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Bandes dessinées et religions

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Introduction générale
Philippe Delisle
La BD, médium qui rencontre aujourd’hui, sous des
formes variées, un formidable succès, n’est pas indifférente aux
questions religieuses. Les auteurs, qui évoluent dans un certain
contexte social, ont parfois reçu une éducation confessionnelle, qui transparaît dans leur production. Ils peuvent aussi
choisir d’évoquer ces thèmes par intérêt intellectuel, ou encore
à la demande d’un éditeur. Le cas particulier de Franquin,
qui s’est notamment fait connaître en animant pour le compte
de la maison Dupuis le personnage de Spirou, illustre bien la
complexité de ces interactions. Le père de Gaston La Gaffe
était issu d’une famille catholique, et il s’est perfectionné en
dessin dans un établissement confessionnel : l’école Saint-Luc
de Bruxelles. Il dira d’ailleurs, qu’au sortir de ces années d’études artistiques, il excellait dans la représentation des diverses
scènes de la vie du Christ ! à titre personnel, il semble avoir
rapidement basculé dans l’anticléricalisme, voire même dans
l’athéisme. Mais cela ne l’empêche pas de dessiner, à ses débuts,
quelques épisodes chrétiens dans Le Journal de Spirou, à la fois
parce que le thème lui était familier, et en vue de satisfaire aux
demandes de son éditeur, Charles Dupuis1.
1 Et Franquin créa La Gaffe. Entretiens avec Numa Sadoul, Distri BD/Schlirf
Book, 1986, p. 40.
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Bandes dessinées et religion
La question des rapports entretenus par la BD « franco-belge » avec le christianisme a suscité un certain nombre
de travaux dans le monde francophone. Le sociologue JeanBruno Renard a fait œuvre pionnière, en étudiant comment
cette production, née pour une large part dans des milieux
catholiques, s’est dégagée, après les années 1960, des références religieuses, afin de cultiver une veine fantastique2. Roland
Francart, jésuite grand amateur de « neuvième art », a quant
à lui dressé un premier inventaire de la « BD chrétienne », c’està-dire des récits en images marqués par des références explicites aux Évangiles, voire par une approbation de l’institution
ecclésiastique3. Plus récemment, Luc Courtois et nous-mêmes
sommes revenus, en historiens, sur les racines catholiques de
la BD belge francophone, que certains qualifient de « wallono-bruxelloise ». Des hebdomadaires aussi célèbres que Spirou
et Tintin, sans être confessionnels, sont en effet nés dans des
milieux croyants, et ont misé, au moins à l’origine, sur une
large diffusion au sein des collèges privés ou des troupes scoutes. Ils se devaient donc d’envoyer des signaux positifs à un
lectorat catholique, à travers des références éparses, mais aussi
grâce à quelques récits plus « pieux »4 ! Depuis lors, labourant
des sillons assez proches, mais complémentaires, Fabrice
Preyat s’est penché sur la légitimité d’une production francobelge ouvertement chrétienne, Sylvain Lesage est revenu sur la
« solubilité » de la Bible dans les cases et les bulles françaises,
et René Nouailhat s’est interrogé sur l’usage pédagogique de
2 Jean-Bruno Renard, Bande dessinée et croyances du siècle. Essai sur la religion
et le fantastique dans la bande dessinée franco-belge, Paris, PUF, 1986, 235 p.
3 Roland Francart, La BD chrétienne, Paris, Cerf, 1994, 126 p.
4 Luc Courtois, « Les catholiques francophones belges et la bande dessinée : un
apport majeur » in : Pour une histoire du monde catholique au xxe s. WallonieBruxelles. Guide du chercheur, Louvain la Neuve, Archives du monde
catholique, 2003, pp. 513-520 ; Philippe Delisle, Spirou, Tintin et Cie, une
littérature catholique ? Année 1930-1980, Paris, Karthala, 2010, 184 p.
