place. Mme de Clèves acheva de danser et, pendant qu'elle cherchait des yeux quelqu'un qu'elle avait
dessein de prendre, le roi lui cria de prendre celui qui arrivait. Elle se tourna et vit un homme qu'elle crut
d'abord ne pouvoir être que M. de Nemours, qui passait par-dessus quelques sièges pour arriver où l'on dansait.
Ce prince était fait d'une sorte qu'il était difficile de n'être pas surprise de le voir quand on ne l'avait jamais vu,
surtout ce soir-là, où le soin qu'il avait pris de se parer augmentait encore l'air brillant qui était dans sa
personne; mais il était difficile aussi de voir Mme de Clèves pour la première fois sans avoir un grand
étonnement.
M. de Nemours fut tellement surpris de sa beauté que, lorsqu'il fut proche d'elle, et qu'elle lui fit la révérence, il
ne put s'empêcher de donner des marques de son admiration. Quand ils commencèrent à danser, il s'éleva dans
la salle un murmure de louanges. Le roi et les reines se souvinrent qu'ils ne s'étaient jamais vus, et trouvèrent
quelque chose de singulier de les voir danser ensemble sans se connaître. Ils les appelèrent quand ils eurent fini
sans leur donner le loisir de parler à personne et leur demandèrent s'ils n'avaient pas bien envie de savoir qui ils
étaient, et s'ils ne s'en doutaient point.
- Pour moi, madame, dit M. de Nemours, je n'ai pas d'incertitude; mais comme Mme de Clèves n'a pas les
mêmes raisons pour deviner qui je suis que celles que j'ai pour la reconnaître, je voudrais bien que Votre Majesté
eût la bonté de lui apprendre mon nom.
- Je crois, dit Mme la dauphine, qu'elle le sait aussi bien que vous savez le sien.
- Je vous assure, madame, reprit Mme de Clèves, qui paraissait un peu embarrassée, que je ne devine pas si bien
que vous pensez.
- Vous devinez fort bien, répondit Mme la dauphine; et il y a même quelque chose d'obligeant pour M. de
Nemours à ne vouloir pas avouer que vous le connaissez sans l'avoir jamais vu.
La reine les interrompit pour faire continuer le bal; M. de Nemours prit la reine dauphine. Cette princesse était
d'une parfaite beauté et avait paru telle aux yeux de M. de Nemours avant qu'il allât en Flandre; mais, de tout le
soir, il ne put admirer que Mme de Clèves.
Texte n°2 : Marivaux, La vie de Marianne (1731-1741), roman inachevé
Ce roman est une fausse autobiographie de la jeune Marianne, belle jeune fille dont on va suivre les aventures et la
progression sociale.
Parmi les jeunes gens dont j'attirais les regards, il y en eut un que je distinguai moi-même, et sur qui mes yeux
tombaient plus volontiers que sur les autres. J'aimais à le voir, sans me douter du plaisir que j'y trouvais; j'étais
coquette pour les autres, et je ne l'étais pas pour lui; j'oubliais à lui plaire, et ne songeais qu'à le regarder.
Apparemment que l'amour, la première fois qu'on en prend, commence avec cette bonne foi-là, et peut-être que
la douceur d'aimer interrompt le soin d'être aimable. Ce jeune homme, à son tour, m'examinait d'une façon toute
différente de celle des autres : il y avait quelque chose de plus sérieux qui se passait entre lui et moi. Les autres
applaudissaient ouvertement à mes charmes, il me semblait que celui-ci les sentait; du moins je le soupçonnais
quelquefois, mais si confusément, que je n'aurais pu dire ce que je pensais de lui, non plus que ce que je pensais
de moi. Tout ce que je sais, c'est que ses regards m'embarrassaient, que j'hésitais de les lui rendre, et que je les
lui rendais toujours; que je ne voulais pas qu'il me vît y répondre, et que je n'étais pas fâchée qu'il l'eût vu. Enfin
on sortit de l'église, et je me souviens que j'en sortis lentement, que je retardais mes pas; que je regrettais la
place que je quittais; et que je m'en allais avec un coeur à qui il manquait quelque chose, et qui ne savait pas ce
que c'était. Je dis qu'il ne le savait pas; c'est peut-être trop dire, car, en m'en allant, je retournais souvent la tête
pour revoir encore le jeune homme que je laissais derrière moi.
