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On a enlevé Bob Décibel
Chapitre 1
Montréal, 3 heures et demie du matin. Rue St-Denis déambulait un homme à la
démarche mal assurée; à n’en pas douter, il avait eu toute une soirée! Tout de même, il
conservait un certain panache, comme si son état n’était qu’accessoire et de peu d’importance. Vêtu de façon assez hétéroclite d’une veste en daim bleue brodée, de jeans
saumon tachés et d’un drôle de chapeau de feutre déformé cachant une coupe de cheveux asymétrique, il dégageait tout de même une assurance et un magnétisme incontestables. Montant la côte vers la rue Sherbrooke, où se trouvaient quelques passants ayant
eux aussi fermé les bars et deux policiers veillant au grain d’un air désoeuvré, il parvint
au sommet au moment même où une lumière diffuse se matérialisait dans le ciel et,
étrangement, à une très basse altitude.
— Hé! C’est quoi ça? dit un des fêtards en pointant son index vers une espèce de
grosse boule de lumière qui s’approchait dans un silence total, jusqu’à atterrir tout en
douceur à une vingtaine de pieds des gens qui se regroupaient sous l’effet de surprise.
Les deux policiers, l’un jeune et l’autre dans la cinquantaine, s’interposèrent entre
le globe lumineux et les curieux, eux-mêmes plutôt déstabilisés par cette soudaine apparition. La boule de lumière, d’un diamètre d’environ quinze pieds, dégageait une sorte
de lumière tamisée, comme à demi éteinte, et semblait ronronner doucement mais sans
le moindre son.
— Eh ben! dit un grand costaud, j’ai jamais vu quelque chose comme ça!
— Ouais, dit un petit râblé avec un anneau à l’oreille, C’est bizarre…
— C’est peut-être dangereux?… s’inquiéta la brunette copine du costaud en se
collant sur lui, l’air tout à fait émoustillée.
Au mot dangereux, les deux policiers prirent un peu d’allant et firent reculer la foule
de quelques pas en disant :
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— Okay, on se tasse un peu, jusqu’à ce qu’on sache ce que c’est…
À ce moment, comme mu par une inspiration soudaine, l’homme à la veste bleue,
malgré les directives des policiers, s’avança au-delà des autres vers la boule lumineuse.
— Éh! C’est Bob Décibel! dit un des quidams, intéressant ainsi tout le monde au
personnage.
—M. Décibel n’allez pas plus loin! dit alors un des policiers, le reconnaissant lui
aussi.
— Hé quoi? rétorqua alors l’homme. Ce doit être une farce, cette grosse boule de
Noël!
Tendant alors la main vers la sphère lumineuse, quelle ne fut pas sa surprise de se
voir puissamment attirée par elle, puis aspiré au dedans, soulevant la stupéfaction des
témoins et leurs arrachant des exclamations variées. Culbutant à l’intérieur, il atterrit
tête première dans une espèce de gélatine gluante, cependant que la sphère prenait son
envol, accompagnée par une recrudescence de cris de surprise fusant de ceux demeurés
au sol.
***
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À l’intérieur de la sphère, Bob Décibel dégagea son visage de la gélatine, s’essuya
les yeux en enlevant une généreuse couche de ce dans quoi il se dépêtrait, et put voir,
à son ébahissement le plus complet, qu’il s’élevait dans le ciel à une vitesse qu’il n’avait
jamais expérimentée auparavant. Cela lui donnait des hauts le cœur cependant que la
planète terre rapetissait à une vitesse phénoménale, passant de l’entièreté de son champ
de vision à une boule bleue en quelques minutes. Puis, lorsqu’il eut dépassé la lune à sa
droite, elle se mit à s’amenuiser jusqu’au moment où elle ne fut plus qu’un point dans
l’espace qui finit par disparaître. Alors dépourvu de point de repère et sous le choc, il se
retourna pour voir où il allait comme ça, et vit devant lui un grand vide infini parsemé de
constellations, au travers duquel il filait à une allure démentielle.
Sous tant de pression, physique et psychologique, son corps lui fit alors défaut, et il
sombra dans une inconscience qui, à tout prendre, fut tout à fait salvatrice.
***
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Pendant ce temps, sur terre, après avoir vu la boule de lumière se dissoudre dans
le ciel presque instantanément sans laisser de traces, la panique prit place dans la petite
portion de l’humanité qui avait été témoin de la scène, engendrant des réactions disparates et excessives selon le sang-froid ou l’émotivité de chacun des témoins de l’impensable. Les deux policiers, les bras ballants et le cerveau troublé par l’incongruité de ce
qu’ils venaient de voir, ne purent que se regarder l’un l’autre d’un air ébahi. L’un d’eux (le
plus jeune), hésitant, finit par dire :
— Je crois qu’on a enlevé Bob Décibel. Il ne peut y avoir aucune autre raison à tout
ceci. En tout cas, ils sont drôlement bien organisés.
— Je crois que tu as raison, dit l’autre. Il faut prendre l’identité des témoins avant
qu’ils partent, sinon personne ne nous croira, et installer un périmètre de sécurité pour
les indices, au cas où. Et appeler le capitaine au poste pour qu’il euh… appelle euh… je
sais pas, l’armée?
— Je veux pas te faire de peine, mais un F-18 a l’air d’un escargot à côté de cette
boule-là, répartit le jeune policier avec un soupçon d’admiration dans la voix.
Le lendemain, les forces de police n’eurent d’autre choix que d’annoncer l’enlèvement de l’un des plus grands artistes dont le Québec avait accouché, via sa mère bien
sûr, qui fut la première femme de sa vie, mais certainement pas la dernière. Comme de
raison, et aussi à cause du côté spectaculaire de l’évènement, ce fut LA grande nouvelle
ce jour-là, et après avoir repassé en boucle les témoignages des personnes présentes et
les annonces des forces policières qui se perdaient en conjectures sur les auteurs possibles d’un tel exploit technologique, les journalistes se rabattirent sur le personnage
lui-même.
On le comparait souvent à Jimi Hendrix, que de l’avis des experts il laissait loin
derrière. Une chose était sûre : les pièces musicales qu’il composait étaient inédites et
énergiques, teintées d’une liberté éclatante, et catastrophaient ceux qui les entendaient
pour la première fois.
Prisée de par le monde entier, sa musique l’avait rendu indépendant de fortune, ce
dont il se moquait d’ailleurs éperdument, la seule différence étant que ses frasques et les
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dommages qu’il causait autour de lui lors de ses nombreux débordements se payaient
tout seuls, son comptable et son avocat s’étant mis d’accord avec son agent pour circonvenir tous les écueils matériels et légaux au travers desquels il naviguait sans cesse,
poussé par la tempête qu’il portait en lui. Son attrait démesuré pour la gent féminine lui
avait valu énormément de problèmes; à tout le moins on pouvait dire que sa succession
était assurée sur cette terre. L’intransigeance dont il faisait preuve, assortie d’un manque
total de convenances, ne faisait pas l’unanimité, mais cela avait d’autant moins d’importance à ses yeux que l’on avait trouvé un certain charme à sa spontanéité débridée.
Au bout de 24 heures de ce balayage médiatique et de tables rondes sur ce qui
avait bien pu arriver, à savoir était-ce un coup médiatique, une hallucination collective
ou un phénomène météorologique rare, de nouveaux joueurs entrèrent en scène.
En effet, la police locale reçut la visite d’un officiel du gouvernement accompagné
d’une demi-douzaine d’Américains, NASA et FBI mélangés, qui rencontrèrent les deux
agents de service cette nuit-là ainsi que les témoins les plus crédibles, leurs posèrent
plusieurs questions, visitèrent les lieux en prélevant des données à l’aide d’appareils
compliqués, puis s’en furent faire leur rapport à Washington.
Le problème était que les radars n’avaient pas détecté l’entrée dans l’atmosphère
de la sphère lumineuse, ce qui était inquiétant, mais l’avait détectée à sa sortie, allant à
une vitesse de loin supérieure à tout ce qu’on connaissait, ce qui l’était encore plus, et
que l’on avait perdu sa trace un peu dépassé la lune, parce qu’alors sa vitesse était telle
qu’elle était à peu de choses près devenue de l’énergie, ce qui constituait alors une menace potentiellement planétaire.
Par souci de transparence sous l’égide du nouveau président des États-Unis, on
mit à la disposition des autorités locales les données récoltées, à savoir la présence de
plasma sur les lieux, ni énergie ni matière mais les deux, et la retransmission de la sortie
de la sphère de l’atmosphère. Il n’y avait plus aucun doute : on était clairement devant
un cas d’enlèvement par des extraterrestres. Sur toute la planète, ce fut le grand sujet de
conversation. Tous les gouvernements votèrent des budgets pour faire des recherches
sur tout ce qui pouvait se rapporter à cet inquiétant cas d’espèce, et un grand frisson
d’inquiétude parcourut le monde, favorisant l’émergence de nouvelles sectes et dynamisant les prophètes de malheur.
***
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Lorsqu’il se réveilla, avec un semblant de gueule de bois et l’étrange sensation
d’être couché dans du yogourt, Bob Décibel sut instantanément que quelque chose n’allait mais vraiment pas du tout. Ouvrant les yeux, force lui fut de constater puis d’admettre qu’il flottait dans le vide intersidéral, et se dirigeait vers l’inconnu à une vitesse
dont il n’arrivait pas à prendre la pleine mesure.
— Whhoaa… dit-il.
En fait, son onomatopée était probablement assez représentative du tsunami qui
déferlait sous sa calotte crânienne. Pourtant habitué aux situations incongrues et aux
réveils exotiques suite à ses nuits de bamboche, là c’était décidément plus intense.
N’y pouvant pas grand-chose et étant par nature peu enclin aux démonstrations
émotives, il se résolut alors à essayer de comprendre ce qui lui arrivait. Parce qu’il n’y
avait que des étoiles en vue, et aucun indice ne lui permettant de supputer la raison de
sa situation, il se rabattit alors sur son environnement immédiat, et l’état de son corps.
Après quelques mouvements, il se rendit compte qu’il allait bien. Mais pourquoi ne gelait-il pas? À ce qu’il sache, l’espace était froid, très froid même. Et comment pouvait-il
respirer? S’intéressant à son curieux moyen de transport, Il réalisa alors que de petits
orifices se formaient sur la surface interne de la sphère, exhalant un léger courant d’air
chaud, puis se refermaient et renaissaient ailleurs de façon continue, et cela même sous
la matière gélatineuse dans laquelle il reposait, provoquant de minuscules « plips »
presque inaudibles en arrivant à la surface.
— J’ai soif… dit-il alors, pragmatique.
Alors, lui causant un haut le corps accompagné d’une significative poussée d’adrénaline, se dressa devant lui une sorte de trompe qui semblait prendre naissance et s’extirper de la masse visqueuse. Se dandinant devant lui à la façon d’un cobra, l’extrémité se
forma alors en un orifice qui se balançait à la hauteur de son visage, semblant l’observer
de son méat pendant quelques brèves secondes. Des ramifications se créèrent dans la
masse sous-jacente puis, sans aucun avertissement, la trompe se contracta et aspergea
le visage du passager avec force, réussissant à lui en envoyer une bonne partie dans la
bouche, puis disparut aussitôt, réintégrant ses visqueux quartiers.
