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Jean-Pierre LEPRETRE
Une passion de l’autre côté de la rive
Lui, la quarantaine, pilote d’avion. Elle la trentaine, rentière. Une histoire
d’amour débordante de passion.
La Normandie sur toile de fond, mais l’amour à ses revers. Pourront-ils
continuer à s’aimer quand la vie s’acharne sur eux.
L’espoir, c’est tout ce qui leur reste.
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Chapitre un
Comme souvent le week-end, je me lève tôt. Après avoir déjeuné, pris une
bonne douche bien chaude, je regarde à la fenêtre et contemple l’environnement tout
en humant l’air. Un air saturé, pollué par nos déchets industriels. C’est désagréable,
l’être humain ne respecte plus rien. Que font les gouvernements pour cela ? Peu de
choses bien sûr ! La politique n’est que source d’intérêts, alors je m’échappe de ces
pensées pitoyables.
J’imagine être à la campagne où les bruits de la ville n’y sont plus. Ce calme
qui vous apaise et vous rend heureux, voilà ce que nous apprécions, nous, gens de la
ville.
J’habite dans un appartement situé dans une grande ville « Le Havre », deux
chambres, salle, salon, cuisine, salle de bains, toilette. Tout ce qu’il y a de conventionnel, si ce n’est qu’une fenêtre opposée à la rue, donne une vue magnifique sur un
jardin. Ces herbus aux fleurs parfumées et aux couleurs vives, rosiers blancs et
rouges, hortensias, fuchsias ou encore jasmins, donnent le ton aux lieux. Les arbres et
arbustes, épicéas, érables à feuilles d’obier, tulipiers, saules pleureurs, agrémentent
l’ensemble. La disposition est sauvage et jolie. L’endroit vous fait oublier quelques
instants où vous êtes, malheureusement la réalité vous revient en plein visage, un camion, un bus, une moto, ou tout autre chose, vous font revenir dans ce monde, là où
vous l’avez laissé.
C’est pour cela que chaque week-end, je m’apprête à prendre la route, équipé
d’un sac à dos, chaussures montantes, d’un jean, d’un anorak, sans oublier l’appareil
photo, et d’un bâton en bois sculpté façon mains. À l’époque où les grandes balades
en montagne nécessitent cet objet, l’un s’aidant pour monter les pentes raides, l’autre
en tapant sur le sol afin de faire fuir les éventuels serpents. Depuis, je ne peux me séparer de cette canne, elle fait partie de moi. Me voilà fin prêt. C’est avec enthousiasme que je conduisais ma deudeuche (que je nomme Titine), en direction du pont
de Brotonne situé à une quarantaine de kilomètres du Havre. En général, pour
s’échapper de la ville afin d’y trouver calme et sérénité, il ne faut pas hésiter à parcourir quelques kilomètres. C’est parfois le parcours du combattant, surtout en cette
belle journée de printemps, où les gens ont la même idée que moi, partir loin de la
ville. Et c’est avec amertume que nous nous retrouvons coincés sur ces routes, dans
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les embouteillages sous un soleil de plomb. Un moment de liberté qui vous coûte
cher.
Ce n’est pas mon cas. Cette liberté commence quand j’ai quitté Le Havre. En
effet à six heures trente, un samedi, la route est dégagée, il y a très peu de véhicules.
Je suis seul sur des dizaines de kilomètres. Tout en longeant la Seine, je peux admirer
le paysage, traverser des bourgs touristiques au passé illustre. Le soleil levant donne
du côté de Caudebec-en-Caux un reflet sur la Seine, quelque chose de merveilleux, de
reposant. Il m’arrive de m’y attarder, de regarder cette vue magnifique où des
peintres célèbres ont su capter la couleur, en donnant vie à leurs tableaux. Je traverse
cette petite ville. À sa sortie à deux kilomètres, je prends la direction du pont de Brotonne. Sublime pont, séparant les deux rives, ainsi que les deux régions, « la SeineMaritime et l’Eure ». J’aime passer d’une rive à l’autre. Comme beaucoup de Havrais, j’ai cette impression de partir en vacances. Un bois sur des centaines d’hectares
longe la route de part et d’autre « la forêt de Brotonne » c’est là que je viens me ressourcer.
