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Amélie Nothomb Le Robert des noms propres

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Lestueursontdesfragilitésplusoumoinsincompréhensibles.Etl'onn'imaginepasl'influence
duhoquetd'unfœtussurunefillettededix-neufansenceinte,àfleurdepeau!Afortioriaprèshuit
heuresd'insomnie.Ajoutezàcelaunepetitequerellesurlechoixduprénom…ethop,voilàLucette
qui vide le chargeur d'un revolver sur la tempe de son mari endormi! Rien de tel pour faire
disparaître le hoquet! Vite fait, bien fait… D'ailleurs, tout file sur les chapeaux de roue dans ce
nouvelopusd'AmélieNothomb.Robertdesnomspropresestl'histoiredecetteenfantnéeenprison,
dontlamèreaflinguésèchementlepèreavantdebaptisersafillePlectrudeetdesesuiciderdanssa
cellule.Ilyamieuxcommegéniteurs!Surtoutquandparlasuiteonestrecueilliparunoncleetune
tantequivousélèventcommeuneprincesse,àtortetàtravers,avecquitouslescoupssontpermis,
les plus excentriques, les plus capricieux. C'est là l'itinéraire d'une gamine hors norme, belle et
farouche,rebelleetprodigieusementintelligente,cancreetdouéeàlafois,quisevoitdanseuseet
petitratàl'Opéra,senourritdespagesdudictionnaireLeRobert,sombredansl'anorexieavantde
connaître les révélations de sa naissance, de vivre avec "l'homme de sa vie" et de rencontrer…
l'auteur!Conduisantsonrécitaveclégèretéetunedistanceironique,AmélieNothombdémontrebien
encore (à raison d'un roman par an!) qu'elle possède le feu de l'écriture. Le feu de Dieu et des
démons à en croire la touche finale de ce Robert des noms propres, au titre aussi subtil que
Cosmétiquedel'ennemiouHygiènedel'assassin…
AmélieNothomb
AmélieNothomb
LeRobertdesnomspropres
LUCETTE en était à sa huitième heure d'insomnie. Dans son ventre, le bébé avait le hoquet
depuislaveille.Touteslesquatreoucinqsecondes,unsursautgigantesquesecouaitlecorpsdecette
fillettededix-neufansqui,unanplustôt,avaitdécidédedevenirépouseetmère.
Lecontedeféesavaitcommencécommeunrêve:Fabienétaitbeau,ilsedisaitprêtàtoutpour
elle, elle l'avait pris au mot. L'idée de jouer au mariage avait amusé ce garçon de son âge et la
famille,perplexeetémue,avaitvucesdeuxenfantsmettreleurshabitsdenoces.
Peuaprès,triomphante,Lucetteavaitannoncéqu'elleétaitenceinte.
Sagrandesœurluiavaitdemandé:
–Cen'estpasunpeutôt?
–Ceneserajamaisasseztôt!avaitrépondulapetite,exaltée.
Peu à peu, les choses étaient devenues moins féeriques. Fabien et Lucette se disputaient
beaucoup.Luiquiavaitétésiheureuxdesagrossesseluidisaitàprésent:
–Tuasintérêtàcesserd'êtrefollequandlepetitseralà!
–Tumemenaces?
Ils'enallaitenclaquantlaporte.
Pourtant, elle était sûre de ne pas être folle. Elle voulait que la vie soit forte et dense. Ne
fallait-il pas être folle pour vouloir autre chose? Elle voulait que chaque jour, chaque année, lui
apportelemaximum.
Maintenant,ellevoyaitqueFabienn'étaitpasàlahauteur.C'étaitungarçonnormal.Ilavaitjoué
aumariageet,àprésent,iljouaitàl'hommemarié.Iln'avaitriend'unprincecharmant.Ellel'agaçait.
Ildisait:
–Çayest,ellefaitsacrise.Parfois,ilétaitgentil.Illuicaressaitleventreendisant:
–Sic'estungarçon,ceseraTanguy.Sic'estunefille,ceseraJoëlle.
Lucettepensaitqu'elledétestaitcesprénoms.
Dansla bibliothèquedugrand-pèrelleavaitprisuneencyclopédiedusiècleprécédent. Ony
trouvait des prénoms fantasmagoriques qui présageaient des destins hirsutes. Lucette les notait
consciencieusementsurdesboutsdepapierqu'elleperdaitparfois.Plustard,quelqu'undécouvrait,
ça et là, un lambeau chiffonné sur lequel était inscrit «Eleuthère» ou «Lutegarde», et personne ne
comprenaitlesensdecescadavresexquis.
Trèsvite,lebébés'étaitmisàbouger.Legynécologuedisaitqu'iln'avaitjamaiseuaffaireàun
fœtusaussiremuant:«C'estuncas!»
Lucettesouriait.Sonpetitétaitdéjàexceptionnel.C'étaitauxtempstoutprochesoùiln'étaitpas
encorepossibledeconnaîtreàl'avancelesexedel'enfant.Peuimportaitàlafilletteenceinte.
–Ceseraundanseurouunedanseuse,avait-elledécrété,latêtepleinederêves.
–Non,disaitFabien.Ceseraunfootballeurouuneemmerdeuse.
Elleleregardaitavecdespoignardsdanslesyeux.Ilnedisaitpasçapourêtreméchant,rien
quepourlataquiner.Maisellevoyaitdanscesréflexionsdegrandgaminlamarqued'unevulgarité
rédhibitoire.
Quandelleétaitseuleetquelefœtusbougeaitcommeunfou,elleluiparlaittendrement:
–Vas-y,danse,monbébé.Jeteprotégerai,jenetelaisseraipasdevenirunTanguyfootballeur
ou une Joëlle emmerdeuse, tu seras libre de danser où tu voudras, à l'Opéra de Paris ou pour des
bohémiens.
Peu à peu, Fabien avait pris le pli de disparaître des après-midi entiers. Il partait après le
déjeuner et revenait vers dix heures du soir, sans explication. Epuisée par la grossesse, Lucette
n'avaitpaslaforcedel'attendre.Elledormaitdéjàquandilrevenait.Lematin,ilrestaitaulitjusqu'à
onzeheuresetdemie.Ilprenaitunboldecaféavecunecigarettequ'ilfumaitenregardantdansle
vide.
–Çava?Tunetefatiguespastrop?luidemanda-t-elleunjour.
–Ettoi?répondit-il.
–Moi,jefaisunbébé.Tuesaucourant?
–Jepensebien.Tuneparlesquedeça.
–Ehbienc'esttrèsfatigant,figure-toi,d'êtreenceinte.
–C'estpasmafaute.C'esttoiquil'asvoulu.Jepeuxpasleporteràtaplace.
–Onpeutsavoircequetufais,l'après-midi?
–Non.
Elleéclataderage:
–Jenesaisplusrien,moi!Tunemedisplusrien!
–Apartlebébé,riennet'intéresse.
–Tun'asqu'àêtreintéressant.Alors,jem'intéresseraiàtoi.–Jesuisintéressant.
–Vas-y,intéresse-moi,situenescapable!Ilsoupiraetpartitchercherunétui.Ilensortitun
revolver.Elleouvritdegrandsyeux.
–C'estçaquejefais,l'après-midi.Jetire.
–Oùça?
–Unclubsecret.Aucuneimportance.
–Ilyadevraiesballesdedans?
–Oui.
–Pourtuerlesgens?
–Parexemple.
Ellecaressal'armeavecfascination.
–Jedeviensbon,tusais.Jetouchelecœurdelacibleaupremiercoup.C'estunesensationque
tunepeuxpasimaginer.J'adore.Quandjecommence,jenepeuxplusm'arrêter.
–Jecomprends.
Celaneleurarrivaitpassouventdesecomprendre.
La grande sœur, qui avait déjà deux petits enfants, venait voir Lucette qu'elle adorait. Elle la
trouvaitsijolie,toutefrêleavecsongrosventre.Unjour,ellessedisputèrent:
–Tudevraisluidiredechercherunboulot.Ilvaêtrepère.
–Nousavonsdix-neufans.C'estlesparentsQuipaient.–Ilsnevontpaspayeréternellement.
–Pourquoiviens-tum'embêteravecceshistoires?–C'estimportant,quandmême.
–Ilfauttoujoursquetuviennesgâchermonbonheur!
–Qu'est-cequeturacontes?
–Etmaintenant,tuvasmedirequ'ilfautêtreraisonnable,etgnagnagna!
–Tuesfolle!Jen'aipasditça!
–Çayest!Jesuisfolle!Jel'attendais,celle-là!Tuesjalousedemoi!Tuveuxmedétruire!
–Enfin,Lucette…
–Sors!hurla-t-elle.
Lagrandesœurs'enalla,atterrée.Elleavaittoujourssuquelapetitedernièreétaitfragile,mais
là,celaprenaitdesproportionsinquiétantes.
Désormais,quandelleluitéléphonait,Lu-cetteraccrochaitlorsqu'elleentendaitsavoix.
«J'aiassezdeproblèmescommeça»,pensaitlacadette.
Envérité,sanssel'avouer,ellesentaitqu'elleétaitsurunevoiedegarageetquesagrandesœur
lesavait.Commentgagneraient-ilsleurvieunjour?Fabiennes'intéressaitqu'auxarmesàfeuetelle,
elle n'était bonne à rien. Elle n'allait quand même pas devenir caissière dans un supermarché.
D'ailleurs,ellen'enseraitsûrementpascapable.
Elleenfonçaitunoreillersursatêtepourneplusypenser.
Cettenuit-là,donc,lebébéavaitlehoquetdansleventredeLucette.
Onn'imaginepasl'influenceduhoquetd'unfœtussurunefilletteenceinteàfleurdepeau.
Fabien,lui,dormaitcommeunbienheureux.Elle,elleenétaitàsahuitièmeheured'insomnie,et
àsonhuitièmemoisdegrossesse.Sonventreénormeluidonnaitl'impressiondecontenirunebombe
àretardement.
Chaque hoquètement lui semblait correspondre au tic-tac qui la rapprochait du moment de
l'explosion.Lefantasmedevintréalité:ilyeutbeletbiendéflagration–danslatêtedeLucette.
Elleseleva,mueparuneconvictionsoudainequiluiouvritgrandslesyeux.
Elle alla chercher le revolver là où Fabien le cachait. Elle revint près du lit où le garçon
dormait.Elleregardasonbeauvisageenvisantsatempeetmurmura:
–Jet'aime,maisjedoisprotégerlebébécontretoi.
Elleapprochalecanonettirajusqu'àviderlechargeur.
Elleregardalesangsurlemur.Ensuite,trèscalme,elletéléphonaàlapolice:
–Jeviensdetuermonmari.Venez.
Quandlespoliciersarrivèrent,ilsfurentaccueillisparuneenfantenceintejusqu'auxyeuxqui
tenaitunrevolverdanssamaindroite.
–Posezcettearme!dirent-ilsenlamenaçant.
–Oh,ellen'estpluschargée,répondit-elleenobéissant.
Elleconduisitlespoliciersjusqu'aulitconjugalpourmontrersonœuvre.
–Onl'emmèneaucommissariatouàl'hôpital?
–Pourquoiàl'hôpital?Jenesuispasmalade.
–Nousnesavonspas.Maisvousêtesenceinte.
–Jenesuispassurlepointd'accoucher.Emmenez-moiaucommissariat,exigea-t-elle,comme
sic'étaitundroit.
Quandcefutchosefaite,onluiditqu'ellepouvaitappelerunavocat.Elleditquecen'étaitpas
nécessaire.Unhommedansunbureauluiposadesquestionsàn'enplusfinir,aunombredesquelles
figurait:
–Pourquoiavez-voustuévotremari?
–Dansmonventre,lepetitavaitlehoquet.
–Oui,etensuite?
–Rien.J'aituéFabien.
–Vousl'aveztuéparcequelepetitavaitlehoquet?
Elleparutinterloquéeavantderépondre:
–Non.Cen'estpassisimple.Celadit,lepetitn'apluslehoquet.
–Vousaveztuévotremaripourfairepasserlehoquetdupetit?
Elleeutunriredéplacé:
–Non,enfin,c'estridicule!
–Pourquoiavez-voustuévotremari?
–Pourprotégermonbébé,affirma-t-elle,cettefoisavecunsérieuxtragique.
–Ah.Votremaril'avaitmenacé?
–Oui.
–IIfallaitlediretoutdesuite.
–Oui.
–Etdequoilemenaçait-il?
–Ilvoulaitl'appelerTanguysic'étaitungarçonetJoëllesic'étaitunefille.
–Etpuis?
–Rien.
–Vousaveztuévotremariparcequevousn'aimiezpassonchoixdeprénoms?
Ellefronçalessourcils.Ellesentaitbienqu'ilmanquaitquelquechoseàsonargumentationet,
pourtant,elleétaitsûred'avoirraison. Ellecomprenaittrèsbiensongeste ettrouvaitd'autantplus
frustrantdenepasparveniràl'expliquer.Elledécidaalorsdesetaire.
–Vousêtessûrequevousnevoulezpasunavocat?
Elle en était sûre. Comment eût-elle expliqué cela à un avocat? Il l'eût prise pour une folle,
commelesautres.Pluselleparlait,plusonlaprenaitpourunefolle.Donc,ellelabouclerait.
Ellefutincarcérée.Uneinfirmièrevenaitlavoirchaquejour.
Quandonluiannonçaitunevisitedesamèreoudesagrandesœur,ellerefusait.
Ellenerépondaitqu'auxquestionsconcernantsagrossesse.Sinon,ellerestaitmuette.
Dans sa tête, elle se parlait: «J'ai eu raison de tuer Fabien. Il n'était pas mauvais, il était
médiocre. La seule chose qui n'était pas médiocre en lui, c'était son revolver, mais il n'en aurait
jamaisfaitqu'unusagemédiocre,contrelespetitsvoyousduvoisinage,oualorsilauraitlaisséle
bébé jouer avec. J'ai eu raison de le retourner contre lui. Vouloir appeler son enfant Tanguy ou
Joëlle,c'estvouloirluioffrirunmondemédiocre,unhorizondéjàfermé.Moi,jeveuxquemonbébé
aitl'infiniàsaportée.Jeveuxquemonenfantnesesentelimitéparrien,jeveuxquesonprénomlui
suggèreundestinhorsnorme.»
Lucetteaccouchaenprisond'unepetitefille.Ellelapritdanssesbrasetlaregardaavectout
l'amourdumonde.Jamaisonnevitjeunemèreplusémerveillée.
–Tuestropbelle!répétait-elleaubébé.
–Commentl'appellerez-vous?
–Plectrude.
Une délégation de matonnes, de psychologues, de vagues juristes et de médecins plus vagues
encoredéfilaauprèsdeLucettepourprotester:ellenepouvaitpasappelersafillecommeça.
–Jelepeux.IlyaeuunesaintePlectrude.Jenesaispluscequ'elleafaitmaiselleaexisté.On
consultaunspécialistequiconfirma.
–Pensezàl'enfant,Lucette.
–Jenepensequ'àelle.
–Çaneluiposeraquedesproblèmes.
–Çapréviendralesgensqu'elleestexceptionnelle.
–Onpeuts'appelerMarieetêtreexceptionnelle.
–Marie,çaneprotègepas.Plectrude,çaprotège:cettefinrude,çasonnecommeunbouclier.
–Appelez-laGertrude,alors.C'estplusfacileàporter.
–Non.CedébutdePlectrude,çafaitpenseràunpectoral:ceprénomestuntalisman.
–Ceprénomestgrotesqueetvotreenfantseralariséedesgens.
–Non:illarendraassezfortepourqu'ellesedéfende.
–Pourquoiluidonnerd'embléeuneraisondesedéfendre?Elleauraassezd'obstaclescomme
ça!
–Vousditesçapourmoi?
–Entreautres.
–Rassurez-vous,jenelagêneraipaslongtemps.Etmaintenant,écoutez-moi:jesuisenprison,
jesuisprivéedemesdroits.Laseulelibertéquimeresteconsisteàappelermonenfantcommeje
veux.
–C'estégoïste,Lucette.
–Aucontraire.Etpuis,çanevousregardepas.
Ellefitbaptiserlebébéenprisonpourêtresûredecontrôlerl'affaire.
Lanuitmême,elleconfectionnaunecordeavecsesdrapsdéchirésetsependitdanssacellule.
Au matin, on retrouva son cadavre léger. Elle n'avait laissé aucune lettre, aucune explication. Le
prénomdesafille,surlequelelleavaittantinsisté,luitintlieudetestament.
Clémence, la grande sœur de Lucette, vint chercher le bébé à la prison. On ne fut que trop
contentdesedébarrasserdecettepetitenéesousd'aussieffroyablesauspices.Clémenceetsonmari
Denis avaient deux enfants de quatre et deux ans, Nicole et Béatrice. Ils décidèrent que Plectrude
seraitleurtroisième.
NicoleetBéatricevinrentregarderleurnouvellesœur.Ellesn'avaientaucuneraisondepenser
qu'elleétaitlafilledeLucette,dontellesn'avaientd'ailleursjamaisvraimentenregistrél'existence.
Ellesétaienttroppetitespourserendrecomptequ'elleportaitunprénomàcoucherdehorset
l'adoptèrent,malgréquelquesproblèmesdeprononciation.Longtemps,ellesl'appelèrent«Plecrude».
Jamais on ne vit bébé plus doué pour se faire aimer. Sentait-elle que les circonstances de sa
naissanceavaientététragiques?Elleconjuraitsonentourage,àforcederegardsdéchirants,den'en
tenir aucun compte. Il faut préciser qu'elle avait pour cela un atout: des yeux d'une beauté
invraisemblable.
Cette nouvelle-née petite et maigre plantait sur sa cible un regard énorme – énorme de
dimension et de signification. Ses yeux immenses et magnifiques disaient à Clémence et à Denis:
«Aimez-moi!Votredestinestdem'aimer!Jen'aiquehuitsemaines,maisjen'ensuispasmoinsun
êtregrandiose!Sivoussaviez,siseulementvoussaviez…»
Denis et Clémence avaient l'air de savoir. D'emblée, ils eurent pour Plectrude une sorte
d'admiration.Elleétaitétrangejusquedanssafaçondeboiresonbiberonàunelenteurinsoutenable,
de ne jamais pleurer, de dormir peu la nuit et beaucoup le jour, de montrer d'un doigt décidé les
objetsqu'elleconvoitait.
Elle regardait gravement, profondément, quiconque la prenait dans ses bras, comme pour
exprimerquec'étaitlàledébutd'unegrandehistoired'amouretqu'ilyavaitdequoiêtrebouleversé.
Clémence,quiavaitfollementaimésasœurdéfunte,reportasurPlectrudecettepassion.Ellene
l'aimapasplusquesesdeuxenfants:ellel'aimadifféremment.NicoleetBéatriceluiinspiraientune
tendressedébordante;Plec-trudeluiinspiraitdelavénération.
Ses deux aînées étaient mignonnes, gentilles, intelligentes, agréables; la petite dernière était
horsnorme–splendide,intense,énigmatique,loufoque.
Denisaussifutfoud'elledèsledébutetleresta.Maisrienjamaisneputégalerl'amoursacré
queClémenceluivoua.EntrelasœuretlafilledeLucette,cefutunravage.
Plectrude n'avait aucun appétit et grandissait aussi lentement qu'elle mangeait. C'était
désespérant.NicoleetBéatricedévoraientetcroissaientàvued'œil.Ellesavaientdesjouesrondes
etrosésquiréjouissaientleursparents.ChezPlectrude,seulslesyeuxgrandissaient.
–Est-cequ'onvavraimentl'appelercommeça?demandaunjourDenis.
–Biensûr.Masœuratenuàcequ'elleporteceprénom.
–Tasœurétaitfolle.
–Non.Masœurétaitfragile.Detoutefaçon,c'estjoli,Plectrude.
–Tutrouves?
–Oui.Etpuisçaluivabien.
–Jenesuispasd'accord.Elleal'aird'unefée.Moi,jel'auraisappeléeAurore.
–C'esttroptard.Lespetitesl'ontdéjàadoptéesoussonvraiprénom.Etjet'assurequeçaluiva
bien:çafaitprincessegothique.
–Pauvregosse!Al'école,çaseralourdàporter.
–Paspourelle.Elleaassezdepersonnalitépourça.
Plectrudeprononçasonpremiermotàl'âgenormaletcefut:«Maman!»
Clémences'extasia.Hilare,Denisluifitobserverquelepremiermotdechacundesesenfants–
etd'ailleursdetouslesenfantsdumonde–étaitMaman.
–Cen'estpaspareil,ditClémence.
Pendanttrèslongtemps,«maman»futleseulmotdePlectrude.Commelecordonombilical,ce
mot lui était un lien suffisant avec le monde. D'emblée, elle l'avait voisé à la perfection, avec sa
voyellenasaleàlafin,d'unevoixsûre,aulieudu«mamamama»delaplupartdesbébés.
Elleleprononçaitrarementmais,quandelleleprononçait,c'étaitavecuneclartésolennellequi
forçaitl'attention.Oneûtjuréqu'ellechoisissaitsonmomentpourménagerseseffets.
Clémence avait six ans quand Lucette était née: elle se souvenait très bien de sa sœur à la
naissance,àunan,àdeuxans,etc.Aucuneconfusionn'étaitpossible:
–Lucetteétaitordinaire.Ellepleuraitbeaucoup,elleétaittouràtouradorableetinsupportable.
Elle n'avait rien d'exceptionnel. Plec-trude ne lui ressemble en rien: elle est silencieuse, sérieuse,
réfléchie.Onsentcombienelleestintelligente.
