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Ce que l`effaçage dit de la trace

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Intellectica, 2013/1, 59, pp. 243-265
Ce que l’effaçage dit de la trace
Nicolas GREGORI# et Pierre FIXMER*
RÉSUMÉ. Pour travailler la question des traces, nous nous appuyons sur une situation de
conception architecturale collaborative réalisée au moyen d’outils numériques.
L’objectif que nous poursuivons est de comprendre comment un objet prend une valeur
de trace au sein de l’interaction et comment cette valeur de trace peut perdurer dans un
ailleurs, notamment celui de l’évaluation de travail fourni par des architectes en
formation. Partant de l’hypothèse selon laquelle l’interaction est un lieu de construction
des significations et d’intelligibilité des connaissances, nous analysons une séquence
d’un travail en binôme au cours de laquelle un dessin est effacé en tant que ce geste,
cette trace rendue absente, permet d’accéder aux conditions et aux motivations de sa
production.
Ceci n’est pas la version originale, mais une version conforme.
Mots-clés : Inscriptions graphiques, traces, conception architecturale, analyse des
interactions, effaçage.
ABSTRACT. About Erasing and Traces. Our reflection about traces leads us to the
observation of a collaborative architectural design activity carried out by means of
digital tools. Our aim is to understand how a drawing becomes a trace within an
interactional process and how the value of this trace is preserved (or not) beyond the
current situation, and especially during an evaluation conducted by teachers. The
assumption which underlies our analyses is that the interaction is a place of meaning
construction and knowledge intelligibility. We will focus on an interactional sequence
in which two students in Master degree of Architecture are negotiating the value of a
drawing that has just been erased by one of them. This trace, suddenly missing and
“redrawn”, allows us to analyse the conditions and the motivations of its production.
Key-Words: Graphic Inscriptions, Traces, Architectural Design, Interaction Analysis,
Erasing.
1 - INTRODUCTION
L’activité produit des traces auxquelles l’observateur cherche à donner du
sens. Cela pose la question de l’objectivité de ces choses que l’on nomme des
traces et qu’il faudrait “faire parler”. Cela pose aussi la question du sens que
l’observateur leur donne en fonction du motif qu’il poursuit. En conception
architecturale, qui est le terrain sur lequel nous allons nous appuyer, le dessin
est fondamental et constitue de telles traces, non seulement pour celui qui va
devoir lire ce dessin, le mettre en œuvre, le traduire, mais également pour
l’architecte lui-même, pris dans son dialogue avec sa propre production
(Lebahar, 1983, 2007). Cette œuvre parfois très schématique, l’esquisse,
permet à l’architecte de poser des jalons, parfois très intuitifs, approximatifs,
produits sur l’instant, mais qui s’inscrivent dans un développement à venir de
l’objet : « entre le dessein et le dessin, la pensée évolue dans un entre-deux du
#
*
PSI-InterPsy (EA 4432), Université de Lorraine, nicolas.gregori@univ-lorraine.fr
LCMI, Université du Luxembourg, pierre.fixmer@uni-lu
© 2013 Association pour la Recherche Cognitive.
244
Nicolas GREGORI & Pierre FIXMER
mental (au sens de la pensée), du virtuel, de l’imaginaire et du représenté »
(Deshayes, 2012, p. 142). Selon cette auteure, l’esquisse devient une trace
inscrite en mémoire qui n’a pas besoin de supporter la précision d’un dessin de
définition. Elle promet sans engager totalement son auteur, elle est un
« fragment », un morceau d’objet qui n’existe pas encore, une simplification
évocatrice qui va soutenir une production future et entière.
Les dessins, esquisses, inscriptions temporaires, objets en conception sont
inscrits dans des trajectoires (Lecaille, 1999), qui façonnent leur devenir
(Gregori, 2007). Mais comment saisir cette transformation de l’esquisse en un
dessin supportant le regard et l’interprétation de l’autre ? Dit autrement,
comment saisir ce moment où les objets deviennent traces, c’est-à-dire, en
première approche, où ils deviennent des ressources pour l’action à la fois
dans l’espace de conception lui-même, mais aussi dans un ailleurs, celui de
leur interprétation ? La question est complexe car elle nécessite de s’interroger
sur ce qui relie la trace et l’objet dont elle parle, cet objet étant nécessairement
absent. Ainsi la trace n’est pas l’objet (Bachimont, 2010) et pourtant, il s’agit
de la faire parler, de remonter le cours du temps, de construire la mémoire. Il
s’agit aussi de la rendre suffisamment solide si l’on souhaite qu’elle puisse
parler à d’autres.
Pour discuter cela, nous choisissons de nous intéresser à l’effaçage dans le
cadre d’une collaboration sur un projet d’architecture, cette absence soudaine
parlant de ce qui était “présent” mais que l’on ne perçoit plus. En réalité, nous
ne traiterons pas directement des traces numériques que Prié (2011) définit par
une double propriété, celle de renvoyer à des objets interprétés dans l’activité
en tant que signes d’une activité passée et celle d’être manipulées comme telle
par le système. C’est cette seconde propriété qui fait défaut dans notre
contribution. Les traces dont nous parlons sont des inscriptions, plus
exactement des dessins, conçu dans un environnement numérique. C’est
l’interaction qui est d’abord au centre de notre travail, ce qui ne nous
empêchera pas de questionner la dimension numérique du dispositif de traçage
afin d’observer ce que cela transforme pour l’activité des sujets.
Nous commencerons par présenter les caractéristiques des traces qui sont
importantes pour notre propos. Nous les décrirons comme étant une ressource
pour l’activité de conception dans le domaine de l’architecture et discuterons
des interprétations et trajectoires des traces. Cela nous amènera à poser
quelques jalons sur les liens entre présence et absence, entre le visible et
l’invisible, avant de souligner le fait que la trace est aussi destinée à
l’évaluation par autrui. A la suite de cette présentation théorique, nous
présenterons une situation singulière au cours de laquelle une discussion a lieu
entre deux sujets-concepteurs à propos d’une trace effacée qu’il faudrait
“refaire”. Cela nous engagera à discuter dans une dernière partie de la fonction
des traces et de la perception que les auteurs ont de leur capacité à soutenir ou
non l’interprétation d’autrui dans un ailleurs auquel ils n’accèdent pas. Nous
achèverons cette contribution en revenant sur la dimension numérique des
traces observées et sur ce que cela modifie dans la relation aux traces qui
restent de l’activité créatrice sur le support utilisé.
Ce que l’effaçage dit de la trace
245
2 - LES TRACES EN CONCEPTION ARCHITECTURALE
En conception, et notamment en conception architecturale, les esquisses,
croquis, annotations diverses sont particulièrement intéressants par le fait que
ce sont des objets dont la pérennité n’est pas garantie. Ils peuvent être réalisés
pour répondre à une difficulté locale ou encore pour donner une première
forme à une idée, sans avoir à supporter la précision d’un dessin plus normé.
Les esquisses, les croquis sont des traces qui surgissent dans le processus
d’idéation, plus ou moins éphémères et qui donc, sont soumis à l’effacement, à
la révision, à la transformation.
C’est par cette entrée, la fragilité de l’esquisse en conception architecturale,
que nous allons interroger les traces dans cette partie et que nous les
étudierons dans la partie suivante. Nous le ferons en nous penchant sur leur
dimension numérique car celle-ci définit de nouveaux usages. Effacer sur des
supports numériques transforme le rapport que l’on a à la trace par le fait
qu’on peut (ou qu’on imagine qu’on peut), par une commande appropriée faire
revenir cette trace dans le monde. Mieux, qu’on peut la faire revenir à
l’identique. Est-ce vraiment le cas ? En outre, nous nous placerons dans le
cadre de la formation architecturale. La trace n’est plus seulement le support
des idées dont nous venons de parler, elle est aussi le support d’une évaluation
à venir et doit porter en elle la possibilité de cette interprétation.
