close

Se connecter

Se connecter avec OpenID

Après l`opéra (titre provisoire)

IntégréTéléchargement
Mathilda Reegers
Après l'opéra (titre
provisoire)
Publié sur Scribay le 23/06/2016
Après l'opéra (titre provisoire)
À propos du texte
Dix ans après s'être quittés, deux amis se retrouvent et tentent de renouer la
profonde amitié qui les liait.
Licence
Tous droits réservés
L'œuvre ne peut être distribuée, modifiée ou exploitée sans autorisation de l'auteur.
Après l'opéra (titre provisoire)
Après l'opéra (titre provisoire)
Ne pouvant croire à ce qu’il voyait, Samuel resta interdit pendant de longues
secondes. Son instinct et sa raison luttèrent un instant. Le premier lui hurlait qu’il ne
se trompait pas tandis que la seconde le poussait à songer qu’il était dans l’erreur. Il
dévisagea de nouveau l’homme qui riait à quelques mètres de lui. Il avait tellement
changé ! Tout en restant paradoxalement le même…
Les mains serrées sur son chapeau haut de forme, Samuel s’avança vers celui qu’il
pensait reconnaître. À mesure que la distance entre eux se réduisait, il put observer
plus attentivement le visage qu’il n’avait pas vu depuis dix ans. Il comprit pourquoi il
avait douté de l’identité du jeune homme : il gardait le souvenir d’un garçon
emprunté en léger surpoids, pas d’une gravure de mode au maintien parfait. Dans
une queue de pie taillée sur mesure, Augustin se tenait négligemment appuyé sur
l’épaule d’un de ses amis, hilare. Samuel hésita à s’approcher davantage. Augustin
ne se souviendrait probablement pas de lui ; ils ne s’étaient fréquentés que pendant
quelques mois au pensionnat de Sainte Thérèse. Et puis, qu’est-ce qu’ils pourraient
bien se dire ? Le jeune homme se ravisa et tourna les talons. Il allait s’élancer dans le
grand escalier de l’Opéra Garnier quand une voix l’interpella :
– Samuel ? Samuel Vincent ?
La main posée sur la large rambarde de marbre, il regarda autour de lui et vit
Augustin fendre la foule de spectateurs empressés pour le rejoindre.
– Je pourrais reconnaître ta tignasse n’importe où !
Avec un air amusé, Augustin désigna les mèches flamboyantes et indisciplinées qui
auréolaient le visage couvert de taches de rousseur de Samuel. Ce dernier sourit
mais ne trouva rien de pertinent à répondre et il resta muet.
– Je t’ai connu plus bavard, plaisanta son ami en lui tapant affectueusement sur
l’épaule.
Intérieurement, Samuel se morigéna en pensant qu’il passait sans doute pour un
imbécile. Il soupira et avoua :
– Après tout ce temps, je ne sais pas par où commencer.
– Enfin, tu retrouves ta langue ! J’ai l’impression que je ne t’ai pas vu depuis une
éternité ! Comment vas-tu ?
– Euh… Plutôt bien…
Augustin se détourna un moment pour scruter la foule. Les garçons avec lesquels il
conversait quelques minutes plus tôt semblaient s’impatienter et lui faisaient de
grands signes.
– Je suis attendu, s’excusa-t-il. Je te vois à l’entracte, bien sûr ?
3
Après l'opéra (titre provisoire)
Sa question n’en était pas vraiment une et Samuel hocha la tête, dubitatif. Dans son
souvenir, Augustin ne se montrait pas aussi directif et enjôleur. Au pensionnat, les
deux adolescents s’étaient rapprochés grâce à leur timidité maladive et leur
maladresse commune. À quinze ans, les jeunes ne possèdent plus aucun repère et ils
s’étaient raccrochés l’un à l’autre pour ne pas perdre pied dans un monde qu’ils ne
comprenaient plus, ou pas encore. Au fond, Samuel était resté ce garçon renfermé,
discret et malhabile qui se cachait derrière l’humour ou le sarcasme. En revanche,
Augustin avait visiblement su retomber sur ses pieds pour devenir confiant, voire
même sûr de lui.
Le jeune homme reprit son ascension du majestueux escalier et monta jusqu’au
poulailler où sa place bon marché l’attendait. Depuis trois mois, il avait trouvé un
emploi dans une revue et d’ordinaire, il ne s’occupait que de tâches ingrates et
d’articles assez peu intéressants. Parfois, quand la chance lui souriait, il devait
remplacer un chroniqueur indisposé et le rédacteur du journal l’envoyait couvrir une
pièce de théâtre ou un ballet. Une fois installé, il sortit un calepin de sa poche et
attendit le début du spectacle.
– Suis-je le seul à penser que cette chanteuse va nous faire mourir d’ennui chaque
fois qu’elle ouvre la bouche ? demanda un garçon blond en tirant sur le faux-col qui