Denissemoquaitgentimentdesafemme:
–Cessedeparlerd'ellecommedumessie.C'estunecharmantepetite,voilàtout.
Illahissaitàboutdebrasau-dessusdesatêteens'attendrissant.
Beaucoupplustard,Plectrudedit:«Papa.»
Lelendemain,parpurediplomatie,elledit:«Nicole»et«Béatrice».
Sonélocutionétaitimpeccable.
Elle mettait à parler la même parcimonie philosophique qu'elle mettait à manger. Chaque
nouveau mot lui demandait autant de concentration et de méditation que les nouveaux aliments qui
apparaissaientdanssonassiette.
Quandellevoyaitunlégumeinconnuauseindesapurée,elleledésignaitàClémence.
–Ça?demandait-elle.
–Ça,c'estdupoireau.Poi-reau.Essaie,c'esttrèsbon.
Plectrudepassaitd'abordunedemi-heureàcontemplerlemorceaudepoireaudanssacuiller.
Elleleportaitàsonnezpourenévaluerleparfum,puisellel'observaitencoreetencore.
–C'estfroid,maintenant!disaitDenisavechumeur.
Elle n'en avait cure. Quand elle estimait que son examen était fini, elle prenait l'aliment en
boucheetlegoûtaitlonguement.Ellen'émettaitpasdejugement:ellerecommençaitl'expérienceavec
undeuxièmemorceau,puisuntroisième.Leplusétonnantétaitqu'elleprocédaitainsimêmequand
sonverdictultime,aprèsquatretentatives,était:
–Jedéteste.
Normalement, quand un enfant a horreur d'un aliment, il le sait dès qu'il l'a effleuré avec sa
langue.Plectrude,elle,voulaitêtresûredesesgoûts.
Pour les mots, c'était pareil; elle conservait en elle les nouveautés verbales et les examinait
sousleurscouturesinnombrablesavantdelesressortir,leplussouventhorsdepropos,àlasurprise
générale:
–Girafe!
Pourquoidisait-elle«girafe»alorsqu'onétaitentraindesepréparerpourlapromenade?Onla
soupçonnaitdenepascomprendrecequ'elleclamait.Or,ellecomprenait.C'étaitseulementquesa
réflexionétaitindépendantedescontingencesextérieures.Soudain,aumomentd'enfilersonmanteau,
l'espritdePlectrudeavaitachevédedigérerl'immensitéducouetdespattesdelagirafe:ilfallait
donc qu'elle prononce son nom, histoire d'avertir les gens du surgissement de la girafe dans son
universintérieur.
–As-turemarquécombiensavoixestjolie?disaitClémence.
–Tuasdéjàentenduunenfantquin'avaitpasunevoixmignonne?remarquaitDenis.
–Justement!Elleaunevoixjolie,pasunevoixmignonne,répliquait-elle.
Enseptembre,onlamitàl'écolematernelle.
–Elleauratroisansdansunmois.C'estunpeutôt,peut-être.
Lànefutpasleproblème.
Aprèsquelquesjours,lamaîtresseavertitClémencequ'ellenepouvaitpasgarderPlectrude.
–Elleestencoretroppetite,n'est-cepas?
–Non,madame.J'aidesenfantspluspetitsqu'elleenclasse.
–Alors?
–C'estàcausedesonregard.
–Quoi?
–Ellefaitpleurerlesautresenfantsrienqu'enlesregardantfixement.Etjedoisdirequejeles
comprends:quandc'estmoiqu'elleregarde,jesuismalàl'aise.
Clémence,folledefierté,annonçaauxgensquesafilleavaitétérenvoyéedel'écolematernelle
àcausedesesyeux.Personnen'avaitjamaisentenduunepareillehistoire.
Déjà,lesgensmarmonnaient:
–Vousavezconnudesenfantsquis'étaientfaitrenvoyerdel'écolematernelle,vous?
–Etpourleursyeux,enplus!
–C'estvraiqu'elleregardebizarrement,cettegosse!
–Lesdeuxaînéessontsisages,sigentilles.C'estundémon,lapetitedernière!
Connaissait-onouneconnaissait-onpaslescirconstancesdesanaissance?Clémencesegarda
bien d'aller interroger les voisins là-dessus. Elle préféra considérer comme acquise la filiation
directequilareliaitàPlectrude.
Elleétaitraviequesontête-à-têteaveclapetiteseprolongeât.Lematin,Denispartaitautravail
avec les deux aînées qu'il conduisait l'une à l'école, l'autre en maternelle. Clémence restait seule
aveclapetitedernière.
Dèsquelaporteserefermaitsursonmarietsesenfants,ellesemétamorphosaitenuneautre
personne. Elle devenait le composé de fée et de sorcière que la présence exclusive de Plectrude
révélaitenelle.
–Nousavonslechamplibre.Allonsnouschanger.
Ellesechangeaitausensleplusprofondduterme:nonseulementelleenlevaitsesvêtements
ordinairespours'enroulerdansdesétoffesluxueusesquiluidonnaientl'allured'unereineindienne,
maiselletroquaitsonâmedemèredefamillecontrecelled'unecréaturefantasmagoriquedotéede
pouvoirsexceptionnels.
Sousleregardfixedel'enfant,lajeunefemmedevingt-huitanslaissaitsortirdesonseinlafée
deseizeansetlasorcièrededixmilleansquiyétaientcontenues.
Elledéshabillaitensuitelapetiteetlarevêtaitdelarobedeprincessequ'elleluiavaitachetée
en cachette. Elle la prenait par la main et la conduisait devant le grand miroir où elles se
contemplaient.
–Tuasvucommenoussommesbelles?
Plectrudesoupiraitdebonheur.
Puiselledansaitpourcharmersapetitedetroisans.Celle-cijubilaitetentraitdansladanse.
Clémenceluitenaitlesmains,poursoudainempoignersatailleetlafairevolerdanslesairs.
Plectrudepoussaitdescrisdejoie.
–Maintenant,regarderleschoses,demandaitl'enfantquiconnaissaitlerituel.
–Quelleschoses?feignaitd'ignorerClémence.
–Leschosesdeprincesse.
Les choses de princesse étaient les objets qui, pour l'une ou l'autre raison, avaient été élus
comme nobles, magnifiques, insolites, rares – dignes, enfin, d'être admirés par une aussi auguste
personne.
Clémencerassemblait,surletapisd'Orientdusalon,sesbijouxanciens,desmulesenvelours
carminqu'elleavaitportéesunseulsoir,lepetitface-à-maincerclédedoruresArtnouveau,l'étuià
cigarettesenargent,lafiasquearabeenlaitonincrustédepierres faussesetimpressionnantes,une
pairedegantsendentelleblanche,lesbaguesmoyenâgeusesenplastiquebarioléquePlectrudeavait
reçuesd'undistributeurautomatique,lacouronneencartondorédelafêtedesRois.
Onobtenaitainsiunmonceaudisparatequechacunetrouvaitmerveilleux:enclignantdesyeux,
oneûtdituntrésorvéritable.
Bouche bée, la petite regardait ce butin de pirates. Elle prenait en main chaque objet et le
contemplaitavecunsérieuxextatique.
Parfois,lagrandeluimettaittouslesbijouxainsiquelesmules;ensuite,elleluitendaitlefaceà-mainetluidisait:
–Tuvasvoircommetuesbelle.
Retenant son souffle, la petite regardait son reflet dans le miroir: au cœur du cerclage de
dorures,elledécouvraitunereinedetroisans,uneprêtressechamarrée,unefiancéepersanelejour
desesnoces,unesaintebyzantineposantpouruneicône.Encetteimageinsenséed'elle-même,elle
sereconnaissait.
N'importe qui eût éclaté de rire au spectacle de cette enfançonne parée comme une châsse
délirante.Clémencesouriaitmaisneriaitpas:cequilafrappait,plusquelecomiquedelascène,
c'étaitlabeautédelapetite.Elleétaitbellecommelesgravuresquel'ontrouvaitdansleslivresde
contesdeféesdutempsjadis.
«Lesenfantsd'aujourd'huinesontplusbeauxcommeça»,pensait-elleabsurdement–lesenfants
dupassén'étaientsûrementpasmieux.
Elle mettait de la «musique de princesse» (Tchaïkovski, Prokofiev) et préparait un goûter
d'enfantenguisededéjeuner:paind'épice,gâteauxauchocolat,chaussonsauxpommes,biscuitsaux
amandes,flanàlavanille,avecpourboissonsducidredouxetdusiropd'orgeat.
Clémencedisposaitcesgâteriessurlatableavecunehonteamusée:jamaisellen'auraitautorisé
ses deux aînées à se nourrir uniquement de sucreries. Elle se justifiait en pensant que le cas de
Plectrudeétaitdifférent:
–C'estunrepaspourenfantsdecontedefées.
Ellefermaitlesrideaux,allumaitdesbougiesetappelaitlapetite.Celle-cigrignotaitàpeine,
écoutantavecdegrandsyeuxattentifscequeluiracontaitsamaman.
Vers quatorze heures, Clémence s'apercevait soudain que les aînées rentreraient dans à peine
troisheuresetqu'ellenes'étaitacquittéed'aucunedestâchesd'unemèredefamille.
Ellesautaitalorsdansdesvêtementsordinaires,couraitaucoindelarueacheterdesaliments
sérieux, rentrait pour donner au logis une apparence possible, jetait le linge sale dans la machine
puispartaitàl'écolechercherlesenfants.Danssonempressement,ellen'avaitpastoujoursletemps
oulaprésenced'espritd'enleveràPlectrudesondéguisement–pourlasimpleraisonqu'àsesyeux
cen'étaitpasundéguisement.
Ainsi, on voyait marcher dans la rue une jeune femme enjouée, tenant par la main une
microscopiquecréatureparéecommenel'eussentpasosélesprincessesdesMilleetUneNuits.
Alasortiedel'école,cespectacleprovoquaittouràtourlaperplexité,lerire,l'émerveillement
etladésapprobation.
NicoleetBéatricepoussaienttoujoursdescrisdejoieenvoyantl'accoutrementdeleurpetite
sœur,maiscertainesmèresdisaientàhauteetintelligiblevoix:
–Onn'apasidéed'habilleruneenfantcommeça!
–Cen'estpasunanimaldecirque.
–Ilnefaudrapass'étonnersicettepetitetournemal,plustard!
–Seservirdesesenfantspourfairesonintéressante,c'estinqualifiable.
Il y avait aussi des adultes moins bêtes pour s'attendrir devant l'apparition. Cette dernière y
éprouvait du plaisir, tout en trouvant normal, au fond, d'être ainsi contemplée, car elle avait
remarqué,danslemiroir,qu'elleétaittrèsbelle–etenavaitressentiunémoivoluptueux.
Ilimporteicid'ouvriruneparenthèseafindecloreunefoispourtoutesundébutoiseuxquidure
depuisbeaucouptroplongtemps.Cecipourraits'appelerl'encycliqueauxArsinoé.
DansLe Misanthrope de Molière, la jeune, jolie et coquette Célimène se voit tancer par la
vieilleetamèreArsinoéqui,vertedejalousie,vientluisignifierqu'ellenedevraitpastantjouirde
sa beauté. Célimène lui répond de façon absolument délectable. Hélas, le génie de Molière n'aura
serviàrien,puisqu'oncontinue,prèsdequatresièclesplustard,àtenirdesproposmoralisateurs,
austèresetpisse-vinaigrequandunêtrealemalheurdesourireàsonreflet.
L'auteurdeceslignesn'ajamaiséprouvédeplaisiràsevoirdansunmiroir,maissicettegrâce
luiavaitétéaccordée,elleneseseraitrienrefusédecetinnocentplaisir.
C'estsurtoutauxArsinoédumondeentierquecediscourss'adresse:envérité,qu'avez-vousày
redire?Aquicesbienheureusesnuisent-ellesenjouissantdeleurbeauté?Nesont-ellespasplutôtles
bienfaitricesdenotretristecondition,ennousoffrantàcontemplerd'aussiadmirablesvisages?
L'auteur ne parle pas ici de ceux qui ont fait d'une fausse joliesse un principe de mépris et
d'exclusion,maisdeceuxqui,simplementravisparleurimage,veulentassocierlesautresàleurjoie
naturelle.
Si les Arsinoé déployaient, à tâcher de tirer meilleur parti de leur propre physique, l'énergie
qu'ellesconsacrentàdéblatérercontrelesCélimène,ellesseraientdeuxfoismoinslaides.
Déjà,àlasortiedel'école,desArsinoédetouslesâgess'enprenaientàPlectrude.Celle-ci,en
bonneCélimène,n'enavaitcureetnesesouciaitquedesesadmirateurs,surlevisagedesquelselle
guettaitlasurpriseenchantée.Lapetiteyéprouvaitunplaisiringénuquilarendaitencoreplusbelle.
Clémenceramenaitaulogislestroisenfants.Tandisquelesaînéess'affairaientauxdevoirsouaux
dessins, elle préparait des repas sérieux _ du jambon, de la purée – et souriait parfois de la
différencedetraitementalimentairedesaprogéniture.
Pourtant, on n'eût pas pu l'accuser de favoritisme: elle aimait autant ses trois enfants. C'était
pourchacuneunamouràl'imagedecellequil'inspirait:sageetsolidepourNicoleetBéatrice,fouet
féeriquepourPlectrude.Ellen'enétaitpasmoinsunebonnemère.
Quandondemandaàlapetitecequ'ellevoulaitcommecadeaud'anniversairepoursesquatre
ans,elleréponditsansl'ombred'unehésitation:
–Deschaussonsdeballerine.
Manièresubtiledesignifieràsesparentscequ'ellevoulaitdevenir.Rienn'eûtpudonnerplus
dejoieàClémence:elleavaitétérefusée,àquinzeans,àl'examend'entréedespetitsratsdel'Opéra,
etnes'enétaitjamaisconsolée.
OninscrivitPlectrudeàuncoursdeballetpourdébutantesdequatreans.Nonseulementelle
n'enfutpasrenvoyéepourcausederegardintense,maiselleyfutaussitôtdistinguée.
–Cettepetiteadesyeuxdedanseuse,ditlaprofesseur.
– Comment peut-on avoir des yeux de danseuse? s'étonna Clémence. N'a-t-elle pas plutôt un
corpsdedanseuse,unegrâcededanseuse?
– Oui, elle a tout cela. Mais elle a aussi des yeux de danseuse et, croyez-moi, c'est le plus
importantetleplusrare.Siuneballerinen'apasderegard,elleneserajamaisprésenteàsadanse.
Ce qui était certain, c'était que les yeux de Plectrude atteignaient, quand elle dansait, une
intensitéextraordinaire.«Elles'esttrouvée»,pensaitClémence.
Acinqans,lapetiten'allaittoujourspasàl'écolematernelle.Samèreestimaitqu'allerquatre
foisparsemaineaucoursdeballetsuffisaitàluiapprendrel'artdevivreavecd'autresenfants.
–Onn'enseignepasqueçaenmaternelle,protestaitDenis.
– A-t-elle vraiment besoin de savoir comment coller des gommettes, faire des colliers de
nouillesetdumacramé?disaitsonépouse,lesyeuxauciel.
Envérité,Clémencevoulaitprolongerautantquepossiblesontête-à-têteaveclafillette.Elle
adorait les journées qu'elle passait en sa compagnie. Et les leçons de danse avaient sur l'école
maternelleunesupérioritéindéniable:lamamanavaitledroitd'yassister.
Elle regardait virevolter l'enfant avec une fierté extatique: «Elle a un don, cette gosse!» En
comparaison,lesautrespetitesfillessemblaientdescanetonnes.
Aprèslescours,laprofesseurnemanquaitpasdevenirluidire:
–Ilfautqu'ellecontinue.Elleestexceptionnelle.
Clémenceramenaitsafilleaulogisenluirépétantlescomplimentsqu'elleavaitreçuspourelle.
Plectrudelesaccueillaitaveclagrâced'unediva.
– De toute façon, l'école maternelle n'est pas obligatoire, concluait Denis avec un fatalisme
amuséd'hommesoumis.
Hélas,lecourspréparatoire,lui,étaitobligatoire.
Enaoût,commesonmaris'apprêtaitàyinscrirePlectrude,lamamanprotesta:
–Ellen'aquecinqans!
–Elleaurasixansenoctobre.
Cette fois, il tint bon. Et le 1er septembre, ce ne fut plus deux mais trois enfants qu'ils
conduisirentàl'école.
Lapetitedernièren'yétaitd'ailleurspasopposée.Elleétaitplutôtfaraudeàl'idéed'essayerson
cartable. On assista donc à une rentrée étrange: c'était la mère qui pleurait en voyant s'éloigner
l'enfant.
Plectrudedéchantavite.C'étaittrèsdifférentdesleçonsdeballet.Ilfallutresterassisependant
desheuressansbouger.Ilfallutécouterunefemmedontlesproposn'étaientpasintéressants.
Il y eut une récréation. Elle se précipita dans la cour pour faire des bonds, tant ses pauvres
jambesn'enpouvaientplusd'immobilité.
Pendantcetemps,lesautresenfantsjouaientensemble:laplupartseconnaissaientdéjàdepuis
l'école maternelle. Ils se racontaient des choses. Plectrude se demanda ce qu'ils pouvaient bien se
dire.
Elle se rapprocha pour écouter. C'était un bruissement ininterrompu, produit par un grand
nombre de voix, qu'elle ne parvenait pas à attribuer à leurs propriétaires: il y était question de la
maîtresse, des vacances, d'une certaine Magali, d'élastiques, et donne-moi un Malabar, et Magali
c'estmacopine,maistais-toit'estropbête,maaaaiheuuuu,t'aspasdesCarambar,pourquoijenesuis
pas dans la classe de Magali, arrête, on jouera plus avec toi, je le dirai à la maîtresse, ouh la
rapporteuse, d'abord t'avais qu'à pas me pousser, Magali elle m'aime plus que toi, et puis tes
chaussures elles sont moches, arrêteuh, les filles c'est bête, je suis content de ne pas être dans ta
classe,etMagali…
Plectrudes'enfut,épouvantée.
Ensuite,ilfallutencoreécouterlamaîtresse.Cequ'elledisaitn'étaittoujourspasintéressant;au
moinsétait-ceplushomogènequelebavardagedesmômes.C'eûtétésupportables'iln'yavaiteuce
devoird'immobilité.Heureusement,ilyavaitunefenêtre.
–Disdonc,toi!
Au cinquième «dis donc, toi!», et comme la classe entière riait, Plectrude comprit qu'on
s'adressaitàelleettournaversl'assembléedesyeuxstupéfaits.
–Tuenmetsdutempsàréagir!ditlamaîtresse.
Touslesenfantss'étaientretournéspourregardercellequiavaitétépriseenfaute.C'étaitune
sensationatroce.Lapetitedanseusesedemandaquelétaitson|crime.
–C'estmoiqu'ilfautregarder,etpaslafenêtre!conclutlafemme.
Commeiln'yavaitrienàrépondre,l'enfantsetut.
–Ondit:«Oui,madame»!
–Oui,madame.
–Commentt'appelles-tu?demandal'institutrice,l'airdepenser:«Jet'aiàl'œil,toi!»
–Plectrude.
–Pardon?
– Plectrude, articula-t-elle d'une voix claire. Les enfants étaient encore trop petits pour être
conscientsdel'énormitédeceprénom.Madame,elle,écarquillalesyeux,vérifiasursonregistreet
conclut:
–Ehbien,situcherchesàfairetonintéressante,c'estréussi.
Commesic'étaitellequiavaitchoisisonpropreprénom.
Lapetitepensa:«Elleenadebonnes,celle-là!C'estellequichercheàfairesonintéressante!
Lapreuve,c'estqu'ellenesupportepasdenepasêtreregardée!Elleveutsefaireremarquermais
ellen'estpasintéressante!»
Cependant,puisquel'institutriceétaitlechef,l'enfantobéit.Ellesemitàlaregarderavecses
grandsyeuxfixes.Madameenfutdéstabiliséemaisn'osapasprotester,depeurdedonnerdesordres
contradictoires.
Le pire fut atteint à l'heure du déjeuner. Les élèves furent conduits dans une vaste cantine où
régnaituneodeurcaractéristique,mélangedevomidemômeetdedésinfectant.
Ilsdurents'asseoiràdestablesdedix.Plec-trudenesavaitpasoùalleretfermalesyeuxafin
denepasdevoirchoisir.Unflotlamenaàunetabléed'inconnus.
Des dames apportèrent des plats au contenu et aux couleurs non identifiables. Paniquée,
Plectrude ne put se décider à mettre ces corps étrangers dans son assiette. On la servit donc
d'autorité et elle se retrouva devant une gamelle pleine de purée verdâtre et de petits carrés de
viandebrune.
Ellesedemandacequiluivalaitunsortaussicruel.Jusqu'alors,pourelle,ledéjeuneravaitété
unepureféerieoù,àlalueurdeschandelles,protégéedumondepardestenturesdeveloursrouge,
une maman belle et vêtue avec magnificence lui apportait des gâteaux et des crèmes qu'elle n'était
mêmepasforcéedemanger,ausondemusiquescélestes.
Etlà,aumilieudescrisd'enfantsmochesetsales,enunesallelaideoùçasentaitbizarre,on
jetaitdanssonassiettedelapuréeverteetonluisignifiaitqu'ellenequitteraitpaslacantinesans
avoirtoutavalé.
Scandalisée par l'injustice du destin, la petite se mit en devoir de vider la gamelle. C'était
épouvantable.Elleavaitunmalfouàdéglutir.Ami-parcours,ellevomitdansl'assietteetcomprit
l'originedel'odeur.
–Beuh,t'esdégueulasse!luidirentlesenfants.