2.1 - Les traces comme ressources pour l’activité
En architecture comme dans d’autres domaines, les dessins, croquis,
esquisses sont de plus en plus souvent élaborés dans un format numérique. Et
en architecture comme ailleurs, le monde numérique se déploie et invite (ou
semble inviter) à produire et/ou partager ces formes de représentations
externes (Joachim, Safin, & Roosen, 2012). Nous ne parlons pas seulement ici
des logiciels de conception assistée par ordinateur et des applications
permettant l’échange à distance, mais surtout des outils numériques de type
table interactive grâce auxquels les acteurs peuvent interagir, en présence ou à
distance, sur des productions communes, des dessins par exemple. C’est le cas
par exemple de Lecourtois et al. (2010) qui s’intéressent à la coopération
distante et multimodale : verbale, posturale, gestuelle et graphique, cette
dernière dimension renvoyant à la fois aux dessins, aux ressources partagées,
aux annotations ou encore aux opérations effectuées sur ces objets
(déplacement, agrandissement, etc.). Les auteurs mettent en lumière les
problèmes d’interprétations qui peuvent être facilités par la coopération à
distance entre deux sujets, tout en pointant le fait que, dans leurs observations,
le dessin à deux mains, pourtant possible, n’est pas ou peu utilisé.
Qu’ils soient numériques ou non, les dessins, croquis, esquisses ont des
fonctions de référence, de contrôle des conjectures et encore de simulation
(Lebahar, 2007). Lors de l’étape de création, ils jouent un rôle particulier par
le fait qu’ils sont encore peu définis, fragmentaires, qu’ils autorisent des
interprétations multiples, celui de soutien des processus d’associations libres,
d’analogies permettant de “rompre” avec une planification trop contraignante
de l’activité. Nous avons déjà montré, en nous appuyant sur les travaux de
Goody (1979), comment les productions graphiques configurent, structurent le
246
Nicolas GREGORI & Pierre FIXMER
cours de la conception ainsi que les connaissances mêmes que les acteurs
construisent en situation (Brassac & Gregori, 2007).
Au-delà de cette fonction de représentation, les tracés, en situation de
conception / création, jouent un rôle de traduction et de médiation, comme
autant d’objets intermédiaires (Jeantet, 1998; Vinck, 1999) permettant la
construction de référentiels communs (Giboin, 2004). Selon Béguin (1994),
ces objets médiateurs sont des moyens pour une action à effet transformateur,
dirigée vers l’action de l’autre. Ces tracés sont alors autant de ressources pour
l’activité, si l’on se situe dans une perspective vygotskienne (Vygotski, 1997).
Ce sont des outils constituant à tout moment un potentiel d’action, soit en tant
qu’outil technique permettant aux acteurs de transformer le monde
environnant, soit en tant que signe, voire qu’outil psychologique, faisant sens
dans le cadre d’un travail conjoint.
2.2 - Interprétations et trajectoires des traces : entre présence et absence
La trace est intimement liée à l’interprétation. Elle est trace de quelque
chose. L’inscription ne devient trace que par ce qu’elle fait l’objet d’une
interprétation (Bachimont, 2010). Qu’elle soit empreinte, indice, mémoire ou
écriture (Serres, 2002), elle demande à être interrogée en tant qu’elle réfère à
autre chose qu’elle-même.
Cette autre chose est souvent pensée comme l’objet de référence : le piéton
qui a produit l’empreinte, le souvenir qui surgit d’une odeur, l’ouvrage qui
succède à l’esquisse. Mais cette autre chose peut aussi être un processus, lié à
la transformation progressive d’un objet en un autre. C’est le cas pour
l’innovation, à travers la notion d’objets intermédiaires (Jeantet, 1998; Vinck,
1999) qui sont considérés comme des ponctuations temporelles et sociales qui
permettent de repérer les avancées du processus, les blocages, et aident à
l’orientation et à l’harmonisation des pratiques hétérogènes des acteurs. En
devenant pérennes, ces “objets-traces”1 cristallisent un moment du passé du
projet ; ils en traduisent une partie de l’histoire ainsi que les intentions, les
expertises et les compétences de leurs auteurs et constituent ainsi une
ressource déterminante dans le processus d’innovation. C’est aussi ce que
défend Latour (2001) qui montre très précisément comment on peut pister,
c’est-à-dire suivre à la trace, la production des énoncés scientifiques, qu’on
peut décrire comme une succession de transformations depuis l’enquête de
terrain jusqu’à la théorisation abstraite.
Mais la trajectoire des “objets-traces” dans un processus d’innovation n’est
pas sans heurts. Certains d’entre eux sont développés, d’autres semblent
disparaître au gré des choix, explicites ou non, des acteurs impliqués.
Toutefois, même rejetés, ces objets « restent souvent présents, liés au projets
en tant qu’objets rejetés » (Lecaille, 1999, p. 137). Même apparemment
absents, voire oubliés, ils ne disparaissent pas complètement de la scène et
peuvent resurgir dans le décours d’une activité toujours imprévisible. Pour
autant, Lecaille nous prévient : à nouveau mobilisés dans l’activité, ces objets
retrouvés ne sont pas réactivés, mais déplacés, c’est-à-dire qu’ils trouvent une
1
C’est nous qui les qualifions ainsi.
Ce que l’effaçage dit de la trace
247
nouvelle signification qui ne peut se réduire à celle qu’ils avaient lorsqu’ils
ont disparu. Lecaille ajoute qu’un objet ne devient inutile que parce que
d’autres ont acquis une pertinence plus grande lors du processus. L’absence
des objets peut donc renseigner tout autant que la présence d’autres. Elle est la
trace d’une médiation en cours, complexe et toujours renouvelée ou, pour
reprendre Latour, l’absence, l’effacement, construit tout autant le présent que
ce qui est finalement visible.
Nous en venons alors au lien entre trace et passé. « La trace est ce qui
permet la construction du passé » (Prié, 2011, p. 145), elle ne peut être
convoquée de nouveau que si l’on en parle (Bachimont, 2010). Elle est un
artefact mémoriel (Beldame, 2006) qui permet aux acteurs de se positionner
entre le passé et le futur. La question est alors de penser la trace comme un
objet qui permet de se souvenir d’une chose passée et que l’on tâche de
reconstruire. Elle insiste sur l’aspect dynamique de la mémoire, sur le souvenir
toujours reconstruit à partir des traces du présent qui s’imposent à l’auteur du
souvenir. « Nous récupérons les pensées en retrouvant dans l’environnement
les objets qui les représentent », écrit (Conein, 2005, p. 163). Ainsi, les traces
résument et matérialisent des moments passés et traduisent de cette manière
leur histoire.
La trace est donc à la fois ici et ailleurs, ici dans sa matérialité actuelle et
ailleurs dans ce qui fut sa genèse. Or la trace est un objet cristallisé dont il est
parfois difficile de redécouvrir le processus historique, y compris de la part de
celui (ou de ceux, dans un processus collaboratif) qui l’a produite (Gregori,
2007). Par son actualité, elle attire dans le présent alors qu’elle convoque en
même temps le passé. Objet tangible, « la trace permet de viser l’absent, et un
absent passé car précédent la trace » (Bachimont, 2010, p. 297) qu’il nous faut
interpréter pour donner du sens à la trace. Nous allons y revenir en discutant
du rôle de la trace dans le cadre de la formation architecturale, mais finissons
cette discussion en glissant de l’absence à l’invisible.