lui enserrait un peu trop la gorge.
Augustin s’esclaffa pour montrer son assentiment.
– Je ne sais pas pourquoi nous nous infligeons pareille torture ! s’exclama-t-il.
– Pour être admirés, mes amis, répondit un troisième larron en lissant sa fine
moustache brune. Qui était le garçon après lequel tu courais tout à l’heure ?
demanda-t-il ensuite à Augustin, sur un ton neutre qui masquait mal sa curiosité.
– Nous nous sommes fréquentés au pensionnat. Pas très longtemps, parce qu’il est
parti. Je ne sais plus trop pourquoi.
– À voir son costume, je parierais volontiers sur le manque d’argent, supposa le
premier. Avez-vous vu l’usure aux coudes ? Je préférerais mourir que de sortir dans
une telle tenue !
Un éclat de rire accueillit sa boutade. Il allait ajouter une plaisanterie lorsqu’il
remarqua que le sujet de sa moquerie se tenait derrière Augustin, le visage pâle sous
ses taches de rousseur et la bouche pincée. Il avait tout entendu mais sut rester
digne et ses traits n’exprimèrent rien. Après un instant de silence gêné, Samuel se
racla la gorge et les salua avec un peu trop d’insistance.
– Je ne vais pas vous imposer la vue de mon affreux costume plus longtemps, dans ce
cas.
4
Après l'opéra (titre provisoire)
Augustin fut le premier à réagir et lui attrapa le bras pour le retenir.
– Je te demande pardon pour ces imbéciles, ils ne pensaient pas à mal. Laisse-moi te
les présenter…
Sous ses doigts serrés, il sentit les muscles de Samuel se crisper puis se détendre.
– D’accord.
– Voici Antoine, dit-il en désignant le moustachu puis il montra celui au col trop
serré, et Marcel.
Les deux jeunes hommes, embarrassés d’avoir été surpris en pleine médisance,
exagérèrent leur plaisir de rencontrer un ami d’enfance d’Augustin et se montrèrent
excessivement cordiaux. Pour donner le change, Samuel accueillit ces marques
d’intérêt avec enthousiasme, mais il n’était pas dupe. À maintes reprises, il avait
croisé ces enfants gâtés qui méprisaient les gens désargentés comme lui. Il aurait à
peine fait trois pas pour s’éloigner d’eux qu’ils recommenceraient à se moquer de ses
manches usées et de ses chaussures aux semelles fatiguées.
– Faut-il vraiment que nous assistions à la fin de la représentation ? soupira Antoine
quand il vit les autres spectateurs reprendre le chemin de leur loge.
– Certainement pas ! s’exclama Marcel. Nous perdrons moins notre temps devant un
bon verre d’absinthe.
Tandis que ses deux amis se dirigeaient vers le vestiaire, Augustin se tourna vers
Samuel.
– Tu viens ? proposa-t-il.
– Je ne peux pas. Je suis ici pour mon travail.
– Ah… Dommage que nous n’ayons pas eu le temps de bavarder davantage.
– Oui, c’est vraiment dommage.
Augustin ne releva pas le brin de sarcasme qui s’était glissé dans la réponse de
Samuel et lui tendit la main.
– Je suis content de t’avoir croisé ce soir.
Le jeune homme aux cheveux roux s’autorisa à sourire et répondit, cette fois avec
sincérité :
– Moi aussi.
En regardant son ami d’enfance s’éloigner, Samuel repensa avec nostalgie aux
moments qu’ils avaient partagés. Leur amitié lui paraissait être de celles qui ne
peuvent être oubliées, malgré le peu de temps qu’ils avaient passé ensemble. Au
pensionnat, on ne les voyait jamais l’un sans l’autre, comme s’ils formaient une seule
5
Après l'opéra (titre provisoire)
entité à double tête. Tous deux s’étaient brièvement passionnés pour l’étude des
insectes et pendant leur temps libre, ils passaient leur temps le nez collé au sol pour
observer une colonie de fourmis ou des scarabées. Cette lubie avait ensuite été
remplacée par la passion des papillons puis celle de la lecture quand Augustin était
tombé très malade et avait dû garder le lit pendant deux ou trois semaines. Après la
classe, Samuel venait lui raconter des histoires et son ami l’écoutait religieusement.
Ils avaient aussi discuté de longues heures de ce qu’ils feraient plus tard. Aventurier,
explorateur, ou même pirate !
À ce souvenir, le jeune homme ne put s’empêcher de rire. Ils étaient tellement naïfs à
cette époque. Il repoussa une bouffée de mélancolie et se rendit compte qu’il se
trouvait seul dans le hall de l’Opéra. L’entracte touchait à sa fin et il devait
s’empresser de regagner sa place.
6
Auteur
Документ
Catégorie
Без категории
Affichages
0
Taille du fichier
63 Кб
Étiquettes
1/--Pages
signaler