Unedamevintenleverlagamelleetsoupira:«Ah!làlà!»
Aumoins,ellenefutplusobligéedemangercejour-là.
Après ce cauchemar, il fallut encore écouter celle qui, sans succès, cherchait à faire son
intéressante.Ellenotaitsurletableaunoirdesassemblagesdetraitsquin'étaientmêmepasbeaux.
Aquatreheuresetdemie,Plectrudefutenfinautoriséeàquittercelieuaussiabsurdequ'abject.
Alasortiedel'école,elleaperçutsamamanetcourutversellecommeoncourtverslesalut.
Aupremierregard,Clémencesutcombiensonenfantavaitsouffert.Ellelaserradanssesbras
enmurmurantdesparolesderéconfort:
–Là,là,c'estfini,c'estfini.
–C'estvrai?espéralapetite.Jen'yretourneraiplus?
–Si.C'estobligé.Maistut'habitueras.EtPlectrude,atterrée,compritqu'onn'étaitpassurcette
planètepourleplaisir.
Ellenes'habituapas.L'écoleétaitunegéhenneetleresta.
Heureusement,ilyavaitlescoursdeballet.Autantcequel'institutriceenseignaitétaitinutileet
vilain, autant ce que le professeur de danse enseignait était indispensable et sublime. Ce décalage
commença à poser quelques problèmes. Après plusieurs mois, la plupart des enfants de la classe
parvenaient à déchiffrer les lettres et à en tracer. Plectrude, elle, semblait avoir décidé que ces
choses-lànelaconcernaientpas:quandarrivaitsontouretquelamaîtresseluimontraitunelettre
inscriteautableau,elleprononçaitunsonauhasard,toujoursàcôtédelaplaque,avecunmanque
d'intérêtunpeutropmanifeste.
L'institutrice finit par exiger de voir les parents de cette cancre. Denis en fut gêné: Nicole et
Béatriceétaientdebonnesélèvesetnel'avaientpashabituéàcegenred'humiliation.Clémence,sans
l'avouer, ressentit une obscure fierté: décidément, cette petite rebelle ne faisait rien comme tout le
monde.
–Siçacontinuecommeça,ellevaredoublersonCP!annonçalamaîtressemenaçante.
La maman ouvrit des yeux admiratifs: elle n'avait jamais entendu parler d'un enfant qui
redoublait son cours préparatoire. Cela lui parut une action d'éclat, une audace, une insolence
aristocratique. Quel enfant oserait redoubler son CP? Là où même les plus médiocres s'en tiraient
sanstropd'embarras,safilleaffirmaitdéjàcrânementsadifférence,non,sonexception!
Denis,lui,nel'entenditpasdecetteoreille:
–Nousallonsréagir,madame!Nousallonsprendrelasituationenmain!
–Leredoublementest-ilencoreévitable?demandaClémence,pleined'unespoirquelestiers
interprétèrentàl'envers.
–Biensûr.Dumomentqu'elleparvientàlireleslettresavantlafindel'annéescolaire.
Lamamancachasadéception.C'étaittropbeaupourêtrevrai!
–Elleleslira,madame,ditDenis.C'estbizarre:cettepetiteapourtantl'airtrèsintelligente.
–C'estpossible,monsieur.Leproblème,c'estqueçanel'intéressepas.
«Ça ne l'intéresse pas! releva Clémence. Elle est formidable! Ça ne l'intéresse pas! Quelle
personnalité!Làoùlesmômesavalenttoutsansbroncher,maPlectrudefaitdéjàletrientrecequiest
intéressantetcequinel'estpas!»
–Çanem'intéressepas,Papa.
–Enfin,c'estintéressant,d'apprendreàlire!protestaDenis.
–Pourquoi?
–Pourliredeshistoires.
–Tuparles.Danslelivredelecture,lamaîtressenouslitparfoisdeshistoires.C'esttellement
embêtantquej'arrêted'écouterauboutdedeuxminutes.
Clémenceapplauditmentalement.
–TuveuxredoublertonCP?C'estçaquetuveux?s'emportaDenis.
–Jeveuxdevenirdanseuse.
–Mêmepourdevenirdanseuse,tudoisréussirtonCP.
L'épouses'aperçutsoudainquesonmariavaitraison.Elleréagitaussitôt.Danssachambre,elle
allachercherungigantesquelivredusiècledernier.Ellepritlapetitesursesgenouxetfeuilletaavec
elle,religieusement,lerecueildecontesdefées.Elleeutsoindenepasluifairelalecture,dese
contenterdeluimontrerlestrèsbellesillustrations.
Cefutunchocdanslaviedel'enfant:ellen'avaitjamaisétéaussiémerveilléequ'endécouvrant
ces princesses trop magnifiques pour toucher terre, qui, enfermées dans leur tour, parlaient à des
oiseauxbleusquiétaientdesprinces,ousedéguisaientensouillonspourréapparaîtreencoreplus
sublimes,quatrepagesplusloin.
Ellesutàl'instant,avecunecertitudeàlaportéedesseulespetitesfilles,qu'elledeviendraitun
jourl'unedecescréaturesquirendentlescrapaudsnostalgiques,lessorcièresabjectesetlesprinces
abrutis.
–Net'inquiètepas,ditClémenceàDenis.Avantlafindelasemaine,ellelira.
Lepronosticétaitau-dessousdelavérité:deuxjoursplustard,lecerveaudePlectrudeavait
tiréprofitdeslettresassommantesetvainesqu'ilcroyaitnepasavoirabsorbéesenclasseettrouvé
lacohérenceentrelessignes,lessonsetlesens.Deuxjoursplustard,ellelisaitcentfoismieuxque
lesmeilleursélèvesduCP.Commequoiiln'estqu'uneclefpouraccéderausavoir,etc'estledésir.
Lelivredecontesluiétaitapparutellemoded'emploipourdevenirl'unedesprincessesdes
illustrations.Puisquelalectureluiétaitdésormaisnécessaire,sonintelligencel'avaitassimilée.
–Queneluias-tumontrécebouquinplustôt?s'extasiaDenis.
–Cerecueilestuntrésor.Jenevoulaispaslegâcherenleluimontranttroptôt.Ilfallaitqu'elle
soitenâged'apprécieruneœuvred'art.
Deuxjoursplustard,donc,lamaîtresseavaitconstatéleprodige:lapetitecancrequi,seulede
sonespèce,neparvenaitàidentifieraucunelettre,lisaitàprésentcommeunepremièredeclassede
dixans.
Endeuxjours,elleavaitappriscequ'uneprofessionnellen'avaitpasréussiàluienseigneren
cinqmois.L'institutricecrutquelesparentsavaientuneméthodesecrèteetleurtéléphona.Denis,fou
defierté,luiracontalavérité:
–Nousn'avonsrienfaitdutout.Nousluiavonsseulementmontréunlivreassezbeaupourlui
donnerenviedelire.C'estcequiluimanquait.
Danssoningénuité,lepèreneserenditpascomptequ'ilcommettaitunegrossegaffe.
La maîtresse, qui n'avait jamais beaucoup aimé Plectrude, se mit dès lors à la détester. Non
seulementelleconsidéracemiraclecommeunehumiliationpersonnelle,maisenpluselleéprouva
enverslapetitelahainequ'unespritmoyenressentvis-à-visd'unespritsupérieur:«Mademoiselle
avaitbesoinquelelivresoitbeau!Voyez-vousça!Ilestassezbeaupourlesautres!»
Dans sa perplexité rageuse, elle relut de bout en bout le livre de lecture incriminé. Y était
narréelaviequotidiennedeThierry,petitgarçonsouriant,etdesagrandesœurMicheline,quilui
préparaitdestartinespoursongoûteretl'empêchaitdefairedesbêtises,carelleétaitraisonnable.
– Enfin, c'est charmant! s'exclama-t-elle au terme de sa lecture. C'est frais, c'est ravissant!
Qu'est-cequ'illuifaut,àcettepéronnelle?
Illuifallaitdel'or,delamyrrheetdel'encens,delapourpreetdeslys,duveloursbleunuit
seméd'étoiles,desgravuresdeGustaveDoré,desfillettesauxbeauxyeuxgravesetàlabouchesans
sourire,desloupsdouloureusementséduisants,desforêtsmaléfiques–illuifallaittoutsauflegoûter
dupetitThierryetdesagrandesœurMicheline.
L'institutriceneperditplusuneoccasiond'exprimersahaineenversPlectrude.Commecelle-ci
restaitladernièreencalcul,lamaîtressel'appelait«lecasdésespéré».Unjouroùelleneparvenait
pasàeffectueruneadditionélémentaire,Madamel'invitaàretourneràsaplaceenluidisant:
–Toi,çanesertàrienquetufassesdesefforts.Tun'yarriveraspas.
Les élèves de CP étaient encore à cet âge suiviste où l'adulte a toujours raison et où la
contestationestimpensable.Plectrudefutdoncl'objetdetouslesmépris.
Aucoursdeballet,envertud'unelogiqueidentique,elleétaitlareine.Laprofesseurs'extasiait
sursesaptitudeset,sansoserledire(carcen'eûtpasététrèspédagogiqueenverslesautresenfants),
latraitaitcommelameilleureélèvequ'elleaiteuedesonexistence.Parconséquent,lespetitesfilles
vénéraientPlectrudeetjouaientdescoudespourdanserauprèsd'elle.
Ainsi,elleavaitdeuxviesbiendistinctes.Ilyavaitlaviedel'école,oùelleétaitseulecontre
tous,etlavieducoursdeballet,oùelleétaitlavedette.
Elleavait assez de luciditépour serendrecompteque les enfants ducoursde danseseraient
peut-être les premières à la mépriser, si elles étaient au cours préparatoire avec elle. Pour cette
raison, Plectrude se montrait distante envers celles qui sollicitaient son amitié – et cette attitude
exacerbaitencoredavantagelapassiondespetitesballerines.
Alafindel'année,elleréussitsonCPdejustesse,auprixd'effortssoutenusencalcul.Pourla
récompenser,sesparentsluioffrirentunebarremurale,afinqu'ellepûteffectuersesexercicesdevant
legrandmiroir.Ellepassalesvacancesàs'entraîner.Finaoût,elletenaitsonpieddanslamain.
Alarentréescolairel'attendaitunesurprise:lacompositiondesaclasseétaitlamêmequecelle
del'annéeprécédente,àunenotoireexceptionprès.Ilyavaitunenouvelle.
C était une inconnue pour tous sauf pour elle, puisque c'était Roselyne du cours de ballet.
Ebahiedebonheurd'êtredanslaclassedesonidole,elledemandal'autorisationdes'asseoiràcôté
dePlectrude.Jamaisauparavantcetteplacen'avaitétésollicitée:elleluifutdoncattribuée.
PlectrudereprésentaitpourRoselynel'idéalabsolu.Ellepassaitdesheuresàcontemplercette
égérieinaccessiblequi,parmiracle,étaitdevenuesavoisineàl'école.
Plectrude se demanda si cette vénération résisterait à la découverte de son impopularité
scolaire.Unjour,commel'institutriceremarquaitsafaiblesseencalcul,lesenfantssepermirentdes
commentairesbêtesetméchantssurleurcondisciple.Roselynes'indignadeceprocédéetditàcelle
qu'onraillait:
–Tuasvucommentilstetraitent?
Lacancre,habituée,haussalesépaules.Roselynenel'enadmiraqueplusetconclutpar:
–Jelesdéteste!
Plectrudesutalorsqu'elleavaituneamie.
Celachangeasavie.
Comment expliquer le prestige considérable dont jouit l'amitié aux yeux des enfants? Ceux-ci
croient,àtortd'ailleurs,qu'ilestdudevoirdeleursparents,deleursfrèresetsœurs,delesaimer.Ils
ne conçoivent pas qu'on puisse leur reconnaître du mérite pour ce qui relève, selon eux, de leur
mission. Il est typique de l'enfant de dire: «Je l'aime parce que c'est mon frère (mon père, ma
sœur…).C'estobligé.»
L'ami,d'aprèsl'enfant,estceluiquilechoisit.L'amiestceluiquiluioffrecequineluiestpas
dû.L'amitiéestdoncpourl'enfantleluxesuprême–etleluxeestcedontlesâmesbiennéesontle
plusardentbesoin.L'amitiédonneàl'enfantlesensdufastedel'existence.
Deretouràl'appartement,Plectrudeannonçaavecsolennité:
–J'aiuneamie.
C'était la première fois qu'on l'entendait dire cela. Clémence en eut d'abord un pincement au
cœur.Trèsvite,elleparvintàseraisonner:iln'yauraitjamaisdeconcurrenceentrel'intruseetelle.
Lesamis,çapasse.Unemère,çanepassepas.
–Invite-laàdîner,dit-elleàsafille.Plectrudeouvritdesyeuxterrifiés:
–Pourquoi?
– Comment, pourquoi? Pour nous la présenter. Nous voulons connaître ton amie. La petite
découvritàcetteoccasion,quequandonvoulaitrencontrerquelqu'un,onl'invitaitàdîner.Celalui
parutinquiétantetabsurde:connaissait-onmieuxlesgensquandonlesavaitvusmanger?Sitelétait
lecas,ellen'osaitimaginerl'opinionqu'onavaitd'elleàl'école,oùlacantineétaitpourelleunlieu
detortureetdevomissements.
Plectrudeseditque,siellevoulaitconnaîtrequelqu'un,ellel'inviteraitàjouer.N'était-cepas
danslejeuquelesgensserévélaient?
Roselynen'enfutpasmoinsinvitéeàdîner,puisquetelétaitl'usagepourlesadultes.Leschoses
se passèrent très bien. Plectrude attendit avec impatience que les mondanités s'achevassent: elle
savaitqu'elledormiraitavecsonamie,danssachambre,etcetteidéeluiparaissaitformidable.
Ténèbres,enfin.
–Tuaspeurdunoir?espéra-t-elle.
–Oui,ditRoselyne.
–Moipas!
–Danslenoir,jevoisdesbêtesmonstrueuses.
–Moiaussi.Maisj'aimeça._Tuaimesça,lesdragons?
–Oui!Etleschauves-sourisaussi.
–Çanetefaitpaspeur?
–Non.Parcequejesuisleurreine.
–Commentlesais-tu?
–Jel'aidécidé.
Roselynetrouvacetteexplicationadmirable.
–Jesuislareinedetoutcequ'onvoitdanslenoir:lesméduses,lescrocodiles,lesserpents,les
araignées,lesrequins,lesdinosaures,leslimaces,lespieuvres.
–Çanetedégoûtepas?
–Non.Jelestrouvebeaux.
–Riennetedégoûte,alors?_Si!Lesfiguessèches.
–C'estpasdégoûtant,lesfiguessèches!_Tuenmanges?
–Oui.
–N'enmangeplus,situm'aimes.
–Pourquoi?
–Lesvendeuseslesmâchentetpuiselleslesremettentdanslepaquet.
–Qu'est-cequeturacontes?
–Pourquoicrois-tuquec'esttoutécraséetmoche?
–C'estvrai,cequetudis?
–Jetelejure.Lesvendeuseslesmâchentetpuislesrecrachent.
–Beuh!
–Tuvois!Iln'yariendeplusdégoûtantaumondequelesfiguessèches.
Elles se pâmèrent d'un dégoût commun qui les porta au septième ciel. Elles se détaillèrent
longuementl'aspectrépugnantdecefruitdesséchéenpoussantdescrisdeplaisir.
–Jetejurequejen'enmangeraiplusjamais,ditsolennellementRoselyne.
–Mêmesouslatorture?
–Mêmesouslatorture!
–Etsiont'enenfoncedanslabouche,deforce?
–Jejuredevomir!déclaral'enfant,aveclavoixd'unejeunemariée.
Cettenuitélevaleuramitiéaurangdeculteàmystères.
Enclasse,lestatutdePlectrudeavaitchangé.Elleétaitpasséedelaconditiondepestiféréeà
celledemeilleureamieadulée.Siaumoinselleavaitétéadoréeparuneclochedesonespèce,on
eûtpucontinueràladéclarerindésirable.MaisRoselyneétaitquelqu'undebiensoustousrapports
auxyeuxdesélèves.Sonseuldéfaut,quiconsistaitàêtreunenouvelle,étaitunetaretrèséphémère.
Dèslors,onsedemandasionnes'étaitpastrompéausujetdePlectrude.
Evidemment,cesdiscussionsn'eurentjamaislieu.C'estdansl'inconscientcollectifdelaclasse
quecesréflexionscirculèrent.Leurimpactn'enfutqueplusgrand.
Certes, Plectrude demeurait une cancre en calcul et en beaucoup d'autres branches. Mais les
enfantsdécouvrirentquelafaiblesseencertainesmatières,surtoutquandelleatteignaitdesdegrés
extrêmes,avaitquelquechosed'admirabléetd'héroïque.Peuàpeu,ilscomprirentlecharmedecette
formedesubversion.
L'institutrice,elle,nesemblaitpaslecomprendre.
Lesparentsfurentànouveauconvoqués.
–Avecvotrepermission,nousallonsfairepasserdestestsàvotreenfant.
Iln'yavaitpasmoyenderefuser.Denisenressentitunehumiliationprofonde:onconsidéraitsa
fille comme une handicapée. Clémence exulta: Plectrude était hors norme. Quand bien même on
détecteraitquelapetiteétaitunedébilementale,elleprendraitcelacommeunsigned'élection.
Onsoumitdoncàl'enfanttoutessortesdesuiteslogiques,d'énumérationsabsconses,defigures
géométriques avec énigmeshorsde propos, de formulespompeusement appeléesalgorithmes. Elle
réponditmécaniquement,leplusvitepossible,pourdissimuleruneviolenteenviederire.
Fut-celehasardoulefruitdel'absencederéflexion?Elleobtintunrésultatsiexcellentquec'en
étaiteffarant.Etcefutainsiqu'enl'espaced'uneheure,Plectrudepassadustatutdesimpletteàcelui
degénie.
–Jenesuispasétonnée,commentasamère,vexéedel'émerveillementdesonmari.
Cechangementdeterminologiecomportaitdesavantages,commenetardapasàleremarquerla
petite.Avant,quandellenes'ensortaitpasavecunexercice,l'institutricelaregardaitavecaffliction
etlesplusodieuxdesélèvessemoquaientd'elle.Aprésent,quandellenevenaitpasàboutd'une
opérationsimple,lamaîtresselacontemplaitcommel'albatrosdeBaudelaire,quesonintelligence
degéanteempêchaitdecalculer,etsescondisciplesavaienthonted'entrouversottementlasolution.
Par ailleurs, comme elle était réellement intelligente, elle se demanda pourquoi elle ne
parvenait pas à résoudre des calculs faciles, alors que, pendant les tests, elle avait répondu
correctement à des exercices qui la dépassaient. Elle se souvint qu'elle n'avait absolument pas
réfléchipendantcesexamensetconclutquelaclefétaitdansl'irréflexionabsolue.
Dèslors,ellepritsoindeneplusréfléchirquandonlamettaitdevantuneopérationetdenoter
lespremierschiffresquiluipassaientparlatête.Sesrésultatsn'endevinrentpasmeilleurs,maisils
n'endevinrentpaspiresnonplus.Elledécidaparconséquentdeconservercetteméthode,qui,pour
êtred'uneinefficacitéégaleàlaprécédente,étaitdéfoulanteàravir.Etcefutainsiqu'elledevintla
cancreleplusestiméedeFrance.
Touteûtétéparfaits'iln'yavaiteu,àlafindechaqueannéescolaire,cesformalitésennuyeuses
destinéesàsélectionnerceuxquiauraientlebonheurdepasserdanslaclassesupérieure.
CettepériodeétaitlecauchemardePlec-trudequin'étaitquetropconscientedurôleduhasard
dans ces péripéties. Heureusement, sa réputation de génie la précédait: quand le professeur voyait
l'incongruitédesesrésultatsenmathématiques,ilenconcluaitquel'enfantavaitpeut-êtreraisondans
uneautredimensionetpassaitl'éponge.Oualors,ilquestionnaitlapetitesursonraisonnement,etce
qu'elle disait le laissait pantois d'incompréhension. Elle avait appris à mimer ce que les gens
croyaient être le langage d'une surdouée. Par exemple, au terme d'un charabia échevelé, elle
concluaitparunlimpide:«C'estévident.»
Ce n'était pas du tout évident pour les maîtres et maîtresses. Mais ils préféraient ne pas s'en
vanteretdonnaientàcetteélèveleurnihilobstat.
Génieoupasgénie,lafilletten'avaitqu'uneobsession:ladanse.
Plusellegrandissait,pluslesprofesseurss'émerveillaientdesesdons.Elleavaitlavirtuositéet
lagrâce,larigueuretlafantaisie,lajoliesseetlesenstragique,laprécisionetl'élan.
Le mieux, c'est qu'on la sentait heureuse de danser – prodigieusement heureuse. On sentait sa
jubilationàlivrersoncorpsàlagrandeénergiedeladanse.C'étaitcommesisonâmen'avaitattendu
queceladepuisdixmilleansL'arabesquelalibéraitdequelquemystérieusetensionintérieure.
Quiplusest,ondevinaitqu'elleavaitlesensduspectacle:laprésenced'unpublicaugmentait
sontalent,etpluslesregardsdontelleétaitl'objetavaientd'acuité,plussonmouvementétaitintense.
Il y avait aussi ce miracle de sveltesse qui ne la lâchait pas. Plectrude était et restait d'une
minceurdigned'unbas-reliefégyptien.Salégèretéinsultaitauxloisdelapesanteur.
Enfin,sansjamaiss'êtreconsultés,lesprofesseursdisaientd'ellelamêmechose:
–Elleadesyeuxdedanseuse.