« Les traces, par définition, ne sont jamais visibles en tant que traces. Elles
ne sont visibles que si elles sont cherchées comme marques de ce qui n’est
plus là. Toute trace est une bête absente, une chasse possible de ce qui ne s’y
voit pas. Seule leur attente les découvre » prévient Quignard (2002, p. 62), qui
poursuit plus loin que « le visible ne s’interprète qu’en référant à l’invisible »
(Ibid., p. 69). Ce rapport à l’invisible est aussi défendu par Krämer (2012, p.
4) : « ce qui a engendré [la trace] se dérobe à nous et demeure invisible ». La
question que posent les traces n’est donc pas celle d’une reconstruction
historique qui aurait pour visée d’en établir la vérité, mais celle de la
subjectivité liée à l’enquête aussi bien qu’au discours. Il s’agit de composer
une interprétation formulée en lien avec ce qui semble s’imposer sur le
moment et dans une dynamique nouvelle. On en revient à ce que propose
Lecaille : la trace ne réactive pas ce qui l’a produite, elle le fait vivre de
nouveau dans un nouvel élan.
2.3 - Rapport aux traces dans un récit à venir ou à faire tenir
Revenons dans le cadre qui est le nôtre et que nous avons un peu quitté
pour discuter de la trace comme objet reliant le présent au passé, l’ici et
248
Nicolas GREGORI & Pierre FIXMER
l’ailleurs. Il nous faut interroger le dessin comme trace, c’est-à-dire comme
inscription qui demande à être interprétée aussi bien par son auteur que par
celui qui aura pour charge de lui donner du sens. Les dessins, en tant que
traces, relèvent de l’expérience vécue et peuvent être mobilisées par le récit
(Bachimont, 2010, p. 308). A l’instar de ce que Clot propose pour sa clinique
de l’activité, l’accessibilité des dessins-traces permet que son auteur puisse
« en re-disposer pour les re-disposer » (2005, p. 11). Certes, nous quittons là le
domaine du dessin en architecture pour celui de la méthode d’autoconfrontation en ergonomie, mais ce que nous dit Clot permet de penser le
rapport du producteur de traces à sa propre activité, ce que défend Rix-Lièvre
(2010, p. 360) : « l’acte est situé dans la dynamique du rapport d’un acteur à
un contexte ». L’auteur du dessin, dans le récit qu’il produit, mobilise cette
trace pour raconter une intention. « [Les] traces sont un support, un médiateur,
soit pour se rappeler et décrire l’action juste passée, soit pour la réélaborer »
(Cahour & Licoppe, 2010, p. 247). Cette confrontation permet aussi à son
auteur d’être dans une sorte de dialogue avec l’intention qu’il suivait et le
résultat de son action, la trace, celle-ci pouvant être en contradiction avec
l’intention première. Nous avons observé ce phénomène en montrant comment
une telle contradiction entre le dire et le faire pouvait engendrer une
perception totalement nouvelle de l’espace de conception et produire une
cascade de transformations permettant de définir une solution de principe
acceptée par tous dans le cadre d’une conception collaborative (Brassac &
Gregori, 2003).
Dans le cadre de la formation au métier d’architecture, si les dessins
permettent au concepteur d’être confronté à ses propres traces et, par suite, de
produire un discours qui le décentre (Lebahar, 2007), ils sont également, pour
certains d’entre eux, destinés à l’évaluation par autrui, dans un espace où le
producteur n’est pas nécessairement présent. Le dessin, en tant que trace d’un
processus créatif, doit donc parler en lui-même, permettre l’interprétation dont
nous avons parlé plus haut, permettre de faire parler l’absent. Les traces ne
sont alors pas seulement utiles pour rendre compte d’une activité, ici de la
genèse d’une création architecturale, elles le sont aussi dans l’ailleurs de
l’évaluation, dans le discours qu’il faut faire tenir à l’autre, dans cet ailleurs. A
travers les différentes traces issues des décisions des acteurs inscrites dans les
dessins, l’évaluateur-formateur va devoir suivre à la trace l’histoire du
processus de création et obtenir des indicateurs de qualité sur la démarche
conceptuelle des acteurs. La trace prend le statut de « trace habilitée »
(Lecaille, 2003) que les acteurs ont laissé partir de son espace de conception
vers cet autre lieu qu’est le regard évaluatif.
Au terme de ce parcours, nous avons posé quelques jalons sur la notion de
trace. Nous avons vu que les traces sont des ressources pour l’activité et
qu’elles prennent forme dans un dialogue entre présence et absence, entre
passé et présent, entre matérialité et virtualité. Prenant la forme de dessins,
d’esquisses ou encore de croquis dans le cadre de l’architecture, et plus
particulièrement dans celui de la formation au métier d’architecte, elles
inscrivent leurs auteurs dans une confrontation à eux-mêmes aussi que dans
une confrontation à l’autre, notamment le formateur-évaluateur.
Ce que l’effaçage dit de la trace
249
Nous allons maintenant observer un cas particulier permettant de
poursuivre la discussion sur la fonction des traces en nous penchant sur leur
disparition, leur effaçage. Notre objectif est double. Il est d’une part de rendre
compte de la suppression de la trace en tant qu’acte permettant d’en parler
mieux, ou différemment. Il est d’autre part d’interroger une dimension que
nous n’avons pas encore véritablement abordée et qui est celle du numérique.
Les systèmes numériques, notamment les tables interactives que nous avons
évoquées au début de ce point théorique, changent-ils le statut de la trace ? Les
objets physiques liés à ces outils numériques, les stylets par exemple,
changent-ils la perception que les acteurs ont des traces qu’ils produisent ?
C’est à ces questions que nous allons travailler à travers le cas d’un atelier
collaboratif ayant eu lieu dans une école d’architecture.
3 - LA SUBTILITÉ DE L’EFFAÇAGE : RÉVÉLATEUR DE LA
DYNAMIQUE INTERACTIONNELLE ET INSTRUMENTALE
Nous allons appréhender la question de la trace numérique à travers un acte
particulier : son effaçage. Pourquoi cet angle de vue ? Nous l’avons vu, en
conception architecturale, la trace, qu’elle soit dessin, annotation, norme, etc.,
est fondamentale dans ses fonctions de référence, de contrôle et de simulation.
Le dessin, plus particulièrement, organise l’action, exprime tantôt des parties
d’objets, tantôt des vues plus globales, parfois en plan, parfois en perspectives,
le tout pouvant apparaître sur un même espace de travail, au sens d’un même
calque, d’une même feuille. L’avènement du numérique modifie-t-il ce statut ?
Pour apporter une réponse à cette question, nous faisons l’hypothèse que
l’effaçage, dans le cadre d’une activité collaborative de design architectural,
peut nous renseigner sur ce qui a motivé la construction de la trace, sur les
conditions de son émergence et sur les dimensions qui la traversent, aussi bien
techniques que sociales et cognitives.
3.1 - Les situations observées
Nous conduisons nos analyses à partir d’observations menées dans le cadre
d’un atelier pédagogique au sein d’une formation en Master à l’École
Nationale Supérieure d’Architecture de Nancy.
Les étudiants, en binôme, ont pour tâche de concevoir un espace
d’information et de tourisme d’environ 35 m2 devant la gare SNCF de Nancy.