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Texte n°3 : Flaubert, l'Education sentimentale, 1869
Frédéric, jeune homme influencé par ses lectures de romans sentimentaux, rencontre pour la première fois Madame
Arnoux, pour laquelle il va éprouver un amour à sens unique pendant une grande partie de sa vie.
Ce fut comme une apparition.
Elle était assise, au milieu du banc, toute seule ; ou du moins il ne distingua personne, dans l’éblouissement que
lui envoyèrent ses yeux. En même temps qu’il passait, elle leva la tête ; il fléchit involontairement les épaules ; et
quand il se fut mis plus loin, du même côté, il la regarda. Elle avait un large chapeau de paille, avec des rubans
roses, qui palpitaient au vent, derrière elle. Ses bandeaux noirs, contournant la pointe de ses grands sourcils,
descendaient très bas et semblaient presser amoureusement l’ovale de sa figure. Sa robe de mousseline claire,
tachetée de petits pois, se répandait en plis nombreux. Elle était en train de broder quelque chose ; et son nez
droit, son menton, toute sa personne se découpaient sur le fond de l’air bleu. Comme elle gardait la même
attitude, il fit plusieurs tours de droite et de gauche pour dissimuler sa manoeuvre ; puis il se planta tout près de
son ombrelle, posée contre le banc, et il affectait d’observer une chaloupe sur la rivière. Jamais il n’avait vu cette
splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait... Il
considérait son panier à ouvrage avec ébahissement, comme une chose extraordinaire. Quels étaient son nom, sa
demeure, sa vie, son passé ? Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes qu’elle avait
portées, les gens qu’elle fréquentait ; et le désir de la possession physique même disparaissait sous une envie plus
profonde, dans une curiosité douloureuse qui n’avait pas de limites.
Texte n°4 : Aragon, Aurélien, 1944 :
Il s'agit du début du roman, de la première rencontre entre Aurélien et Bérénice qui tomberont amoureux.
La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. Elle lui déplut, enfin. Il n’aima pas
comment elle était habillée. Une étoffe qu’il n’aurait pas choisie. Il avait des idées sur les étoffes. Une étoffe qu’il
avait vue sur plusieurs femmes. Cela lui fit mal augurer de celle-ci qui portait un nom de princesse d’Orient sans
avoir l’air de se considérer dans l’obligation d’avoir du goût. Ses cheveux étaient ternes ce jour-là, mal tenus. Les
cheveux coupés, ça demande des soins constants. Aurélien n’aurait pas pu dire si elle était blonde ou brune. Il
l’avait mal regardée. Il lui en demeurait une impression vague, générale, d’ennui et d’irritation. Il se demanda
même pourquoi. C’était disproportionné. Plutôt petite, pâle, je crois... Qu’elle se fût appelée Jeanne ou Marie, il
n’y aurait pas repensé, après coup. Mais Bérénice. Drôle de superstition. Voilà bien ce qui l’irritait.
Il y avait un vers de Racine que ça lui remettait dans la tête, un vers qui l’avait hanté pendant la guerre, dans les
tranchées, et plus tard démobilisé. Un vers qu’il ne trouvait même pas un beau vers, ou enfin dont la beauté lui
semblait douteuse, inexplicable, mais qui l’avait obsédé, qui l’obsédait encore :
Je demeurai longtemps errant dans Césarée...
En général, les vers, lui... Mais celui-ci revenait et revenait. Pourquoi ? C’est ce qu’il ne s’expliquait pas. Tout à
fait indépendamment de l’histoire de Bérénice… l’autre, la vraie... D’ailleurs il ne se rappelait que dans ses
grandes lignes cette romance, cette scie.
