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article 2 hydroterrorisme URED

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La sécurité humaine en eaux troubles. La menace de
l’Hydroterrorisme
Ibrahima Silla
To cite this version:
Ibrahima Silla. La sécurité humaine en eaux troubles. La menace de l’Hydroterrorisme .
Revue URED, Presses Universitaires de Saint-Louis, Université Gaston Berger, 2009, pp.35-62.
<halshs-01351643>
HAL Id: halshs-01351643
https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01351643
Submitted on 4 Aug 2016
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UNIVERSITÉ, RECHERCHE ET DÉVELOPPEMENT
(URED)
Revue pluridisciplinaire
de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis
Sénégal
SÉRIE
LETTRES, SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
N° 18
Juin 2009
© Presses Universitaires de Saint-Louis
ISSN : 0850-2161
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Revue pluridisciplinaire de l'Université Gaston Berger de Saint-Louis du Sénégal
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© URED Université Gaston Berger de Saint-Louis
ISSN : 0850-2161
SOMMAIRE
La sociologie rurale : bilan et actualité ………………………..……….. 3
Bouna Ahmeth FALL
La sécurité humaine en « eaux troubles » : La menace de l’hydroterrorisme
Ibrahima SILLA
35
De l’optimalité d’une union monétaire en Afrique de l’ouest ………….. 63
Kcodgoh EDGEWEBLIME
Prévention de la contagion des effets de la crise financière sur
les économies ouest-africaines …………………………………..….….. 97
Felwine SARR
Les déterminants de la balance commerciale du Sénégal …………….… 111
Amath NDIAYE
Hypothèse d’efficience informationnelle des marchés financiers :
Test de l’hypothèse de substitution : Une approche méthodologique ..... 139
Benjamin NDONG
Déterminants de la volonté à enseigner au cycle de base 1 au Niger :
une analyse à partir des données du PASEC ………………………...… 183
Nafiou MALAM MAMAN
Littérature et idéologie : déconstruction de l’histoire et préjugés raciaux
dans Two Thousand Seasons de Ayi Kwei Armah ……………………….... 205
Alfred KIEMA
Université Recherche et Développement, n°18, juin 2009
Université Gaston Berger de Saint-Louis, Sénégal
La sécurité humaine en ∫ eaux troubles ª :
La menace de L»hydroterrorisme
Ibrahima SILLA*
« Dans ce monde, rien n’est plus inconsistant que l’eau. Et pourtant, l’eau
attaque et emporte ce qui est dur et puissant. (…) Rien ne lui résiste et rien ne
peut la vaincre. Car(…) la souplesse s’impose à la dureté ».
Lao Tseu, Tao King (78)
« Dans la pratique, c’est toujours du concept vulgaire et du mot vulgaire que l’on
part. On cherche si, parmi les choses que connote confusément ce mot, il en est
qui présentent des caractères communs. S’il y en a et si le concept formé par le
groupement des faits ainsi rapprochés coïncide sinon totalement (ce qui est rare),
du moins en majeure partie, avec le concept vulgaire, on pourra continuer à
désigner le premier par le même mot que le second et garder dans la science
l’expression usitée dans la langue courante. Mais si l’écart est trop considérable,
si la notion commune confond une pluralité de notions distinctes, la création de
termes nouveaux et spéciaux s’impose ».
Émile Durkheim, Les règles de la méthode
sociologique, Rééd., Quadrige , 1990, p. 37
Introduction
Comme l’énonce l’une des classiques chinoises, Lao Tseu, l’eau reste,
malgré sa fragilité apparente, d’une grande force destructrice1. Ainsi, nous
inspirant de la méthodologie suggérée par Emile Durkheim, nous avons tenté de
forger un nouveau concept, celui de l’hydroterrorisme qu’aucune théorie politiste
actuelle ne semble devoir englober.
De nombreux contentieux à propos de l’eau existent à travers le monde,
même si, comme s’en félicitent dans leur article Philipe Rekacewicz et Salif Diop2,
*
Enseignant-chercheur en science politique à l’Université Gaston Berger de SaintLouis, Sénégal.
1
Lao Tseu, Tao To King, (78).
2
Philippe Rakecewicz et Salif Diop, « Gestion de l’eau : entre conflits et coopération »,
Carnets d’eau, p. 1 ; voir notamment Salif Diop et Philippe Rakecewicz, Atlas mondial
de l’eau. La pénurie annoncée, Éditions Autrement, 2004 ; Mohamed Larbi Bouguerra,
Les batailles de l’eau, Collection « Enjeux/planète, 2003.
36
Ibrahima SILLA : L’hydroterrorisme : menace à la sécurité humaine
« Les exemples de coopération sont plus nombreux que les conflits lorsqu’il s’agit
de partager l’eau ».3 A en croire les dispositifs sécuritaires mis en place
notamment dans les aéroports, la menace de voir l’eau transformée en moyen de
frappe terroriste, est une éventualité raisonnablement reconsidérée et
stratégiquement intégrée dans les dispositifs de sécurisation. Pourtant, jusqu’à la
nouvelle politique géostratégique de dissuasion américaine, conçue au lendemain
des attentats du 11 septembre 2000 autour du concept de « guerre préventive » et
de « guerre contre le terrorisme », destinées à faire échouer les plans de frappe
terroristes, rien ne pouvait laisser présager que des mesures draconiennes de police,
des solutions de contrôle, de filtrage et de prohibition allaient être réservées de
manière aussi outrancière à toute substance hydrique naturelle ou dérivée.
La menace de ce que nous appelons l’hydroterrorisme, dépassant tous les
scénarii géopolitiques et géostratégiques initialement posés, semble être prise au
sérieux en ce qu’elle inaugure une certaine conceptualisation qui n’a rien d’une
fiction.
L’hydroterrorisme peut être défini comme l’acte ou la technique de
destruction de masses, consistant à utiliser l’eau à des fins terroristes, destinées à
perturber la sécurité humaine des populations ciblées. Clandestinement organisé et
fanatiquement motivé par des considérations politiques, idéologiques et religieuses,
il se matérialise par l’action délibérée de pollution, de déviation, de sabotage, de
contamination bactériologique, de confection d’armes à base de produits hydriques
trempés de toxines les plus néfastes à la santé humaine. L’hydroterroriste opère
également par la dégradation des puits et réseaux de distribution, destruction des
centrales hydrauliques, modification des flux, dans le but, non pas ultime mais
politiquement nécessaire de causer des dommages économiques, écologiques aux
populations, à l’atmosphère, à l’hydrosphère, à la biosphère et à la géosphère. La fin
justifie les moyens disent les réalistes à la suite de Machiavel.
3
Au Nord et au Sud de l’Afrique, au Proche-Orient, en Amérique centrale, au Canada
et dans l’Ouest des États-Unis. Au Proche-Orient, il existe une dizaine de foyers de
tensions. L’Égypte, entièrement tributaire du Nil pour ses ressources en eau, doit
néanmoins partager celles-ci avec dix autres Etats du bassin du Nil : notamment avec
l’Éthiopie où le Nil bleu prend sa source, et avec le Soudan où le fleuve serpente
avant de déboucher sur le territoire égyptien. Quant à l’Irak et à la Syrie, ils sont tous
deux à la merci de la Turquie, où les deux fleuves qui les alimentent, le Tigre et
l’Euphrate, prennent leur source. L’eau de l’Euphrate a d’ailleurs servi d’arme
brandie par la Turquie contre ses deux voisins : grâce aux nombreux barrages qu’elle
a érigés sur le cours supérieur du fleuve et qui lui permettent d’en réguler à sa guise
le débit en aval, la Turquie possède là, en effet, un puissant moyen de pression. Voir
Dossier CNRS dans Sagascience@cnrs-dir.fr pp. 1-2.
Université, Recherche & Développement, Saint-Louis, n° 18, juin 2009
37
Ce souci scientifique ainsi suggéré correspond à une volonté intellectuelle
inspirée de la théorie réaliste des relations internationales qui propose de voir le
monde tel qu’il est et non tel qu’il devrait être, à ne pas prophétiser sur les bonnes
intentions d’autrui ratifiées dans des conventions et accords internationaux fidèles
aux règles du droit international. Produit de notre imagination sans être pure
imagerie fictive et futile, ce concept se veut un matériau de prospective théorique
des relations internationales contemporaines participant à la promotion du
concept « de sécurité humaine »4, privilégiant la sécurité des individus et des
communautés pour reprendre la formulation savante de la problématique de
Mary Kaldor5. Face à une nouvelle approche de la menace, s’impose une nouvelle
approche de la sécurité humaine6 intégrant de nouvelles technologies de
dissuasion conformes à la « responsabilité de protéger » (énoncée dans le Rapport
canadien sur la sécurité humaine en 20057. L’accent est mis dans ce rapport plus sur la
sécurité de l’individu. L’on sait que le terroriste vise directement l’individu pour
mieux atteindre l’Etat. Stefan Glaser définit ainsi le terrorisme comme
l’intimidation ou la continuité par la violence ou l’emploi de la
violence. Il s’agit pour le terroriste de semer l’épouvante, de
provoquer un état de panique en vue d’atteindre un certain objectif.
Les moyens du terrorisme peuvent être divers, par exemple, le
meurtre, l’enlèvement, l’explosion, la destruction d’édifices, le
4
Voir la Revue de la sécurité humaine » qui a consacré toute une série de publications
sur les défis politiques et géostratégiques sur la sécurité humaine, notamment autour
des notions de « failed states » (Etats fragiles).
5
Voir Mary Kaldor, « La sécurité humaine : un concept pertinent ? », Politique étrangère
n°4, p. 901-914. Selon elle, la sécurité humaine est souvent considérée comme soft
parce qu’elle entend combiner sécurité physique et sécurité matérielle. En fait, elle
devrait être considérée comme une politique de sécurité hard, visant à protéger les
individus de la violence politique. Initialement promue par le PNUD dans son Rapport
sur le développement humain, en 1994, ce concept de sécurité humaine a trait à sept
composantes que sont : la sécurité économique, la sécurité alimentaire, la sécurité
sanitaire, la sécurité de l’environnement, la sécurité personnelle, la sécurité de la
communauté et la sécurité politique.