Leur production finale doit prendre la forme d’une esquisse annotée traduisant
leurs intentions, particulièrement en matière d’ambiances lumineuses. Pour ce
faire, ils disposent d’un bureau virtuel (table digitale et stylet) et de deux
outils : le logiciel Day@mbiance développé au MAP-CRAI pour la recherche
de références sur les ambiances lumineuses et le dispositif SketSha, développé
par le laboratoire LuciD2, composé d’un logiciel de partage d’esquisse et
d’annotation et d’une table de travail numérique (Figure 1). La durée des
séances des six binômes observés varie entre une heure trente et deux heures.
Chaque corpus d’observation est composé de deux vidéos, un plan cadrant les
2
Lab for User Cognition & Innovative Design, Université de Liège.
250
Nicolas GREGORI & Pierre FIXMER
individus assis l’un à côté de l’autre devant l’espace de travail, l’autre étant
une capture en continu de la table interactive.
Figure 1.
Installation des binômes et vues des logiciels Day@mbiance (au centre) et SketSha (en bas).
Ce que l’effaçage dit de la trace
251
Dans la situation présentée ici, le logiciel SketSha n’est pas utilisé à
distance, comme c’est le cas dans Lecourtois et al. (2010), mais en présentiel,
les binômes travaillant sur le même espace.
Avant de passer à l’analyse elle-même, précisons le point de vue que nous
adoptons sur ce matériel. L’objectif premier pour lequel nous étions associés
était de faire un retour assez rapide sur les conditions de travail et sur quelques
points d’utilisabilité. La question des traces numériques n’était pas celle qui a
motivé cet atelier. Ainsi, l’analyse que nous proposons ici est réalisée à
quelques mois de l’enregistrement. Nous sommes donc, de fait, en position
d’observateur, incapables de développer l’une ou l’autre des méthodes
favorisant un retour réflexif des acteurs eux-mêmes sur leurs propres
productions, dont on peut trouver une présentation dans Rix-Lièvre (2010).
3.2 - Le stylet, outil de traçage et d’effaçage
Voyons la question de la trace et de son effaçage. Le stylet est un
instrument subjectif (Rabardel, 2005) qui permet de tracer et d’effacer. Il n’est
pas seulement un outil technique, mais également un objet qui permet une
certaine régulation sociale : on le saisit, on le passe à l’autre, on le conserve,
on le pose près de soi ou entre soi et l’autre.
Tracer ne pose généralement pas de problème technique aux utilisateurs.
Non seulement parce que le stylet ressemble à un crayon. Il en possède les
caractéristiques matérielles : objet allongé et suffisamment fin pour le tenir
entre le pouce et l’index, bout pointu permettant l’inscription. Le stylet
“afforde” l’écriture ou le dessin, pourrait-on dire, c’est-à-dire qu’il possède
des propriétés qui incitent à l’écriture ou au dessin. Il “afforde” également le
pointage grâce à sa forme allongée et suffisamment fine. L’apprentissage de
son utilisation est facilité par le retour immédiat sur la table numérique : la
trace y apparaît comme c’est le cas sur une feuille en papier ordinaire. Mais à
la différence des instruments de traçage non numériques, le stylet n’informe
pas directement sur le type de trace qu’il va produire. Plus exactement, c’est le
pointeur numérique qui, tel qu’il est paramétré dans cet atelier, n’informe pas
directement sur le type de trace qui va être généré. Pour le savoir, il faut se
référer à la palette flottante positionnée sur la gauche (Figure 1). Le pointeur,
donc, conserve sa forme, sa couleur, son état, quelle que soit l’inscription
générée. Pour changer le type de trait (crayon ou surligneur), la couleur ou
pour obtenir la gomme, il faut sélectionner l’outil désiré sur une palette
flottante. Ainsi, contrairement à ce qui est usuellement le cas dans le monde
analogique, la trace numérique participe à l’information sur le type
d’instrument que l’utilisateur possède en main. Cette information, à
retardement car issue de l’action, est source de plusieurs erreurs de
manipulation et c’est ainsi que des éléments se trouvent par exemple effacés
alors que le scripteur pensait détenir un crayon plutôt qu’une gomme. Malgré
cela, utiliser le stylet dans sa fonction de crayon est une chose relativement
aisée pour les acteurs.
Effacer, en revanche (et quand ce n’est pas par mégarde) est un acte plus
complexe qui nécessite un apprentissage explicite observé dans les situations.
Il faut en effet procéder à une suite d’actions précises : sélectionner la gomme,
252
Nicolas GREGORI & Pierre FIXMER
barrer les zones à effacer. Contrairement à ce qui se passe dans de nombreux
logiciels graphiques, le geste technique d’effaçage n’est pas analogue à celui
du système gomme-papier. Dans le cas de SketSha, gommer se réalise par un
simple trait sur la zone d’éléments à effacer (Figure 2). C’est donc un
apprentissage particulier qu’il faut réaliser, plus complexe, moins intuitif (et
qui demande parfois moins d’efforts physiques) que l’effaçage dans le
système gomme-papier.
Figure 2.
Technique d’effaçage dans SketSha.
L’effaçage numérique n’est pas non plus identique à l’effaçage sur papier
en ce qu’il ne laisse aucune trace visible sur le support, contrairement à
l’effaçage physique qui, lui, laisse des traces sinon visibles, au moins
perceptibles (tracé qu’on peut voir par transparence, marques qui ne s’effacent
pas complètement...). Une conséquence importante est qu’il est impossible de
repasser sur d’anciennes traces en se guidant sur ses vestiges. Dès lors que
l’on ne fait pas appel à la commande Undo, refaire, c’est faire appel à sa
mémoire. Le seul guide est la trace mnésique, qui entre alors en interaction
avec l’activité en cours et ses enjeux.
Enfin on n’efface pas un objet produit par autrui sans risque. Il y a toujours
ou presque négociations autour de cette action. Pour les six binômes observés,
on observe un total de 77 effaçages (Figure 3). Sur ces 77 cas, 57 concernent
l’effaçage de ses propres tracés et 20 concernent l’effaçage des tracés de son
compère (hétéro-effaçage). Mais dans cette dernière situation, l’effaceur
demande l’autorisation de le faire dans 13 cas. Enfin, dans 4 des 7 cas
d’hétéro-effaçages réalisés sans demander l’avis de l’autre qui a produit les
traces, l’effaceur justifie très explicitement son acte en disant qu’il refait
mieux le trait ou le dessin (il le fait plus droit, mieux ajusté), tandis que dans
un cas, il l’efface par erreur et veut alors faire un “back”, ce qui n’est pas
possible avec SketSha. Ainsi, sur l’ensemble des 77 effaçages, seuls deux
d’entre eux portent sur la suppression d’une trace produite par l’autre, sans son
autorisation explicite. Bien que déposée dans l’espace publique et de
collaboration, la trace n’est pas un objet sans propriétaire. Qu’elle soit
numérique ou non, la supprimer est un acte engageant qui nécessite une
régulation sociale entre les partenaires.
253
Ce que l’effaçage dit de la trace
Figure 3. Actions d’effaçages au sein de six binômes.
Ainsi, le stylet permet de pointer, de dessiner, d’annoter, de produire des
traces, de les effacer, certes, mais ces pointages, ces traces, ces effaçages sontils totalement partagés ? Déposées dans l’espace public, les traces
appartiennent-elles encore à celui qui les a produites ? En réalité, elles ont des
histoires différenciées et la possession du stylet n’est pas étrangère à cette
question. Celui qui le détient, détient aussi le pouvoir d’agir directement sur
l’espace de conception et/ou d’empêcher l’autre de le faire.
Binômes
1
2
3
4
5
6
Tot.