Clémence avait parfois l'impression que trop de fées s'étaient penchées sur le berceau de
l'enfant:ellecraignaitquecelanefinisseparattirerlesfoudresdivines.
Heureusement,saprogénitures'accommodaitduprodigesansaucunproblème.Plectruden'avait
pasempiétésurlesdomainesdesesdeuxaînées:Nicoleétaitpremièreensciencesetenéducation
physique,Béatriceavaitlabossedesmathématiquesetlesensdel'histoire.Peut-êtrepardiplomatie
instinctive,lapetiteétaitnulledanstoutescesmatières–mêmeengymnastique,oùladansesemblait
neluiêtred'aucunsecours.
Ainsi,Denisavaitcoutumed'attribueràchacundesesrejetonsuntiersdesaccèsàl'univers:
«Nicole sera une scientifique et une athlète: pourquoi pas cosmonaute? Béatrice sera une
intellectuelle à la tête peuplée de nombres et de faits: elle fera des statistiques historiques. Et
Plectrudeestuneartistedébordantedecharisme:elleseradanseuseouleaderpolitique,oulesdeux
àlafois.»
Il concluait son pronostic par un éclat de rire qui était de fierté et non de doute. Les enfants
l'écoutaient avec plaisir, car de telles paroles étaient flatteuses: mais la plus jeune ne pouvait se
défendre d'une certaine perplexité, tant devant ces oppositions qui lui paraissaient ennemies du
savoirquedevantl'assurancepaternelle.
Elleavaitbeaun'avoirquedixansetnepasêtreenavancepoursonâge,elleavaitquandmême
comprisunegrandechose:quelesgens,surcetteterre,nerécoltaientpascequileursemblaitdû.
Parailleurs,avoirdixansestcequipeutarriverdemieuxàunêtrehumain.Afortioriàune
petitedanseuseauréoléeduprestigedesonart.
Dix ans est le moment le plus solaire de l'enfance. Aucun signe d'adolescence n'est encore
visible à l'horizon: rien que l'enfance bien mûre, riche d'une expérience déjà longue, sans ce
sentiment de perte qui assaille dès les prémices de la puberté. A dix ans, on n'est pas forcément
heureux,maisonestforcémentvivant,plusvivantquequiconque.
Plectrude,àdixans,étaitunnoyaud'intensevie.Elleétaitausommetdesonrègne.Ellerégnait
sur son école de danse, dont elle était l'étoile incontestée, toutes tranches d'âge confondues. Elle
régnaitsursaclassedeseptième,quimenaçaitdedevenirunecancrocra-tie,tantl'élèvelaplusnulle
enmathématiques,sciences,histoire,géographie,gymnastique,etc.,étaitconsidéréecommeungénie.
Ellerégnaitsurlecœurdesamèrequiavaitpourelleunengouementinfini.Etellerégnaitsur
Roselyne,quil'aimaitautantqu'ellel'admirait.
Plectrude n'avait pas le triomphe écrasant. Son statut extraordinaire ne la transforma pas en
l'une de ces pimbêches de dix ans qui se croient au-dessus des lois de l'amitié. Elle avait pour
Roselyneundévouementetluivouaitunculteégauxàceuxdesonamiepourelle.
Uneobscurepresciencesemblaitl'avoiravertiequ'ellepouvaitperdresontrône.Cetteangoisse
étaitd'autantplusvraisemblablequ'elleserappelaitl'époqueoùelleétaitlariséedesaclasse.
RoselyneetPlectrudes'étaientdéjàmariéesplusieursfois,leplussouventl'uneàl'autre,mais
pasobligatoirement.Ilpouvaitaussiarriverqu'ellesépousassentungarçondeleurclassequi,lors
de fabuleuses cérémonies, était représenté par son propre ectoplasme, parfois sous forme d'un
épouvantailàsoneffigie,parfoissousformedeRoselyneoudePlectrudedéguiséeenhomme–un
chapeauclaquesuffisaitàcechangementdesexe.
En vérité, l'identité du mari importait peu. Du moment que l'individu réel ou imaginaire ne
présentait pas de vices rédhibitoires (gourmette, voix de fausset ou propension à commencer ses
phrasespar:«Enfait…»),ilpouvaitconvenir.Lebutdujeuétaitdecréerunedansenuptiale,genre
decomédie-balletdignedeLulli,avecdeschantsimprovisésàpartirdesparolesleplustragiques
possible.
Eneffet,ilétaitinévitablequ'aprèsdetropcourtesnoces,l'épouxsetransformâtenoiseauouen
crapaud,etquel'épouseseretrouvâtenferméedansunehautetouravecuneconsigneinvivable.
–Pourquoiçaseterminetoujoursmal?demandaunjourRoselyne.
–Parcequec'estbeaucoupplusbeaucommeça,assuraPlectrude.
Cethiver-là,ladanseuseinventaunjeusublimed'héroïsme:ils'agissaitdeselaisserensevelir
parlaneige,sansbouger,sansopposerlamoindrerésistance.
–Faireunbonhommedeneige,c'esttropfacile,avait-elledécrété.Ilfautdevenirunbonhomme
deneige,enrestantdeboutsouslesflocons,ouungisantdeneige,ensecouchantdansunjardin.
Roselynelaregardaavecadmirationsceptique.
–Toi,tuferaslebonhomme,etmoilegisant,enchaînaPlectrude.
Sonamien'osadiresesréticences.Etellesseretrouvèrenttouteslesdeuxsouslaneige,l'une
allongéeàmêmelesoletl'autredebout.Cettedernièrecessatrèsvitedetrouverçadrôle:elleavait
froidauxpieds,enviedebouger,aucuneenviedesetransformerenmonumentvivant,etenpluselle
s'ennuyaitcar,endignesstatues,lesdeuxfillettesétaienttenuesdesetaire.
Legisant,lui,exultait.Ilavaitgardélesyeuxouverts,commelesmortsavantl'interventiond'un
tiers.Ensecouchantparterre,ilavaitabandonnésoncorps:ils'étaitdésolidarisédelasensation
glacialeetdelapeurphysiqued'ylaissersapeau.Iln'étaitplusqu'unvisagesoumisauxforcesdu
ciel.
Saféminitéd'enfantdedixansn'étaitpasprésente,nonqu'ellefutencombrante:legisantn'avait
conservéqueleminimumdelui-mêmeafind'opposerlemoinsderésistancepossibleaudéferlement
livide.
Sesyeuxgrandsouvertsregardaientlespectacleleplusfascinantdumonde:lamortblanche,
éclatée,quel'universluienvoyaitenpuzzle,piècesdétachéesd'unmystèreimmense.
Parfois,sonregardscrutaitsoncorps,quifutenseveliavantsonvisage,parcequelesvêtements
isolaientlachaleurquis'endégageait.Puissesyeuxregagnaientlesnuages,etpeuàpeulatiédeur
desjouesdiminuait,etbientôtlelinceulputydéposersonpremiervoile,etlegisants'empêchade
sourirepournepasenaltérerl'élégance.
Un milliard de flocons plus tard, la mince silhouette du gisant était presque indiscernable, à
peineunaccidentdansl'amalgameblancdujardin.
Laseuletricherieavaitconsistéàcillerparfois,pastoujoursexprèsd'ailleurs.Ainsi,sesyeux
avaientconservéleuraccèsaucieletpouvaientencoreobserverlalentechutemortelle.
L'air passait au travers de la couche glacée, évitant au gisant l'asphyxie. Il ressentait une
impression formidable, surhumaine, celle d'une lutte contre il ne savait qui, contre un ange
inidentifiable–laneigeoului-même?–maisaussid'unesérénitéremarquable,siprofondeétaitson
acceptation.
En revanche, sur le bonhomme, cela ne prenait pas. Indiscipliné et peu convaincu de la
pertinence de cette expérimentation, il ne pouvait s'empêcher de remuer. Par ailleurs, la position
deboutfavorisaitmoinsl'ensevelissement–etencoremoinslasoumission.
Roselyne regardait le gisant en se demandant ce qu'elle devait faire. Elle connaissait le
caractèrejusqu'au-boutistedesonamieetsavaitqu'elleluiinterdiraitdesemêlerdesonsalut.
Elleavaitreçulaconsignedenepasparlermaiselledécidadel'enfreindre:
–Plectrude,tum'entends?
Iln'yeutpasderéponse.
Celapouvaitsignifierque,furieusedeladésobéissancedubonhomme,elledécidaitdelepunir
parlesilence.Unetelleattitudeeûtétédanssoncaractère.
Celapouvaitaussisignifierquelquechosedetrèsdifférent.
TempêtesouslecrânedeRoselyne.
Lacouchedeneigeétaitdevenuesiépaissesurlevisagedugisantque,mêmeencillant,ilne
pouvaitplusl'évacuer.Lesorificesquijusque-làétaientrestéslibresautourdesyeuxserefermèrent.
D'abord, la lumière du jour parvint encore à passer au travers du voile, et le gisant eut la
sublimevisiond'undômedecristauxàquelquesmillimètresdesespupilles:c'étaitbeaucommeun
trésordegemmes.
Bientôt,lelinceuldevintopaque.Lecandidatàlamortseretrouvadanslenoir.Lafascination
desténèbresétaitgrande:ilétaitincroyablededécouvrirqu'endessousdetantdeblancheurrégnait
unetelleobscurité.Peuàpeu,l'amalgamesedensifia.Legisants'aperçutquel'airnepassaitplus.Il
voulutseleverpourselibérerdecebâillon,maislacoucheglacéeavaitgelé,formantuniglooaux
proportionsexactesdesoncorps,etilcompritqu'ilétaitprisonnierdecequiseraitsoncercueil.
Le vivant eut alors une attitude de vivant: il cria. Les hurlements furent amortis par les
centimètres de neige: il n'émergea du monticule qu'un gémissement à peine audible. Roselyne finit
parl'entendreetsejetasursonamiequ'ellearrachaautombeaudeflocons,transformantsesmains
enpelleteuse.Levisagebleuapparut,d'unebeautéspectrale.Lasurvivantepoussauncridedélire:
–C'étaitmagnifique!
–Pourquoitunetelevaispas?Tuétaisentraindemourir!
–Parcequej'étaisenfermée.Laneigeavaitgelé.
–Non,ellen'avaitpasgelé.J'aipularetireràlamain!
–Ahbon?C'estquelefroidm'avaitrenduetropfaiblepourbouger,alors.
ElleditcelaavecunetelledésinvolturequeRoselyne,perplexe,sedemandasicen'étaitpas
unesimulation.Maisnon,elleétaitvraimentbleue.Onnepeutpasfairesemblantdemourir,quand
même.
Plectrudesemitdeboutetregardalecielavecreconnaissance.
–C'estformidable,cequim'estarrivé!
–Tuesfolle.Jenesaispassituterendscompteque,sansmoi,tuneseraisplusvivante.
–Oui.Jeteremercie,tum'assauvée.C'estencoreplusbeaucommeça.
–Qu'est-cequ'ilyadebeaulà-dedans?
–Tout!
Lapetiteexaltéerentrachezelleetenfutquittepourungrosrhume.
Son amie trouva qu'elle s'en était tirée à bon compte. Son admiration pour la danseuse ne
l'empêchait pas de penser qu'elle déraillait: il fallait toujours qu'elle mît en scène son existence,
qu'elle se projetât dans le grandiose, qu'elle organisât de sublimes dangers là où régnait le calme,
qu'elleenréchappâtavecdesairsmiraculés.
Roselyne ne put jamais se débarrasser du soupçon que Plectrude était restée volontairement
enferméesoussonlinceuldeneige:elleconnaissaitlesgoûtsdesonamieetsavaitqu'elleeûttrouvé
l'histoirebeaucoupmoinsadmirablesielleenétaitsortieelle-même.Pourcomplaireàsespropres
conceptionsesthétiques,elleavaitpréféréattendred'êtresauvée.Etellesedemandaitsiellen'eût
pasétécapabledeselaissermourirplutôtqued'enfreindrelesloishéroïquesdesonpersonnage.
Certes,ellen'eutjamaislaconfirmationdesessupputations.Elleessayaitparfoisdeseprouver
lecontraire:«Aprèstout,ellem'aappeléeàl'aide.Sielleavaitvraimentétéfolle,ellen'auraitpas
criéausecours.»
Mais d'autres faits troublants avaient lieu, qui l'intriguaient. Quand elles attendaient le bus
ensemble,Plectrudeavaittendanceàsetenirsurlarueetàydemeurermêmequandilpassaitdes
voitures. Roselyne la ramenait alors, d'un geste autoritaire, sur le trottoir. A cet instant précis, la
danseuseavaituneexpressionbouleverséedeplaisir.
Sonamienesavaitpascequ'elledevaitenpenser.Celal'énervaitunpeu.
Unjour,ellerésolutdenepasintervenir,pourvoir.Ellevit.
Un camion fonçait droit sur Plectrude qui n'en restait pas moins sur la chaussée. Il était
impossiblequ'ellenes'enfutpasaperçue.Etpourtant,ellenebougeaitpas.
Roselyne se rendit compte que son amie la regardait droit dans les yeux. Cependant, elle se
répétait ce leitmotiv intérieur: «Je la laisse se débrouiller, je la laisse se débrouiller.» Le camion
approchaitdangereusement.
–Attention!hurlaRoselyne.
Ladanseusedemeuraimmobile,lesyeuxdanslesyeuxdesonamie.
Aladernièreseconde,Roselynel'arrachaàlarueenl'attrapantd'unbrasfurieux.
Plectrudeeneutlabouchedéforméede
jouissance.
–Tum'assauvée,dit-elleenunsoupirextatique.
–Tuescomplètementfolle,s'emportal'autre.Lecamionauraittrèsbienpunousfauchertoutes
lesdeux.Tuauraisvouluquejemeureàcausedetoi?
–Non,s'étonnal'enfant,l'airdenepasavoirenvisagécetteéventualité.
–Alorsnerecommenceplusjamais!Elleseletintpourdit.
Ensonforintérieur,Plectrudeserepassamillefoislascènedelaneige.
SaversionenétaittrèsdifférentedecelledeRoselyne.
Envérité,elleétaitàcepointdanseusequ'ellevivaitlesmoindresscènesdesaviecommedes
ballets.Leschorégraphiesautorisaientquelesensdutragiquesemanifestâtàtoutboutdechamp:ce
qui,danslequotidien,étaitgrotesque,nel'étaitpasàl'opéraetl'étaitencoremoinsendanse.
«Jemesuisdonnéeàlaneigedanslejardin,jemesuiscouchéesouselleetelleaélevéune
cathédraleautourdemoi,jel'aivueconstruirelentementlesmurs,puislesvoûtes,j'étaislegisant
avec la cathédrale pour moi seul, ensuite les portes se sont refermées et la mort est venue me
chercher, elle était d'abord blanche et douce, puis noire et violente, elle allait s'emparer de moi
quandmonangegardienestvenumesauver,àladernièreseconde.»
Tant qu'à être sauvée, il valait mieux l'être à la dernière seconde: c'était beaucoup plus beau
commeça.Unsalutquin'eûtpasétéultime,c'eûtétéunefautedegoût.
Roselynenesavaitpasqu'ellejouaitlerôledel'angegardien.
Plectrude eut douze ans. C'était la première fois qu'un anniversaire lui donnait un vague
pincementaucœur.Jusque-là,uneannéedeplus,çaluiparaissaittoujoursbonàprendre:c'étaitun
motifdefierté,unpashéroïqueversdeslendemainsforcémentbeaux.Douzeans,c'étaitcommeune
limite:ledernieranniversaireinnocent.
Treizeans,ellerefusaitd'ypenser.Çasonnaithorrible.Lemondedesteenagersl'attiraitaussi
peu que possible. Treize ans, ce devait être plein de déchirures, de malaise, d'acné, de première
règles,desoutiens-gorgeetautresatrocités.
Douze ans, c'était le dernier anniversaire où elle pouvait se sentir à l'abri des calamités de
l'adolescence.Ellecaressaavecdélectationsontorseplatcommeleparquet.
Ladanseuseallaseblottirdanslesbrasdesamère.Celui-cilacajola,ladorlota,luiditdes
petitsmotsd'amour,lafrictionna–luiprodigualesmilletendressesexquisesquelesmeilleuresdes
mèresdonnentàleursfilles.
Plectrudeadoraitça.Ellefermaitlesyeuxdeplaisir:aucunamour,pensait-elle,nepourraitlui
plaireautantqueceluidesamère.Etredanslesbrasd'ungarçon,çanelafaisaitpasrêver.Etredans
lesbrasdeClémence,c'étaitl'absolu.
Oui,maissamèrel'aimerait-elletoujoursautantquandelleseraituneadolescenteboutonneuse?
Cetteidéelaterrifia.Ellen'osapasposerlaquestion.
Dès lors, Plectrude cultiva son enfance. Elle était comme un propriétaire terrien qui, pendant
desannées,auraitdisposéd'undomainegigantesqueetqui,suiteàunecatastrophe,n'enauraitplus
possédé qu'un petit arpent. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, elle entretenait son lopin de
terreavecdestrésorsdesoinetd'amour,bichonnantlesraresfleursd'enfancequ'illuiétaitencore
possibled'arroser.
Ellesecoiffaitdenattesoudecouettes,sevêtaitexclusivementdesalopettes,sepromenaiten
serrantunoursenpeluchesursoncœur,s'asseyaitsurlesolpournouerleslacetsdesesKickers.
Pourselivreràcescomportementsdemôme,ellen'avaitpasàseforcer:elleselaissaitaller
auversantfavoridesonêtre,conscienteque,l'annéesuivante,ellenelepourraitplus.
De tels règlements peuvent sembler bizarres. Ils ne le sont pas pour les enfants et les petits
adolescents,quiobserventavecminutieceuxdesleursquisontsoitenavancesoitenretard,avec
desadmirationsaussiparadoxalesqueleurmépris.Ceuxquiexagèrentsoitleursavancessoitleurs
retardss'attirentl'opprobre,lasanction,leridiculeou,plusrarement,uneréputationhéroïque.
Prenez une classe de cinquième, de quatrième, et demandez à n'importe quelle fille de cette
classelesquellesdesesconsœursportentdéjàunsoutien-gorge:vousserezétonnédelaprécisionde
laréponse.
DanslaclassedePlectrude–cinquième,déjà–ilyeneutbienquelques-unespoursemoquer
desescouettes,maisc'étaitprécisémentdesfillesquiétaientenavanceducôtédusoutien-gorge,ce
qui leur valait plus de dérision que de louanges: on pourrait donc supposer que leurs railleries
compensaientleurjalousiepourletorseplatdeladanseuse.
L'attitudedesgarçonsenverslespionnièresdusoutien-gorgeétaitambiguë:ilslesreluquaient
toutentenantsurellesdespropostrèsméprisants.C'estd'ailleursunehabitudequelesexemasculin
conservesaviedurant,quedecalomnierhautetfortcequihantesesobsessionsmasturbatoires.
Lespremièresmanifestationsdelasexualitéapparurentàl'horizondelaclassedecinquième,
inspirant à Plectrude le besoin de se barder d'une innocence prononcée. Elle eût été incapable de
mettredesmotssursapeur:ellesavaitseulementquesicertainesdesescondisciplessesentaient
déjàprêtespources«chosesbizarres»,ellenel'étaitpas,elle.Elles'appliquaitinconsciemmentàen
avertirlesautres,àgrandrenfortd'enfance.
Aumoisdenovembre,onannonçal'arrivéed'unnouveau.
Plectrudeaimaitlesnouveaux.Roselynefut-elledevenuesameilleureamiesiellen'avaitpas
été une nouvelle, cinq ans auparavant? La petite danseuse se trouvait toujours des atomes crochus
aveccesinconnusplusoumoinseffarés.
L'attitudeconscienteounondelaplupartdesmômesconsistaitàsemontrerimpitoyableenvers
lenouveauoulanouvelle:lamoindredeses«différences»(ilpelaituneorangeavecuncouteau,ou
alorss'exclamait«crotte!»àlaplaceduclassique«merde!»)suscitaitdesgloussements.
Plectrude,elle,s'émerveillaitdecescomportementsétranges:ilsluiinspiraientl'enthousiasme
del'ethnologuefaceauxmœursd'unepeupladeexotique.«Cettemanièredepelersonorangeavecun
couteau, c'est beau, c'est étonnant!» ou encore: «Crotte, c'est tellement inattendu!» Elle allait audevantdesnouveauxavecl'accueillantegénérositéd'uneTahitiennerecevantdesmarinseuropéenset
brandissantsonsourireenguisedecollierd'hibiscus.
Le nouveau était particulièrement poignant quand il poussait l'incongruité jusqu'à arriver en
coursd'annéescolaireaulieudesejoindreautroupeaudeseptembre.
C'était le cas de ce nouveau nouveau. La petite danseuse était déjà dans les meilleures
dispositions envers lui quand il entra. Le visage de Plectrude se figea en un mélange d'horreur et
d'admiration.
Ils'appelaitMathieuSaladin.Onluitrouvauneplaceaufond,prèsduchauffage.
Plectrude n'écouta pas un mot de ce que le professeur racontait. Ce qu'elle éprouvait était
extraordinaire. Elle avait mal à la cage thora-cique et elle adorait ça. Mille fois elle voulut se
retournerpourregarderlegarçon.Engénéral,elleneseprivaitpasdecontemplerlesgensjusqu'à
l'impolitesse.Là,ellenepouvaitpas.
Vintenfinlarécréation.Endestempsplusordinaires,lapetitedanseusefutvenueau-devantdu
nouveau avec un sourire lumineux, pour le mettre à l'aise. Cette fois, elle restait désespérément
immobile.