C’est à sept heures quinze, après m’être garé en lisière d’un sentier, que je pénètre dans les sous-bois. Il m’a fallu un moment pour me déconnecter du monde réel.
Ce silence m’envahit, j’entendais les battements de mon cœur, je retenais ma respiration de peur de déranger. Ici le monde ne vous appartient pas. Par respect, j’avançais
à pas feutrés, évitant l’axe central là où les branches des arbres sont les plus répandues, c’est sur ce bas-côté où l’herbe est encore haute que je cheminais. Malgré
toutes ces précautions, quelques oiseaux annoncèrent ma présence. Je restais figé, car
à cette heure matinale, les cerfs, chevreuils, renards et sangliers, sont très présents.
Armé de mon appareil photo, j’étais prêt à immortaliser ce moment. Je décidais de
m’accroupir et attendre un animal de passage. En patientant, je laissais libre cours à
mon imagination, où enfant, mes parents allaient les week-ends en forêt. À cette
époque, les moyens n’étaient pas les mêmes, les sorties non plus, mais nous avions le
privilège, celui de demeurer près d’une forêt en plein centre-ville, connue des Havrais, « la forêt de Montgeon ». C’est à pied que nous nous y rendions. Mon père installait une balançoire entre deux arbres, fixée à l’aide de cordes, nous nous y balancions frères et sœurs, courions à travers bois, jouions comme le feraient tous les gamins du monde. Le pique-nique du midi, un moment que j’appréciais. Après avoir
dépensé toute mon énergie aux jeux, il m’arrivait de me reposer, allongé sur le sol,
écoutant le vent qui tourbillonnait autour des arbres, frottant les branches entre elles,
en laissant échapper un bruit de grincement bien particulier. J’aime cette forêt, surtout cet endroit. Les souvenirs sont présents. J’ai l’impression que c’était hier. Je revis ces événements en boucle, c’est plaisant.
Je m’échappe un moment de ces souvenirs, revenant à l’instant présent. Les
rayons du soleil font leur apparition à travers les arbres. C’est féerique, on pourrait
croire que des spots de lumière ont été déposés à leur cime, rendant la scène théâtrale.
C’est un bruit de pas qui me fait réagir, à une trentaine de mètres. Je me décidais de me lever sans faire de bruit. Je comprenais très vite qu’il faudrait enjamber ce
taillis, mais le bruit occasionné par l’écrasement des ronces, brindilles et feuilles ferait fuir l’animal. Je prenais une autre option, celle de longer le sentier en espérant
découvrir un passage, évitant tout bruit suspect. Je n’avais pas le choix au risque de
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tout perdre. J’avançais lentement. Là devant moi, un passage. Aurais-je le temps de le
franchir ? Peut-être ! Je prenais soin d’armer mon appareil photo, prêt au déclenchement automatique. Tout est une question de secondes. Je retenais mon souffle. Encore
un mètre je prenais la photo. Je m’attendais à un cerf. Je ne sais pas pourquoi on a
souvent des idées bien arrêtées, mais c’est tout autre chose. J’ai devant moi ce qu’il y
a de plus beau. Ce sentiment doit être le fait que dans ce cadre féerique, il se peut que
l’on soit déconnecté de la réalité. J’observais sans vraiment comprendre ce qui
m’arrivait. Je ne bougeais plus, de peur d’effrayer cette belle inconnue. J’ai beau être
à une quarantaine de mètres, je ne peux m’empêcher de la dévisager. Dans les un
mètre soixante-dix, mince, cheveux bouclés, roux, reposant sur ses épaules. Habillée
d’un jean et d’un pull-over de couleur verte, afin de se confondre sans doute avec la
nature. C’est tout ce que je peux en apercevoir. Ses cheveux renvoient les rayons du
soleil. C’est magique ! Je n’ose pas m’approcher de peur de la faire fuir. Elle n’a pas
réagi et continue à ramasser des champignons, qu’elle dépose délicatement dans un
panier en osier.
– Que faire ?
Je ne maîtrise pas la situation, l’environnement ne me le permet pas. Je suis un
inconnu errant dans les bois, en plein début de matinée et, au milieu d’une forêt. Je
risque de lui faire peur et, par la même occasion de la faire fuir. Dans d’autres circonstances, je me serais approché. Peut-être aurions-nous pu échanger quelques mots,
obtenir un rendez-vous. Franchement je fantasme, l’endroit y est propice.
