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Qu'est-ce que la musique "nationale" ? Les débats autour d'un opéra
de Mikhaïl Glinka
PODOROGA, Yulia
Reference
PODOROGA, Yulia. Qu'est-ce que la musique "nationale" ? Les débats autour d'un opéra de
Mikhaïl Glinka. In: Grosos, Ph. Musique nationale. Rennes, France : Presses Universitaires
de Rennes, 2016.
Available at:
http://archive-ouverte.unige.ch/unige:84156
Disclaimer: layout of this document may differ from the published version.
[ Downloaded 14/06/2016 at 10:00:03 ]
Qu'EST-cE QUE lA MUSIQUE « NATIONALE »
...
LEs DÉBATS AUTOUR D'UN OPÉRA DE MlKHAiL
loulia
7
G~
PODOROGA
Au cours d ' une série de conférences délivrées devant les ét~ a\
Harvard en 1955, et publiées plus tard en français sous le titre P~
musicale, Igor Stravinsky commence une séance sur la musique ~e en
mettant directement le doigt sur le problème qui va nous occuper :
« Pourquoi entendons-nous toujours parler de la musique russe en tant que
russe et non en tant que musique tout court 1 ? » Pourquoi donc dans le '4IS
de la musique russe, parle-t-on plus volontiers de la musique ru.s.wet non pu
de la musique russe? Comment ce qualificatif « russe ,., au lieu d'etr~
un simple attribut marquant (et encore, vaguement) l'appartenance F.ographique de la musique, peut-il prendre en charge l'essence même dé cettemusique ? Il semble que Stravinsky ne soit pas en mesure (ou de bonne
volonté) pour répondre à cette question. Il laisse en tout cas sa réponse
en suspens, préférant s'en débarrasser sur le ton de la moquerie:
Parce qu'on s'attache au pittoresque, aux rythmes curieux, aux timbres de
J'orchestre, à l'orientalisme, à la couleur locale en un mot; pan:e qu'on s'int~
resse à tout ce qui participe du décor russe ou prétendu tel : troïka, vodka,
isba, balalaïka, pope, boyard, samovar, nitchevo et m~me bolchevisme'. •
«
Pour toute explication, donc, le goût de l'exotisme. Puis au lieu d'entamer,
comme on aurait pu l'attendre, un examen moins superficiel de la culture
musicale russe, pour en analyser la spécificité et la manière dont lui-même
en serait tributaire, Stravinsky se contente de donner un aperçu assez
schématique et distant de la création musicale russe dans son ensemble, sans
mentionner d'ailleurs aucun trait spécifiquement russe. n semble bien considérer cette question de la spécificité nationale de la musique russe comme
secondaire.
1. STRAWINSKY 1., Poétique musicale, Paris, Flammarion, 2000, p. 12!.
2. /bid.
133
f en ·u .' P oooH.O(. '
OJ . en
m~me à un rana canonique
atteindre plus5• •
'uh~utu a nt
à une réflex ion ur ce tte péci ficit un e moquerie
un p~u fa<" ik quoiqu~ ju rifiée d e la perception téréo ty p ée d e la c u lture
ru ~ t" n O c C"ide n t , il minimi e la co mplexité d u pro bl m e qu ' il a vait
p o urtant p o é d 'e ntrée de jeu . Car e n balava n t a in i la q u e lio n , il suggè re
qu ' il n 'exi. te pas de mu ique natio n ale , q u e la e ule mu ique vala ble, si
Inusique il v a, e t upranation ale . o u u n iverse lle, p ar~ el à to ut trait n ational
qui n e pourrait alors ê tre jugé q u e comn1e continge nt. De ce point de vue,
c h aque m u iq ue n ation ale n 'aspire qu ' à d evenir suprana tio nale, e t la proven a n ce nati o nale , u lture lle, voire to ut in'lple m e nt g é ographique , de la
mu iqu e, est unique m e nt un e é tape dans on « d éve lo ppe ment ».