6
Voir Jean-François Rioux, La sécurité humaine. Une nouvelle conception des
relations internationales, Paris, L’Harmattan, 2001.
7
Human Security Report: War and Peace in the 21st Century, Victoria (Canada)/Oxford
(R.U.), Human Security Centre, University of British Columbia/OUP, 2005; The
Responsibility to Protect, Report of the International Commission on intervention and
State Sovereignty, 2001.
38
Ibrahima SILLA : L’hydroterrorisme : menace à la sécurité humaine
sabotage de chemins de fer, la rupture de digues, l’empoisonnement
d’eau potable, la propagation de maladies contagieuses, etc…8
L’hydroterrorisme : Tentative d’élaboration d’un concept nouveau
Les relations conflictuelles internationales au XXème siècle ont pu susciter
un certain pessimisme chez bon nombre d’individus. Ce sentiment fataliste est
loin de disparaître d’autant plus que certains considèrent que « le futur cache des
diableries nouvelles et inimaginables »9. Aussi, nous risquons d’assister à une
banalisation du plus vital, à une militarisation et une horrification des élégances
duellistes dans un monde où le droit et la justice ne réussissent pas toujours à se
substituer à la realpolitik.
L’histoire des relations internationales regorge d’exemples sur les usages de
l’eau à des fins bellicistes10. Même si les nations n’ont pas la même perception des
dangers guettant la paix et la sécurité humaine, la menace est bien réelle et
parfaitement reconnue. Même si la tentation est grande pour nombre de stratèges
d’en souligner l’incongruité, il faut oser en formuler la crédibilité technologique,
sans faillir à l’obligation scientifique de l’argumenter. L’eau est une arme qui a
donné au cours de l’histoire les preuves de son efficacité destructrice et de son
incandescence explosive. Elle a historiquement servi à élaborer des plans
8
Stefan Glaser, « Le terrorisme international et ses divers aspects. » Revue internationale
de droit comparé, 1973, vol. 25, n° 4, p. 825-850.
9
Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992, p. 28.
10
Si l’on en croit Dominique Linhardt, op. cit., p. 72, Peter Sloterdijk fait référence
dans son Sphères III. Ecumes, Sphérologie plurielle, Paris, Maren Sell, 2005, à des
évènements antérieurs tels que l’empoisonnement de réserves d’eau potable sous
l’Antiquité ou encore des techniques de fumigation utilisées au Moyen âge pour venir
à bout de villes retranchées. Plus récemment, voir les exemples de conflits régionaux
dans l’article de Philippe Rakecewicz et Salif Diop, « Gestion de l’eau : entre conflits
et coopération », Carnets d’eau, du lundi 14 janvier 2008, avec en Inde, le
déclenchement du conflit autour du fleuve Cauvery et du fleuve Karnataka, dans le
bassin du Mékong en Thaïlande, avec l’inauguration du barrage de Pak Mun ; en
Afrique australe autour du delta de l’Okavango-Makgadikgadi et impliquant Le
Botswana et la Namibie. De même qu’en Asie centrale autour des fleuves Amou Daria
et Syr Daria qui alimentent la mer d’Aral ; au Proche-Orient et dans le Golfe où la
Turquie détient la clé de l’approvisionnement dans le bassin du Tigre et de l’Euphrate.
Université, Recherche & Développement, Saint-Louis, n° 18, juin 2009
39
stratégiques et tactiques11, même si cette stratégie peut donner l’impression d’être
une violence irrationnelle et inhumaine. Elle va resservir, non pas en tant que
« pistolet à eau », mais en véritable poison ou « tsunami artificiel » pour dissuader,
faire peur, empoisonner, tuer, exploser, saboter, polluer, contaminer. 12
En référence notamment au bioterrorisme13, ce concept d’hydroterrorisme
permet d’appréhender et de définir la probabilité élevée du recours et les usages
stratégiques de cet « or bleu » à des fins stratégico-tactiques, guerrières,
revendicatives, terroristes ou répressives. L’invention du mot hydroterrorisme
correspond donc à la volonté de compléter les concepts désignant ce type de
menaces, d’agressions et de violences prenant appui sur l’eau. Il ne s’agit donc pas
d’un mot qui n’a rien à voir avec le monde. Mais le danger de ne pas être compris
et de ne pas être pris au sérieux est bien réel. Certains n’y verront là qu’un autre
isme complétant la tyrannie des ismes du 20e et 21e siècle, sonnant plus comme un
slogan qu’un réel concept qui mériterait qu’on s’y attarde. Aussi, l’intention
scientifique n’est pas, pour une question aussi sérieuse, de mitonner une intrigue
11
René Cagnat, dans son article « Asie centrale : de l’eau dans le gaz »,
http://www.unesco.org/courier/2001_10/fr/doss06.htm, revient sur cette réalité
qui selon lui, va obliger les cinq pays d’Asie centrale à une coopération étroite, dans
une région où l’eau reste une arme. Il nous rappelle comment les Kirghizes ont pu
utiliser l’eau comme arme, en fermant le robinet, pour riposter contre leurs voisins
Ouzbeks qui leur avaient coupé le gaz. Les Kirghizes ont en effet ouvert les vannes de
leur barrage de Tohktogoul, qui donne de l’eau aux Ouzbeks comme aux Kazakhs par
l’intermédiaire du fleuve Syr-Daria, avec l’argument qu’ils devaient alimenter en eau
leurs centrales hydrauliques pour qu’elles fournissent du courant à la place du gaz
manquant. En choisissant délibérément de ne pas maîtriser la pression, le Kirghizes
ont fait de sorte que l’eau emporta des digues dans la plaine ouzbek – le Fergana – où
on ne l’attendait pas à la saison froide, en si grande quantité. Parvenue plus au nord,
et ne pouvant plus s’écouler par le cours normal du fleuve pris par les glaces, elle fut
détournée, comme l’est chaque hiver l’eau dite « des centrales », vers la dépression
de l’Aïdarkoul. Ainsi, il se forme une dépression, là où il n’y avait que du désert, un
lac parfaitement inutile de 200km de long sur 30 km de large, contenant 16 km3
d’une eau qui aurait dû rejoindre la mer d’Aral qui en manque tant. Ce phénomène
se répète depuis 30 ans. Pour y faire face a été signé un « Accord sur l’emploi
rationnel de l’eau et des ressources énergétiques » entre les pays d’Asie centrale.
Longtemps limitée à des échanges bilatéraux (gaz contre eau, charbon contre eau
etc.), la coopération a changé avec des accords multilatéraux plus ouverts, p.1.
12
Voir le Rapport définitif de Moustapha Ngaidé, « Cadre juridique et institutionnel en
matière de bioterrorisme au Sénégal », UCAD, avril 2007.
13
Tiré de Madeleine Grawitz, Méthodes des sciences sociales, Dalloz, 1996, p. 21
40
Ibrahima SILLA : L’hydroterrorisme : menace à la sécurité humaine
conflictuelle dramatisante qui viendrait irriguer et inonder nos imaginaires d’atrocités,
de moralités codifiées, de présomptions fatalistes et d’objections sécuritaires réalistes.
Au-delà des prismes du doctrinaire, l’invention et l’emploi de cette notion
se veut un signal d’alarme, un appel d’urgence et non qu’une goutte d’eau qui se
dissoudrait dans l’immensité des préoccupations hydrauliques légitimes et
justifiées des peuples. Aussi, mon intervention s’inscrit dans une révolution du
regard pour appréhender le réel sur le mode de l’absence, de l’imaginaire donc
fidèle à cette mise en garde de Gaston Bachelard qui disait jadis que : « le réel
n’est jamais ce qu’on pourrait croire mais il est toujours ce qu’on aurait pu
penser »14. À la nouveauté terminologique correspond donc un éclairage
conceptuel sur la probabilité élevée d’une menace à reconsidérer sans
modération. L’éventualité stratégique d’un « tsunami artificiel » ne relève pas du
domaine d’un fantasme incongru, puisque les technologies militaro-industrielles
peuvent agir sur l’environnement souterrain.15 Aussi, ne faut-il pas s’inspirer et
justifier cette hypothèse en revendiquant les enseignements d’Émile Durkheim
qui pouvait dire à juste titre que
Dans la pratique, c’est toujours du concept vulgaire et du mot
vulgaire que l’on part. On cherche si, parmi les choses que connote
confusément ce mot, il en est qui présente des caractères communs.
S’il y en a et si le concept formé par le groupement des faits ainsi
rapprochés coïncide sinon totalement (ce qui est rare), du moins en
majeure partie, avec le concept vulgaire, on pourra continuer à
désigner le premier par le même mot que le second et garder dans la
science l’expression usitée dans la langue courante. Mais si l’écart est
trop considérable, si la notion commune confond une pluralité de
notions distinctes, la création de termes nouveaux et spéciaux
s’impose.16
L’objectif est donc de bien distinguer bioterrorisme17, cyberterrorisme, terrorisme
sismique du concept d’hydroterrorisme qui renvoie à des réalités et à des éventualités
bien particulières. Notre approche ne s’oppose donc pas à l’idée de Jean-Baptiste
Duroselle quand il affirme que : « l’étude des relations internationales ne peut se
fonder que sur la matière fournie par l’histoire ».18 En effet, aussi invraisemblable
qu’elle puisse être, la réalité dépasse l’imagination. Dans leurs relations plus
14
Ibid.
15
Émile Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, Rééd., Quadrige , 1990, p. 37.
16
Voir l’article de Moutapha Ngaidé sur le bioterrorisme.
Jean-Baptiste Duroselle, Tout empire périra, Armand Colin, 1992, p.22.