Revenons à la réalité. La décision est dure mais, je ne veux pas l’effrayer. Je
dois partir… La vie n’est pas simple. Résolu, je fais demi-tour. J’ai l’impression de
vivre une scène où l’histoire ne se résume pas comme un conte de fées. Pourtant,
j’aurais tant aimé.
C’est en me retournant que je marche sur une branche, celle-ci cassante fait
sursauter notre belle inconnue. Je m’empresse, m’excusant de l’avoir dérangée. Restant à distance, j’attends, ne sachant pas quelle décision prendre, rester ou rebrousser
chemin ? Les oiseaux s’étaient tus comme s’ils attendaient une suite aux événements.
Les secondes me paraissaient longues. Elle finit par s’approcher, tout en restant sur
ses gardes. Je décidais de lui expliquer mes péripéties, en lui montrant mon appareil
photo. J’ai pu observer un certain relâchement. Elle me tendait sa main. Je sublimais
cet instant. Je pouvais apprécier la délicatesse de son visage, ses yeux noisette, son
sourire éclatant aux dents blanches et bien alignées, son nez retroussé. C’est bien
celle que je voyais dans mes rêves les plus profonds. Elle éclata de rire quand je lui
dis que j’étais certain d’avoir photographié un cerf. À mon tour de rigoler. J’étais
bien, heureux, un bonheur complet. La nature, le soleil, la rosée du matin, et une fée.
À cet instant tout m’étourdissait. Un sentiment venait de naître. Je l’idéalisais. Avaisje raison ? Ne devrais-je pas prendre conscience, que tous les éléments étaient réunis
pour me déstabiliser. Mais j’étais si bien que je décidais de profiter de ce moment,
tant il était rare.
– Cette rencontre est fortuite, puis-je vous demander votre nom ?
Elle s’empressa de me le donner. J’ai dû reconnaître que je n’en demandais pas
tant. J’eus le droit à une fiche signalétique en règle.
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– Marie Christine Marret, 29 ans. J’habite au numéro 29 de la grande rue du
village de Risle-sous-bois.
– Je ne m’attendais pas à autant de renseignements de votre part en si peu de
temps.
– De toute façon, vous auriez fini par me poser ces questions, alors je prends
les devants !
J’aime son côté direct. Elle m’impressionne. Je décèle à son regard un intérêt
porté à ma personne ou serais-je encore une fois, le fruit de mon imagination ? Difficile de répondre.
– Et vous, votre nom ?
– Je vous prie de m’excuser, j’étais dans mes pensées.
– Jean-Pierre Delestre, demeurant au Havre, 37 ans, pilote d’avion sur airbus
A318.
– Vous aussi, vous êtes direct !
– J’ai voulu être un moment votre égal.
– Vous venez souvent dans cette forêt ?
– Pas assez, je dois le reconnaître. Mon travail me laisse peu de liberté, alors
quand je le peux, c’est l’endroit rêvé et, en cette heure de matinée on rencontre très
peu de gens.
– C’est vrai, de bonne heure vous êtes tranquille et, c’est à la rosée que les
champignons sortent. On remplit facilement un panier, et comme j’aime manger une
omelette aux champignons, c’est l’occasion pour m’en préparer une pour ce midi. Et
vous, l’omelette vous aimez ?
– Oui, j’aime beaucoup, mais je ne me risquerais pas à ramasser des champignons, mes connaissances étant très limitées.
J’essaie de ne pas la regarder. Elle me trouble. J’ai envie de l’embrasser, la serrer dans mes bras. Je réponds aux questions aussi naïvement qu’un enfant. Il faut que
je me sorte de là d’une façon ou d’une autre. Elle me domine, elle est à l’aise, son
emprise est pesante, voilà qu’elle me sourit maintenant, elle comprend mon désarroi.
Situation grotesque, « contrôle-toi, pensais-je, il faut que tu réagisses. »
– Écoutez, indirectement vous me proposez de goûter à votre omelette aux
champignons. Je dois vous dire que j’accepte avec plaisir.