E t d e fait, il e t commun d e situe r la mus ique nationale quelque part
e ntre la musique d ite savante , mus ique d ' art comme disent les angloph o n es,
e t la musique p o pulaire c omme produit d e te l o u te l peuple , autrement dit
la musique traditionnell e o u folklorique . Mais j u ste m e nt, cet e ntre d e ux lui-même est problématique, et d e vrait nous inc iter à approfondir la
question d'une mu ique dont la situation apparaît à la fois diffic ile à d éfinir
par rapport à la mus ique avante et universelle, m ais que l' o n h ésite cep e ndant à ranger tout à fait du côté des musiques folkloriques.
D ' autant plus que ce problème est compliqué p a r le fait que toutes les
musiques nationales n ' o nt pas Je même statut, et qu'il y a d o n c ici aussi
une sp écificité russe. Tout le monde sait (ou c roit savoir) ce qu'est la musique
allemande , la musique française ou russe , mais s i l 'on tente d'en e xtraire,
respectivement J' esse n ce » germanique, f rançaise ou russe, on se r e nd
vite compte que dans c h a que cas partic ulie r o n parle d e c hoses diffé rentes.
Car, le caractère allemand d e la mus ique allemande n'est pas la même
ch ose que le caractère français d e la musique française, et ainsi de suite. Ce
r es te ,. o u plutôt ce s urplus n ational n e se prête pas au m ê m e type d e
caractérisation selon la culture con cem ée, puisqu ' il d é p e nd e ntièrem en t
des circonstances sociales, politiques e t c ulture lles dans lesquelles ce tte
musique a vujour.
Ainsi, la musique russe qui arrive très tardive ment sur la scène
e uropée nne, doit s'affirmer en tant que russe pour faire con c urrence aux
musiques d éjà institutionnalisées, comme la musique italie nne e t allemande
- les musiques par excellence. Elle doit être suffisamment • russe • pour
qu'on lui prê te attention, mais elle doit être tout d'abord • musique , pour
pouvoir r ester e n avant-scène de la culture musicale e uropéenne. Comme
l'a bie n fo rmulé Ric hard Taruskin, s p écialiste américain de la musique
russe :
"
4(
e t une garantie de leur statut secondaire à J"~gard de l' universel sans tache.
Sana l"habit exotique indigène ces compositeurs n e peuvent pas atteindre
134
C'est en cela que conaiate la dGalllë'I!IJI
nationales mineures et qui d6f~JY
contrainte dont la musique Ul'opftD!Wi.
fait de sa position inter-nationale et tle!Tilbllll
ne veut pas dire que la musique eutol~è*be.
origines nationales, mais eUe l"a fait daDIUD dlm•
dire, plus librement, dans le •UlafJê du m4*Pelllèat.
e n avoir jamais eu besoin pour te d~.
L'habitude de parler de la musique cOIIlllle
bien ancrées dans le contexte hutorico-poDtique 61a-M•
a surgi et s'est développée, et premi~rement diiDII-.iw.i!dr
russe, que cette musique a .!tt! appelle liiOUf.el'dr.
Stravinsky renvoient à un probl~me ancien qui a:n••~-1
depuis plus de deux si~cles et qui la tiraille entre detrS Jélll.l
intenables : le problème de son autod~ftnitioa Ar~
son passé et son présent • russe •, et la culture elU~.- et
e n tant que son horizon, son mod~le à la fois IOdai. èUkaHrl
musique russe, dês son «!mergence, devient rua d& lied'
permanent, de cette contradiction taDS rftoludOil pat . . . .
l 'Européen, que porte en soi la culture ruue.
D ês lors la musique cesse d'~trejuste un
l'aristocratie de cour, et devient 1Dle aftàke de cltJpltJILI!~iiodièlt/llllill~t:
culture lle, en rejoignant la littérature. Or, tao«& que le --tlllilltlï
littérature va de soi en raison de son Hen l. une-1a~Jcue eta~.Uii4r.; rlii!II. .I!Ct
musicale n'estpas une chose ais4!e lcUftDit. Cé8tllarêtb~!llr4n1~11iltlltflt
musicale spécifiquement russe que ee 10nt Iule,.~~...~.........~
c ritiques musicaux dans la preml~re moitii du xix- sltcM.
d'insister sur le caractère national de la musique tu.e _...
musique russe, en sorte que d~s le début la muàque t!b Itùillle èlf IJllliMI_.
d 'abord comme nationale.