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— Pouahh!!! fut la première réaction de Bob Décibel, pourtant suivie d’un : Mais
non… Miamm. Mmmmmhhh, ouais, c’est bon…
Trouvant une certaine ressemblance avec le jus d’aloès avec pulpe dont il était
friand, il se racla le visage de la main pour en enfourner le plus possible, se délectant
au passage. Après avoir consommé le tout, il se dit que cela valait la peine de réessayer,
juste au cas où…
— J’ai soif! ordonna-t-il
Re-trompe, re-contraction et re-miam, cette fois-ci directement dans sa bouche
grande ouverte. Je rêve, se dit-il en avalant goulûment le nectar. Il y a un œsophage de
Jello qui me donne la becquée… Seulement pour créer un lien, il décida de l’appeler
Myriam. Quand même, c’était assez intime comme processus, cela valait la peine de faire
des présentations. Puis lui vint une autre idée…
— J’ai faim! tenta-t-il.
Myriam se dressa alors, sembla hésiter un peu, et il vit nettement que cela lui demandait plus d’efforts. Les ramifications luisirent sporadiquement, puis il se fit éructer
dans la main une chose qui avait vaguement la forme d’un bifteck d’aloyau, son mets
favori. Il le porta à la bouche, cela avait la consistance de la viande, mais pas le goût ni la
couleur. En fait cela ne goûtait presque rien, sauf un pâle rappel de viande fumée. Quand
même, il le mangea et cela le rassasia. Une bonne chose de faite; il savait qu’il ne mourrait ni de soif ni de faim dans l’immédiat.
Quoique bizarre, la situation lui semblait maintenant assez confortable. Lorsque
Myriam s’infiltra dans ses vêtements pour le débarrasser de ses eaux usées après qu’il
eut mentionné son inconfort en la matière, il se sentit quand même entre de bonnes
mains, et ne voyant d’autre option, s’endormit derechef, se lovant le plus confortablement du monde dans les, euh… bras de Myriam.
Il rêva alors qu’il était avec ses musiciens, sur une énorme scène suspendue dans
le vide, et qu’il donnait un spectacle. Il se défonçait, comme toujours, et il était plutôt en
forme. Par contre, il ne reconnaissait pas la pièce musicale qu’il était en train d’interpré-
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ter, ce n’était pas tout à fait comme d’habitude. Le rythme était enlevant, mais la mélodie
était étrange. Cela ressemblait un peu à de la musique chinoise médiévale, mais avec des
touches plus guerrières. N’importe, il s’en sortait plutôt bien.
Du coin de l’œil, il voyait son gérant qui lui adressait des signes d’encouragement,
assortis d’œillades appuyées qui le rendaient mal à l’aise. Il réalisa alors que son gérant
était devenu cyclope, son seul globe oculaire trônant au beau milieu du front. Tournant
son regard vers le public, il se rendit compte que celui-ci était composé de dizaines de
milliers de Myriams, trompes gélatineuses avec, au lieu d’un méat à l’orifice, une oreille
de bonnes dimensions, qui répondait à ses charges musicales par un curieux vibrato du
pavillon, rappelant la danse de l’herbe sous le vent. Se tournant vers ses musiciens, il vit
qu’ils n’avaient plus de jambes, mais qu’ils semblaient naître de la plate-forme, laquelle
était par endroit gélatineuse, avec de drôles de limaces en forme de T-Bone avec des
gueules de talibans nazis qui rampaient ici et là, se dandinant à contrecœur et lui lançant
des regards lourds de reproches. Ne se sentant pas tout à fait à l’aise, il changea de rêve
pour quelque chose de plus calme.
Dans son nouveau songe il rêva qu’il dormait et qu’il rêvait qu’il dormait, et ainsi de
suite jusqu’à l’infini, ce qui fut tout à fait reposant.
***
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La décélération de sa bulle de lumière, le fait qu’il avait assez dormi, et aussi l’impression qu’il avait que quelque chose se passait, l’extirpèrent de son sommeil. S’asseyant comme il put et scrutant l’espace, il le vit, droit devant. C’était énorme, d’environ
la même grosseur qu’un bateau de croisière, mais plus oblong et ventru, et d’un bleu
argenté qui n’aurait pas déparé une voiture sport de luxe. De place en place, on aurait
dit aléatoirement, de gros hublots laissaient voir un intérieur illuminé par endroits, et
sombre ailleurs.
— Alors là! Corne de licorne! Les extraterrestres existent!
Puis, se rappelant les histoires d’expériences pratiquées sur des sujets terriens :
— Je suis dans la merde!
En se rapprochant, de plus en plus lentement, il put voir l’orifice qui se faisait jour
dans le flanc du mastodonte de métal, et par lequel il pénétra quelques instants plus
tard dans ce qui était bel et bien un vaisseau spatial. Sa sphère atterrit dans une grande
pièce, bien éclairée, et complètement nue. Les murs, le plancher et le plafond étaient
tous recouverts ou carrément faits d’un genre d’inox un peu mat, la lumière semblant en
émaner.
Alors la sphère lumineuse devint plus diaphane, puis s’étiola jusqu’à s’annihiler, le
laissant assis sur un amas de gélatine qui se liquéfia et fut aspiré par des grilles d’égout
minuscules qui apparurent dans le plancher et finirent le travail avec un bruit de succion
pour se résorber aussitôt, l’abandonnant quelque peu désorienté mais surtout tarabusté
par la suite probable qui le mènerait sûrement à une salle d’op. Il eut tout de même une
pensée fugace pour Myriam, avalée par le plancher pour aller Dieu sait où…
Il se mit debout, et réalisa que l’air qu’il respirait était viable et la température plutôt confortable, encore une fois. En tout cas jusque là, on prenait soin de lui, songea-t-il.
Alors un panneau de métal glissa dans le mur en face de lui à une dizaine de pieds du sol
et quelque chose en sortit en état d’apesanteur avec un bruit de cliquetis.
C’était de la grosseur d’un raton laveur obèse, avec un look de mante religieuse,
mais avec plus de pattes, et fait du même métal que les murs, semblait-il. Cela se dirigea
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directement vers son visage et, avant qu’il ne puisse réagir, enserra sa tête avec quatre
de ses pattes et lui appliqua sur le bas du visage une sorte de masque en latex transparent qui lui recouvrit le nez et la bouche.
Il eut le réflexe de reculer pour échapper à l’emprise de la mante métallique, mais
elle resserra sa prise et le suivit en s’activant frénétiquement sur son visage, ajustant le
masque et le lui soudant à la peau avec une colle qu’elle sécrétait. Lorsqu’il essaya de
la repousser avec ses mains, elle lui présenta le bout pointu de ses autres pattes, et il se
piquait plus qu’autre chose donc il cessa. De toute manière c’était déjà fini; elle desserra
son emprise puis se retira complètement, flottant dans les airs à quelques pas de lui, les
pattes au repos et pendantes sous elle, semblant attendre.
Paniquant un peu, Bob Décibel tenta de respirer, mais ne le put par la bouche. Il inspira alors par le nez, ce qui fut de prime abord plus difficile qu’à la normale, car il y avait
un sas à l’entrée de ses narines, qui remonta dans celles-ci jusqu’au milieu de son appendice nasal suite à ses efforts. Au bout de quelques respirations, il s’oxygénait presque
normalement, inspirant par le nez et exhalant par la bouche. Il se toucha le visage et le
trouva un peu engourdi par le masque. Lorsqu’il tâta ses lèvres, un de ses doigts fut englouti par sa bouche sans qu’il le désire, un peu comme si quoique ce soit qu’il portait à
sa bouche était automatiquement transféré de l’extérieur à l’intérieur. Lorsqu’il se sentit
plus calme et déjà habitué à sa nouvelle condition, la mante métallique s’activa et revint
vers lui en cliquetant de plus belle. Cette fois-ci il se laissa faire, jugeant la résistance
inutile, surtout à il ne savait combien d’années lumières de la terre.
Enserrant de nouveau sa boîte crânienne de ses pattes d’insecte en inox, elle entreprit de lui coller à l’oreille droite un petit appareil qui s’inséra légèrement à l’intérieur
de son canal auditif et qui à l’extérieur ressemblait à une oreillette de téléphone cellulaire en usage sur terre. Puis elle installa sur son avant-bras droit un bracelet qui faisait
la moitié de la longueur de son radius, lui fit un léger prélèvement sanguin à l’aide d’une
minuscule lancette et inséra quelques gouttes de son sang dans un orifice du bracelet
qui se mit à clignoter furieusement pour se stabiliser et ne clignoter que mauve au bout
de quelques secondes. Se retirant de nouveau, les pattes pendantes, la mante métallique demeura pantoise, puis au bout d’une minute s’en fut vers le mur et réintégra ses
quartiers, le panneau se refermant sur elle.
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Toute l’opération n’avait pris qu’une dizaine de minutes.
— Wow! On m’équipe. J’imagine que ça sert à quelque chose… se dit-il en regardant son bracelet et en se tâtant l’oreillette.
Puis, alors qu’il se demandait ce qui allait encore sortir des murs, un pan entier
descendit, entrant dans le sol, et laissa entrer dans la pièce une vapeur légèrement verdâtre à l’air tout à fait toxique, aussi sympathique qu’un nid de guêpes. La température
changea de quelques degrés, devenant plus caniculaire que confortable, cependant que
la nouvelle muqueuse de son nez pétillait férocement, un peu comme ces bonbons qui
éclatent sur la langue au contact de la salive.
N’ayant pas grand-chose à perdre, étant par ailleurs naturellement curieux et audacieux, il s’engagea dans le passage qui s’ouvrait devant lui, s’attendant à vraiment
n’importe quoi.
L’intérieur du vaisseau, comme il put le constater, était vaste, avec des plafonds
hauts, et tout du même métal bleuté qu’il avait vu auparavant. Le corridor dans lequel il
s’avançait était rectiligne et s’incurvait à son extrémité. S’il y avait des ouvertures, elles
n’étaient pas apparentes; les murs étaient lisses, et vibraient légèrement, comme il put
s’en rendre compte lorsqu’il y posa la main.
Lorsqu’il parvint au tournant, il réalisa alors que le passage finissait par un cul-desac, environ vingt pieds plus loin. S’efforçant alors de supputer ce qu’il devait faire, il vit
un panneau glisser dans le mur du fond, laissant sortir quelque chose qui se dirigeait
vers lui.
C’était, à n’en pas douter, un être vivant. Il se déplaçait sur un lit de petites pattes,
comme les centipèdes, sans à coup et un peu comme s’il glissait sur le sol. Le corps était
un amalgame de trois troncs, munis de membres courts, ou bras, avec aux extrémités un
organe préhensile ressemblant vaguement à ceux des lézards terrestres, d’un nombre
qu’il ne put définir, certains étant à moitié retranchés dans les plis d’une peau rappelant
celle d’un éléphant. Trois têtes cohabitaient sur ce corps, au bout de leur tronc respectif,
avec chacune un œil à iris de chat de couleur jaune, un suçoir qui pendouillait un peu
sur le bas du visage, et une série d’orifices faisant une ligne parabolique sur ce que l’on
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pouvait qualifier de front. L’effet général faisait un peu penser à une chouette psychédélique tricéphale.