Enrevanche,lesautresétaientfidèlesàleurshabitudeshostiles:
–Disdonc,lenouveau,ilafaitlaguerreduViêt-nam,ouquoi?
–Onval'appelerlebalafré.Plectrudesentitlacolèremonterenelle.Elledutseretenirpourne
pashurler:
–Taisez-vous!Cettecicatriceestsplendide!Jen'aijamaisvuungarçonaussisublime!
LabouchedeMathieuSaladinétaitfendueendeuxparunelongueplaieperpendiculaire,bien
recousue mais terriblement visible. C'était beaucoup trop grand pour évoquer la marque
postopératoired'unbec-de-lièvre.
Pour la danseuse, il n'y eut aucune hésitation: c'était une blessure de combat au sabre. Le
patronymedugarçonluiévoquaitlescontesdesMilleetUneNuits,enquoiellen'avaitd'ailleurs
pas tort, car c'était un nom de lointaine origine persane. Dès lors, il allait de soi que le garçon
possédait un sabre recourbé. Il avait dû s'en servir pour taillader quelque infâme croisé venu
revendiquerletombeauduChrist.Avantdemordrelapoussière,lechevalierchrétien,enungeste
vengeur d'une mesquinerie révoltante (car, enfin, Mathieu Sala-din s'était contenté de le couper en
morceaux,cequiétaitbiennormalparlestempsquicouraient),luiavaitlancésonépéeentraversde
labouche,inscrivantpourjamaiscecombatsursonvisage.
Lenouveauavaitdestraitsréguliers,classiques,àlafoisaimablesetimpassibles.Lacicatrice
n'enétaitquemieuxmiseenvaleur.Plec-trude,muette,s'émerveillaitdecequ'elleressentait.
–Etalors,tunevaspasaccueillirlenouveau,commed'habitude?ditRoselyne.
La danseuse pensa que son silence risquait d'attirer l'attention. Elle rassembla son courage,
respiraungrandcoupetmarchaverslegarçonavecunsourirecrispé.
Il était justement avec un immonde gaillard du nom de Didier, un redoublant, qui essayait de
s'accaparerMathieuSaladin,histoiredesevanterd'avoirunbalafréparmisesrelations.
–Bonjour,Mathieu,bafouilla-t-elle.Jem'appellePlectrude.
–Bonjour,répondit-il,sobreetpoli.
Normalement,elleajoutaituneformuletarteetgentille,dustyle:«Soislebienvenuparminous»
ou:«J'espèrequetut'amuserasbienavecnous.»Là,elleneputriendire.Elletournalestalonset
retournaàsaplace.
–Drôledeprénom,maistrèsjoliefille,commentaMathieuSaladin.
–Ouais,bof, murmuraDidier en jouantlesblasés. Situ veux de la gonzesse,prends pasune
gamine.Tiens,regardeMuriel:moi,jel'appelleGrosSeins.
–Eneffet,constatalenouveau.
–Tuveuxquejeteprésente?
Etavantmêmed'avoirsaréponse,ilpritlegarçonparl'épauleetleconduisitau-devantdela
créature au torse avantageux. La danseuse n'entendit pas ce qu'ils se dirent. Elle eut en bouche un
goûtamer.
Lanuitquisuivitcettepremièrerencontre,Plectrudesetintcediscours:
«IIestpourmoi.Ilestàmoi.Ilnelesaitpas,maisilm'appartient.Jemelepromets:Mathieu
Saladinestpourmoi.Peuimportequecesoitdansunmoisoudansvingtans.Jemelejure.»
Elle se le répéta pendant des heures, comme une formule incantatoire, avec une assurance
qu'elleneretrouveraitplusavantlongtemps.
Dèslelendemain,enclasse,elledutserendreàl'évidence:lenouveaun'avaitpasunregard
pourelle.Elledardaitsurluisesyeux,superbessansqu'illesremarquâtlemoinsdumonde.
«S'il n'était pas blessé, il serait simplement beau. Avec cette cicatrice, il est magnifique», se
répétait-elle.
Sans qu'elle le sût, cette obsession pour cette marque de combat était riche de signification,
PlectrudesecroyaitlavraiefilledeClémenceetdeDenisetnesavaitriendescirconstancesdesa
naissance véritable. Elle ignorait l'extraordinaire violence qui avait salué son arrivée parmi les
vivants.
Pourtant,ildevaityavoirunerégion,danssesténèbresintérieures,quis'étaitimprégnéedece
climat de meurtre et de sang, car ce qu'elle éprouvait en contemplant la cicatrice du garçon était
profondcommeunmalancestral.
Consolation:s'ilnes'intéressaitpasàelle,ilfallaitreconnaîtrequ'ilnes'intéressaitàpersonne
d'autre.MathieuSaladinétaitd'humeurégale,sestraitsétaientpeumobiles,sonvisagen'exprimait
rienendehorsd'unepolitesseneutrequiétaitdestinéeàtous.Ilétaitdegrandetaille,trèsminceet
trèsfrêle.Sesyeuxavaientlasagessedeceuxquiontsouffert.
Quandonluiposaitunequestion,ilprenaitletempsdelaréflexionetcequ'ilrépondaitétait
toujoursintelligent.Plectruden'avaitjamaisrencontréungarçonaussipeustupide.
Iln'étaitniparticulièrementfortnispectacu-lairementmauvaisenaucunematière.Ilatteignait
danschaquebrancheleniveaucorrectquiluipermettaitdenepassefaireremarquer.
Lapetitedanseuse,dontlesrésultatsétaientconstantsdenullitéaveclesannées,l'admiraitpour
cela.Encoreheureuxqu'elleeûtgagnélasympathieetunecertaineestimeauprèsdesespairs:sinon,
elleeûteuencoreplusdemalàsupporterlesréactionsquesuscitaientsesréponses.
–Pourquoinoussortez-vousdetellespitreries?demandaientcertainsprofesseurs,atterrésdece
qu'elledisait.
Elle eût voulu leur dire que ce n'était pas exprès. Mais elle avait le sentiment que cela
aggraverait son cas. Tant qu'à provoquer les fous rires de la classe entière, autant plaider la
préméditation.
Les professeurs croyaient qu'elle était fière des réactions du groupe et les suscitait. C'était le
contraire.Quandsesbourdesdéclenchaientl'hilaritégénérale,elleavaitenviedeseterrer.
Un exemple parmi des centaines: comme le thème du cours était la ville de Paris et ses
monumentshistoriques,PlectrudefutinterrogéesurleLouvre.LaréponseattendueétaitleCarrousel
duLouvre;lapetiterépondit:
–L'arcdetriomphedeCadetRousselle.
Laclasseapplauditàcettenouvelleânerieavecl'enthousiasmed'unpublicsaluantsoncomique.
Plectrude était désemparée. Ses yeux cherchèrent le visage de Mathieu Saladin: elle vit qu'il
riait de bon cœur, avec attendrissement. Elle soupira d'un mélange de soulagement et de dépit:
soulagement, car c'eût pu être pire; dépit, car c'était une expression très différente de celle qu'elle
avaitespéréprovoquerchezlui.
«Siseulementilpouvaitmevoirdanser!»pensait-elle.
Hélas,commentluirévélersondon?Ellen'allaitquandmêmepasvenirau-devantdeluietlui
sortirdebutenblancqu'elleétaitl'étoiledesagénération.
Combledemalchance,lenouveaunefréquentaitguèrequeDidier.Ilnefallaitpascomptersur
cemauvaissujetpourleluiapprendre:DidiersefichaitdePlectrudeetduballetcommedel'an40.
Il ne parlait que de revues cochonnes, de football, de cigarettes et de bière. Fort de son année de
plus,iljouaitàl'adulte,prétendaitqu'ilserasait,cequiétaitdifficileàcroire,etsevantaitdeses
succès auprès des filles de quatrième ou de troisième. A se demander ce que Mathieu Saladin
trouvait à la compagnie de ce débile. Au fond, il était clair qu'il ne lui trouvait rien: il côtoyait
DidierparcequeDidiervoulaits'afficheraveclui.Ilsesouciaitduredoublantcommed'uneguigne.
Ilnelegênaitpas.
Unjour,auprixd'uncouragefantastique,ellevintparleràsonhérospendantlarécréation.Elle
s'entenditluidemanderquelchanteurilaimait.
Ilréponditaimablementqu'aucunchanteurneleconvainquaitetque,pourcetteraison,ilavait
constituéungrouperockavecquelquesamis:
–Onseréunitdanslegaragedemesparentspourcréerlamusiquequ'onvoudraitentendre.
Plectrude faillit s'évanouir d'admiration. Elle était trop amoureuse pour avoir de la présence
d'espritetneditdoncpascequ'elleeûtvouludire:
–J'aimeraisbienvousentendrejouer,tongroupeettoi.
Elledemeuramuette.MathieuSaladinenconclutquecelanel'intéressaitpas;ilnel'invitadonc
pasdanssongarage.S'ill'avaitfait,ellen'eûtpasperduseptansdesavie.Petitescauses,grands
effets.
–Ettoi,tuaimesquoi,commemusique?demandalegarçon.
Ce fut un désastre. Elle était encore à l'âge où l'on écoute la même musique que ses parents.
Denis et Clémence adoraient la bonne chanson française, Barbara, Léo Ferré, Jacques Brel, Serge
Reggiani, Charles Trenet: si elle avait donné l'un de ces noms, c'eût été une réponse excellente et
hautementrespectable.
MaisPlectrudeeuthonte:«Adouzeans,tun'esmêmepasfichued'avoirtespropresgoûts!Tune
vaspasluirépondreça:ilcomprendraitquec'estlamusiquedetesparents.»
Hélas,ellen'avaitaucuneidéedequiétaientlesbonschanteursdelafindesannéessoixantedix.Elleneconnaissaitqu'unseulnometcefutceluiqu'ellecita:
–Dave.
LaréactiondeMathieuSaladinnefutpasvraimentméchante:iléclataderire.«Pasdedoute,
cettefilleestunerigolote!»pensa-t-il.
Elleeûtputirerpartidecettehilarité.Malheureusement,ellelavécutcommeunehumiliation.
Elletournalestalonsets'enalla.«Jeneluiadresseraiplusjamaislaparole»,sedit-elle.
Commença pour elle une période de décadence. Ses résultats scolaires, de mauvais qu'ils
avaient toujours été, passèrent à exécrables. La réputation de génie qui jusque-là avait semé le
troubledansl'âmedesprofesseursnesuffisaitplus.
Plectrudeymettaitdusien:ellesemblaitavoiroptépourlesuicidescolaire.Nonsansgriserie,
ellesefracassaitcontrelesbornesdelanullitéetlesfaisaitvolerenéclats.Cen'étaitpasexprès
qu'elle répondait des énormités aux questions des professeurs: son seul choix était de ne plus se
contrôler. Désormais, elle se laisserait aller, elle dirait ce que sa pente intérieure de cancre lui
dicterait,niplusnimoins.Lebutn'étaitpasd'attirerl'attention(mêmesi,pourêtresincère,celane
luidéplaisaitpas)maisd'êtrerejetée,renvoyée,expulséecommelecorpsétrangerqu'elleétait.
Le reste de la classe l'entendait proférer des monstruosités géographiques («le Nil prend sa
source dans la mer Méditerranée et ne se jette nulle part»), géométriques («l'angle droit bout à
quatre-vingt-dix degrés»), orthographiques («le participe passé s'accorde avec les femmes sauf
quandilyaunhommedanslegroupe»),historiques(«LouisXIVdevintprotestantquandilépousa
Edith de Nantes») et biologiques («le chat a les yeux nubiles et les griffes nyctalopes») avec
admiration.
Admiration du reste partagée par la fillette elle-même. En effet, ce n'était pas sans un
étonnementextatiquequ'elles'entendaitdiredetellesbourdes:ellen'enrevenaitpasdecontenirtant
deperlessurréalistesetprenaitconsciencedel'infiniquiétaitenelle.
Quantauxautresélèves,ilsétaientpersuadésquel'attitudedePlectrudeétaitpureprovocation.
Chaque fois que le professeur l'interrogeait, ils retenaient leur souffle, puis ils s'émerveillaient de
l'aplombnaturelaveclequelellesortaitsestrouvailles.Ilscroyaientquesonbutétaitdesemoquer
del'institutionscolaireetapplaudissaientàsoncourage.
Sa réputation franchit les limites de la classe. A la récréation, tout l'établissement venait
demanderauxélèvesdecinquième«ladernièredePlectrude».Onseracontaitseshautsfaitscomme
unechansondegeste.
Laconclusionétaittoujoursidentique:
–Elleyvafort!
–Tuyvasunpeufort,non?s'emportasonpèreenvoyantsoncarnetdenotes.
–Jeneveuxplusalleràl'école,Papa.Cen'estpaspourmoi.
–Çanesepasserapascommeça!
–Jeveuxdevenirpetitratdel'OpéradeParis.Celanetombapasdansl'oreilled'unesourde.
–Ellearaison!ditClémence.
–Tuladéfends,enplus?
–Biensûr!C'estungéniedeladanse,notrePlectrude!Asonâge,ilfautqu'elles'ydonnecorps
etâme!Pourquoicontinuerait-elleàperdresontempsavecdesparticipespassés?
Lejourmême,Clémencetéléphonaàl'écoledespetitsrats.
L'habituelleécolededansedelafillettesemontraenthousiaste:
–Nousespérionsquevousprendriezunetelledécision!Elleestfaitepourça!
Onluiécrivitdeslettresderecommandationoùl'onparlaitd'ellecommedelafuturePavlova.
Ellefutconvoquéeparl'Opéraafindepasserunexamen.Clémencehurlaenrecevantlalettre
deconvocation,quinesignifiaitpourtantrien.
Lejourfixé,PlectrudeetsamèreprirentleRER.LecœurdeClémencebattaitencoreplusfort
queceluidelapetitequandellesarrivèrentàl'écoledesrats.
Deuxsemainesplustard,Plectrudereçutsalettred'admission.Cefutleplusbeaujourdelavie
desamère.
En septembre, elle commencerait l'école de l'Opéra, où elle serait pensionnaire. La fillette
vivaitunrêve.Ungranddestins'ouvraitdevantelle.
Onétaitenavril.Denisinsistapourqu'elleterminâtetréussîtsonannéescolaire:
–Commentça,tupourrasdirequetut'esarrêtéeenquatrième.
Lapetitetrouvadérisoirecetteentourloupe.Cependant,paraffectionpoursonpère,elledonna
uncoupdecollieretobtintdejustesselesrésultatssuffisants.Elleavaitdésormaislafaveurdetous.
Lecollègeentiersavaitpourquoiellepartaitets'enenorgueillissait.Mêmelesprofesseursdont
Plectrudeavaitétélecauchemardéclaraientqu'ilsavaienttoujourssentile«génie»decetteenfant.
Les pions vantaient sa grâce, les dames de la cantine louangeaient son manque d'appétit, le
professeur d'éducation physique (branche dans laquelle la danseuse brillait par sa faiblesse)
évoquaitsasouplesseetlafinessedesesmuscles;lecomblefutatteintquandceuxdesélèvesqui
n'avaientjamaiscessédelahaïrdepuislecourspréparatoireseflattèrentd'êtresesamis.
Hélas,leseulêtredelaclassequelapetiteeûtvouluimpressionnermanifestauneadmiration
polie.SielleavaitmieuxconnuMathieuSaladin,elleeûtsupourquoisonvisageétaitsiimpassible.
Envérité,ilpensait:«Etmerde!Moiquipensaisavoircinqansdevantmoipourarriveràmes
fins!Etellequivadeveniruneétoile!Jenelareverraiplusjamais,c'estcertain.Siaumoinselle
était une amie, j'aurais un prétexte pour la rencontrer à l'avenir. Mais je n'ai jamais vraiment lié
amitiéavecelleetjenevaispasconduirecommecesploucsquifontsemblantdel'adorerdepuis
qu'ilssaventcequil'attend.»
Ledernierjourdeclasse,MathieuSaladinluiditaurevoiravecfroideur.
«Encore heureux que je quitte le collège, soupira la danseuse. Je vais cesser de le voir et je
penseraipeut-êtremoinsàlui.Çaluiestparfaitementégal,quejem'enaille!»
Cet été-là, ils ne partirent pas en vacances: l'école des rats coûtait cher. A l'appartement, le
téléphonesonnaitsanscesse:c'étaitunvoisin,unoncle,uncamarade,uncollègue,quivoulaitvenir
voirlephénomène.
–Etelleestbelle,enplus!s'exclamaient-ilsàsavue.
Plectrudeavaithâted'êtrepensionnaireafind'échapperàcedéfilépermanentdebadauds.
Poursedésennuyer,elleruminaitsonchagrind'amour.Ellemontaitausommetdesonarbredont
elle enlaçait le tronc en fermant les yeux. Elle se racontait des histoires et le cerisier devenait
MathieuSaladin.
Elle les rouvrait et prenait conscience de la sottise de son attitude. Elle enrageait: «Qu'il est
bêted'avoirdouzeansetdemietdeplaireàtoutlemondesaufàMathieuSaladin!»
Lanuit,danssonlit,elleseracontaitdeshistoiresbeaucoupplusintenses:MathieuSaladinet
elleétaientenfermésdansuntonneauquel'onjetaitdansleschutesduNiagara.Letonneauexplosait
surdesrochersetc'étaittouràtourelleouluiquiétaitblesséouinaniméetqu'ilfallaitsauver.
Lesdeuxversionsavaientdubon.Quandc'étaitellequ'ilfallaitsauver,elleadoraitqu'ilplonge
pourlarechercheraufonddesremous,qu'ill'enlacepourlarameneràlaviepuisque,surlaberge,
il lui fasse la respirationartificielle; quand c'étaitluiqui était blessé, ellelesortait de l'eau et se
racontaitsesplaiesdontelleléchaitlesang,seréjouissantdesnouvellescicatricesquiallaientle
rendreencoreplusbeau.
Ellefinissaitparressentirdesfrissonsdedésirquilarendaientfolle.
Elleattendaitlarentréecommeunelibération.Cefutuneincarcération.
Ellesavaitqu'àl'écoledesratsrégneraitunedisciplinedefer.Pourtant,cequ'elley découvrit
surpassadeloinsespressentimentslesplusdélirants.
Plectrudeavaittoujoursétélaplusmincedetouslesgroupementshumainsdanslesquelselle
s'étaitaventurée.Ici,ellefaisaitpartiedes«normales».Cellesqu'onqualifiaitdeminceseussentété
appeléessquelettiquesendehorsdupensionnat.Quantàcellesqui,danslemondeextérieur,eussent
ététrouvéesdeproportionsordinaires,ellesétaientencesmurstraitéesde«grossesvaches».
Le premier jour fut digne d'une boucherie. Une espèce de maigre et vieille charcutière vint
passer en revue les élèves commesi elles avaient été desmorceaux deviande. Elle les séparaen
troiscatégoriesàquielletintcesdiscours:
–Lesminces,c'estbien,continuezcommeça.Lesnormales,çava,maisjevousaiàl'œil.Les
grossesvaches,soitvousmaigrissez,soitvouspartez:iln'yapasdeplaceicipourlestruies.
Cesaimableshurlementsfurentsaluésparl'hilaritédes«minces»:oneûtditdescadavresqui
rigolaient.«Ellessontmonstrueuses»,pensaPlectrude.
Une «grosse vache», qui était une jolie fillette d'un gabarit parfaitement normal, éclata en
sanglots.Lavieillevintl'engueulerencestermes:
–Pasdesensibleriesici!Situveuxcontinueràt'empiffrerdesucresd'orgedanslesjupesdeta
maman,personneneteretient!
Ensuite, on mesura et pesa les jeunes morceaux de viande. Plectrude, qui aurait treize ans un
mois plus tard, mesurait un mètre cinquante-cinq et pesait quarante kilos, ce qui était peu, surtout
comptetenudufaitqu'elleétaittoutenmuscles,commeunedanseusequiserespecte;onneluien
signifiapasmoinsquec'étaitun«maximumànepasdépasser».
Atoutescesfillettes,cepremierjouràl'écoledesratsdonnal'impressiond'uneévictionbrutale
del'enfance:laveille,leurscorpsétaientencoredesplantesaiméesquel'onarrosaitetchérissaitet
dont la croissance était espérée comme un merveilleux phénomène naturel, garant des beaux
lendemains,leursfamillesétaientdesjardinsdeterregrasseoùlavieétaitlenteetdouillette.Etlà,
dujouraulendemain,onlesarrachaitàceterreauhumideetellesseretrouvaientdansunmondesec,
oùunœilâpredespécialisteextrême-orientaldécrétaitquetelletigedevaitêtreallongée,quetelle
racinedevaitêtreaffinée,etqu'ellesleseraient,degréoudeforce,car,depuisletemps,onavaitdes
techniquespourcela.
Ici,pasdetendressedanslesyeuxdesadultes:rienqu'unscalpelguettantlesdernièrespulpes
del'enfance.Lespetitesvenaientd'effectuerunvoyageinstantanédanslessièclesetdansl'espace:
ellesétaientpasséesenquelquessecondesdelafinduIIemillénaireenFranceàlaChinemédiévale.
C'étaitpeudirequ'encesmursrégnaitunedisciplinedefer.L'entraînementcommençaittôtle
matinetseterminaittardlesoir,avecd'insignifiantesinterruptionspourunrepasquineméritaitpas
cenometpouruneplaged'étudespendantlaquellelesélèvessavouraientsiprofondémentlerepos
ducorpsqu'ellesenoubliaientl'effortintellectuelrequis.