Notre objectif est d'examiner id comment la IDUIIque n.e, .,...._..
statut de • musique nationale •. et donc centfe reprfieoter
remet sur la table la vieille quesdon de l'lden~ ~en
a
•
la culture occidentale. C'eat dant la cJ.Ucua.iDDs autoUr dia i*lllliltt' . . . .
ru~ . Une w pour~ tsar de Glinka, que la queadoa ck ri.UI.Miril. .l
de la légitimité supra-nationale de la musique nadon+1t eet.,.. . . . . .,..il!
plus de d~tail. Car, paradoxalement. comme ~aJIOasle_.,.,
dications derrière le label « musique ru.e • ne ~t pa. la feN 1 fliiN:
IIIOJaldé ·a ..r-...11
4(
.. L'identité de groupe [il parle de la musique tch~q ue, russe ou espagnole]
est à la foia un ~hicule d e le ur c harme international (comm e • des naïf., •)
-••IIIM
i••
poa•.
n•.e•
•
••m-
S. T ARUSJUN R., ~ Rt1uUJ . . . . . , Priac:ecoa aJid Oxfold. P.Jia'illl1115-l•alt"lllllllllit• •
Press, 1997, p . 48. (Ici et plua loinje awiW..)
l'.uno-.ulli-..m u.· d <' 1.1 <. ultu1 c.· russe , e nfi n e n p o s cs ·io n d e to u s le · é lé m e nt
qui pt' r·n u·ttront -.o n fo n c ti o nne men t Llurto n o m e . Bi<' n au conu ir , n o n1bre
c.k pc.·n•H'ur;,, c. r i tiqu e-.. musicaux e t m u icie n e u x-m ê m e c d n1ande nr
c. o mmen t l.l mu-. tque .. lo c al e m e nt .. n a ti o n a le , qu i pui e d a n
re o urce
fo lk101 iqu<.'"· p e u t pro d u in." d e la m u siqu e ,·é dta bkmc nt universe lle .
L · o p <.> t .\ d e c. tmk .., Une m t' p our u T a r (1 36 ) c t o n idé ré co mme le
pn~ mit• r o p é t a nau n a l ru e . La mi e e n cèn e tla re pré e n talio n d e ce t
o pé ra o nt tr
ig ni fi caùv p o ur l' hi toire r·u
d e ce tte p é rio d e. Une vie
pour fto T. a rvoit 1 jour d a n le conte xt d ' une r pri e n m ain du e n rim e nt
nation al p ar le tsari m e : o n ze an e ule m e nt a pr \s la ré vo lte d e d écemb d tc , qui av·a ie nt vo ulu r e nve r e r le r é gime au pro fit d 'une monarc hie
o n titutio nne ll , 1 o uve nir d e celle-ci continu e d e p eser, e t Nico las p:r,
re p o n a b le d e a évèr e r é pression, poursuit le durcisse m e nt du systè me .
En tâc h a nt d 'enu·cte ni r les brai es de l' é lan n atio naliste issu d e l'invasion
napo léoni nn , e t e n re nforçant l'autocratie tsari tc , il esp è re contrer d é fi nitive m nil le influe n ces libé rales o ccidentale , qu'Alexandre Jcr pouvait
e mble r a vo ir lai é pas er. L e climat est a insi propice à l' é m e rgen ce de
gro upe s con e rvate urs, c01nn1e notamment le parti russe », foyer des futurs
« lavo p hile » . La c ulture est au centre des débats, e t la cause nationale
e n constitue la co loration partic ulière. La littérature nationale commen ce
à être identifiée avec le n om de P o u c hkine . ll est vrai que la musique n 'a pas
l'importance de la littérature dans l' esprit des iliéoricien s de la construc tion
nationale, e t lui restera subordonnée. Toutefois ce rôle subalte rne, e lle d o it
le jouer, et il doit donc exister une musique su sceptible d'éveiller le sentiment national russe.