Lorsque Bob Décibel croisa leur regard qui était à n’en pas douter intelligent, le
multi-être ralentit et observa Bob, qui fit de même. Il put alors se rendre compte qu’un
des bras de son vis-à-vis avait le même bracelet que lui, quoiqu’un peu plus petit, et qu’il
clignotait bleu et vert. Examinant le sien, il le vit clignoter bleu et jaune, sans pouvoir
imaginer la raison de cette différence. Il put aussi constater que la tête centrale avait une
oreillette d’un modèle différent collée au-dessus de l’un des orifices de son front.
Alors les deux têtes de chaque côté se mirent à produire une espèce de chuintement par leur suçoir en se regardant l’une l’autre, que d’emblée Bob Décibel trouva
plaintif et désagréablement insistant, comme une craie sur un tableau à la petite école.
Lorsqu’elles cessèrent, la tête du milieu émit le même genre de son, mais sur une tonalité plus grave et avec un débit plus lent, en fixant son œil sur lui, et il sut alors qu’elle
s’adressait à lui. À la fin de sa tirade, le bidule collé sur son oreille vibra légèrement, et il
entendit ceci :
— Salut à toi, étrange bipède. Sache que nous ne te voulons aucun mal, même si
tu es comestible pour nous. Alors là… Bon OK… Ben tant mieux…
— Notre symbiose a pour fin de dénomination le vocable Wystrill. Notre planète
d’origine, Iriss, est très loin d’ici, et nous avons été prélevés pour notre talent sonique.
Puis il se tut, semblant attendre une réponse.
— Bon eh ben enchanté, euh, Wystrill, ne put que répondre Bob Décibel.
Bon, se dit-il; je suis dans un gros ballon de football métallique, très loin de chez
moi, je parle à une bibitte trop bizarre, et je ne sais pas ce qu’on me veut. Je capote ou je
fonce dans le tas?… Je fonce dans le tas!
— Alors Wystrill, vieille branche, je suis bien content que tu ne veuilles pas me
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bouffer! Moi aussi j’ai été «prélevé», mais sur la Terre, à j’sais pas combien de ce que tu
voudras d’ici, et je sais pas pourquoi ni par qui. Tu peux peut-être m’enligner là-dessus?
Et c’est quoi, ton talent sonique?
Temps d’arrêt. Bruissement dans l’oreillette de Wystrill. Chuintement de réponse.
— Ah! Tu n’as pas rencontré les producteurs. Ils prélèvent des talents. Nous, on fait
cela…
Puis alors, sans se concerter, les trois têtes se mirent à hululer. Doucement au début,
puis plus intensément. Par après, d’abord incertaines, apparurent dans l’air des d’aurores
boréales qui louvoyaient autour de Wystrill, avec de scintillantes couleurs, rubans chatoyants qui virevoltaient au rythme des sons sortant des trois suçoirs.
Whoaa… Matérialisations magnétiques par le son… se dit Bob. Le tout prenait de
l’ampleur, et le passage fut bientôt rempli de ces rubans qui s’entremêlaient, semblant
densifier l’air de leur présence, et faisant baigner Bob Décibel dans une mer d’improvisations magnétiques colorées.
— Intense… ne put-il que dire.
Puis d’un coup tout cessa, le son et les aurores boréales, et les trois têtes de Wystrill
respiraient bruyamment par leurs suçoirs, chacune avec leur œil exorbité. De toute évidence, cela leur demandait un certain effort.
— Bravo, Wystrill! Sur Terre tu ferais un malheur! Ça a l’air épuisant, par contre…
— Appréciation appréciée. Quel est ton nom, bipède?
— Bob. Je m’appelle Bob, et je suis Terrien.
Alors les trois têtes, après avoir chacune écarquillé leur œil respectif, se mirent à
faire un super étrange manège : les trois têtes de Wystrill oscillaient de gauche à droite
et de bas en haut, et leurs suçoirs aspiraient et rejetaient l’air ambiant avec de fortes
vibrations, qui faisaient un effet terrible de reniflement de cochon.
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Ils rient… se dit Bob Décibel. Ils rient de mon nom…
— Quesquia, triple tronc. Tu le trouves drôle, mon nom? s’offusqua-t-il, se moquant
alors éperdument de sa condition précaire.
— Un quadrillion d’excuses, Terrien. Mais sur ma planète, ton nom réfère à un animal
de compagnie qui se nourrit de nos déjections. Chez nous, tout le monde a son Bhhobhh.
Bon. Restons calmes. J’imagine que c’est ça le choc des cultures intergalactiques.
Quand même, quel maladon! Puis il eut une pensée fugace pour la Terre, et tout le ridicule de sa situation lui apparut clairement; il était probablement le premier être humain
à avoir une conversation avec un extraterrestre, et celui-ci se bidonnait carrément en le
traitant ni plus ni moins de coprophage. Il se relativisa, et en pesant ses mots déclara :
— C’est l’usage, sur ta planète, Wystrill, d’offenser les étrangers? Au premier contact
avec eux? Pas sur la mienne, tu sauras.
Alors les trois yeux se fixèrent sur lui, devinrent durs et froids, et ainsi en fut-il.
— Est-ce une invitation à un règlement d’honneur, Terrien?
Hummh… Un règlement d’honneur… Donc un duel ou quelque chose… Pas vraiment
la meilleure affaire, peut-être… En tout cas jusqu’à ce que j’en sache plus…
— Non, pas vraiment. Juste un peu d’impatience.»
Alors Wystrill le regarda d’un air pensif, puis sembla se détendre.
— Alors tant mieux Terrien, tant mieux…
Puis, se servant de son moyen de locomotion, il progressa vers Bob Décibel, le dépassa en le regardant de côté de ses trois yeux, puis s’en fut dans le corridor, puis au-delà, ne laissant derrière lui que le fugace et improbable souvenir de ses élucubrations
visuelles magnétiques.
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Alors notre déterré, après un court moment de dubitativité, marcha avec aplomb
vers le mur du fond, qui, comme il l’avait pressenti, lui céda le passage en faisant coulisser un panneau, ce qui lui permit de pénétrer dans le saint des saints. En effet, il put
se rendre compte assez facilement qu’il se trouvait dans la cabine de pilotage, une multitude de boutons et voyants bourgeonnants sur les murs et les pupitres de contrôle.
Devant lui se trouvait une incroyable vue de l’espace, au travers d’une grande baie panoramique, et deux nouveaux êtres se tournèrent vers lui sur leurs sièges, chacun d’eux le
fixant avec intérêt de leurs globes oculaires respectifs.
Ils ne pouvaient pas être plus dissemblables : l’un était petit, d’une couleur bleue
iridescente et à la peau très lisse, un peu comme les poissons des tropiques, avec deux
grands yeux verts très pénétrants, dont le regard perçant dénotait une intelligence au-delà de tout doute. Il avait de petits bras, un de chaque côté, qui faisaient un peu penser à
ceux des enfants victimes de la thalidomide, et que la nature semblait avoir compensés
en les pourvoyant de très longs doigts effilés, avec une dizaine de phalanges chacun. Le
volume de son corps ressemblait à peu près à celui d’un ballon de basket, légèrement
plus gros. Son moyen de locomotion n’était pas discernable, probablement caché sous
son corps rebondi. Ceci dit, il émanait de lui une espèce d’assurance qui était tout à
fait en contradiction avec sa stature. L’autre, une sorte de troll de près de huit pieds de
haut, avait des yeux de batracien, quatre en deux paires superposées, qui clignaient souvent, comme ayant besoin d’être humectés ou parce qu’il faisait un effort considérable
pour essayer de comprendre ce qui était devant lui. Son corps gris-brun était recouvert
d’une espèce d’écorce, comme un vieil érable; il avait deux paires de bras superposés de
chaque côté, en deux parties comme ceux des humains, terminés par des mains à trois
doigts. Deux jambes très fortes le reliaient au sol, avec chacune trois forts orteils devant
et trois derrière chaque pied de la forme d’un pain de campagne. Il avait aussi une sorte
de grosse serpe de métal à la ceinture, qui détonnait complètement.
À sa complète stupéfaction, Bob Décibel remarqua que de petits insectes se terraient sous les morceaux d’écorce et sortaient leurs petites têtes munies d’antennes
pour regarder. Au début il n’en était pas sûr, mais en s’approchant (il valait mieux faire
front, se disait-il; de toute manière quel autre choix?) il put se rendre compte que les petites têtes ressemblaient à celles de crabes mais, incroyablement, avec un sourire fendu
jusqu’aux antennes.
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Parvenu à une distance de dix pieds d’eux environ, ils formaient à eux trois un
triangle isocèle et instinctivement Bob s’arrêta. Les deux êtres lui faisant face étaient
aussi pourvus de l’oreillette traductrice et d’un bracelet comme le sien, mais avec plus
d’options, semblait-il. Ils avaient l’air d’attendre, le jaugeant calmement. Bon on ne va
pas y passer la journée, se dit-il.
— Salut! Moi c’est Bob Décibel, Terrien. Me comprenez-vous? Êtes-vous comme
genre style en charge ici? Parce que là j’aimerais bien savoir ce qui se passe, à un moment donné.
Le troll cligna des yeux en direction du têtard, lequel, on aurait dit, évaluait
carrément B. D. en silence. Ce dernier jetait un œil sur les petits insectes au sourire fendu lesquels commençaient à s’extirper de l’écorce et se mirent à sautiller en sa direction,
du troll au sol, puis carrément vers lui. L’un d’eux, plus entreprenant, réussit à grimper sur
sa chaussure, et de là se rua sur sa cheville, arracha un morceau de peau gros comme sa
tête, toujours avec le sourire, puis essaya de s’enfuir avec son butin vers ses comparses
devenus stationnaires.
—Hé! Ça fait mal! jeta le mordu sur un ton de voix tout à fait sincère en écrasant la
bestiole dans sa fuite du bout de son pied.
Le troll avança de deux pas, menaçant, l’insecticide recula de deux, incertain, et de
nouveau tout le monde se dévisagea dans un silence plutôt lourd, cependant que les
autres insectes dévoraient hyper rapidement le cadavre de leur ami, puis réintégraient
leurs quartiers sous la peau d’écorce du troll qui manifestement était contrarié de ce
manque de convenance.
— Ta relation avec Korr n’est pas partie du bon pied, on dirait, Terrien, dit narquoisement le petit être bleu dans une série de blops traduits.
— Quoi? Un instant, je ne vais pas me laisser dévorer pour avoir de bonnes relations. C’est quoi ces présentations? Et toi tu es qui, alors? Et il faut que je m’attende à
quoi, avec toi?
— Mon nom est Hammh, Getrod Hammh. C’est que pour mon ami et associé, c’est
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une façon de vraiment te connaitre, que d’avoir ses Luxols qui te goûtent et lui rapportent ton code génétique. La bienséance la plus élémentaire eut été de souffrir avec
honneur pour lui donner le plaisir de te rencontrer. Je crois qu’il est un peu en colère,
aussi, si j’étais toi, je ferais attention. Avec moi, tu n’as pas à t’en faire; j’ai déjà pris beaucoup d’informations sur toi avant de me donner la peine de te prélever sur ta planète
d’origine.