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Evolution de la publicité pour les stations thermales
Guillon
1877
Auteur non identifié
Luchon
1882
Auteur non identifié
Enghien les bains
1887
Auteur non identifié
Luxeuil les Bains
1890
Auteur non identifié
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Séquence n°4 : texte et représentation
Enjeux du jeu théâtral
A quoi rêvent les jeunes filles
Alfred de Musset
1832
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Séquence n°4 lecture analytique 1
A quoi rêvent les jeunes filles,
Alfred de Musset, 1832
Acte I scène 2
Irus, à sa toilette; Spadille, Quinola.
Irus
Lequel de vous, marauds, m'a posé ma perruque?
Outre que les rubans me font mal à la nuque,
Je suis couvert de poudre, et j'en ai plein les yeux.
Quinola
Ce n'est pas moi.
Spadille
Ni moi.
Quinola
Moi, je tenais la queue.
Spadille
Moi, monsieur, je peignais.
Irus
Vous mentez tous les deux.
Allons, mon habit rose et ma culotte bleue,
Hum! Brum! Diable de poudre! - Hatsch! Je suis aveuglé.
(Il éternue.)
Quinola, ouvrant une armoire.
Monsieur, vous ne sauriez mettre cette culotte.
La lampe était auprès; - toute l'huile a coulé.
Spadille, ouvrant une autre armoire.
Monsieur, votre habit rose est tout rempli de crotte;
Quand je l'ai déployé le chat était dessus.
Irus
Ciel! de cette façon voir tous mes plans déçus!
Ecoutez, mes amis; - il me vient une idée:
Quelle heure est-il?
Spadille
Monsieur, l'horloge est arrêtée.
Irus
A-t-on sonné déjà deux coups pour le dîner?
Quinola
Non, l'on n'a pas sonné.
Spadille
Si, si, l'on a sonné.
Irus
Je tremble à chaque instant que le nouveau convive
Qui doit venir dîner ne paraisse et n'arrive.
Spadille
Il faut vous mettre en vert.
Quinola
Il faut vous mettre en gris.
Irus
Dans quel mois sommes-nous?
Spadille
Nous sommes en novembre.
Quinola
En août! en août!
Irus
Mettez ces deux habits.
Vous vous promènerez ensuite par la chambre,
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Pour que je voie un peu l'effet que je ferai.
(Les valets obéissent.)
Spadille
Moi, j'ai l'air d'un marquis.
Quinola
Moi, j'ai l'air d'un ministre.
Irus, les regardant.
Spadille a l'air d'une oie, et Quinola d'un cuistre.
Je ne sais pas à quoi je me déciderai.
Laerte, entrant.
Et vous, vous avez l'air, mon neveu, d'une bête.
N'êtes-vous pas honteux de vous poudrer la tête,
Et de perdre, à courir dans votre cabinet,
Plus de temps qu'il n'en faut pour écrire un sonnet?
Allons, venez dîner; - votre assiette s'ennuie.
Irus
Vous ne voudriez pas, au prix de votre vie,
Me traîner au salon, sans rouge et demi-nu?
Quel habit faut-il mettre?
Laerte
Eh! le premier venu.
Allons, écoutez-moi. Vous trouverez à table
Le nouvel arrivé; - c'est un jeune homme aimable,
Qui vient pour épouser un de mes chers enfants.
Jetez, au nom de Dieu, vos regards triomphants
Sur un autre que lui; ne cherchez pas à plaire,
Et n'avalez pas tout comme à votre ordinaire.
Il est simple et timide, et de bonne façon;
Enfin c'est ce qu'on nomme un honnête garçon.
Tâchez, si vous trouvez ses manières communes,
De ne point décocher, en prenant du tabac,
Votre charmant sourire et vos mots d'almanach.
Tarissez, s'il se peut, sur vos bonnes fortunes.
Ne vous inondez pas de vos flacons damnés;
Qu'on puisse vous parler sans se boucher le nez.
Vos gants blancs sont de trop; on dîne les mains nues.
Irus
Je suis presque tenté, pour cadrer à vos vues,
D'ôter mon habit vert, et de me mettre en noir.
Laerte
Non, de par tous les saints, non, je vous remercie.
La peste soit de vous! - Qui diantre se soucie,
Si votre habit est vert, de s'en apercevoir?