18
Bernard Lahire, Le travail sociologique de Pierre Bourdieu. Dettes et critiques, Paris,
La Découverte, 1999, p. 58
17
Université, Recherche & Développement, Saint-Louis, n° 18, juin 2009
41
souvent conflictuelles que coopératives, les nations et les hommes n’ont cessé
d’inventer de nouvelles armes et techniques de dissuasion, d’agression,
d’intimidation et de terreur. Comme le note Bernard Lahire : « Les bons concepts
sociologiques sont ceux qui augmentent l’imagination scientifique et qui obligent,
du même coup à des tâches empiriques inédites, des actes de recherche que le
sociologue n’aurait jamais été amené à réaliser sans eux ».19 En s’y essayant, l’on
découvre toute la mécanique et la matérialité destructive de cette denrée
naturellement inoffensive. L’eau devient plus que jamais « un trésor de guerre »,
une solution stratégique, une sorte de force brute dans des « guerres
chimiquement et vicieusement fraîches». Mais encore faut-il accepter l’idée selon
laquelle le « risque zéro n’existe en aucun domaine ».20 L’eau, ressource vitale,
n’est pas étanche à cette triste réalité. Coulée et trempée dans la panoplie
stratégique du combattant militaire, révolutionnaire ou terroriste21, elle a servi
dans l’histoire à la fois pour vivre sa foi, s’alimenter, maintenir en vie les êtres
vivants et à l’inverse à donner la mort sans faire couler trop de sang. Elle est
source de vie. Là où il y a de l’eau, il y a de la vie et le fané renaît de l’arrosage.
Elle est aussi ressource déviée de ses usages naturels. Ce n’est pas parce que ce
n’est pas brûlant que ça n’anéantit pas à la manière des armes à feu. On pense
qu’on ne peut l’infecter sans s’exposer soi-même. Ce qui n’est pas pertinent
puisque le suicide fait partie intégrante des modes d’action. Elle sert à
empoisonner, à ôter la vie en se donnant la mort. L’eau est un poison, donc une
arme. Elle peut servir à la dissémination de virus, de bactéries, d’épidémies et
autres fléaux liées à sa consommation. Le nombre de maladies et de morts liés à
l’eau directement ou indirectement est considérable. Si l’on en croît les
statistiques de l’Organisation Mondiale de la Santé, plus d’un milliard de
personnes dans les pays en développement n’ont pas accès à de l’eau salubre et
plus de 2,5 milliards à un assainissement de base. Dans ces pays, près des 2/3 des
maladies sont liées à l’eau et provoquent, selon les estimations, 1,7 millions de
morts chaque année. Certes qu’il ne s’agit pas là de terrorisme. Mais, comme si
« le jeu indirect des forces naturelles » 22 ne faisait déjà pas assez de dégâts,
l’homme, par une action directe et volontaire, envenimait une situation déjà
19
Ullrich Beck, La société du risque, Paris Flammarion, Champs, 2003.
Concernant les moyens techniques à la disposition du terrorisme, voir Jean-Luc
Marret, Techniques du terrorisme, 2ème éd., Paris, PUF, Coll. « Défense et défis
nouveaux », 2002.
21
Jean-Baptiste Duroselle, Tout empire périra, op. cit., p. 125.
22
Cf., L’observateur de l’OCDE n° 254, mars 2006.
20
42
Ibrahima SILLA : L’hydroterrorisme : menace à la sécurité humaine
catastrophique23. Les scénarii stratégiques classiques relatifs aux moyens de
défense liés à la sécurité collective ne suffisent plus à rendre compte
exclusivement de la probabilité effective de certaines menaces. La dissuasion
nucléaire qui pouvait empêcher que la guerre advînt n’est plus appropriée à
rendre compte de l’intensité et de la nature des menaces d’un nouveau type, d’un
autre style.
La prohibition hydraulique
Besoin accru de répression, idéal sécuritaire obsessionnel, ou lucide
perception de la fluidité de la menace et des failles de l’invulnérabilité, la sécurité
étatique, ainsi reconsidérée, cherche à canaliser les éventuelles déviations liées à la
substance hydraulique, pour que le terroriste cesse d’être « ce technicien du
malheur »24 qui détient « le sinistre secret du désarroi qu’il engendre, parce qu’à la
fois énigmatique et maléfique, impénétrable et honni »25, « disséminé partout sans
pouvoir être situé nulle part »26.
En effet, de nouveaux types de guerres avec de nouvelles armes et
stratégies ont commencé. Celles-ci méprisent les biens publics mondiaux qui ont
pour caractéristiques la non-conflictualité, la non-rivalité et la non-exclusion. De
la dissuasion on passe à l’élimination ; il ne s’agit plus de faire peur, d’intimider
mais d’exterminer. C’est la consécration des guerres totales.
Cette « croisade prohibitive » contre les parfums, liqueurs, boissons, gels,
solutions de nature gastronomique, médicale ou esthétique, bannis en cabine, est
destinée à mieux prévenir toute embuscade hydrique. Elle a généré de nouvelles
mesures préventives dans les aéroports. La commercialisation du liquide, du
visqueux ou du fluide, même en zone free shop, se heurte à « l’entonnoir »
sécuritaire retirant l’eau (et ses dérivés) des cabines, pour qu’elle ne puisse servir
23
Dominique Linhardt, « Dans l’espace du soupçon », Esprit n° 327, août-septembre
2006, p. 70.
24
Dominique Linhardt, ibid
25
Mireille Delmas-Marty, Pascal Lamy, Alain Pellet, « Les voies d’un ordre mondial »,
Le Débat, n° 142, novembre-décembre 2006, p. 4.
26
L’eau a été définie lors de la première conférence internationale sur l’eau, à Mar del
Plata en Argentine en 1977, comme « bien commun », exigeant une certaine éthique
de la responsabilité et de l’humanité. Depuis 1992, on tend à promouvoir le concept
de « bien économique ». le XXI siècle verra de plus en plus s’affirmer le concept de
« bien sécuritaire stratégique ».
Université, Recherche & Développement, Saint-Louis, n° 18, juin 2009
43
de moyen de tir. A la géopolitique du pétrole s’est ajoutée la géostratégie de l’eau,
recouvrant des systèmes d’armes, des stratégies et des tactiques, prenant en
compte la pénurie, la pollution et les dérivations dans lesquelles cette denrée
pourrait être trempée. Celle-ci impose de nouvelles règles et dispositions
sécuritaires du voyage, d’intenses fouilles et une nouvelle culture géostratégique
prenant en compte la matérialité tactique et mécanique d’une denrée
naturellement inoffensive dont on n’osait soupçonner qu’elle puisse servir d’arme
« fraîche et mortelle » au service d’objectifs de terreur, d’agressions et
d’agressivités.
La menace de ce global common ou « bien commun et public mondial »27 qui
peut servir à faire du mal, est de plus en plus intégrée dans les conceptions et
scénarii géostratégiques. Universitaires, revues, organisations internationales,
groupements écologiques, gouvernements, diplomates et organismes de
recherches scientifiques y consacrent de plus en plus leur énergie et leurs
réflexions à travers des colloques, des séminaires ou programmes de réflexions
doctorales28. Toute la technologie de la terreur est en perpétuelle réinvention,
entraînant une mécanique de la prévention par la prohibition. Ce qui appelle de la
part des politistes et spécialistes des relations internationales, une nouvelle
réflexion pour saisir toute la fluidité de cette problématique qui a cessé d’être
raisonnablement une « petite peur »29, non pas parce que les sociétés sont
trembleuses, mais parce la terreur errante féconde le pouvoir d’inquiéter et
d’imaginer l’insoupçonnable.
Ce concept d’hydroterrorisme permet de repenser l’hydroconflictualité et la
prudence géopolitique et géostratégique dans un « monde rendu chaotique par la
27
A l’image de l’EDEQUE (Ecole Doctorale Eau, Qualité et Usages de l’eau)
récemment mise en place à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Dans son
programme d’enseignement et de recherche, la géopolitique de l’eau y est intégrée
comme une dimension réflexive et scientifique incontournable.
28
Pour Norbert Elias, La dynamique de l’occident, Paris, Calmann-Lévy, 1975, p. 203204, les « petites peurs » ne concernent pas tant les personnes que les biens et ne
nécessitent donc pas l’usage disproportionné de la force publique. Voir Michaël
Fœssel, « La sécurité : paradigme pour un monde désenchanté », Esprit, 8-9, 2006, p.
194-207.
29
Gil Delannoi, La prudence en politique, Revue Française de Science Politique,
numéro 5, volume 37, 1987, p. 606.
44
Ibrahima SILLA : L’hydroterrorisme : menace à la sécurité humaine
méchanceté de l’histoire ».30 C’est l’une des réalités de la politique internationale
qui autorisent l’émission de cette hypothèse très plausible parce que, comme
l’annonçait déjà le Secrétaire d’Etat américain à la défense William Cohen en avril
1997 à la conférence sur le contre-terrorime :
D’autres terroristes sont engagés dans un type d’action écologique où
ils peuvent altérer le climat, déclencher des tremblements de terre,
des éruptions volcaniques en utilisant des ondes électromagnétiques.
Beaucoup d’esprits ingénieux travaillent actuellement pour imaginer
des moyens de terroriser des nations entières.31
La réflexion stratégique classique sur les menaces gagnerait en efficacité
quant à la prévisibilité, en changeant cette vision classique dépassée du
matériel de l’action terroriste qui ne s’inscrit pas dans une continuité
rassurante.
Contrairement aux armes dont le principe repose sur le coup porté
directement (soit dans une proximité immédiate entre l’auteur et sa
victime, soit par l’usage d’un projectile), l’atteinte à la vie est
médiatisée au sens où elle opère par la transformation des paramètres
vitaux de l’environnement dans lequel les victimes sont immergées.
Les conditions du milieu qui ordinairement rendent la vie possible
sont alors changées au point de devenir des agents de la mort de
ceux qui s’y trouvent. 32
30
« Les armes sismiques », 21 septembre 2002, p.1 in http://www.jppetit.com/Divers/Armes_sismiques1.htm. Dans cet article, l’auteur démontre
qu’aussi inimaginable qu’elle puisse être pour un non-spécialiste, l’étude géophysique
permet de poser l’éventualité d’une technologie capable d’engendrer des
cataclysmes, de déclencher des tremblements de terre. La technique permet d’agir
dans les couches profondes du sol avec des ondes électromagnétiques. L’énorme
générateur russe « Pamir » conçu dans les années 1970, l’une des variantes du
générateur « Sakharov » et de « Pavloski » sont autant de systèmes pouvant permettre
de faire circuler de forts courants électriques dans le sol et éventuellement
déclencher un séisme en provoquant des claquages.