C’est lui! Je me suis fait kidnapper par un ballon bleu ridicule!
— Bon eh bien alors on est deux, parce que moi aussi je suis pas très content. C’est
quoi cette affaire de me prélever sans me demander mon avis? La charte des droits et
libertés, vous avez pas ça? Alors vous allez me ramener chez moi vite fait, où les gens
ne se mordent pas pour se rencontrer. Et si c’est ça que ça prend je ne parle de rien, parole d’honneur. Parce que là je crois que vous vous êtes trompés de gars, et j’ai d’autres
choses à faire.
— Du calme, Terrien. Je crois que tu comprends mal la situation dans laquelle tu
te trouves. Tout d’abord sache ceci : que tu ne sois pas content, comme tu dis, n’y change
rien, et tu devras bon gré mal gré te résoudre à faire ce que nous voulons.
Il fit une pause, le regardant avec acuité, puis continua;
— Nous sommes les propriétaires de ce vaisseau, Korr en est le capitaine, et présentement il ne demande qu’à t’expulser dans l’espace avec les ordures parce que tu lui
as écrasé un Luxol. Ton attitude n’est pas conciliante; la première rencontre que tu as
faite sur le vaisseau s’est presque soldée par un règlement d’honneur, et tu ne fais pas
preuve de diplomatie. Tu devrais démontrer un peu plus de respect; sache que les règlements d’honneur sont la première cause de mortalité dans le cosmos. Pour tes droits, ils
sont inexistants; ta planète ne fait pas partie de la fédération intergalactique, car votre
civilisation n’a pas été approuvée, et malheureusement tu n’es pas sur la liste des espèces protégées. Tu n’es pas en possession de quelque devise interplanétaire reconnue
que ce soit, et ce que tu as sur toi n’a aucune valeur. Si nous décidons d’arrêter de te
nourrir, tu n’as aucun moyen d’y pourvoir par toi-même. Je sais que sur ta planète tu disposes de biens considérables, mais c’est bien loin, tout ça… Et si nous ne le voulons pas,
tu n’as aucun moyen d’y retourner. Et si tu avais la mauvaise idée d’essayer de prendre le
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contrôle de ce vaisseau, ou d’un autre, tu ne pourrais jamais revenir chez toi sans que je
ne le veuille, car j’ai effacé ton trajet d’arrivée dans les cartes de la matrice informatique,
et je suis le seul à savoir comment retracer ta planète parmi des milliards d’autres. En
résumé, Terrien, tes affaires ne vont pas toutes seules.
Complètement abasourdi et sans voix pour la première fois de sa vie, Bob Décibel
ne put qu’accuser le choc. Le bleuet géant disait vrai, il s’en rendait bien compte maintenant. D’autant plus vrai qu’il le regardait calmement, sans émettre aucune émanation
éthérée mensongère. Et l’autre, là, le tronc troll, qui le regardait fixement, avec les petites
faces souriantes à antennes qui faisaient surface ici et là… Non, vraiment, cela n’allait pas
tout seul…
Il fallait penser vite; pourtant habitué à ça, il en eut le tournis. Ok, a) il n’avait aucun
contrôle sur la situation, b) sa vie était réellement en danger, c) il avait besoin de temps
pour essayer de mieux comprendre le tout. Il fallait donc collaborer…
— D’accord, M. Getrod Hammh. Je crois que je n’ai pas le choix… Je vais collaborer.
Pourrais-je au moins savoir la raison pour laquelle je suis ici?
— C’est mieux; la raison la voici.
Et il se tourna vers le clavier holographique devant lui, effectua quelques manœuvres,
puis, sortant de nulle part, un écran ou plutôt seulement une image apparut devant ses
yeux, lesquels il ne crut pas…
C’était lui, sur scène, à Budapest, lors d’un spectacle où il s’était particulièrement
éclaté sur sa guitare. Il avait revu cette scène plusieurs fois déjà. Cet événement avait
beaucoup collaboré à sa réputation. La virtuosité dont il avait fait preuve à ce moment,
la mélodie envoutante qu’il avait sorti de nulle part, les paroles qu’il avait inventées à
mesure qu’il jouait, tout avait fait que c’était devenu un moment inoubliable. Il en avait
causé des états de choc parmi les spectateurs. On voyait même les musiciens de son
groupe à l’arrière, pantois et exorbités, qui ne pouvaient même plus songer à le suivre.
C’est à partir de ce moment qu’il avait alors pu faire n’importe quoi… En fait tout ce dont
il avait envie.
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L’image disparut, et Getrod reprit. :
— Tu es ici à cause de ce talent que tu as. Je t’ai trouvé et tu vas travailler pour
nous. Korr et moi sommes deux producteurs, qui montons des spectacles sur différentes
planètes avec lesquelles nous avons des contrats. Si tu ne nous donnes pas ce que nous
voulons, nous pouvons nous débarrasser de toi comme bon nous semble, et ce sera tout.
Mais si tu nous donnes le meilleur de toi, et que tu fasses ce dont je te crois capable, (et
là ses yeux se mirent à luire étrangement) tu pourras alors avoir un public à ta mesure.
Ici il fit une pause, et jaugea l’effet que ses paroles avaient produit sur son interlocuteur. Il parut satisfait.
— Tu vas prendre tes quartiers. Au-delà de ce panneau coulissant t’attendra un
fureteur qui te conduira à un endroit que nous avons aménagé pour toi. Prends du repos.
Ton système nerveux central doit se remettre. Tu as accès à un système dans ta langue
qui te permettra de comprendre ton nouvel environnement et qui fera ton éducation.
Nous nous reverrons dans une vingtaine de tes heures terrestres. Puis, sans plus de manières, il se tourna vers son poste de travail et entreprit quelque chose.
Bob Décibel se tourna donc en direction d’où il était venu et se dirigea vers la sortie. Mû par une inspiration soudaine, il se retourna vers Korr et lui dit :
— Désolé pour le Luxol, mais je n’avais réellement aucune idée, alors…
Puis il sortit, le panneau s’ouvrant bien sûr devant lui et se refermant aussitôt après
son passage, laissant Korr cligner des yeux derrière lui.
De l’autre côté l’attendait le fureteur, genre de petite belette robotisée, toujours du
même métal que le reste, qui trottinait devant lui à sa mesure, ralentissant quand il ralentissait, et qui le conduisit à travers plusieurs panneaux jusqu’à un espace assez vaste,
contenant un cube sur lequel dormir et quelques autres commodités dont il ne put tout
de suite comprendre l’utilité. Ce dont il fut par contre sûr, c’est de l’identité de l’objet qui
trônait au centre de la pièce, sur un support;
—
Wahhhh, une Stratocaster 65!
***
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Chapitre 2
Après avoir tripoté sa Stratocaster sans grande conviction et s’être endormi en la
tenant dans ses bras, il se réveilla plusieurs heures plus tard, se sentant un peu vaseux
et jet-lagueux, puis inspecta son nouvel habitacle. Il découvrit assez vite le « podium à
bouffe », version améliorée de Myriam. Il s’agissait d’un volume rectangulaire lui arrivant
à la ceinture, et sur lequel était posé une sorte de micro-onde dans lequel apparaissait
des approximations quand même assez juste de ce qu’il mentionnait à voix haute. Il avait
compris son utilité en essayant un « J’ai soif» qui l’avait mis en branle et illuminé. Hyper
simple de fonctionnement, pouvant produire absolument n’importe quoi sur demande
assez claire, il reprenait aussi les restes et la vaisselle sale; c’était une vaisselle incolore
très mince et incassable, comme il put le constater en échappant un bol de soupe thailandaise trop chaud. Il put aussi voir à ce moment que de petits robots de ménage plats
apparaissaient comme par magie et ramassaient les dégâts, puis se retiraient par des
orifices qui naissaient de nulle part.
Il y avait aussi un réceptacle, de la grosseur d’un bain, qui servait à la fois pour les
ablutions et les besoins sanitaires, automatisé de la même manière.
— C’est mieux qu’un Bohhhb… se dit-il, sardonique.
Puis il découvrit son tuteur. Il s’agissait d’une coquille confortable, sorte d’œuf géant
muni d’une entrée, dans laquelle il pouvait s’asseoir-s’étendre, ce qu’il fit, pour instantanément voir apparaître un écran holographique devant ses yeux, et sur lequel plein de
petites images valsaient et changeaient rapidement. S’il fixait son regard sur une image,
celle-ci grossissait et une voix androgyne lui donnait de l’information sur ce qu’il voyait,
en termes concis et dont la teneur variait selon ses questions, comme il put le constater
en s’interrogeant à voix haute. Il put ainsi naviguer et apprendre son fonctionnement en
un temps record. Il y resta des heures, absorbant un nombre considérable d’informations,
ne se relevant que pour se sustenter.
Ce qu’il y apprit le stupéfia, évidemment. Tout d’abord, le nombre de planètes habitées faisant partie de la fédération galactique était à toute fin pratique incalculable,
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parce qu’en variation constante, mais la somme globale moyenne était vertigineuse, répartie sur un nombre de parsecs astronomique. Il se sentit alors très petit et insignifiant.
Le choc des cultures était constant, chaque être vivant pouvant librement, à ses
risques et périls, visiter ou faire des affaires sur quelque planète que ce soit. Aucune
pitié n’existait, généralement; ceux qui étaient forts et autonomes vivaient jusqu’à leur
mort, violente la plupart du temps, et pour les autres eh bien ce n’en était que plus rapide. Les planètes-mères étaient comme des maternelles, et lorsqu’ils étaient devenus
assez vieux pour le faire, tous devaient aller conquérir leur vie dans le cosmos, par honneur, tout en préservant les ressources de leur planète natale par leur absence. Certaines
planètes, considérées majeures, étaient plus visitées que d’autres. Sur celles-ci frayaient
toutes les formes de vie intelligente possibles, dans un constant ballet d’interactions
commerciales, diplomatiques, culturelles et d’échanges technologiques.
Pour une obscure raison, les échanges se faisaient avec une monnaie dont l’étalon
était le palladium, métal plus prisé que tout autre. Il existait une dizaine de monnaies
fortes, qui s’échangeaient dans une myriade de systèmes solaires selon des fluctuations
très aléatoires, mais les pièces de palladium étaient ce qu’il y avait de plus répandu.
Comme il était très difficile de faire régner la loi, tous s’entendaient sur un certain code
basé sur l’honneur, le Tyorisk, dans lequel plusieurs situations de confrontation étaient
répertoriées, et qui donnait certaines balises aux duels ou règlement d’honneur, façon
normale de mettre fin à une divergence majeure d’opinion ou de relever une insulte, et
qui se terminait par la mort plus que probable de l’un des deux protagonistes. Cette façon de faire permettait de tout régler séance tenante, et surtout d’assurer une certaine
paix générale et une cohabitation ordinairement pacifique, puisque si on se permettait
des écarts de conduite, il pouvait y aller de sa vie.