Introduction
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la BD confessionnelle5.
Toutefois, le dossier reste largement ouvert. Tel thème,
comme l’image de la Vierge, ou tel album, comme Blanc
casque de Jijé, méritent assurément une analyse approfondie. La BD explicitement chrétienne continue à s’enrichir
de nouveaux titres, et un festival comme celui d’Angoulême
comporte une section religieuse, avec des expositions présentées au sein même de la cathédrale, et un prix spécial, décliné
en une version « valeurs humaines » et en une version confessionnelle6. La remise de telles récompenses pose d’ailleurs,
chaque année, aux membres des jurys la question de ce qui
définit vraiment une production chrétienne : des figures, des
valeurs, des références spirituelles, ou encore un simple humanisme ? En 2013, c’est une vie en cases et en bulles de Jeanne
d’Arc, publiée par un éditeur généraliste et non confessionnel,
Soleil, qui a remporté le prix de la BD chrétienne, aussi bien
en France qu’en Belgique7. On accordera une attention particulière à la production franco-belge protestante, qui demeure
moins connue que la littérature en images catholique. Elle est
quantitativement bien moins importante, ce qui n’est guère
étonnant, eu égard à la position historique du culte réformé
aussi bien en France qu’en Belgique. Mais elle n’en forme pas
moins une déclinaison souvent originale de la BD confessionnelle. Enfin, n’oublions pas qu’une veine anticléricale, voire
même antichrétienne, qui s’est affirmée au cours des années
1970, dans le cadre d’une production destinée aux adolescents
5 Fabrice Preyat, « La bande dessinée chrétienne en francophonie. Une
légitimité recherchée, une illégitimité reconnue », in : Alain Dierkens, Sylvie
Peperstraete et Cécile Vanderpelen (dir.) Art et religion, Problèmes d’histoire
des religions, t. XX, Université Libre de Bruxelles, 2010, pp. 129-197; Sylvain
Lesage, « La Bible est-elle soluble dans les phylactères ? », Le temps des
médias, n° 17, 2011, pp. 33-44 ; René Nouailhat, Les avatars du christianisme
en bandes dessinées, EME, 2014, 282 p.
6 On trouvera un catalogue des BD chrétiennes francophones, classées par
éditeur, sur le site du CRIABD : criabd.over-blog.com/
7 Jean-François Cellier et Fabrice Hadjadj, Jeanne la pucelle. 1 : Entre les bêtes
et les anges, Soleil, 2012, 48 p.
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Bandes dessinées et religion
et aux adultes, continue à s’épanouir, par exemple au sein d’un
mensuel comme Fluide Glacial8.
Mais on ne peut s’en tenir à la seule création francobelge et aux relations entretenues avec le christianisme. C’est
d’ailleurs l’un des principaux enjeux de cet ouvrage que de
tenter de prendre en compte « les littératures dessinées », dans
toute leur diversité, à travers le filtre de leurs rapports avec
« les religions ». La BD américaine, qui a connu un formidable essor au début du xxe siècle, et a durablement influencé
la production européenne, n’est pas exempte, elle non plus,
de liens avec différents cultes. Certains observateurs ont par
exemple souligné qu’un héros comme Superman, contraint
à l’exode sur Terre après la destruction de sa planète originelle, rejouait pour une part le destin du peuple juif fuyant les
pogroms9. On découvre en tout cas des préoccupations liées
au judaïsme à travers l’œuvre d’un maître américain comme
Will Eisner 10. Il conviendra d’évoquer aussi le cas des créations asiatiques, proche-orientales, ou encore africaines. On
songe évidemment aux mangas, qui ont largement conquis le
marché occidental, tout en restant parfois liés à des conceptions religieuses bien spécifiques. Mais on oublie trop souvent
en Europe qu’on trouve aussi des auteurs de BD en Turquie,
dans les pays arabes, ou en Israël, même si des « écoles nationales » ne s’y sont pas forcément constituées. La représentation des prophètes est proscrite par l’islam. Mais la littérature
dessinée, qui ne se réduit pas à l’image, trouve parfois des biais
pour parler des origines de ce culte. Remarquons enfin que des
religions prophétiques, nées dans les pays du Sud en réaction
à la colonisation et aux missions, telles que le kimbanguisme,
8 Voir par exemple la série : « Sœur Marie-Thérèse », dessinée par Maester
et créée en 1982.