31
Dominique Linhardt, op. cit., p. 73.
32
Une affiche accolée sur les vitrines des magasins situés en Free Shop rappelle cette
disposition sécuritaire du gouvernement fédéral. Les commerçants ne respectant pas
cette disposition qui interdit la vente de produits liquides aux voyageurs en transition
sont passibles d’une condamnation. Ceux qui malgré tout ont réussi à s’en procurer
verront leurs produits jetés dans les poubelles prévues à cet effet.
Université, Recherche & Développement, Saint-Louis, n° 18, juin 2009
45
Si la menace du liquide n’était pas une menace aussi sérieuse, pourquoi autant de
mesures de précaution, de vigilance et de contrôle dans les aéroports ? Cette
possibilité de voir une source de vie transformée en arme explosive est une réalité
que les Etats prennent très au sérieux. Tout un dispositif de sécurité est mis en
place au niveau des aéroports internationaux pour prohiber le transport aérien de
l’eau. Ce dispositif sécuritaire né au lendemain des attentats du 11 septembre
2001 tend à s’amplifier. Filtrage serré destiné à mettre la pression dissuasive.
Toute substance hydraulique est interdite dans les cabines : boissons, laits de
corps, parfums, traditionnellement emportés sans souci se retrouvent bannis. Il
est ainsi recommandé aux commerçants installés en zone free shop, de ne pas
vendre leurs produits aux voyageurs en transition. Un passager venant de
Kingston via Miami ne pourra désormais pas acheter du liquide au Free shop de
l’aéroport de Miami sur recommandation fédérale33. L’armature de la menace
classique a disparu, laissant la place à une artillerie hostile à toutes les normes
conventionnelles de la guerre. Sorti du maquis, elle vient fouler le parvis des
aéroports une fois de plus, mais sous d’autres formes que le détournement
d’appareils. Dans l’avion le menant aux États-Unis, n’eut été la vigilance des
services de sécurité aéroportuaires et douanières, l’intention terroriste à base de
produits chimiques de Richard Reid se serait soldé par un drame aérien
catastrophique. En janvier 2003, la police britannique a fait échouer le plan
terroriste qui visait à propager de la Ricine (toxine mortelle) à Londres. Mais déjà
en 1994-1995, un groupe de terroristes « autodidactes » avait entrepris sans succès
de faire sauter une douzaine d’avions de ligne à l’aide d’un explosif constitué
d’éléments liquides et réalisé à bord. Cette méthode qui consiste à confectionner
des armes à partir du liquide pour contourner le métal a conduit à interdire le
transport de tout élément liquide dans l’avion en bagage à mains.
De nouvelles vulnérabilités apparaissent ainsi exacerbées par les mutations
culturelles, technologiques, industrielles et environnementales des sociétés de plus
en plus exposées à une fragilisation sécuritaire croissante. La concentration de
nombreux réseaux énergétiques vitaux tels que l’eau, les transports et les
communications, rend le caractère criminogène des concentrations urbaines plus
grandissant.34 Le but recherché est de terroriser, de brandir en permanence dans
la psychologie des masses, le spectre d’une frappe possible à tout instant, d’une
menace permanente, avec des armes insoupçonnables. Le terroriste, en tant que
« volontaire à la mort » et « candidat au sacrifice », mène à sa manière une guerre
qu’on peut qualifier de « hors norme » (c’est à dire en rupture avec les lois de
33
34
Eric Langlois, op. cit., p. 36.
Ph. Descola et M. Izard, « Guerre », in Pierre Bonte et Michel Izard, Dictionnaire de
l’ethnologie et de l’anthropologie, Paris, PUF, 2007, 313-316.
46
Ibrahima SILLA : L’hydroterrorisme : menace à la sécurité humaine
non-violence, de non agressivité et de violence réglementée) par opposition à la
guerre conventionnelle « quasi contractuelle »35. Sa diplomatie différente de celle
des armées de métier, est celle des coups bas qui ne sont pas que des coups
d’épée dans l’eau, puisqu’il s’agit à la fois d’attaquer l’ennemi là où il est le plus
fort (stratégie dite napoléonienne) et là où il est le plus faible (stratégie dite
churchillienne). Toute stratégie étant une question d’opportunités et de
vulnérabilités pressenties, d’humeurs passagères, donc autant de circonstances et
d’occasions de faire preuve d’une efficacité redoutable sur le sort des peuples
plongé dans cet « enfer nécessaire »36 et les vertus psychologiques de l’atrocité et
de la barbarie.
Dans un contexte international où la « paix chaude » a succédé à la « guerre
froide » où les guerres ont cessé d’être mondiales pour devenir locales, où
l’ennemi est autant l’autre lointain que le proche semblable. On est ainsi passé de
l’équilibre de la terreur à l’empire téméraire de la terreur, éclatée, multiforme,
« sans visage ». La dissuasion nucléaire, parce qu’elle ne saurait être
raisonnablement appliquée aux individualités agressives, ne peut empêcher ou
limiter les escalades aux extrêmes les plus improbables mais les moins
impossibles. Dès lors, il convient de corriger les conceptions et perceptions
déformées de la vulnérabilité, de la prudence et de la loyauté qui ne sauraient plus
être appréciées en termes exclusivement militaires. La guerre est menée par des
civils sans armée, sans convention, sans loi et sans véritable plan tactique inspiré
des théories des grandes écoles militaires. Ici, l’agression se fait à la fois dans
l’improvisation et la planification qui opère suivant une certaine tactique destinée
à brouiller les scénarii les plus plausibles. Ils fonctionnent avec un perpétuel plan
B qui s’adapte presque instinctivement aux situations. Ce qui n’enlève rien à la
nécessaire précision quant la cible visée. L’irrespect des conventions et normes du
droit de la guerre, rendant la puissance impuissante et l’impuissance puissante. Le
terroriste mène une guerre non pas pour mieux vivre, selon une option vitale,
mais vit pour bien mourir, utilement jusqu’à la tragédie comprise comme martyr,
donc voie de salut ouvrant les portes d’un imaginaire paradisiaque.
Matérialité et perversion des usages de l’eau
L’homme a une tendance à tirer profit des forces de la nature pour vivre
tout simplement mais aussi pour combler ses faiblesses quand il s’agit
d’entreprendre une ruse pour faire face aux forts. Rien ne traduit mieux cette
35
L’expression est de Emile Fackenheim, God’s presence in History: Jewish Affirmations and
Philosophical Reflections, New York University Press, 1970, p. 5-6.
36
Jacques Attali, L’homme nomade, Librairie Arthème Fayard, 2003, p. 407-408.
Université, Recherche & Développement, Saint-Louis, n° 18, juin 2009
47
réalité que ce constat de Jacques Attali qui affirme que : « Dans les temps de très
grands troubles qui s’annoncent, nul ne saurait prédire le sort des armes (...)
Chacun des combattants choisira ses propres armes ».37 L’arbitraire des cibles a
pour corollaire celui des armes. Aussi, l’homme a l’aptitude de transformer
l’apparemment inoffensif en des zones de combat.38 L’infiniment vital en
détonateur mortel. Pour liquider, il n’y a rien de plus solide que l’eau. Portée en
ébullition, tirée en abondance, détournée de ses utilités alimentaires essentielles et
vitales, elle peut précipiter les peuples dans des situations tragiques.
L’hydroterroriste, parce qu’il mène une guerre, non pas forcément juste, mais
foncièrement justifiée, s’ingéniera à y puiser un exutoire pour mieux y noyer ses
désespoirs, sans établir de distinction entre civils et militaires. Bien au contraire,
c’est le civil qui est principalement la cible favorite au mépris du rituel des guerres
classiques dites « régulières », parce que conformes au jus in bello (droit de la
guerre).
La géostratégie est, avant d’être un art opératif conforme à une certaine
légalité, légitimité et loyauté, un pragmatisme tactique affranchi de tout
dogmatisme, visant seul le résultat escompté. L’action du sujet terroriste
s’exprime dans une culture matérielle qui n’exclut pas l’optimisation du fluide
pour pallier la « ringardise » de certaines armes. Dans leur ouvrage destiné à une
compréhension renouvelée de la culture matérielle, Jean-François Bayart et JeanPierre Warnier nous montrent à travers des exemples tirés de l’exercice du
pouvoir, de la vie de la marchandise et des pratiques sociales de la globalisation,
que le pouvoir, la production et la consommation sont une affaire de praxéologie
motrice. Que tout est en effet matière à style, et plus précisément à style de vie
(ou de mort).
L’hydroterroriste ne s’appliquera pas à mijoter scrupuleusement, étape par
étape, une recette-type. Il n’y a pas une technique arrêtée de « l’art terroriste » ; la
matérialité de son action tient à un souci d’efficacité qu’il emploie à mettre dans
un style, non ritualisé, sans cesse réinventé, retouché, qui s’accommode nullement
avec les anticipations stratégiques de l’adversaire cible désigné. Les armes ne sont
pas que d’acier et de feu, et d’armes à feu. La mécanique et la matérialité
stratégique de l’eau que l’hydroterroriste forge dans ses ateliers cérébraux s’abat avec
la même force, la même tyrannie que celles qu’il confère à son anatomie en la
transformant en arme de destruction massive, en outil de combat. A chacun sa
vérité. A chacun ses armes. A chacun les armes de sa vérité. A chacun la vérité de
ses armes dans des relations internationales où comme le décrit Raymond
Aron, la conduite diplomatico-stratégique apparaît comme une sorte de mixte.
37
38
Peter Sloterdijk, op. cit., p. 108, cité dans Dominque Linhardt, op. cit., p. 73.
Raymond Aron, chapitre XIX, « En quête d’une morale. Idéalisme et réalisme » dans
Paix et guerre entre les nations, Calmann-Lévy, op. cit., p.567.