Irus
Puis-je savoir, du moins, le nom de ce jeune homme?
Laerte
Qu'est-ce que ça vous fait? C'est Silvio qu'il se nomme.
Irus
Silvio! ce n'est pas mal. - Silvio! - le nom est bien;
Irus, - Irus, - Silvio; - mais j'aime mieux le mien.
Laerte
Son père est mon ami, - celui de votre mère.
Nous avons le projet, depuis plus de vingt ans,
De mourir en famille, et d'unir nos enfants.
Plût au ciel, pour tous deux, que son fils eût un frère!
Irus
Vrai Dieu! monsieur le duc, qu'entendez-vous par là?
Ne dois-je pas aussi devenir votre gendre?
Laerte
C'est bon, je le sais bien; vous pouvez vous attendre
A trouver votre tour; - mais Silvio choisira. (Exeunt.)
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séquence n°4 lecture analytique 2
A quoi rêvent les jeunes filles,
Alfred de Musset, 1832
Acte I scène 4
Laërte
(…)
Ecoutez-moi, Silvio: - ce soir, à la veillée,
Vous vous cuirasserez d'un large manteau noir.
Flora dormira bien, c'est moi qui l'ai payée.
Ces dames, pour leur part, descendront en peignoir.
Or vous vous doutez bien, par cette double lettre,
Que ce que vous vouliez, c'était un rendez-vous.
Car, excepté cela, que veut un billet doux?
Vous pénétrerez donc par la chère fenêtre.
On vous introduira comme un conspirateur.
Que ferez-vous alors, vous, double séducteur?
Vous entendrez des cris. - C'est alors que le père,
Semblable au commandeur dans le Festin de Pierre,
Dans sa robe de chambre apparaîtra soudain.
Il vous provoquera, sa chandelle à la main.
Vous la lui soufflerez du vent de votre épée.
S'il ne reste par terre une tête coupée,
Il y pourra du moins rester un grand seau d'eau,
Que Flora lestement nous versera d'en haut.
Ce sera tout le sang que nous devrons répandre.
Les valets aussitôt le couvriront de cendre;
On ne saura jamais où vous serez passé,
Et mes filles crieront. "O ciel! il est blessé!"
Silvio
Je n'achèverai pas cette plaisanterie.
Calculez, mon cher duc, où cela mènera.
Savez-vous, puisqu'il faut enfin qu'on nous marie,
Si je me fais aimer, laquelle m'aimera?
Laërte
Peut-être toutes deux, n'est-il pas vrai, mon gendre?
Si je le trouve bon, qu'avez-vous à reprendre?
O mon fils bien-aimé! laissons parler les sots.
Silvio
On a bouleversé la terre avec des mots.
Laërte
Eh! que m'importe à moi! - Je n'ai que vous au monde
Après mes deux enfants. Que me fait un brocard?
Vous êtes assez mûr sous votre tête blonde
Pour porter du respect à l'honneur d'un vieillard.
Silvio
Ah! je mourrais plutôt. Ce n'est pas ma pensée.
Laërte
Supposons que des deux vous vous fassiez aimer.
Celle qui restera voudra vous pardonner.
Votre image, Silvio, sera bientôt chassée
Par un rêve nouveau, par le premier venu.
Croyez-moi, les enfants n'aiment que l'inconnu.
Dès que vous deviendrez le bourgeois respectable
Qui viendra tous les jours s'asseoir à déjeuner,
Qu'on verra se lever, aller et retourner,
Mettre après le café ses coudes sur la table,
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On ne cherchera plus l'être mystérieux.
On aimera le frère et c'est ce que je veux.
Si mon sot de neveu parle de mariage,
On l'en détestera quatre fois davantage,
C'est encor mon souhait. Mes enfants ont du cœur;
L'une soit votre femme, et l'autre votre sœur.
Je me confie à vous, - à vous, fils de mon frère,
Qui serez le mari d'une de mes enfants,
Qui ne souillerez pas la maison de leur père,
Et qui ne jouerez pas avec ses cheveux blancs.