Les combats ne se faisaient qu’à l’arme blanche, et si un manquement au Tyorisk se
produisait, le tricheur était instantanément mis à mort par ceux qui assistaient au règlement d’honneur.
En somme, c’était le Far-West, mélange high-tech et médiéval. Il était mal vu de demander quoique ce soit : son chemin, une information ou autre, car cela laissait voir que
l’on était dépendant et faible. Médicalement, seule une caste très sélecte, les Skaldocs,
était habilitée à soigner d’autres êtres, mais il en coûtait beaucoup de palladium.
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Les relations sexuelles entre races étaient normales, en autant que les organes s’y
prêtent, et à ce niveau aucune restriction ne s’appliquait autre que les préférences de
chacun. Plusieurs maladies mortelles des moins ragoûtantes se rattachaient à cette activité, par contre. Pour circonvenir les aléas de relations intimes interraciales, d’autant
qu’une bonne partie de la population intergalactique se promenait nue, il existait une
sorte d’enveloppe corporelle, le Goveur, qui permettait de préserver le corps de qui le
portait de toute contamination possible. Pour le côté social, il fallait faire très attention
aux Krights, sorte de chevaliers errants qui ne cherchaient que des causes, redresseurs
de torts itinérants continuellement prêts aux duels, fauteurs de troubles par excellence;
pour eux ne valait la vie que par le nombre d’ennemis occis, et toute injustice qu’ils
voyaient, tout manquement à l’honneur leur était raison suffisante pour se lancer à corps
perdu dans l’action. En fait, ils agissaient un peu comme des globules blancs dans le sang
de la société, nettoyant tout sur leur passage, et il ne faisait pas bon en avoir un sur le
dos, car ils étaient assez versés dans leur art.
Pour ce qu’il en était de son oreillette, c’était un traducteur efficace pour la presque
totalité des langues parlées dans la fédération, en tout cas celles répertoriées, et qui
effectivement s’ajustait à l’interlocuteur aussitôt qu’il ouvrait la bouche. Lorsqu’un mot
n’existait pas dans une langue, il en synthétisait un.
Le respirateur aussi était efficace dans la plupart des cas, et se fermait automatiquement s’il ne pouvait transformer l’air ambiant en quelque chose de non-toxique pour
l’utilisateur. Celui qui le portait devait alors faire marche arrière ou mourir étouffé. Quant
au bracelet, il avait de multiples usages. Il analysait l’environnement dans lequel on se
trouvait, la nourriture que l’on avait devant soi, permettait de savoir à qui l’on s’adressait,
et quel danger menaçait. Il clignotait vert lorsque l’être devant vous était comestible,
jaune s’il ne l’était pas, bleu si le niveau de danger était bas, rouge s’il était haut, et à noir
il fallait se résoudre à sauver sa peau. Lorsqu’il clignotait blanc il y avait compatibilité
sexuelle, et s’il clignotait rose l’autre être désirait ardemment copuler. Par contre si de
rose il passait au rouge, alors il y avait danger de mort après l’acte, phénomène que l’on
retrouvait chez certains insectes terrestres, mais aussi à travers l’univers, et qui résultait d’un intempestif appétit de l’autre. Le bracelet servait aussi d’ordinateur portatif, de
moyen de communication, de GPS et de conseiller lorsque enclenché à cet effet.
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Quant au centre de l’univers connu, sorte de downtown du cosmos, c’était le Rhhinng, anneau galactique gigantesque qui comprenait les mondes les plus anciens de
la fédération, et où beaucoup de décisions majeures se prenaient, ayant un impact sur
une pléiade de mondes, par des êtres appartenant à des dynasties puissantes et historiquement dirigeantes. Là se brassait le plus de palladium, là se faisaient et se défaisaient
des fortunes. Là aussi les duels étaient plus nombreux, entre autres parce que les Krights
y étaient légion, leur planète-mère faisant partie du Rhhinng, et parce qu’ils luttaient
contre les gardes du corps des dynasties qui faisaient régner leurs lois sur ces planètes
importantes.
Tout cela sidéra Bob Décibel, autant par l’ampleur de toute cette information pour
laquelle il développait un intérêt croissant, que par la conscience qu’il prenait de l’étroitesse de sa vie sur terre, en comparaison de ce qu’il découvrait maintenant; veux veux
pas, les possibilités étaient immenses, et le fait d’être une espèce non-protégée ne l’impressionnait pas du tout, non plus que sa précaire condition d’otage. Il fallait qu’il étudie la systémique de ce nouveau monde, qu’il en décèle les failles, et qu’il reprenne le
contrôle de sa vie. Les deux producteurs devaient devenir des alliés, et s’il fallait pour ce
faire se défoncer sur scène, pas de problème.
Il se replongea donc dans le cocon de son tuteur, et apprit tout ce qu’il pouvait
sur les us et coutumes en vigueur dans le cosmos; avancer les mains ouvertes ou les
tentacules en l’air pour démontrer ses bonnes intentions, ne jamais regarder en arrière
lorsqu’on quittait quelqu’un pour ne pas démontrer un manque de confiance, ne jamais
demander un règlement d’honneur en premier à moins d’y être forcé, ne jamais refuser
de la nourriture, l’hospitalité, des avances sexuelles ou de discuter affaire sans avoir une
bonne raison de le faire.
Il apprit aussi que ses kidnappeurs devaient le libérer au bout d’une période équivalente à un an et quart terrestre, période au bout de laquelle il était affranchi s’il survivait dans ce monde implacable. La loi du talion était généralement en vigueur; Bob se
demanda comment il pourrait remplacer le Luxol aplati… La peur attirait généralement
le mépris et faisait de vous les victimes toutes désignées de règlements d’honneur aisément gagnés par des challengers intéressés par des victoires faciles. Donc il fallait être
sans peur… et sans reproches. Il apprit qu’il avait droit à une arme mais sans avoir le droit
de s’en servir sur ses… producteurs (s’ils acceptaient de lui en donner une), parce que
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tout être vivant avait le droit inaliénable de se défendre s’il était provoqué en duel. Si
on ne lui en donnait aucune, ce serait à son mentor ou ce qui en tenait lieu de répondre
au duel. Lorsque deux êtres ou plus en symbiose étaient impliqués dans un règlement
d’honneur, le plus apte des deux y allait.
Il se sentit alors prêt à une nouvelle rencontre avec les maîtres à bord. En plus il ressentait le besoin de nouveaux vêtements, aspect qui n’avait pas été abordé. Il sortit alors
de ses quartiers, chercha des yeux un fureteur, en trouva un à une vingtaine de pieds,
au repos, et lui enjoignit de l’amener au poste de pilotage. Comme à l’aller, le fureteur le
pilota avec professionnalisme. Chemin faisant – ce qui corrobora ce qu’il avait escompté
– il croisa Wystrill, qui glissait sur le plancher de métal en tenant une belle hache de style
Érik le Rouge dans ses mains de lézard.
— Bon chemin de vie à toi, Wystrill, dit Bob en ouvrant les mains devant lui.
— Bon chemin de vie à toi, Terrien. Tu apprends vite; peut-être vivras-tu encore
quelque temps, dit l’habitant d’Iriss en continuant son chemin, probablement vers ses
quartiers.
Après deux autres portes coulissantes, il pénétra dans le poste de pilotage. Le fureteur s’esquiva sans demander son reste. Il s’avança alors, les paumes des mains au ciel
devant lui, et dit d’une voix calme :
— Bon chemin de vie à vous deux, mes hôtes forcés. Je demande de votre temps
pour converser et établir.
Korr se retourna en clignant des yeux, et demeura sur ses positions, sans émettre un
seul son. Ce fut Getrod Hammmh qui lui répondit, après un bref examen :
— Bon chemin de vie à toi, Terrien. Je suis satisfait de ton attitude. J’accepte
d’écouter tes palabres.
— Bon alors voici : je donnerai le meilleur de moi-même pour tout ce que vous
me demanderez de faire pendant la période prescrite pour l’affranchissage, au bout de
laquelle, si je suis toujours vivant et selon vos règles, vous devrez me rendre ma liberté
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de bonne foi. En retour de ma bonne conduite et si vous êtes satisfaits de mes performances, je demande dix pour cent de tout le palladium que je vous rapporterai, ainsi je
saurai que je ne suis pas un esclave et pourrai exercer mon art avec une énergie pure, ce
dont vous bénéficierez.
Korr cligna des yeux plusieurs fois, puis émis un grognement, mi désapprobateur mi
surpris, et en resta là. Getrod le dévisagea avec acuité, et Bob Décibel crut déceler un
début de sourire amusé sur son visage bleu lisse.
— Soit, Terrien, j’accepte. Au-delà de cette période, nous pourrons décider de faire
affaire ensemble ou non. Sois fantastique, et le cosmos t’appartiendra. Ne respecte pas
ta parole, et tu mourras. Maintenant va te préparer, ton premier spectacle est dans cinq
de tes jours terrestres. D’ici là nous te reviendrons pour le programme.
Restant sur place, Bob ne bougea donc pas.
— Il y a autre chose, dit-il.
— Quoi d’autre?
— Qui va se battre en duel pour moi si j’ai un règlement d’honneur? Je dois posséder une arme pour me défendre.
Les deux producteurs se regardèrent en silence puis Korr cligna des yeux et se retourna vers son poste de travail, indubitablement se désintéressant de la question. Getrod fit papilloter ses longs doigts fluides entre eux, signe d’une certaine cogitation, puis
dit :
— D’accord Terrien. Demande la salle d’armes au fureteur. N’en prends qu’une, et
sers-t’en à bon escient. Soit conscient que bien l’utiliser peut prolonger ta vie, mais que
le contraire peut l’abréger. N’oublie jamais, non plus, que je suis le seul qui peut te ramener sur ta planète-mère. Puis lui aussi lui tourna le dos.
Bob ressortit du poste de pilotage, retrouva son fureteur un peu plus loin et lui demanda la salle d’armes, le cœur battant. Tout allait bien maintenant, se dit-il en marchant
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rapidement vers son nouveau jouet et sa nouvelle vie. C’était pour lui le symbole de sa
liberté recouvrée; après tout maintenant il n’avait qu’un engagement à respecter. Il le
ferait.
Lorsqu’il pénétra dans la salle d’armes, il eut un choc; il y en avait plusieurs dizaines,
de toutes sortes. Les formes variaient beaucoup, leurs utilités aussi sûrement, mais bon,
au final, elles avaient toutes le même but. Presque tout de suite il la vit : une belle épée,
qui n’aurait pas déparé un croisé. Il la sortit de son alcôve et déposa la pointe au sol. La
poignée de métal torsadé en forme de croix lui arrivait à la taille, et le pommeau (incrusté
de grenats, semblait-il) lui arrivait au nombril. Venait avec, un baudrier lui aussi incrusté
des mêmes pierres avec une ceinture qui lui alla comme un gant. C’était comme si elle
l’attendait.
Il se dépêcha de sortir de la salle d’armes avec son butin, et ordonna au fureteur de
le ramener dans ses quartiers. Rendu dans ce qui était maintenant chez lui, il s’endormit
du sommeil du juste en serrant le symbole de sa liberté retrouvée dans ses bras, et avant
de s’endormir eut des visions fugaces de conquête, de combats et de gloire, le tout sur
un chemin pavé de palladium.
