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Amélie Nothomb Le sabotage amoureux

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«Aucunjournal,aucuneagencedepresse,aucunehistoriographien'ajamaismentionnélaguerre
mondialedughettodeSanLiTun,quidurade1972à1975.C'estàlafaveurdecettebarbarieque
j'ai compris une vérité immense: grâce à l'ennemi, ce sinistre accident qu'est la vie devient une
épopée.Lamienneseraitgrandiose:lesgénérauxdel'arméedesAlliésm'avaientnomméeéclaireur.
Sans l'arrivée d'Elena, je serais restée invulnérable jusqu'au bout. Je l'ai aimée dès la première
seconde. Elle fut ma belle Hélène, ma guerre de Troie, mon sabotage amoureux. J'ai tout vécu
pendant ces trois années: l'héroïsme, la gloire, la traîtrise, l'amour, l'indifférence, la souffrance,
l'humiliation.C'étaitenChine,j'avais7ans.»
Après avoir relaté les premières années de sa vie au Japon dans Métaphysique des tubes,
AmélieNothombnousracontesonenfancedanslaChinecommunisteoùsonpèreaétémuté.Ellea
sept ans et vit à Pékin dans le ghetto de San Li Tun réservé aux diplomates. Deux événements
rythmentsavie:laguerresanspitiéquiopposelesenfantsdesexpatriésoccidentauxàceuxdespays
communistes, allemands de l'Est en tête, et son amour à sens unique pour une camarade d’école,
Elena,quisemontreodieuseavecelle.
Paru en 1993, Le sabotage amoureux est le second roman publié par Amélie Nothomb, et le
premierd’inspirationautobiographique.LapetiteAmélieestuneenfantmalicieuseettrèsattachante.
Avec beaucoup d’humour et de justesse, elle décrit son environnement quotidien: la Chine
communiste, la vie dans le ghetto chinois, la réplique de guerre froide que se livrent les enfants
(attention,ilsnesefontpasdecadeaux,etlesdétailsdestorturesqu’ilss’infligentsontparfoispeu
ragoûtants!), sa découverte de l’amour et des souffrances qui en découlent. Ses réflexions sont
parfois naïves (elle croit qu’un pays communiste est un pays où il y a des ventilateurs!), parfois
touchantes,etleplussouventtrèsdrôles.
Comme toujours, le style est percutant: les phrases sont courtes, à l’image du roman (un peu
plusd’unecentainedepages),maisAmélieNothombpossèdelesensdelaformuleettoutestditen
quelquesmots.
En conclusion, Le sabotage amoureux est un roman imaginatif et rafraîchissant qui se déguste
commeunbonbon.
AmélieNothomb
AmélieNothomb
Lesabotageamoureux
Augrandgalopdemoncheval,jeparadaisparmilesventilateurs.
J'avaisseptans.Rienn'étaitplusagréablequed'avoirtropd'airdanslecerveau.Pluslavitesse
sifflait,plusl'oxygèneentraitetvidaitlesmeubles.
MoncoursierdébouchasurlaplaceduGrandVentilateur,appeléeplusvulgairementplaceTien
AnMen.Ilpritàdroite,boulevarddelaLaideurHabitable.
Je tenais les rênes d'une main. L'autre main se livrait à une exégèse de mon immensité
intérieure,enflattanttouràtourlacroupeduchevaletlecieldePékin.
L'élégancedemonassiettesuffoquaitlespassants,lescrachats,lesânesetlesventilateurs.
Jen'avaispasbesoindetalonnermamonture.LaChinel'avaitcrééeàmonimage:c'étaitune
emballéedesalluresgrandes.Ellecarburaitàlaferveurintimeetàl'admirationdesfoules.
Dèslepremierjour,j'avaiscomprisl'axiome:danslaCitédesVentilateurs,toutcequin'était
passplendideétaithideux.
Cequirevientàdirequepresquetoutétaithideux.
Corollaireimmédiat:labeautédumonde,c'étaitmoi.
Nonquecesseptannéesdepeau,dechair,decheveuxetd'ossatureeussenteudequoiéclipser
lescréaturesderêvedesjardinsd'Allahetdughettodelacommunautéinternationale.
Labeautédumonde,c'étaitmalonguepavaneofferteaujour,c'étaitlavitessedemoncheval,
c'étaitmoncrânedéployécommeunevoileauxsoufflesdesventilateurs.
Pékinsentaitlevomid'enfant.
BoulevarddelaLaideurHabitable,iln'yavaitquelebruitdugaloppourcouvrirlesraclements
degorge,l'interdictiondecommuniqueraveclesChinoisetlevideeffroyabledesregards.
Al'approchedel'enceinte,lecoursierralentitpourpermettreauxgardesdem'identifier.Jene
leurparuspasplussuspectequ'àl'ordinaire.
JepénétraiauseindughettodeSanLiTun,oùjevivaisdepuisl'inventiondel'écriture,c'est-àdiredepuisprèsdedeuxans,auxenvironsdunéolithique,souslerégimedelaBandedesQuatre.
«Lemondeesttoutcequialieu»,écritWittgensteinensaproseadmirable.
En1974,Pékinn'avaitpaslieu:jenevoispascommentjepourraismieuxexprimerlasituation.
Wittgensteinn'étaitpaslalectureprivilégiéedemesseptans.Maismesyeuxavaientprécédéle
syllogismeci-dessuspourparveniràlaconclusionquePékinn'avaitpasgrand-choseàvoiravecle
monde.
Jem'enaccommodais:j'avaisunchevaletuneaérophagietentaculairedanslecerveau.
J'avaistout.J'étaisuneinterminableépopée.
Je ne me sentais de parenté qu'avec la Grande Muraille: seule construction humaine à être
visible depuis la Lune, elle au moins respectait mon échelle. Elle ne ceinturait pas le regard, elle
l'entraînaitversl'infini.
Chaquematin,uneesclavevenaitmecoiffer.
Ellenesavaitpasqu'elleétaitmonesclave.Ellesecroyaitchinoise.Envérité,ellen'avaitpas
denationalité,puisqu'elleétaitmonesclave.
AvantPékin,jevivaisauJapon,oùl'ontrouvaitlesmeilleursesclaves.EnChine,laqualitédes
esclaveslaissaitàdésirer.
Au Japon, quand j'avais quatre ans, j'avais une esclave à ma dévotion personnelle. Elle se
prosternaitsouventàmespieds.C'étaitbien.
L'esclavepékinoiseneconnaissaitpascesusages.Lematin,ellecommençaitparpeignermes
longs cheveux: elle s'y prenait comme une brute. Je hurlais de douleur et lui administrais maints
coups de fouet mentaux. Ensuite, elle me tricotait une ou deux nattes admirables, avec cet art
ancestraldelatresseauquellaRévolutionculturellen'avaitpasenlevéunpoil.Jepréféraisqu'elle
mefîtuneseulenatte:ilmesemblaitquecelaconvenaitmieuxàunepersonnedemonrang.
CetteChinoises'appelaitTrê,nomquejetrouvaid'embléeinadmissible.Jeluifissavoirqu'elle
porterait le nom de mon esclave japonaise, qui était charmant. Elle me regarda d'un air ahuri et
continua à s'appeler Trê. De ce jour, je compris qu'il y avait quelque chose de pourri dans la
politiquedecepays.
Certainspaysagissentcommedesdrogues.C'estlecasdelaChine,quial'étonnantpouvoirde
rendreprétentieuxtousceuxquiysontallés–etmêmetousceuxquienparlent.
La prétention fait écrire. D'où un nombre extraordinaire de livres sur la Chine. A l'image du
paysquilesainspirés,cesouvragessontlemeilleur(Leys,Segalen,Claudel)oulepire.
Jen'aipasfaitexceptionàlarègle.
LaChinem'avaitrenduetrèsprétentieuse.
Maisj'avaisuneexcusequepeudesinomanesàbonmarchépeuventavancer:j'avaiscinqans
quandj'ysuisarrivéeethuitquandj'ensuisrepartie.
Jemesouvienstrèsbiendujouroùj'aiapprisquej'allaisvivreenChine.J'avaisàpeinecinq
ans,maisj'avaisdéjàcomprisl'essentiel,àsavoirquej'allaispouvoirmevanter.
C'estunerèglesansexception:mêmelesplusgrandsdétracteursdelaChineressententcomme
unadoubementlaperspectived'ymettrelepied.
Rien ne pose autant son homme que de dire: «Je reviens de Chine» d'un air détaché. Et
aujourd'huiencore,quandjetrouvequequelqu'unnem'admirepasassez,jedispose,audétourd'une
phrase,un«lorsquejevivaisàPékin»,d'unevoixindifférente.
C'estuneréellespécificité:caraprèstout,jepourraisaussibiendireun«lorsquejevivaisau
Laos» qui serait nettement plus exceptionnel. Mais c'est moins chic. La Chine, c'est le classique,
l'inconditionnel,c'estChaneln°5.
Lesnobismen'expliquepastout.Lapartdufantasmeesténormeetinvincible.Levoyageurqui
débarquerait en Chine sans une belle dose d'illusions chinoises ne verrait pas autre chose qu'un
cauchemar.
Mamèreatoujourseulecaractèreleplusheureuxdel'univers.LesoirdenotrearrivéeàPékin,
lalaideurl'atellementfrappéequ'elleapleuré.Etc'estunefemmequinepleurejamais.
Bien sûr, il y avait la Cité Interdite, le Temple du Ciel, la Colline Parfumée, la Grande
Muraille,lestombesMing.Maisça,c'étaitledimanche.
Le reste de la semaine, c'était l'immondice, la désespérance, la coulée de béton, le ghetto, la
surveillance–autantdedisciplinesdanslesquelleslesChinoisexcellent.
Aucunpaysn'aveugleàcepoint:lesgensquilequittentparlentdessplendeursqu'ilsontvues.
Malgréleurbonnefoi,ilsonttendanceànepasmentionnerunehideurtentaculairequin'apaspuleur
échapper.C'estunphénomèneétrange.LaChineestcommeunecourtisanehabilequiparviendraità
faireoubliersesinnombrablesimperfectionsphysiquessansmêmelesdissimuler,etquiinfatuerait
toussesamants.
Deuxansplustôt,monpèreavaitreçusonaffectationpourPékinavecunairgrave.
Pour ma part, je trouvais inconcevable de quitter le village de Shukugawa, les montagnes, la
maisonetlejardin.
Monpèrem'expliquaqueleproblèmen'étaitpaslà.D'aprèscequ'ilracontait,laChineétaitun
paysquin'allaitpastrèsbien.
–Est-cequ'ilyalaguerre?espérai-je.
–Non.
Je boude. On me fait quitter mon Japon adoré pour un pays qui n'est même pas en guerre.
Evidemment,c'estlaChine:çasonnebien.C'estdéjàça.MaiscommentleJaponfera-t-ilsansmoi?
Linconscienceduministèrem'inquiète.
En 1972, le départ s'organise. La situation est tendue. On emballe mes ours en peluche.
J'entendsdirequelaChineestunpayscommuniste.Jevaisanalyserça.Ilyaplusgrave:lamaison
sevidedesesobjets.Unjour,iln'yaplusrien.Ilfautpartir.
AéroportdePékin:pasdedoute,c'estunautrepays.
Pour des raisons obscures, nos bagages ne sont pas arrivés avec nous. Il faut rester quelques
heuresàl'aéroportpourlesattendre.Combiend'heures?Peut-êtredeux,peut-êtrequatre,peut-être
vingt.L'undescharmesdelaChine,c'estl'imprévu.
Très bien. Ceci va me permettre de commencer à l'instant mon analyse de la situation. Je me
promènedansl'aéroportd'unairinquisiteur.Onnem'avaitpastrompée:cepaysesttrèsdifférent.Je
ne saurais dire au juste en quoi consiste cette différence. C'est laid, certes, mais d'une sorte de
laideurquejen'aijamaisvue.Ildoityavoirunmotpourqualifiercettelaideur-là:jeneleconnais
pasencore.
Jemedemandecequepeutêtrelecommunisme.J'aicinqansettroplesensdemadignitépour
demanderauxadultescequecelaveutdire.Aprèstout,jen'aipaseubesoindeleurconcourspour
apprendreàparler.Sij'avaisdûleurdemanderàchaquefoislasignificationdesmots,j'enserais
encore aux balbutiements du langage. J'ai compris toute seule que chien voulait dire chien, que
méchantvoulaitdireméchant:jenevoispaspourquoil'ondevraitm'aiderpourcomprendreunmot
deplus.
D'autant que ce ne doit pas être difficile: il y a quelque chose de très spécifique ici. Je me
demandeàquoiçatient:ilyalesgensquisonttoushabilléspareil,ilyalalumièrequiestcomme
celledel'hôpitaldeKobé,ilya…
Nenousemballonspas.Lecommunismeestici,c'estcertain,maisneluidonnonspasunsensà
lalégère.C'estsérieux,puisquec'estunmot.
Quelleestdonclachoselaplusétrangequ'ilyaitici?
Brusquement,cettequestionm'épuise.Jemecoucheparterresurunegrandedalledel'aéroport
etjem'endorsàlaseconde.
Je me réveille. Je ne sais combien d'heures j'ai dormi. Mes parents attendent toujours les
bagages,l'airunpeuaccablé.Monfrèreetmasœurdormentparterre.
J'aioubliélecommunisme.J'aisoif.Monpèremedonneunbilletpouracheteràboire.
Jemepromène.Pasmoyend'acheterdesboissonscoloréesetgazeusescommeauJapon.Onne
vendqueduthé.«LaChineestunpaysoùonboitduthé»,medis-je.Bien.Jem'approchedupetit
vieuxquisertcebreuvage.Ilmetendunboldethébrûlant.
Jem'assiedsparterreaveccebolénorme.Lethéestfortetfabuleux.Jen'enaijamaisbude
pareil.Ilmesoûlelecerveauenquelquessecondes.Jeconnaislepremierdéliredemavie.Çame
plaît beaucoup. Je vais faire de grandes choses dans ce pays. Je gambade à travers l'aéroport en
tournantcommeunetoupie.
Etbrusquement,jetombenezànezaveclecommunisme.
Ilfaitnuitnoirequandlesbagagesarriventenfin.
Unevoiturenousemmèneàtraversunmondeinfinimentbizarre.Ilestprèsdeminuit,lesrues
sontlargesetdésertes.
Mesparentsonttoujoursl'airaccablé,mesdeuxaînésregardentleschosesavecétonnement.
La théine est en train de provoquer des feux d'artifice dans mon crâne. Sans en rien laisser
paraître,jesuisfolled'excitation.Toutmesemblegrandiose,àcommencerparmoi.Lesidéesjouent
àlamarelleàl'intérieurdematête.
Je ne me rends pas compte que cette extase n'est pas appropriée à la situation. Je suis en
décalageparrapportàlaChinedelaBandedesQuatre.Cedécalagevadurertroisans.
LavoiturearriveaughettodeSanLiTun.Leghettoestentourédemursélevés,lesmurssont
entourésdesoldatschinois.Lesbâtimentsressemblentàdesprisons.Unappartementduquatrième
étagenousestattribué.Iln'yapasd'ascenseuretleshuitvoléesd'escalierruissellentd'urine.
Nous montons les bagages. Ma mère pleure. Je comprends qu'il ne serait pas de bon ton de
montrermacrised'euphorie.Jelagardepourmoi.
Parlafenêtredemanouvellechambre,laChineestlaideàrire.J'aipourlecielunregardde
condescendance.Jejoueautrampolinesurlelit.
«Lemondeesttoutcequialieu»,écritWittgenstein.
D'aprèslejournalchinois,avaientlieuàPékintoutessortesdechosesédifiantes.
Aucunen'étaitvérifiable.
Chaquesemaine,lesvalisesdiplomatiquesapportaientauxambassadeslesjournauxnationaux:
lespassagesconsacrésàlaChinedonnaientl'impressiondeconcerneruneautreplanète.
Unecirculaireàtiragerestreintétaitdistribuéeauxmembresdugouvernementchinoiset,parun
aberrantsoucidetransparence,auxdiplomatesétrangers:elleémanaitdumêmeorganedepresseque
Le Quotidien du Peuple et contenait des nouvelles qui n'avaient strictement rien à voir. Ces
dernières étaient assez peu triomphalistes pour être vraies, sans que l'on pût conclure à leur
exactitude:souslaBandedesQuatre,lesfabricantsdeversionsdiversess'yperdaienteux-mêmes.
Pourlacommunautéétrangère,ilétaitdifficiledes'yretrouver.Etbiendesdiplomatesdisaient
qu'enfindecompteilsn'avaientaucuneidéedecequisepassaitenChine.
Aussi les rapports qu'ils devaient écrire à leur ministère furent-ils les plus beaux et les plus
littérairesdeleurcarrière.Denombreusesvocationsd'écrivainnaquirentàPékinsansqu'ilfailley
chercherd'autreexplication.
SiBaudelaireavaitpusavoirque«n'importeoùhorsdumonde»trouveraituneillustrationen
cette accumulation chinoise de vrai, de faux et de ni vrai ni faux, il ne l'eût pas désiré avec tant
d'ardeur.
APékin,en1974,jenelisaisniWittgenstein,niBaudelaire,nileRenminRibao.
Jelisaispeu:j'avaisbeaucouptropàfaire.Lalecture,c'étaitbonpourcesdésœuvrésqu'étaient
lesadultes.Ilfallaitbienqu'ilss'occupent.
Moi,j'avaisdesfonctionsimportantes.
J'avaisunchevalquiprenaitlestroisquartsdemontemps.
J'avaisdesfoulesàéblouir.
J'avaisuneimagedemarqueàpréserver.
J'avaisunelégendeàconstruire.
Etpuis,surtout,ilyavaitlaguerre:laguerreépiqueetterribledughettodeSanLiTun.
Prenez une ribambelle d'enfants de toutes les nationalités: enfermez-les ensemble dans un
espaceexiguetbétonné.Laissez-leslibresetsanssurveillance.
Ceuxquisupposentquecesgossessedonnerontlamainavecamitiésontdegrandsnaïfs.
Notre arrivée coïncida avec une conférence au sommet où il fut décrété que la fin de la
DeuxièmeGuerremondialeavaitétébâclée.
Toutétaitàrefaire,étantentenduquerienn'avaitchangé:lesméchantsn'avaientjamaiscessé
d'êtrelesAllemands.
EtlesAllemandsn'étaientpascequimanquaitàSanLiTun.
Enoutre,ladernièreguerremondialeavaitmanquéd'envergure;cettefois-ci,l'arméedesAlliés
compteraittouteslesnationalitéspossibles,ycomprisdesChiliensetdesCamerounais.
MaisniAméricainsniAnglais.
Racisme?Non,géographie.
LaguerreétaitcirconscriteaughettodeSanLiTun.
Or, les Anglais résidaient à l'ancien ghetto qui s'appelait Wai Jiao Ta Lu. Et les Américains
vivaient tous ensemble dans leur compound particulier, autour de leur ambassadeur, un certain
GeorgeBush.
L'absencedecesdeuxnationsnenousdérangeapaslemoinsdumonde.Onpouvaitsepasser
desAméricainsetdesAnglais.Enrevanche,onnepouvaitpassepasserdesAllemands.
La guerre commença en 1972. C 'est cette année-là que j'ai compris une vérité immense: sur
terre,personnen'estindispensable,saufl'ennemi.
Sans ennemi, l'être humain est une pauvre chose. Sa vie est une épreuve, un accablement de
néantetd'ennui.
L'ennemi,c'estleMessie.
Sasimpleexistencesurfitàdynamiserl'êtrehumain.
Grâceàl'ennemi,cesinistreaccidentqu'estlaviedevientuneépopée.
Ainsi,leChristavaitraisondedire:«Aimezvosennemis.»
Mais il en tirait des corollaires aberrants: il fallait se réconcilier avec son ennemi, tendre la
jouegauche,etc.
C'estmalin!Sil'onseréconcilieavecsonennemi,ilcessed'êtresonennemi.
Ets'iln'yaplusd'ennemi,ilfauts'entrouverunautre:toutestàrecommencer.
Commequoiçan'avanceàrien.
Donc, il faut aimer son ennemi et ne pas le lui dire. Il ne faut en aucun cas envisager une
réconciliation.
L'armisticeestunluxequel'êtrehumainnepeutpassepermettre.
Lapreuve,c'estquelespériodesdepaixaboutissenttoujoursàdenouvellesguerres.
Tandisquelesguerressesoldentgénéralementpardespériodesdepaix.
Commequoilapaixestnuisibleàl'homme,alorsquelaguerreluiestbénéfique.
Ilfautdoncaccepterlesquelquesnuisancesdelaguerreavecphilosophie.
Aucun quotidien, aucune agence de presse, aucune historiographie n'a jamais mentionné la
guerremondialedughettodeSanLiTun,quidurade1972à1975.
C'est ainsi que, dès mon plus jeune âge, j'ai su à quoi m'en tenir quant à la censure et à la
désinformation.
Carenfin,peut-ontrouverdérisoireunconflitdetroisannées,auquelprirentpartdesdizaines
denations,etaucoursduqueldesatrocitésaussiépouvantablesfurentperpétrées?
Prétexteàcesilencedesmédias:lamoyenned'âgedescombattantsavoisinaitlesdixans.Les
enfantsseraient-ilsdoncétrangersàl'Histoire?
Suiteàlaconférenceinternationalede1972,unmouchardfitpartauxadultesdelaguerrequi
allaitcommencer.
Les parents comprirent que la tension belliqueuse était trop forte et qu'ils ne pourraient
empêcherleconflitimminent.
Cependant,unenouvelleguerrecontrelesAllemandseûteudesrépercussionsinsoutenablessur
les relations avec les Teutons adultes. A Pékin, les pays non communistes devaient se serrer les
coudes.
Une délégation parentale vint donc imposer ses conditions: «Oui à la guerre mondiale,
puisqu'elleestinévitable.MaisaucunAllemanddel'Ouestnepourraêtretenupourennemi.»
Cetteclausenenousdérangeapaslemoinsdumonde:lesAllemandsdel'Estétaientbienassez
nombreuxpournousservird'adversaires.
Or, les adultes voulaient plus: ils exigeaient que les Allemands de l'Ouest fussent incorporés
dans l'armée des Alliés. Nous ne pûmes nous y résoudre. Nous acceptions de ne pas les démolir,
maislutteràleurscôtésnouseûtparucontrenature.D'ailleurs,lesenfantsd'Allemagnedel'Ouestn'y
consentirent pas davantage: faute d'ennemi, les malheureux en furent réduits à la neutralité. Ils
s'ennuyèrentàpérir.
(Al'exceptiondequelquespetitstraîtresquipassèrentàl'Est:singulièresdéfectionsquin'ont
jamaisétémentionnées.)
Ainsi, dans l'esprit des grands, la situation était régularisée: la guerre des enfants était une
guerrecontrelecommunisme.J'attestequ'auxyeuxdesenfants,cenefutjamaislecas.Pourjouerle
rôle des méchants, seuls les Allemands nous enthousiasmaient. La preuve en est que nous n'avons
jamaiscombattulesAlbanaisouautresBulgaresdeSanLiTun.Cesquantitésnégligeablesrestèrent
horsjeu.
PourlesRusses,laquestionneseposapas:ilsavaienteuxaussileurcompoundparticulier.Les
autrespaysdel'EstrésidaientàWaiJiaoTaLu,àl'exceptiondesYougoslaves,quenousn'avions
aucuneraisondetenirpourennemis,etdesRoumains,quelesadultesnouscontraignirentàenrôler,
tantilétaitdebonton,àcetteépoque,d'avoirdesamisroumains.
Cefurentlesseulesincursionsdesparentsdansnotredéclarationdeguerre.Jetiensàsouligner
combienellesnousparurentartificielles.
En1974,j'étaislabenjaminedesAlliés,avecmesseptans.Ledoyen,quienavaittreize,me
faisait l'effet d'un vieillard. L'essentiel de nos effectifs était français, mais le continent le mieux
représenté était l'Afrique: Camerounais, Maliens, Zaïrois, Marocains, Algériens, etc., emplissaient
nosbataillons.IlyavaitaussilesChiliens,lesItaliensetcesfameuxRoumainsquenousnepouvions
passentir,parcequ'ilsnousavaientétéimposésetqu'ilsressemblaientàunedélégationofficielle.
Les Belges étaient limités à trois: mon frère André, ma sœur Juliette et moi. Il n'y avait pas
d'autresenfantsdenotrenationalité.En1975arrivérentdeuxexquisespetitesFlamandes,maiselles
étaientdésespérémentpacifistes:nousnepûmesrienentirer.
Auseindel'arméeseconstituadès1972unnoyaudurdetroispaysindéfectiblestantenamitié
qu'au combat: les Français, les Belges et les Camerounais. Ces derniers portaient des prénoms
ahurissants, avaient de grosses voix et riaient tout le temps: ils étaient adorés. Les Français nous
paraissaient pittoresques: ils nous demandaient avec une réelle candeur de parler en belge, ce qui
nousfaisaitrigoler,etilsmentionnaientsouventuninconnudontlenom–Pompidou–déclenchait
monhilarité.
LesItaliensétaientlemeilleuroulepire:ilscomptaientautantdepoltronsquedebraves.Et
encore:l'héroïsmedecesbravesobéissaitàleurssautesd'humeur.Lesplustémérairespouvaientse
révélerlespluslâchesdèslelendemaindeleursexploits.Parmieux,ilyavaitunemi-ItaliennemiEgyptienne du nom de Jihan: à douze ans, elle mesurait 1,70 mètre et pesait 65 kilos. Compter ce
monstre parmi nos rangs était un atout: à elle seule, elle pouvait faire décamper une patrouille
allemande, et c'était un spectacle que de voir ce corps distribuer les coups. Mais sa terrifiante
croissance lui avait déréglé le caractère. Les jours où Jihan grandissait, elle était inutilisable et
infréquentable.