(S1+S2)
DA
9
29
17
9
5
6
132
Sujet 1
PA DT
8
4
11
4
22
18
3
3
9
1
2
0
75
32
PT
2
3
4
1
1
1
40
DA
13
20
1
10
7
6
Sujet 2
PA DT
8
1
1
0
1
0
2
1
8
0
2
0
PT
6
2
15
4
1
0
Total
51
70
78
33
32
17
Mn
122
82
102
112
105
64
Rap.
2,4
1,2
1,3
3,4
3,8
3,8
Tableau 1.
Trajectoire du stylet au sein des six binômes.
Légende.
DA : Donne le stylet à l’autre
PA : Prend le stylet des mains de l’autre
DT : Dépose le stylet sur la table
PT : Prend le stylet sur la table
Total : Nombre total de “mouvements” du stylet
Mn : Durée en minutes de la séance de travail
Rap : Rapport Durée / Total de mouvements du stylet
Nous avons observé la trajectoire du stylet dans les six cas étudiés,
trajectoire qui rend compte du mode d’acquisition, de passation ou encore de
conservation du stylet au sein des binômes (Tableau 1). Même si elle n’est pas
décisive pour notre propos, cette mesure permet d’avoir un aperçu des points
254
Nicolas GREGORI & Pierre FIXMER
évoqués ci-avant. Dans les situations observées, le stylet se donne (surtout) et
se prend dans les mains de l’autre. Dans cette interaction entre donner et
prendre, le binôme 3, celui dont nous regarderons de plus près quelques
échanges, a un comportement particulier. Le sujet 1 est celui qui, de tous,
prend le plus souvent le stylet dans les mains de l’autre (22 fois). C’est à
mettre en parallèle avec le comportement de son vis-à-vis qui, lui, donne très
peu, une seule fois, le stylet à l’autre et le dépose très peu, une seule fois
également, sur la table. En revanche, il le prend assez souvent sur la table (15
fois). Le sujet 1 de ce binôme, quant à lui, donne assez souvent le stylet à son
binôme et le dépose également assez souvent sur la table (respectivement 17 et
18 fois). Dans cette situation, le stylet, objet de traçage, est un indicateur
intéressant car il se trouve assez peu souvent sur la table. La situation devient
même assez stéréotypée. Lorsqu’il veut inscrire, le sujet 1 prend le stylet des
mains de son compère, puis le repose sur la table, de manière accessible. Le
sujet 2 le prend alors, même s’il ne l’utilise pas, et le conserve jusqu’à ce qu’il
porte une trace ou que le sujet 1 le lui reprenne pour l’utiliser et le redépose
sur la table. Nous n’irons pas plus loin dans cette analyse. Ce que nous
remarquons, qui est intéressant pour notre propos, c’est que, dans ce cas
particulier où les protagonistes partagent un même outil de traçage, celui-ci
devient un objet manifeste qui participe de la régulation sociale entre les
individus et de l’organisation de leur activité. Ce n’est pas uniquement un
objet qui permet de déposer une trace (ou de l’effacer, nous allons le voir par
la suite), c’est aussi un objet qui informe sur les relations en train de se
construire entre les acteurs lors de leur activité.
Finalement, effacer n’est pas seulement supprimer techniquement une
trace. C’est un geste dont la portée est interactionnelle et cognitive. On le voit
particulièrement quand il s’agit de “reproduire” une trace effacée, car la
nouvelle forme produite est source d’une nouvelle direction dans la
conception, source de la production de nouvelles perceptions et connaissances
à propos de l’objet en conception.
3.3 - Effacer ou conserver : statut et fonction de la trace
Pour poser notre réflexion sur la relation entre la trace et l’effaçage, nous
prenons l’exemple d’un hétéro-effaçage réalisé au sein du binôme 3. Cette
séquence s’étend sur les douze dernières minutes de travail du binôme,
constitué de S1 (une jeune femme) et de S2 (un jeune homme), séquence au
cours de laquelle les deux acteurs “reproduisent” une forme initialement créée
par S1 (Figure 4). Cette forme graphique (que nous appelons ‘dessin D’) est un
objet de travail, qui n’a pas vocation à décrire fonctionnellement et
techniquement la solution en cours imaginée par S1 et S2, mais elle en est un
support. Le sujet S1 l’a initialement dessinée pour faire illustrer une idée à S2.
L’idée “passée”, S2 l’efface, puis, sous la demande indirecte de S1, commence
à la redessiner. S’ensuit un échange verbal et graphique entre S1 et S2 pour
construire une nouvelle forme (que nous appelons ‘dessin F’), qui devient un
support de négociations entre S1 et S2 sur ce que l’un et l’autre avaient
respectivement compris à propos de leur solution “commune”. Cette seconde
forme en construction devient alors plus détaillée que la première, exprimant à
la fois une interaction plus développée entre S1 et S2 et une explicitation plus
255
Ce que l’effaçage dit de la trace
grande de la solution formelle, celle qui sera évaluée. Ce sont ces deux aspects
que nous allons développer à présent.
E
A
C
D
A
C
F
Figure 4.
Les deux versions successives du dessin d’explication (en bas à droite).
256
Nicolas GREGORI & Pierre FIXMER
L’extrait 1 accompagne l’effaçage par S2 du dessin de S1 (dessin ‘D’).
Extrait 1, découpé selon les tours de parole.
1:34:24
S2 je peux effacer ça ? *pointe ‘dessin D’*
S1 oui (.) mais c'est un document de travail hein c'est pas:
S2 *efface dessin de S1*
S1 c'est pas gênant si il y est
S2 ça ?
S1 ben oui
S2 [tu vois parce que tu
]
S1 [c'est un document de travail] moi ça m'a aidée
S2 oui oui je vais: refaire la même chose *commence un nouveau dessin*
(9s) quelque chose comme ça
1:34:43
Extrait 1, découpé selon les actes de langage et les actes physiques.
1:34:24
S2a je peux effacer ça ? *pointe ‘dessin D’*
S1b oui (.)
S1c mais c'est un document de travail hein
S1d c'est pas:
S2e *efface dessin de S1*
S1f c'est pas gênant si il y est
S2g ça ?
S1h ben oui
S2i [tu vois parce que tu
]
S1j [c'est un document de travail]
S1k moi ça m'a aidée
S2l oui oui je vais: refaire la même chose
S2m *commence un nouveau dessin* (9s)
S2n quelque chose comme ça
1:34:43
Deux échanges entrelacés structurent cette transaction entre S1 et S2, dont
le motif est de “refaire” le dessin D produit par S1 et effacé par S2. Le premier
de ces échanges est constitué des interventions S2a-S1b-S2e. C’est, pourraiton dire en premier regard, un échange classique en trois tours, questionréponse-validation, qui aboutit à l’effaçage du dessin D par S2. Le second
échange, constitué des interventions S1c à S2n, est plus complexe. Il donne du
corps au “mais” de S1 (S1c) et aboutit à la production d’une trace sensée
rétablir le dessin D. Ces deux échanges s’opposent et aboutissent à une
proposition de résolution faite par S2 dont on ne sait pas, à ce moment de
l’interaction, si elle est acceptée ou non par S1.
Quatre éléments sont à relever dans cette courte séquence :
– « mais » (S1c), qui annonce une opposition à l’échange initial ;
– « c’est un document de travail » (S1c, répété en S1j), qui confère un
statut au dessin D ;
– « moi ça m’a aidée » (S1k), qui confère une fonction au dessin D ;
– « je vais refaire la même chose » (S2l), qui énonce un engagement de S2.