48
Ibrahima SILLA : L’hydroterrorisme : menace à la sécurité humaine
Elle est conduite sociale, les acteurs – sauf dans les cas extrêmes –
reconnaissent réciproquement leur humanité, voire leur parenté et ne
se croient pas autorisés à s’infliger l’un à l’autre n’importe quel
traitement. Mais elle est aussi conduite asociale dans la mesure où la
force décide en cas de conflit et constitue le fondement de ce que les
traités consacreront comme norme.39
Dans sa matérialité, l’acte terroriste est aléatoire, peu probable mais
susceptible de surgir n’importe où et n’importe quand. Cet aléa surmultiplie et
surdétermine sa matérialité en lui conférant le caractère d’une menace
omniprésente et universelle, et peut obtenir, par effet d’une violence retenue, à la
fois certaine dans ses possibilités (détermination des terroristes) et incertaine dans
ses incarnations, sa plus grande efficacité.40 Michaël Foessel et Antoine Garapon
pouvaient dire à juste titre que :
L’attentat terroriste constitue donc une subversion radicale de la
norme à partir de son respect apparent : il s’agit dans tous les cas de
faire surgir la terreur depuis un lieu neutre (l’espace commun) et dans
un élément a priori rassurant (le quotidien) en rendant tout à coup
incertains le comportement et l’usage des objets les plus communs
(la voiture qui explose quand on tourne la clé du démarreur, le métro
déraille, l’eau est empoisonnée). Cette stratégie est nécessaire à la fois
pour rendre imprévisible la survenue de l’acte et incalculables ses
effets.)41
Il n’est donc pas à exclure que certains, sans gêne, choisiront de s’appuyer sur
l’eau qui n’est pas que boisson mais aussi poison, pour essuyer les affronts dont
ils ont été l’objet. Réel et grand est le risque d’assister à une crise de l’eau
devenant ainsi l’arme « hydrolicide » du faible qui y tremperait sans tempérance,
ni modération et pondération : haine, peines, rancœurs, frustrations et plaintes.
Source de conflit politique, l’eau unit et divise les peuples. Ceux qui versent
le sang de leurs adversaires et ennemis déclarés n’hésiteront pas, quels que soient
les mobiles, les directions et objectifs, à entacher l’eau d’une forte dose de
nocivité exterminatrice, après le gaz ou l’air qui ont déjà servi tragiquement dans
l’histoire. Les usages stratégiques de l’eau ne sont pas potentiellement et
exclusivement le fait de terroristes étrangers y noyant leur faiblesse pour
intimider, dissuader ou punir l’adversaire désigné. Les exemples historiques de ces
39
Jean-Paul Charnay, Terrorisme et culture, Les Cahiers de la Fondation pour les Études
de Défense Nationale, n° 20, 1981, p. 18-19.
40
Michaël Fœssel et Antoine Garapon, « Biométrie : les nouvelles formes de
l’identité », Esprit, août-septembre 2006, p. 167.
41
Voir René Cagnat, op.cit.p.2
Université, Recherche & Développement, Saint-Louis, n° 18, juin 2009
49
usages de l’eau, comme moyens de lutte ou mode d’action stratégique, ne
manquent pas :
- Certes, il ne s’agit pas d’acte terroriste au sens classique du terme mais on
peut citer l’action revendicative du SUTELEC (syndicat des travailleurs
de la Société nationale d’électricité du Sénégal) en 1993, qui, en procédant
à un délestage général de la distribution de l’électricité, a du coup privé les
populations dakaroises d’eau potable pendant des jours;
- mais aussi, il y a toutes ces attaques non répertoriées qui sont courantes
dans les génocides en Afrique : Rwanda, Soudan, Somalie, en Amérique
latine. Cette réalité nous montre que les cours d’eau empoisonnées ne
sont pas uniquement l’œuvre imaginative des bandes dessinées.
- N’est-il pas courant de voir, les forces de l’ordre de tous les pays, utiliser de
l’eau, généralement chaude pour disperser les manifestations publiques.
- Gengis Khan détourna vers les villes ennemies d’Asie centrale le cours d’un
fleuve, les noyant et asséchant des oasis parce ce que l’envahisseur –
Tamerlan – avait brisé en amont les canalisations.42
- Après une guerre pluriséculaire entre l’émirat ouzbek de Boukhara et celui
de Kokand pour le contrôle du fleuve Zeravchan, les Russes eux-mêmes,
en 1868, ne prirent Boukhara qu’après avoir coupé son
approvisionnement en eau. Les Soviétiques envenimèrent la situation en
créant des petits Etats montagneux gorgés d’eau (le Kirghizistan, le
Tadjikistan), des pays plus puissants ou plus riches mais moins dotés sur
ce plan (le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan) et en
construisant des barrages à proximité de leurs frontières. 43
L’eau : source de mort
L’histoire des relations internationales nous montre que le feu n’est la seule
arme disponible. Le liquide fait souvent plus de dégâts que l’acier et la ferraille. Le
terroriste n’hésitera pas à y puiser la source de sa force pour mettre la pression
sur l’ennemi désigné, hérité ou choisi selon un consentement réciproquement
conclu. Ce qui importe ce sont autant les effets psychologiques que physiques.
Pour suivre à la lettre la radicalisation de ses idées, le terroriste n’hésitera
pas à puiser dans l’eau les techniques alternatives pour atteindre ses objectifs
42
43
René Cagnat, op. cit., p. 2-3.
Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, Paris, Clmann-Lévy, 1962.
50
Ibrahima SILLA : L’hydroterrorisme : menace à la sécurité humaine
meurtriers. Il s’évertuera de procéder à ce que Raymond Aron44 définit comme
une entreprise de « maximisation des ressources » essentiellement tourné vers un
but homogène et non simultanément et alternativement investis de buts de
puissance, de richesse, de prestige, de conquête idéologique. Ce qui ne le prive
pas d’une certaine rationalité, comme l’enseigne le « paradoxe d’Allais » qui
soutient qu’ « un comportement rationnel ne tient pas seulement compte des
valeurs monétaires et des perspectives objectives ». 45 Il convient donc de prendre
en considération les « probabilités subjectives », des « valeurs psychologiques »,
des raisons et rationalités opportunes, gratuites et ruineuses dans la décision
exécutoire destructive du terroriste. Ce qui rejoint le constat fait par Vincent
Desportes selon lequel : « les capacités « non cinétiques » s’affirment face aux
« capacités cinétiques » : les meilleures armes (…) ne tirent pas des
balles. L’humain, le psychologique et le qualitatif tendent à prévaloir contre le
matériel et le quantitatif. »46 Il faut préciser que cette distinction découle de
l’opposition faite par les armées américaines entre les armes ayant une capacité de
destruction et de dommages physiques (armes cinétiques) et les autres. La
« dissuasion existentielle »47 s’est substituée à la dissuasion stratégique classique
conçue autour du thermonucléaire.
L’eau est un « outil rentable » de réalisation des ambitions et aspirations
terroristes. Bien qu’insupportable, la probabilité n’en reste pas pour le moins fort
envisageable. Les difficultés de l’endiguer sont énormes puisqu’il ne s’agit plus de
dissuader des Etats à « franchir le seuil de tolérance » mais bien à côtoyer un
nouveau type d’adversaire sans territoire, géographiquement délocalisé, réfractaire
au duel, hostile à l’affrontement « à visage découvert », camouflé.
Les génocides hydrauliques et les ébouillantes homicides ne constituent pas
un fantasme. Ils se sont déjà produits en temps de guerre. Ils se reproduiront en
44
Maurice Allais, « La psychologie de l’homme rationnel devant le risque. La théorie et
l’expérience », Journal de la Société de Statistique de Paris, janvier-mars 1953, p. 54-55,
cité dans Jean-Baptiste Duroselle, op. cit., p. 166.
45
Vincent Desportes, « Combat de demain : le futur est-il prévisible ? », Politique
étrangère, N° 3-2006, Paris, Armand Colin, p. 598.
46
Expression notamment utilisée par Mc Georges Bundy pour défendre l’idée selon
laquelle la notion d’équilibre des forces ne se réduit pas à un calcul simple des engins
à la disposition des Etats rivaux. L’équilibre de la dissuasion est assuré quand chacun
des détenteurs a la même capacité que son rival de dissuader agression directe ou
provocation extrême. Cf. Mc Georges Bundy, « The Catholics bishops and the bomb
“ , New York Review of Books, 16 juin 1983.
47
John Arquilla and David Ronfeldt, Networks and netwars. The future of terror, crime and
militancy, Santa Monica (CA.), Rand Corp., 2001.
Université, Recherche & Développement, Saint-Louis, n° 18, juin 2009
51
temps de paix. L’eau, bien qu’étant naturellement soft, est à ranger dans ses
hardware (machine) qui défie toutes les netwar (c’est à dire les conflits de
rationalités).48 Les modes d’action et de frappe ressemblent à celle du
révolutionnaire qui « utilise des outils que nul n’aurait soupçonné être des armes :
cassettes vidéo ou audio répandant la propagande. Il s’agit d’une forme subtile
d’escalade par la transformation des outils du quotidien, les plus inoffensifs en
armes de subversion »49. Ce constat nous amène à porter le doute sur l’affirmation
selon laquelle
la pratique terroriste fait preuve d’une remarquable continuité. Les
attaques ont pratiquement toujours été menées à l’aide d’armes
légères ou d’explosifs et ont généralement consisté à assassiner,
prendre des otages, détourner des avions ou poser des bombes. Les
terroristes sont historiquement conservateurs : ils n’ont que rarement
essayé de nouvelles méthodes, préférant l’assurance d’une opération
réussie à la poursuite – incertaine – d’effets plus importants.50
Sabotage de centrales hydrauliques, barrages, pollution volontaire, contamination
sont autant de moyens à sa portée.
L’eau a potentiellement une puissance de feu inégalable. Source de vie, de
conflit et de paix où viennent s’abreuver les fondamentalismes, radicalismes et
intégrismes les plus inflexibles devant l’horreur. Les artilleries classiques les plus
menaçantes sont celles qui sont les plus impensables et les plus inoffensives en
apparence ; ce qui les rend plus dangereux, puisque personne ne s’y attend.