Qui sait? peut-être un jour ma pauvre délaissée
Trouvera quelque part le mari qu'il lui faut.
Mais l'importante affaire est d'éviter ce sot.
(Irus entre.)
Irus
A souper! à souper! messieurs, l'heure est passée.
Laërte
Vous avez, Dieu me damne, encor changé d'habit.
Irus
Oui, celui-là va mieux; l'autre était trop petit. (Exeunt.)
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séquence n°4 lecture analytique 3
A quoi rêvent les jeunes filles,
Alfred de Musset, 1832
Acte II scène 6
Scène VI.
La terrasse. - Ninon, Silvio, sur un banc.
Silvio
Ecoutez-moi, Ninon, je ne suis point coupable.
Oubliez un roman où rien n'est véritable
Que l'amour de mon cœur, dont je me sens pâmer.
Ninon
Taisez-vous; - j'ai promis de ne pas vous aimer.
Silvio
Flora seule a tout fait par une maladresse,
Les billets d'hier soir portaient la même adresse,
C'est en les envoyant que je me suis trompé;
Le nom de votre sœur sous ma plume est tombé.
Le vôtre de si près, comme vous, lui ressemble.
La main n'est pas bien sûre, hélas! quand le cœur tremble
Et je tremblais; - je suis un enfant comme vous.
Ninon
De quoi pouvaient servir ces deux lettres pareilles?
Je vous écouterais de toutes mes oreilles,
Si vous ne mentiez pas avec ces mots si doux.
Silvio
Je vous aime, Ninon, je vous aime à genoux.
Ninon
On relit un billet, monsieur, quand on l'envoie.
Quand on le recopie, on jette le brouillon.
Ce n'est pas malaisé de bien écrire un nom.
Mais comment voulez-vous, Silvio, que je vous croie?
Vous ne répondez rien.
Silvio
Je vous aime, Ninon.
Ninon
Lorsqu'on n'est pas coupable on sait bien se défendre.
Quand vous chantiez hier de cette voix si tendre,
Vous saviez bien mon nom, je l'ai bien entendu.
Et ce baiser du parc que ma sœur a reçu,
Aviez-vous oublié d'y mettre aussi l'adresse?
Regardez donc, monsieur, quelle scélératesse!
Chanter sous mon balcon en embrassant ma sœur!
Silvio
Je vous aime, Ninon, comme voilà mon cœur.
Vos yeux sont de cristal, - vos lèvres sont vermeilles
Comme ce ciel de pourpre autour de l'occident.
Je vous trompais hier, vous m'aimiez cependant.
Ninon
Que voulez-vous qu'on dise à des raisons pareilles?
Silvio
Votre taille flexible est comme un palmier vert;
Vos cheveux sont légers comme la cendre fine
Qui voltige au soleil autour d'un feu d'hiver.
Ils frémissent au vent comme la balsamine;
Sur votre front d'ivoire ils courent en glissant,
Comme une huile craintive au bord d'un lac d'argent.
Vos yeux sont transparents comme l'ambre fluide
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Au bord du Niémen; - leur regard est limpide
Comme une goutte d'eau sur la grenade en fleurs.
Ninon
Les vôtres, mon ami, sont inondés de pleurs.
Silvio
Le son de votre voix est comme un bon génie
Qui porte dans ses mains un vase plein de miel.
Toute votre nature est comme une harmonie;
Le bonheur vient de vous, comme il vous vient du ciel.
Laissez-moi seulement baiser votre chaussure;
Laissez-moi me repaître et m'ouvrir ma blessure.
Ne vous détournez pas; laissez-moi vos beaux yeux.
N'épousez pas Irus, je serai bien heureux.
Laissez-moi rester là près de vous, en silence,
La main dans votre main passer mon existence
A sentir jour par jour mon cœur se consumer...
Ninon
Taisez-vous; - j'ai promis de ne pas vous aimer.