L 'opéra de Glinka répond directement aux lignes direcuices d'un rapport
is u trois a n s plus tôt, e n 1833, par le ministère d e l'Instruc tion publique et
posant les bases du con servatisme étatique . Dans ce rapport, adressé au Tsar
Nicolas la, le comte Sergueï Ouvarov, ministre d e l'Instruc tion publique,
é nonce les trois piliers de l'éducation de la natio n : ortho d oxie, autocratie
et principe natio nal ( « narodnost ' »). Trois termes qui sont comme un écho
inversé de ce qui devient la devise du républicanisme# français : Liberté,
Égalité, Fraternité. Ainsi prend forme une idéologie d'Etat, à laquelle on a
plus tard donné le n o m d e« iliéorie de la narodnost'officielle ». Nous n 'avons
pas d e raison d'entrer ici dans le détail de ce tte idéologie, bien é tudiée par
ailleurs : notons toutefois qu 'elle n'est pas uniquement réactionnaire, ni
seule ment anti~uropéenne. Il s'agit bien d e légi timer l 'absolutisme, ainsi
que d·affinner la singularité de l'État nasse. Toutefois, l'an crage européen de
l'empereur n e doit paa être rompu, et certains é lé m ents peuvent même être
e mpruntés aux Lumières européennes, allemandes en particulier 4 •
..
4(
4.
A., • ldeologia •pravoslavie-eamoderzhavie-narodno.t '" : opyt rekonstruk~i •
[L'id6>1osle de l'· orthodoxie-eutocratie-narudno.st • : euai de reconstruction], Navoe
h~~ n" 26,1996.
ZoaiNf.
136
Afin d e mieux comprendre l s ~~--~--. .~~~
répercussions ultérieures dana les cYb. ......~lt'J"'
trois éléments énoncn dana le rappon.
dans sa version consen-atrice, aull'ellleDt
comme les trois proprif~t ina!....,._ de 1'1-t,tl··~
d'ailleurs étroitement liiet entre elles puiMple eb_.• ._. .
les d e ux autres.
Premièremen~ J'autocratie .tptfie le reJMi:~eJIM!Ia~lle--·
entre 1'Empereur et 1•ttat. D 1 '&lit d 'inlitrer lW" la .U181dllirlt1NIII't
de gouvernement. On trouve l cette identiftcaâon et A• •
origines historiques. Mikhafl Pogodine, historiea de la lbiiiiW~·
slavophiles, déclare en 1885 que le peuple ruMe n'a_;.m.tj
une aristocratie issue d'une conqufte ou d ' une iavMioa, co••~
occidentale, mais a lui-meme choisi et invi~ ton lJO........... D'WIINI
d e liens privilégiés entre le peuple et le uar 5 •
C'est ainsi que le principe d'autocratie rend 98ft Je pe!tlllllfll•
« narodnost' ,. _ Il s'agit de l 'élé ment le plus COIDpH~, a~ 11•1111
du rapport d'Ouvarov. Esprit national, authenlldcf' • • • •
communes- voici ce que signifie l'idée de,......,,., sne
-~du tout é videmment, comme ce sera le cas plœ rani. Bba .. - - ··
dans un esprit abolitionniste (puisque le.ervase oe_....tlll. .~._• •
En même temps, on peut bien la traduire l
ca a
comme esprit du peuple (peuple au seru de la clw·••
...... ._.
paysans opposés à la noblesse). C'estj\dtement . - -.~~n~e•.ri·-··~~~~·
du tsar permet d'articuler ces deux~ d1à- piiiiiJI. ...-.4.11111·~·
nationale et la dimension plébéienne. D'une J)lll't. Je.
e uropéen établi au Palais d'hiver A Saint-P~tenboûi'IJ
c ratie elle-même « occidentall~e •, qui parle frwaçe,.plül . . . . ..... ..
russe. Mais en même temps, il est l'hfrider de la d'a Ill dt.t . . . . . ....~.'~!~
il retourne régulièrement et rituellement l Mo.cou. au • e•"'W.
traditionnellement représenté comme ~ 1'eR le peuple
vénéré protecteur, parce qu 'U est A la foil ~lu de Dleu et A.t-~statut double pennet de pe~tuer le mythe du T~ ela ........_
d'entretenir le mythe de la Sainte Ru.ie. D'en\ <Wcoulll e'afta
principe, celui d'orthodoxie.
la,..