Ce que l’effaçage dit de la trace
257
Prenons-les à la suite les uns des autres. L’accord de S1 sur la proposition
de S2 d’effacer D n’en est pas vraiment un. Si le fait que D soit effacé est
possible (« oui »), les conséquences de sa suppression sont contestées
(« mais »). C’est ce que S1 développe par la suite en donnant successivement
un statut et une fonction au dessin D, ce qui légitime doublement son
maintien. Le statut de ce dessin, pour S1, c’est d’être un « document de
travail », ce qu’elle énonce deux fois. Autrement dit, ce dessin ne doit pas être
évalué comme rendant compte de façon précise d’un état final de la
proposition du binôme, mais comme un objet intermédiaire, au sens de Jeantet
(1998) et Vinck (1999). C’est-à-dire comme la marque (la trace) d’un état
transitoire du projet en cours, qui traduit une intention et qui permet la
médiation entre les acteurs. Ce statut du dessin lui confère donc une fonction,
à moins que ce ne soit l’inverse en réalité, ce que nous allons voir. C’est le
sens de l’énoncé de S1 « moi ça m’a aidée » sur lequel nous allons revenir. Le
résultat est que S2 propose, à la suite de cette argumentation sur le statut et la
fonction du dessin D, de le refaire. Ce qu’il accomplit.
La courte analyse de cet extrait nous amène à explorer ces deux aspects
complémentaires de la trace produite, statut et fonction. Il nous faut saisir ce
que S1 exprime quand elle affirme que ce dessin l’a aidée et il nous faut
comprendre les motifs qu’elle a de vouloir conserver une trace qui certes l’a
aidée, mais qui n’en demeure pas moins qu’un document de travail selon ses
dires.
3.4 - « Moi ça m’a aidée » : Rôle de la trace dans la médiation
Commençons par donner les conditions dans lesquelles le dessin D a été
élaboré peu de temps avant l’extrait 1 (1:27:45, soit moins de sept minutes
plus tôt). A ce moment de la séance de travail, S1 et S2 ont déjà produit les
dessins A et C qui apparaissent à gauche de D (Figure 4), le dessin B ayant été
effacé. Le dessin C, immédiatement à gauche de D, génère une discussion
entre S1 et S2 qui l’a dessiné, car S1 n’est pas d’accord avec la prise de
lumière suggérée par S2. Elle commence par modifier le dessin C en
commentant sa propre proposition, puis produit le dessin D qu’elle
accompagne d’un « si tu veux t’as une boîte » et plus loin « si tu veux, c’est là
que ça s’inverse », ce qu’elle dessine effectivement sur la vue et qu’elle
modélise au moyen de mouvements des deux mains traçant en l’air des vagues
en sens opposés. La genèse de D relève donc de la volonté pour S1 d’illustrer
son propos en produisant un nouveau dessin sous forme d’esquisse en
perspective. Cette forme est fondamentale car ce que S1 cherche à expliquer,
c’est qu’elle souhaite que la lumière puisse être prise de deux côtés et non pas
d’un seul comme le suggérait S2. La vue en perspective est plus adéquate que
la vue en plan précédente (dessin C). Elle est plus adéquate, mais elle rompt
en même temps la norme que S1 et S2 avaient actée pour les dessins A et B
qui sont à l’échelle. Nous reviendrons dans le point suivant sur les stratégies
différenciées de S1 et S2.
Par la suite, S1 et S2 s’accordent sur le fait de dessiner le plan de toiture
(dessin E qui apparaît tout à gauche de la vue de droite de la Figure 4) et S1
porte des annotations sur le plan. La séquence de l’effaçage de D survient
alors, introduite par ces deux interventions :
258
S2
S1
S2
S1
Nicolas GREGORI & Pierre FIXMER
il nous manque quelque chose mais:
non moi je pense qu’on a plus ou moins réussi//
//je peux effacer ça ? *pointe ‘dessin D’*
oui (.) mais c'est un document de travail hein c'est pas:
Ainsi, on peut comprendre la proposition de S2 d’effacer D comme
résultant d’un accord sur la forme de la toiture. C’est à cet effet que S1 l’a
produit, dans le cadre d’une négociation entre elle et S2. Le dessin E, à
l’échelle, a concrétisé un accord entre eux sur cette forme de toiture et sur sa
constitution. Le dessin D a joué son rôle d’intermédiation, mais n’est plus
utile, selon S2, à ce moment de l’interaction. Or, S1 s’oppose à sa disparition
au motif que c’est un document de travail qui l’a aidée. Nous identifions trois
interprétations complémentaires qui qualifient cette aide.
– Le dessin D a aidé S1 à exprimer une idée, à produire une référence, à
déclarer une intention. C’est ce point de vue que nous avons spontanément
mobilisé plus haut quand nous avons décrit les conditions d’émergence de
cette forme. Mais on peut y lire également le fait que l’acte de dessiner luimême, la forme qui se révèle progressivement assiste S1 dans le
développement même de sa proposition. Le dessin n’est plus alors une
projection d’un état mental, il contribue à produire cet état mental dans un
mouvement que nous avons déjà exploré dans des situations de conception de
produits (Brassac & Gregori, 2003).
– Le dessin D a aidé S1 à partager son intention avec autrui. Il a été une
aide pour le dialogue avec le partenaire, dans la situation. Ce qui peut là
encore être compris dans les deux mouvements décrits ci-avant, une aide pour
le partage d’un état, mais aussi une aide pour la construction du partage luimême.
– Le dessin D a enfin aidé S1 à rendre son idée compréhensible, à ellemême, à son partenaire, mais aussi, au-delà de la situation actuelle, au futur
évaluateur du projet. Encore une fois, c’est une aide pour permettre
l’évaluation de la proposition, d’un état, mais c’est aussi une aide pour l’autre,
l’évaluateur. Cela justifie alors pleinement le maintien du dessin, car s’il m’a
aidé, alors il va aussi aider autrui à (re)construire mon intention.
Une aide pour S1 elle-même, une aide pour la construction interactive
d’une proposition en situation, une aide pour un dialogue virtuel avec autrui,
hors situation, voilà trois raisons de considérer que c’est la fonction, ou les
fonctions devrait-on dire, de cette trace qui lui confère son statut. Car, de
document de travail pour S1 et S2, de médiateur en situation, cette trace
devient un document d’évaluation hors de la situation. Cela nous amène à
discuter de la forme des dessins produits et, au-delà, de deux stratégies
opposées défendues par S1 et S2.
3.5 - Deux stratégies de traçage en concurrence
Quand il propose d’effacer le dessin D, S2, nous l’avons vu, le fait au
principe que ce graphisme a joué son rôle dans l’interaction, concrétisé par le
dessin E. Il ne serait donc désormais plus utile, ni pertinent pour la suite. Or E,
comme A et C, mais contrairement à D, est un dessin à l’échelle. Le sujet S1
poursuit ici une logique selon laquelle le dessin a pour fonction d’engager
fortement sur une proposition. Il doit donc être explicite et non ambigu, ce que
Ce que l’effaçage dit de la trace
259
permet le dessin de définition à l’échelle. Autre stratégie, celle de S2 pour qui
le dessin doit soutenir une idée. Il peut alors s’ouvrir à l’interprétation et ne
nécessite pas la précision réclamée par S2. Nous l’avons mis en lumière au
travers de l’analyse de ce que peut être un document de travail pour S1 et de
pourquoi ça l’a aidée. Mais cela est plus manifeste dans l’Extrait 2, qui a lieu
une dizaine de minutes avant l’Extrait 1.
Extrait 2.