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Documents complémentaires séquence n°4
Construction et objectifs de la mise en abyme théâtrale
texte 1 : Genet, Les Bonnes, 1947
texte 2: Marivaux Le Jeu de l'amour et du hasard, 1730
texte 3 : Corneille, l'Illusion comique, acte V, scène 5 1635
Texte 1 : Les Bonnes, Jean Genet, 1947
Dans cette pièce, Claire et Solange, deux sœurs, sont les bonnes de Madame. Elles la détestent et
envisagent de l'assassiner. Pour s'encourager, elles jouent ce qu'elles appellent « la Cérémonie » :
Claire endosse le rôle de Madame, et Solange celui de Claire. Il s'agit ici du début de la pièce.
La chambre de Madame. Meubles Louis XV. Au fond, une fenêtre ouverte sur la façade de
l'immeuble en face. A droite, le lit. A gauche, une porte et une commode. Des fleurs à profusion.
C'est le soir. L'actrice qui joue Solange est vêtue d'une petite robe noire de domestique. Sur une
chaise, une autre petite robe noire, des bas de fil noirs, une paire de souliers noirs à talons plats.
CLAIRE, debout, en combinaison, tournant le dos à la coiffeuse.—Son geste — le bras tendu et le
ton seront d'un tragique exaspéré.
Et ces gants! Ces éternels gants! Je t'ai dit souvent de les laisser à la cuisine. C'est avec ça, sans
doute, que tu espères séduire le laitier. Non, non, ne mens pas, c'est inutile. Pends-les au-dessus de
l'évier. Quand comprendras-tu que cette chambre ne doit pas être souillée? Tout, mais tout! ce qui
vient de la cuisine est crachat. Sors. Et remporte tes crachats! Mais cesse!
Pendant cette tirade, Solange jouait avec une paire de gants de caoutchouc, observant ses mains
gantées, tantôt en bouquet, tantôt en éventail.
Ne te gêne pas, fais ta biche. Et surtout ne te presse pas, nous avons le temps. Sors
Solange change soudain d'attitude et sort humblement, tenant du bout des doigts les gants de
caoutchouc. Claire s'assied à la coiffeuse. Elle respire les fleurs, caresse les objets de toilette,
brosse ses cheveux, arrange son visage.
Préparez ma robe. Vite le temps presse. Vous n’êtes pas là? (Elle se retourne.) Claire !Claire!
Entre Solange.
SOLANGE
Que Madame m'excuse, je préparais le tilleul (Elle prononce tillol.) de Madame.
CLAIRE
Disposez mes toilettes. La robe blanche pailletée, l'éventail, les émeraudes.
SOLANGE
Tous les bijoux de Madame?
CLAIRE
Sortez-les. Je veux choisir. (Avec beaucoup d'hypocrisie.) Et naturellement les souliers vernis. Ceux
que vous convoitez depuis des années.
Solange prend dans l'armoire quelques écrins qu'elle ouvre et dispose sur le lit.
Pour votre noce sans doute. Avouez qu'il vous a séduite ! Que vous êtes grosse ! Avouez-le!
Solange s'accroupit sur le tapis et, crachant dessus, cire des escarpins vernis.
Je vous ai dit, Claire, d'éviter les crachats. Qu'ils dorment en vous, ma fille, qu'ils y croupissent. Ah!
ah! vous êtes hideuse, ma belle. Penchez-vous davantage et vous regardez dans mes souliers. (Elle
tend son pied que Solange examine.) Pensez-vous qu'il me soit agréable de me savoir le pied
enveloppé par les voiles de votre salive? Par la brume de vos marécages?
SOLANGE, à genoux et très humble.
Je désire que Madame soit belle
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Texte 2 : Marivaux Le Jeu de l'amour et du hasard, 1730
Silvia et Dorante sont promis l'un à l'autre dans un mariage arrangé par leurs parents. Mais
chacun de son côté a décidé de prendre la place de son valet (ou de sa servante) pour essayer de
surprendre la véritable nature du promis/ de la promise... Dans cette scène, Dorante croit donc être
en compagnie de la servante de Silvia, et Silvia pense être avec Bourguignon. Or, ils vont tomber,
malgré leur déguisement, amoureux l'un de l'autre.
SILVIA, DORANTE
SILVIA, à part.