9 Arie Kaplan, From Krakow to Krypton. Jews and Comic Books,
Jewish Publication Society, 2008, pp. 13-14.
10 On pense à des récits comme: « A contract with God » ou « Fagin the Jew ».
Introduction
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ont aussi fait l’objet d’une transposition en cases en en bulles11.
On ne peut évidemment prétendre dresser un tableau exhaustif
des liens entre BD « extra-européennes » et religions au sein de
ce petit ouvrage collectif, tant le sujet est ample. Plutôt que de
tenter une incertaine synthèse, nous proposerons donc quelques flashs sur des exemples significatifs : comics underground
liés au catholicisme, mangas associant Jésus et Bouddha, vie
en cases et en bulles de Simon Kimbangu, récits « historiques »
en arabe ou en turc…
Et par delà la diversité des matériaux et des cultures abordés, quelques grands axes de réflexion peuvent être esquissés.
Observons d’abord que les relations entre BD et religions se
déploient à divers degrés. Le médium peut se faire prosélyte,
missionnaire, ce qui implique des contraintes particulières. La
littérature en images doit alors se plier aux canons du culte,
voire se soumettre au contrôle d’un clergé. On sait par exemple
que quand Jijé, second père fondateur de la BD belge après
Hergé, a réalisé une vie de Jésus en cases et en bulles, il a dû
se conformer aux exigences envahissantes de l’abbé Balthasar,
maître d’œuvre de l’opération. Cette collaboration a débouché sur un album qui tenait plus du livre illustré à l’ancienne
que de la littérature séquentielle, et sur un échec commercial
cuisant12 ! Mais la BD peut aussi être un simple reflet de la
culture religieuse ambiante, sans volonté de convertir. Quand
Jacques Martin met en scène un louveteau dans la première
grande aventure du reporter Lefranc, il fait écho au succès du
scoutisme catholique en Belgique, notamment chez les jeunes
lecteurs de Tintin. Toutefois, cette référence se présente largement comme une coquille vide, d’autant que l’auteur avouera
11 Serge Diantantu a ainsi publié une vie de Simon Kimbangu en BD, en trois
volumes. Jean-Luc Vellut en propose une analyse dans ce volume.
12Thierry Martens, « Texte de présentation », in : Tout Jijé 1945-1947, Dupuis,
2000, pp. 4-13.
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Bandes dessinées et religions
par la suite qu’il n’avait nullement la fibre scoute13. Enfin, une
BD historique soucieuse de documentation objective, peut
quant à elle tenter de tenir un discours argumenté sur le rôle
des religions. Dans Africa dreams, Jean-François et Maryse
Charles se penchent par exemple sur la délicate question de la
collaboration des missionnaires catholiques avec un pouvoir
colonial inique, au sein du Congo léopoldien. Ils adoptent le
point de vue d’un jeune séminariste, qui découvre avec une
certaine stupeur les compromissions de son Église, mais aussi
l’ouverture d’esprit de certains pasteurs protestants14. Toute
typologie a évidemment ses limites, et on notera dans cet
ouvrage qu’un comic book comme Binky Brown Meets the Holy
Virgin Mary échappe largement aux catégories établies…
Observons par ailleurs que la BD obéit à une logique
particulière. C’est une littérature séquentielle, qui envisage les
images dans leur succession instantanée, et qui mêle parfois
de manière inextricable texte et dessin15. Une telle spécificité
devra nécessairement nourrir une part de nos réflexions. Les
religions utilisent le plus souvent des textes ou des images afin
de transmettre leur message. Comment la BD reprend-elle ces
éléments, comment les associe-t-elle ou les sélectionne-t-elle ?