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Chapitre 3
Alors intimement convaincu qu’il n’avait d’autre moyen de conquérir l’univers que
par ses capacités musicales, Bob Décibel s’acharna dès son réveil à se familiariser avec
son nouvel instrument. Ce qu’il adorait chez celui-ci, c’était la touche de la palissandre
en Round Lam, qui lui donnait plus de facilité; pour ce qu’il faisait, il n’y avait pas de
meilleur instrument. Il découvrit, en ouvrant l’interrupteur, qu’il était relié à une boîte de
son équipée de tout ce qu’il lui fallait pour se passer (en tout cas pour le moment) d’un
vrai groupe et de lui donner le support technique nécessaire dont il avait besoin pour générer un son tout à fait potable. Le système informatique intégré changeait de gamme à
l’unisson, le suivant dans ses élucubrations auditives sans fausses notes aucunes. C’était
génial.
Il se donna à fond la caisse, et c’est peu de le dire. Même son fureteur se tenait
un peu plus loin. En fait il n’avait jamais, de toute sa vie, prodigué autant de lui-même;
il faut dire qu’il n’avait jamais eu d’aussi bonnes raisons. Ni jour, ni nuit. Jouer, manger,
dormir, le tout dans un état semi-hypnotique causé par l’intemporalité, le déracinement,
le manque de repères, le fait d’être seul, et surtout aussi cet intense besoin de dépassement qui le tenaillait. En fait, maintenant, peu lui importait qu’il fût là contre son gré; il
avait une belle épée et une Stratocaster pour frayer son chemin dans le cosmos. Même le
nom de son instrument provoquait en lui un enthousiasme stratosphérique qui l’émoustillait complètement.
Puis, au cours d’une envolée musicale très intense, il se sentit observé. Improvisant
une finale, il se retourna.
Les trois yeux des trois têtes de Wystrill le regardaient fixement, un peu écarquillés, des paillettes dorées virevoltant dans leur iris. Les suçoirs tremblotaient légèrement,
et des débuts d’aurores boréales flottaient autour de son corps commun. Une chenille
décérébrée aurait compris qu’il se trouvait dans un état de surexcitation assez avancé.
— Bon chemin de vie à toi, Wystrill, ne put que dire le guitare héro.
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— Ton… talent… est surprenant, Terrien. Il évoque en moi la source de quelque
chose qui n’est pas… aise et malaise se disputent en moi. Je ne suis pas sûr de ce que je
ressens…
— Oui. Je comprends.
Il revoyait les spectateurs qui tombaient en état de choc à Budapest; mmh…. faudrait peut-être que je sois moins intense… Mais comment faire pour devenir autre chose
que ce que l’on est? Et d’ailleurs, ce n’était pas l’heure de prétendre, mais bien celle de
casser la baraque en toute sincérité.
— Bon chemin de vie à toi, Terrien. Je suis destropfft… Et sur ce, il glissa sur ses
centaines de petites pattes et s’en fut.
— Ah ben ça. Je l’ai destropffté. J’imagine que c’est trop pour mon traducteur. En
tout cas ce serait intéressant de le voir magnétiser sur mes tounes. Faudra en parler à
Gestrod, se dit-il à voix haute.
Et il se replongea dans ses improvisations contrôlées.
Un peu plus tard, assez content de lui, comme il se commandait un verre de jus de
pomme grenade au podium à bouffe, il eut soudain l’idée brillante de vérifier quelque
chose…
— Champagne! Et waahh, un verre de champagne apparut bel et bien, que Bob
savoura. Voulant savoir les limites du podium, et soudain mû par un élan d’originalité il
commanda : — Absinthe tchèque! Et aussi sûr que ça, c’était là. De bonne qualité en plus,
se dit le connaisseur en lui. Et voilà pour les périodes de relaxation. Hmmm… Ce n’est pas
complet…
Alors il se replongea dans le cocon du tuteur et entreprit d’en savoir le plus possible
sur les relations sexuelles intersidérales. Pas qu’il était vraiment encore en manque, mais
bon, il fallait prévoir. Il apprit que tout d’abord, dans les débuts de la fédération, c’était
un moyen de colonisation (un peu comme les Elohim sur terre, se dit-il), puis c’était devenu une façon de communiquer sa sympathie que de donner du plaisir à son interlo-
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cuteur. Wow! Par la suite, s’était greffé à ces louables intentions le besoin de connaître
mieux l’autre, et finalement de le mettre dans de bonnes dispositions à notre égard lors
de tractations d’affaires, palladium oblige.
Une kyrielle de maladies vénériennes se transmettaient entre les races des différents systèmes solaires, ce en quoi comme les vies hors des planètes-mères étaient
courtes, c’était relativement grave. Par contre il y en avait des peu attirantes : La Galhop, qui vous faisait partir la peau en lambeaux en un rien de temps, sorte de lèpre hyper-contagieuse. Un toucher et c’était fait. Un peu comme un herpès spatial mortel. Il y
avait aussi la Phystler, qui vous montait au cerveau à partir des régions génitales, et qui
vous rendait enragé. Et plein d’autres trucs; des vers, des insectes, des bactéries, des algues, des acariens carnivores ultra-rapides qui ne laissaient que votre squelette le matin
venu. Il y avait aussi une sorte de petite méduse qui vous bloquait tous les orifices et qui
vous faisait exploser d’être trop plein.
Par contre, étrangement et contre toute logique, certains êtres semblaient complètement immunisés sans qu’on sache pourquoi. En fait, là aussi c’était le Far-West, comme
le reste. Il y avait une espèce de livre, comme un genre de Kama Sutra, mais pour des
positions entre extra-terrestres. C’était assez hétéroclite, merci. Bob en eut les yeux en
érection pendant un certain temps, et l’imagination assez fantasmée.
Ce repos là, il fit un rêve érotique dont Myriam était la principale actrice, mais il y
avait de l’étrange populace qui grenouillait partout… Lorsqu’il se réveilla, Korr était dans
ses quartiers, à quelques pieds de lui et, fidèle à lui-même, le regardait en clignant des
yeux, Getrod niché au creux du coude de l’un de ses bras droits.
— Bonne fin de repos, Terrien. Je suis venu t’annoncer que, dans dix de tes heures
terrestres, tu assumeras tes fonctions. Nous venons d’entrer dans le système solaire des
Ludiens. Ils sont assez faciles. Pour toi ce sera un bon test. Prends le temps de les comprendre par ton tuteur. Ils aiment les sons de toutes sortes, sont assez pacifiques et peu
problématiques. Ne t’attends pas à beaucoup de réactions de leur part. Wystrill fera la
première partie pendant vingt de tes unités secondaires de temps, et toi pour la suite,
pendant quarante. Ce sera tout pour cette fois. Ton fureteur viendra te chercher, tu le
suivras avec ton instrument. Tes arrangements musicaux seront synthétisés sur place
dès tes premières notes. Tu n’auras qu’à jouer. Ne laisse pas ton public te distraire. Fais
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comme nous t’avons observé faire ici. Ne bois pas de ce liquide vert, tu es moins performant quand tu le fais. Ne traîne pas ton arme, tu es sous notre protection. Ne parle
pas, ne chante pas; joue seulement. Si tout va bien, tout ira bien, dit Getrod d’une voix
monocorde.
— Okay, je fais comme ça. C’est l’entente, dit Bob.
Mais en son for intérieur il ne put s’empêcher de se dire : «Oui, mais quand ce sera
mon heure, je vais l’envoyer valser, ta muselière.»
Pendant que Getrod Hammh parlait et que Bob lui répondait, plusieurs petites têtes
souriantes sortaient de sous les plaques constituant l’épiderme de Korr en esquissant
des tentatives de sorties vers lui. Aucune ne se risqua cependant et toutes réintégraient
leur cachette rugueuse aussitôt, se méfiant de ses propensions à l’aplatissage. «Un jour,
il faudra bien que je me laisse mordre…» se dit-il. Puis les deux producteurs symbiotiques quittèrent les lieux, et la cloison métallique se referma sur eux, laissant notre rock
star avec lui-même et son salutaire trac, vieille connaissance qui l’adrénalisait sur scène.
Un peu plus tard, il sentit régner une certaine activité et quoiqu’il n’avait pas accès
à une vue extérieure, il comprit à la variation de la gravité que le vaisseau avait atterri,
lui causant une certaine appréhension. Il se rendit donc à son tuteur et prit de l’information sur la planète des Ludiens. Les Ludiens étaient une race très évoluée à certains
égards, mais beaucoup moins à certains autres. Biologiquement, ils étaient moitié végétaux moitié animaux, sortes de pandas couverts de feuilles, avec des organes sensitifs
très développés, ce qui leur donnait de grands trous de nez, six en fait, deux grands yeux
larmoyants, et une série de lobes d’orifices auditifs autour du cou. L’architecture de leurs
édifices était assez recherchée, et leurs agglomérations urbaines immenses.
De par leur nature pacifique, ils étaient en surnombre sur leur planète, et lorsqu’ils
atteignaient l’âge obligatoire de quitter celle-ci, cela équivalait généralement à une
peine de mort, car peu d’entre eux survivaient longtemps à l’exode. Il y avait bien eu le
Grand Trix, et quelques autres héros légendaires sur Ludia, mais cela comptait pour bien
peu dans l’ensemble. Ils étaient cultivés, et leur musique ressemblait à de la flûte inca,
mais joué à la chinoise. Ils aimaient beaucoup se regrouper pour se dire qu’ils étaient
bien ensemble, ce qui ne menait pas à grand-chose, mais les réconfortait beaucoup.
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Peu de visiteurs se rendaient sur cette planète, où le commerce était anémique, où
l’on ne trouvait pratiquement pas de palladium ou d’autres ressources valant la peine
de s’y rendre. Les Ludiens étaient assez autonomes, car lorsque c’étaient des années
de vaches maigres pour leur agriculture, ils pouvaient toujours se nourrir par photosynthèse.
En fait, leur principal problème était de se trouver quelque chose à faire, et c’est
la raison pour laquelle ils étaient de bons clients pour les spectacles, quoique peu fortunés. Ce serait donc un public sobre. Bob vit que les représentations se donnaient au
creux d’un cratère formé par l’impact d’une météorite deux mille révolutions de cette
planète autour de son soleil plus tôt, donc deux mille années Ludiennes.
Le seul danger connu sur cette planète était un animal extrêmement venimeux, le
Morpol, semblable à un papillon, dont la morsure était mortelle dans les minutes suivantes. Tous en avaient une peur fétiche , et croyaient que ces papillons étaient envoyés
par le grand Dieu Kohkon pour les punir de quelque chose. Pour le reste, l’atmosphère
pouvait facilement être contrôlée par son respirateur, et la langue ne posait pas de problème non plus, mais de toute manière il ne pouvait pas leur parler.
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Chapitre 4
Puis vint le grand moment. Alors qu’il s’y attendait le moins, le fureteur de métal,
avec son petit air absent, vint aboutir à ses pieds, lui tourna le dos, puis entraîna Bob
Décibel avec sa guitare sous le bras et son destin entre les mains. Bob était zen, pas de
problème. Combien de fois était-il entré en scène devant un public autrement plus difficile à gérer; entre les Anglais saouls, les punks allemands, les rétifs musulmans et toute
la bastringue, il en avait vu d’autres.