Les Zaïrois se battaient à merveille: le problème était qu'ils se battaient autant entre eux que
contre l'ennemi. Et si nous intervenions dans leurs querelles intestines, ils se battaient contre nous
aussi.
Laguerrepritvitedesproportionssérieusesetilapparutquenotrearméenepouvaitsepasser
d'unhôpital.
Au sein du ghetto, près de la briqueterie, nous trouvâmes une gigantesque caisse en bois qui
avaitserviàundéménagement.Dixd'entrenouspouvaients'ytenirdebout.
Lacaissededéménagementfutéluehôpitalmilitaireàl'unanimité.
Ilnousmanquaitencorelepersonnelsoignant.MasœurJuliette,âgéededixans,futdécrétée
tropjolie ettropdélicatepourcombattreaufront.Ellefutnomméeinfirmière-médecin-chirurgien-
psychiatre-intendanteets'entiraàmerveille.Ellevolaàdesdiplomatessuisses,réputéssalubres,de
lagazestérile,dumercurochrome,desaspirinesetdesvitaminesc–elleattribuaitàcesdernières
desvertussouverainescontrelalâcheté.
Lors d'une expédition de grande envergure, notre armée parvint à investir le garage d'une
familled'Allemandsdel'Est.Lésgaragesconstituaientdespositionsstratégiquesconsidérables,car
c'étaitlàquelesadultesenfermaientleursprovisions.EtDieusaitsicesstocksétaientprécieuxà
Pékin,oùlesmarchésnevendaientguèrequeduporcetduchou.
Danscegarageteuton,nousdébusquâmesunecaisserempliedesachetsdesoupedéshydratée.
Elle fut confisquée et entreposée à l'hôpital. Encore fallait-il lui trouver une utilisation. Un
symposiumsepenchasurlaquestionetdécouvritquelasoupeensachetsétaitbienmeilleureàl'état
de poudre. Les généraux se réunirent en secret avec l'infirmière-médecin pour décréter que cette
poudre serait notre placebo guerrier: on lui attribuerait une valeur de panacée tant pour les plaies
physiques que pour les tourments de l'âme. Celui qui y incorporerait de l'eau passerait au tribunal
militaire.
Le placebo remporta un tel succès que l'hôpital ne désemplit pas. Les simulateurs étaient
excusables:Julietteavaitfaitdudispensaireuneantichambredel'Eden.Ellecouchaitles«malades»
etles«blessés»surdesmatelasdeRenminRibao,ellelesquestionnaitavecdouceuretsérieuxquant
à leurs souffrances, elle leur chantait des berceuses et les éventait en versant dans leur bouche
ouverte le contenu d'un sachet de soupe déshydratée. Les jardins d'Allah ne devaient pas être un
séjourplusagréable.
Lesgénérauxsedoutaientdelavéritablenaturedecesépidémiesmaisilsnedésapprouvèrent
pascestratagèmequi,sommetoute,leurparutbonpourlemoraldestroupesetrapportaàl'armée
nombred'enrôlementsspontanés:certes,lesnouvellesrecruesvoulaientdevenirsoldatsdansl'espoir
d'êtreblessées.Leschefsnedésespérèrentpaspourautantdefaired'euxdevaleureuxguerriers.
Ilmefallutdel'obstinationpourêtreadmiseparmilesAlliés.Onmetrouvaittroppetite.Ily
avait des enfants de mon âge, voire moins âgés, dans le ghetto, mais ceux-là n'avaient pas encore
d'ambitionmilitaire.
Jefisvaloirmesmérites:courage,ténacité,loyautésansbornesetsurtoutrapiditéàcheval.
Cettedernièreverturetintl'attention.
Les généraux débattirent longuement entre eux. Ils finirent par me convoquer. J'arrivai en
tremblant.Onm'annonçaque,pourmapetitetailleetmavitesse,j'étaisnomméeéclaireur.
–Enplus,commetuesunbébé,l'ennemineseméfierapas.
Lamesquineriedecetteallégationneputentacherlebonheurquemevalutlanomination.
Eclaireur:jenepouvaisconcevoirplusbeau,plusgrand,plusdignedemoi.
Je pouvais attraper ce mot-là d'un bout à l'autre, dans tous les sens, l'enfourcher comme un
mustang,m'ysuspendrecommeàuntrapèze:ilétaittoujoursaussibeau.
L'éclaireurétaitceluidontdépendaitlasurviedel'armée.Aupérildesonexistence,ilavançait
seulenterritoireinconnupourrepérerlesdangers.Ilpouvait,aumoindrecapriceduhasard,marcher
surunemineetéclaterenmillemorceaux–etsoncorps,désormaispuzzled'héroïsme,retomberait
lentement sur le sol en décrivant dans l'air un champignon atomique de confettis charnels – et les
siens, restés au camp, voyant des fragments organiques monter vers le ciel, s'écrieraient: «C'est
l'éclaireur!»Etaprèss'êtreélevésenproportiondeleurimportancehistorique,lesmillemorceaux
sefigeraientuninstantencetéther,puisatterriraientavectantdegrâcequemêmel'ennemipleurerait
une si noble oblation. Je rêvais de mourir de cette façon: ce feu d'artifice rendrait ma légende
éternelle.
Lamissiondel'éclaireurestd'éclairer,danslesmultiplesacceptionsduternie.Etéclairer,ça
m'iraitcommeungant:jeseraisunflambeauhumain.
Mais capable de se contredire comme les Prôtée de génie, l'éclaireur pouvait aussi devenir
invisible,inaudible.Lasilhouettefurtiveseglissaitparmilesrangsennemissansêtreremarquéede
personne. L'espion, picaresque, se déguise; l'éclaireur, épique, ne condescend pas à ces
travestissements.Tapidansl'ombre,ilrisquesavieavechauteur.
Et quand, au terme d'une reconnaissance suicidaire, l'éclaireur rentre au camp, son armée,
bouleverséedegratitudeadmirative,accueillesesinformationssansprixcommeunemannecéleste.
Dèsquel'éclaireurouvrelabouchepourparler,lesgénérauxsesuspendentàseslèvres.Personnene
lefélicite,maisonluiadressedesregardsdroitsetbrillantsquiendisentbienpluslong.
De ma vie, jamais nomination ne me combla autant que celle-là: jamais titre ne me parut
conveniraussiprofondémentàlavaleurquejem'attribuais.
Plustard,quandjemecontenteraisd'êtrePrixNobeldemédecineoumartyre,j'accepteraissans
trop de dépit ces destinées un peu vulgaires, en me rappelant que la plus noble partie de mon
existenceétaitderrièremoietqu'ellemedemeuraitacquisepourl'éternité.Je pourraiséblouirles
gensjusqu'àmamortendisantcettesimplephrase:«APékin,pendantlaguerre,j'étaiséclaireur.»
J'aieubeaulireHôChiMinhdansletexte,traduireMarxenhittiteclassique,melivreràune
analysestylistiquedesépanadiplosesduPetitLivrerouge,réaliserunetranscriptionoulipiennede
lapenséedeLénine,j'aieubeauoffrirlecommunismeenpâtureàmaréflexion,ouinversement,je
n'aipaspudépasserlesconclusionsdemescinqans.
JevenaisàpeinedeposermonpiedenterreRouge,jen'avaispasmêmequittél'aéroport,et
déjàj'avaiscompris.
J'avaistrouvéleseulvecteurquipermîtderésumerlasituationenunephrase.
Cette assertion était à la fois belle, simple, poétique et un peu décevante, comme toutes les
grandesvérités.
«L'eauboutàcentdegrés.»Beautéélémentairedecettephrase,quilaisseunriensursafaim.
Maislavraiebeautédoitlaissersursafaim:elledoitlaisseràl'âmeunepartdesondésir.
Encela,maphraseétaitbelle.
Lavoici:«Unpayscommunisteestunpaysoùilyadesventilateurs.»
Cette phrase a une structure si lumineuse qu'elle pourrait servir d'exemple dans un traité de
logiqueviennois.Mais,au-delàdesesgrâcesstylistiques,cetteassertionacecidefrappantqu'elle
estvraie.
A l'aéroport de Pékin, quand je me suis retrouvée nez à nez avec un bouquet de ventilateurs,
cettevéritém'asautéauvisageavecl'inexplicableévidencedesrévélations.
Cesfleursétranges,àcorollepivotanteenferméedansunpanieràsalade,nepouvaientpasne
pasêtrel'indiced'unmilieuinsolite.
AuJapon,ilyavaitl'airconditionné.Jenemesouvenaispasyavoirvucesvégétauxplastifiés.
Danslespayscommunistes,ilpouvaitarriverqu'ilyaitl'airconditionné,maisilnefonctionnait
pas:ilfallaitalorsunventilateur.
Parlasuite,j'aivécudansd'autrespayscommunistes,laBirmanieetleLaos,quiontconfirmé
mesvuesde1972.
Jenedispasqu'iln'yajamaisdeventilateursdanslespaysnoncommunistes,maisilsysont
beaucoupplusrareset,cequiestplussubtil,ilsysontinsignifiants.
Le ventilateur est au communisme ce que l'épithète est à Homère: Homère n'est pas le seul
écrivainaumondeàutiliserdesépithètes.Maisc'estsoussaplumequelesépithètesprennenttout
leursens.
En 1985, dans son film Papa est en voyage d'affaires, Kusturica a tourné une scène
d'interrogatoirecommunistequimettaitenprésencetroispersonnes:l'interrogateur,l'interrogéetun
ventilateur. Au cours de l'interminable séance de questions-réponses, la tête pivotante de l'engin
s'arrête,àunrythmeinexorable,tantôtsurl'interrogateur,tantôtsurl'interrogé:ellesefigesurchaque
personnageavantdebalayerlerayonjusqu'àl'autre.Cemouvementabsurdeethorripilantportele
malaisedelascèneàsoncomble.
Pendanttoutl'interrogatoire,riennebouge,nilesdeuxhommesnilacaméra:iln'yaquecette
oscillationduventilateur.Sanslui,lascènen'atteindraitjamaiscedegrédecrispation.Iljouelerôle
dechœurantique,enbeaucoupplusinsupportable,cariln'émetaucunjugement,ilnepenserien,il
secontented'êtrelàpourfairerésonnerleschosesetexécuter,avecuneexactitudeinfaillible,son
boulotdeventilateur:efficaceetsansopinion,lechœurdontrêventlesrégimestotalitaires.
Je doute que même l'aval d'un célèbre cinéaste yougoslave puisse suffire à convaincre de la
pertinence de mes réflexions sur les ventilateurs. Cela n'a aucune importance. Y a-t-il encore des
espritsasseznaïfspours'imaginerquelesthéoriesserventàêtrecrues?Lesthéoriesserventàirriter
lesphilistins,àséduirelesesthètesetàfairerirelesautres.
Le propre des vérités confondantes est d'échapper à l'analyse. Vialatte a écrit cette phrase
merveilleuse:«Lemoisdejuilletestunmoistrèsmensuel.»A-t-onjamaisrienditdeplusvraietde
plusconfondantsurlemoisdejuillet?
Aujourd'hui,jenevisplusàPékinetjen'aiplusdecheval.J'airemplacéPékinpardupapier
blancetlechevalpardel'encre.Monhéroïsmeestdevenusouterrain.
J'ai toujours su que l'âge adulte ne comptait pas: dès la puberté, l'existence n'est plus qu'un
épilogue.
APékin,mavieétaitd'uneimportancecapitale.L'humanitéavaitbesoindemoi.
D'ailleurs,j'étaiséclaireuretc'étaitlaguerre.
Notrearméeavaittrouvéunenouvelleformed'agressioncontrel'ennemi.
Tous les matins, les autorités chinoises venaient livrer des yaourts nature aux habitants du
ghetto. Ils déposaient devant les portes de chaque appartement une petite caisse de yaourts
individuels,contenusdansdespotsenverreetrecouvertsd'uninsignifiantpapier.Lelaitageblanc
étaitsurmontéd'uneépaisseurdeprésurejaunâtre.
A l'aube, un commando de soldats masculins se rendaient devant les portes des appartements
est-allemands, soulevaient les couvercles, buvaient la présure et la remplaçaient par une dose
équivalente d'un liquide de même couleur fourni par leur organisme. Puis ils remettaient les
couvercles,nivuniconnu,etallaientsefairependreailleurs.
Nousn'avonsjamaissusinosvictimesmangeaientleursyaourts.Toutporteàlecroire,d'autant
qu'aucuneplaintenefutmentionnée.Ceslaitageschinoisétaientd'uneaciditétellequecertainsgoûts
bizarrespouvaienttrèsbienpassersansêtreremarqués.
L'ignominiedecettemanœuvrenousfaisaitéructerd'extase.Nousnousdisionsquenousétions
immondes.C'étaitgrandiose.
Lesenfantsd'Allemagnedel'Estétaientsolides,courageuxetforts.Aussisecontentaient-ilsde
nousrouerdecoups.Cegenred'hostilitésparaissaitdérisoirecomparéànoscrimes.
Nousétionsdessalaudsd'envergure,nous.Lasommedesmusclesdenotrearméeétaitridicule
enregarddecelledel'arméeennemie,pourtantmoinsnombreuse,maisnousétionsbeaucoupplus
méchants.
Quandl'und'entrenoustombaitentrelesmainsdesAllemandsdel'Est,ilensortaituneheure
plustard,couvertdebossesetdebleus.
Quandl'inverseseproduisait,l'ennemienavaitpoursonargent.
D'abord,nostraitementsprenaientbeaucoupplusdetemps.LepetitAllemandavaitdroitàau
moinsunaprès-mididedivertissements.Parfoissensiblementplus.
Nous commencions par nous livrer, en présence de la victime, à une orgie intellectuelle
concernant son sort. Nous parlions en français et le Teuton n'y pigeait rien: il n'en avait que plus
d'appréhension.D'autantquenossuggestionsétaientproféréesavectantdejubilationetd'exaltation
cruellequenosvisagesetnosvoixconstituaientd'excellentssous-titres.Lalitoteétaitendessousde
notredignité:
–Onluicouperale…etles…servaitdeclassiqueexordeànotreempilageverbal.
(Iln'yavaitaucunefilleparmilesAllemandsdel'Est.C'estunmystèredontjen'aijamaiseula
clef.Peut-êtrelesparentsleslaissaient-ilsaupays,entrelesmainsdequelqueentraîneurdenatation
oudelancementdupoids.)
–AveclecouteaudecuisinedemonsieurChang.
–Non:aveclerasoirdemonsieurZiegler.
–Etonlesluiferabouffer,tranchaitunpragmatiquequitrouvaitsecondairescescompléments
circonstanciels.
–Avecson…etson…commeassaisonnement.
–Trèslentement,reprenaitunamateurd'adverbes.
–Oui:ildevrabienmâcher,disaitunespritglossateur.
–Etaprès,onleferavomir,proféraitunblasphémateur.
–Surtoutpas!Ilseraittropcontent!Ilfautqu'ilgardeçadanssonventre,serécriaitunautrequi
avaitlesensdusacré.
–Mêmequ'onluiboucherale…,pourqueçaneressortejamais,surenchérissaitunconfrèrequi
voyaitloin.
–Oui,fitundiscipledesaintMatthieu.
–Çamarcherapas,commentaunphilistinquepersonnen'écoutait.
– Avec le ciment des ouvriers. Et on lui bouchera la bouche aussi, pour qu'il n'appelle pas à
l'aide.
–Onluiboucheratout!exultaunmystique.
–Lecimentchinois,c'estdelamerde,observaunexpert.
–Tantmieux.Commeça,ilserabouchéavecdelamerde!repritlemystiqueentranse.
–Maisilvamourir,balbutiaunpleutrequiseprenaitpourlaConventiondeGenève.
–Non,fitlediscipledesaintMatthieu.
–Nousl'enempêcherons.Ceseraittropfacile.
–Ilfautqu'ilsouffrejusqu'aubout!
–Quelbout?s'enquitlaConventiondeGenève.
–Lafin,quoi.Quandonlelaisserafilerchezsamamanenpleurant.
–Latêtedelamère,quandelleverracommentonauraarrangésonsalemôme!
–Çaluiapprendraàavoirdesenfantsallemands!
–LesseulsbonsAllemandssontlesAllemandsbouchésaucimentchinois.
Cetaphorisme,justeassezcryptiquepoursusciterl'enthousiasme,fithurlerl'assemblée.
–D'accord.Maisavantça,ilfaudraaussiluiarracherlescheveux,lessourcilsetlescils.
–Etlesongles!
–Onluiarracheratout!clamalemystique.
–Etonmélangeraçaaucimentavantdeleboucher,pourquecesoitplussolide.
–Çaluiferaunsouvenir.
Cesexercicesdestyleavaientquelquechosedepathétique,cartrèsvitenousnousheurtionsaux
limites du langage, d'autant que nous capturions souvent une victime: il fallait des trésors
d'imaginationpourrenouvelerlessurenchèressanslesaffadir.
Lecorpsétantmoinsvastequelevocabulaire,nousexplorionscedernieravecunacharnement
dontleslexicographesdevraientprendredelagraine:
–Eh,ças'appelleaussitesticules.
–Ougonades.
–Gonades!Commeunegrenade!
–Onluidégoupilleralesgonades!
–Onenferadelagonadine.
J'étaiscellequiparlaitlemoinspendantcestournoisoùlesphrasescouraientdel'unàl'autre
commelefuretdelachanson.J'écoutais,subjuguéepartantd'éloquenceetparunetelleaudacedans
leMal.
Lesorateursmedonnaientl'impressiondejongleràplusieursavecunevirtuositéquidurerait
jusqu'à ce qu'un maladroit manque une balle. Aussi préférais-je rester hors jeu et guetter les
multiplescirculationsdelaparole.Moi,jeneparvenaisàparlerqueseule,quandjepouvaisjouerà
l'otarieavecmaphrase,lahissantauboutdemonnezcommeunballonrouge.
LepauvrepetitAllemandavaiteuletempsdemouillersaculottelorsquenotrearméepassait
enfin de la théorie à la pratique. Il avait pu entendre tous les rires menaçants et les mitraillages
verbaux. Souvent, il pleurait de peur quand les bourreaux s'approchaient de lui, pour notre plus
grandejoie:
–Mauviette!
–Gonademolle!
Hélas,tragédiedulangageoblige,leschosesrestaientendessousdesmots.Etnousinfligions
dessupplicestrèspeudiversifiés.
Engénéral,çaselimitaitàuneimmersiondansl'armesecrète.
L'arme secrète comportait entre autres toutes nos urines, à l'exclusion de celles qui étaient
réservées aux yaourts allemands. Nous mettions un zèle exemplaire à ne pas nous départir de ce
précieuxliquideailleursquedanslagrandecuvecommune.Cettedernièreétaitinstalléeausommet
del'escalierdesecoursdubâtimentleplusélevédughetto,etgardéeparlesplusfarouchesd'entre
nous.
(Longtemps,lesadultesouautresspectateurssesontdemandépourquoil'onvoyaitsisouvent
desenfantscourirverscetescalierdesecours,l'airoppressé.)
Acesurinesdemoinsenmoinsfraîchesétaitincorporéeunebelleproportiond'encredeChine
–encredoublementdeChine.
Formulechimiqueassezsimple,ensomme,quidonnaitlieuàunélixirverdâtreauxfragrances
d'ammoniac.
L'Allemandétaitempoignéparlesjambesetlesbrasetétaitimmergéàfonddanslacuve.
Ensuite,nousnousdébarrassionsdel'armesecrète,estimantquelavictimeenavaitcorrompula
monstrueusepureté.Etnousrecommencionsàconservernosurinesjusqu'auprisonniersuivant.
Sij'avaisdûlireWittgensteinàl'époque,jel'eussetrouvétoutàfaitàcôtédelaquestion.
Septpropositionsabstrusespourexpliquerlemonde,alorsqu'uneseule,etsisimple,eûtrendu
comptedusystèmeentier!
Etjen'avaismêmepasdûréfléchirpourlatrouver.Etjen'avaismêmepasdûlaformulerpour
lavivre.C'étaitunecertitudeacquise.Chaquematin,ellenaissaitavecmoi:
«L'universexistepourquej'existe.»
Mesparents,lecommunisme,lesrobesencoton,lescontesdesMilleetUneNuits,lesyaourts
nature,lecorpsdiplomatique,lesennemis,l'odeurdelacuissondesbriques,l'angledroit,lespatins
à glace, Chou En-lai, l'orthographe et le boulevard de la Lai deur Habitable: aucune de ces
énumérationsn'étaitsuperflue,puisquetoutesceschosesexistaientenvuedemonexistence.
Lemondeentieraboutissaitàmoi.
La Chine péchait par excès de modestie. Empire du Milieu? Il suffisait d'entendre cet énoncé
pour en comprendre les limites. La Chine serait le Milieu de la planète à condition de rester bien
sagementàsaplace.
Moi, je pouvais aller où je voulais: le centre de gravité du monde me suivait à la trace. La
noblesse,c'estaussiadmettrecequivadesoi.Ilnefallaitpassecacherquelemondes'étaitpréparé
ànionexistencedepuisdesmilliardsd'années.
La question de l'après-moi ne me préoccupait pas. Il faudrait sans doute quelques milliards
d'annéessupplémentairespourquelesderniersexégètesaientfinideglosermoncas.Maiscetaspect
du problème avait si peu d'importance en regard de l'immédiateté vertigineuse de mes jours. Je
laissaiscesspéculationsàmesglossateursetauxglossateursdemesglossateurs.
Ainsi,Wittgensteinétaithorssujet.
Ilavaitcommisunegraveerreur:ilavaitécrit.Autantabdiquertoutdesuite.
Aussi longtemps que les empereurs chinois n'écrivaient pas, la Chine était à l'apogée de son
apogée.Ladécadenceacommencéaveclepremierécritimpérial.
Jen'écrivaispas,moi.Quandonadesventilateursgéantsàimpressionner,quandonauncheval
àsoûlerdegalop,quandonaunearméeàéclairer,quandonaunrangàteniretunennemiàhumilier,
onredresselatêteetonn'écritpas.
C'estpourtantlà,aucœurdelaCitédesVentilateurs,quemadécadenceacommencé.
Elleadébutéàl'instantoùj'aicomprisquelecentredumonde,cen'étaitpasmoi.
Elleadébutéàl'instantoùj'aiétéémerveilléededécouvrirquiétaitlecentredumonde.
Enété,j'allaistoujourspiedsnus.Leséclaireursconsciencieuxnedevraientjamaisporterde
chaussures.
Ainsi, mes pas dans le ghetto faisaient aussi peu de bruit que le tai chi shuan, discipline
interditeàl'époqueetquequelquesacharnéspratiquaientencachetteavecunsilenceterrifié.
Furtiveetsolennelle,jecherchaisl'ennemi.
SanLiTunétaitunendroitsilaidqu'ilfallaituneépopéeininterrompuepourêtrecapabled'y
survivre.
J'ysurvivaisàmerveille.L'épopée,c'étaitmoi.
Unevoitureinconnues'arrêtadevantlebâtimentd'àcôté.
Denouveauxarrivants:denouveaux étrangersàparqueraughetto,pourqu'ilsnecontaminent
paslesChinois.
La voiture contenait de grosses valises et quatre personnes, au nombre desquelles figurait le
centredumonde.
Lecentredumondehabitaitàquarantemètresdechezmoi.
Lecentredumondeétaitdenationalitéitalienneets'appelaitElena.
ElenadevintlecentredumondedèsquesespiedstouchèrentlesolbétonnédeSanLiTun.
Son père était un petit Italien agité. Sa mère était une grande Indienne du Surinam, au regard
aussiinquiétantqueleSentierLumineux.
Elenaavaitsixans.Elleétaitbellecommeunangequiposeraitpourunephotod'art.
Elleavaitlesyeuxsombres,immensesetfixes,lapeaucouleurdesablemouillé.
Ses cheveux d'un noir de bakélite brillaient comme si on les avait cirés un à un et n'en
finissaientpasdeluidévalerledosetlesfesses.
SonnezravissanteûtfrappéPascald'amnésie.
Ses joues dessinaient un ovale céleste, mais rien qu'à voir la perfection de sa bouche, on
comprenaitcombienelleétaitméchante.
Son corps résumait l'harmonie universelle, dense et délicat, lisse d'enfance, aux contours
anormalementnets,commesiellecherchaitàsedécoupermieuxquelesautressurl'écrandumonde.
DécrireElenarenvoyaitleCantiquedescantiquesaurangdesinventairesdeboucherie.
En un seul regard, on sentait qu'aimer Elena serait à la souffrance ce que Grevisse est à la
grammairefrançaise:unclassiqueconspuéetindispensable.
Elleportaitcejour-làunerobedecinémaenbroderieanglaiseblanche.J'eussepéridehontesi
j'avaisdûrevêtirunetelletenue.MaisElenan'appartenaitpasànotresystèmedevaleursetsarobe
faisaitd'elleunangeenfleur.
Ellesortitdelavoitureetnemevitpas.
Apeudechoseprès,cefutsapolitiquependanttoutel'annéequenousdevionspasserensemble.
Al'exempledesmystificationsdontelles'estinspirée,laChineasesloisdugenre.
Petiteleçondegrammaire.
Il est correct de dire: «J'ai appris à lire en Bulgarie», ou: «J'ai rencontré Eulalie au Brésil.»
Maisilseraitfautifdedire;«J'aiapprisàlireenChine»,ou:«J'airencontréEulalieenChine.»On
dit:«C'estenChinequej'aiapprisàlire»,ou:«C'estàPékinquej'airencontréEulalie.»
Rienn'estmoinsinnocentquelasyntaxe.