– Non, je n’ai pas dit cela, ce n’était qu’une question, mais après tout, pourquoi
pas ! Mon panier est plein. J’avais l’intention de rentrer. Vous pouvez m’y rejoindre.
La demeure est à deux cents mètres à travers bois. C’est pour cela que je viens à pied.
Par contre, en voiture vous devez emprunter la route principale, la remonter et au
premier croisement, tourner à droite. Comptez une dizaine de kilomètres.
– Vous avez retenu mon adresse, me dit-elle avec un large sourire qui en dit
long.
– À toute de suite.
Je crois sincèrement qu’elle a compris mes intentions. Je pense aussi que c’est
réciproque. Mais, comment peut-on accepter un inconnu dans sa demeure sans vraiment le connaître ? Étrange, parfois la vie apporte son lot de bizarreries. Je remonte le
sentier en direction de ma voiture. Cette fois-ci, je ne prends pas soin de marcher
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dans l’herbe, mais bien dans l’allée centrale. Le bruit occasionné a dû faire fuir les
animaux des environs. Je suis partagé entre mon désir, celui de la forêt, et celui de
cette étrange créature. Mon instinct me commande. Je ne suis plus maître de moimême. Je vais là où mon désir est le plus fort, la retrouver. Je prends la route comme
indiquée par ma charmante inconnue, ne manquant pas de tourner à
l’embranchement. En effet, le panneau donne la distance : dix kilomètres. Des
champs à perte de vue, en attente d’être cultivés, cela ne devrait plus tarder et donnerait un paysage moins austère.
Ma conscience reprend le dessus, il était temps, cette séparation m’oblige à réfléchir. Des questions et des points d’interrogation restent en suspens. Est-elle mariée ? A-t-elle des enfants ? Vit-elle chez ses parents ? J’ai le sentiment que quelque
chose ne va pas. Je me fais peut-être des idées, mais tout me paraît si simple, trop
simple ; bon, on verra.
Je m’approche de la voie principale. Des maisons de style contemporain sont
réparties sur un côté de la grande rue, elles sont récentes. En effet, les ravalements ne
sont pas passés, la poussière n’a pas eu le temps de s’y accrocher, il faudra attendre
avant d’intervenir. J’avance remontant la rue principale, découvrant au passage des
parterres de fleurs placés à intervalles réguliers sur les trottoirs. D’autres, suspendues
aux lampadaires, haut en couleurs apportent un synchronisme aux lieux. On sent bien
que la mairie de la commune entretient bien son patrimoine. Il doit être bon de s’y
promener. Une église en retrait où nous apercevons le clocher, laisse à penser que
c’est le centre du village, n’ayant pas vu de magasins. J’en déduis qu’ils se situent
autour de l’église. Si j’ai le temps en repartant, je m’y arrêterais.
Plus bas, dans la rue, j’arrive au numéro vingt-neuf, isolé du village, un manoir
du XVIIe siècle, entouré d’un parc de plusieurs hectares. Je regarde une dernière fois le
numéro affiché. C’est bien là. « Eh bien, on ne se prive de rien ! ». J’arrive devant la
grille en fer forgé. Je m’apprêtais à descendre de la voiture, quand le portail s’ouvre.