Le fureteur le mena à un ascenseur qui le propulsa directement sur le dessus du
vaisseau spatial, devenu plat comme le pont d’un porte-avion. Le vaisseau s’était directement posé au fond du cirque de la météorite, génialement simple comme concept et
sans interaction physique possible avec la population.
Un peu en retrait, à l’abri des regards dans l’alcôve de l’ascenseur qui était arrêté un peu sous la surface de la scène, il put voir Wystrill en pleine action; il hululait et
chuintait à corps perdu, ses rubans magnétiques se déroulant au-dessus de lui avec force
virevoltes, et s’étendant autour de la scène du vaisseau de manière extrêmement esthétique. Ce qui ne laissait pas les Ludiens indifférents; plusieurs d’entre eux se dandinaient
et même quelques-uns en vinrent à pousser de petits piaillements de contentement, ce
qui était tout à fait extraordinaire.
Au bout de vingt minutes, son temps écoulé, c’est un Wystrill hors d’haleine et les
yeux assoifés qui fit une finale grandiose, salua de ses trois têtes, puis se retira vers l’ascenseur, ne laissant d’autre choix à Bob Décibel que de prendre sa place sur scène, ce
qu’il fit avec son aplomb coutumier.
La vue était à couper le souffle. Des dizaines de milliers de Ludiens remplissaient
le cratère de leurs corps feuillus, leurs grands yeux en soucoupe dardés vers la scène,
en attente. C’était presque religieux. En arrière-plan, se dessinait leur métropole et son
architecture alambiquée. Dans le ciel, trois lunes, deux pleines et une en croissant, se
détachaient sur un fond d’atmosphère lilas teinté du bleu d’un gros soleil tiède. Et, en
complète extase, Bob Décibel fit ce qu’il fallait.
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Dès les premières notes, et par la suite en un impitoyable crescendo, l’emballante
musique qui naissait de son esprit tout à fait libre et de ses mains déliées ne pouvait
qu’avoir un immense impact sur ceux qui étaient là. Comme Wystrill l’avait verbalisé,
tous ressentirent que le néant procédait à l’accouchement d’un intempestif et tellement
improbable non-dit. Déjà l’effet commotionnel s’était emparé des spectateurs; certains
exhalaient de longs bêlements hauts perchés sous l’effet tétanisant mais en même temps
électrisant généré par ce qu’ils entendaient. Au bout d’une dizaine de minutes, plusieurs
n’en pouvaient plus, leur système nerveux central n’étant plus capable de canaliser autant d’énergie auditive sans subir des dommages collatéraux psycho-émotifs. S’ensuivit
un mouvement collectif de grégarisation extrême, tous se serrant entre eux comme ils le
pouvaient.
Et puis, au moment où Korr et Hammh commençaient à envisager de précipiter la
fin du spectacle, quelque chose de tout à fait impossible arriva. Attirée par le son strident
de la Stratocaster qui hurlait de plaisir entre les mains de son utilisateur, survint une
nuée de Morpols de toutes les couleurs qui se mirent à voltiger autour de Bob qui n’en
tint même pas compte, se disant après les avoir remarqués du coin de l’œil que, eh bien,
cet endroit en valait bien un autre pour mourir, une bonne guitare à la main et un public
en feu sous la dent.
Il continua donc, et les Morpols de virevolter et de butiner ses vêtements et ses
cheveux sans le mordre, tant ils étaient sous l’emprise de ces nouveaux sons magiques,
et lui de se donner encore plus à son art en se disant que chaque note pouvait être la
dernière. Tout ceci était d’autant plus extraordinaire que les Morpols, très territoriaux, ne
se regroupaient jamais, sauf pour se reproduire et seulement par paires.
La mélodie qu’il interprétait, qui ressemblait plutôt d’ailleurs à une conjonction de
plusieurs charges de cavalerie, se condensa sous ses mains en une véritable éruption
finale aux dimensions épiques, qui laissa ensuite place à un silence abyssal et à une
consternation insondable. Dans ce silence, repus de toute cette énergie, les Morpols
s’élevèrent dans le ciel, laissant des reflets dans les yeux incrédules des Ludiens déconcertés. Alors, n’y tenant plus, et malgré les instructions données par Getrod, Bob Décibel
hurla à la foule en extase :
— Peuple ludien! Libérez-vous de votre léthargie! Kohkon vous aime!!!
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Ce fut le délire. Plus aucun Ludien ne se pouvait de tant d’émotion. Un charivari de
tous les diables envahit le cratère et personne n’aurait pu en prévoir la conclusion. Pour
la première fois, Korr fit entendre sa voix de stentor :
— Terrien! Viens! Tout de suite! Nous partons!
Oups, se dit le fauteur d’émeute. Et il obtempéra, plongeant dans l’ascenseur avec
un Korr plus du tout calme, qui tenait un Getrod avec une lueur d’inquiétude dans le
regard lorsque celui-ci croisa le sien, mêlée, on ne pouvait s’y méprendre, d’une certaine
admiration.
— Comment as-tu réussi cet exploit, Terrien? C’est impossible!
Avec un petit sourire narquois, tout à fait content d’avoir tout chamboulé comme à
son habitude, il répondit :
— Hé! Kohkon m’aime aussi, Getrod…
Ni l’un ni l’autre n’aurait pu prévoir l’impact que cet événement eut sur la civilisation ludienne, réveillant le Tryx qui someillait en chacun d’eux, et faisant des lions avec
des moutons. Ce fut la cause et le début de la Grande Croisade, au cours de laquelle les
Ludiens devinrent les ardents défenseurs de la religion Kohkonne dans leur galaxie, luttant avec acharnement et bravoure pour leur cause.
Bob l’ignorait alors qu’ils quittaient la planète Ludia avec précipitation, mais il avait
commencé la transformation de l’univers.
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Chapitre 5
Après son premier concert, Bob Décibel se sentit beaucoup plus à l’aise. En premier
lieu sa position à bord évolua; en effet, Getrod lui annonça un changement de quartier
vers une salle beaucoup plus vaste et munie d’une vision panoramique de l’espace dans
lequel le vaisseau fendait l’éther. Il avait donc livré la marchandise, il fallait croire. Et puis,
peu après, ses producteurs vinrent le voir et lui annoncèrent :
— Terrien, nous croyons que tu devrais avoir un percussionniste qui t’accompagne
lors de tes prestations futures. Nous avons programmé ton tuteur pour qu’il te fasse voir
les talents que nous pouvons prélever sur leur planète. Fais-nous part de tes préférences
et nous verrons si c’est réalisable.
Ouais, on le consultait. Il se mit donc à la tâche avec enthousiasme, y voyant là le
premier pas vers son groupe rock interstellaire. Plusieurs heures se passèrent sur le dossier; les percussionnistes étaient légion. Cela allait du spongiforme qui fermait le clapet
qu’il avait sur la tête en cadence (assez pitoyable, en fait) à une pieuvre écailleuse du
désert qui, même si elle en tapochait une barge, n’avait aucun rythme et semblait difficile d’approche car notoirement munie d’un sale caractère. Entre ces deux extrêmes,
énormément de demi-succès génétiques pour les besoins de l’emploi, la plupart avec un
métabolisme beaucoup trop lent.
Il se dit alors que, dans le meilleur des cas, ce serait les musiciens auxquels il était
habitué qui seraient les plus performants, et que cela lui ferait de la compagnie. Zoupp
les boules de lumière et Paf le band!
Mmmouin… Non.
Après quelques visions fugaces de lui en train de leur expliquer qu’ils seraient les
esclaves d’un troll et d’une tête bleue pendant un an et quart par sa faute, et que leur espérance de vie dans leur nouveau milieu serait écourtée significativement, il abandonna
l’idée.
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Retournant à ses recherches qui divergèrent quelque peu en fonction des intérêts
qui s’insinuaient au fur et à mesure, il tomba sur des acrobates de tout acabit, et se régala
de leurs performances. Ce fut au cours de l’une d’elles qu’il aperçut, en retrait et comme
donnant du support musical à un être sautant étonnamment haut, un percussionniste
tout à fait exotique et performant. C’était un Qlapand. Bon, c’est sûr, quand on le regarde
vite fait, comme ça, il n’y a pas de quoi cracher sur un lama. Mais… en le voyant ruer sur
ses tambours dans un pétaradant contrôle avec ses six pieds, sans jamais manquer…
Le Qlapand était 100% animal. Environ de la même taille qu’un jeune taureau qui
aurait eu six pattes avec des pieds-tampons, développés évolutivement à force de marcher sur le sol d’obsidienne qui recouvrait la majeure partie de sa planète, il avait une
drôle de petite tête sympathiquement semblable à celle d’une musaraigne, mais avec
des oreilles linéaires et tombantes. Il mangeait des insectes dans les trous du sol avec
ses douze langues en forme de tubes, et lorsqu’il bâillait, il avait l’air d’avoir un plat de
macaronis dans la bouche. De couleur vert-mousse, il n’avait qu’une corne au milieu du
front, et deux bras forts munis de grandes mains plates aux ongles durs qui lui servaient
à gratter le sol à la recherche de son mets favori.
Sur sa planète, la technologie était très naturalisée, restreinte au maximum, et
l’environnement était la considération qui primait sur tout le reste. De fait, l’équilibre
animal-végétal était très précaire, et de grandes famines à l’échelle du globe avaient fait
en sorte qu’aucune industrie n’était autorisée à transformer les ressources naturelles, et
donc que la civilisation du Qlapand était stationnaire.
Force fut donc aux habitants de cette planète de se trouver des occupations en
fonction de leur situation, mélange d’art et d’artisanat.
En fait la planète complète faisait penser à une gigantesque commune hippie des
années 60, psychotropes en moins. La musique y occupait donc une place prépondérante, et plusieurs individus avaient développé une assez bonne dextérité dans leur art.
Une mine de palladium moyenne fournissait à ses habitants une monnaie d’échange
pour l’importation de biens provenant d’autres systèmes solaires dont ils étaient friands,
comme les Titpats, sortes de grosses chenilles bleues dont ils se délectaient, mais surtout
de Gazof. À cause de leur alimentation peu variée, ils souffraient assez souvent d’une détérioration marquée de leur système digestif, et ce produit les soulageait grandement.
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Ceux d’entre eux qui pouvaient se faire une réserve de cette herbe qui poussait dans les
marécages de la planète Wa-war passaient pour privilégiés par le destin et avaient un
rang social plus déterminant dans leur communauté.
Getrod ne fut pas trop heureux de son choix, car il ne pouvait pas prélever un Qlapand, ceux-ci faisant partie de la fédération et étant reconnus comme des citoyens galactiques. Il fallait donc payer, ce que Getrod, en homme d’affaire avisé, n’était pas trop
enclin à faire s’il pouvait s’en dispenser. Il faudrait de plus passer des auditions, et signer
un contrat. Pour les auditions, Bob lui assura qu’il pouvait s’en charger et, confiant dans
ses possibilités, il offrit à Getrod de prélever le salaire du Qlapand sur son pourcentage,
ce que celui-ci s’empressa d’accepter.