Enl'occurrence,ilvadesoiquecegallicismenepeutpasintroduirequelquechosed'anodin.
Ainsi,onnepeutpasdire:«C'esten1974quejemesuismouchée»,ou:«C'estàPékinquej'ai
lacé mes souliers.» Ou alors, il faut au moins y ajouter: «pour la première fois», sinon, l'énoncé
cloche.
Conséquencesurprenante:silesrécitschinoiscontiennentdesactionssiextraordinaires,c'est
avanttoutpourdesraisonsgrammaticales.
Etquandlasyntaxeeffleurelamythologie,lesty-listicienesttrèscontent.
Etquandonasatisfaitauxexigencesdustylisti-cien,onpeutserisqueràécrirececi:«C'esten
Chinequej'aidécouvertlaliberté.»
Exégèsedecettephrasescandaleuse:«C'estdanslaChineépouvantabledelaBandedesQuatre
quej'aidécouvertlaliberté.»
Exégèsedecettephraseabsurde:«C'estdansleghettocarcéraldeSanLiTunquej'aidécouvert
laliberté.»
Laseuleexcuseàuneassertionaussichoquante,c'estqu'elleestvraie.
DanscetteChinedecauchemar,lesétrangersadultesétaientconsternés.Cequ'ilsvoyaientles
révoltait,cequ'ilsnevoyaientpaslesrévoltaitplusencore.
Leursenfants,eux,étaientàlafête.Lessouffrancesdupeuplechinoisnelespréoccupaientpas.
Etêtreparquésdansunghettodebétonavecdescentainesd'enfantsleurparaissaitidyllique.
Pourmoiencoreplusquepourlesautres,cefutladécouvertedelaliberté.Jevenaisdepasser
delonguesannéesauJapon.J'aifaitmesmaternellesdanslesystèmenippon–autantdireàl'armée.
Alamaison,lesgouvernantesprenaientgrandsoindemoi.
ASanLiTun,personneneveillaitsurlesenfants.Nousétionssinombreuxetl'espaceétaitsi
exigu que cela ne paraissait pas nécessaire. Et par une sorte de loi non écrite, dès leur arrivée à
Pékin,lesparentsfichaientlapaixàleurprogéniture.Ilssortaienttouslessoirsensemblepourne
passombrerdansladépressionetnouslaissaiententrenous.Aveclanaïvetétypiquedeleurâge,ils
pensaientquenousétionsfatiguésetquenousnouscouchionsàneufheures.
Chaquesoir,nousdéléguionsunresponsablequisurveillaitlesadultesetannonçaitleurretour.
C'était alors la débandade générale. Les enfants couraient rejoindre leurs geôles respectives,
sautaientaulittouthabillésetfaisaientsemblantdedormir.
Car la guerre n'était jamais aussi belle que la nuit. Les cris de peur de l'ennemi résonnaient
mieux dans l'obscurité, les embuscades y gagnaient en mystère et mon rôle d'éclaireur
approfondissaitsonsenslumineux:surmonchevalquiallaitl'amble,jemesentaiscommeunetorche
vivante. Je n'étais pas Prométhée, j'étais le feu, je me dérobais moi-même et, au comble de
l'exaltation,j'observaisleparcoursfurtifdemalueursurlesténèbresimmensesdesmurschinois.
La guerreétait le plusnoble des jeux.Le mot sonnaitcommeuncoffre àtrésor: on le forçait
pour l'ouvrir et l'éclat des joyaux nous jaillissait au visage – doublons, perles et gemmes, mais
surtoutfolleviolence,risquessomptueux,pillage,terreurincessanteet,enfin,diamantdesdiamants,
lalicence,lalibertéquinoussifflaitauxoreillesetnousfaisaittitans.
Belleaffairequedenepouvoirsortirdughetto!Laliberténesecalculaitpasenmètrescarrés
disponibles.Laliberté,c'étaitd'êtreenfinlivrésànous-mêmes.Lesadultesnepeuventpasfaireplus
beaucadeauauxenfantsquedelesoublier.
Oubliésdesautoritéschinoisesetdesautoritésparentales,lesenfantsdeSanLiTunétaientles
seuls individus de toute la Chine populaire. Ils en avaient l'ivresse, l'héroïsme et la méchanceté
sacrée.
Joueràautrechosequ'àlaguerreeûtétédéchoir.
C'estcequ'Elenanevoulutjamaiscomprendre.
Elenanevoulaitriencomprendre.
Dèslepremierjour,elleseconduisitcommesielleavaitdéjàtoutcompris.Etelleétaittrès
convaincante.Ellepossédaitdesopinionsetnecherchaitjamaisàlesprouver.Elleparlaitpeu,avec
uneassurancehautaineetdésinvolte.
–Jen'aipasenviedejoueràlaguerre.Cen'estpasintéressant.
Je fus soulagée d'être la seule à avoir entendu un tel blasphème. J'étoufferais l'affaire. Il ne
fallaitsurtoutpasquelesAlliéspuissentpenserdumaldemabien-aimée.
–Laguerreestmagnifique,rectifiai-je.
Ellesemblanepasentendre.Elleavaitundonpourparaîtrenepasécouter.
Elleavaittoujoursl'airden'avoirbesoinderiennidepersonne.
Ellevivaitcommes'illuisuffisaitinfinimentd'êtrelaplusbelleetd'avoirdesilongscheveux.
Jen'avaisjamaiseud'amioud'amie.Jen'yavaismêmepassongé.Aquoim'eussent-ilsservi?
J'étaisenchantéedemacompagnie.
J'avais besoin de parents, d'ennemis et de compagnons d'armes. Dans une moindre mesure,
j'avaisbesoind'esclavesetdespectateurs–questiondestanding.
Ceux qui n'appartenaient pas à l'une de ces cinq catégories pouvaient aussi bien se passer
d'exister. A fortiori les éventuels amis. Mes parents avaient des amis. C'étaient des gens qu'ils
voyaientpourboireensembledesalcoolsdetouteslescouleurs.Commes'ilsnepouvaientpasles
boiresanseux!
Apart ça, lesamisservaient à parleret à écouter.Onleur racontaitdes histoires dénuées de
signification,ilsriaienttrèsfortetenracontaientd'autres.Etpuisilsmangeaient.
Parfois,lesamisdansaient.C'étaitunspectacleconsternant.
Bref,lesamisétaientuneespècedegensquel'onrencontraitpourselivrerenleurcompagnieà
descomportementsabsurdes,voiregrotesques,oualorspours'adonneràdesactivitésnormalesmais
auxquellesilsn'étaientpasnécessaires.Avoirdesamisétaitunsignededégénérescence.Monfrère
et ma sœur avaient des amis. De leur part, c'était excusable, puisque ces gens étaient aussi leurs
compagnonsd'armes.L'amitiénaissaitdelafraternitéaucombat.Iln'yavaitpasàenrougir.
Moi,j'étaiséclaireur.Jeguerroyaisseule.Avoirdesamis,c'étaitbonpourlesautres.
Quantàl'amour,ilmeconcernaitmoinsencore.C'étaitunebizarrerieliéeàlagéographie:les
contes des Mille et Une Nuits en signalaient de fréquents accès dans les pays du Moyen-Orient.
J'étaistropàl'est.
Contrairementàcequel'onpourraitcroire,monattitudeàl'égardd'autruiéchappaitàlavanité.
Ellen'étaitquelogique.L'universaboutissaitàmoi:cen'étaitpasmafaute,jenel'avaispasdécidé.
C'étaitunedonnéeaveclaquellejedevaiscomposer.Pourquoimeserais-jeembarrasséed'amis?Ils
n'avaientpasderôleàjouerdansmonexistence.J'étaislecentredumonde:ilsnepouvaientpasme
mettreplusaucentre.
Laseulerelationquicomptâtétaitcellequel'onentretenaitavecsoncheval.
MarencontreavecElenanefutpasunepassationdepouvoirs–jen'enavaisaucunetnem'en
souciaispas–maisundéplacementintellectuel:désormais,lecentredumondesesituaitendehors
demoi.Etjefaisaistoutpourm'enrapprocher.
Jedécouvrisqu'ilnesuffisaitpasd'êtreprèsd'elle.Ilfallaitaussiquejecompteàsesyeux.Ce
n'étaitpaslecas.Jenel'intéressaispas.Avraidire,riennesemblaitl'intéresser.Elleneregardait
rien et ne disait rien. Elle avait l'air contente d'être à l'intérieur d'elle-même. Pourtant, on sentait
qu'ellesesentaitregardéeetquecelaluiplaisait.
Ilmefaudraitdutempspourcomprendrequ'uneseulechoseimportaitàElena:êtreregardée.
Ainsi,sanslesavoir,jelarendaisheureuse:jelamangeaisdesyeux.Ilm'étaitimpossibledela
lâcher du regard. Je n'avais jamais rien vu d'aussi beau. C'était la première fois de ma vie que la
beauté de quelqu'un me frappait. J'avais déjà rencontré beaucoup de belles personnes mais elles
n'avaient pas retenu mon attention. Pour des raisons qui m'échappent encore, la beauté d'Elena
m'obsédait.
Jel'aiaiméedèslapremièreseconde.Commentexpliquerdetelleschoses?Jen'avaisjamais
pensé à aimer qui que ce fût. Je n'avais jamais songé que la beauté de quelqu'un pût susciter un
sentiment.Etpourtanttouts'étaitenclenchéàl'instantoùjel'avaisvue,avecuneautoritésansfaille:
elleétaitlaplusbelle,doncjel'aimais,doncelledevenaitlecentredumonde.
Lemystèreseprolongeait.Jecomprenaisquejenepouvaismecontenterdel'aimer:ilfallait
aussiqu'ellem'aimât.Pourquoi?C'étaitcommeça.
Jelamisaucourantentoutesimplicité.Ilétaitnaturelquejedoivel'informer:
–Ilfautquetum'aimes.
Elledaignameregarder,maisc'étaitunregarddontjemeseraispassée.Elleeutunpetitrire
méprisant.Ilétaitclairquejevenaisdedireuneidiotie.Ilfallaitdoncluiexpliquerpourquoicen'en
étaitpasune:
–Ilfautquetum'aimesparcequejet'aime.Tucomprends?
Ilmesemblaitqu'aveccesupplémentdedonnéestoutrentreraitdansl'ordre.MaisElenasemit
àrireplusfort.
Jeressentisuneblessureconfuse.
–Pourquoiturigoles?
D'unevoixsobre,hautaineetamusée,ellerépondit:
–Parcequetuesbête.
Ainsifutaccueilliemapremièredéclarationd'amour.
Jedécouvraistoutenmêmetemps:éblouissement,amour,altruismeethumiliation.
Cettetétralogiemefutjouéedansl'ordredèslepremierjour.J'enconclusqu'ildevaityavoir
deslienslogiquesentrecesquatreaccidents.Ileûtdoncmieuxvaluéviterlepremier,maisilétait
troptard.Quoiqu'ilenfût,jenetaispassûred'avoireulechoix.
Etjetrouvaiscettesituationtrèsregrettable.Carellemefaisaitaussidécouvrirlasouffrance.
Cettedernièremeparutextraordinairementdéplaisante.
Pourtant, je ne parvenais pas à regretter d'aimer Elena, ni à regretter qu'elle existât. On ne
pouvaitpasdéplorerqu'unechosepareillefût.Etsielleétait,ilétaitinévitabledel'aimer.
Dès la première seconde où je l'ai aimée – c'est-à-dire dès la première seconde -, j'ai pensé
qu'ilfallaitfairequelquechose.Celeitmotivs'imposatoutseuletnemelâchaplusjusqu'àlafinde
cetamour.
«Ilfautfairequelquechose.
«Parcequej'aimeElena,parcequ'elleestlaplusbelle,parcequ'ilyasurterreunepersonne
aussi vénérable, parce que je l'ai rencontrée, parce que même si elle l'ignore – elle est mon
amoureuse,ilfautfairequelquechose.
«Quelquechosedegrand,desuperbe–unechosedigned'elleetdemonamour.
«Tuer un Allemand par exemple. Mais on ne me laissera pas le faire. Les victimes, on finit
toujoursparlesrelâchervivantes.EncoreuncoupdesadultesetdelaConventiondeGenève.Cette
guerreesttruquée.
«Non.Unechosequejepourraisfaireseule.UnechosequiimpressionneraitElena.»
Jeressentisuneboufféededésespoir,cequieutpoureffetdemecouperlesjambes.Jetombai
assise sur le béton. La conviction de mon impuissance me rendait incapable d'esquisser un
mouvement.
Jevoulaisneplusjamaisbouger.Jevoulaismemorfondre.Jeresteraislà,assisesurlebéton,
sans rien faire, sans boire, sans manger, jusqu'à ma mort. Je mourrais très vite et ma bien-aimée
seraittrèsimpressionnée.
Non,çanemarcheraitpas.Onviendraitm'enleverdeforceetonmeferaitboireetmangeravec
unentonnoir.Lesadultesmerendraientridicule.
Alors ce serait le contraire. Puisque je n'avais pas le droit d'être immobile, je bougerais. On
allaitvoircequ'onallaitvoir.
Ilmefallutuneffortprodigieuxpourremuercecorpsquelasouffranceavaitchangéenpierre.
Jecourusauxécuriesetj'enfourchaimamontured'unbond.
Lessentinellesmelaissèrentsortirsansproblème.
(La légèreté de la garde chinoise m'étonnait toujours. J'étais un peu offusquée qu'on ne nie
trouvâtpasplussuspecte.EntroisansdeSanLiTun,onnem'avaitjamaisfouillée.Ilyavaitquelque
chosedepourridanslesystème.)
BoulevarddelaLaideurHabitable,jelançaimonchevaldanslegalopleplusétourdissantde
l'histoiredelavitesse.
Rien ne pouvait l'arrêter. Je ne saurais dire qui du coursier ou du cavalier était le plus ivre.
Nous nous étions emballés de conserve. Mon cerveau ne tarda pas à traverser le mur du son. Un
hublotdelacarlinguevolaenéclatsetl'intérieurdematêtefutaspiréparl'extérieurenuneseconde.
Unvidestridentm'emplitlecrâneetjeperdislasouffranceenmêmetempsquelapensée.
Monchevaletmoin'étionsplusrienqu'unbolidelâchédanslaCitédesVentilateurs.
Al'époque,iln'yavaitpresquepasdevoituresàPékin.Onpouvaitgalopersanss'arrêteraux
croisements,sansregarder,sansfaireattention.
Ma course hallucinée dura quatre heures. Quand je revins au ghetto, je n'étais plus qu'un
ahurissement.
«Il faut faire quelque chose.» J'avais fait quelque chose: je m'étais fondue dans la vitesse
pendantdesheuresàtraverslaville.
Evidemment,Elenan'enavaitriensu.D'unecertainefaçon,cen'enétaitqueplusbeau.
Lanoblessedecettecoursedésintéresséem'enorgueillissait.MaisnepasavertirElenademon
orgueileûtétédugaspillage.
Lelendemain,jevinsàelleavecunvisagepénétréd'ésotérisme.
Ellenedaignapasmevoir.
Jen'avaispasd'inquiétude.Ellemeverrait.
Jem'assisàcôtéd'ellesurlemuretjedisd'untondétaché:
–J'aiuncheval.
Ellemeregardad'unairincrédule.Jejouissais.
–Unchevalenpeluche?
–Unchevalsurlequeljegalopepartout.
–Uncheval,ici,àSanLiTun?Maisoùest-il?
Sacuriositém'enchanta.Jefonçaiauxécuriesetrevinsaudosdemamonture.
D'unregard,mabien-aiméecompritlasituation.
Ellehaussalesépaulesetditavecuneindifférencetotale,sansmêmemefairel'aumôned'une
raillerie:
–Cen'estpasuncheval,c'estunvélo.
–C'estuncheval,assurai-jecalmement.
Maconvictionsereineneservitàrien.Elenan'écoutaitplus.
APékin,posséderunbeaugrandvéloétaitaussinormalquedeposséderdesjambes.Lemien
avaitprisdansmavieunetelledimensionmythologiquequ'ilavaitaccédéaustatutéquestre.
Amesyeux,cettevéritéétaitsiétabliequ'ilnem'avaitfalluaucunefoipourmontrerl'animal.Je
n'avaismêmepaspenséqu'Elenapourraityvoirautrechosequ'uncheval.
C'estunechosequimeparaîtencoreabsconseaujourd'hui.Jenevivaisaucunefantasmagorie
puérile,jenem'étaispasforgéuneféeriedesubstitution.Cevéloétaituncheval,c'étaitcommeça.
Jenemesouvenaispasd'unmomentoùj'avaisdécidéquoiquecefût.Cechevalavaittoujoursétéun
cheval.Ilnepouvaitpasenêtreautrement.Cetanimaldechairetdesangfaisaitautantpartiedela
réalitéobjectivequelesventilateursgéantsdontjetoisaislesvisagesaucoursdemespromenades.
Etentoutesincéritéj'avaiscruquelecentredumondeverraitcommemoi.
Jen'enétaisqu'audeuxièmejouretcetamourmettaitenpérilmonuniversmental.
En comparaison, la révolution copernicienne était une plaisanterie. Je m'en tirerais par de
l'obstination.Monpartipristiendraitenunephrase:«Elenaestaveugle.»
Laseulemanièredecesserdesouffrir,c'estden'avoirplusqueduvidedanslatête.Laseule
manièredeseviderlatêteàfond,c'estd'allerleplusvitepossible,c'estdelancersonchevalau
galop,c'estdecalersonfrontcontrelevent,c'estden'êtreplusqueleprolongementdesoncoursier,
lacornedelalicorne,avecpourseulemissiondefendrelesairs–jusqu'àlajoutefinaleoùl'éther
l'emportera, où le cavalier et sa monture, perdus dans leur emballement, seront désintégrés et
absorbésparl'invisible,aspirésetpulvérisésparlesVentilateurs.Elenaestaveugle.Cechevalest
uncheval.Dèsqu'ilyalibérationparlavitesseetlevent,ilyacheval.J'appellechevalnonpasce
quiaquatrejambesetproduitducrottin,maiscequimauditlesoletm'enéloigne,cequimehisseet
meforceànepastomber,cequimepiétineraitàmortsijecédaisàlatentationdelaboue,cequime
faitdanserlecœurethennirleventre,cequimejettedansunealluresifrénétiquequejedoisplisser
lespaupières,carlalumièrelapluspuren'éblouirajamaisautantquelagifledel'air.
J'appellechevalcetendroituniqueoùilestpossibledeperdretoutancrage,toutepensée,toute
conscience,touteidéedulendemain,pourneplusêtrequ'unélan,pourn'êtrequecequidéferle.
J'appelle cheval cet accès à l'infini et j'appelle chevauchée ce moment où je rencontre les
multitudesdeMongols,deTartares,deSarrasins,dePeaux-Rougesouautresfrèresdegalopquiont
vécupourêtrecavaliers,c'est-à-direpourêtre.
J'appellecavalcadel'espritquiruedesquatrefers,etjesaisquemonvéloaquatrefersetqu'il
rueetquec'estuncheval.
J'appellechevalierceluiquesonchevalaarrachéàl'enlisement,celuiquesonchevalarenduà
lalibertéquisiffleauxoreilles.
C'estpourquoijamaischevaln'aautantméritélenomdechevalquelemien.
SiElenan'étaitpasaveugle,elleverraitquecevéloestunchevaletellem'aimerait.
Jen'enétaisqu'audeuxièmejouretàdeuxreprisesdéjàj'avaisperdulaface.
PourlesChinois,perdrelafaceconstituecequipeutarriverdeplusgrave.
Jen'étaispaschinoisemaisjepensaislamêmechose.Cettedoublehumiliationmedisqualifiait
enprofondeur.Ilfaudraituneactiond'éclatpourlavermonhonneur.Elenanem'aimeraitpasàmoins.
J'attendaisl'occasionavechargne.
Jeredoutaisletroisièmejour.
ChaquefoisquenoustorturionsunpetitAllemand,lecampadverserossaitl'undesnôtresen
guisedereprésailles.D'oùvengeance,etc.
D'expéditionpunitiveenexpéditionpunitive,lesforcesenprésencepurentlégitimertousleurs
crimes.
C'estcequ'onappellelaguerre.Onsemoquedesenfantsquijustifientleursmauvaiscoupspar
cegémissement:«C'estluiquiacommencé!»Or,aucunconflitadultenetrouvesagenèseailleurs.
ASanLiTun,c'étaitlesAlliésquiavaientcommencé.Maisl'undesvicesdel'Histoireestque
l'onsituelesdébutsoùl'onveut.
Les Allemands de l'Est ne manquaient jamais de signaler notre première attaque au sein du
ghetto.
Nous,noustrouvionsmesquinesceslimitationsgéographiques.Laguerren'avaitpascommencé
àPékinen1972.Sonorigineétaiteuropéenneetremontaità1939.
Quelquesintellectuelsenherbefirentremarquerqu'ilyavaiteul'armisticede1945.Nousles
traitâmesdenaïfs.En1945,ils'étaitpassélamêmechosequ'en1918:lessoldatsavaientlevéles
poucespoursouffler.
Nousavionssouffléetl'ennemin'avaitpaschangé.Commequoitoutnefoutaitpaslecamp.
L'undesépisodeslesplusterriblesdelaguerrefutlabatailledel'hôpitaletsesconséquences.
ParmilessecretsmilitairesquechaqueAlliéavaitàtaire,ilyavaitl'hôpital.
Nousavionslaissélafameusecaissededéménagementàsaplaceinitiale.Del'extérieur,notre
installationétaitinvisible.
Larègleétaitqu'ilfallaitentreràl'hôpitaldelamanièrelaplussubrepticepossible,ettoujours
un à un. Cela ne posait aucun problème: le container longeait un mur près de la briqueterie. S'y
faufilersansêtrevuétait–onpeutledire–unjeud'enfant.
D'ailleurs, il n'y avait pas d'espions plus médiocres que les Allemands. Ils n'avaient localisé
aucunedenosbases.Laguerreétaittropfacileaveceux.
Amoinsd'unmouchard,nousn'avionsrienàcraindre.Etilétaitimpossiblequ'ilyeûtuntraître
parminous.Sinosrangscomportaientquelqueslâches,ilsnecomptaientaucunfélon.
Tomberauxmainsdel'ennemiconsistaitàsefairerosser:c'étaitunmauvaismomentàpasser
maisnouslesupportionstous.Noustrouvionsquecegenredeséviceneconstituaitpasunetorture.Il
nenousfûtjamaisvenuàl'espritquel'undesnôtreseûtputrahirunsecretmilitairepoursedéroberà
unchâtimentaussiinsignifiant.
Cefutpourtantcequiseproduisit.
Elenaavaitunfrèreâgédedixans.Autantelleimpressionnaitparsabeautéetsahauteur,autant
Claudioincarnaitleridicule.Nonqu'ilfûtlaidoucontrefait,maisilsedégageaitdesesmoindres
attitudes une afféterie veule, une petitesse et un manque de conviction qui énervaient dès les
premièresminutes.Enplus,àl'exempledesasœur,ilétaittoujourstiréàquatreépingles,saraiesur
le côté ne déviait jamais, ses cheveux trop bien peignés brillaient de propreté et ses vêtements
repassésdanslesplissemblaientsortisd'uncataloguedemodepourenfantsd'apparatchiks.
Nouslehaïssionstouspourcesmotifsexcellents.Nousnepouvionscependantpasluirefuser
l'enrôlement.Elenatrouvaitlaguerreridiculeetnousregardaitdehaut.Claudio,lui,yvitunmoyen
d'intégrationsocialeetseprostituapourêtreadmisparminous.
Illefut.Nousnepouvionspasrisquerdenousbrouilleravecnosnombreuxsoldatsitaliens–
dontlaprécieuseJihan–enn'acceptantpasl'undeleurscompatriotes.C'étaitd'autantplusirritant
qu'eux-mêmesdétestaientlenouveau,maisleursusceptibilitéregorgeaitdeparadoxesdéroutants.
Ce n'était pas grave. Claudio serait un mauvais soldat, voilà tout. L'armée ne pouvait pas
compterquedeshéros.
Deuxsemainesaprèssonadoubement,lorsd'uneempoignade,lefrèred'Elenafutcapturépar
lesAllemands.Nousn'avionsjamaisvuquelqu'unsedéfendreaussimaletcouriraussilentement.
Aufond,nousétionscontents.L'idéedescoupsqu'ilallaitrecevoirnousfaisaitjubiler.Nousen
éprouvionsunevéritablesympathiepourl'ennemi,d'autantquelepetitItalienétaitdouilletcomme
personneetquesamèrelecouvaitjusqu'auparoxysme.
Claudiorevintenboitant.Ilneportaitaucunetracedegnonsouautresmeurtrissures.Ilditen
pleurnichantquelesAllemandsluiavaienttordulepiedà360degrés.Nousfûmesétonnésdeces
nouvellesmanières.
Le lendemain, une offensive teutonne réduisit l'hôpital en sciure de bois et le frère d'Elena
oubliadeboiter.Nousavionscompris.Claudioparlaitmall'anglais,maissuffisammentpourtrahir.
(L'anglaisétaitnotrelanguedecommunicationavecl'ennemi.Commenoséchangesselimitaient
engénéralàdescoupsouàdestortures,nousn'avionsjamaisànousservirdecetidiome.Tousles
Alliésparlaientfrançais:cephénomènemeparaissaitallerdesoi.)
Lessoldatsitaliensfurentlesplusempressésàréclamerunchâtimentpourlemouchard.Nous
tenionsconseil de guerrequand Claudionous révélal'ampleurde salâcheté:sa mèreenpersonne
vintnousintimerl'ordred'épargnerlepauvrepetit.«Etsivoustouchezàuncheveudemonfils,je
vousflanquerailaracléedevotrevie!»nousdit-elleavecunregardeffrayant.