'* ....... .
••••••ft••
. .--.
œ•••••
•
te••••
•
5. • En effet, les chroniques nous le coaftnDCDt. noue taK a oaa• "'fttld: IIOta JI!
l une conqulte, mais suite l un appel. C'est lA la .ource ete. cta••celfuOII ' ' t
en Occident tout provient dea conquetea, tout cba noua pRMf 1 de 1"......
d'une occupation incontestable et d'un &CC'OQIII1oiMII w-01 A l'a=pjetJe • (:f t l l • • •tM
Drevnü:ritJ roau.sAIJü:r islori4 tlo ..,..,~ ip [L 'tu.oiœ aDCÏelllle.._. an*lliP.!••
mongol], L 1., Mœk-, 1871).
6. Cf. l ce a&.Yet HoasaAWM E., N,._..lll-.ci•di,.. ri 11 a J'RIO.
1 1 \ •AIII~IIIIl
trad. de l'anglais D . Petcn. Paris, Gell'nwnl, 1182.
.ft•
L · i<lt•e 0 u plutô t ri m .1ge- dt· ln ... nin te Ru sie- » p('u t tr con id rée
connnt' k premie r ek·uwnt d<' ),\ con tntn io n de l 'idée n a tionale ru e.
l'n <' tene d c 'it tH ~ .tinte . ._; c ril J'hi to den :\1. r Ch e nli a\ k '· lo t qu 'on lui
.un·ib ue ),, p
ibilitc dej o u (' t' \U1 rôle.: t.~ >.. cep ti o nn t" l d, n . le a hn d u m o nd .
OLms le ca. dt" l.l Ru ·sie. on p<:'ut n:• u~o uv r et' tte id e ve le mili u du xvc: .
Ap1 "~ l-1 hurt' de "'o nst. utin ople <"l l'e;:ch et· de' la 1 unifka ti o n de Égli es,
l.t Ru --ic: . e t' t'tt"'U\' f ' ~t• ule pui..,san e o rù1 o d o x ~ t inve~ ù e par là d e la tâch e
de ~uitkr k pt:'uplt·~ . Dans C<' sch é n1a. Mo cou devi nt la u·oisièn1e Ronte.
~ prè. Ro mt' ellt'-HH:' m e . puis .o n t.1nùnopl , c qui p e rmet gai e m e nt d e
fa ire du · sar ( sar) le u cces ·e ur d s e mpe r urs r o m ains pui •·o m a ins
d'Orie nt . .t' ttc.: n o tio n de ai nt<' Ru ' ie n 'e t p o urtant pas un e itwention
purt> m ent idéolo LYiqu e con su·uit d 'en h a ut par Je régime tsariste. E lle a
probablem nt de origi n e populai t·e ~ .1 ez a n iennes 7 • L~ ain te Russie se
d finit p.tr 1.1 foi. le tsar . l ~s images ain te (les icônes) . l 'Etat n•sse. Mais si
l' n n e peut p ...\s parler de l'\atio n dans le sen s e uropéen du re nne, c 'est qu'il
nMnqne d e ux composantes ptincipales : la langue e t l'e thnos. Orthodoxie et
autoc ratie upplê nt à ces abs n ees. et le peuple russe s'unifie à trave rs les
icônes et les images Sc"lintes lllalg:ré l'absence d e comtnunauté linguistique ou
e-ù1nique. t grâce a u pouvoir du tSar. Rie n d 'é tonnant, par con é quent, à ce
qu 'é tVJnologique m e nt, ê tre Russe signifie d 'abord ê tre c hré tien. Le mot
Jt,'t tia••~ {pa. ans) provi~nt e n effe t d e • c hré tien tl •. Le p e uple russe,
c ha·é rie n, comp•·end d 'abord des c royants authentiques, e t c'est à par~ir de
cette foi comnu1ne qu 'il se d é finit. Et puisque c ' est avec la tête de l 'Eglise
qu ' il 'ide ntifie. c'e t ég-aleane nt avec le LSar. Au départ d o n c, le peuple russe
n'a pas d e con scie n ce nationale e n tant que peuple. Mais tout un chacun pour
autant qu 'il croit e n Die u (selon l'onhodoxie) et prie aux images saintes, fait
parùe d e la Sainte Russie e t donc du même peuple des c hré tiens-krestiane.