L’hostilité conventionnelle a généré des procédés non conventionnels. La lutte
régulière disparaît pour laisser la place à l’affrontement par des coups bas, au
mépris de toutes les règles classiques, conventionnelles de la guerre. Le fait de
dire que cette denrée est vitale en tant que bien public mondial indispensable à la
survie de l’humanité ne constitue en rien une garantie de son impensable usage
comme arme de guerre ou de terreur. Bien au contraire, ce vital devient un
détonateur qui offre une raison pratique. Il n’y a pas d’arme marginale pour celui
qui cherche coûte que coûte à faire du mal. Comme le donne à voir l’illustration
d’une « femme dangereuse » offrant à un soldat une tasse d’arsenic sous le
prétexte d’une tasse de café, pour rappeler la méfiance de l’armée des Indes
néerlandaises après 1945 contre les « femme indigènes », si aimables en apparence
48
Eric Langlois, « Guerre classique et guerre révolutionnaire », op. cit., p. 23.
Daniel Benjamin, « Le terrorisme en perspective », Politique étrangère n°4, p. 887.
50
Moor, « Les guerres des Indes de P. F. Vermeulen Krieger », Revue Stratégique n° 85,
p. 208-209.
49
52
Ibrahima SILLA : L’hydroterrorisme : menace à la sécurité humaine
mais si dangereuses en réalité.51 L’eau leur servait d’outil de combat. Alors, elles
en servaient à satiété, à la santé des soldats courtoisement, à leur péril
vicieusement. Le terrorisme ne s’en privera pas en ces temps d’incertitudes
sécuritaires. Si la guerre a perdu en légitimité, le terrorisme gagne en virilité en
tant que « tactique qui sous-tend l’utilisation de moyens violents contre des noncombattants, à des fins politiques ».52 Les Etats n’ont plus le monopole de la
détention des armes de guerres, concurrencées qu’ils sont par de nouveaux
acteurs isolés mais perturbateurs dans les relations internationales. Si l’on en croît
Joseph Henrotin, « le terroriste s’efforcera toujours d’être l’adversaire
imprévisible »53 qui défend une cause juste qui n’est peut-être que juste une cause
« non-négociable » motivant son ascension aux extrêmes « tous azimuts » dans le
but de battre discrètement, sans combattre ouvertement. L’eau sera un des paliers
dans cette escalade vers l’imagination technologique destructive. Une guerre
perpétuelle sans trêve parce que jamais déclarée donc pas d’armistice à envisager.
Se manifestant à l’occasion, par contrecoup ou par maturation. L’audace est sa
norme. L’optimisme consacre son fatalisme. La motivation n’étant pas, comme
dans les guerres classiques, de capitaliser des victoires mais bien de terroriser et
fragiliser le moral des populations civiles ciblées aux moyens notamment d’une
coexistence belliqueuse cruelle. Ainsi, face à l’inégalité des moyens légitimes et
des forces légales, aucune ressource, même naturelle, n’est exempte de risque ou
suffisamment protégée du risque de sabotage ou de dérivation de son usage
naturel, initial.
51
Daniel Benjamin, « Le terrorisme en perspective », Politique étrangère n° 4-2006, p.
887.
52
Joseph Henrotin, « Vulnérabilités des sociétés techniciennes et contre-terrorisme »,
Revue Stratégique n° 85, p.78.
53
Il nous rappelle que depuis l’indépendance du Bengladesh, on a un très bon exemple
de l’action des forces naturelles en relations internationales. Une inondation, puis,
quelques mois après, un typhon, ont développé dans la partie bengale du Pakistan,
une exaspération – qui existait déjà – contre la partie occidentale. Jusqu’alors, on lui
reprochait d’exercer le pouvoir de façon trop exclusive. Vient s’y ajouter la
constatation que, vu l’éloignement, la partie occidentale ne peut secourir l’autre ; le
système est condamné et l’afflux de réfugiés vers l’Inde, qui ne peut les accueillir,
convainc le gouvernement de New Delhi qu’il faut aller jusqu’au bout et faire la
guerre. Ces forces naturelles, véritables détonateurs, ont provoqué, selon lui,
l’indépendance du Bangladesh. Voir Jean-Baptiste Duroselle, op. cit., op. cit., p.
125-126.
Université, Recherche & Développement, Saint-Louis, n° 18, juin 2009
53
Hydroterrorisme d’Etat
On peut aller plus loin en disant que les ressources naturelles apparaissent
comme des détonateurs choisis volontairement et non subis indirectement. De
même une inondation ou un typhon peuvent avoir indirectement de lourds
impacts dans les relations internationales et changer la donne politique d’un Etat,
comme nous le rappelle Jean-Baptiste Duroselle à propos du Bengladesh, du
Pakistan ou de l’Inde.54 A titre d’exemples, il est clairement établi que l’Egypte est
un don du Nil ; ce qui lui assure une survie de fait. Que dire des relations entre
pays riverains du fleuve Sénégal qui, s’ils décidaient de ne plus coopérer à travers
l’OMVS (Organisation pour la Mise en Valeur du fleuve Sénégal) ou l’OMVG
(Organisation pour le Mise en Valeur du Fleuve Gambie) pourraient
tragiquement remettre en cause l’équilibre géophysique, écologique, économique,
géostratégique, culturel et politique de toute la région. Le sabotage a été une
pratique courante dans l’histoire des relations conflictuelles internationales. Le
sabotage est autant un système de défense qu’un mode d’agression. Rien de ce
que la science moderne lui offre ou que la nature lui permet n’est rangé dans les
caves des artilleries rétrogrades à refouler. Le terroriste ne cherche pas à embellir
le crime. L’objectif est d’enlaidir la mort par une exhibition de l’horreur dépassant
le seuil de l’insupportable rangé dans la grille des crimes contre l’humanité.
Le retour du toxique est annoncé, alors qu’il apparaissait comme une arme
périmée, faiblement, voire exceptionnellement utilisée ces dernières décennies. Si
l’on en croît le général Charles Ailleret, le peu d’intérêt réservé dans ce type
d’armes réside dans le fait que
les conditions de déroulement des opérations et compte tenu des
excellents matériels de protection dont disposaient les différentes
armées, les toxiques n’avaient qu’un rendement inférieur aux
explosifs classiques. Mais (…) les toxiques ont fait de gros progrès –
il en existe qui sont des dizaines de fois plus toxiques que les gaz de
1940 – et les moyens de les mettre en place sous forme de
concentrations très brutales se sont, eux aussi, très améliorés. Les
toxiques pourraient donc, dans des circonstances favorables, prendre
l’avantage sur les explosifs classiques.55
Pour le terroriste, le rendement, en termes de retombées psychologiques, est
énorme. L’effet symbolique est plus important que le décompte arithmétique. Ce
qui l’intéresse, c’est moins de modifier les équilibres géostratégiques que de
perturber la tranquillité des « invulnérables », de secouer les conforts sécuritaires
des nations décidées de faire du « risque zéro » la règle en matière de sécurité
54
55
op. cit., p. 840.
Patrick Chambet, op. cit., p. 5.
54
Ibrahima SILLA : L’hydroterrorisme : menace à la sécurité humaine
publique. Les effets secondaires sont plus recherchés que ceux directement
générés. L’impuissance militaro-industrielle est compensée par la satisfaction du
sentiment profond que confère la jouissance de cette forme de justice expéditive.
L’adversité perpétuellement décrétée n’attend pas à être déclarée. L’hydroterroriste
peut intervenir à tout moment, en tous lieux et avec n’importe quelle arme. Ses
recettes tactiques sont les plus insoupçonnables.
Parmi les cibles exposées à des risques de dérégulation, avec des
conséquences économiques, sociales, sanitaires, écologiques et environnementales
importantes. On peut citer : les sites et réseaux de distribution d’eau ; les centrales
hydrauliques (installations, barrages, etc.) ; les stations d’épurations ; les centres
d’analyses et de traitement ; les lieux d’accueil du public consommateur (hôpitaux,
restaurants, centres de loisirs) ; les installations industrielles de fabrication de
produits à base d’eau ; les océans, les fleuves, les cours d’eau et lacs. Comme le
fait remarquer Patrick Chambet : « Un système de traitement de l’eau victime
d’une attaque pourra rendre dangereuse une eau qui n’aura pas été suffisamment
chlorée, provoquant potentiellement des épidémies »56
La faiblesse des artifices juridiques et éthiques
La guerre et le conflit ne sont pas fondés essentiellement sur les bons
principes et sentiments faisant l’unanimité sur une bonne application et un juste
usage des armes et moyens de violence dans des situations de conflit. Feint-on de
l’oublier ? Le chaos et le désordre sont une constante dans les relations
internationales dont la survie reste tributaire du bon vouloir des acteurs. Et le
terroriste n’est pas dans une logique de guerre déclarée au sens classique du
terme, mais d’ennemi déclaré. Ce qui autorise agressions et infractions aux règles
du jus in bello. De fait, il n’a que faire de cette fairness anglo-saxonne qui pose le
principe de l’égalité des belligérants devant le droit de la guerre. Point de
déclaration ponctuelle, donc point d’armistice. Que des franchises déguisées, de
mauvaises intentions camouflées et des infractions à la hauteur des supplices à
infliger.
Acteur non contractant, en marge des dispositions légales, le terroriste pose
des réserves unilatérales pour mieux transgresser les réglementations
conventionnelles qui ne l’implique point. Il s’exclue de toutes ces dispositions qui
n’engagent que les Etats. Il s’autorise l’interdit. Dès lors, « Le principe de la
prudence devient un commandement de stratégie.57 La prudence prend la forme
56
57
Gil Delannoi, La prudence en politique, p. 606.