Les vies de Saints chrétiens en BD peuvent s’appuyer sur toute
une imagerie pieuse : tableaux, statues, gravures… Mais il s’agit
d’une iconographie fixe. De même, la pratique religieuse, la
prière imposent souvent l’immobilité, le silence. Comment un
genre plutôt fondé sur le mouvement, sur l’enchaînement des
cases, peut-il mettre en scène la spiritualité ? Jijé a certainement
été confronté à un tel problème, lorsqu’il a décidé de dessiner
une vie de Charles de Foucauld, ancien officier devenu célèbre
13 Michel Robert, La voie d’Alix. Entretiens avec Jacques Martin, Paris,
Dargaud, 1999, p. 34.
14 Jean-François et Maryse Charles et Frédéric Bihel, Africa dreams.
L’ombre du roi, Casterman, 2010, 52 p.
15 Voir par exemple: Thierry Groensteen, La bande dessinée, mode d’emploi,
Les impressions nouvelles, 2007, pp.32-43.
Une esthétique adaptée ?
Jijé, Spirou et l’aventure, Dupuis, rééd. : 2010, p. 49.
Jijé, Don Bosco, rééd. in : Tout Jijé 1941-1942, Dupuis, 2004, p. 158.
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pour avoir promu un apostolat discret et immobile au cœur du
Sahara. Rompant avec l’architecture de biographies telles que
celle de René Bazin, le maître belge a choisi de se focaliser sur
la carrière de jeune aventurier du futur ermite, multipliant les
scènes d’action. Et le Foucauld méditant n’apparaît que sur
des cases isolées, un peu comme dans l’imagerie pieuse, même
si celles-ci sont parfois placées au centre d’une planche, ce qui
renforce leur impact16. Dans le même ordre d’idées, on pourra
se demander si certains sujets religieux imposent un trait spécifique, une esthétique particulière. Pour rester sur le cas de Jijé,
observons que celui-ci a adopté, au cours des années 1940,
des techniques bien différentes suivant les genres qu’il abordait. Pour les aventures humoristiques de Spirou, il n’hésite
pas à recourir à un dessin caricatural, débridé, et à s’affranchir
des cases aux contours bien tracés17. Pour la vie de Saint Jean
Bosco, il choisit un dessin réaliste, bien plus sage, avec toutefois
des contrastes de noir et de blanc prononcés. Enfin, lorsqu’il
met en scène les Évangiles sous la houlette de l’abbé Balthasar,
il opte pour un style très académique, proche de l’aquarelle :
le lavis. En milieu catholique, la vie d’un Saint ne pouvait
être traitée de la même manière que les aventures farfelues de
Spirou ! Mais Don Bosco avait aussi été un homme d’action, et
le récit n’était pas soumis à l’imprimatur. Un trait puissant, des
contrastes appuyés permettaient de mettre en valeur certaines
scènes épiques, comme un guet-apens à la nuit tombée18. Pour
la transposition en cases des Évangiles, les contraintes étaient
beaucoup plus fortes, et l’abbé Balthasar a certainement pesé
sur les choix de Jijé. En tout cas, le lavis, traditionnellement
utilisé pour illustrer des textes, et qui n’était pas sans rappeler
la peinture académique, apparaissait sans doute comme mieux
adapté que le simple trait de contour à un sujet aussi « noble »
que la Bible…
16 Jijé, Charles de Foucauld, rééd. in : Tout Jijé 1958-1959, Dupuis, 1994, p. 143.
17 Par exemple : Jijé, Spirou et l’aventure, Dupuis, 1948, rééd. 2010, p. 35 et p. 50.
18 Jijé, Don Bosco, rééd. in : Tout Jijé 1941-1942, Dupuis, 2004, p. 70.
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