Le rapport du comte Ouvarov vise donc c._e protonationalisme du peuple
russe, croyant et d é voué à son auonarque. A ce protonationalisme devrait
~tre attribué l'échec d e l'é meute décembriste, aveugle au dévoue ment du
peuple à l'Ég~ e t à l'e1npereur.
Mais au-delà de l"exposition théorique de ces trois principes organiquement li6a, il fallait donne r de la chair à cet ensen1ble d ' idées abstraites.
L'kl6ologie d'État n écessite la création d'un mythe romantique national. De
no1nbreux 6crivains se mettent à cette tâche. ainsi que des mouvements
politiques. C'est le cas notamment du nouveau • parti russe •, parti conservateur, où les slavophiles feront leurs premiers pas autour de l'idée de la
monarchie providentielle et de la mission salutaire du peuple russe.
E t c'est le cas, en particulier, de t•aptra
A
nar.,.., ,......
7. CHaiunAVUY M..,
Shulia in ~ Myl4s. New Ha-ven and London,
.ae UalYenity Prele. 1961, p. 107, 114.
8. Ceae ~ ea pourtant conte.tt!e, dans la meaure oü le rapprochement entre
ILrelt1ule et Jdal'ilàl.ne (chntiena) s'eat ana doute produit plus audivement, vers le
r llkle, ee wnu de la reuemblance dea maa.
lR
tsar ~ .
la--•111
Mais pourquoi un opéra? Son effet peut
réunit plusieun arts distincts : la musique,
le geste plastique c'est-à-dire la sti'UC&UI"e • • • ••
senter l'action). C'est ce qui le rend capable IIII•MI•
rature, du moins de constituer Wl art n'l1iGMI & 4. . . .
e n core la peinture, dans le cWcor, ou. la de a
nllllllildiMIIil
Tous ces domaines artistique. dladnc-. a•op*• ••~••"*••
ques nationales russes. Et celui de Glinlla dent.,.. . . . . . . . ...
son sttiet d'abord, relevant de la mytbolope blllladri!Uit
sentiment patriotique et amour pour le ...,. (la ttld. .~••lllfll
d'un simple mouzhik, Ivan Souaanine, londe l'lau lkla . .llllllllll1
pour sauver le premier tsar de la dynaade Ro• tM, e•'111i1111Jil.llilllli
payer de sa vie). Par 1·ambition de 1a aii'Ucture dr.......... ~llfllll
de ce sujet, faire du peuple roue lui-mame - peuple
magnanime, dont la vie est d6peinœ i~ment-le aqJet
mobilisation de la musique .. populaire •, et maate deee"à~··
folklore russe 9 , qui permettent de d~loyer une IIJ'IIDM'1M...Iillilel,..
nelle afin de susciter l'empathie et la compa•lon du • • • • • • •
et bourgeoisie) envers le peuple russe, souvent m4prW
propriétaires.
Le prince Vladimir Odoievski 10 c~l~bre ropfra .....
patriotique, que pour le style tragique que GliDb -~--.i···
duire dans la musique russe. Ce n•est donc pu
resse, mais l'aptitude expressive accn.~.e de 1a maat\.f•••
sement en matériaux. folkloriques. DaDa SGD Kdtctf. -llllll. .t .A
l'amateur de la musique i propos de ropara de
.~lldli•IIIM•W
...a
..
w.ar....
••1!
la'NM•••••
•
9. Avant GUnb la nùae en ache (pM . , . ....._..) elU lDI'M
le mattre de chapelle llallea daDa lee a.aaCatterlno Ca'YOI, le premier A s'lotûeller A del"ietallllnll• '1 n .....