Prudemment, je pénètre dans l’inconnu. Un immense parc verdoyant, entouré d’un
mur en silex haut de trois mètres. Sur un côté du mur, on aperçoit la forêt de Brotonne, ainsi qu’une porte dérobée, c’est par là que notre créature pénètre dans les
sous-bois. En effet, la distance entre le manoir et la forêt ne dépasse pas deux cents
mètres. Le parc est bien entretenu. Le gazon, ras, vient d’être tondu. On sent encore
l’odeur de l’herbe fraîchement coupée. Des massifs de fleurs biens alignées sont répartis de part et d’autre de l’allée centrale. Quelques bosquets éparpillés sur
l’esplanade ainsi que des sapins, saules pleureurs et arbres fruitiers placés aux endroits stratégiques, enjolivent le parc, donnant une cohérence à l’ensemble. Après
avoir parcouru 500 mètres dans l’allée, je me trouve devant l’entrée principale du
manoir, une façade d’une centaine de mètres en pierres de taille blanches aux joints
irréguliers, des fenêtres en bois de couleur bleu clair à petits carreaux et une toiture
en ardoises d’Espagne, vous font oublier un moment le monde moderne. Après
m’être garé, je décide de monter les marches du perron, observant au passage les rosiers de couleur rouge, grimpant aux extrémités des angles de la façade ainsi qu’au
pourtour de la porte d’entrée. Celle-ci est en bois sculpté, représentant une scène de
vie, sans doute un jour de marché sur la place du village. Je m’empresse de prendre
une photo du parc et du manoir. Deux lions, sculptés dans la pierre, placés de chaque
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côté de l’entrée, gueule ouverte, m’accueillent. Malgré leur poids imposant, je passe
mon chemin en les dédaignant. Je cherche une éventuelle sonnette, et réalise que nous
sommes au XVIIe siècle, difficile d’en trouver une ! Un heurtoir en fonte, représentant
une tête de lion (décidément on aime les lions ici) est à ma disposition. Je m’en saisis
et donne deux grands coups. L’attente est de courte durée. La porte s’ouvre. Un
homme d’une soixantaine d’années se tient debout devant moi, un costaud 1,80 m
dans les 95 kg, grisonnant, le regard perçant et sombre à la fois, peut-être un ancien
rugbyman. Ce qui le rend moins désagréable, c’est son accoutrement, costume noir,
chemise blanche, chaussures vernies. Son père ou son mari ? L’un ou l’autre, de toute
façon il m’est antipathique !
– Vous désirez ?
Je ne peux m’empêcher de penser. J’ai rencontré une fée dans la forêt et je
voudrais la serrer dans mes bras, me marier avec elle et avoir de nombreux enfants,
me donneriez-vous votre accord beau-papa ou… mari ?
– J’ai rendez-vous avec Madame Marie Christine Marret.
– Vous êtes le monsieur du bois ?
Il est déjà au courant. Si c’était son mari, il m’aurait déjà sauté dessus. J’en déduis que c’est beau-papa…
– Oui. Elle m’a demandé de passer dans le but de finir notre conversation
commencée en forêt.
Un peu léger comme réponse, mais ça n’a pas l’air de le perturber plus que cela.
– Mademoiselle est partie au village faire une course. Elle sera là dans peu de
temps. Elle m’a demandé de vous faire patienter dans le salon, je vous en prie, entrez.
Je ne me fais pas prier pour le suivre. Nous pénétrons dans le hall d’entrée. Celui-ci est demi-circulaire, une fontaine centrale d’époque où une sirène dévêtue prend
un bain de pieds, à moins que cela ne soit un bain de queue ! Le hall se trouve agrandi par des miroirs sur le pourtour de la pièce, laissant peu de place au papier peint. Un
lustre central en cristal, énorme, orne le plafond. Des portes en bois réparties sur la
circonférence à intervalles réguliers sont au nombre de quatre, et que dire de ce
marbre rose venu des carrières italiennes posé d’une seule pièce. J’ai l’impression de
visiter un château, au moins j’ai le privilège d’être le seul touriste… Le rugbyman
(appelons-le comme cela en attendant de connaître son vrai nom) ouvre la porte centrale, et d’un geste directionnel, me prie d’entrer, prenant bien soin de la refermer
derrière moi.
Me voilà seul dans le salon. Celui-ci n’est pas exigu comme on pourrait le penser, mais bien au contraire, tout aussi grand que le hall. Moquette au sol, mur en bois
acajou sur trois côtés, le quatrième étant comblé par une immense bibliothèque, des
milliers de livres à vous donner le tournis. Une vie ne suffirait pas à les lire. Un canapé et une table basse occupent en partie la superficie de la pièce. Un bureau Napoléon
et ses fauteuils sont situés près de la fenêtre, la seule existante. Le plafond étant haut,
et la pièce imposante, il doit être difficile de lui donner une clarté suffisante.
L’écriture nécessite un éclairage naturel, c’est pour cela que le bureau se trouve devant la fenêtre. Deux fauteuils opposés à celui-ci sont du même empire. Je décide de
m’asseoir dans celui de gauche étant le mieux situé par rapport à l’ouverture, j’ai vue
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sur le parc. Ma belle se fait attendre, cela me laisse un moment pour faire un point.