L'accuséfutgraciémaisdevintlesymbolevivantdelabassesse.Nousleméprisionsàunpoint
extraordinaire.
Toutm'étaitbonpournouerdesliensavecElena.Elleavaitcertainementeuventdel'affaireà
traverssonfrèreetsamère.Jeluiracontainotreversion.
Son air hautain ne put cacher une certaine douleur. Je la comprenais: si André ou Juliette
s'étaientrenduscoupablesd'unetellefélonie,leurdéshonneureûtrejaillisurmoi.
C'étaitd'ailleursdanscetteperspectivequej'avaisditlachoseàElena.Jevoulaisêtrecellequi
la verrait vulnérable. Or, une créature aussi sublime ne pouvait avoir d'autre point faible que son
frère.
Ilallaitdesoiqu'ellenes'avoueraitpasvaincue.
–Detoutefaçon,laguerreestridicule,dit-elleavecsondédainhabituel.
–Ridiculeoupas,Claudioapleurépourfairecetteguerreavecnous.
Elle savait que mon argument était imparable. Elle n'y répondit pas et se calfeutra dans son
silencesuffisant.
Maisl'espaced'uninstantjel'avaisvuesouffrir.Pendantuneseconde,ellen'avaitpasétéhors
d'atteinte.
Jeressentiscelacommeunebouleversantevictoireamoureuse.
Al'aube,dansmonlit,jerepassailascène.
Ilmesemblaitvraimentavoirtouchéausublime.
Existe-t-il, au sein de quelque culture mondiale, un épisode mythologique de ce genre:
«L'amoureuxéconduit,dansl'espoird'atteindrel'inaccessiblebien-aimée,vientluiannoncerqueson
frèreatrahi»?
A ma connaissance, une telle scène n'a trouvé nulle part son illustration tragique. Les grands
classiquesn'auraientpasadmisuneconduiteaussibasse.
Le côté méprisable de cette attitude m'échappait totalement. Et même si j'en avais été
consciente,jenepensepasquecelam'eûtdérangée:cetamourm'inspiraitunteloublidemoiqueje
n'eussepashésitéàmecouvrird'opprobre.Qu'importaitmavaleur,désormais?Ellen'importaitpas
puisquejen'étaisrien.Aussilongtempsquej'avaisétélecentredumonde,j'avaiseuunrangàtenir.
Aprésent,c'étaitaurangd'Elenaqu'ilfallaitveiller.
Je bénissais l'existence de Claudio. Sans lui, aucune brèche, aucun accès, sinon au cœur, au
moinsàl'honneurdemabien-aimée.
Je repassais la scène: moi, venant au-devant de son indifférence coutumière. Elle, belle,
seulementbelle,nedaignantpasfaireautrechosequ'êtrebelle.
Etpuislesparoleshonteuses:tonfrère,mabien-aimée,tonfrèrequetun'aimespas–tun'aimes
personne,sauftoi-même–maisquiesttonfrère,inséparabledetonprestige,tonfrère,madivine,est
unpleutreetunfélondepremièreclasse.
Cemomentinfimeetsublimeoùj'avaisvuque,àcausedemanouvelle,quelquechose,entoi,
quelquechosed'indéfinissable–etdoncd'important–étaitànu!Parmoi!
Mon but n'avait pas été de te faire souffrir. D'ailleurs, le but de cet amour m'était inconnu.
Seulement,pourservirmapassion,ilavaitfalluquejeprovoqueentoiuneémotionvraie,n'importe
laquelle.
Cettepetitedouleurderrièretonregard,quelleconsécrationpourmoi!
Jerepassaislascèneavecarrêtsurimage.Unetranseamoureuses'emparaitdemoi.Désormais,
pourElena,jeseraisquelqu'un.
Ilfaudraitcontinuer.Elleallaitencoresouffrir.J'étaistroplâchepourfairedumalmoi-même,
maisjem'efforceraisdetrouvertouteslesinformationsquipussentlablesser,etjenemanquerais
jamaisd'êtrecellequiapportelamauvaisenouvelle.
J'enarrivaisànourrirdesrêvesincongrus.Lamèred'Elenasetueraitauvolant.L'ambassadeur
d'Italiedégraderaitsonpère.Claudiosepromèneraitavecunpantalontrouéauxfesses,sansenêtre
conscient,etseraitlariséedughetto.
Autant de catastrophes qui obéissaient à cette règle: ne jamais atteindre la personne même
d'Elena,maisceuxquicomptaientpourelle.
Ces fantasmes me ravissaient au plus profond de mon être. J'arrivais au-devant de ma bienaimée,l'airterriblementgrave,etjedisaisd'unevoixlente,solennelle:«Elena,tamèreestmorte»,
ou:«Tonfrèreaperdusonhonneur.»
Ladouleurtefouettaitlevisage:visionquimetransperçaitlecœuretquimefaisaitt'aimerplus
encore.
Oui,mabien-aimée,tusouffresparmoi,cen'estpasquej'aimelasouffrance,sijepouvaiste
donnerdubonheur,ceseraitmieux,seulementj'aibiencomprisquecen'étaitpaspossible,pourque
je sois capable de t'apporter du bonheur, il faudrait d'abord que tu m'aimes, et tu ne m'aimes pas,
tandisquepourtedonnerdumalheur,iln'estpasnécessairequetum'aimes,etpuis,pourterendre
heureuse,ilfaudraitd'abordquetusoismalheureuse–commentrendreheureuxquelqu'und'heureux,donc,ilfautquejeterendemalheureusepouravoirunechancedeterendreheureuseaprès,detoute
façon,cequicompte,c'estquecesoitàcausedemoi,mabien-aimée,situpouvaiséprouverpour
moiledixièmedecequej'éprouvepourtoi,tuseraisheureusedesouffrir,àl'idéeduplaisirquetu
meferaisensouffrant.
Jemepâmaisdedélices.
Ilfalluttrouverunnouvelhôpital.
Iln'étaitplusquestiondenousinstallerdansunecaissededéménagement.Enfait,nousn'avions
pasl'embarrasduchoix.Ilfutinévitabled'administrerlessoinsdesantéaumêmeendroitoùnous
préparions et conservions l'arme secrète. Ce n'était pas très hygiénique, mais la Chine nous avait
habituésàlasaleté.
LeslitsdeRenminRibaofurentdoncreconstituésaudernierétagedel'escalierdesecoursde
l'immeubleleplusélevédeSanLiTun.Lacuveàurinetrônaitaucentredecedortoiracrobatique.
LesAllemandsavaientétéassezbêtespourépargnernosréservesdegazestérile,devitamineC
et de soupes en sachets. Elles furent entreposées dans des sacs à dos que nous suspendîmes aux
rampesdel'escaliermétallique.CommelapluieétaitrarissimeàPékin,notreinstallationnerisquait
pasgrand-chose.Maiscettebasesecrètedevenaitbeaucoupplusvisible.IleûtsuffiquelesTeutons
lèventlenezetregardentavecattentionpournousrepérer.Nousn'avionsjamaisétéassezstupides
pourytransporterunprisonnier:quandnousvoulionstorturerunevictime,nousdescendionsl'arme
secrète.
Laguerrepritalorsunedimensionpolitiqueinattendue.
Unmatin,nousvoulûmesmonteraucamp.Stupeur:laported'accèsàl'escalierdesecoursavait
étécadenassée.
Etilnefutpasdifficilededéterminerquececadenasn'étaitpasallemand.Ilétaitchinois.
Ainsi,lesgardesdughettoavaientrepérénotreinstallation.Elleleuravaitdépluaupointqu'ils
prirentcettemesuremonstrueuse:condamnerunescalierdesecours–leseulescalierdesecoursdu
plus grand immeuble de San Li Tun; en cas d'incendie, ses habitants n'auraient qu'à se jeter par la
fenêtre.
Cescandalenousfitexulterdejoie.
Ilyavaitdequoi.N'ya-t-ilpasunbonheurextrêmeàapprendrequel'onaunnouvelennemi?
Etquelennemi!LaChine!Vivredanscepaysnousadoubaitdéjà.Nousbattrecontreluinous
élevaitaurangdehéros.
Un jour, nous pourrions dire à nos descendants, avec la voix sobre de la grandeur, que nous
avionsguerroyé,àPékin,contrelesAllemandsetcontrelesChinois.Lesommetdelagloire.
En supplément, cette nouvelle merveilleuse: notre ennemi était idiot. Il construisait des
escaliersdesecoursetlescadenassait.Cetteinconséquencenousenchantait.Autantbâtirunepiscine
etnepasymettreunegoutted'eau.
Enoutre,nousnousprenionsàespérercetincendie.Aprèsenquête,ilseraitrévéléàlafacedu
mondequelepeuplechinoisavaitpourainsidirecondamnéàmortdescentainesd'étrangers.Eten
plusd'êtredeshéros,nousserionsélevésaustatutd'oppriméspolitiques–demartyrsinternationaux.
En vérité, nous n'aurions pas perdu notre temps, dans ce pays. (Nous étions bien naïfs. En cas
d'incendieetd'enquêtesubséquente,lescandaleducadenaseûtétésoigneusementétouffé.)
Il allait de soi que nous cacherions aux parents une affaire aussi juteuse. S'ils intervenaient,
nousn'aurionsplusaucunechancededevenirdesmartyrs.Etpuis,nousdétestionsquelesadultesse
mêlent de nos histoires. Ils affadissaient tout. Ils n'avaient pas le moindre sens épique. Ils ne
pensaient qu'aux droits de l'homme, au tennis et au bridge. Ils ne semblaient pas se rendre compte
que,pourunefoisdansleurvieinsignifiante,onleurdonnaitl'occasiond'êtredeshéros.
Combledevulgarité,ilstenaientàl'existence.Nousaussi,d'ailleurs,maisàconditionquenous
pussionsluiconférernotreprestige,enlasacrifiant,parexemple,àunbelincendie.
(Enfait,sicetincendieavaiteulieu,nouseneussionsportéunepartderesponsabilitéégaleà
celledesgardeschinois.Nousenétionsvaguement conscientssansquecelanousperturbât.Moi,je
m'enfichaisd'autantplusqueniElenanimafamillen'habitaientcetimmeuble.)
L'excellentenouvellecomportaitcependantuninconvénientnonnégligeable:nousn'avionsplus
accèsaucamp.
Maisl'énoncéduproblèmecomportaitsasolution:lecadenasétaitchinois.Unelimeàongles
enmétallégersuffitàl'anéantir.Etpourquelesgardesnes'inquiètentpas,nouseûmeslaprésence
d'espritd'acheterunautrecadenaschinoisidentiqueetintact,dontnouspossédionslesclefs,etdele
mettreàlaplacedel'ancien.
Ainsi, en cas d'incendie, nous devenions les principaux criminels, puisqu'en fin de course ce
serait notre cadenas qui condamnerait à mort les fuyards. De cela aussi, nous étions vaguement
conscients.Cen'étaitpasunproblème.NousvivionsàPékin,pasàGenève.Nousn'avionsjamaiseu
l'intentiondenouslivreràuneguerrepropre.
Nousnedésirionspasparticulièrementqu'ilyaitdesmorts.Maiss'ildevaityenavoirpourque
laguerrecontinue,ilyenaurait.
Detoutefaçon,cegenredeconsidérationssecondairesnenousobsédaitpas.
Deminimisnoncuratpraetor.Ilétaitnormalquelesadultes,cesenfantsdéchus,perdent,àse
soucierdecesquestions,untempsdontilsn'avaientpasd'usagesérieux.
Nous,nousavionsunsenssiaigudesvaleurshumainesquenousneparlionsquasijamaisdes
plus de quinze ans. Ils appartenaient à un monde parallèle, avec lequel nous vivions en bonne
intelligencepuisquenousnenouscroisionspas.
Nous n'abordions pas non plus l'inepte question de notre avenir. Peut-être parce
qu'instinctivementnousavionstoustrouvélaseulevraieréponse:«Quandjeseraigrand,jepenserai
àquandj'étaispetit.»
Ilallaitdesoiquel'âgeadulteétaitvouéàl'enfance.Lesparentsetleurscomplicesétaientsur
terrepourqueleursrejetonsn'aientpasàsesoucierdequestionsancillairescommelanourritureet
legîte–pourqu'ilspuissentassumeràfondleurrôleessentiel,êtreenfants,c'est-à-direêtre.
Cesgossesquidissertentdeleurfuturm'onttoujoursintriguée.Lorsqu'onineposaitlafameuse
question: «Qu'est-ce que tu feras quand tu seras grande?», je répondais invariablement que je
«ferais»PrixNobeldemédecineoumartyre,oulesdeuxàlafois.Etjerépondaistrèsvite,nonpour
impressionner, au contraire: cette réponse prémâchée me servait à évacuer au plus pressé ce sujet
absurde.
Plus abstrait qu'absurde: en mon for intérieur, j'étais persuadée que je ne deviendrais jamais
adulte. Le temps durait trop longtemps pour que cette chose puisse arriver. J'avais sept ans: ces
quatre-vingt-quatremoism'avaientparuinterminables.Mavieétaitd'unelongueur!Lasimpleidée
quejepusseencorevivreunnombreégald'annéesmedonnaitlevertige.Septanssupplémentaires!
Non.Ceseraittrop.Jem'arrêteraissansdouteàdixouonzeans,aucombledelasaturation.Jeme
sentaisdéjàpresquesaturée,d'ailleurs:ilm'étaitarrivétantdechoses!
Ainsi,quandjeparlaisdemonNobeldemédecineoudumartyre,cen'étaitpasvanité:c'était
une réponse abstraite à une question abstraite. Et puis, je ne voyais rien de si grandiose à ces
professions.Leseulmétierquim'inspirâtunrespectvéritableétaitceluidesoldat,etenparticulier
celuid'éclaireur.Lesommetdemacarrière,jelevivaisauprésent.Après–s'ilyavaitunaprès–il
faudraitbiendéchoiretsecontenterduNobel.Maisaufonddemoijenecroyaispasencetaprès.
Cetteincrédulitéenaccompagnaituneautre:quandlesadultesparlaientdeleurenfance,jene
pouvais m'empêcher de penser qu'ils mentaient. Ils n'avaient pas été enfants. Ils étaient adultes de
toute éternité. La déchéance n'existait pas, car les enfants restaient des enfants, comme les adultes
restaientdesadultes.
Cetteconvictioninformulée,jelagardaisenmoi.Jemerendaisbiencomptequejenepourrais
pasladéfendre:j'ycroyaisd'autantplusfort.
Elenaneracontaàpersonnequemonvéloétaituncheval,ouinversement.
De sa part, ce ne fut pas le signe d'une bonté particulière: c'était parce que je n'avais aucune
importance.Elleneparlaitpasdesquantitésnégligeables.
D'ailleurs,elleparlaitpeu.Etelleneprenaitjamaislaparoleelle-même:ellesecontentaitde
répondreauxquestionsquineluiparaissaientpasindignesd'elle.
– Tu feras quoi quand tu seras grande? demandai-je, par simple goût de l'expérimentation
scientifique.
Pasderéponse.
A posteriori, son attitude confirme mes vues. Les enfants qui trouvent une réponse à pareille
questionsontsoitdefauxenfants(ilyenabeaucoup),soitdesenfantsquiontlegoûtdel'abstraction
etdelaspéculationpure(c'étaitmoncas).
Elenaétaitunvraienfantquin'avaitpasunetournured'espritspéculative.Pourelle,répondreà
unequestionaussibêteeûtétés'abaisser.Carcetteinterrogationstupideéquivaudraitàdemanderà
unfunambulecequ'ilferaits'ilétaitcomptable.
–D'oùellevient,tarobe?
Là,elledaignaitrépondre.C'étaitleplussouvent:
–Mamanl'afaite.Ellecoudtrèsbien.
Oualors:
–Mamanmel'aachetéeàTurin.
C'étaitlavilled'oùellevenait.Bagdadnemeparaissaitpasplusextraordinaire.
Elleportaitsurtoutdesvêtementsblancs.Cettecouleurluiallaitàravir.
Ses cheveux lisses étaient tellement longs que, même nattés, ils lui descendaient jusqu'aux
fesses. Sa mère n'eût jamais autorisé une Chinoise à les toucher: c'était elle qui, lentement,
passionnément,entretenaitletrésordesafille.
Je préférais n'avoir qu'une natte, mais Trê m'en faisait le plus souvent deux, comme à ellemême. Les jours où j'obtenais la natte unique, je me sentais très élégante. J'avais le plus grand
respectpourmescheveuxjusqu'àcequejedécouvreceuxd'Elena:dèslors,lesmiensmeparurent
triviaux. Cette vérité m'apparaissait surtout quand, par hasard, nous étions coiffées de manière
identique:manatteétaitlongueetsombre,lasiennen'enfinissaitpasetétincelaitdenoirceur.
Elenaavaitunandemoinsquemoietjemesuraisbiencinqcentimètresdeplusqu'elle,mais
ellem'étaitsupérieureentout,ellemedépassaitcommeelledépassaitlemondeentier.Elleavaitsi
peubesoindesautresqu'ellemesemblaitplusâgéequemoi.
Ellepouvaitpasserdesjournéesàarpenterl'espaceexigudughetto,àpetitspastrèslents.Elle
regardaitjusteassezpourvoirqu'elleétaitregardée.
Jemedemandes'ilyavaitdesenfantsquinelaregardaientpas.Elleinspiraitl'admiration,le
respect, le ravissement et la peur, parce qu'elle était la plus belle et parce qu'elle était toujours
sereine,parcequ'ellenefaisaitjamaislespremierspasdanslescontactshumains,parcequ'ilfallait
venirau-devantd'ellepourentrerdanssonmonde,etparcequeenfindecomptepersonnen'entrait
danssonmonde,quidevaitêtreluxehautain,calmehautainetvoluptéhautaine,etoù,d'elle-mêmeet
d'elleseule,ellesemblaitsecomplaireàlaperfection.
Personnenelaregardaitautantquemoi.
Depuis1974,nombreuxontétélesêtresquej'airegardéslonguement,avidement–aupointde
lesdéranger.
MaisElenafutlapremière.
Etcelaneladérangeaitpaslemoinsdumonde.
C'estellequim'aapprisàregarderlesgens.Parcequ'elleétaitbelle,etparcequ'elleparaissait
exigerd'êtreregardéetrèsfort.Exigenceàlaquellejesatisfaisaisavecunzèlerare.
Acaused'elle,monefficacitémilitairesemitàdécliner.L'éclaireuréclairaitmoins.Avantelle,
jepassaistoutmontempslibreàcheval,àrepérerl'ennemi.Aprésent,ilfallaitaussiquenombre
d'heuresfussentconsacréesàregarderElena.Cetteactivitépouvaitêtrepratiquéeenselleouàpied,
maistoujoursàdistancerespectueuse.
Qu'une telle attitude pût être maladroite ne me fût pas venu à l'esprit. Quand je la voyais,
j'oubliaisquej'existais.Cetteamnésieautorisaitlescomportementslesplusétranges.
C'étaitlanuit,aulit,quejemerappelaismaprésence.Etlà,jesouffrais;j'aimaisElenaetje
sentais que cet amour appelait quelque chose. Je n'avais aucune idée de la nature de ce quelque
chose. Je savais qu'il eût au moins fallu que la belle se souciât un peu de moi: c'était la première
étape,indispensable.Maisjesentaisqu'aprèsildevraityavoirunéchangeobscuretindéfinissable.
Je me racontais des histoires – que d'aucuns qualifieraient de métaphores – pour approcher ce
mystère: dans ces récits expérimentaux, la bien-aimée avait toujours horriblement froid. Le plus
souvent,elleapparaissaitcouchéesurdelaneige.Elleétaittrèspeuvêtue,voirenue,etellepleurait
defroid.Laneigejouaitunrôleconsidérable.
J'aimais qu'elle eût si froid, car il fallait la réchauffer. Mon imagination ne fut pas assez
pertinente pour trouver la méthode idéale: en revanche, je me délectais à penser – à sentir – la
chaleurquienvahissaitlentementetexquisémentlecorpsperclus,quisoulageraitsesmorsuresetla
feraitsoupirerd'unsingulierplaisir.
Ceshistoiresmeportaientàdesétatssibeauxquejelescrussurnaturelles.Leprestigedeleur
magie rejaillissait sur moi: j'étais forcément un médium. Je détenais des secrets prodigieux et si
Elenapouvaits'endouter,ellem'aimerait.Encorefallait-illeluiapprendre.J'essayai.Matactique,
d'unenaïvetéconfondante,prouveàquelpointj'avaislafoiencesurnaturelinnommé.
Unmatin,jevinsau-devantd'elle.Elleportaitunerobepourpre,sansmanches,trèsserréeàla
taillepuisévaséecommeunepivoine.Sabeautéetsagrâcem'emplirentlecrânedebrouillard.
Jemerappelaicependantcequejedevaisluidire.
–Elena,j'aiunsecret.
Elledaignameregarder,l'airdepenserqu'unfaitdiversétaittoujoursbonàprendre.
–Unautrecheval?demanda-t-elleavecuneironiecontenue.
–Non.Unvraisecret.Unechosequejesuislaseuleàconnaîtresurterre.
Jen'endoutaispas.
–C'estquoi?
Jemerendiscompte–maisilétaitbientard–quej'étaisabsolumentincapabledel'exprimer.
Quepouvais-jeluidire?Jenepouvaisquandmêmepasluiparlerdelaneigeetdessoupirsétranges.
C'étaithorrible.Pourunefoisqu'ellemeregardait,jenetrouvaisrienàdire.
Jem'entiraiparunatermoiementspatial:
–Suis-moi.
Et je me mis à marcher dans une direction quelconque, avec un air déterminé qui cachait un
désarroipanique.
Miracle:ellemesuivit.Ilestvraique,desapart,cen'étaitpasuneconcessionextraordinaire.
Ellepassaitsesjournéesàmarcherlentementàtraversleghetto.Aujourd'hui,ellesecontentaitdele
faireenmacompagnie,àcôtédemoi,maisaussidistantequed'habitude.
Ilétaittrèsdifficiledemarcheràunealluresitraînante.J'avaisl'impressiondetournerunfilm
auralenti.Etcemalaisen'étaitriencomparéàmaterreurintérieureàl'idéequejen'avaisrien,rienà
luimontrer.
J'éprouvais cependant une émotion triomphale à la voir marcher à côté de moi. Je ne l'avais
jamaisvuemarcheràcôtédequiquecefût.Sescheveuxétaientcoiffésenunenattebiendégagée,de
sortequesonprofilravissantm'apparaissaitdanstoutesanetteté.
Mais où diable allais-je la conduire? Il n'y avait aucun mystère au sein du ghetto, qu'elle
connaissaitaussibienquemoi.
Cetépisodeadûdurerunedemi-heure.Dansmamémoire,iltientlaplaced'unesemaine.Moi,
marchantà unelenteurincroyable, tantpour ne pas distancerElenaque pourretarderl'humiliation
inévitable – ce moment de honte où je lui montrerais un trou du sol ou une brique cassée, ou
n'importe quelle sottise, et où j'oserais dire une énormité du style: «Oh! Quelqu'un l'a volé! Qui a
prismoncoffretd'émeraudes?»Labellemeriraitaunez.Ladéchéancebéaitdetoutepart.
Jem'étaisrendueridiculeetpourtantjeneparvenaispasàmedonnertort,carjesavais,moi,
quelesecretexistaitetqu'ilsurpassaitlescoffretsd'émeraudes.Siseulementj'avaisputrouverles
mots pour dire à Elena le sublime de ce mystère – de la neige, de la chaleur bizarre, des délices
inconnues,dessouriresinsolitesetdesenchaînementsencoreplusinexplicablesquiysuccédaient.
Sij'avaispunefût-cequeluilaisserentrevoircesprodiges,ellem'eûtadmirée,puisaimée,je
n'en doutais pas. J'étais coupée d'elle par les mots. Et dire qu'il eût suffi de trouver la bonne
formulationpouraccéderautrésor,commeAliBabaet«Sésame,ouvre-toi»!Maislegrandsecret
me dérobait son langage et je ne pouvais que ralentir, ralentir, espérant vaguement l'apparition
miraculeused'unéléphant,d'unbateauailéoud'unecentralenucléairequiferaitdiversion.
Lapatienced'Elenaattestaitsonpeudecuriosité–commesi,paravance,elleavaitdécrétéque
monsecretseraitdécevant.Jel'enremerciaispresque.Delenteurenlenteur,deparcoursabsurdeen
détouridiot,monitinérairenousconduisitauxportesdughetto.
Uneboufféededésespoiretdecolèrefaillits'emparerdemoi.J'étaissurlepointdemejeter
parterreenhurlant:
– Le secret n'est nulle part! Il n'y a pas moyen de le montrer, il n'y a même pas moyen d'en
parler!Etpourtantilexiste!Tudoislecroireparcequejelesensenmoietparcequ'ilestmillefois
plusbeauquecequetupourraisimaginer!Ettudoism'aimerparcequejesuislaseulepersonneà
avoirçaenmoi.Nelaissepaspasserunechoseaussiextraordinairequemoi!
Cefutalorsqu'Elenamesauvaàsoninsu:
–C'esthorsdeSanLiTun,tonsecret?
Jerépondisouipourrépondrequelquechose,toutensachanttrèsbienqueleboulevarddela
LaideurHabitablenerecelaitrienquipûtressembleràunsecret.
Mabien-aimées'arrêtasurplace:
–Alorstantpis.Jen'aipasledroitdesortirdeSanLiTun.
–Ah?fis-je,l'airderien,nepouvantencorecroireàcesalutdedernièreseconde.
–Mamanmel'ainterdit.ElleditquelesChinoissontdangereux.
Je faillis m'exclamer: «Vive le racisme!» mais je me contentai de conclure par ce qui
s'imposait:
–C'estdommage!Situavaispuvoircommelesecretestbeau!