1:24:10
S1 on peut peut-être faire une coupe le plan c’est pas très important
S2 si si c’est important oui
S1 mais c’est plus le concept qui compte donc faire plus une coupe oui
une pers’
S2 oui une pers’ mais il faut avoir des: l’organisation de l’espace
c’est ça qui compte
S1 non mais là c’est: enfin on est au concept on est à l’idée
principale après l’organisation de l’espace tu peux le revoir mais
je pense que ce qu’il faut exprimer c’est plus l’idée
S2 donc on fait un://
S1 //ben l’idée que c’est une boîte que c’est un passage (.) euh:
*saisit le stylet des mains de S2* que la lumière elle vient juste
d’en haut *commence à dessiner ‘B’* [...] tu vois imaginons que
c’est une boîte (.) qui est assez haute sur laquelle on (.) on fait
des fentes tu vois que la lumière rentre euh par exemple euh je
sais pas moi exprimer euh l’idée quoi je sais moi peut-être écrire
euh écrire des mots-clés
S2 (inaud.) je peux effacer ça ?
S1 oui oui
S2 *efface ‘B’*
(...)
1:26:02
S2 *dessine ‘C’* moi je vais le dessiner à: on peut le dessiner à
l’échelle en fait
S1 ouais enfin c’est un conc//
S2 //le (inaud.) on dit cinquante ?
S1 ben oui (.) oui si tu veux
S2 *poursuit dessin en suivant le quadrillage*
S1 oui mais je pense que tu peux dessiner un croquis hein, si c’est
pas à l’échelle c’est pas dramatique
S2 on fait le coupe/ ah d’accord *poursuit le dessin, toujours en
suivant le quadrillage*
[...]
S2 *corrige un élément mal positionné*
S1 mais c’est pas grave c’est pas grave laisse comme ça
S2 *continue de corriger le dessin*
1:27:08
Opposons les énoncés de S1 et S2 au cours de cette séquence.
Énoncés de S1
– le plan c’est pas très important
– c’est plus le concept qui compte
260
Nicolas GREGORI & Pierre FIXMER
– on est au concept on est à l’idée principale après l’organisation de
l’espace tu peux le revoir mais je pense que ce qu’il faut exprimer
c’est plus l’idée
– oui mais je pense que tu peux dessiner un croquis hein si c’est pas à
l’échelle c’est pas dramatique
– mais c’est pas grave c’est pas grave laisse comme ça [après que S2
corrige un élément mal positionné de son dessin]
Énoncés de S2
–
–
–
–
–
si si c’est important [le plan]
l’organisation de l’espace c’est ça qui compte
on peut le dessiner à l’échelle
*poursuit le dessin en suivant le quadrillage*
*corrige un élément mal positionné*
C’est bien le statut du dessin qui est en jeu ici. Est-il dessin de définition,
précisant l’organisation de l’espace intérieur du projet et livré à l’échelle ce
qui en garantit la lisibilité, ou est-il une esquisse informant sur l’intention ?
Autrement dit, le dessin devra-t-il parler de lui-même aux évaluateurs, sera-t-il
transparent, commissionnaire diraient Vinck et Jeantet, ou sera-t-il un soutien,
un document parmi d’autres pour défendre le projet face aux évaluateurs ?
Dans la stratégie de S2, les traces sont des objets signifiants que l’on doit
décontextualiser afin d’en réduire la marge d’incertitude interprétationnelle.
Dans la stratégie de S2, les traces sont des indices qui permettront, assemblés
à d’autres indices, d’interpréter le projet. Dans ce dernier cas, les traces ne
parlent pas d’elles-mêmes, elles sont un soutien au discours, une ressource
plutôt qu’une source pour l’évaluation.
Figure 5.
Dessin F (“reformulation de D”) achevé.
Ce que l’effaçage dit de la trace
261
Ces deux stratégies ne restent toutefois pas en opposition. Elles sont
régulées par la “reformulation” du dessin D, initiée par S2, on l’a vu, et
poursuivi par le binôme (Figure 5). A l’évidence, ce dessin est bien plus qu’une
“reformulation”. Si, dans un premier temps, S2 reproduit D de mémoire
(l’effaçage numérique ne laissant ni traces, ni empreintes, ni le moindre indice
physique, ainsi que nous l’avons spécifié plus haut) en donnant à peu près le
même contour général à la nouvelle forme, le processus interactionnel prend
très vite le dessus. Cela s’observe par le fait que S1 interagit avec S2 et
contribue elle-même directement au dessin F et par le fait qu’une nouvelle
référence, E, a été construite depuis D. Il s’agit notamment des éléments
rouges que S1 reproduit elle-même sur F.
Ce nouveau dessin cristallise la synchronisation des stratégies de S1 et de
S2. Il est à la fois esquisse et dessin de définition au sens où il précise
l’intention initiale de S1 lorsqu’elle avait produit D. Les éléments en rouge ne
sont pas uniquement présents pour faire référence aux mêmes éléments
apparaissant sur E. De la même façon que D avait pour fonction d’expliciter
une forme difficilement interprétable sur la vue C, ces éléments en rouge, par
le fait qu’ils sont dessinés en perspective et non en plan, font l’objet d’une
négociation entre S1 et S2 et, finalement d’un accord. Ils lèvent donc une
ambiguïté potentielle de E. Là est la synchronisation entre les stratégies. Dans
la pression que S2 exerce sur S1 pour préciser la lecture des traces produites et
dans la résistance de S1 à laisser l’espace d’interprétation ouvert, ce qui se
traduit par le maintien d’une vue en perspective qui n’est pas à l’échelle.
4 - DISCUSSION / CONCLUSION
Au cours de l’analyse menée, nous avons commencé par observer l’impact
d’un outil numérique générateur (et effaceur) de traces : le stylet. Nous avons
vu l’apprentissage qu’il nécessite en termes d’utilisation et d’acquisition de
schèmes d’utilisation. L’acte d’effacer avec cet outil est un acte complexe, non
seulement parce que le geste à acquérir ne correspond pas à celui du monde
physique de type “gomme-papier”, mais aussi parce que la trace effacée n’a
plus de vestiges dans le monde physique. Nous avons ainsi souligné que, dans
cette situation de collaboration, l’acte d’effacer une trace n’est pas seulement
technique, mais qu’il possède une dimension interactionnelle associée à son
usage. Nous avons enfin travaillé la question du statut et de la fonction du
dessin, au cours de la phase préliminaire d’esquisses en conception
architecturale, en montrant comment une vue en perspective produite dans un
objectif d’intercompréhension sur une question locale devient un objet qui, par
le fait de sa disparition temporaire et de sa reconstruction, acquiert le statut de
trace pour l’interprétation future, d’un autre distant : le formateur-évaluateur.
Qu’il s’agisse d’une vue en perspective dans une phase créative n’est peutêtre pas anodin dans ce processus. En effet, au cours des premières phases de
conception architecturale, une fonction du dessin est de permettre à son auteur
de contrôler l’incertitude. Par ce moyen, il explore des solutions, évalue leur
conformité par rapport aux attentes. Le dessin exprime alors un certain état de
connaissance à un moment donné. Dans ce cadre, les perspectives sont des
dessins particuliers. Elles permettent de mieux appréhender les volumes, les
structures, mais ne sont pas opérationnelles car elles ne sont d’aucune utilité
262
Nicolas GREGORI & Pierre FIXMER
pour fabriquer la chose conçue. D’un certain point de vue, elles parlent mieux
à qui les regarde que les vues en deux dimensions, mais elles n’ont pas
vocation à décrire précisément l’objet architectural conçu (d’ailleurs les
architectes produisent toujours des vues en perspectives, mais les contrats
portent sur des vues en deux dimensions). Ce qui est exprimé par S1, dans la
séquence dont nous avons rendu compte, c’est que cette vue en perspective
n’est pas seulement une aide pour autrui, pour le lecteur du dessin devenu
trace, mais une aide pour elle-même, dans le processus d’idéation. Cela
renvoie à ce que Lebahar (2007) nomme le “dédoublement cognitif”, c’est-àdire le fait que l’architecte, dans son dessin, produit une forme qui peut être
saisie comme telle pour être comparée à d’autres formes possibles qu’il aurait
pu créer. L’architecte devient acteur et spectateur de son propre dessin. Notre
analyse prolonge cette réflexion car dans la situation observée « ça m’a
aidée » exprime ce dédoublement cognitif, cette capacité qu’a le concepteur à
produire une forme tout en se laissant guider par cette trace qui échappe à son
créateur, devient pour partie invisible à celui-là même qui l’a produite et lui
permet de la considérer comme objet réflexif.