Ils se donnent la comédie, n'importe, mettons tout à profit, ce garçon-ci n'est pas sot, et je ne plains
pas la soubrette qui l'aura ; il va m'en conter, laissons-le dire pourvu qu'il m'instruise.
DORANTE, à part.
Cette fille-ci m'étonne, il n'y a point de femme au monde à qui sa physionomie ne fit honneur, lions
connaissance avec elle... (Haut.) Puisque nous sommes dans le style amical et que nous avons
abjuré les façons, dis-moi, Lisette, ta maîtresse te vaut-elle ? Elle est bien hardie d'oser avoir une
femme de chambre comme toi.
SILVIA
Bourguignon, cette question-là m'annonce que suivant la coutume, tu arrives avec l'intention de me
dire des douceurs, n'est-il pas vrai ?
DORANTE
Ma foi, je n'étais pas venu dans ce dessein-là, je te l'avoue ; tout valet que je suis, je n'ai jamais eu
de grande liaison avec les soubrettes, je n'aime pas l'esprit domestique ; mais à ton égard c'est une
autre affaire ; comment donc, tu me soumets, je suis presque timide, ma familiarité n'oserait
s'apprivoiser avec toi, j'ai toujours envie d'ôter mon chapeau de dessus ma tête, et quand je te tutoie,
il me semble que je jure ; enfin j'ai un penchant à te traiter avec des respects qui te feraient rire.
Quelle espèce de suivante es-tu donc avec ton air de princesse ?
SILVIA
Tiens, tout ce que tu dis avoir senti en me voyant, est précisément l'histoire de tous les valets qui
m'ont vue.
DORANTE
Ma foi, je ne serais pas surpris quand ce serait aussi l'histoire de tous les maîtres.
SILVIA
Le trait est joli assurément ; mais je te le répète encore, je ne suis pas faite aux cajoleries de ceux
dont la garde-robe ressemble à la tienne.
DORANTE
C'est-à-dire que ma parure ne te plaît pas ?
SILVIA
Non, Bourguignon ; laissons là l'amour, et soyons bons amis.
DORANTE
Rien que cela : ton petit traité n'est composé que de deux clauses impossibles.
SILVIA, à part.
Quel homme pour un valet ! (Haut.) Il faut pourtant qu'il s'exécute ; on m'a prédit que je n'épouserai
jamais qu'un homme de condition, et j'ai juré depuis de n'en écouter jamais d'autres.
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Texte 3, Corneille, L'Illusion comique
Dans cette pièce, Pridamant cherche son fils qu'il n'a pas vu depuis dix ans. Alcandre, un faux
magicien, lui montre alors la vie de ce dernier. Ce passage est la dernière scène ; Pridamant croit
avoir vu mourir son fils, mais en fait Alcandre lui révèle que tout ce qu'il a vu était en fait une pièce
de théâtre, et que son fils est bien vivant ; il est devenu acteur !
ALCANDRE.
Ainsi de notre espoir la fortune se joue :
Tout s'élève ou s'abaisse au branle de sa roue ;
Et son ordre inégal, qui régit l'univers,
Au milieu du bonheur a ses plus grands revers.
PRIDAMANT.
Cette réflexion, mal propre pour un père,
Consolerait peut-être une douleur légère ;
Mais après avoir vu mon fils assassiné,
Mes plaisirs foudroyés, mon espoir ruiné,
J'aurais d'un si grand coup l'âme bien peu blessée,
Si de pareils discours m'entraient dans la pensée.
Hélas ! dans sa misère il ne pouvait périr ;
Et son bonheur fatal lui seul l'a fait mourir.
N'attendez pas de moi des plaintes davantage :
La douleur qui se plaint cherche qu'on la soulage ;
La mienne court après son déplorable sort.
Adieu ; je vais mourir, puisque mon fils est mort.
ALCANDRE.
D'un art si difficile
Tous les quatre, au besoin, ont fait un doux asile ;
Et depuis sa prison, ce que vous avez vu,
Son adultère amour, son trépas imprévu,
N'est que la triste fin d'une pièce tragique
Qu'il expose aujourd'hui sur la scène publique,
Par où ses compagnons en ce noble métier
Ravissent à Paris un peuple tout entier.