Mallarmémourantn'avaitpasditautrechose.
Elenahaussalesépaulesets'enallaàpaslents.
Je dois l'avouer: de ce jour, je conserve une reconnaissance éperdue et inépuisable pour le
communismechinois.
Deux chevaux quittèrent l'enceinte par la porte unique et toujours gardée. Boulevard de la
LaideurHabitable,ilsneprirentpasladirectiondelaplaceduGrandVentilateur.Ilss'élancèrentà
rebours,verslagauche.Ilsquittaientlaville.PlaceduGrandVentilateur,ilyavaitlaCitéInterdite.
Elle était moins interdite que la campagne. Mais les deux chevaliers n'avaient pas l'âge des
interdictionsetilsnefurentpasarrêtés.
Le galop les mena loin sur la route des champs. La Cité des Ventilateurs était devenue
imperceptible.
On connaît mal la tristesse du monde si l'on n'a pas vu les terres qui entourent Pékin. Il est
difficile de concevoir que l'Empire le plus prestigieux de l'Histoire ait pu s'édifier sur une telle
maigreur.
Ledésertestunebellechose.Maisundésertdéguiséencampagneestunspectaclepénible.Les
moindres cultures avaient l'air exténué. Les rares humains y étaient invisibles, car ils bâtissaient
leursmasuresdanslestrousdusol.
S'ilyasurcetteplanèteunpaysagedésolé,c'estcelui-là.Lesdeuxchevauxmartelaientlaroute
étroitedansl'espoirdecouvrircesilencederuines.Jenesaispassimasœursavaitquesonvélo
étaituncheval;entoutcas,riendanssonattitudenedémentaitcettevéritédelégende.
Arrivéesàlamareencercléederizières,nousarrêtionslesmontures,enlevionsnosarmureset
plongionsdansl'eauboueuse.C'étaitl'équipéedusamedi.
Parfois, un paysan chinois, l'air prodigieusement vide, venait regarder flotter les deux choses
blanches.
Lesdeuxchevalierssortaientdel'eau,remettaientlesarmuresets'asseyaientparterre.Pendant
queleurscoursiersbroutaientl'herbepauvre,ilsmangeaientdespetits-beurre.
Enseptembre,ilyeutl'école.
Pourmoi,cen'étaitpasnouveau.PourElena,cefutlapremièrefois.
MaislapetiteEcolefrançaisedePékinn'avaitpasgrand-choseàvoiravecl'enseignement.
Nous autres, enfants de toutes les nations – hormis les anglophones et les germanophones -,
eussionsététrèsétonnéssil'onnousavaitrévéléquenousfréquentionscetétablissementdanslebut
d'apprendre.
Nousn'avionspasremarqué.
Pourmoi,l'écoleétaitunegrandefabriquedepetitsavionsenpapier.
Atelpointquelesprofesseursnousaidaientàlesconstruire.Etpourcause:commeilsn'étaient
niprofesseursniinstituteurs,c'étaitàpeuprèstoutcequ'ilspouvaientfaire.
Ces braves gens, des bénévoles, avaient atterri en Chine par accident – car il est permis de
qualifierd'accidentunesommesiimportanted'illusionsetdedéceptionssubséquentes.
D'ailleurs,àpartlesdiplomatesetlessinologues,touslesétrangersquirésidaientenChineà
cetteépoqueyétaientpourcesmêmesraisons«accidentelles».
Et comme il fallait bien que ces malheureux fissent quelque chose, une fois sur place, ils
allaient«enseigner»àlapetiteEcolefrançaisedePékin.
Cefutmapremièreécole.C'estlàquej'aisuivilestroisannéesréputéeslesplusimportantes.
Or, j'ai beau sonder ma mémoire, je pense n'y avoir tout simplement rien appris, hormis la
fabricationdespetitsavionsenpapier.
Ce n'était pas grave. Je savais lire depuis mes quatre ans, écrire depuis mes cinq ans, et je
laçaismessoulierstouteseuledepuislapréhistoire.Jen'avaisdoncplusrienàapprendre.
Auxprofesseursétaitdévolueunetâchesurhumaine:empêcherlesenfantsdes'entre-tuer.Etils
y parvenaient. Il faut donc féliciter ces gens admirables et comprendre que, en de pareilles
conditions,enseignerl'alphabeteûtconstituéunluxesaugrenupouridéalistesfindesiècle.
Pour nous, enfants de toutes les nationalités, l'enseignement n'était rien d'autre que la
continuationdelaguerreparlesmêmesmoyens.
Mais avec une différence singulière: à la petite Ecole française de Pékin, il n'y avait pas
d'Allemands.Ilsallaientàl'Ecoled'Allemagnedel'Est.
Nous avions résolu ce fâcheux détail par une réglementation géniale et panique: à l'école,
l'ennemi,c'étaittoutlemonde.
Etcommel'établissementavaitdesdimensionstrèsréduites,nousnousydémolissionslesuns
lesautresavecbeaucoupdefacilité:ilnefallaitpaschercherl'ennemi,ilétaitpartout,àportéede
main, de dents, de pied, de crachat, d'ongles, de crâne, de croc-en-jambe, d'urine et de vomi. Il
suffisaitdesebaisser.
Cetteécoleétaitd'autantpluspittoresquequ'unquartdesesélèvesneconnaissaientpasunmot
de français, et n'avaient même jamais eu l'intention d'en apprendre un. Leurs parents les avaient
parquéslàparcequ'ilsnesavaientvraimentpasoùlesmettreetparcequ'ilsvoulaientavoirlapaix
poursavourer,entreadultes,lesjoiesdurégimeenplace.
Nous avions ainsi, parmi nous, des petits Péruviens ou autres Martiens, que nous torturions à
loisiretdontleshurlementsd'horreurétaientabsolumentincompréhensibles.Jegardelesmeilleurs
souvenirsdel'Ecolefrançaise.
PourElenaaussi,ceseraitlapremièreécole.
Je tremblais. J'adorais ce lieu de perdition, mais l'idée qu'une créature comme elle pût
s'aventurerenunendroitaussidangereuxmeterrifiait.Ellequidétestaitlesviolencesphysiques!
Entoutcas,jemepromettaisdecasserlafigureàceluioucellequitoucheraitaumoindrede
sescheveux.C'eûtétéuneoccasiondemefairebienvoird'elle,d'autantquejen'eussecertainement
pas été à la hauteur de l'agresseur qui m'eût transformée en pâte à papier et m'eût ainsi rendue
irrésistibleauxyeuxdelaprotégée.
Cenefutpasnécessaire.
LemiracleseproduisaitpartoutoùElenaallait.Dèslejourdelarentrée,unebulledepaix,de
douceuretdecourtoisieseconstituaautourdemabien-aimée.Ellepouvaittraverserlesbataillesles
plus sanglantes, la bulle l'accompagnait pas à pas. C'était une réaction universelle, naturelle,
instinctive:personneneporteraitatteinteàunechoseaussibelleetaussisupérieure.
Aquatreheures,elleretournaitaughetto,aussipropreetnettequ'aumatin.
L'atmosphèreinsurrectionnelledel'écolenesemblaitpasl'incommoder:ellenelaremarquait
pas.Dumoinsaffectait-elledenepaslaremarquer.Pendantlesrécréations,ellearpentaitlapetite
cour terreuse de son pas lent, l'air ailleurs, heureuse de sa solitude. Ce qui devait arriver arriva:
cettesolitudenedurapas.
Unebeautéaussihautainequelasienneinspiraitladistancerespectueuse.Jamaisjen'auraispu
imaginer qu'il existerait un individu assez téméraire pour oser l'approcher. Ainsi, cet amour me
faisaitconnaîtredessouffrancesvariéesmaisdontlajalousiedemeuraitexclue.
Quellenefutpasmastupeurdevoir,unmatin,danslacour,ungarçonenjouéquiracontaitmille
chosesàlapetiteItalienne.Etelles'étaitarrêtéepourl'écouter.Etellel'écoutait.Elleavaitlevéle
visageversceluidugarçon.Etsesyeuxetsaboucheétaientceuxd'unepersonnequiécoute.
Certes, elle n'avait pas l'air enthousiaste ou admiratif. Mais elle écoutait vraiment. Elle avait
daignéaccorderdel'attentionàquelqu'un.
Sousmesyeux,cegarçonétaitentraind'existerpourelle.
Etilexistapendantaumoinsdixminutes.
Etcommeilétaitdanssaclasse,Dieusaitcombiendetempsilexistaencoreàmoninsu.
Infamiesansnom.
Quelquesprécisionsontologiquess'imposent.
Jusqu'àmesquatorzeans,j'aidivisél'humanitéentroiscatégories:lesfemmes,lespetitesfilles
etlesridicules.
Toutes les autres différences me paraissaient anecdotiques: riches ou pauvres, Chinois ou
Brésiliens (les Allemands mis à part), maîtres ou esclaves, beaux ou laids, adultes ou vieux, ces
distinctions-làétaientcertesimportantesmaisn'affectaientpasl'essencedesindividus.
Les femmes étaient des gens indispensables. Elles préparaient à manger, elles habillaient les
enfants,ellesleurapprenaientàlacerleurssouliers,ellesnettoyaient,ellesconstruisaientdesbébés
avecleurventre,ellesportaientdesvêtementsintéressants.
Lesridiculesneservaientàrien.Lematin,lesgrandsridiculespartaientau«bureau»,quiétait
uneécolepouradultes,c'est-à-direunendroitinutile.Lesoir,ilsvoyaientleursamis–activitépeu
honorabledontj'aiparléplushaut.
En fait, les ridicules adultes étaient restés très semblables aux ridicules enfants, à cette
différence non négligeable qu'ils avaient perdu le trésor de l'enfance. Mais leurs fonctions ne
changeaientguèreetleurphysiquenonplus.
Enrevanche,ilyavaituneimmensedifférenceentrelesfemmesetlespetitesfilles.D'abord,
elles n'étaient pas du même sexe – un seul regard suffisait pour le comprendre. Et puis, leur rôle
changeaiténormémentavecl'âge:ellespassaientdel'inutilitédel'enfanceàl'utilitéprimordialedes
femmes,tandisquelesridiculesdemeuraientinutilestouteleurvie.
Lesseulsridiculesadultesquiservaientàquelquechoseétaientceuxquiimitaientlesfemmes:
lescuisiniers,lesvendeurs,lesprofesseurs,lesmédecinsetlesouvriers.
Car ces métiers étaient d'abord féminins, surtout le dernier: sur les innombrables affiches de
propagande qui jalonnaient la Cité des Ventilateurs, les ouvriers ne manquaient jamais d'être des
ouvrières,jouffluesetjoyeuses.Ellesréparaientdespylônesavectantdebonheurqu'ellesenavaient
le teint rose. La campagne confirmait les vérités de la ville: les panneaux ne montraient que des
agricultricesenjouéesetbravesquirécoltaientdesgerbesavecextase.
Lesridiculesadultesservaientsurtoutauxmétiersdesimulation.Ainsi,lessoldatschinoisqui
entouraientleghettofaisaientsemblantd'êtredangereux,maisnetuaientpersonne.
J'avais de la sympathie pour les ridicules, d'autant que je trouvais leur sort tragique: ils
naissaient ridicules. Ils naissaient avec, entre les jambes, cette chose grotesque dont ils étaient
pathétiquementfiers,cequilesrendaitencoreplusridicules.
Souvent,lesridiculesenfantsmemontraientcetobjet,cequiavaitpoureffetimmanquablede
mefairerireauxlarmes.Cetteréactionleslaissaitperplexes.
Unjour,jenepusm'empêcherdedireàl'und'entreeux,avecunesincèregentillesse:
–Pauvre!
–Pourquoi?demanda-t-il,éberlué.
–Çadoitêtredésagréable.
–Non,assura-t-il.
–Maissi;lapreuve,quandonvoustapelà…
–Oui,seulement,c'estpratique.
–Ah?
–Onfaitpipidebout.
–Etalors?
–C'estmieux.
–Tutrouves?
–Ecoute,pourpisserdanslesyaourtsdesAllemands,ilfautêtreungarçon.
Cet argument me plongea dans une profonde réflexion. Je ne doutais pas qu'il existât une
échappatoire,maislaquelle?Jedevaislatrouverquelquetempsplustard.
L'élitedel'humanitéétaitlespetitesfilles.L'humanitéexistaitpourqu'ellesexistent.
Les femmes et les ridicules étaient des infirmes. Leurs corps présentaient des erreurs dont
l'aspectnepouvaitinspirerautrechosequelerire.
Seuleslespetitesfillesétaientparfaites.Riennesaillaitdeleurscorps,niappendicegrotesque,
ni protubérances risibles. Elles étaient conçues à merveille, profilées pour ne présenter aucune
résistanceàlavie.
Ellesn'avaientpasd'utilitématériellemaisellesétaientplusnécessairesquen'importequi,car
ellesétaientlabeautédel'humanité–lavraiebeauté,cellequiestpureaisanced'exister,celleoù
riennegêne,oùlecorpsn'estquebonheurdespiedsàlatête.Ilfautavoirétéunepetitefillepour
savoircombienilpeutêtreexquisd'avoiruncorps.
Quedevraitêtrelecorps?Unobjetdepurplaisiretdepureliesse.
Dèsquelecorpsprésentequelquechosedegênant–dèsquelecorpsencombre-,c'estfichu.
Je m'aperçois à l'instant qu'à l'adjectif lisse ne correspond aucun substantif. Pas étonnant: le
vocabulairedubonheuretduplaisiratoujoursétélepluspauvre,etcedanstoutesleslangues.
Qu'il me soit permis de créer le mot «lisseté» pour donner une idée, aux encombrés de toute
nature,decequepeutêtreuncorpsheureux.
Platonqualifielecorpsd'écran,deprison,etjeluidonnecentfoisraison,saufpourlespetites
filles. Si Platon avait été une petite fille un jour, il aurait su que le corps peut être exactement le
contraire – l'outil de toutes les libertés, le tremplin des vertiges les plus délicieux, la marelle de
l'âme,lesaute-moutondesidées,écrindevirtuositéetdevitesse,seulefenêtredupauvrecerveau.
MaisPlatonn'ajamaismêmeévoquélespetitesfilles,quantiténégligeabledelaCitéIdéale.
Bien sûr, toutes les petites filles ne sont pas jolies. Mais même les laides petites filles font
plaisiràvoir.
Etquandunepetitefilleestjolie,etquandunepetitefilleestbelle,leplusgrandpoèted'Italie
luiconsacretoutesonœuvre,unimmenselogicienanglaisperdlaraisonpourelle,unécrivainrusse
fuitsonpayspourdonnersonnomàunromandangereux,etc.Carlespetitesfillesrendentfou.
Jusqu'à l'âge de quatorze ans, j'aimais bien les femmes, j'aimais bien les ridicules, mais je
pensaisqu'êtreamoureuxd'autrechosequed'unepetitefillen'avaitaucunsens.
Aussi,quandjevisElenaaccorderdel'attentionàunridicule,jefusscandalisée.
Jetrouvaisadmissiblequ'ellenem'aimâtpas.
Maisqu'ellemepréférâtunridiculedépassaitleslimitesdel'absurdité.
Etait-elledoncaveugle?
Elleavaitpourtantunfrère:ellenepouvaitignorerl'infirmitédesgarçons.Etellenepouvait
pastomberamoureused'uninfirme.
Aimeruninfirmenepouvaitêtrequ'unactedepitié.EtlapitiéétaitétrangèreàElena.
Jenecomprenaispas.
L'aimait-ellevraiment?Impossibleàsavoir.Maispourlui,elledaignaitnepasmarcherd'unair
absent,elledaignaits'arrêterpourl'écouter.Jamaisjenel'avaisvuetémoignertantd'égardsenvers
quelqu'un.
Lephénomèneserépétaàdenombreusesrécréations.C'étaitintolérable.
Quidiableétaitcepetitridicule?Jeneleconnaissaispas.
J'enquêtai.Ils'agissaitd'unFrançaisdesixansquihabitaitWaiJiaoTaLu–c'étaitdéjàça:s'il
avaithabitélemêmeghettoquenous,c'eûtétélecomble.MaisilfréquentaitElenaàl'école,soitsix
heuresparjour.C'étaitinfernal.
Ils'appelaitFabrice.Jen'avaisjamaisentenduceprénometjedécrétaid'embléequ'iln'yavait
pas plus ridicule. Par un surcroît de ridicule, il avait de longs cheveux. C'était un ridicule
extrêmementridicule.
Hélas,jesemblaisêtrelaseuleàlepenser.Fabriceparaissaitlemeneurdelaclassedespetits.
Mabien-aiméeavaitchoisilepouvoir:j'avaishontepourelle.
Parunmécanismeétrange,jenel'enaimaisqueplusfort.
Je ne comprenais vraiment pas pourquoi mon père avait l'air si tourmenté. Au Japon, il était
jovial.APékin,c'étaitunautrehomme.
Par exemple, depuis son arrivée, il multipliait les démarches pour que fût révélée la
compositiondugouvernementchinois.
Jemedemandaissicetteobsessionétaitbiensérieuse.
Asesyeuxentoutcas,ellel'était.Pasdechance:àchaquefoisqu'ilposaitcettequestion,les
autoritéschinoisesrépondaientquec'étaitunsecret.Ils'insurgeaitlepluspolimentpossible:
–Maisdansaucunpaysaumondeonnecachelacompositiondugouvernement!
Argumentquinesemblaitpasémouvoirlesautoritéschinoises.
Ainsi, les diplomates postés à Pékin en étaient réduits à s'adresser à des ministres fictifs et
innommés:exerciceintéressantquinécessitaitungrandsensdel'abstractionetuneadmirableaudace
spéculative.OnconnaîtlaprièredeStendhal:
–MonDieu,sivousexistez,ayezpitiédemonâme,sij'enaiune.
Entrerencommunicationaveclegouvernementchinois,c'étaitlamêmechose.
Maislesystèmeenplaceétaitplussubtilquelathéologie,enceciqu'ilnecessaitdedérouter
par son incohérence; ainsi, nombre de communiqués officiels contenaient ce genre de phrase: «La
nouvelleusinetextiledelacommunepopulairede…vientd'êtreinauguréeparlecamaradeministre
del'Industrie,Machin…»
Et tous les diplomates de Pékin se ruaient sur leurs équations gouvernementales à vingt
inconnuesetindiquaient:«Le11septembre1974,leministredel'IndustrieestMachin…»
Le puzzle politique pouvait se compléter peuàpeu, mois après mois, mais toujoursavec une
immense marge d'incertitude, car la composition du gouvernement était l'instabilité même. Et deux
moisplustard,sansquel'onaitétéavertidequoiquecefût,ontombaitsuruncommuniquéofficiel
disant:«Suiteauxdéclarationsducamaradeministredel'Industrie,Truc…»
Ettoutétaitàrecommencer.
Lesplusmystiquesseconsolaientavecdesconsidérationsquilesfaisaientrêver:
–APékin,nousauronscomprislanaturedecequelesAnciensappelaientdeusabsconditus.
Lesautresallaientjoueraubridge.
Jenemesouciaispasdeceschoses-là.
Ilyavaitplusgrave.
Il y avait ce Fabrice, dont le prestige augmentait à vue d'œil, et auquel Elena paraissait de
moinsenmoinsinsensible.
Jenemeposaispaslaquestiondesavoircequecegarçonavaitdeplusquemoi.Jesavaisce
qu'ilavaitdeplusquemoi.
Etc'étaitcequimelaissaitperplexe:sepouvait-ilqu'Elenanejugeâtpascetobjetridicule?Se
pouvait-ilqu'elleluitrouvâtducharme?Toutinclinaitàlecroire.
Al'âgedequatorzeans,j'allaischangerd'opinionsurcepoint,àmongrandétonnement.
Maisàseptans,cetteinclinationmesemblaitinconcevable.
J'enconclusaveceffroiquemabien-aiméeavaitperdularaison.
Jetentailetoutpourletout.PrenantàpartlapetiteItalienne,jeluiglissaiàl'oreilledequelle
infirmitésouffraitFabrice.
Elle me regarda avec une hilarité contenue – et il était clair que c'était moi, et non l'objet en
question,quilaluiinspirais.
Jecomprisqu'Elenaétaitirrécupérable.
Jepassailanuitàpleurer,nonparcequejenepossédaispascetengin,maisparcequemabienaiméeavaitmauvaisgoût.
Al'école,unprofesseurtéméraireconçutleprojetdenousfairefaireautrechosequedespetits
avionsenpapier.
IlréunitlestroispetitesclassesetjemeretrouvaidoncavecElenaetsacour.
–Lesenfants,j'aiuneidée:nousallonstousensembleécrireunehistoire.
D'emblée,cettepropositionsuscitamaplusgrandeméfiance.Maisjefuslaseuleàréagirdela
sorte:lesautresexultaient.
–Queceuxquisaventécrireécriventchacununehistoire.Après,nouschoisironsensemblela
plusbelleetnousenferonsungrandlivreavecdesdessins.
«Grotesque»,pensai-je.
Ceprojetdevaitdonnerenvieauxinnombrablesanalphabètesdespetitesclassesd'apprendreà
écrire.Tantqu'àperdresontemps,autantchoisirunehistoirequimeplût.
Jemeplongeaidansunrécittorride.
Unetrèsbelleprincesserusse(pourquoirusse?jemeledemandeencore)étaitenterréetoute
nue dans une montagne de neige. Elle avait de très longs cheveux noirs et des yeux profonds, qui
allaientbienavecsongenredesouffrance.Carlefroidluifaisaitendurerdesdouleursabominables.
Seule sa tête dépassait de la neige et elle voyait qu'il n'y avait personne pour la sauver. Longue
descriptiondesespleursetdesestourments.Jejubilais.Alorsarrivaituneautreprincesse,deaex
machina,quilatiraitdelàetentreprenaitderéchaufferlecorpscongelé.Jedéfaillaisdevoluptéà
racontercommentelles'yprenait.
Jerendismacopieavecunvisagehagard.Pourdesraisonsmystérieuses,ellesombradansun
oubliimmédiat.L'instituteurnelamentionnamêmepas.
Il raconta pourtant toutes les autres, dans lesquelles il était question de petits cochons, de
dalmatiens,denezquis'allongeaitquandonmentait–bref,desscénariosquiavaientunairdedéjàvu.
Amagrandehonte,j'avoueavoiroubliélerécitd'Elena.
Maisjen'aipasoubliéquelélèvel'aemporté,etparquelledémagogieilyparvint.
Encomparaison,unecampagneélectoraleroumainefigureraitunmodèled'honnêteté.
Fabrice–carc'étaitlui,évidemment–avaitcommisuneaffairedebienfaisance.Çasepassait
enAfrique.UnpetitNoirvoyaitsafamillemourirdefaimetpartaitàlarecherchedenourriture.Il
allaitàlavilleetdevenaittrèsriche.Dixansplustardilretournaitauvillage,comblaitlessiensde
vivresetdecadeauxetcréaitunhôpital.
Voicicommentleprofesseuravaitprésentécerécitédifiant:
–J'aigardépourlafinl'histoiredenotreamiFabrice.Jenesaispascequevousenpenserez,
maismoi,c'estcellequejepréfère.
Etilavaitlulacopie,quifutsaluéepardesmanifestationsd'enthousiasmedudernierkitsch.
–Ehbienjecroisquenoussommesd'accord,lesenfants.
Jenesauraisdireàquelpointcettemanœuvrem'écœura.
D'abord,j'avaistrouvélasagadeFabriceniaiseetbêtasse.
«Mais c'est humanitaire!» m'étais-je exclamée à part moi en l'entendant lire, avec autant de
consternationqu'oneûtpudire:«Maisc'estdelapropagande!»
Ensuite, le soutien spontané de cet adulte m'apparut d'emblée comme une garantie de
médiocrité.
Impressionqueconfirmal'odieusemanipulationidéologiquequis'ensuivit.
Leresteétaitàl'avenant:voteparacclamationetnonparscrutin,triomphedel'à-peu-prèsdans
lesestimations,etc.
Enfin,leclou:levisageduvainqueurquivintsurl'estradesaluerlesélecteursetexposerson
projetavecplusdedétails.
Son sourire calme et content! Sa voix crétine pour expliciter sa jolie histoire de courageux
affamés!
Etsurtoutlescrisdejoieunanimesdecettebandedepetitsimbéciles!
LaseuleànepaspiaillerfutElena,maisl'airdefiertéaveclequelelleregardaitlehérosdu
journevalaitguèremieux.
En vérité, que mon récit eût été escamoté m'effleurait à peine. Je n'avais d'ambitions que
guerrièresetamoureuses.Ecrire,jetrouvaisquec'étaitbonpourlesautres.
Enrevanche,quel'infâmebonasseriedecepetitridiculerécoltâtuntelengouementmedonna
enviedevomir.
Qu'uneénormepartdejalousieetdemauvaisefoisemêlâtàmonindignationnecontreditpasle
fonddel'affaire:j’étaisdégoûtéequel'onportâtauxnuesunehistoireoùlesbonssentimentstenaient
lieud'imagination.
Decejour,jedécrétaiquelalittératureétaitunmondepourri.
Lamachinationsemitenplace.
Nousétionscensésêtrequaranteenfants–troisclasses–àtravailleràceprojet.
Je tiens à garantir que les historiographes furent trente-neuf au maximum. Car j'eusse préféré
creverquecontribuer,sipeuquecefût,àcetteentreprised'édificationpopulaire.
Sil'onexclutaussilespetitsPéruviensouautresSélénitesquiavaientatterriparminousetqui
nepigeaientpasunmotdefrançais,onenarriveàtrente-quatre.
Desquelsilfautdéduireleséternelssuivistesmuetsquecharrienttouslessystèmes,etdontle
silenceabrutitintlieudeparticipation.Restentalorsvingthistoriographes.