Notre travail nous conduit ainsi à poser le fait que l’habilitation de la trace
se réalise aussi par son effacement. Les moyens numériques permettent
d’observer très précisément leur émergence. Quand le tracé est réalisé par un
outil numérique tel qu’un stylet, il devient possible de rendre très précisément
compte de son développement matériel. Mais l’effaçage nous apprend autre
chose et parle du statut même de ce tracé qui devient trace. Le dessin fait,
défait, refait, aurait très bien pu disparaître, sans plus laisser aucune trace
physique, ce que permet le numérique. Il est cependant resté une trace, non
pas celle originelle, mais reformulée et nous avons accès, par l’interaction, aux
motifs qui président à son maintien, à son intentionnalité nouvelle.
Paradoxalement peut-être, c’est l’effaçage de la perspective qui a favorisé, au
sein du binôme, sa plus grande visibilité. En effet, c’est la tension résultant de
la suppression d’un état premier qui souligne à quel point cette trace était
initialement ou potentiellement “muette” (Serres, 2002) pour quiconque ne
l’avait pas tracée. Pour S2, ce dessin fonctionnait comme référence locale
qu’il convenait de traduire dans une production signifiante pour autrui, en
l’occurrence les évaluateurs. Ce qui fondait cette trace était invisible pour lui.
Et pourtant, cette trace était “aidante” pour S1.
Cette habilitation de la trace par l’effacement passe également par un
processus qui renvoie au concept d’enrôlement dans la sociologie de Callon
(1986). En effet, la disparition puis la reconstruction de l’esquisse amène le
binôme à exprimer des points de vue sur la fonction de cet objet, à la fois au
sein de l’interaction qui les lie et dans la situation d’évaluation à laquelle ils
seront confrontés et dans laquelle l’objet devra supporter l’interprétation par
un regard externe. L’effacement de la trace et sa “reconstruction” a eu pour
conséquence de les mobiliser autour du rôle futur de cet objet et de consolider
leur implication dans sa production.
Refaire une trace n’est donc pas un acte transparent. Ceci est vrai dans le
monde matériel car reprendre un objet disparu ne consiste pas à le
reconsidérer à l’identique, mais implique de considérer sa disparition
momentanée, de chercher ce qu’il avait d’invisible, et de le déployer, dans un
Ce que l’effaçage dit de la trace
263
objectif redéfini ainsi que nous l’avons vu dans la partie 2 (Bachimont, 2010;
Lecaille, 1999; Quignard, 2002). C’est également vrai dans le monde
numérique, même si l’on peut nourrir l’illusion de la reprise en l’état d’un
élément supprimé. Ce que nous apprend la séquence observée, c’est que ce
retour est empreint d’une perspective nouvelle. Nous balançons entre la
position initiale de S2, qui veut « refaire » la trace, la mobiliser de nouveau
dans l’interaction parce qu’il a entendu sa partenaire dire qu’elle l’avait aidée,
comme s’il s’agissait de reprendre un chemin initialement tracé, et ce qu’il
advient finalement dans l’interaction, c’est-à-dire le fait que ce dessin vive de
nouveau et produise une trace nouvelle, différente de l’ancienne.
Refaire le dessin n’est pas refaire la trace, c’est en produire une nouvelle
dotée d’une destination renégociée. Dans l’exemple, cette destination
renégociée est relative à l’élargissement de la signification du dessin, de ce
qu’il devra emporter avec lui comme trace de l’activité créative du binôme,
dans un espace autre, celui de l’interprétation d’autrui. Il s’agit, pour S1 et S2,
de faire vivre l’invisible, ce qui n’est pas dit directement dans le dessin mais
dont il porte cependant la trace. La fonction de l’esquisse comme trace de la
production créative du binôme est négociée dans l’interaction, entre la position
initiale de S2 pour qui l’esquisse est incapable de soutenir une évaluation car
elle est insuffisamment prescriptrice et celle de S1 pour qui elle médiatise une
intention et, de ce fait, porte la trace d’une construction conceptuelle que
l’autre pourra reconstruire. L’esquisse en perspective contient, à ce titre, un
contenu supporté par la trace sans être toujours directement donné. Ainsi,
refaire, ce n’est pas reformuler à l’identique, c’est formuler une nouvelle
entité.
Une question se pose alors. Le monde numérique transforme-t-il ce rapport
au dessin, à sa fonction de trace pour les auteurs mêmes et pour son devenir
dans un ailleurs, celui de l’interprétation par autrui ? Nous l’avons dit, le
dessin numérique peut de nouveau surgir dans le monde même après avoir été
effacé. On peut revenir en arrière et faire réapparaître des formes disparues. Il
y a là un paradoxe à étudier. Dans le système papier-crayon-gomme, toute
action laisse des traces. Même un effaçage appliqué, méticuleux, laisse une
trace physique que l’on peut percevoir. Il n’est qu’à voir les trésors
d’ingéniosité déployés ici et là par quelques individus soucieux de masquer la
transformation opérée sur un document. Si on ne peut pas toujours déchiffrer
ce qui était inscrit, on peut cependant le plus souvent percevoir que quelque
chose a été supprimé. Dans le monde numérique, non seulement ce qui était
disparaît sans laisser de traces visibles, mais en outre, on ne perçoit pas que
quelque chose était. La trace même de la disparition est envolée. Ainsi, les
propriétés numériques des traces induisent, en parallèle, un effaçage
numérique, sans restes visibles dans le monde. Le vestige de l’effaçage
numérique existe en réalité. Il est inscrit dans la mémoire numérique,
accessible par une commande de type Undo ou par l’enregistrement régulier
du travail qui permet de revenir à des états précédents si besoin. Mais il n’est
pas inscrit sur un support. Voilà qui transforme le rapport au dessin, à la fois
pour la réflexivité propre de son auteur et dans le rapport de ce dernier à
l’interprétation par autrui. En effet, puisque l’effaçage, en tant qu’action
manifeste, n’est plus tracé sur le support mais qu’il est inscrit dans un monde
numérique, alors cette disparition rend plus difficile la confrontation au
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Nicolas GREGORI & Pierre FIXMER
processus créatif lui-même. D’une certaine manière, on pourrait soutenir que
le monde numérique appauvrit le support en le rendant plus lisse, en
supprimant les aspérités qui témoignaient du cheminement parfois tortueux
suivi par l’auteur ou les auteurs d’une production graphique. En lissant les
traces, le monde numérique tendrait-il à donner une image plus linéaire du
processus créatif ? Voici une piste de recherche que nous souhaitons pouvoir
développer dans l’avenir dans notre réflexion en cours sur les liens entre
inscription et construction des connaissances.
REMERCIEMENTS. Nous remercions le laboratoire MAP-CRAI de l’École
Nationale Supérieure d’Architecture de Nancy qui nous a permis d’accéder à ces
situations de conception, et plus particulièrement Salma Chaabouni et Gilles Halin.
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