Acerégime-là,touteslesfillesmaigrirent,ycompriscellesquiétaientdéjàtropmaigres.Ces
dernières,loindes'eninquiétercommel'eussentfaitdespersonnesdebonsens,s'enréjouirent.On
n'étaitjamaistropsquelettique.
Contrairement à ce que le premier jour avait laissé supposer, le poids n'était pourtant pas la
principale préoccupation. Les corps étaient tellement exténués par les heures interminables
d'exercices que l'obsession était simplement de s'asseoir. Les moments oùl'on n'employaitpas ses
musclesétaientvécuscommedesmiracles.
Dès le lever, Plectrude attendait le coucher. L'instant où l'on confiait au lit sa carcasse
douloureusedefatiguepourl'yabandonnerpendantlanuitétaitsivoluptueuxqu'onneparvenaitpas
àpenseràautrechose.C'étaitlaseuledétentedesfillettes;lesrepas,àl'opposé,étaientdesmoments
d'angoisse. Les professeurs avaient tant diabolisé la nourriture qu'elle en paraissait alléchante, si
médiocrefut-elle.Lesenfantsl'appréhendaientavecterreur,dégoûtéesdudésirqu'ellesuscitait.Une
bouchéeavaléeétaitunebouchéedetrop.
Très vite, Plectrude se posa des questions. Elle était venue dans cet établissement pour y
devenirunedanseuse,paspouryperdrelegoûtdevivreaupointdenepasavoird'idéalplusélevé
quelesommeil.Ici,elletravaillaitladansedumatinausoir,sansavoirlesentimentdedanser:elle
étaitcommeunécrivainforcédenepasécrireetd'étudierlagrammairesansdiscontinuer.Certes,la
grammaire est essentielle, mais seulement en vue de l'écriture: privée de son but, elle est un code
stérile.Plectrudenes'étaitjamaissentieaussipeudanseusequedepuissonarrivéeàl'écoledesrats.
Danslecoursdeballetqu'elleavaitfréquentélesannéesprécédentes,ilyavaitplacepourdepetites
chorégraphies.Ici,onfaisaitdesexercices,pointfinal.Labarrefinissaitparévoquerlesgalères.
Cetteperplexitésemblaitpartagéeparbeaucoupd'élèves.Aucunen'enparlaitet,cependant,on
sentaitledécouragementserépandreparmilesenfants.
Il y eut des abandons. Ils semblaient avoir été espérés par les autorités. Ces défections en
entraînaientd'autres.CedégraissagespontanéenchantaitlesmaîtresetmeurtrissaitPlectrude,pour
quichaquedépartéquivalaitàundécès.
Ce qui devait arriver arriva: elle fut tentée de partir. Ce qui l'en empêcha fut la sourde
impressionquesamèreleluireprocheraitetquemêmesesexcellentesexplicationsneserviraientà
rien.
Sansdouteleschefsdel'écoleattendaient-ilsl'abandond'unelistedéterminéedepersonnescar,
dujouraulendemain,leurattitudechangea.Lesélèvesfurentconvoquéesdansunesalleplusgrande
qued'habitude,oùonleurtintd'abordcelangage:
–Vousavezdûobserver,cesdernierstemps,denombreuxdéparts.Nousn'ironspasjusqu'àdire
que nous les avons délibérément provoqués, nous n'aurons cependant pas l'hypocrisie de les
regretter.
Ilyeutunsilence,sansdoutedansleseulbutdemettrelesenfantsmalàl'aise.
– Celles qui sont parties ont prouvé qu'elles n'avaient pas vraiment envie de danser; plus
exactement,ellesontmontréqu'ellesn'avaientpaslapatiencenécessaireàunedanseusevéritable.
Savez-vous ce que certaines de ces péronnelles ont déclaré, en annonçant leur défection? Qu'elles
étaient venues pour danser et qu'ici, on ne dansait pas. Qu'est-ce qu'elles s'imaginaient, celles-là?
Qu'après-demain,ellesnousinterpréteraientLeLacdescygnes?
Plectrude se rappelaune expression de sa mère:«battre le chien devant le loup». Oui, c'était
biencela:lesprofesseursétaiententraindebattreleschiensdevantlesloups.
– Danser, cela se mérite. Danser, danser sur une scène devant un public, est le plus grand
bonheur du monde. A dire vrai, même sans public, même sans scène, danser est l'ivresse absolue.
Une joie si profonde justifie les sacrifices les plus cruels. L'éducation que nous vous donnons ici
tendàprésenterladansepourcequ'elleest:nonpaslemoyen,maislarécompense.Ilseraitimmoral
delaisserdanserdesélèvesquinel'auraientpasmérité.Huitheuresàlabarreparjouretunrégime
defamine,celaneparaîtradurqu'àcellesquin'ontpasassezenviededanser.Alors,quecellesqui
veulentencorepartirpartent!
Plusaucunenepartit.Lemessageavaitétébienreçu.Commequoil'onpeutaccepterlespires
disciplines,pourvuqu'ellesvoussoientexpliquées.
Larécompensearriva:ondansa.
Certes, ce fut deux fois rien. Mais le simple fait de quitter la barre pour s'élancer, sous les
regards des autres, au centre de la salle, d'y virevolter quelques instants et de sentir combien son
corpspossédaitl'artdecepasétaitaffolant.Sidixsecondespouvaientprocurertantdeplaisir,on
osaitàpeinerêverdecequ'onéprouveraitendansantdeuxheures.
Pourlapremièrefois,PlectrudeplaignaitRoselynequin'avaitpasétéreçueàl'écoledesrats.
Elleneseraitjamaisqu'unejeunefilleordinairepourquiladanseseraitundélassement.Aprésent,
Plectrudebénissaitladuretédesesprofesseurs,quiluiavaientapprisquecetartétaitunereligion.
Ce qui, jusque-là, l'avait scandalisée, lui semblait maintenant normal. Qu'on les affamât, les
abrutît à la barre de rabâchages techniques des heures d'affilée, qu'on les injuriât, qu'on traitât de
grossesvachesdesgaminessansaucunerondeur,toutceladésormaisluiparaissaitacceptable.
Ilyavaitmêmedeschosesbienpiresqui,audébut,luidonnaientenviedecrieràl'atteinteaux
droitsdel'hommeetqui,àprésent,nelarévoltaientplus.Cellesquiprésentaientplustôtqued'autres
des signes de puberté se voyaient obligées d'avaler des pilules interdites qui bloquaient certaines
mutationsdel'adolescence.Autermed'unepetiteenquête,Plectrudes'aperçutquepersonnen'avait
sesrèglesàl'écoledesrats,pasmêmedanslesclassessupérieures.
Elleenavaitdiscutéencachetteavecunegrandequiluiavaitdit:
– Pour la plupart des élèves, les pilules ne sont même pas nécessaires: la sous-alimentation
suffitàbloquerlecyclemenstrueletlesmodificationsphysiquesqu'entraînél'apparitiondesrègles.
Pourtant, il y a quelques dures à cuire qui parviennent quand même à devenir pubères malgré les
privations.Celles-cidoiventprendrelafameusepilulequiarrêtelesmenstruations.Letampon,c'est
l'objetintrouvabledel'école.
–N'ya-t-ilpasdesfillesquiontleursrèglesencachette?
– Tu es folle! Elles savent que c'est contre leur intérêt. C'est elles-mêmes qui demandent la
pilule.
Cetteconversation,ensontemps,avaitscandaliséPlectrude.Aprésent,elleadmettaitlespires
manipulations,elletrouvaitmagnifiqueslesloisSpartiatesdel'établissement.
Sonespritétaitsubjugué,àlalettre:souslejougdesprofesseurs,leurdonnantraisonentout.
Heureusement, à l'intérieur de sa tête, la voix de l'enfance encore proche, plus savamment
contestatairequecelledel'adolescence,lasauvait,quiluisusurraitd'hygiéniquesénor-mités:«Saistupourquoicelieus'appellel'écoledesrats?Onditquec'estlenomdesélèves,maisc'estceluides
professeurs.Oui,cesontdesrats,despingres,avecdegrandesdentspourrongerlaviandesurle
corpsdesballerines.Nousavonsdumériteàavoirlapassiondeladansealorsqu'ilsl'ontsipeu:
eux,cequilesintéresse,enbonsratsqu'ilssont,c'estdenousratisser,denousbouffer.Rats,çaveut
direavares,etsiçan'étaitqued'argent!Avaresdebeauté,deplaisir,devieetmêmededanse!Tu
parlesqu'ilsaimentladanse!Ilssontsespiresennemis!Ilssontchoisispourleurhainedeladanse,
exprès,parceques'ilsl'aimaient,ceseraittropfacilepournous.Aimercequ'aimésonprofesseur,ce
serait trop naturel. Ici, on exige de nous ce qui est surhumain: se sacrifier pour un art haï de nos
maîtres, trahi cent fois par jour par la petitesse de leur esprit. La danse, c'est l'élan, la grâce, la
générosité,ledonabsolu–lecontrairedelamentalitéd'unrat.»
Le dictionnaire Robert lui fournit l'alimentation qu'elle n'avait plus. Plectrude lut avec
gourmandise et délectation: «rat d'égout, être fait comme un rat, face de rat, radin, rapiat». Oui,
vraiment,l'écoleportaitbiensonnom.
Il y avait pourtant une salubrité réelle à choisir des professeurs abjects. L'institution pensait,
non sans raison, qu'il eût été immoral d'encourager les ballerines. La danse, art total s'il en fut,
requérait l'investissement entier de l'être. Il était donc obligatoire d'éprouver la motivation des
enfants en sapant jusqu'aux bases leur idéal. Celles qui ne résisteraient pas ne pourraient jamais
avoirl'envergurementaled'uneétoile.Detelsprocédés,pourmonstrueuxqu'ilsfussent,relevaientdu
combledel'éthique.
Seulement,lesprofesseursnelesavaientpas.Ilsn'étaientpasaucourantdelamissionsuprême
deleursadismeetl'exerçaientparpurevolontédenuire.
C'estainsiqu'ensecret,Plectrudeappritaussiàdansercontreeux.
En trois mois, elle perdit cinq kilos. Elle s'en réjouit. D'autant qu'elle avait remarqué un
phénomène extraordinaire: en passant au-dessous de la barre symbolique des quarante kilos, elle
n'avaitpasseulementperdudupoids,elleavaitaussiperdudusentiment.
Mathieu Saladin: ce nom qui auparavant la mettait en transe la laissait désormais de glace.
Pourtant,ellen'avaitpasrevucegarçon,nieudesesnouvelles:iln'avaitdoncpuladécevoir.Elle
n'avaitpasnonplusrencontréd'autresgarçonsquieussentpuluifaireoublierceluiqu'elleaimait.
Cen'étaitpasdavantagel'écoulementdutempsquil'avaitrefroidie.Troismois,c'étaitcourt.Et
puis,elles'étaittropobservéepournepasremarquerl'enchaînementdescausesetdeseffets:chaque
kiloenmoinsemportaitdanssafonteunepartdesonamour.Elleneleregrettaitpas,aucontraire:
pourpouvoirleregretter,ileûtfalluqu'elleéprouvâtencoredusentiment.Elleseréjouissaitd'être
débarrasséedecedoublefardeau:lescinqkilosetcetteencombrantepassion.
Plectrudesepromitderetenircettegrandeloi:l'amour,leregret,ledésir,l'engouement–toutes
cessottisesétaientdesmaladiessécrétéesparlescorpsdeplusdequarantekilos.
Siparmalheurunjourellepesaitànouveaucepoidsd'obèseetsi,enconséquence,lesentiment
recommençait à torturer son cœur, elle connaîtrait le remède à cette pathologie ridicule: ne plus
manger,selaisserdescendreendessousdelabarredesquarantekilos.
Quand on pesait trente-cinq kilos, la vie était différente: l'obsession consistait à vaincre les
épreuvesphysiquesdujour,àdistribuersonénergiedemanièreàenavoirassezpourleshuitheures
d'exercices,àaffronteraveccouragelestentationsdurepas,àcacherfièrementl'épuisementdeses
forces–àdanser,enfin,quandonl'auraitmérité.
Ladanseétaitlaseuletranscendance.Ellejustifiaitpleinementcetteexistencearide.Joueravec
sasantén'avaitaucuneimportancepourvuquel'onpûtconnaîtrecettesensationincroyablequiétait
celledel'envol.
Il y a un malentendu autour de la danse classique. Pour beaucoup, elle n'est qu'un univers
ridiculedetutusetdechaussonsrosés,demaniérismesàpointesetdemièvreriesaériennes.Lepire,
c'estquec'estvrai:elleestcela.
Maisellen'estpasquecela.Débarrassezleballetdesesafféteriesgnangnan,desontulle,de
sonacadémismeetdeseschignonsromantiques:vousconstaterezqu'ilresteraquelquechoseetque
cettechoseesténorme.Lapreuveenestquelesmeilleursdanseursmodernesserecrutentàl'école
classique.
CarleGraalduballet,c'estl'envol.Aucunprofesseurneleformulecommeça,depeurd'avoir
l'aird'unfoufurieux.Maisquiaapprislatechniquedelasissone,del'entrechat,dugrandjetéen
avant,nepeutplusendouter:cequ'onchercheàluienseigner,c'estl'artdes'envoler.
Silesexercicesàlabarresontsiennuyeux,c'estparcequecelle-ciestunperchoir.Quandon
rêve de s'envoler, on enrage d'être contraint à s'amarrer à un morceau de bois, des heures durant,
alorsquel'onsentdanssesmembresl'appeldel'airlibre.
En vérité, la barre correspond à l'entraînement que les oisillons reçoivent au nid: on leur
apprend à déployer leurs ailes avant de s'en servir. Pour les oisillons, quelques heures suffisent.
Mais si un humain a le projet invraisemblable de changer d'espèce et d'apprendre à voler, il est
normalqu'ildoiveyconsacrerplusieursannéesd'exercicesexténuants.
Ilenserarécompenséau-delàdesesespérancesquandviendralemomentoùilauraledroitde
quitterleperchoir–labarre–etdesejeterdansl'espace.Lespectateursceptiquenevoitpeut-être
pas ce qui se passe dans le corps de la danseuse classique à cet instant précis: c'est une folie
véritable.Etquecettedémencerespecteuncodeetunedisciplinedefern'enlèverienaucôtéinsensé
del'affaire:leballetclassiqueestl'ensembledestechniquesvisantàprésentercommepossibleet
raisonnablel'idéedel'envolhumain.Dèslors,comments'étonnerdesatoursgrotesquesvoiregrandguignolesquesdanslesquelscettedanses'exerce?S'attend-onvraimentàcequ'unprojetaussidingue
soitceluidegenssainsd'esprit?
Cettelongueincises'adresseàceuxchezquileballetnesuscitequelerire.Ilsontraisonde
rire,maisqu'ilsnesecontententpasderire:ladanseclassiquecacheaussiunidéalterrifiant.
Etlesravagesquecedernierpeutexercerdansunjeuneespritéquivalentàceuxd'unedrogue
dure.
ANoël,ilfallutpasserdecourtesvacancesdanssafamille.
Aucune élève de l'école des rats ne s'en réjouissait. Au contraire, cette perspective les
emplissait d'appréhension. Des vacances: à quoi cela pouvait-il bien servir? Cela se justifiait du
tempsoùlebutdelavieétaitleplaisir.Maiscetteépoque,quiétaitcelledel'enfance,étaitrévolue:
àprésent,leseulsensdel'existenceétaitladanse.
Et la vie de famille, composée essentiellement de repas et d'avachissement, était en
contradictionavecl'obsessionnouvelle.
Plectrudeseditquec'étaitça,aussi,quitterl'enfance:neplusseréjouiràl'approchedeNoël.
C'étaitlapremièrefoisquecelaluiarrivait.Elleavaiteuraison,l'anpassé,detantcraindrel'âgede
treizeans.Elleavaitvraimentchangé.
Tous le constatèrent. Sa maigreur les frappa: sa mère fut la seule à s'en émerveiller. Denis,
Nicole,BéatriceetRoselyne,qu'onavaitinvitée,désapprouvèrent:
–Tuasunvisageenlamedecouteau.
–Elleestdanseuse,protestaClémence.Ilnefallaitpasvousattendreàcequ'ellenousrevienne
avecdesjouesrondes.Tuestrèsbelle,machérie.
Au-delàdesamaigreur,unemodificationplusprofondeleslaissad'autantplusperplexesqu'ils
ne lui trouvèrent pas de nom. Peut-être n'osèrent-ils simplement pas la formuler tant elle était
sinistre:Plectrudeavaitperdubeaucoupdesafraîcheur.Ellequiavaittoujoursétéunefilletterieuse
manquaitàprésentdecetentrainqu'onluiavaitconnu.
«C'estsansdoutelechocdesretrouvailles»,pensaDenis.
Maiscetteimpressions'accentuaaufildesjours.C'étaitcommesiladanseuseétaitabsente:Sa
bienveillanceapparentecachaitmalsonindifférence.
Quant aux repas, ils semblaient la torturer. On avait l'habitude qu'elle mange très peu;
maintenant,ellen'avalaitcarrémentplusrien,etonlasentaittendueaussilongtempsqu'onn'avaitpas
quittélatable.
Si ses proches avaient pu voir ce qui se passait dans la tête de Plectrude, ils se seraient
inquiétésencoredavantage.
D'abord, le jour de son arrivée, ils lui avaient tous semblé obèses. Même Roselyne, une
adolescentemince,luiparuténorme.Ellesedemandaitcommentilssupportaientleurembonpoint.
Ellesedemandaitsurtoutcommentilstoléraientcettevievainequiétaitlaleur,cettemollesse
étaleetsansbut.Ellebénissaitsonexistencedureetsesprivations:elleaumoins,elleallaitvers
quelquechose.Cen'étaitpasqu'elleavaitlecultedelasouffrance,maiselleavaitbesoindesens:en
cela,déjà,elleétaitadolescente.
Enaparté,Roselyneluiracontalesmillehistoiresdeleurclasse.Ellepouffaitets'excitait:
–Ettusaisquoi?EhbienVanessa,ellesortavecFred,oui,letypedetroisième!
Trèsvite,ellefutdéçuedel'absencedesuccèsqu'ellerécoltait:
– Tu as été dans leur classe pendant plus longtemps que moi et tu t'en fous, de ce qui leur
arrive?
–Neleprendspasmal.Situsavaiscommetoutcelaestloindemoi,maintenant.
–MêmeMathieuSaladin?demandaRoselyne,finemouchedupassémaispasduprésent.
–Biensûr,ditPlectrudeaveclassitude.
–Çan'apastoujoursétécommeça.
–Çal'est.
–Ilyadesgarçonsàtonécole?
–Non.Ilsprennentleurscoursséparément.Onnelesvoitjamais.
–Rienquedesfilles,alors?Quellegalère!
–Tusais,onn'apasletempsdepenseràceschoses-là.
Plectruden'eutpaslecouragedeselancerdanssesexplicationssurlabarrièrequiséparaitles
plusdequarantekilosdesmoinsdequarantekilos,maiselleensentaitplusquejamaislaréalité.
Qu'est-ce qu'elle s'en fichait, de ces ridicules flirts scolaires! Cette pauvre Roselyne lui faisait
d'autantpluspitiéqu'elleportaitdésormaisunsoutien-gorge.
–Tuveuxquejetelemontre?
–Quoi?
–Monsoutif.Tun'arrêtespasdelezieuterpendantquejeteparle.
Roselynesoulevasontee-shirt.Plectrudehurlad'horreur.
En son for intérieur, la petite, qui avait appris à danser contre ses professeurs, apprit aussi à
vivre contre sa famille. Elle ne lui disait rien mais elle observait les siens avec consternation:
«Commeilssontaffalés!Commeilssontsoumisauxloisdelapesanteur!Lavie,cedoitêtrepluset
mieuxqueça.»
Elletrouvaitqueleurexistence,àl'inversedelasienne,n'avaitaucunetenue.Etelleavaithonte
poureux.Parfois,ellesedemandaitsiellen'étaitpasuneorphelinequ'ilsavaientadoptée.
–Jet'assurequ'ellem'inquiète.Elleesttrèsmaigre,ditDenis.
–Oui,etalors?C'estunedanseuse,réponditClémence.
–Lesdanseusesnesontpastoujoursaussimaigresqu'elle.
–Elleatreizeans.Acetâge,c'estnormal.
Rassuré par cet argument, Denis put trouver le sommeil. La capacité d'auto-aveuglement des
parentsestimmense:partantd'unconstatexact–lafréquencedelamaigreurchezlesadolescents-,
ilsgommaientlescirconstances.Leurfilleétaittrèsfineparnature,certes:samaigreuractuellen'en
étaitpasnaturellepourautant.
Lesfêtespassèrent.Plectruderetournaàl'école,poursonplusgrandsoulagement.
–J'aiparfoisl'impressiond'avoirperduuneenfant,ditDenis.
–Tueségoïste,protestaClémence.Elleestheureuse.
Ellesetrompaitdoublement.D'abord,lafilletten'étaitpasheureuse.Ensuite,l'égoïsmedeson
marin'étaitriencomparéausien:elleeûttellementvouluêtreballerineet,grâceàPlectrude,elle
assouvissaitcetteambitionparprocuration.Peuluiimportaitdesacrifierlasantédesonenfantàcet
idéal.Sionleluiavaitdit,elleeûtouvertdegrandsyeuxetsefutexclamée:
–Jeneveuxquelebonheurdemafille!
Etc'eûtétédesapartfranchiseabsolue.Lesparentsnesaventpascequeleursincéritécache.
CequePlectrudevivaitàl'écoledesratsnes'appelaitpaslebonheur:ilfautàcedernierun
minimumdesentimentdesécurité.Lafilletten'enavaitpasl'ombre,enquoielleavaitraison:àson
stade,ellenejouaitplusavecsasanté,puisqu'ellejouaitsasanté.Ellelesavait.