DontElenaquineparlaitjamais,pourrespectersonimagedesphinge.Dix-neuf.
Dont neuf filles amoureuses de Fabrice, et qui n'ouvraient la bouche que pour approuver
bruyammentlessuggestionsdeleuridoleàlongscheveux.Cequilimitel'effectifàdix.
DontquatregarçonsquiavaientFabricepourmodèle,etdontl'actionsebornaàbéerd'extase
quandilparlait.Six.
DontunRoumainqui,trèsofficiel,répétaitàtue-têtecombienl'affaireluiplaisaitetcombienil
aimeraityparticiper.Cequifutsaseuleparticipation.Cinq.
Dontdeuxrivaux de Fabrice,qui s'efforçaient timidement de contredireses idées, et dont les
moindresinterventionsétaientaussitôtnoyéessousleshuées.Trois.
Dontuncasétrange,quines'exprimaitjamaisqu'enplay-back.Deux.
Dontungarçonquiseplaignait,peut-êtreavecsincérité,den'avoirpasunatomed'imagination.
Etvoicicommentmonrivalécrivittoutseulnotreœuvrecollective.
(Cequiestd'ailleurslecasdelamajoritédesœuvrescollectives.)
Et voici comment ceux qui étaient censés apprendre à lire ou à écrire par la grâce de cette
stimulationn'apprirentrien.
Lamachinationprittroismois.
En cours de processus, le professeur s'aperçut de certains vices de fonctionnement de cette
entreprisedemoinsenmoinscollective.
Il n'eut cependant pas à regretter son idée, car nous ne tuâmes personne en trois mois, ce qui
constituaitdéjàunbeausuccès.
Un jour, il eut néanmoins un accès de colère en constatant que le caravansérail des muets
s'hypertrophiait à vue d'oeil. Et il ordonna que tous ceux qui ne participaient pas à l'écriture se
missentàillustrercettebellehistoire.
Une commission fut ainsi constituée, englobant une vingtaine d'enfants qui étaient censés
dessinerlagesteadmirableduhéros.
Pour des motifs obscurs, mais qui, somme toute, cadraient bien avec le climat joyeusement
nourricierdecettefablehumanitaire,leprofesseurdécrétaquenousexécuterionsnoschefs-d'œuvre
picturauxàl'aidedebâtonnetsdepommedeterrecruetrempésdansdel'encredeChine.
Suggestionquisevoulaitsansdouteavant-gardisteetquiétaitsurtoutgrotesque,d'autantqu'à
Pékinleprixdespatatesexcédaitdeloinceluidespinceaux.
On divisa les commissionnaires en artistes peintres et en peleurs-découpeurs de pommes de
terre.J'assuraiquejen'avaisaucuntalentetjemejoignisauxéplucheurs,oùj'inaugurai,enunerage
secrète, de multiples techniques de sabotage de patates. Tout m'était bon pour rater les bâtonnets,
taillant trop fin ou de travers, allant jusqu'à manger les tubercules crus pour les faire disparaître,
procédéhéroïques'ilenfût.
Jen'aijamaismislespiedsdansunministèredelaCulturemaisquandj'essaiedem'enfaire
uneidée,jevoislaclassedelaCitédesVentilateurs,avecdixéplucheursdepommesdeterre,dix
peintres improvisant des taches sur du papier, dix-neuf intellectuels sans utilité perceptible et un
pontifeécrivanttoutseulunegrandeetnoblehistoirecollective.
SilaChineestpresqueabsentedecespages,cen'estpasparcequ'ellenem'intéressaitpas:il
n'est pas nécessaire d'être adulte pour attraper ce virus qui mériterait, selon les cas, le nom de
sinomanie,desinolalie,desinopathie,desinolâtrieoumêmedesinophagie–appellationsàmoduler
en fonction des usages que les sujets font du pays élu. On commence à peine à comprendre que
s'intéresseràlaChine,c'ests'intéresseràsoi.Pourdesraisonstrèsétranges,quitiennentsansdoute
à son immensité, à son ancienneté, à son degré inégalé de civilisation, à son orgueil, à son
raffinement monstrueux, à sa cruauté légendaire, à sa crasse, à ses paradoxes plus insondables
qu'ailleurs,àsonsilence,àsabeautémythique,àlalibertéd'interprétationquesonmystèreautorise,
àsacomplétude,àsaréputationd'intelligence,àsasourdehégémonie,àsapermanence,àlapassion
qu'elle suscite, enfin et surtout à sa méconnaissance – pour ces raisons peu avouables donc, la
tendance intime de l'individu est de s'identifier à la Chine, pire, de voir en la Chine l'émanation
géographiquedesoi-même.
Etàl'exempledesmaisonsclosesoùlebourgeoisvaaccomplirsesfantasmeslesmoinsadmis,
laChinedevientleterritoireoùilestpermisdeselivreràsesplusbasinstincts,àsavoirparlerde
soi.Car,paruntravestissementbiencommode,parlerdelaChinerevientpresquetoujoursàparler
desoi(lesexceptionssecomptentsurlesdoigtsd'unemain).D'oùlaprétentionquej'évoquaisplus
tôtetqui,souscouleurdedénigrementsoudemortificationsentoutgenre,n'estjamaiséloignéedela
premièrepersonnedusingulier.
Lesenfantssontencorepluségocentriquesquelesadultes.C'estpourquoilaChinem'afascinée
dès que j'y ai posé le pied, à cinq ans. Car ce fantasme, qui est à la portée des esprits les plus
simples,n'estpasgratuit:ilestexactquenoussommestouschinois.Adiversdegrés,certes:chacun
asontauxdeChineensoi,commechacunasontauxdecholestéroldanslesangoudenarcissisme
dans le regard. Toute civilisation est une interprétation du modèle chinois. Parmi les réseaux de
pléonasmes, il serait avisé d'établir le grand axe préhistoire-Chine-civilisation, puisqu'il est
impossibledeprononcerl'undecestroismotssansinclurelesdeuxautres.
EtpourtantlaChineestpresqueabsentedecespages.Ilyauraitmaintsargumentsadmirablesà
invoquer: qu'elle y est d'autant plus présente qu'elle y est peu mentionnée; qu'il s'agit d'un récit
d'enfance et que, d'une certaine façon, toutes les enfances se déroulent en Chine; que l'Empire du
Milieu est une région trop intime de l'humain pour que j'ose le décrire davantage; que, face à ce
doublevoyage–l'enfanceetlaChine-,lesmotssontparticulièrementfluets.Cesmotifsd'omission
neseraientpasmensongersetilstrouveraientpreneurs.
Or,jelesrefusetousaunomdel'argumentleplusregrettable:c'estquecettehistoiresepasse
enChine,maisàpeine.J'aimeraiscentfoismieuxdirequecerécitnesepassepasenChine–etily
auraitdebonnesraisonsàénumérer.Ilseraitréconfortantdepenserquecepaysn'estpluslaChine,
que cette dernière s'est exportée et qu'il n'y a plus au bout de l'Eurasie qu'une énorme nation sans
âme,sansnometdoncsansréellesouffrance.Hélas,jenesauraisleprétendre.Etenversetcontre
toutespoir,cepayssordideétaitbeletbienlaChine.
Cequejemetsenquestion,c'estlaprésencedesétrangerslà-bas.Ilfaudraits'entendresurce
quesignifie«êtreprésent»,Certes,nousrésidionsàPékin;maispeut-onparlerdeprésenceenChine
quandonestsisoigneusementisolédesChinois?Quandl'accèsàl'immensemajoritéduterritoireest
interdit?Quandlescontactsaveclapopulationsontimpossibles?
En trois années, nous n'avons eu de vraie communication humaine qu'avec un seul Chinois: il
s'agissaitdel'interprètedel'ambassade,unhommeexquisquiportaitlenominattendudeChang.Il
parlait un français délicieux et recherché, avec de charmantes approximations phonétiques: par
exemple,aulieudedire«danslepassé»,ildisait«dansl'eautrèsfroide»,carc'étaitainsiqu'ilavait
entendu «autrefois». Il nous fallut un certain temps pour comprendre pourquoi monsieur Chang
commençaitsisouventsesphrasespar«dansl'eautrèsfroide».Sesrenseignementsconcernantcette
eaufroideétaientd'ailleurspassionnantsetonsentaitcombienlanostalgiel'étreignait.Maisàforce
deparlerdel'eautrèsfroide,monsieurChangsefitremarquer:dujouraulendemain,ildisparutou
plutôts'évaporasanslaisserlatracelaplusinfime–commes'iln'avaitjamaisexisté.
Touteslessuppositionssontpossiblesquantàcequiluiadvint.
IlfutremplacépresqueaussitôtparuneChinoiserevêchequiportaitlenominattendudeChang.
MaissimonsieurChangétaitunmonsieur,ellenetoléraitpasd'êtreautrechosequ'unecamarade;les
«madame Chang» ou «mademoiselle Chang» étaient aussitôt corrigés comme de grosses fautes de
grammaire.Unjour,mamèreluidemanda:«CamaradeChang,comments'adressait-onàunChinois
avant?Yavait-ilunéquivalentàmonsieuroumadame?
–OnappellelesChinoiscamarades,répondit
l'interprète,implacable.
–Oui,biensûr,aujourd'hui,insistamanaïvemère.Maisavant,voussavez…avant?
–Iln'yapasd'avant»,tranchalacamaradeChang,pluspéremptoirequejamais.
Nousavionscompris.
LaChinen'avaittoutsimplementpasdepassé.
Ilnefutplusquestiond'eautrèsfroide.
Danslesrues,lesChinoiss'écartaientprestementdenouscommesinousavionsportéquelque
maladie contagieuse. Quant aux domestiques que les autorités attribuaient aux étrangers, ils
entretenaient avec nous des rapports d'un sommaire difficile à imaginer – ce qui laissait au moins
supposerqu'ilsn'étaientpasdesespions.
Notre cuisinier, qui portait le nom inattendu de Chang, se montra étonnamment humain envers
nous,sansdouteparcequ'ilavaitaccèsaumondedelanourrituredontlaChineaffaméeavaitfaitla
valeursuprême.Changétaitobsédéparl'idéedegaverlestroisenfantsoccidentauxquiluiavaient
été confiés. Il assistait à tous les repas que nous prenions sans nos parents, c'est-à-dire à presque
tous nos repas, et nous regardait manger avec sur son vieux visage austère un air d'une gravité
extrême,commesilesquestionslesplusimportantesdel'universsejouaientdansnosassiettes,Ilne
disaitjamaisriensaufcesdeuxmots«beaucoupmanger»,formulesacréedontilusaitaveclarareté
etlasobriétédesincantationsésotériques.Selonnotreappétitselisaitsursestraitslasatisfactiondu
devoiraccompliou,aucontraire,uneangoissedouloureuse.LecuisinierChangnousaimait.Ets'il
nous forçait à manger, c'était parce que les autorités ne lui permettaient pas de nous exprimer sa
tendresseautrement:lanourritureétaitleseullangageautoriséentrelesétrangersetlesChinois.
A part cela, il y avait les marchés où, à cheval, j'allais acheter des caramels, des poissons
rougesbigleux,del'encredeChineouautresmerveilles,maisoùlacommunicationselimitaitàdes
échangesd'argent.
J'atteste que ce fut tout. En ces conditions, je ne puis que conclure ceci: cette histoire s'est
passéeenChineautantqu'onleluiapermis–c'est-à-diretrèspeu.
C'est une histoire de ghetto. C'est donc le récit d'un double exil: exil par rapport à nos pays
d'origine(pourmoileJapon,carj'étaispersuadéed'êtrejaponaise),etexilparrapportàlaChine
qui nous entourait mais dont nous étions coupés, en vertu de notre qualité d'hôtes profondément
indésirables.
Qu'onnes'ytrompepas,enfindecompte:laChinetientdanscespageslamêmeplacequela
pestenoiredansLeDécamérondeBoccace;s'iln'enestpresquepasfaitmention,c'estparcequ'elle
ysevitpartout.
Elenanem'avaitjamaisétéaccessible.EtdepuisFabrice,ellem'échappaitdeplusenplus.
Jenesavaisplusquoifairepourattirersonattention.Jefustentéedeluiparlerdesventilateurs
maisj'eusl'intuitionqu'elleréagiraitcommelorsdel'affaireducheval:ellehausseraitlesépauleset
m'ignorerait.
JebénissaislesortquiavaitvouluqueFabricevécûtàWaiJiaoTaLu.Etjebénissaislamère
demabien-aiméequiinterdisaitàsesenfantsdemettreunpiedhorsdeSanLiTun.
Eneffet,serendred'unghettoàl'autreneposaitaucunproblème.Avélo,celaprenaitunquart
d'heure. Je faisais souvent la navette parce qu'il y avait à Wai Jiao Ta Lu un magasin d'ignobles
caramels chinois, cent pour cent bactéries, qui me semblaient les friandises les plus célestes du
mondesublunaire.
Jeremarquaiqu'entroismoisdeflirt,Fabricen'étaitjamaisvenuàSanLiTun.
Ce constat m'inspira une idée que j'espérais cruelle. De retour de l'école, je demandai à la
petiteItalienned'untondétaché:
–Est-cequeFabriceestamoureuxdetoi?
–Oui,répondit-elleavecindifférence,commesicelaallaitdesoi.
–Ettoi,tul'aimes?
–Jesuissafiancée.
–Safiancée!Maisalors,tudoislevoirtrèssouvent.
–Touslesjours,àl'école.
–Ahnon,pastouslesjours.Paslesamedietledimanche.
Silencedistant.
–Etlesoirnonplus,tunelevoispas.Pourtant,c'estsurtoutlesoirquelesfiancésdoiventse
voir.Pouralleraucinéma.
–Iln'yapasdecinémaàSanLiTun.
–Ilyauncinémaàl'Alliancefrançaise,prèsdeWaiJiaoTaLu.
–Maismamannemepermetpasdesortird'ici.
–EtpourquoiFabricenevientpastevoiràSanLiTun?
Silence.
–Avélo,çaprendunquartd'heure.J'yvaistouslesjours,moi.
–Mamanditquec'estdangereuxdesortir.
–Etalors?Fabriceapeur?Jesorstouslesjours,moi.
–Sesparentsneluipermettentpas.
–Etilobéit?
Silence.
–JeluidemanderaidevenirmevoirdemainàSanLiTun.Tuverras,illefera.Ilfaittoutce
quejeluidemande.
–Ahnon!S'ilt'aime,ildoitypensertoutseul.Sinon,çan'aaucunevaleur.
–Ilm'aime.
–Alors,pourquoiilnevientpas?
Silence.
–Peut-êtrequeFabriceauneautrefiancéeàWaiJiaoTaLu,lançai-jeàtitred'hypothèse.
Elenaritavecdédain.
–Lesautresfillessontbienmoinsjoliesquemoi.
–Tun'ensaisrien.Ellesnevontpastoutesàl'Ecolefrançaise.LesAnglaises,parexemple.
–LesAnglaises!ritlapetiteItalienne,commesicesimpleénoncéécartaitlessoupçons.
–Ehbienquoi,lesAnglaises?IlyaladyGodiva.
Elena me regarda avec des points d'interrogation dans les yeux. Et je lui expliquai que les
Anglaisesavaientpourhabitudedesepromenertoutesnues,àcheval,vêtuesdetrèslongscheveux.
–Maisiln'yapasdechevauxdanslesghettos,dit-ellefroidement.
–Situcroisquec'estçaquidérangelesAnglaises.
Mabien-aimées'enfutd'unpasrapide.C'étaitlapremièrefoisquejelavoyaismarchervite.
Son visage n'avait affiché aucune blessure, mais j'étais certaine d'avoir atteint au moins son
orgueil,sinonuncœurdontl'existencenemefutjamaisattestée.
Jeressentisuntriompheéclatant.
Jenesusriendel'éventuellebigamiedemonrival.Toutcequejesus,c'estqu'Elenarompitses
fiançailleslelendemain.Ellelefitavecuneindifférenceexemplaire.Jefustrèsfièredesonabsence
desentiment.
Leprestigeduséducteuràlongscheveuxenpritunsacrécoup.
Jejubilais.
Cefutlasecondefoisquejerendisgrâceaucommunismechinois.
Al'approchedel'hiver,laguerres'intensifiait.Eneffet,quandlesglacesauraientprisleghetto,
noussavionsquenousserionstousréquisitionnés,volensnolens,pourfairesauteràcoupsdepioche
lesocéansdeverglasquiimmobiliseraientlesvéhicules.Ilfallaitdoncexpectoreràl'avancenotre
quotad'agressivité.
Nousnenousrefusionsrien.Nousétionsparticulièrementfiersdenotrenouveaudétachement
quenousappelions«lacohortedesvomisseurs».
Nousavionsdécouvertquecertainsd'entrenouspossédaientunegrâced'élection:lesféesqui
s'étaientpenchéessurleurberceaulesavaientrenduscapablesdevomirpresqueàvolonté.
Il suffisait que leur estomac fût lesté pour qu'il fût à même de se délester. Ces gens forçaient
l'admiration. La plupart d'entre eux recouraient à la méthode classique du doigt enfoncé dans le
gosier.Maiscertainsétaientbeaucoupplusimpressionnants:ilss'exécutaientparleseulpouvoirde
leurvolonté.Paruneextraordinairepénétrationspirituelle,ilsavaientaccèsauxcentresémétiques
ducerveau:ilsseconcentraientunpeuetletourétaitjoué.
L'entretiendelacohortedesvomisseursévoquaitceluidecertainsavions:ilfallaitpouvoirles
ravitaillerenvol.Nousavionsbiencomprisquevomiràviden'étaitpasrationnel.
Lesplusinutilesd'entrenousfurentdoncpréposésaucarburantémétique:ilsdevaientdérober
auxcuisinierschinoisdelanourriturefacileàmanger.Lesadulteseurentàconstaterd'importantes
disparitionsdepetits-beurre,deraisinssecs,deVachequirit,delaitconcentrésucré,dechocolatet
surtout d'huile et de café soluble – car nous avions découvert îa pierre philosophale du vomi: un
mélanged'huiledesaladeetdecafésoluble.C'étaitcequiressortaitleplusvite.
(Détailémouvant:aucunedesdenréesprécitéesn'étaitdisponibleàPékin.Touslestroismois,
nosparentsdevaientalleràHongKongpourleravitaillement.Cesvoyagesleurcoûtaientcher.Nous
vomissionsdoncpourbeaucoupd'argent.)
Le critère était le poids: les produits devaient être légers à transporter, ce qui éliminait
d'emblée tous les aliments en bocaux de verre. Ceux qui véhiculaient tant de nourriture étaient
appelés les «réservoirs». Un vomisseur devait toujours être escorté d'au moins un réservoir. De
bellesamitiéspouvaientnaîtredecesrelationscomplémentaires.
PourlesAllemands,iln'yavaitpasdetortureplusterrible.Lesimmersionsdansl'armesecrète
les faisaient souvent pleurer, mais avec dignité. Le dégueulis avait raison de leur honneur: ils
hurlaient d'horreur dès que la substance les touchait, comme s'il s'était agi d'acide sulfurique. Un
jour,l'und'entreeuxfuttellementdégoûtédecetteaspersionqu'ilvomitlui-même,pournotreplus
grandejoie.
Certes, la santé des vomisseurs se détraquait très vite. Mais ce sacerdoce leur valait tant de
louangesdenotrepartqu'ilsacceptaientlepréjudicephysiqueavecsérénité.
A mes yeux, leur prestige était sans égal. Je rêvais de faire partie de la cohorte. Hélas, je
n'avaisaucunedispositionpouryêtreenrôlée.J'avaisbeauavalerl'horriblepierrephilosophale,je
n'obtenaispaslerésultatescompté.
Or,ilfallaitabsolumentquejeréussisseuneactiond'éclat.Sanscela,Elenanevoudraitjamais
demoi.
Jem'ypréparaisengrandsecret.
Entre-temps,àl'école,mabien-aiméeavaitreprissasolitudeambulatoire.
Mais je savais désormais qu'elle n'était pas inaccessible. Aussi la collais-je à chaque
récréation,inconscientedelasottised'unetelleméthode.
Jemarchaisàcôtéd'elleenluiparlant.Ellesemblaitàpeinem'entendre.Celam'étaitpresque
égal:sonextrêmebeautém'empêchaitdepenser.
Car Elena était vraiment superbe. Sa grâce italienne, exquise de civilisation, d'élégance et
d'esprit, se mêlait au sang amérindien de sa mère, avec tout le lyrisme sauvage des sacrifices
humainsetautresadmirablesbarbariesquemanaïvetépittoresqueyattacheencore.Leregarddela
belledistillaitàlafoislecurareetRaphaël:dequoitomberraidemortenuneseconde.
Etlapetitefillelesavaitbien.Cejour-là,danslacourdel'école,jenepusm'empêcherdelui
direcegrandclassiquequi,dansmabouche,étaituninéditd'unesincéritésansbornes:
–Tuessibellequepourtoijeferaisn'importequoi.
–Onmel'adéjàdit,observa-t-elleavecindifférence.
– Mais moi, c'est vrai, enchaînai-je, consciente du in cauda venenum que sous-entendait ma
réponse,euégardàlarécenteaffaireFabrice.
J'eusdroitàunpetitregardnarquoisquisemblaitdire:«Tucroisquetumeblesses?»
Carilfallaitenconvenir:autantleFrançaisavaitsouffertdelarupture,autantl'Italiennen'avait
rienressentidutout,prouvantainsiqu'ellen'avaitjamaisaimésonfiancé.
–Alorstuferaisn'importequoipourmoi?reprit-elled'untonamusé.
–Oui!dis-je,espérantqu'ellem'ordonneraitlepire.
–Ehbien,jeveuxquetufassesvingtfoisletour
delacourencourant,sanst'arrêter.
Al'énoncé,l'épreuvemeparutdérisoire.Jepartisàl'instant.Jecouraiscommeunbolide,folle
dejoie.Monenthousiasmedécrutdèsledixièmetour.Ilchutadavantagequandjeconstataiqu'Elena
nemeregardaitpas,etpourcause:unridiculeétaitvenuluiparler.
Jeremplisnéanmoinsmoncontrat,troployale(tropsotte)pourmentir,puisjevinsau-devantde
labelleetdutiers.
–Voilà,dis-je.
–Quoi?daigna-t-elledemander.
–J'aifaitvingtfoisletourdelacour.
–Ah.J'avaisoublié.Recommence,jenet'aipasvue.
Jerepartisàl'instant.Jevisqu'ellenemeregardaitpasdavantage.Maisrienn'eûtpum'arrêter.
Je découvrais que j'étais heureuse de courir: ma passion trouvait dans la vitesse des foulées une
noblemanièredes'exprimeretàdéfautderécoltercequej'espérais,j'éprouvaisdegrandsélansde
ferveur.
–Revoilà.
–Bien,dit-ellesansavoirl'airdemeremarquer.
Encorevingttours.
Niellenileridiculenesemblaientmêmemevoir.
Jecourais.Jemerépétaisavecundébutd'extasequejecouraisparamour.Simultanément,je
sentais l'asthme s'emparer de moi. Pire: je me rappelais avoir dit à Elena que j'étais asthmatique.
Ellenesavaitpascequec'étaitetjeleluiavaisexpliqué;ellem'avaitécoutéeavecintérêt,pourune
fois.
Ellem'avaitdoncdonnécetordreenpleineconnaissancedecause.
Autermedessoixantetours,jerevinsàmabien-aimée.
–Recommence.
–Tutesouviensdecequejet'avaisdit?demandai-jetimidement.
–Quoidonc?
–L'asthme.
–Crois-tuquejetedemanderaisdecourirsijenem'ensouvenaispas?répondit-elleavecune
indifférenceabsolue.
Subjuguée,jerepartis.
Etatsecond.Jecourais.Unevoixsoliloquaitdansmatête:«Tuveuxquejemesabotepourtoi?
C'estmerveilleux.C'estdignedetoietdignedemoi.Tuverrasjusqu'oùj'irai.»
Saboterétaitunverbequitrouvaitdurépondantenmoi.Jen'avaisaucunenotiond'étymologie
maisdans«saboter»,j'entendaissabot,etlessabots,c'étaientlespiedsdemoncheval,c'étaientdonc
mespiedsvéritables.Elenavoulaitquejemesabotepourelle:c'étaitvouloirquej'écrasemonêtre
souscegalop.Etjecouraisenpensantquelesolétaitmoncorpsetquejelepiétinaispourobéiràla
belle et que je le piétinerais jusqu'à son agonie. Je souriais à cette perspective magnifique et
j'accéléraismonsabotageenpassantàlavitessesupérieure.
Ma résistance m'étonnait. Le vélo intensif – l'équitation – m'avait donné un sacré souffle en
dépitdel'asthme.Iln'empêchaitquejesentaislacrisemonter.L'airarrivaitdemoinsenmoins,la
douleurdevenaitinhumaine.
LapetiteItaliennen'avaitpasunregardpourmacourse,maisrien,rienencemonden'eûtpu
m'arrêter.
Elleavaitpenséàcetteépreuveparcequ'ellemesavaitasthmatique;elleignoraitàquelpoint
sonchoixétaitjudicieux.L'asthme?Détail,simpledéfauttechniquedemacarcasse.Envérité,cequi
comptait,c'étaitqu'ellemedemandaitdecourir.Etlavitesse,c'étaitlavertuquej'honorais,c'étaitle
blasondemoncheval–lapurevitesse,dontlebutn'estpasdegagnerdutemps,maisd'échapperau
tempsetàtouteslesglusquecharrieladurée,aubourbierdespenséessansliesse,descorpstristes,
desviesobèsesetdesruminationspoussives.