10. PhUoeophe, musiclera-emaœur, '-me dit lens-. le f*ls;••
ftiiM••
le premier thforicien de la mUiique ~.
11. 0DOIEVSIU V .• Mouzykal'no-literatoUI'DOe n Miedle (<JrMwe _ . . . . . . . . .e),
Moskva, Gououdamvennoe MoUII)'bl'noe bda~ lte&. p. tM.
lnlfAI••
I OUU.1 P ODOROGA
n p e u plus loin, il r é itè re sa formule : G linka a é levé l a m é lo die russe
ju qu ' a u style tragique. Il n ' est p as p o urtant aisé de compre ndre ce qu ' il
e nte nd par « style tragique », car il n e livre au cune explication. Or, sa b onne
connaissance d e l'idéalisme allemand (il fut un ferve nt schellingien pendant
sa jeunesse), et sa fonn ation e n philosophie p e rmetten t de pense r qu' il parle
e n toute connaissance d e cau se. La catégorie d e tragique telle qu 'elle est
utilisée par S ch e lling et H egel renvoie à la tragé die grecque. Si bien que c e
qu 'a précisém ent e n vue Odoïevski c ' est la possibilité pour un opéra national,
fondé sur le narodnost'sp écifiqueme nt russe, de rejoindre l ' universalité par
excelle n c e , l' universalité grecqu e, via l' effe t c ailiartique qu' il produit. Voilà
le paradoxe qu'évoque Odoïevski, sans l ' approfondir davantage, mais que
l ' on p e u t creuser encore un p e u . Que ce n e soit p as du tragique grec ou
universel , mais du tragique russe, cela signifie que le h éros tragique n ' est
plus une individualité tragique, mais un p e uple, le p e uple dont Soussanine
n 'est qu ' un représentant: c'est le type et non l ' individu qui est tragique.
Dans l ' inte rprétation classique de 1' idé alisme alle mand, le tragique est
une synthèse (r écon c iliation finale) de deux contraires, la « nécessité objective» et la « liberté» p e rsonne lle ou individuelle 12 • Soussanine, lui, n'est pas
un individu qui se propulse vers l'universel du conflit qu' il porte en soi. C'est
une image du peuple, c'est un individu par principe interchangeable. Il y a
bien une apparence de conflit (entre l'amour pour le tsar et sa famille), mais
ce n 'est qu' une apparence. Ce conflit-là est toujours déjà résolu de manière
providentielle, son issue ne fait aucun doute, parce que ce que Soussanine
représente n 'est pas l'individu opposé à l'État, mais tout le peuple dans son
rapport fo ndateur à l'État à venir. Par son acte~ Soussanine inau~e ainsi
la Nation russe :il n ' agit donc pas au nom d'un Etat ou contre un Etat, mais
dans une sorte d'état de nature et comme peuple constituant. L'enjeu du
tragique n'est pas son conflit avec l'universalité de l'État, au f_?nd, mais le
conflit du peuple entier contre la nature pour se doter d ' un Etat, incarné
par le tsar.
La remarque d'Odoievski concerne moins le sujet de l'opéra, sa iliématique, que son traitement musical: c'est la mélodie qui se voit élevée jusqu'au
style tragique. Et la tâche est délicate, car la nature de cette mélodie est
bien particulière : « Rien au monde ne ressemble à ce mariage de sons dans
les chants nuses- capricieux, irrégulier et en même temps harmonieux 15 ,. ,
déclare Odoievslti. L'objectif pounuivi par Glinka est ainsi d'intégrer le
folklore dans la musique savante. Mais au lieu de plaquer le matériau folklorique sur la structure musicale préétablie, comme c'est le cas des opéras de
Dargom)'jù.i ou Ventovslù, où les mélodies populaires jouent un rôle acces12. ScR&LU:IfG F.-W., ~- tül'arl, ttad. C. Sulzer, A. Pernet, Paria,Jérôme MUlon,
1999, p. S50. HEGEL, Coun d'alhltiqru, 10, trad. J.-P. Lefebvre, V. v. Schenck, Paris,
~,1997,p.491~.
l!S. ODOIEVS&J V.,
140
op. ciL, p. 128.
soire et plutôt décoratif, Glinka, en •~•t'ltlll•••
paneuropéenne, c commune 1" "'•
l ' adapter pour la rendre capable d•accuc- ...w~•n
nombre de critiques musicaux le fBiciœat
accomplie avec brio.