Le gain leur en demeure, et ce grand équipage,
Dont je vous ai fait voir le superbe étalage,
Est bien à votre fils, mais non pour s'en parer
Qu'alors que sur la scène il se fait admirer.
PRIDAMANT.
J'ai pris sa mort pour vraie, et ce n'était que feinte ;
Mais je trouve partout mêmes sujets de plainte.
Est-ce là cette gloire, et ce haut rang d'honneur
Où le devait monter l'excès de son bonheur ?
ALCANDRE.
D'un juste désespoir l'effort est légitime,
Et de le détourner je croirais faire un crime.
Oui, suivez ce cher fils sans attendre à demain ;
Mais épargnez du moins ce coup à votre main ;
Laissez faire aux douleurs qui rongent vos entrailles,
Et pour les redoubler voyez ses funérailles.
ALCANDRE.
Cessez de vous en plaindre. A présent le théâtre
Est en un point si haut que chacun l'idolâtre,
Et ce que votre temps voyait avec mépris
Est aujourd'hui l'amour de tous les bons esprits,
L'entretien de Paris, le souhait des provinces,
Le divertissement le plus doux de nos princes,
Les délices du peuple, et le plaisir des grands :
PRIDAMANT.
Il tient le premier rang parmi leurs passe-temps ;
Que vois-je ? Chez les morts compte-t-on de l'argent ?
Et ceux dont nous voyons la sagesse profonde
Par ses illustres soins conserver tout le monde,
ALCANDRE.
Trouvent dans les douceurs d'un spectacle si beau
Voyez si pas un d'eux s'y montre négligent.
De quoi se délasser d'un si pesant fardeau.
Même notre grand roi, ce foudre de la guerre,
PRIDAMANT.
Dont le nom se fait craindre aux deux bouts de la terre,
Je vois Clindor ! Ah dieux ! Quelle étrange surprise !
Le front ceint de lauriers, daigne bien quelquefois
Je vois ses assassins, je vois sa femme et Lyse !
Prêter l'oeil et l'oreille au théâtre-François :
Quel charme en un moment étouffe leurs discords,
C'est là que le Parnasse étale ses merveilles ;
Pour assembler ainsi les vivants et les morts ?
Les plus rares esprits lui consacrent leurs veilles ;
Et tous ceux qu'Apollon voit d'un meilleur regard
ALCANDRE.
De leurs doctes travaux lui donnent quelque part.
Ainsi tous les acteurs d'une troupe comique,
D'ailleurs, si par les biens on prise les personnes,
Leur poëme récité, partagent leur pratique :
Le théâtre est un fief dont les rentes sont bonnes ;
L'un tue, et l'autre meurt, l'autre vous fait pitié ;
Et votre fils rencontre en un métier si doux
Mais la scène préside à leur inimitié.
Plus d'accommodement qu'il n'eût trouvé chez vous.
Leurs vers font leurs combats, leur mort suit leurs paroles, Défaites-vous enfin de cette erreur commune,
Et, sans prendre intérêt en pas un de leurs rôles,
Et ne vous plaignez plus de sa bonne fortune.
Le traître et le trahi, le mort et le vivant,
Se trouvent à la fin amis comme devant.
PRIDAMANT.
Votre fils et son train ont bien su, par leur fuite,
Je n'ose plus m'en plaindre, et vois trop de combien
D'un père et d'un prévôt éviter la poursuite ;
Le métier qu'il a pris est meilleur que le mien.
Mais tombant dans les mains de la nécessité,
Il est vrai que d'abord mon âme s'est émue :
Ils ont pris le théâtre en cette extrémité.
J'ai cru la comédie au point où je l'ai vue ;
J'en ignorais l'éclat, l'utilité, l'appas,
PRIDAMANT.
Et la blâmais ainsi, ne la connaissant pas ;
Mon fils comédien !
Mais depuis vos discours mon coeur plein d'allégresse
A banni cette erreur avecque sa tristesse.
Clindor a trop bien fait.
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