Toi,Elena,tuétaislabelle,lalente–peut-êtreparcequetoiseulepouvaistelepermettre.Toi
quimarchaistoujoursauralenti,commepournouslaissert'admirerpluslongtemps,tum'avais,sans
douteàtoninsu,ordonnéd'êtremoi,c'est-à-direden'êtreriend'autrequemavitesse,hébétée,bolide
ivredesacourse.
Auquatre-vingt-huitièmetour,lalumièresemitàdécliner.Lesvisagesdesenfantsnoircirent.
Ledernierdesventilateursgéantscessadefonctionner.Mespoumonsexplosèrentdesouffrance.
Syncope.
Quandjereprisconnaissance,j'étaisaulit,chezmoi.Mamèremedemandacequiétaitarrivé.
–Lesenfantsontditquetun'arrêtaispasdecourir.
–Jem'exerçais.
–Jure-moiquetuneleferasplus.
–Jenepeuxpas.
–Pourquoi?
Je finis par tout avouer, par faiblesse. Je voulais qu'au moins une personne fût au courant de
monhéroïsme.J'acceptaisdemourird'amour,maisilfallaitquecelasesût.
Mamèreselançaalorsdansuneexplicationdesloisdel'univers.Elleditqu'ilyavaitsurterre
despersonnestrèsméchanteset,eneffet,trèsséduisantes.Elleassuraitque,sijevoulaismefaire
aimerdel'uned'entreelles,ilyavaituneseulesolution:ilfallaitquejedeviennetrèsméchanteavec
elle,moiaussi.
–Tudoisêtreavecellecommeelleestavectoi.
–Maisc'estimpossible.Ellenem'aimepas.
–Soiscommeelleetellet'aimera.
La sentence était sans appel. Je la trouvais absurde: moi, j'aimais qu'Elena n'ait pas mes
manières.Aquoipouvaitrimerunamourconçucommeunmiroir?Jerésolusnéanmoinsd'essayerla
techniquedeniamère,nefût-cequ'àtitreexpérimental.Jepartaisduprincipequ'unepersonnequi
m'avaitapprisàlacermessouliersnepouvaitpasdiren'importequoi.
Lescirconstancesfavorisèrentcettepolitiquenouvelle.
Au cours d'une bataille, les Alliés avaient capturé le chef de l'armée allemande, un certain
Werner,quenousn'avionsjamaispusaisirjusqu'alorsetqui,ànosyeux,incarnaitleMal.
Nousexultions.Ilallaitvoircequ'ilallaitvoir.Ilauraitdroitaugrandjeu.
C'est-à-direàtout.
Le général fut ligoté comme un saucisson et bâillonné à l'ouate mouillée. (Mouillée d'arme
secrète,s'entend.)
Aprèsdeuxheuresd'orgieintellectuellemenaçanteàsouhait,Wernerfutd'abordtransportéau
sommet de l'escalier de secours et suspendu dans le vide pendant un quart d'heure, au bout d'une
ficellepastrèssolide.Asamanièredesetortiller,oncomprenaitqu'ilsouffraitd'unvertigeaffreux.
Quandonlehissajusqu'àlaplate-forme,ilétaittoutbleu.
Ilfutensuiteredescenduàterreettorturéplusclassiquement.Onl'immergeaàfonddansl'arme
secrètependantuneminute,aprèsquoionlelivraauxtalentsdecinqvomisseursgavésàsouhait.
C'étaitbien,niaisnotreagressivitérestaitsursafaim.Nousnesavionsplusquoifaire.
Jemedisquelemomentétaitarrivé.
–Attendez,murmurai-jed'unevoixsisolennellequ'elleimposalesilence.
Lesenfantsmeregardèrentavecunecertainebienveillanceparcequej'étaislebébédel'armée.
Maiscequejefism'élevaaurangdemonstreguerrier.
Jem'approchaidelatêtedugénéralallemand.
J'annonçai,commeunmusicienpréciserait«allegromanontroppo»avantunmorceau:
–Debout,sanslesmains.
Mavoixavaitétéaussisobrequecelled'Elena.Etjem'exécutaicommepromis,justeentreles
deuxyeuxdeWerner,quis'écarquillèrentd'humiliation.
Unerumeurtransieparcourutl'assemblée.Onn'avaitjamaisvuça.
Jem'enallaiàpaslents.Monvisagen'affichaitrien.Jedéliraisd'orgueil.
Jemesentaisfrappéeparlagloirecommed'autresparlafoudre.Lesmoindresdemesgestes
meparaissaientaugustes.J'avaisl'impressiondevivreunemarchetriomphale.Jetoisaislecielde
Pékinavecsuperbe.Monchevalseraitcontentdemoi.
C'était la nuit. L'Allemand fut laissé pour mort. Les Alliés l'avaient oublié à cause de mon
prodige.
Lelendemainmatin,sesparentsleretrouvèrent.Sesvêtementsetsescheveuxdétrempésd'arme
secrèteavaientgelé,ainsiquelesflotsdevomi.
L'enfantcontractalabronchitedusiècle.
Etcenefutrien,comparéaudommagemoralqu'ilavaitsubi.Ilyeutmêmeunélémentdeson
récitquifitcroireauxsiensqu'ilavaitperdularaison.
ASanLiTun,latensionEst-Ouestatteignaitsoncomble.
Mafiertén'avaitplusdelimites.
Al'Ecolefrançaise,marenomméesepropageacommeunetraînéedepoudre.
Déjà,unesemaineplustôt,j'étaistombéeensyncope.Etàprésent,ondécouvraitmestalentsde
monstre.Pasdedoute,j'étaisquelqu'un.
Mabien-aiméelesut.
Conformémentauxinstructions,j'affectaisdeneplusm'apercevoirdesonexistence.
Unjour,danslacour,elles'approchademoi–miraclesansprécédent.
Ellemedemandaavecunevagueperplexité:
–C'estvrai,cequ'ondit?
–Quedit-ondonc?fis-je,sansmêmelaregarder.
–Quetulefaisdebout,sanslesmains,etquetupeuxviser?
–C'estvrai,répondis-jeavecdédain,commes'ils'agissaitd'unechosetrèsordinaire.
Etjecontinuaiàmarcheràpaslents,sansunmotdeplus.
Simulercetteindifférencem'étaituneépreuvemaisleprocédéserévélaitsiefficacequej'avais
lecouragedecontinuer.
Laneigearriva.
C'étaitmontroisièmehiveraupaysdesVentilateurs.Commed'habitude,monnezsetransformait
enDameauxcamélias,crachantlesangavecunebelleprodigalité.
LaneigeétaitlaseulechosequipûtcacherlalaideurdePékin.Etelleyparvenaitpendantles
dixpremièresheuresdesavie.Lebétonchinois,leplusaffreuxbétondumonde,disparaissaitsous
lablancheurconfondante.Confondanteausensdoubleduterme,carelleconfondaitaussilecieletla
terre: à la faveur du blanc parfait, il était possible d'imaginer que d'immenses parcelles de néant
avaientenvahidesmorceauxdelacité–etàPékin,lenéant,loind'êtreunpis-aller,faisaitfigurede
rédemption.
Parcettejuxtapositionéphémèredevideetdeplein,SanLiTunprenaitdesalluresd'estampe.
OnseseraitpresquecruenChine.
Dix heures plus tard, la contamination s'inversait. Le béton déteignait sur la neige, la laideur
déteignaitsurlabeauté.
Ettoutrentraitdansl'ordre.
Les nouvelles neiges n'y changeaient rien. Il est frappant de constater combien la laideur est
toujours la plus forte: ainsi, à peine les flocons neufs atterrissaient-ils sur le sol pékinois qu'ils
devenaienthideux.
Jen'aimepaslesmétaphores.Aussinedirai-jepasquelaneigecitadineestunemétaphorede
lavie.Jenelediraipasparcequecen'estpasnécessaire:toutlemondel'acompris.
Un jour, j'écrirai un bouquin qui s'appellera Neige de ville. Ce sera le livre le plus triste de
l'histoire des livres. Mais non, je ne l'écrirai pas. A quoi sert-il de raconter des horreurs que
personnen'ignore?
Alors,autants'endébarrasserunefoispourtoutes:qu'unechoseaussiravissante,aussifeutrée,
aussidouce,aussitournoyante,aussilégèrequelaneigepuissesetransformersiviteensoncontraire
–unfatrasgris,collant,figé,pesant,rugueux–estunesaloperiedontjenemeremetspas.
A Pékin, je détestais l'hiver. Faire sauter à coups de pioche et de racloir l'épaisse couche de
neigegeléequiimmobilisaitleghettomedéplaisaitfoncièrement.
Etlesautresenfantsréquisitionnéspensaientcommemoi.
Laguerreétaitsuspenduejusqu'audégel–cequipeutparaîtreparadoxal.
Pournousdédommagerdecestravauxdeterrassement,lesadultesnousemmenaientpatinerle
dimanche au lac du Palais d'Eté: ces expéditions me semblaient trop belles pour être vraies.
L'immenseeaugeléequiréfléchissaitlalumièreboréaleetquihurlaitdesbruitsterriblessousles
patins me mettait dans une telle extase que j'attrapais des maux de tête. Je n'avais pas de défense
immunitairecontrelabeauté.
Lesautresjours,dèsquenousrentrionsdel'école,pellesetpioches.
Touslesenfantsyétaientcollés.
Adeuxexceptionsprès,etnondesmoindres:lestrèsprécieuxClaudioetElena.
Leurmèreavaitdécrétéquesespetitsétaienttropfragilespourunesirudebesogne.
Danslecasdelabelle,iln'yeutaucuneprotestation.
Maisl'exemptiondugrandfrèreaccrutencoresaremarquableimpopularité.
Emballée dans un vieux manteau et une chapka chinoise en peau de chèvre, je m'évertuais à
faire sauter la glace. Comme San Li Tun ressemblait à s'y méprendre à un pénitencier, j'avais
l'impressiond'êtrecondamnéeauxtravauxforcés.
Plus tard, quand je serais Prix Nobel de médecineou martyre, je raconteraisque, suite àdes
faitsd'armes,j'avaispurgéunepeineaubagnedePékin.
Ilnememanquaitplusqu'unboulet.
Apparition:unedélicatecréaturevêtued'unecapeblanchevintau-devantdemoi.Sestrèslongs
cheveuxnoirslâchéssortaientd'unpetitbéretdefeutreblanc.
Elleétaitsibellequejecrusdéfaillir,cequieûtétéunesolutionavantageuse.
Maislaconsignen'avaitpaschangé.Jefissemblantdenepasl'avoirvueetjedonnaiungrand
coupdepiochedanslaneigegelée.
–Jem'ennuie.Viensjoueravecmoi.
Elleavaitvraimentunevoixd'hermine.
–Tunevoispasquej'aidutravail?répondis-je,aussidésagréablequepossible.
–Ilyabienassezd'autresenfantspourlefaire,dit-elleendésignantlamultitudedegossesqui
sarclaientlaglaceautourdemoi.
–Jenesuispasunesainte-nitouche,moi.J'auraishontedenerienfaire.
J'avaissurtouthontededireunechosepareille,maisc'étaitlaconsigne.
Silence.Jereprisledurlabeur.
Elenaréussitalorsuncoupdethéâtre.
–Donne-moilapioche,dit-elle.
Eberluée,jelaregardaisansriendire.
Elles'emparademonoutil,lehissaenl'airauprixd'uneffortpathétiqueetlecalasurlesol.
Puisellefitminederecommencer.
Ilmesemblaitn'avoirjamaisvusacrilègeaussiinsoutenable.
Jeluiarrachail'instrumentetluiordonnaid'unevoixtrèsdure:
–Non!Pastoi!
–Pourquoi?demandal'hermineavecuneexpressionangélique.
Je ne répondis rien et je piochai, le nez par terre. Ma bien-aimée s'en alla à pas lents, très
consciented'avoirmarquéunpoint.
L'écolerendaitlaguerreencorepluscathartique.
Laguerreservaitàdémolirl'ennemi,etdoncànepassedémolirsoi-même.
L'écoleservaitàréglersescomptesaveclesAlliés.
Ainsi,laguerreservaitàvidangerl'agressivitésécrétéeparlavie.
Etl'écoleservaitàépurerl'agressivitésécrétéeparlaguerre.
Moyennantquoi,nousétionstrèsheureux.
Maisl'affaireWernerprovoquadesremousparmilesadultes.
Lesparentsd'Allemagnedel'EstfirentsavoirauxparentsdesAlliésquecettefois,leursenfants
étaientalléstroploin.
Puisqu'ilsnepouvaientexigerlechâtimentdescoupables,ilsréclamaientl'armistice.Fautede
quois'ensuivraient«desreprésaillesdiplomatiques».
Nosparentsleurdonnèrentraisonimmédiatement.Nouseûmeshontepoureux.
Unedélégationadultevintadmonesternosgénéraux.Ellealléguaquelaguerrefroiden'étaitpas
compatibleavecnotreguerrebrûlante.Ilfallaitarrêter.
Il n'y avait pas de discussion possible. C'étaientles parentsqui possédaient la nourriture, les
litsetlesvoitures.Pasmoyendedésobéir.
Nosgénérauxeurentnéanmoinslecrandefairevaloirquenousavionsbesoind'ennemis.
–Pourquoi?
–Maispourlaguerre!
Nousn'enrevenionspasquel'onpûtposerunequestionaussitautologique.
–Vousavezvraimentbesoindeguerre?demandèrentlesadultesavecunairaccablé.
Nouscomprîmesàquelpointilsétaientdégénérésetnousnerépondîmespas.
Detoutefaçon,aussilongtempsquedureraitlegel,leshostilitésseraientsuspendues.
Lesparentscrurentquenousavionssignél'armistice.Enfait,nousattendionsladébâcle.
L'hiverfutuneépreuve.
EpreuvepourlesChinoisquicrevaientdefroid–cequi,ilfautl'avouer,nepréoccupaitpasles
enfantsdeSanLiTun.
Epreuve pour les enfants de San Li Tun condamnés à piocher la glace du ghetto pendant leur
tempslibre.
Epreuvepournotreagressivitécontenuejusqu'auprintemps:laguerrenousapparaissaitcomme
un Graal. Mais la couche de neige gelée à déblayer augmentait chaque nuit et nous avions
l'impressiondenouséloignerdumoisdemars.Oneûtpucroirequepiocherassouvissaitnotresoif
de violence: au contraire. C'était de l'huile sur le feu. Certains blocs de glace étaient si durs que,
pour nous donner plus de force, nous imaginions que nous abattions les pics sur de la chair
allemande.
Epreuvepourmoi,enfin,surtouslesfrontsdemonamour.Jerespectaislaconsigneàlalettreet
j'étaisvis-à-visd'Elenaaussifroidequecethiverpékinois.
Or,plusjecollaisàlaconsigne,pluslapetiteItaliennemecouvaitdesongrandregardtendre.
Oui,tendre.Jen'eussejamaisimaginéqu'ellepûtavoircetteexpressionunjour.Etpourmoi!
Jenepouvaispassavoirqu'elleetmoiappartenionsàdeuxespècesdifférentes.Elenafaisait
partie de ceux qui aiment davantage quand on leur bat froid. Moi, c'était le contraire: plus je me
sentaisaimée,plusj'aimais.
Certes,jen'avaispasattenduquelabellemeregardâtavectendressepourtomberamoureuse
d'elle.Maissesnouvellesdispositionsàmonendroitdécuplaientmapassion.
Etj'enarrivaisàdélirerd'amour.Lanuit,dansmonlit,jerevoyaislesyeuxdouxquim'avaient
caresséeetj'atteignaisunétathybride,mi-tremblementmi-pâmoison.
Jemedemandaiscequej'attendaispourcéder.Jenedoutaisplusdesonamour.Ilnemerestait
qu'àyrépondre.
Je n'osais pas. Je sentais que ma passion avait pris des proportions formidables. La déclarer
m'entraîneraittrèsloin:ilyfaudraitplusquedulangage,ilyfaudraitcetau-delàdevantlequelj'étais
démunieàforcedenepascomprendre–àforced'entrevoirsanscomprendre.
Etjem'entenaisàlaconsignequiétaitdeplusenpluspénible,maisdontlemoded'emploine
posaitpasmystère.
Etlesœilladesd'Elenasefaisaientdeplusenplusinsistantes,deplusenplusdéchirantes,car
moinsunvisageestconçupourladouceur,plussadouceurseraconfondante–etladouceurdeses
yeuxsagittairesetladouceurdesabouchedepestemecongestionnaient.
Du coup, j'éprouvais le besoin de me blinder davantage, et je devenais glaciale et coupante
commelagrêle–etleregarddelabelleseveloutaitdetendresseaimante.
C'étaitinsoutenable.
Combledecruauté,laneige.
Laneige,quiavaitbeauêtrelaideetgrisecommelaCitédesVentilateurs,n'enétaitpasmoins
delaneige.
La neige, dans laquelle mes tâtonnements analphabètes avaient vu l'image de l'amour par
excellence,cequin'étaitcertainementpasgratuit.
Laneige,pasinnocentedutoutsoussabéatitudecandide.
Laneige,oùjelisaisdesquestionsquimedonnaienttrèschaudetpuistrèsfroid.
Laneige,saleetdure,quejefinissaisparmangerdansl'espoird'ytrouveruneréponse,envain.
Laneige,eauéclatée,sabledegel,selnonpasdelaterre,maisduciel,selnonsalé,augoûtde
silex,àlatexturedegemmepilée,auparfumdefroidure,pigmentdublanc,seulecouleurquitombe
desnuages.
La neige qui amortit tout – les bruits, les chutes, le temps – pour mieux mettre en valeur les
choseséternellesetimmuablescommelesang,lalumière,lesillusions.
La neige, premier papier de l'Histoire, sur lequel furent écrites tant de traces de pas, tant de
poursuitessansmerci,laneigequifutdonclepremiergenrelittéraire,immenselivreàfleurdeterre
où il n'était question que de pistes de chasse ou de l'itinéraire de son ennemi, sorte d'épopée
géographique qui donnait au moindre signe une valeur d'énigme – ce pied-là était-il celui de son
frèreoudumeurtrierdesonfrère?
Decebouquinkilométriqueetinachevé,quipourraits'intitulerLePlusVasteLivredumonde,
ilnenousestrestéaucunfragment–c'estlecontrairedelabibliothèqued'Alexandrie:touslestextes
ontfondu.Maisiladûnousendemeurerunelointaineréminiscencequiresurgitàchaquenouvelle
neige,sorted'angoissedelapageblanchequidonneuneterribleenviedefoulerlesespacesencore
vierges,etinstinctd'exégètedèsquel'oncroiselatraced'unautre.
Au fond, c'est la neige qui a inventé le mystère. Par le fait même, c'est elle qui a inventé la
poésie,l'estampe,lepointd'interrogation–etcegrandjeudepistequ'estl'amour.
La neige, faux linceul, grand idéogramme vide où je décryptais l'infini des sensations que je
voulaisoffriràmabien-aimée.
Jenemepréoccupaispasdesavoirsimondésirinconnuétaitpurouimpur.
Je sentais seulement que cette neige rendait Elena encore plus irrésistible, le mystère encore
plusfrissonnantetlaconsigneencoreplusinsupportable.
Jamaisprintempsnefutaussiguetté.
Ilfautseméfierdesfleurs.
SurtoutàPékin.
Mais le communisme était pour moi une affaire de ventilateurs, et l'épisode des Cent Fleurs
m'étaitaussiinconnuqueHôChiMinhouWittgenstein.
Detoutefaçon,aveclesfleurs,lesavertissementsneserventàrien:ontombetoujoursdansle
panneau.
Qu'est-cequ'unefleur?Unsexegéantquis'estmissursontrenteetun.
Cettevéritéestsuedepuislongtemps;cequin'empêchepaslesgrandsdadaisquenoussommes
deparlerdeladélicatessedesfleursavecmièvrerie.Onvajusqu'àdiredessoupirantsniaisqu'ils
sontfleurbleue:c'estaussiincongruetinadéquatquedelesdéclarer«sexebleu».
ASanLiTun,ilyavaittrèspeudefleurs,etellesétaientmoches.
Maisc'étaientquandmêmedesfleurs.
Lesfleursdeserresontbellescommedesmannequins,maisellesn'ontpasd'odeur.Lesfleurs
du ghetto paraissaient fagotées: certaines étaient aussi vilaines que des paysannes allant à la
métropole, d'autres étaient aussi inélégantes que des citadines à la campagne. Toutes semblaient à
côtédelaquestion.
Pourtant,si l'on enfouissait son nezenleur corolle, sil'on fermait les yeuxet se bouchait les
oreilles,onavaitenviedepleurer–quepeut-ildoncyavoir,aufonddesfleurslesplusquelconques,
auparfumbanalementagréable,quepeut-ildoncyavoirdesidéchirant,pourquoicettenostalgiede
souvenirsquinesontpaslessiens,dejardinsqu'onn'ajamaisconnus,debeautésimpérialesdonton
n'ajamaisentenduparler?ParquelleconséquencelaRévolutionculturellen'a-t-ellepasinterditaux
fleursdesentirlafleur?
Al'ombredughettoenfleurs,laguerreputenfinrecommencer.
Cefutladébâcle,danstouslessensduternie.
En1972,lesadultesavaientrécupérénotreguerre.Cequinousindifféraprofondément.
Auprintemps1975,ilslasabotèrent.Cequinousécœura.
A peine la glace avait-elle fondu, à peine nos travaux forcés étaient-ils terminés, à peine
avions-nous repris le combat, avec extase et frénésie, que les parents offusqués vinrent jouer les
rabat-joie:
–Etl'armistice?
–Nousn'avonsjamaisriensigné.
–Parcequ'ilvousfautdessignatures?Trèsbien.Nousnousenoccupons.
Cefutuncauchemarduderniergrotesque.
Lesadultesdactylographièrentuntraitédepaixamphigouriqueàsouhait.
Ilsconvoquèrentles généraux des camps adversesà une«tablede négociations» où il n'y eut
rienànégocier.Ilslurentàhautevoixletextefrançaisetletexteallemand:nousnecomprimesaucun
desdeux.
Nousavionsseulementledroitdesigner.
Par la grâce de cette humiliation commune, nous n'avions jamais ressenti une sympathie aussi
profondepournosennemis.Etc'étaitvisiblementréciproque.
MêmeWerner,quiétaitàl'originedecetteparodied'armistice,paraissaitdégoûté.
Autermedecessignaturesd'opérette,lesadultescrurentdebontondenousfaireporteruntoast
àlalimonadegazeusedansdesverresàpied.Ilssemblaientcontentsetsoulagés,ilssouriaient.Le
secrétaire de l'ambassade d'Allemagne de l'Est, un Aryen affable et déguenillé, chanta une petite
chanson.
Etcefutainsique,aprèsavoirrécupérénotreguerre,lesparentsrécupérèrentnotrepaix.
Nousavionshontepoureux.
Lerésultatparadoxaldecetraitéartificielfutunengouementréciproque.
Lesanciensennemistombèrentdanslesbraslesunsdesautres,pleurantdecolèrecontreleurs
aînés.
JamaisAllemandsdel'Estn'avaientétéaussiaimésdeparlemonde.
Wernersanglotait.Nousl'embrassions:ilavaittrahi,maisc'étaitdebonneguerre.
Pléonasme:c'étaitdeguerre,doncforcémentbon.
Lanostalgiecommençaitdéjà.Nouséchangions,enanglais,debeauxsouvenirsdecombatset
detortures.Oneûtcruunescènederéconciliationdansunfilmaméricain.
Lapremière–non,laseulechoseàfaireétaitdenoustrouverunenneminouveau.
N'estpasennemiquiveut:ilyavaitdescritèresàsatisfaire.
Lepremierétaitgéographique:ilfallaitquelanationéluefûtinstalléeàSanLiTun.
Lesecondcritèreétaithistorique:ilnefallaitpassebattrecontred'anciensAlliés.Certes,on
n'estjamaistrahiqueparlessiens,certes,iln'estdepiredangerquesesamis:maisonnepeutpas
attaquer son frère, on ne peut pas s'en prendre à celui qui, au front, a vomi à ses côtés, a fait ses
besoinsdanslamêmecuve.Ceseraitpéchercontrel'esprit.
Le troisième critère effleurait l'irrationnel: il fallait que l'ennemi eût quelque chose de
détestable.Etlà,touslesregistresétaientenvisageables.
CertainsproposèrentlesAlbanaisoulesBulgares,pourcetteraisonunpeufutilequ'ilsétaient
communistes.Lasuggestionnerécoltaaucunsuffrage:lespaysdel'Est,onavaitdéjàdonné,eton
avaitvucequeçanousavaitvalu.
–EtlesPéruviens?ditquelqu'un.
– Pourquoi détester un Péruvien? demanda l'un d'entre nous – question d'une belle simplicité
métaphysique.
–Parcequ'ilsneparlentpasnotrelangue,réponditunlointainressortissantdeBabel.
Evidemment,c'étaitunebonneraison.
Unpetitensemblistefitobserverqu'àcecompte-là,nouspouvionsaussibiendéclarerlaguerre
auxtroisquartsdughetto,etmêmeàlaChineentière.
–C'estdoncunebonneraison,maispassuffisante.
Nous continuâmes cet épluchage de nationalités jusqu'à ce qu'une illumination se produisît en
moi:
–LesNépalais,exultai-je.
–PourquoidétesterunNépalais?
AcettequestiondignedeMontesquieu,jedonnaiuneréponseéblouissante:
–Parcequec'estleseulpaysaumondequin'apasundrapeaurectangulaire.
Unsilencedescandalefrappal'assemblée.
–C'estvrai?demandaunevoixdéjàrauque.
Jemelançaidansunedescriptiondudrapeaunépalais,assemblagedetriangles,diabolocoupé
endeuxdanslesensdelalongueur.