CequePlectrudevivaitàl'écoledesratss'appelaitl'ivresse:cetteextasesenourrissaitd'une
dose énorme d'oubli. Oubli des privations, de la souffrance physique, du danger, de la peur.
Moyennant ces amnésies volontaires, elle pouvait se jeter dans la danse et y connaître la folle
illusion,latransedel'envol.
Elleétaitentraindedevenirl'unedesmeilleuresélèves.Certes,ellen'étaitpaslaplusmaigre,
mais elle était sans conteste la plus gracieuse: elle possédait cette merveilleuse aisance du
mouvement qui est la plus suprême injustice de la nature, car la grâce est donnée ou refusée à la
naissancesansqu'aucuneffortultérieurnepuissepalliersonmanque.
Etpuis,cequinegâtaitrien,c'estqu'elleétaitlaplusjolie.Mêmeàtrente-cinqkilos,ellene
ressemblait pas à ces cadavres dont les professeurs louaient la maigreur: elle avait ses yeux de
danseuse qui illuminaient son visage de leur beauté fantastique. Et les maîtres savaient, sans pour
autant en parler à leurs élèves, que la joliesse compte énormément dans le choix des danseuses
étoiles;àcetégard,Plec-trudeétaitdeloinlamieuxlotie.
C'étaitsasantéquilatracassaitensecret.Ellen'enparlaitàpersonnemais,lanuit,elleavaitsi
mal aux jambes qu'elle devait s'empêcher de crier. Sans avoir aucune notion de médecine, elle en
soupçonnait la raison: elle avait supprimé jusqu'à la moindre trace de produits laitiers dans son
alimentation.Eneffet,elleavaitremarquéqu'illuisuffisaitdequelquescuilleréesdeyaourtmaigre
poursesentir«gonflée»(encoreeût-ilfalluvoircequ'elleappelait«gonflée»).
Or, le yaourt maigre était le seul laitage admis dans l'établissement. S'en passer revenait à
éliminer tout apport en calcium, lequel était censé cimenter l'adolescence. Si fous que fussent les
adultes de l'école, aucun ne recommandait de se priver de yaourt, et même les élèves les plus
décharnéesenmangeaient.Plectrudebannitcetaliment.
Cettecarenceentraînatrèsvited'atrocesdouleursdanslesjambes,pourpeuquelapetiterestât
immobilequelquesheures,cequiétaitlecaslanuit.Pouréliminercettesouffrance,ilfallaitselever
etbouger.Maislemomentoùlesjambesseremettaientenmouvementétaitunsupplicedigned'une
séance de torture: Plectrude devait mordre un chiffon pour ne pas hurler. Elle avait à chaque fois
l'impressionquelesosdesesmolletsetdesescuissesallaientserompre.
Ellecompritqueladécalcificationétaitlacausedecetourment.Pourtant,elleneputsedécider
à reprendre de ce maudit yaourt. Sans le savoir, elle était victime de la machine intérieure de
l'anorexie, qui considère chaque privation comme irréversible, sauf à ressentir une culpabilité
insoutenable.
Elleperditencoredeuxkilos,cequilaconfirmadansl'idéequeleyaourtmaigreétait«lourd».
Lors des vacances de Pâques, son père lui dit qu'elle était devenue un squelette et que c'était
horrible,maissamèrerabrouaaussitôtDenisets'extasiasurlabeautédesafille.Clémenceétaitle
seul membre de sa famille que Plectrude voyait encore avec plaisir: «Elle au moins, elle me
comprend.» Ses sœurs et même Roselyne la regardaient comme une étrangère. Elle ne faisait plus
partiedeleurgroupe:ilsnesesentaientriendecommunaveccetassemblaged'ossements.
Depuis qu'elle était descendue plus bas que trente-cinq kilos, la danseuse éprouvait encore
moinsdesentiments.Ellenesouffritdoncpasdecetteexclusion.
Plectrudeadmiraitsavie:ellesesentaitcommel'héroïneuniqued'uneluttecontrelapesanteur.
Ellel'affrontaitparlejeûneetparladanse.
LeGraalétaitl'envolet,detousleschevaliers,Plectrudeétaitlaplusprochedel'atteindre.Que
luiimportaientlesdouleursnocturnesenregarddel'immensitédesaquête?
Lesmois,lesannéess'écoulèrent.Ladanseuses'intégraàsonécolecommeunecarméliteàson
ordre.Endehorsdel'établissement,pointdesalut.
Elleétaitl'étoilemontante.Onparlaitd'elleenhautlieu:ellelesavait.
Elleatteignitl'âgedequinzeans.Ellemesuraittoujoursunmètrecinquante-cinqetn'avaitdonc
pas même grandi d'un demi-centimètre depuis son entrée à l'école des rats. Son poids: trente-deux
kilos.
Illuisemblaitparfoisqu'ellen'avaitjamaiseudevieavant.Elleespéraitquesonexistencene
changeraitjamais.L'admirationd'autrui,réelleoufantasmée,luisuffisaitcommerapportaffectif.
Ellesavaitaussiquesamèrel'aimaitfollement.Minederien,laconsciencedecetamourlui
servaitdecolonnevertébrale.Unjour,elleparladesesproblèmesdejambesàClémence;celle-ci
secontentadeluidire:
–Quetuescourageuse!
Plectrude savoura le compliment. Pourtant, en son for intérieur, elle eut l'impression que sa
mèreeûtdûluidirequelquechosedetrèsdifférent.Ellenesavaitpasquoi.
Ce qui devait arriver arriva. Un matin de novembre, comme Plectrude venait de se lever en
mordantsonchiffonpournepashurlerdedouleur,elles'effondra:elleentendituncraquementdans
sacuisse.
Ellenepouvaitplusbouger.Elleappelaàl'aide.Onl'hospitalisa.
Undocteurquinel'avaitpasencorevueexaminasesradios.
–Quelâgeacettefemme?
–Quinzeans.
–Quoi?!Elleal'ossatured'uneménopau-séedesoixanteans!
Onl'interrogea.Elledévoilalepotauxrosés:elleneprenaitplusaucunproduitlaitierdepuis
deuxannées–àl'âgeoùlecorpsenadesbesoinsdémentiels.
–Vousêtesanorexique?
–Non,voyons!s'insurgea-t-elledebonne
foi.
–Voustrouvezquec'estnormaldepesertrentekilosàvotreâge?
–Trente-deuxkilos!protesta-t-elle.
–Vouscroyezqueçachangequelquechose?EllerecourutauxargumentsdeClémence:
–Jesuisballerine.Ilvautmieuxnepasavoirderondeursdansmonmétier.
–Jenesavaispasqu'onrecrutaitlesdanseusesdanslescampsdeconcentration.
–Vousêtesfou!Vousinsultezmonécole!
– A votre avis, que faut-il penser d'un établissement où on laisse une adolescente s'autodétruire?Jevaisappelerlapolice,ditlemédecinquin'avaitpasfroidauxyeux.
Plectrudeeutl'instinctdeprotégersonordre:
–Non!C'estmafaute!Jemesuisprivéeencachette!Personnenesavait.
– Personne ne voulait savoir. Le résultat, c'est que vous vous êtes cassé le tibia rien qu'en
tombant par terre. Si vous étiez normale, un mois de plâtre suffirait. Dans votre état, je ne sais
combiendemoisvousallezdevoirlegarder,ceplâtre.Sansparlerdelarééducationquisuivra.
–Maisalors,jenevaispaspouvoirdanserpendantlongtemps?
–Mademoiselle,vousnepourrezplusjamaisdanser.
LecœurdePlectrudecessadebattre.Ellesombradansunesortedecoma.
Elleensortitquelquesjoursplustard.Passélemomentexquisoùl'onnesesouvientderien,
elleserappelasacondamnation.Unegentilleinfirmièreluiconfirmalasanction:
–Votreossatureesttropgravementfragilisée,surtoutdanslesjambes.Mêmequandvotretibia
serarétabli,vousnepourrezpasrecommencerladanse.Lemoindresaut,lemoindrechocpourrait
vousbriser.Ilfaudradesannéesdesuralimentationenproduitslaitierspourvousrecalcifier.
Annoncer à Plectrude qu'elle ne pourrait plus danser revenait à annoncer à Napoléon qu'il
n'auraitjamaisplusd'armée:c'étaitlaprivernonpasdesavocationmaisdesondestin.
Ellenepouvaitpasycroire.Elleinterrogeatouslesmédecinspossiblesetimaginables:iln'y
eneutpasunpourluilaisserunelueurd'espoir.Ilfautlesenféliciter:ileûtsuffiquel'und'entreeux
luiaccordâtuncentièmedechancedeguérisonetelles'yfûtaccrochéeaupointd'ylaisserlavie.
Aprèsquelquesjours,Plectrudes'étonnaqueClémencenefutpasàsonchevet.Elledemandaà
téléphoner. Son père lui dit qu'à l'annonce de la terrible nouvelle, sa mère était tombée gravement
malade:
–Elleadelafièvre,elledélire.Elleseprendpourtoi.Elledit:«Jen'aiquequinzeans,mon
rêvenepeutpasêtredéjàfini,jeseraidanseuse,jenepeuxpasêtreautrechosequedanseuse!»
L'idéedelasouffrancedeClémenceachevaPlectrude.Danssonlitd'hôpital,elleregardaitle
goutte-à-gouttequilanourrissait:elleavaitvraimentlaconvictionqu'illuiinjectaitdumalheuren
guised'aliment.
Aussilongtempsquelemoindremouvementluifutinterdit,Plectruderestaàl'hôpital.Sonpère
venaitparfoisluirendrevisite.ElledemandaitpourquoiClémencenel'accompagnaitpas.
–Tamèreestencoretropmalade,répondait-il.
Celaduradesmois.Personned'autrenevintlavoir,nidel'écoledesrats,nidesafamille,ni
desonanciencollège:commequoiPlectruden'appartenaitplusàaucunmonde.
Elle passait ses journées à ne faire strictement rien. Elle ne voulait rien lire, ni livres ni
journaux.Ellerefusaitlatélévision.Ondiagnostiquaunedépressionprofonde.
Ellenepouvaitrienavaler.Encoreheureuxqu'ilyeûtlegoutte-à-goutte.Cedernierluiinspirait
pourtantdudégoût:ilétaitcequilarattachaitàlavie,malgréelle.
Quandcefutleprintemps,onlaramenachezsesparents.Soncœurbattaitàl'idéederevoirsa
mère:cesouhaitluifutrefusé.Lapetites'insurgea:
–Cen'estpaspossible!Elleestmorteouquoi?
–Non,elleestvivante.Maiselleneveutpasquetulavoiesdanscetétat.
C'étaitplusquePlectruden'enpouvaitsupporter.Elleattenditquesessœursfussentaulycéeet
quesonpèrefutsortipourquittersonlit:ellepouvaitàprésentsedéplaceràl'aidedebéquilles.
Elletitubajusqu'àlachambreparentale,oùClémenceétaitentraindedormir.Enlavoyant,la
petitelacrutmorte:elleavaitleteintgrisetluiparutencoreplusmaigrequ'elle.Elles'effondraà
côtéd'elleenpleurant:
–Maman!Maman!
Ladormeuses'éveillaetluidit:
–Tun'aspasledroitd'êtreici.
–J'avaistropbesoindetevoir.Etpuismaintenantc'estfait,etc'estmieuxcommeça:jepréfère
savoir comment tu es. Du moment que tu es vivante, le reste m'est égal. Tu vas recommencer à
manger,tuvasallermieux:nousallonsguérirtouteslesdeux,maman.
Elleremarquaquesamèrerestaitfroideetnel'étreignaitpas.
–Serre-moidanstesbras,j'enaitellementbesoin!
Clémencedemeuraitinerte.
–Pauvremaman,tuestropfaiblemêmepourça.
Elleseredressaetlaregarda.Commeelleavaitchangé!Iln'yavaitplusaucunechaleurdans
lesyeuxdesamère.Quelquechoseétaitmortenelle:Plectrudenevoulutpaslecomprendre.
Ellesedit:«Mamanseprendpourmoi.Elleacessédemangerparcequej'aicessédemanger.
Sijemange,ellemangera.Sijeguéris,elleguérira.»
Lapetitesetraînajusqu'àlacuisineetpritunetablettedechocolat.Ensuite,ellerevintdansla
chambredeClémenceets'assitsurlelit,prèsd'elle.
–Regarde,maman,jemange.
Le chocolat traumatisa sa bouche qui avait perdu l'habitude des aliments, a fortiori d'une
friandiseaussiriche.Plectrudes'efforçadenepasmontrersonmalaise.
–C'estduchocolataulait,maman,c'estpleindecalcium.C'estbonpourmoi.
C'était donc ça, manger? Ses entrailles tressaillaient, son estomac se révoltait, Plectrude se
sentitsurlepointdetournerdel'œil,maisellenes'évanouitpas:ellevomit–sursesgenoux.
Humiliée,désolée,ellerestaimmobileàcontemplersonœuvre.
Cefutalorsquesamèredit,d'unevoixsèche:
–Tumedégoûtes.
Lapetiteregardal'œilglacialdelafemmequivenaitdeluilancerunetellecondamnation.Elle
ne voulut pas croire ce qu'elle avait entendu et vu. Elle s'enfuit aussi vite que ses béquilles le lui
permettaient.
Plectrudetombasursonlitetpleuraautantquel'onpeutpleurer.Elles'endormit.
Quandelles'éveilla,ellesentitunphénomèneinvraisemblable:elleavaitfaim.
ElledemandaàBéatrice,quientre-tempsétaitrentrée,deluiapporterunplateau.
–Victoire!applauditsasœurquinetardapasàluiramenerdupain,dufromage,delacompote,
dujambonetduchocolat.
Lapetitenepritpascedernierquiluirappelaittroplerécentvomissement;encompensation,
elledévoralereste.
Béatriceexultait.
L'appétitétaitrevenu.Cen'étaitpasdelaboulimiemaisdesainesfringales.Ellemangeaittrois
copieux repas par jour, avec une attirance particulière pour le fromage, comme si son corps la
renseignaitsursesbesoinslesplusurgents.Sonpèreetsessœursétaientravis.
Acerégime,Plectruderepritrapidementdupoids.Elleretrouvasesquarantekilosetsonbeau
visage.Toutallaitpourlemieux.Elleparvenaitmêmeànepaséprouverdeculpabilité,cequipour
uneancienneanorexiqueestextraordinaire.
Commeellel'avaitprévu,saguérisonguéritsamère.Celle-ciquittaenfinsachambreetrevitsa
fille,qu'ellen'avaitplusaperçuedepuislejouroùelleavaitvomi.Ellelaregardaavecconsternation
ets'écria:
–Tuasgrossi!
–Oui,maman,balbutialapetite.
–Quelleidée!Tuétaissijolieavant!
–Tunemetrouvespasjolie,commeça?
–Non.Tuesgrosse.
–Enfin,maman!Jepèsequarantekilos.
–C'estbiencequejedisais:tuasgrossidehuitkilos.
–J'enavaisbesoin!
–C'estcequetutedispouravoirbonneconscience.Tuavaisbesoindecalcium,pasdepoids.
Situt'imaginesquetuasl'aird'unedanseuse,maintenant!
– Mais maman, je ne peux plus danser. Je ne suis plus une danseuse. Sais-tu combien j'en
souffre?Neretournepasleferdanslaplaie!
–Situensouffrais,tun'auraispastantd'appétit.
Lepireétaitlavoixdureaveclaquellecettefemmeluiassenasonverdict.
–Pourquoimeparles-tucommeça?Nesuis-jeplustafille?
–Tun'asjamaisétémafille.
Clémenceluiracontatout:Lucette,Fabien,l'assassinatdeFabienparLucette,sanaissanceen
prison,lesuicidedeLucette.
–Qu'est-cequetumeracontes?gémitPlec-trude.
–Demandeàtonpère–enfin,àtononcle-,situnemecroispas.
Lapremièreincrédulitépassée,lapetiteparvintàdire:
–Pourquoimedis-tuçaaujourd'hui?
–Ilfallaitbientel'avouerunjour,non?
–Biensûr.Maispourquoidecettefaçonsicruelle?Jusqu'ici,tuasétépourmoilameilleure
desmères.Là,tumeparlescommesijen'avaisjamaisététafille.
–Parcequetum'astrahie.Tusaiscombienjerêvaisquetusoisdanseuse.
–J'aieuunaccident!Cen'estpasmafaute.
–Si,c'esttafaute!Situnet'étaispasstupidementdécalcifiée!
–Jet'avaisparlédemesdouleursauxjambes!
–C'estfaux!
–Si,jet'enavaisparlé!Tum'avaismêmefélicitéepourmoncourage.
–Tumens!
– Je ne mens pas! Tu trouves que c'est normal, une mère qui félicite sa fille d'avoir mal aux
jambes?C'étaitunappelausecoursettunel'asmêmepasentendu.
–C'estça,disquec'estmafaute.LamauvaisefoideClémencelaissaPlectrudesansvoix.
Touts'effondrait:ellen'avaitplusdedestin,ellen'avaitplusdeparents,ellen'avaitplusrien.
Denisétaitgentilmaisfaible.ClémenceluiordonnadecesserdeféliciterPlectrudepourson
appétitretrouvé:
–Nel'encouragepasàgrossir,voyons!
Ellen'estpasgrosse,bégaya-t-il.Unpeuronde,peut-être.
Le«unpeuronde»signifiaàlapetitequ'elleavaitperduunallié.
Direàunefilledequinzeansqu'elleestgrosse,voire«unpeuronde»,quandellepèsequarante
kilos,revientàluiinterdiredegrandir.
Une fillette, face à un tel désastre, n'a que deux possibilités: la rechute dans l'anorexie ou la
boulimie.Parmiracle,Plectrudenesombranidansl'unenidansl'autre.Elleconservasonappétit.
Elleavaitdesfringalesquen'importequelmédecineûttrouvéessalutairesetqueClémencedéclarait
«monstrueuses».
Envérité,c'étaitunesantésuprêmequiintimaitàPlectruded'avoirfaim:elleavaitdesannées
d'adolescenceàrattraper.Grâceàsafrénésiedefromage,ellegranditdetroiscentimètres.Unmètre
cinquante-huit,c'étaitquandmêmemieuxqu'unmètrecinquante-cinq,commetailleadulte.
Aseizeans,elleeutsesrègles.Ellel'annonçaàClémencecommeunemerveilleusenouvelle.
Celle-cihaussalesépaulesavecmépris.
–Çanetefaitpasplaisir,quejesoisenfinnormale?
–Combienpèses-tu?
–Quarante-septkilos.
–C'estbiencequejepensais:tuesobèse.
–Quarante-septkilospourunmètrecinquante-huit,tutrouvesçaobèse?
–Regardelavéritéenface:tuesénorme.
Plectrude, qui avait retrouvé le plein usage de ses jambes, alla se jeter sur son lit. Elle ne
pleurapas:elleressentitunecrisedehainequiduradesheures.Elletapaitdupoingsursonoreiller
et,àl'intérieurdesoncrâne,unevoixhurlait:«Elleveutmetuer!Mamèreveutmamort!»
Jamaisellen'avaitcessédeconsidérerClémencecommesamère:peuluiimportaitqu'ellefut
sortiedesonventreounon.Elleétaitsamèreparcequ'elleétaitcellequiluiavaitvraimentdonnéla
vie–etc'étaitlamêmequi,àprésent,voulaitlaluiretirer.
A sa place, nombre d'adolescentes se seraient suicidées. L'instinct de survie devait être
sacrementancréenPlectrudecarellefinitparsereleverendisantàhauteetcalmevoix:
–Jenetelaisseraipasmetuer,maman.
Elleserepritenmain,autantquecelaétaitpossibleàunefilledeseizeansquiavaittoutperdu.
Puisquesamèreétaitdevenuefolle,elleseraitadulteàsaplace.
Elle s'inscrivit à un cours de théâtre. Elle y fît grande impression. Son prénom y contribua.
S'appeler Plectrude, c'était à double tranchant: soit on était laide et ce prénom soulignait votre
laideur,soitonétaitbelleetl'étrangesonoritédePlectrudedémultipliaitvotrebeauté.
Ce qui fut son cas. On était déjà frappé quand on voyait entrer cette jeune fille aux yeux
superbesetàladémarchededanseuse.Quandonapprenaitsonprénom,onlaregardaitdavantageet
onadmiraitsescheveuxsublimes,sonexpressiontragique,saboucheparfaite,sonteintidéal.
Sonprofesseurluiditqu'elleavait«unphysique»(elletrouvacetteexpressionétrange:toutle
monden'avait-ilpasunphysique?)etluiconseilladeseprésenteràdescastings.
Cefutainsiqu'onlasélectionnapourjouerlerôledeGéraldineChaplinadolescentedansun
téléfilm;enlavoyant,l'actrices'exclama:«Jen'étaispassibelleàsonâge!»Onnepouvaitpourtant
nierunecertaineparentéentrecesdeuxvisagesd'uneminceurextrême.
Ce genre de prestations rapportait à la jeune fille un peu d'argent, pas assez, hélas, pour lui
permettredefuirsamère,cequiétaitdevenusonbut.Lesoir,ellerentraitàl'appartementleplus
tard possible, afin de ne pas croiser Clémence. Elle ne pouvait cependant toujours l'éviter et se
voyaitalorsaccueillied'un:
–Tiens!VoilàBouboule!Danslemeilleurdescas.Danslepire,celadevenait:
–Bonsoir,Dondon!