~~Me
Cependant, le problème que doit r&oudrc: r.•~t~~l
seulement d'ordre technique, quant à la PC.-iblu.ï&Ji~.......
populaire russe dans une œuvre de muaiqu.e
~~~
sous-estimer puisqu'il n 'est rien de moias, tD1D.U•,~••~
un texte plus tardif, que « de reproduire en .elkat•..0~-..1
par 1'intermédiaire duquel, depuis lee tem)» irrliiDb:aol••rt~~•
folklorique russe - par des créateurs ÏDCQil.DlU 16 "'·
• ..~41La musique savante, qui se veut rt.JMe, ne doit paa te COIH!- •rtllll
les mélodies populaires, en les préservant de toute lbi:ér'NWIJ.If,1.
qu 'elles restent reconnaissables pour tout ltua8e, Di.~
d'autres critiques musicaux, seulement imiter la lclçon dl.-r;
chantées par le peuple, leur exécution pr&:i8e. Son ~
grande, puisqu'illui revient de chercher l retrouver la l)llate,Εlli!~. . . . . .~~
génératrice qui se manifeste inébranlablement dans le cllùuatJtH!JMUIIii~J6
doit revenir à l'origine de la musique populaire, la re~et. A1àillll•••r:.;.
pour parer au risque de simplement reproduire le m!Ba.e. ~~--'*
Dargomr.jski et Verstovski, il faut fonder l'mtégraûon. 4e ···-~·
populaire dans la musique savante lUI" un nouveau C<lJD4:et~CJa.Millil ~-~
mimesis, plus proche de celui formulé par les RC)II]i.81llÔ4;aii4W.-d . i i
même déjà un peu avant par Herder et Leeaing: i:rrUœr ne · - -rllllitMIIIIIt
le résultat d'une création mais le proceaaus créateur 16•
musicale, s' il s'agit d'imiter, et d'imiter la musique pclp11ÛIÏif*sr•U-MIIiJi
imiter l'œuvre faite, le produit de la création, en reprocllut••*l!/llltJMIIIIIIIIW.
une chanson populaire dans une struct-.re mwticale qui- hà -~~-·
Mais il faut imiter le pouvoir cr&teur de cette musique pc•lllfllllllliil
retrouver 1'impulsion à son origine. celle des i.DvellfetlQ . . . . , . .. . . . . . llf
populaire russe. Reproduire la musique populaire au aoia • •• • • •
savante, c'est réanimer cette impulaioa ~at:rice qui~? ft
russe lorsqu'il inventait ses chants natals. C'eat pourquoi k JII'MES,. aast
tive des motifs populaires rusaea da~Jtl'opéra aaw.Dt ~ p;....-~
Jill
veut._.,..
pc•MI••
..-.r...
•
Da•d.-.lÏIIII···
•••*
a•
..
14.• Il est incontestable que la musique italienne, tra.nçaiae et plua f~5!1!:
en étant compl~tement r&rrang~. sont deNenues lll1iwnelle11M$1t
servi l la fonnation de la m'll.lique ~nne CODUDune. CeMe-ci
enra~ée partout, on s'y est. tellement ha~.S. qWt des.,.... ai-iiJIIIJII'IPIZ••~tw;
• 41,...•llllllt
llllll;•ln"!•
la mw1que natale ne pournuent pu prodwre d 'effet se8111ble _.UA l'*lllli-·.,. f
de penonnes • (ODOIEvSJO V., oJI. ciL, p. 118-129).
15. OooiEVSitl V., • u musique russe et la musique dke paâaJe • Cli1811)
p. !19.
16. Cf. Toooaov T., TIWorVs • 9-'•11;, Paria. Seuil, 197?.
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