LesNépalaisfurentdéclarésennemissurl'heure.
–Ah,lessalauds!
– On va leur apprendre, à ces Népalais, on va leur apprendre à ne pas avoir un drapeau
rectangulaire,commetoutlemonde!
–Pourquiseprennent-ils,cesNépalais?
Lahainefonctionnait.
LesAllemandsdel'Estétaientaussioutrésquenous.IlsdemandèrentàfairepartiedesAlliés
pourcettebellecroisadecontrelesdrapeauxnonrectangulaires.Nousnefûmesquetropheureuxde
lesenrôler.Sebattreauxcôtésdeceuxquinousavaientrossésetquenousavionstorturés,ceserait
émouvant.
LesNépalaisserévélèrentdesennemissinguliers.
Ils étaient infiniment moins nombreux que les Alliés. Au premier abord, ce détail nous parut
sympathique.Quel'onpûtavoirhontedeladisproportionnenousfûtjamaisvenuàl'esprit.C'était
plutôtagréable,cettesupérioriténumérique.
Leurmoyenned'âgeétaitsupérieureàlanôtre.Certainsavaientdéjàquinzeans:leseuildela
sénilité.Raisondepluspourleshaïr.
Nous leur déclarâmes la guerre avec une transparence sans exemple: les deux premiers
Népalaisquipassèrentparlàsevirentassaillirparunesoixantained'enfants.
Quandnouslesrelâchâmes,ilsn'étaientplusqueplaiesetbosses.
Cesmalheureuxpetitsmontagnards,àpeinedescendusdeleurHimalaya,necomprirentrienàla
situation.
LesenfantsdeKatmandou,quidevaientêtreseptaumaximum,tinrentconseil.Ilsadoptèrentla
seule politique possible: la lutte – vu nos méthodes, ils avaient compris que des négociations
diplomatiquesneserviraientàrien.
IlfautreconnaîtrequelecomportementdesgossesdeSanLiTunétaitlanégationabsoluedes
lois de l'hérédité. Le métier de nos parents consistait à réduire autant que possible les tensions
internationales.Etnous,nousfaisionsjustelecontraire.Ayezdesenfants.
Maislà,nousinnovions:uneallianceaussipuissante,unetelleguerremondiale,toutçacontre
unpauvrepetitpayssansenvergureidéologique,sansaucuneinfluence,c'étaitoriginal.
Enoutre,ànotreinsu,nouscomplétionslapolitiquechinoise.Pendantquelessoldatsmaoïstes
investissaientleTibet,nousattaquionslachaînedemontagnesparunautreflanc.
Riennefutépargnéàl'Himalaya.
MaislesNépalaisnousétonnèrent.Nousdécouvrîmesqu'ilsétaientdessoldatsterribles:leur
brutalitédépassaittoutcequenousavionsconnuentroisansdeguerrecontrelesAllemandsdel'Est,
quiétaientpourtantloind'êtredesmauviettes.
LesenfantsdeKatmandouavaientuncoupdepoingetuncoupdepiedd'unevivacitéetd'une
précisioninégalées.Asept,ilsétaientunennemiredoutable.
Nous ignorions ce que l'Histoire a prouvé à plusieurs reprises: aucun continent n'arrive à la
chevilledel'Asiepourcequiestdelaviolence.
Nousétionsbienattrapés,maispasmécontentsdel'être.
Elenademeuraitau-dessusdelamêlée.
Plustard,j'ailuunehistoireobscure,oùilétaitquestiond'uneguerreentreTroieetlesGrecs.
Toutavaitcommencéàcaused'unesuperbecréaturequis'appelaitHélène.
Détailquimefitsourire,ons'endoute.
Evidemment, je ne pouvais prétendre au parallélisme. La guerre de San Li Tun n'avait pas
commencéàcaused'Elena.Etcettedernièrenevoulutjamaisyêtremêlée.
Bizarrement, L'Iliade m'a moins renseignée sur San Li Tun que San Li Tun sur L'Iliade.
D'abord, je suis sûre que je n'eusse pas été si sensible à L'Iliade si je n'avais pas pris part à la
guerredughetto.Pourmoi,cenefutpaslemythequiavaitétéfondateur,maisl'expérience.Etj'ose
croire que cette expérience m'a éclairé certains points du mythe. En particulier sur le personnage
d'Hélène.
Existe-t-il histoire plus flatteuse pour une femme que L'Iliade? Deux civilisations s'étripent
sans merci et jusqu'au bout, l'Olympe s'en mêle, l'intelligence militaire connaît ses lettres de
noblesse,unmondedisparaît–ettoutçapourquoi,pourqui?Pourunebellefille.
Onimaginevolontierslacoquettesevantantauprèsdesesamies:
–Oui,meschéries,ungénocideetdesinterventionsdivinespourmoitouteseule!Etjen'airien
faitpourça.Quevoulez-vous,jesuisbelle,jen'ypuisrien.
Les reprises du mythe ont fait écho à cette futilité outrancière d'Hélène, qui devenait la
caricaturedelaravissanteégoïste,trouvantnormaletmêmecharmantquel'ons'entre-tueensonnom.
Maismoi,quandjefaisaislaguerre,j'airencontrélabelleHélène,etjesuistombéeamoureuse
d'elle,etàcausedecelaj'aiuneautrevisiondeL'Iliade.
Parce que j'ai vu comment était la belle Hélène, comment elle réagissait. Et cela m'incline à
croirequesalointaineascendantehomonymeétaitcommeelle.
Ainsi, je pense que la belle Hélène se foutait de la guerre de Troie à un point difficile à
concevoir.Jenepensepasqu'elleentiraitvanité:c'eûtétéfairetropd'honneurauxarméeshumaines.
Je pense qu'elle restait infiniment au-dessus de cette histoire et qu'elle se regardait dans les
miroirs.
Jepensequ'elleavaitbesoind'êtreregardée–etpeuluiimportaitquecefussentdesregardsde
guerriersoudesregardsdepacificateurs:desregards,elleattendaitqu'ilsluiparlentd'elle,etd'elle
seule,pasdeceuxquilesluiadressaient.
Je pense qu'elle avait besoin d'être aimée. D'aimer, non: ce n'était pas dans ses cordes. A
chacunsaspécialité.
Aimer Paris? Cela m'étonnerait. Mais aimer que Paris l'aime, et n'avoir cure de ce que Paris
pouvaitfaired'autre.
Alorsqu'est-cequelaguerredeTroie?Unebarbariemonstrueuse,sanguinaire,déshonoranteet
injuste,commiseaunomd'unebellequis'enfoutaitautantquepossible.
Et toutes les guerres sont la guerre de Troie, et toutes les nobles causes pour les beaux yeux
desquellesonleslivres'enfoutent.
Car la seule sincérité de la guerre est celle qu'on ne dit pas: si on fait la guerre, c'est parce
qu'onl'aimeetparcequec'estunbonpasse-temps.Etontrouveratoujoursunenoblecauseauxbeaux
yeux.
AussilabelleHélèneavait-elleraisondenepassesentirconcernéeetdeseregarderdansles
miroirs.
Etellemeplaîtbeaucoup,cetteHélène-là,quej'aiaimée,en1974,àPékin.
Tantdegenssecroientavidesdeguerrealorsqu'ilsrêventdeduel.EtL'Iliade donne parfois
l'illusiond'êtrelajuxtapositiondeplusieursrivalitésd'élection:chaquehérostrouvedanslecamp
adverse son ennemi désigné, mythique, celui qui l'obsédera jusqu'à ce qu'il l'ait anéanti, et
inversement.Maisça,cen'estpaslaguerre:c'estdel'amour,avectoutl'orgueiletl'individualisme
quecelasuppose.Quinerêvepasd'unebellerixecontreunennemidetoujours,unennemiquiserait
sien?Etqueneferait-onpaspouravoiraffaireàunadversairedignedesoi?
Ainsi,detouteslesluttesauxquellesj'aiprispartàSanLiTun,cellequim'alemieuxpréparée
àlireL'IliadefutmonamourpourElena.Carparmitantd'assautsconfusetdemêlées,cefutmon
seulcombatsingulier,cefutlajoutequiréponditenfinàmesaspirationslesplushautes.
Cenefutpaslecorpsàcorpsespéré,maiscefutpourainsidireunespritàesprit,etnondes
moindres.GrâceàElena,jel'auraieu,monduel.
Etjen'aipasbesoindepréciserquel'adversaireétaitàlahauteur.
Paris,cen'étaitpasmoi.
MaisElenameregardaitàprésentdetellemanièrequejefinissaisparneplusêtresisûrede
monidentité.
Jesavaisquejecraqueraisunjouroul'autre.
Cejourarriva.
C'était au printemps, forcément, et les fleurs du ghetto avaient beau être laides, elles n'en
faisaient pas moins leur boulot de fleurs, comme d'honnêtes travailleuses dans une commune
populaire.
Ilyavaitdelapriapéedansl'air.Lesventilateursgéantslapropageaientpartout.
Ycomprisàl'école.
C'était un vendredi. Je n'avais plus mis les pieds en classe depuis une semaine à cause d'une
bronchite que j'avais espéré prolonger d'un jour pour faire le pont, en vain. Je m'étais évertuée à
expliqueràmamèrequeperdreunesemaineentièred'enseignementpékinoisnereprésenteraitpasun
manqueàgagnerintellectuel,quejem'instruisaiscentfoisplusenlisantlapremièretraductiondes
contesdesMilleetUneNuitsdansmonlitetquejemesentaisencoreunpeufaible;ellenevoulait
riencomprendreetmeresservaitunargumentirritant:
–Situesmaladevendredi,jetegardeaulitsamedietdimanchepourtaconvalescence.
Ilfallutdoncobtempéreretretourneràl'écoleencevendredidontjenesavaispasencorequ'il
s'agissaitdujourattribuéàVénusparlesuns,àlacrucifixionparlesautresetaufeupard'autres
encore, ce qui, a posteriori, ne me paraît pas incohérent. Les vendredis de ma vie ont d'ailleurs
poussélarigueurétymologiquejusqu'àconjuguercestroissensàdemultiplesreprises.
Une longue absence a toujours pour effet d'anoblir et d'exclure. Le prestige de la maladie
m'isolaitunpeuetjepusmieuxmeconcentrersurlafabricationdesmodèleslesplussophistiquésde
petitsavionsenpapier.
Récréation.Lemotestclair:ils'agitdesecréerànouveau.L'expériencemeprouveraitplutôtle
contraire:lamajoritédesrécréationsauxquellesj'aiprispartontviréàl'entreprisededémolition–
etpasforcémentàladémolitiond'autrui.
MaispourmoilesrécréationsétaientsaintescarellesmepermettaientdevoirElena.
Jevenaisdepasserseptjourssansmêmel'apercevoir.Septjours,c'estplusdetempsqu'iln'en
fautpourcréerl'univers:c'estl'éternité.
L'éternité sans ma bien-aimée avait été une épreuve. Certes, mes relations avec elle se
limitaient,depuislaconsigne,àdesregardsdérobés,maiscesvisionsfurtivesétaientl'essentielde
mavie:voirlevisagedecequ'onaime,surtoutquandcevisageestbeau,adequoicombleruncœur
peunourri.
Lemiencrevaitdefaimaupointque,commeleschatstropaffamés,iln'osaitpasmanger:je
n'osaismêmepaschercherElenadesyeux.Jemarchaisdanslacourenregardantparterre.
Acausedudégelencorerécent,lesolétaitunbourbier.Jeposaislespiedsavecprécautionsur
desîlotsmoinsdétrempés.Çam'occupait.
Jevisarriverdeuxpiedsmenus,finementchaussés,quimarchaientàpasgracieuxetinsoucieux
delaboue.
Ellemeregardaitavecunair!
Etelleétaitsibelle,decettebeautéquimebourraitlatêteduleitmotividiotetdéjàmentionné:
«Ilfautfairequelquechose.»
Ellemedemanda:
–Tuesguérie,maintenant?
Unangevenuvoirsonfrèreàl'hôpitaln'eûtpaseuunevoixdifférente.Guérie?Tuparles.
–Çava.
–Tum'asmanqué.J'aivouluterendrevisitemaistamèreaditquetuétaistropmalade.
Ayezdesparents!J'essayaiaumoinsdetirerpartidecettenouvellesuffocante:
–Oui,fis-jeavecunegravitédétachée.J'aifaillimourir.
–Vraiment?
–Cen'estpaslapremièrefois,répondis-jeenhaussantlesépaules.
Avoircôtoyélamortàplusieursreprisesconstitueraitd'admirableslettresdenoblesse.J'avais
desrelations.
–Alors,tuvaspouvoirrecommenceràjoueravecmoi?
Ellemefaisaitdespropositions!
–Maisjen'aijamaisjouéavectoi.
–Ettun'aspasenvie?
–Jen'aijamaiseuenvie.
Elleeutunevoixtriste:
–Cen'estpasvrai.Avant,tuavaisenvie.Tunem'aimesplus.
Là,ilfallaitquejepartetoutdesuite,ouj'allaisdirel'irréparable.
Jetournailestalonsetcherchaiunendroitoùposerlepied.J'étaistellementtenduequejene
distinguaispluslaterredesflaques.
J'essayaisderéfléchirquandElenaprononçamonnom.
C'étaitlapremièrefois.
Jeressentisunmalaiseextraordinaire.Jenesavaismêmepassic'étaitagréableounon.Mon
corpssefigeadespiedsàlatête,statuesurunsocledeboue.
LapetiteItaliennemecontournaà180degrés,marchantàtraverstout,indifférenteausortdeses
souliersraffinés.Lavuedesespiedsdanslabouemeconsternait.
Elleseretrouvafaceàmoi.
Lebouquet:ellepleurait.
–Pourquoitunem'aimesplus?
Jenesaispassiellepossédaitlafacultédepleurersurcommande.Quoiqu'ilenfût,seslarmes
étaienttrèsconvaincantes.
Ellepleuraitavecunartconsommé:justeunpeu,desortequecenefûtpasinesthétique,etles
yeuxgrandsouverts,demanièreànepasoccultersonregardmagnifiqueetàafficherlalentegenèse
dechaquelarme.
Elle ne bougeait pas, elle voulait que j'assiste au spectacle entier. Son visage était d'une
immobilité absolue: elle ne cillait même pas – comme si elle avait dégagé la scène de tous ses
décorsetdépouillél'actiondesespéripétiespourmieuxmettreenvaleurleprodige.
Elenaquipleurait:contradictiondanslestermes.
Et je ne bougeais pas plus qu'elle, et j'avais les yeux dans les siens: c'était comme si nous
jouionsàlapremièrequicillerait.Maislevraibrasdeferdeceregardsepassaitbienplusprofond.
Je sentais que c'était un combat et j'en ignorais l'enjeu – et je savais qu'elle le connaissait,
qu'ellesavaitoùellevoulaitenveniretoùellevoulaitmemeneretqu'ellesavaitquejenelesavais
pas.
Ellesebattaitbien.Ellesebattaitcommesiellemeconnaissaitdepuistoujours,commesielle
voyait mes points faibles aux rayons X. Si elle n'avait pas été si fine guerrière, elle ne m'eût pas
adresséceregardblessé,quieûtfaitrireunêtresaind'espritmaisquitorpillaitmonpauvrecœur
grotesque.
Je n'avais lu que deux livres: la Bible et les contes des Mille et Une Nuits. Ces mauvaises
lectures m'avaient contaminée d'un sentimentalisme moyen-oriental dont j'avais déjà honte à
l'époque.Ilfaudraitcensurercesbouquins.
Là,c'étaitprécisémentmalutteavecl'ange,etj'avaisl'impressiondem'entireraussibienque
Jacob.Jenecillaispasetmonregardnetrahissaitrien.
Je ne sais et je ne saurai jamais si les larmes d'Elena étaient sincères. Si je le savais, je
pourraisàprésentdéterminersicequisuivitfutdesapartuncoupdemaîtreouuncoupdechance.
Peut-êtrefut-celesdeuxàlafois,c'est-à-direunrisque.
Ellebaissalesyeux.
C'étaitunedéfaitebeaucoupplusfortequeciller.
Ellebaissacarrémentlatête,commepoursoulignerqu'elleavaitperdu.
Etenvertudesloisdelagravitationuniverselle,cetteinclinaisonduvisagevidasesréserves
lacrymales,etjevisdeuxcascadessilencieusesdéferlersursesjoues.
J'avaisdoncgagné.Maisilfautcroirequecettevictoiremefutinsupportable.
Jememisàparler;jedistoutcequ'ilnefallaitpasdire:
–Elena,j'aimenti.Çafaitdesmoisquejemens.
Deux yeux se redressèrent. Je m'étonnai de leur absence d'étonnement: ils étaient seulement à
l'affût.
Ilétaitdéjàtroptard.
–Jet'aime.Jen'aipasarrêtédet'aimer.Jeneteregardaisplusàcausedelaconsigne.Maisje
teregardaisquandmême,encachette,parcequejenepeuxpasm'empêcherdeteregarder,parceque
tueslaplusbelleetparcequejet'aime.
Unepestemoinscruellequ'elleeûtdéjàditquelquechosecomme:«N'enjetezplus!»Elenane
disaitrienetmeregardaitavecunintérêtmédical.Jem'enrendaiscompte.
L'erreur, c'est comme l'alcool: on est très vite conscient d'être allé trop loin, mais plutôt que
d'avoirlasagessedes'arrêterpourlimiterlesdégâts,unesortederagedontl'origineestétrangèreà
l'ivresse oblige à continuer. Cette fureur, si bizarre que cela puisse paraître, pourrait s'appeler
orgueil:orgueildeclamerque,enversetcontretout,onavaitraisondeboireetraisondesetromper.
Persisterdansl'erreuroudansl'alcoolprendalorsunevaleurd'argument,dedéfiàlalogique:sije
m'obstine,c'estdoncquej'airaison,quoiquel'onpuissepenser.Etjem'obstineraijusqu'àcequeles
élémentsmedonnentraison–jedeviendraialcoolique,j'achèterailacartedupartidemonerreur,en
attendantquejeroulesouslatableouquel'onsefichedemoi,aveclevagueespoiragressifd'êtrela
risée du monde entier, persuadée que dans dix ans, dans dix siècles, le temps, l'Histoire ou la
Légende finiront par me donner raison, ce qui n'aura d'ailleurs plus aucun sens, puisque le temps
cautionne tout, puisque chaque erreur et chaque vice aura son âge d'or, puisque se tromper est
toujoursunequestiond'époque.
Enfait,lesgensquis'obstinentdansleurstortssontdesmystiques:carilssaventbien,aufond
d'eux-mêmes,qu'ilsinvestissentàtroplongterme,qu'ilsserontmortslongtempsavantlacautionde
l'Histoire, mais ils se projettent dans l'avenir avec une émotion messianique, persuadés qu'on se
souviendra d'eux – qu'au siècle d'or des alcooliques on dira: «Machin, pilier de bar, était un
précurseur»,etqu'àl'apogéedel'Idiotieonleurvoueraunculte.Ainsi,encemoisdemars1975,je
susaussitôtquejemetrompais.Etcommej'avaisassezdefoipourêtreunevraieimbécile,c'est-àdirepouravoirlesensdel'honneur,jeprislepartidem'enfoncer:
–Maintenantjeneferaiplussemblant.Oupeut-êtrequejerecommencerai,maisalorstusauras
quejefaissemblant.
Là,j'allaisvraimenttroploin.
Elena dut trouver qu'à ce degré d'exagération, ce n'était plus drôle. Elle dit avec une
indifférenceécrasantequeconfirmaitsonregard:
–C'esttoutcequejevoulaissavoir.
Elletournalestalonsetpartitàpaslentsquis'enfonçaientàpeinedanslaboue.
J'avaisbeauêtredéjàaucourantdemonerreur,jenepusentolérerlesconséquences.Enoutre,
jetrouvaisqu'onm'envoyaittropvitelanotedefrais:jen'avaismêmepaseuletempsdesavourer
mestorts.
Jesautaiàpiedsjointsdanslagadouepourpoursuivrelabelle.
–Ettoi,Elena,tum'aimes?
Elle me regarda, l'air poli et absent, ce qui constituait une réponse éloquente, et continua à
marcher.
Jeleressentiscommeunegifle.Mesjouescuisaientdecolère,dedésespoiretd'humiliation.
Il arrive que l'orgueil fasse perdre le sens de la dignité. Quand s'y ajoute un amour fou et
bafoué,cettedébâclepeutprendredesproportionsterribles.
D'unbonddanslaboue,jerejoignismabien-aimée.
–Ahnon!C'esttropfacile!Situveuxmefairesouffrir,ilfautquetumeregardessouffrir.
–Pourquoi?C'estintéressant?ditlavoixd'hermine.
–Cen'estpasmonproblème,ça.Tum'asdemandédesouffrir,alorstumeregardessouffrir.
–Jet'aidemandéquelquechose?fit-elle,neutrecommelaSuisse.
–C'estlecomble!
–Pourquoituparlessifort?Tuveuxquetoutlemondet'entende?
–Oui,jeleveux!
–Ahbon.
–Oui,jeveuxquetoutlemondesache.
–Quetoutlemondesachequetusouffresetqu'ilfautteregardersouffrir?
–Voilà!
–Ah.
Sonindifférenceabsolueétaitinversementproportionnelleàl'intérêtcroissantdesenfantspour
notremanège.Unpetitcercleseformaitautourdenous.
–Arrêtedemarcher!Regarde-moi!
Elles'arrêtaetmeregarda,l'airpatient,commeonregardeunpauvrequivafairesonnuméro.
– Je veux que tu saches et je veux qu'ils sachent. J'aime Elena, alors je fais ce qu'elle me
demande jusqu'au bout. Même quand ça ne l'intéresse plus. Quand j'ai eu la syncope, c'est parce
qu'Elenam'avaitdemandédecourirsansarrêt.Etellel'ademandéparcequ'ellesavaitquej'avaisde
l'asthmeetparcequ'elle,savaitquejeluiobéirais.Ellevoulaitquejemesabotemaisellenesavait
pasquej'iraissiloin.Parcequelà,sijevousracontetoutça,c'estaussipourluiobéir.Pourêtre
complètementsabotée.
Lespluspetitsdesenfantsn'avaientpasl'airdecomprendremaislesautrescomprenaient.Ceux
quim'aimaientbienmeregardaientavecaffliction.
Elenaregardasajoliemontre.
–Larécréationestpresquefinie.Jeretourneenclasse,dit-ellecommeuneenfantparfaite.
Lesspectateurssouriaient.Ilsavaientl'airdetrouverçaplutôtcomique.Parchance,ilsn'étaient
«que»trenteoutrente-cinq,soituntiersdesélèves.C'eûtpuêtrepire.
J'avaisquandmêmeréussiunsacrésabotage.
Mondélireduraencoreuneheureenviron.Jeressentaisuneincompréhensiblefierté.
Ensuite,cetorgueildéclinatrèsvite.
Aquatreheures,lesouvenirdumatinnem'inspiraitplusqueconsternation.
Lesoirmême,j'annonçaiàmesparentsquejevoulaisquitterlaChineauplustôt.
–Nousensommestouslà,ditmonpère.
Jefaillisrépondre:«Oui,maismoij'aidebonnesraisonspourça.»J'eusl'heureuseintuitionde
coupercetteréplique.
Monfrèreetmasœurn'avaientpasassistéàl'affaire.Onsecontentadeleurraconterqueleur
petitesœurs'étaitdonnéeenspectacle,cequinelestraumatisapas.
Bientôt,monpèreappritsonaffectationàNewYork.JerendisgrâceàChristopheColomb.
Ilfallutencoreattendrejusqu'àl'été.
Jevécuscesquelquesmoisdansl'opprobre.Cettehonteétaitexagérée:lesenfantsavaienttrès
viteoubliémascène.
MaisElenas'ensouvenait.Quandsonregardcroisaitlemien,j'ylisaisunedistancenarquoise
quimesuppliciait.
Unesemaineavantnotredépart,ilfallutcesserlaguerrecontrelesNépalais.
Cettefois,lesparentsn'yfurentpourrien.
Lorsd'uncombat,unNépalaissortitdesapocheunpoignard.
Jusqu'alors,nousnousétionsbattusavecnotrecorps–aussibienlecontenantquelecontenu.
Nousn'avionsjamaisutilisédesarmes.
L'apparitiondelalameprovoquasurnousuneffetcomparableauxdeuxbombesatomiquessur
leJapon.
Notre général en chef commit l'inconcevable: il se promena à travers tout le ghetto en
brandissantundrapeaublanc.
LeNépalacceptalapaix.
NousquittionslaChinejusteàtemps.
PassersanstransitiondePékinàNewYorkeutraisondemonéquilibremental.
Mesparentsperdirentlesenscommun.Ilsgâtèrentleursenfantsjusqu'àladémesure.J'adorais
ça.Jedevinsodieuse.
AuLycéefrançaisdeNewYork,dixpetitesfillestombèrentfollesamoureusesdemoi.Jelesfis
souffrirabominablement.
C'étaitmerveilleux.
Ilyadeuxans,leshasardsdeladiplomatiemirentenprésencemonpèreetlepèred'Elena,lors
d'unemondanitétokyoïte.
Effusions,échangedesouvenirsdu«bonvieuxtemps»àPékin.
Politessesd'usage:
–Etvosenfants,cherami?
Audétourd'unelettredistraitedemonpère,j'apprisqu'Elenaétaitdevenueunebeautéfatale.
ElleétudiaitàRome,oùd'innombrablesmalheureuxparlaientdesesuiciderpourelle,sicen'était
déjàfait.
Cettenouvellememitd'excellentehumeur.
MerciàElena,parcequ'ellem'atoutapprisdel'amour.
Etmerci,merciàElena,parcequ'elleestrestéefidèleàsalégende.
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