Le rugbyman m’a précisé, ce sont ses paroles, « que mademoiselle est partie au village » donc elle n’est pas mariée ou pas encore, et en même temps, il n’est pas le mari. Et si c’est son père, comme je le pensais, peut-il désigner sa fille de (mademoiselle) ? J’en doute ! Mais dans ce monde-là tout est possible. Attendons pour en savoir plus, un peu de patience. Mon regard se porte sur le secrétaire. Un cadre retourné
est le seul de la pièce. J’ai beau scruter les murs il n’y a rien d’accroché. Étrange !
C’est l’endroit en général où vous y fixez les tableaux de famille. Que peut-il y avoir
dans ce cadre ? Mon éducation me l’interdit, m’a curiosité l’emporte. Je me lève et
retourne le cadre. Je m’assois à nouveau, dubitatif. Je regarde l’image qui s’offre à
moi : « un lion ». Je replace l’objet à sa place initiale. Décidément, je vais finir par
croire, qu’il y a réellement un lion dans la demeure. Attendons, il y a une explication
à chaque chose. Tout vient à temps à qui sait attendre, comme disait ma grand-mère !
J’entends un bruit de porte. Mon cœur bat la chamade. Serait-ce ma belle inconnue ? J’ai les mains moites, une bouffée de chaleur m’envahit. J’ai l’impression
de passer un examen. Il faut que je me détende. Je ne suis pas comme cela, ce n’est
pas dans mon caractère. Je suis une personne calme et réfléchie. Jamais je ne me
laisse envahir. J’ai toujours su dominer les situations tout en sachant prendre des décisions justes. Je me découvre autrement. Un sentiment nouveau pour moi, serait-ce
l’amour qui vous transforme et qui vous déconnecte au point de ne plus savoir où
vous en êtes ? C’est à la fois merveilleux et frustrant. Que vais-je pouvoir lui dire ? Je
cherche les mots ; des phrases incompréhensibles sortent de nulle part, et pour finir je
me crois en situation réelle. Je baisse les yeux de peur de refléter une image qui pourrait être perçue comme négative. À cet instant, je voudrais être un prince charmant au
regard bleu azur, bien sur tout rapport, dans un seul but de marquer des points.
Comme tout un chacun, j’ai ce besoin naturel de me sentir aimé. C’est ce sentiment
que je voudrais bien partager avec elle, mais je suis incapable de lui dire « je t’aime »
de peur d’être ridicule. Je me dis que c’est idiot mais je ne changerai pas, je refuse
l’échec. J’attendrai un premier pas de sa part. Je n’ai pas le temps d’aller plus loin
dans mes pensées, la porte s’ouvre.
– Je vous prie de m’excuser, je suis partie au village chercher des œufs. De
plus, il y avait du monde. Vous ne m’en voulez pas de vous avoir fait attendre ?
Comment le pourrais-je ? Je suis prêt à lui pardonner tout.
– Non, pas du tout. J’ai eu le temps d’admirer votre parc, votre hall et le salon.
J’aime beaucoup. Je me suis permis de prendre quelques photos de l’extérieur.
– Vous avez bien fait. Il n’y a pas de photos ou de cadre familial dans la demeure, hormis un tableau représentant ma mère accroché au mur de ma chambre et
celui-ci sur le bureau, représentant un lion pris lors d’un safari par mon grand-père.
« Enfin une énigme de résolue ! »
– Peut-être serait-il temps d’en accrocher ? Si vous pouviez en faire des
doubles, je demanderais à Hubert de les mettre sous verre.
Je profite de l’occasion qui m’est donnée pour la revoir. Elle me tend une
perche, je la saisis.
– Très bien. Je vous les rapporterai dès que possible.
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– C’est gentil de votre part. Vous pourrez les déposer quand vous pourrez. Hubert est toujours présent, je le préviendrai de votre visite.
Loupé, je m’attendais à un éventuel rendez-vous, voilà que je n’ai que le droit
de les déposer. Je ne m’avoue pas vaincu pour autant.
– Vous pouvez compter sur moi. Vos désirs sont des ordres.
– Vous avez de l’humour !
De l’amour, pensé-je.
FIN DU PREMIER CHAPITRE
9
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