Gil Delannoi, op. cit., p. 600
Université, Recherche & Développement, Saint-Louis, n° 18, juin 2009
55
de comportements stratégiques.58 Le terroriste, du simple fait que seuls les Etats
sont parties contractantes, ne se sent pas concerné par de telles dispositions et
accords. Tant bien même qu’il décréterait d’observer une certaine trêve ou
armistice, cela ne le dissuaderait point de frapper sans discrimination
matérielle ou technique. Ce qu’on peut parfaitement comprendre, puisque,
moins on tend à penser à la probabilité, à la possibilité de recourir à un certain
mode d’action totalement prohibé par le droit international, plus la
propension à l’utiliser est grande. Ce qui est recherché pour que l’action et la
frappe soient efficaces, c’est bien l’effet de surprise. Dans les camps
d’entraînement clandestins, s’opèrent un permanent apprentissage et le
formatage d’une mentalité sans faille. Ce conditionnement d’abord
psychologiques permet de reconnaître l’adversité de l’altérité et de la fierté à
l’exterminer sans remords. L’attitude suicidaire et génocidaire ici contraste
avec toutes les théories des relations internationales avancées jusque-là et
faisant référence à la distinction entre rationnel et raisonnable chez Raymond
Aron, de la morale de la sagesse et de la modération chez Thucydide, de l’idéal
type du calcul politique chez Clausewitz. Raymond Aron considère par
exemple qu’ « on ne peut pas calculer la décision rationnelle quand la perte
risque d’être infinie ; « ce qui n’exclut pas une conduite raisonnable »,
notamment pour la survie de l’humanité.59
Dans ce contexte des relations internationales au sein duquel les Etats n’ont
pas la même perception des menaces, il serait dangereux et suicidaire de négliger
les vrais risques et de compter sur les « bonnes intentions » exprimées dans des
traités sinon jamais ratifiés du moins jamais respectés. Comme le rappelle Henry
Kissinger, « dans le monde de la diplomatie, un canon chargé est bien souvent
plus puissant qu’un document de droit ».60 Les relations internationales doivent
particulièrement être appréhendées essentiellement comme l’arène où s’affrontent
des acteurs le plus souvent totalement hostiles à tout sentimentalisme
diplomatique saoulant. Plus de cruauté et de souffrance, moins de respect et
d’humanité dans les opérations punitives du terroriste, comme dans le réalisme
géostratégique des Etats qui portent atteinte à l’intégrité physique des civils en
ciblant les régimes et responsables politiques.
58
Raymond Aron, Penser la guerre, Clausewitz vol. II, l’âge planétaire, Paris,
Gallimard, 1976, p. 181.
59
Henry Kissinger, op. cit., p. 737.
60
Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, Calmann-Lévy, 1962 (1984), p.754.
56
Ibrahima SILLA : L’hydroterrorisme : menace à la sécurité humaine
Rien n’est plus éloigné de la réalité des préoccupations terroristes que ces
considérations qui pouvaient inspirer les parties au conflit que nous rappelle
Raymond Aron :
Guerres de chevalerie ou guerres de dentelles marquent
l’épanouissement de l’intention à la fois ludique et agonale. Lieu et
moment du combat tendent à être fixés d’un commun accord ; les
deux parties se croient tenues d’honneur de ne pas violer les règles
parce que la victoire n’aurait plus de prix si elle avait été remportée
par des moyens déloyaux. Cette épreuve des forces n’en est pas
moins sérieuse et non jouée et, bien que la mort de l’ennemi ne soit
pas nécessaire à la gloire du vainqueur, elle peut résulter de la lutte
elle-même.61
Mais le constat lucide qui s’impose et que l’on retrouve dans la réflexion de
Raymond Aron c’est que
à tous les niveaux de civilisation, la brutalité risque d’emporter les
barrières élevées par la culture et la fureur animale d’étouffer le
sentiment de communauté humaine en l’âme des combattants. (…)
Les sociétés archaïques ont connu, comme les sociétés historiques,
l’oscillation entre la brutalité et la lutte formalisée, entre le respect
des règles et la volonté exclusive du succès à n’importe quelle
condition (…). La rationalisation instrumentale de la guerre dont
nous observons aujourd’hui l’aboutissement n’a pas créé le péril de la
cruauté et de la déshumanisation (peut-être, comme dit Huizinga, les
tendances modernes à exalter la guerre reprennent-elles, en fait, la
conception assyro-babylonienne), mais l’a rendu plus grave que
jamais. Les armes elles-mêmes, et non le refus de la reconnaissance
de l’ennemi, risquent d’effacer toutes les survivances ludiques de
l’institution belliqueuse.62
Cette vérité est d’actualité.
Ce serait une hérésie que de penser que le terrorisme cherche la capitulation
ou une abdication par la reconnaissance par l’ennemi ciblé de sa défaite. Ce qu’il
recherche, c’est une capitulation des croyances, des affects, des idées, ce qui rend
les armistices improbables, puisqu’à chacun sa vérité. Henry Kissinger nous
rappelle que :
Dans l’histoire, les nations ont recherché la satisfaction de leur
intérêt égoïste plus souvent que l’application de leurs nobles
principes, et se sont posées en rivales plus souvent qu’elles n’ont
coopéré. Rien n’indique que ce comportement séculaire ait changé,
61
62
Raymond Aron, op. cit., p. 754-755.
Henry Kissinger, Diplomatie, Fayard, 1994, p. 10-11.
Université, Recherche & Développement, Saint-Louis, n° 18, juin 2009
57
aucun indice n’annonce sur ce point de transformation notable dans
les prochaines décennies.63
Ce serait une grande erreur stratégique que d’engloutir dans des idéaux idéalistes
les intentions éthiques affichées des différents acteurs du système international
encore imprévisibles, souvent imperceptibles, toujours turbulents.
L’hydroterroriste, méprisant les biens les plus précieux de la vie et de ce
monde, ne se souciera pas d’une certaine « esthétisation » de la mort filtrant la
part d’horreur de son geste ou à « mettre de l’eau dans son moulin » réfrénant
ainsi la haine qu’il rumine sans arriver à l’éponger ; mais il s’ingéniera sans
indignation aucune à un art d’enlaidissement de la vie, une intoxication et une
mortification du vital, loyale à une application pratique, démesurée,
disproportionnée, inadaptée et arbitraire de la « loi du talion ». Peu importe la
manière seul compte le résultat. Le dépassement délibéré de tous les seuils
d’acceptabilité devient un label de reconnaissance et l’expression probante d’un
héroïsme affranchi de toute entrave éthique.64 Il n’y a pas de parité stratégique
compensatoire en la matière mais bien un déséquilibre de la terreur se
manifestant par une incapacité à contrôler les moyens stratégiques de
l’adversaire non identifié. Jean-Paul Charnay constate, à travers une
anthropologie stratégique du terrorisme, que l’acte terroriste est susceptible de
prendre les formes les plus inattendues dans les lieux les plus variés : le
« message » se libère des formes « sémantiques » ordinaires, des procédures
banales de contestation.
Il y a même une sacralisation du combat mené, une volonté de rechercher
un effet de publicité d’où son obsession à recourir à des images symboliquement
fortes et une certaine jouissance dans l’horreur des stratégies choquantes. A ce
titre, ils n’ont rien à envier à cette pratique des gouvernements et démocraties qui
consiste à lancer des jets d’eau sur les masses manifestantes pour les disperser ou
les refouler. La « goutte d’eau qui fait déborder le vase » dans l’inacceptable, c’est
que l’eau devient une arme stratégique de dissuasion entre les mains des forces de
maintien de l’ordre pour étreindre l’ardeur des foules turbulentes. Cette violence
contraignante, légalisée et légitimée n’en reste pas moins choquante. Aussi, on
peut citer toutes les bavures, notamment militaires qui, pour endiguer les
acharnements rebelles réfractaires à tout compromis ont, par inadvertance,
empoisonné leurs propres hommes au combat ou d’innocentes victimes, en
cherchant à anéantir l’adversaire. On en voit déjà l’ébauche avec le ruissellement
63
cf. Michel Hastings, L’imaginaire des conflits communautaires, L’Harmattan, 2002, p.
55).
64
CNRS, Sagascience@cnrs-dir.fr « L’eau, source de conflits entre nations », p. 1
58
Ibrahima SILLA : L’hydroterrorisme : menace à la sécurité humaine
encore timide mais troublant de menaces de contamination et de pollution
volontaire des eaux dans les revendications syndicales et certaines stratégies
consistant à faire par exemple couler un navire transportant des produits
chimiques et toxiques pour faire entendre sa voix, exprimer des revendications ou
désapprobations.
Pourtant le droit de la guerre existe depuis longtemps, mais il est
constamment bafoué même par des Etats décrits comme des modèles d’intégrité,
d’humanité et de démocratie qui sombrent dans des pratiques barbares. On
assiste à un effondrement des risques classiques (guerre nucléaire américanorusse) et à une apparition de nouvelles menaces contre la paix et la sécurité
mondiale (l’hydroterrorisme) qui est susceptible de causer des dommages d’une
horreur insoupçonnable ; même si, depuis 1928, des initiatives sont prises pour
déclarer la « guerre hors-la-loi » avec le Pacte Briand-Kellog ; et qu’il existe un
droit de la guerre dit « de Genève » datant de 1949 complétés par deux
protocoles additionnels de 1977 pour que la dignité humaine, la sécurité
internationale et la viabilité et la durabilité environnementales soient respectées.
Pourtant, Saddam Hussein n’a pas hésité par exemple pas à mettre le feu sur les
puits de pétrole koweïtien comme sur ses propres puits pour déclencher une
crise mondiale. Ce n’est qu’en 1993 qu’une convention pose l’interdiction des
armes biologiques.
Il sera tout aussi difficile pour la communauté des Etats de veiller au
respect de la Convention sur les armes chimiques (CIAC), ouverte à la signature le 13
janvier 1993 et relative à l’interdiction du développement, de la production, du
stockage et de l’utilisation des armes chimiques mais aussi les préparatifs
militaires pouvant conduire à leur emploi. Et même si les parties s’engagent à ne
pas aider, encourager ou soutenir quiconque déciderait de se lancer dans des
activités interdites, le contrôle effectif reste problématique, au moment où l’on
parle de plus en plus de terrorisme d’Etat. La bonne foi est une denrée rare dans
les relations diplomatiques internationales. L’eau devient un véritable instrument
de pouvoir aux mains du pays situé en amont d’un cours d’eau traversant une
frontière. Qu’il soit puissant ou non, celui-ci a toujours théoriquement
l’avantage de la maîtrise du débit de l’eau.65 Si l’on en croit toujours cette étude,
la situation n’est pas récente, puisqu’en 1503 déjà, Léonard de Vinci conspirait
avec Machiavel pour détourner le cours de l’Arno en l’éloignant de Pise, une
cité avec laquelle Florence, sa ville natale, était en guerre. Des chercheurs
américains ont également montré que depuis le Moyen âge, les désordres
sociaux en Afrique orientale coïncidaient avec les périodes de sécheresse. Aussi,
65
CNRS in Sagascience@cnrs-dir.fr , op. cit., p. 1.