Onpourraitmalcomprendrecommentdesproposaussisurréalisteslablessaientàcepoint;ce
seraitignorerl'airdégoûtéaveclequelcescommentairesluiétaientassénés.
Unjour,PlectrudeosarépliquerqueBéatrice,septkilosdeplusqu'elle,nerecevaitjamaisde
remarquesaussidésobligeantes.Aquoisamèrerépondit:
–Çan'arienàvoir,tusaisbien!
Ellen'eutpasl'audacededirequenon,ellenesavaitpasbien.Toutcequ'ellecomprit,c'estque
sasœuravaitledroitd'êtrenormaleetpaselle.
Un soir, comme Plectrude n'avait pu trouver de prétexte pour ne pas dîner avec les siens, et
comme Clémence prenait un air scandalisé chaque fois qu'elle avalait une bouchée, elle finit par
protester:
–Maman,cessedemeregardercommeça!Tun'asjamaisvuquelqu'unmanger?
–C'estpourtonbien,machérie.Jem'inquiètedetaboulimie!
–Boulimie!
Plectruderegardafixementsonpère,puissessœurs,avantdedire:
–Vousêtestroplâchespourmedéfendre!Lepèrebalbutia:
–Çanemedérangepasquetuaiesbonappétit.
–Lâche!lançalajeunefille.Jemangemoinsquetoi.
Nicolehaussalesépaules.
–J'enairienàfoutre,devosconneries.
–Jen'enattendaispasmoinsdetoi,grinçal'adolescente.
Béatricerespiraungrandcouppuiselledit:
–Bon,maman,j'aimeraisquetulaissesmasœurtranquille,d'accord?
–Merci,ditlajeunefille.
CefutalorsqueClémencesouritetclama:
–Cen'estpastasœur,Béatrice!
–Qu'est-cequeturacontes?
–Crois-tuquelemomentsoitbienchoisi?murmuraDenis.
Lamèreselevaetallachercherunephotoqu'ellejetasurlatable.
–C'estLucette,masœur,quiestlavraiemèredePlectrude.
Pendantqu'elleracontaitl'histoireàNicoleetBéatrice,lapetiteavaitsaisilaphotoetregardait
avidementlejolivisagedelamorte.
Lessœursétaientabasourdies.
–Jeluiressemble,ditl'adolescente.
Ellepensaquesamères'étaitsuicidéeàdix-neufansetqueceseraitsondestinàelleaussi:
«J'aiseizeans.Encoretroisansàvivre,etunenfantàmettreaumonde.»
Dèslors,Plectrudeeut,pourlesnombreuxgarçonsquitournaientautourd'elle,desregardsqui
n'étaientpasdesonâge.Ellenepouvaitlesdévisagersanspenser:«Voudrais-jeunbébédeceluici?»
Le plus souvent, la réponse intime était non, tant il paraissait inimaginable d'avoir un enfant
avecteloutelgodelureau.
Aucoursdethéâtre,leprofesseurdécidaquePlectrudeetundesescamaradesjoueraientune
scènedeLaCantatricechauve.Cetexteintriguasiprofondémentlajeunefillequ'elleseprocurales
œuvrescomplètesd'Ionesco.Cefutunerévélation:elleconnutenfincettefièvrequipousseàliredes
nuitsentières.
Elle avait souvent essayé de lire, mais les livres lui tombaient des mains. Sans doute chaque
êtrea-t-il,dansl'universdel'écrit,uneœuvrequiletransformeraenlecteur,àsupposerqueledestin
favoriseleurrencontre.CequePlatonditdelamoitiéamoureuse,cetautrequicirculequelquepart
etqu'ilconvientdetrouver,saufàdemeurerincompletjusqu'aujourdutrépas,estencoreplusvrai
pourleslivres.
«Ionesco est l'auteur qui m'était destiné», pensa l'adolescente. Elle en conçut un bonheur
considérable,l'ivressequeseulepeutprocurerladécouverted'unlivreaimé.
Il peut arriver qu'un premier coup de foudre littéraire déchaîne le goût de la lecture chez
l'intéressé;cenefutpaslecasdelajeunefille,quin'ouvritd'autreslivresquepoursepersuaderde
leur ennui. Elle décida qu'elle ne lirait pas d'autres auteurs et s'enorgueillit du prestige d'une telle
fidélité.
Unsoir,commeelleregardaitlatélévision,Plectrudeappritl'existencedeCatherineRinger.En
l'entendantchanter,elleressentitunmélanged'engouementetd'amertume:engouement,parcequ'elle
la trouvait formidable; amertume, parce qu'elle eût voulu faire très précisément ce métier, alors
qu'ellen'enavaitnilacapacité,nilesmoyens,nilamoindrenotion.
Sielleavaitétélegenredefillequiaunenouvelleambitionparsemaine,cen'eûtpasététrès
grave.Cen'étaithélaspassoncas.Adix-septans,Plectrudeavaitpeud'enthousiasme.Sescoursde
théâtrenelapassionnaientpas.Elleeûtvendusonâmepourreprendreladanse,maislesmédecins,
s'ilsavaientconstatéunnetprogrèsdanssarecalcification,étaientunanimespourluiinterdireson
anciennevocation.
SiladécouvertedeCatherineRingerfutuntelchocpourl'adolescente,c'estparcequ'ellelui
donnait,pourlapremièrefois,unrêveétrangeràladanse.
Elle se consola en pensant qu'elle allait mourir dans deux ans et au'entre-ternes elle devrait
mettreunenfantaumonde:«Jen'aipasletempsd'êtrechanteuse.»
Aucoursdethéâtre,PlectrudeeutàjouerunpassagedeLaLeçond'Ionesco.Pouruncomédien,
obtenir l'un des rôles principaux dans une pièce de son auteur préféré, c'est à la fois Byzance et
Cythère,RomeetleVatican.
Ilseraitfauxdedirequ'elledevintlajeuneélèvedelapièce.Elleavaittoujoursétécerôle,
cette fille si enthousiaste face aux apprentissages élus qu'elle en venait à les pervertir et à les
démolir – encouragée et devancée en cela, bien entendu, par le professeur, grand masticateur de
savoiretd'étudiants.
Ellefutl'élèveavectantdesensdusacréquecelacontaminalapartieadverse:celuiquireçut
lerôleduprofesseurfutautomatiquementchoisiparPlectrude.
Lorsd'unerépétition,commeilluidisaitunerépliqued'unevéritéprodigieuse(«Laphilologie
mèneaucrime»),elleluiréponditqu'ilseraitlepèredesonenfant.Ilcrutàunprocédélangagier
dignedeLaCantatricechauveet acquiesça. La nuit même, elle le prit au mot. Un mois plustard,
Plectrude sut qu'elle était enceinte. Avis à ceux, s'ils existent, qui ne verraient encore en Ionesco
qu'unauteurcomique.
PLECTRUDE avait l'âge de sa propre mère quand elle accoucha: dix-neuf ans. Le bébé fut
appeléSimon.Ilétaitbeauetbienportant.
L'adolescenteressentitunefabuleuseboufféed'amourenledécouvrant.Ellenesedoutaitpas
qu'elleauraitàcepointlafibrematernelleetledéplora:«Çanevapasêtrefaciledesesuicider.»
Elleétaitpourtantdéterminéeàallerjusqu'aubout:«J'aidéjàmisdel'eaudanslevindemon
destinenrenonçantàtuerlepèredeSimon.Maismoi,jen'ycouperaipas.»
Elleberçaitlepetitenluimurmurant:
– Je t'aime, Simon, je t'aime. Je mourrai parce que je dois mourir. Si j'avais le choix, je
resteraisauprèsdetoi.Jedoismourir:c'estunordre,jelesens.
Unesemaineplustard,ellesedit:«C'estmaintenantoujamais.Sijecontinueàvivre,jevais
tropm'attacheràSimon.Plusj'attendrai,plusceseradifficile.»
Ellen'écrivitaucunelettre,pourcettenobleraisonqu'ellen'aimaitpasécrire.Detoutemanière,
sonacteluiparaissaitsilisiblequ'ellenevoyaitpaslanécessitédel'expliquer.
Commeellenesesentaitaucuncourage,elledécidaderevêtirsesplusbeauxvêtements:elle
avaitdéjàremarquéquel'élégancedonnaitducœurauventre.
Deuxansplustôt,elleavaittrouvéauxpucesunerobed'archiduchessefantasmatiqueenvelours
bleunuit,avecdesdentellescouleurdevieilor,sisomptueusequ'elleétaitimportable.
«Sijenelametspasaujourd'hui,jenelamettraijamais»,sedit-elle,avantd'éclaterderireen
prenantconsciencedelaprofondevéritédecettepensée.
La grossesse l'avait un peu amaigrie et elle flottait dans la robe: elle s'en accommoda. Elle
lâcha sa chevelure magnifique qui lui tombait jusqu'aux fesses. Quand elle se fut composé un
maquillagedeféetragique,elleseplutetdécrétaqu'ellepouvaitsesuicidersansrougir.
Plectrude embrassa Simon. Au moment de sortir de chez elle, elle se demanda comment elle
allait procéder: se jetterait-elle sous un train, sous une voiture, ou dans la Seine? Elle ne s'était
mêmepasposélaquestion:«Jeverraibien»,conclut-elle.«Sionsesouciedecegenrededétails,on
nefaitplusrien.»
Ellemarchajusqu'àlagare.Ellen'eutpaslecouragedeseprécipitersouslesrouesduRER.
«Tantqu'àmourir,autantmouriràParis,etdemoinsvilainefaçon»,sedit-elle,nonsansuncertain
sens des convenances. Elle monta donc dans le train, où, de mémoire de banlieusards, on n'avait
jamais vu une passagère d'aussi superbe allure, d'autant qu'elle souriait d'une oreille à l'autre: la
perspectivedusuicidelamettaitd'excellentehumeur.
ElledescenditdanslecentredelavilleetmarchalelongdelaSeine,àlarecherchedupontqui
favoriserait le mieux son entreprise. Comme elle hésitait entre le pont Alexandre-111, le pont des
ArtsetlePont-Neuf,ellemarchalongtemps,effectuantd'incessantsallers-retourspourreconsidérer
leursméritesrespectifs.
Finalement, le pont Alexandre-III fut recalé pour magnificence exagérée et le pont des Arts
éliminépourexcèsd'intimité.LePont-Neuffutéluquilaséduisittantparsonanciennetéqueparses
plates-formesendemi-lune,idéalespourlesréflexionsdedernièreminute.
Hommesetfemmesseretournaientsurlepassagedecettebeautéquines'enrendaitpascompte,
tantsonprojetl'absorbait.Ellenes'étaitplussentieaussieuphoriquedepuisl'enfance.
Elles'assitsurleborddupont,piedsdanslevide.Beaucoupdegensadoptaientcetteposition
qui n'attirait plus l'attention de personne. Elle regarda autour d'elle. Un ciel gris pesait sur NotreDame,l'eaudelaSeinefrisaitauvent.Soudainl'âgedumondefrappaPlectrude:commesesdixneufannéesseraientviteengloutiesdanslessièclesdeParis!
Elle eut un vertige et son exaltation tomba: toute cette grandeur de ce qui dure, toute cette
éternitédontelleneferaitpaspartie!Elleavaitapportéàlaterreunenfantquinesesouviendraitpas
d'elle. Sinon, rien. La seule personne qu'elle avait aimée d'amour était sa mère: en se tuant, elle
obéissait à celle qui ne l'aimait plus. «C'est faux: il y a aussi Simon. Je l'aime. Mais vu combien
l'amourd'unemèreestnocif,ilvautmieuxquejeleluiépargne.»
Soussesjambes,legrandvidedufleuvel'appelait.
«Pourquoiai-jeattenducemomentpoursentircequimemanque?Mavieafaimetsoif,ilne
m'estrienarrivédecequipeutnourriretabreuverl'existence,j'ailecœurdesséché,latêtedénutrie,
àlaplacedel'âmej'aiunecarence,est-cedanscetétatqu'ilfautmourir?»
Lenéantvrombissaitsouselle.Laquestionl'écrasait,ellefuttentéed'yéchapperenlaissantses
piedsdevenirpluslourdsquesoncerveau.
Acetinstantprécis,unevoixhurla,deloin:
–Plectrude!
«M'appelle-t-ondechezlesmortsoudechezlesvivants?»sedemanda-t-elle.
Ellesepenchaversl'eau,commesielleallaityvoirquelqu'un.
Lecriredoublad'intensité:
–Plectrude!
C'étaitunevoixd'homme.
Elleseretournaendirectionduhurlement.
Ce jour-là, Mathieu Saladin avait éprouvé le besoin incompréhensible de quitter son XVIIe
arrondissementnatalpoursepromenerlelongdelaSeine.
Ilprofitaitdecettejournéedouceetgrisequandilavaitvuvenirensensinverse,surletrottoir,
uneapparition:unejeunefilled'unesplendeursidérante,vêtuecommepourunbalcostumé.
Ils'étaitarrêtépourlaregarderpasser.Ellenel'avaitpasvu.Ellenevoyaitpersonne,avecses
grandsyeuxhallucinés.Cefutalorsqu'ill'avaitreconnue.Ilavaitsouridejoie:«Jel'airetrouvée!
Ondiraitqu'elleesttoujoursaussifolle.Cettefois-ci,jenelalâcheplus.»
IIs'étaitlivréàceplaisirquiconsisteàsuivreensecretunepersonnequ'onconnaît,àobserver
sescomportements,àinterprétersesgestes.
Quand elle avait enjambé le Pont-Neuf, il n'avait pas eu peur: il l'avait vue avec un visage
joyeux,ellen'avaitpasl'airdésespéré.Ils'étaitaccoudéauborddelaSeineetpenchépourregarder
sonanciennecamaradedeclasse.
Peuàpeu,ilavaittrouvéquePlectrudeavaituneattitudedespluslouches.Sonexaltationmême
luiavaitparususpecte;quandilavaiteulanetteimpressionqu'elleallaitsejeterdanslefleuve,il
avaithurlésonprénometcouruverselle.
Ellelereconnutaussitôt.
Ilseurentlepréludeamoureuxlepluscourtdel'Histoire.
–Tuasquelqu'un?demandaMathieusansperdreuneseconde.
–Célibataire,avecunbébé,répondit-elleaussisec.
–Parfait.Tumeveux?
–Oui.
Il empoigna les hanches de Plectrude et les retourna à cent quatre-vingts degrés, pour qu'elle
n'eûtpluslespiedsdanslevide.Ilsseroulèrentunpatinafindescellercequiavaitétédit.
–Tun'étaispasentraindetesuicider,parhasard?
–Non,répondit-elleparpudeur.
Illuiroulaunnouveaupatin.Ellepensa:«IIyauneminute,j'étaissurlepointdemejeterdans
levide,etmaintenantjesuisdanslesbrasdel'hommedemavie,quejen'avaisplusvudepuissept
ans,quejecroyaisneplusjamaisrevoir.Jedécidederemettremamortàunedateultérieure.»
Plectrudedécouvritunechosesurprenante:onpouvaitêtreheureuxàl'âgeadulte.
–Jevaistemontreroùj'habite,dit-ilenl'emmenant.
–Quetuesrapide!
–J'aiperduseptans.Çam'asuffi.
SiMathieuSaladinavaitpusedouterdunombred'engueuladesquecetaveuallaitluivaloir,il
l'eûtbouclée.CombiendefoisPlectrudeneluicria-t-ellepas:
,-Etdirequetum'aslaisséeattendreseptans!Etdirequetum'alaisséesouffrir!
AquoiMathieuprotestait:
–Toiaussi,tum'aslaissé!Pourquoinem'avais-tupasditquetum'aimais,àdouzeans?
–C'estlerôledugarçon!coupaitPlectrude,péremptoire.
Un jour, comme Plectrude entamait le couplet du déjà célèbre «et dire que tu m'as laissée
attendreseptans!»,Mathieuycoupacourtparunerévélation:
–Tun'espaslaseuleàavoirétéàl'hôpital.Dedouzeàdix-huitans,j'aiétéhospitalisésixfois.
–Monsieurs'esttrouvéunenouvelleexcuse?Etpourquelsbobostesoignait-on?
–Pourêtrepluscomplet,sacheque,deunàdix-huitans,j'aiétéhospitalisédix-huitfois.Elle
fronçalessourcils.
–C'estunelonguehistoire,commença-t-il.
Al'âged'unan,MathieuSaladinétaitmort.
Le bébé Mathieu Saladin marchait à quatre pattes dans le salon de ses parents, explorant
l'universpassionnantdespiedsdefauteuiletdesdessousdetable.Dansuneprisedecourant,ily
avait une rallonge qui ne donnait sur rien. Le bébé s'intéressa à cette ficelle qui s'achevait sur un
demi-bulbedesplussaisissants:illemitdanssaboucheetsaliva.Ilreçutunedéchargequiletua.
Le père de Mathieu ne put accepter cette sentence électrique. Il conduisit le bébé chez le
meilleurmédecindelaplanètedansl'heurequisuivit.Personnenesutcequisepassa,maisilrendit
lavieaupetitcorps.
Encore fallait-il lui rendre une bouche: Mathieu Saladin n'avait plus rien qui correspondît à
cetteappellation:nilèvres,nipalais.Lemédecinl'envoyachezlemeilleurchirurgiendel'univers
qui préleva ici un peu de cartilage, là un peu de peau, et qui, au terme d'un minutieux patchwork,
reconstitua,sinonunebouche,aumoinssastructure.
–C'esttoutcequejepeuxfairecetteannée,conclut-il.Revenezl'anprochain.
Chaqueannée,ilréopéraitMathieuSaladinetrajoutaitquelquechose.Puis,ilterminaitparles
deuxphrasesdevenuesrituelles.Cefutlesujetdeplaisanteriesdel'enfanceetdel'adolescencedu
miraculé: – Et si tu es bien sage, l'an prochain, on te fera une luette (une arrière-bouche, une
membranevélaire,unecourburepalatale,unegin-givo-plastie,etc.).
Plectrudel'écouta,ausommetdel'extase.
–C'estpourçaquetuascettesublimecicatriceàlamoustache!
–Sublime?
–Iln'yariendeplusbeau!
Ilsétaientvraimentdestinésl'unàl'autre,cesdeuxêtresquichacun,demanièresidifférente,au
coursdelapremièreannéedeleurexistence,avaitcôtoyélamortdebeaucouptropprès.
Lesfées,décidémenttropnombreuses,quiavaientaccablélajeunefilled'épreuvesàlamesure
desgrâcesdontellesl'avaientparée,luienvoyèrentalorslapiredesplaiesd'Egypte:uneplaiede
Belgique.
Quelquesannéesavaientpassé.VivreleparfaitamouravecMathieuSaladin,musiciendeson
état,avaitdonnéàPlectrudelecouragededevenirchanteuse,sousunpseudonymequiétaitunnom
de dictionnaire et qui convenait ainsi à la dimension encyclopédique des souffrances qu'elle avait
connues:Robert.
Il est régulier que les plus grands malheurs prennent d'abord le visage de l'amitié: Plectrude
rencontraAmélieNothombetvitenellel'amie,lasœurdontelleavaittantbesoin.
Plectrudeluiracontasavie.Amélieécoutaaveceffarementcedestind'Atride.Elleluidemanda
sitantdetentativesdemeurtresursapersonneneluiavaientpasdonnéledésirdetuer,envertude
cetteloiquifaitdesvictimeslesmeilleursdesbourreaux.
–Votrepèreaétéassassinéparvotremèrequandelleétaitenceintedevous,auhuitièmemois
desagrossesse.Onalacertitudequevousétiezéveillée,puisquevousaviezlehoquet.Donc,vous
êtestémoin!
–Maisjen'airienvu!
– Vous avez forcément perçu quelque chose. Vous êtes un témoin d'un genre très spécial: un
témoininutero.Ilparaîtque,dansleventredeleurrnère,lesbébésentendentlamusiqueetsaventsi
leurs parents font l'amour. Votre mère a vidé le chargeur sur votre père, dans un état de violence
extrême:vousavezdûleressentir,d'unemanièreoud'uneautre.
–Oùvoulez-vousenvenir?
– Vous êtes imprégnée de ce meurtre. Ne parlons même pas des tentatives d'assassinat
métaphoriquesquevousavezsubiesetquevousvousêtesimposéesparlasuite.Commentpourriezvousnepasdevenirmeurtrière?
Plectrude,quin'yavaitjamaissongé,neputdèslorsqu'ypenser.Etcommeilyauneformede
justice,elleassouvitsondésird'assassinatsurcellequileluiavaitsuggéré.Ellepritlefusilquine
laquittaitpasetquiluiétaitutilequandelleallaitvoirsesproducteursettirasurlatemped'Amélie.
«C'est tout ce que j'ai trouvé pour l'empêcher d'élucubrer», expliqua-t-elle à son mari,
compréhensif.
Plectrude et Mathieu, qui avaient en commun d'avoir souvent traversé le fleuve des Enfers,
regardèrentlemacchabéeavecunelarmeaucoindesyeux.Celarenforçaencorelaconnivencedece
coupletrèsémouvant.
Dès lors, leur vie devint, à une syllabe près, une pièce d'Ionesco: «Amélie ou comment s'en
débarrasser».C'étaituncadavrebienencombrant.
L'assassinatacecidecomparableavecl'actesexuelqu'ilestsouventsuividelamêmequestion:
quefaireducorps?Danslecasdel'actesexuel,onpeutsecontenterdepartir.Lemeurtrenepermet
pas cette facilité. C'est aussi pour cette raison qu'il constitue un lien beaucoup plus fort entre les
êtres.
Al'heurequ'ilest,PlectrudeetMathieun'onttoujourspastrouvélasolution.
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