Université, Recherche & Développement, Saint-Louis, n° 18, juin 2009
59
dans les sociétés asiatiques, l’eau était un instrument de puissance politique :
l’ordre social, les répressions et les crises politiques dépendaient des caprices
des pluies.66
Des initiatives préventives pour reconsidérer le risque
L’eau est devenue l’un des enjeux et défis majeurs de nos sociétés. Tant
du point de vue des besoins qu’elle génère que de sa gouvernance, sa
politique, son partage, sa gestion, son transport et ses usages, notamment
géopolitiques et géostratégiques, posent des problèmes entre les Etats. Il n’est
pas surprenant qu’elle soit un facteur de souveraineté, de conflit, de
coopération et de négociation au niveau planétaire, et donc des questions,
enjeux et défis géopolitiques et géostratégiques. C’est ce qui explique l’intérêt
qu’on lui accorde à travers des rencontres internationales telles que celle Mar
del Plata en Argentine en 1977 au cours de laquelle elle a été définie comme
« bien commun » ; à la conférence de Dublin en 1992, où elle fut déclarée
« bien économique » ; puis lors du premier Forum mondial de l’eau, en mars
1997 à Marrakech au Maroc, où les experts ont exprimé leurs craintes de voir
l’eau devenir, comme le pétrole, une denrée monnayable et chère, et l’enjeu de
nouvelles guerres. Les deux Sommets mondiaux de la Terre de juin 1992 à Rio
et juin 1997 à New York ont élevé l’eau au rang de « question prioritaire ». Au
deuxième Forum mondial de l’eau qui s’est tenu en mars 2000 à la Haye au
Pays Bas, l’accès à l’eau a été déclaré comme « un droit fondamental de
l’homme ».67
Certains verront dans l’hydroterrorisme, non pas un acte barbare, mais bien le
recours désespéré à une arme comme toutes les autres, non pas une guerre juste68
mais une guerre quand même justifiée donc légitime. L’expérience nous montre
que les groupes terroristes et extrémistes hésitent rarement à exterminer leurs
adversaires et molester leurs ennemis déclarés lorsque l’opportunité se présente,
et ils le feront sans rechercher une « esthétisation » des procédés stratégiques
censés refréner les excès pour un embellissement de l’horreur. La logique de
l’hydroterroriste ordonne de rechercher le « rendement » quel qu’en soi le coût,
d’entreprendre des stratégies démesurées et disproportionnées pourvu qu’elles ne
rapportent pas des bénéfices médiocres.
66
Voir CNRS, Sagascience@cnrs-dir.fr « Découvrir l’eau. Les rencontres
internationales ».
67
Pour cette notion, voir Michael Walzer, Just and Unjust Wars: A moral argument with
Historical Illustrations, New York, Basic Books, 1977.
68
Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992, p. 23.
60
Ibrahima SILLA : L’hydroterrorisme : menace à la sécurité humaine
Gil Delannoi pouvait dire que : « L’homme d’Etat est prudent parce que
l’histoire est capricieuse. Il imagine le pire… La prudence atténue les dangers
potentiels.
Ainsi affirmé ne peut-on se résoudre à prendre en considération la
problématique soulevée par Francis Fukuyama quand il s’interroge : « N’y a-t-il
pas une part de la personne humaine qui recherche délibérément la lutte, le
danger, le risque et l’audace, et cette partie ne reste-t-elle pas insatisfaite par le
mot d’ordre « paix et prospérité » de la démocratie libérale contemporaine ? »69
Mais n’est-ce pas le propre de l’homme de toujours semer le doute sur la
faisabilité et la probabilité d’une matérialité destructive du plus inoffensif ? La
capacité de l’homme à s’approprier et à transformer les outils les plus anodins en
armes de destruction massives. Le nucléaire civil en nucléaire atomique, le fer en
lance, l’air en gaz lacrymogène, le sable en armatures destinées à l’édification de
forteresses, l’eau en électricité, en support de transport, en boisson, en poison, en
techniques d’usages militaro stratégiques et tactiques. Toute ressource naturelle,
minière ou énergétique dont l’usage militaro-industriel et tactique est prohibé,
tombe sous l’appétissante convoitise de ceux qui peuvent décider de violer la
paix, la sécurité, la civilité et la loyauté souvent promises mais toujours
compromises.
Les failles et défaillances de nos sociétés dans ce calcul du risque, dans leurs
systèmes de surveillance les exposera autrement dans l’incapacité à faire face à ce
type de nuisance. Vu que le terroriste peut recourir à toute la gamme d’armes,
parmi les plus invraisemblables disponibles, les Etats doivent imaginer tous les
scénarii préventifs possibles. Les limites de l’« impensable politique et
stratégique » sont sans cesse franchies dans les relations conflictuelles nationales
et internationales. L’objectif n’est pas la victoire finale. Mais, il est évident que
« Le terroriste peut obtenir des succès que la puissance ne suffit pas à prévenir ».70
Il n’y a pas de guerre juste mais que des guerres justifiées.
69
Eric Langlois, « Guerre classique et guerre révolutionnaire : L’illusion de la
différence. », Revue Stratégique N° 5, 2005, Terrorisme et stratégie, P. 19
70
Cité dans Pierre de Senarclens, La politique internationale, Armand Colin, 1992, p.
178-179.
Université, Recherche & Développement, Saint-Louis, n° 18, juin 2009
61
Conclusion
« L’eau c’est la vie » dit-on communément. Mais quel beau slogan qui
semble oublier que cette boisson, en tout cas au regard des maladies, conflits,
abus et tentations terroristes qu’elle engendre est aussi un poison. Déjà, la
pollution de l’eau s’est aggravée, affectant la santé publique. Les nappes
phréatiques contiennent presque partout un degré alarmant de pesticides, et
chaque année des centaines de milliers de personnes sont victimes de ce
phénomène, si l’on en croît le Rapport du World Watch Institute sur ce sujet.71
Comment refréner les excès ? Servir et gérer ce bien commun pour que la paix et
la sécurité internationales promises ne se transforment en intentions idéalistes
compromises jamais atteintes ? Souvent conquises, la paix et la sécurité humaines
restent insoumises.
Si, comme nous le rappelle à juste titre le Capitaine Saïfoulaye Sow, « L’eau
a été l’élément fondateur des civilisations »72, elle est aujourd’hui plus que jamais
l’élément potentiellement destructeur des civilisations. Au-delà des
préoccupations économiques, de gestions alimentaires et sanitaires ; des enjeux
géostratégiques, tactiques, paramilitaires qui pourraient être le fait, non pas des
Etats mais de groupes isolés, terroristes et extrémistes.
71
Cf. article, « L’eau : enjeu stratégique du 21ème siècle », dans la revue Armée Nation,
n° 27-28 de janvier/juillet 2000, p.10-12.
72
Alexis Danjon nous en rappelle « le principe enfantin » dans un article intitulé
« Tueurs à gages et pistolets à eau », paru dans le quotidien Libération, le vendredi 6
avril 2007. Il décrit : « Le principe est enfantin : une fois leur versement effectué,
300 adultes reçoivent dans une enveloppe la photographie, le nom, les adresses
personnelle et professionnelle de leur contrat. Leurs armes : un pistolet à eau, une
bombe à eau ou un super soaker (les fusils à eau avec des réservoirs de plusieurs
litres). Sachant que chaque participant est lui-même la cible attirée d’un autre, trois
semaines de stress attendent les joueurs. Si un « tueur » arrose sa cible, cette dernière
lui remet son enveloppe et de ce fait le contrat qu’elle était supposée remplir. Le
vainqueur est le dernier « assassin » toujours au sec au bout de trois semaines. Pour
ce haut fait d’arme, il reçoit la rondelette somme de 500 dollars, en coupures de 1
dollar. Pour gagner, tous les coups sont (presque) permis. Les deux organisateurs,
« Supreme Commander » et « Mustache commander » conseillent même de sonner
déguisé en livreur de pizzas pour arroser sa cible dès qu’elle ouvre la porte ou en
facteur pour observer sa future victime.
62
Ibrahima SILLA : L’hydroterrorisme : menace à la sécurité humaine
Ce concept d’hydroterrorisme ne pouvait ne pas avoir un destin identique à
celui de l’immense tournoi de « pistolets à eau »73 qui a connu un réel succès à
Londres, San Francisco et Paris.
Partant des théories élaborées par toute une série éparse de penseurs sous
l’angle de la géopolitique, de la philosophie, de la sociologie, du droit
international et de l’éthique, nous sommes arrivés, à travers la
conceptualisation de ce que nous avons appelé l’hydroterrorisme à
reconsidérer le sort incertain d’une source vitale telle que l’eau, du fait de ses
potentiels usages à des fins terroristes et stratégiques. Ces enseignements,
confrontés à une observation objective de la dynamique évolutive actuelle des
relations internationales, nous permet d’affirmer que tant qu’il y aura
l’omniprésence de la peur, l’imagination ne devra pas être défaillante à
soupçonner l’absence perpétuelle de garanties suffisamment convaincantes
assurant la sécurité humaine, face à toutes sortes d’armes, métalliques,
nucléaires, à feu, sismiques, biologiques, chimiques, cybernétiques, hydriques :
armes de destruction massive, de terreur des masses et de massification de la
terreur. Et Rien ne résume mieux que cette phrase de Lao Tseu, la théorie que
nous avons cherché à élaborer, quand il dit que : «Rien au monde de plus
simple, de plus faible que l’eau. Mais pour attaquer le fort, qui sera jamais
comme l’eau ? Le vide en elle la rend transformante ».
A la santé humaine, certainement. A l’insécurité humaine, probablement.
73
Lao Tzu, 77. Extrait de Jean-François Bayart, « L’énonciation du politique », p.343.
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