Ils mirent dont le cap sur Qlapand, et voguèrent le temps que cela prit pour y arriver.
Depuis ses nouveaux quartiers, Bob put très bien observer les détails du voyage,
ce qui lui laissa encore une fois l’impression d’être microscopique. Louvoyant entre les
étoiles à une vitesse phénoménale, il se dit que les deux acolytes qui l’avaient cueilli
étaient très bien équipés. Quel yacht, quand même! Et tous ces systèmes solaires, avec
tant d’entre eux qui abritaient une forme de vie! Et dire que les humains se croyaient le
centre de l’univers… Pff! On n’est même pas une espèce protégée.
Vint à son esprit une pensée pour le moins importante. Était-il le premier prélèvement? Se retrouvait-il à être l’ambassadeur de la race humaine? De facto, il devenait crucial de faire tout ce qui était en son pouvoir pour établir le crédit moral de sa civilisation.
Mmmmh… pas facile… Et le palladium? Y en avait-il sur terre? La géologie n’était pas son
fort, ni la chimie; en fait, bien des choses qui seraient ici importantes n’étaient pas son
fort, il dut l’admettre. Et alors, quand venait ce petit début de déprime ou de découragement, il sautait sur sa Stratocaster et, devant l’espace intersidéral qui défilait devant lui,
improvisait de nouvelles mélodies qui, il le savait, commençaient à prendre une nouvelle
direction et il se disait, en toute honnêteté, qu’il n’avait jamais fait mieux, comme si sa
situation paradoxale lui servait de muse.
Puis, au moment où cela arriva, il vit que le vaisseau décélérait et qu’un système
muni d’une dizaine de planètes circonvolutionnant autour d’un soleil jaune tirant sur
l’orangé grossissait à leur approche. La cinquième planète, que l’on devinait foncée au
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travers de son atmosphère, semblait être la destination.
Qlapand…
Le panneau de ses quartiers coulissa pour ouvrir le passage à Korr, qui tenait toujours Hammh au creux de son coude. Celui-ci prit sans préambule la parole :
— Bon, voici comment cela se passe, Terrien. Tu vas descendre sur cette planète,
avec ton instrument et une boite de son miniaturisée que voici, et tu vas trouver ton Qlapand. Ils ne viendront pas à bord pour les auditions, alors il faut y aller. Quand tu auras
trouvé celui que tu cherches, ramènes-le ici et nous négocierons son contrat avec lui.
N’oublies pas, c’est toi qui le paies. Tu as tout avantage à en trouver un bon. Voici un sac
de survie contenant assez de nourriture pour deux de leurs cycles jour-nuit, et tu as ton
bracelet pour communiquer avec nous. Pour l’utiliser tu n’as qu’à poser tes lèvres dessus,
et il va se réveiller (Bon! Le bracelet de la belle au bois dormant, se dit Bob). Ton respirateur est bon sur cette planète, ainsi que ton traducteur. Emmènes ton arme et tiens-toi
loin des Krights, mais il est peu probable qu’il y en ait. Ton fureteur va t’accompagner sur
la planète et te ramener à ta demande. Va, et bon chemin de vie à toi.
Okay, alors c’est ça? On me dépose et je m’arrange? Okay…
— Qu’est-ce qui me dit que vous serez là à mon retour? Et lui? fit Bob en montrant
du menton Korr qui ne pipait mot et clignait des yeux comme s’il avait voulu prendre la
parole. Quand va-t-il oublier que j’ai écrasé un de ses Luxols?
— Rien ne te dit rien, Terrien. C’est tout. Tu y vas et tu le fais. Et pour Korr, il oubliera lorsque tu lui donneras autant de toi-même qu’il a perdu de toi.
Ça joue dur, ici. Il s’agit de ne pas perdre la face…
Prenant un couteau dans l’assiette de son dernier repas, et regardant Korr dans les
yeux, Bob Décibel se trancha le lobe de l’oreille gauche et le lança à ses pieds. La douleur
était insoutenable et il regretta son geste tout de suite après. Mais tant qu’à l’avoir fait, il
se prit pour un apache et ignora la douleur, et le sang qui ruisselait sur son épaule, fixant
Korr qui clignait frénétiquement des yeux. Alors il prit le verre d’absinthe qui trainait sur
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la table, en avala une solide lampée, mit le reste dans la paume de sa main et l’appliqua sur son oreille, ce qui désinfecta, cautérisa, et provoqua un déferlement de douleur
comme il n’en avait jamais éprouvé. Il eut peur d’avoir le cœur mou et de défaillir, mais
il tint bon.
C’était assez impulsif, comme geste, mais délibéré; il fallait une fois pour toute
qu’on le prenne au sérieux. Il ne voulait être l’esclave de personne.
Et on aurait dit, contre toute attente, que les deux producteurs n’avaient pas tant
apprécié le concert chez les Ludiens. Ils donnaient l’impression que tout devait se faire
selon leurs plans et calculs. Ce qui s’était passé, là-bas, dans le cratère, était loin d’être
le cas.
— Tu es surprenant, Terrien, dit Korr de sa voix grave.
Déjà les Luxols descendaient par petits bonds gracieux le long de ses membres
inférieurs, avec leurs sempiternels sourires, pour venir enfin se délecter de cet être
étrange, et faire leur rapport osmotique à leur hôte de toujours. En effet, sur sa planète,
les congénères de Korr héritaient à leur naissance d’une couvée de Luxols, que les parents abandonnaient à la protection de quelqu’un de plus gros qu’eux. Mais les Luxols
ne se reproduisaient plus par la suite, et ce n’était que lorsqu’il n’en restait qu’un seul
que celui-ci partait pour se reproduire et engendrer une nouvelle couvée qui subissait
le même sort. Lorsqu’ils n’avaient plus de Luxols, les habitants de la planète de Korr se
sentaient démunis, en manque d’éclaireurs, en quelque sorte.
— C’est la dernière fois qu’on me goûte, dit Bob. On est quitte.
Puis, ceinturant son baudrier et attrapant sa guitare, il passa devant Getrod et lui dit :
— Je vais en trouver un, de Qlapand. Et on va te donner quelque chose qui vaudra
des tonnes de palladium, si tu me laisses faire. Si je reviens. Et si c’est le cas, je veux des
vêtements propres, et je veux que Wystrill participe à mon spectacle, comme ça nous
serons trois, et ce sera mieux.
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Il lui prit la minuscule boîte de son, ainsi que le sac de survie, puis s’en fut en suivant son fureteur, qu’il avait pris l’habitude d’appeler Max, ayant eu une gerboise du
même nom dans sa jeunesse qui avait péri séchée dans un calorifère où elle s’était pris
la patte.
Après trois panneaux coulissants et un coude dans le corridor, un panneau s’ouvrit
sur l’extérieur, où une rampe s’étendait une cinquantaine de pieds vers le bas, jusqu’à
un sol de pierre métamorphisée et sombre, dans un paysage qui aurait fait passer les
Badlands pour les prés de la mélodie du bonheur.
Son épée au côté, sa guitare en bandoulière et son sac sur l’épaule, Max trottinant
devant lui avec un enthousiasme mécanique, Bob descendit la rampe en fredonnant
dans sa tête la ritournelle des grognards de la vieille garde de Napoléon Bonaparte :
— Et ran-ran-ran, on va leur rentrer dans le flanc, et ran-tan-plan.
Il était maintenant libre. Du moins temporairement. Avec de très bonnes chances
de vivre jusqu’à sa mort, qu’il avait présomptueusement l’intention de procrastiner le
plus longtemps possible.
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Chapitre 6
La température, sur Qlapand, était tout de même confortable, mais le terrain hyper
accidenté. En tout cas, une chose sûre : il était bien content d’avoir mis ses Docs Commando pour sortir le soir de son enlèvement. Toute une annonce pour des étuis à pieds :
«Ne partez jamais sans vos Commandos, on ne sait jamais, vous pourriez vous faire enlever par des extraterrestres.» En marchant dans la rocaille qui s’étendait presque à perte
de vue, Bob se demandait comment cela se passait sur Terre. Bah, sûrement comme d’habitude. Un peu de chichis et puis on est vite oublié.
Ce en quoi il se trompait magistralement. Son enlèvement, puis la certitude que la
vie existait ailleurs que sur Terre, avait provoqué la mise en place de mesures extrêmes
prévues depuis longtemps. En fait, il y avait eu une mobilisation des ressources et l’application de la loi martiale dans plusieurs pays.
Mais dans l’immédiat, Bob avait d’autres chats à fouetter.
— Ils sont où, les bongos boys? Ça fait une heure que je marche. On aurait pu me
déposer plus près, je sais pas.
Puis il vit, dans le lointain, se profiler on aurait dit une oasis. Avec des arbres comme
des palmiers, mais à étages, et de gros fruits rouges à l’air de pommes géantes. À mesure
qu’il se rapprochait, son excitation augmentait car il croyait discerner de l’activité, et des
habitations assez sommaires. Puis le flash : « Eh! Moi je peux les comprendre mais eux! Je
fais quoi pour leur expliquer ce que je veux! »
En effet. La prise de contact s’annonçait complexe. En plus, son oreille chauffait,
l’effet cautérisant de l’absinthe s’étant estompé. Il vit dans sa tête la grosse figure rougeaude de son avocat grand amateur de bordeaux qui lui disait : « Eh Bob! T’as perdu ton
lobe! - Très drôle! Ouais je l’ai coupé moi-même en débarquant sur la planète Qlapand.
Je trouvais que c’était une bonne idée. »
Et alors il vit son premier Qlapand, sur la droite, qui raclait le sol de ses grosses
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mains griffues. Il se tourna vers lui et ils échangèrent un regard. Bon, ce ne fut pas le
coup de foudre, mais la réaction du Qlapand fut étrangement relaxe. Il le regarda sans
rien dire, ses yeux bleus bien stables dans sa musaraigneuse face, attendit un peu, puis
se remit à racler, comme si cela ne le regardait pas. Ne sachant que faire, Bob présenta
ses mains les paumes devant, avança de quelques pas puis s’essaya avec un :
— Bon chemin de vie à toi, Qlapand! qui tomba à plat, en français, comme ça.
Le Qlapand se releva, se campa sur ses six pattes et se redressa, examinant Bob Décibel avec une curiosité un peu plus soutenue. Puis il ouvrit sa bouche pleine de langues
et démêla quelques mots dont le traducteur à son oreille lui révéla le sens profond.
— S’tu dis? S’tu veux? J’comprends pas.
Bon. Il fallait mimer, parler par gestes comme les Indiens et les cowboys. Il montra
donc le ciel, d’où il était venu, puis le chemin devant lui, puis il pressa ses mains sur son
cœur, comme pour dire « Bonjour étranger, je viens de l’espace et je te souhaite un bon
chemin de vie ». Cela n’eut pas le résultat escompté.
— S’tu dis? Y fais beau? T’en vas par là? T’es content? dit-il en penchant sa tête sur
le côté avec affabilité.
— Ben vas-y!
Puis il se pencha vers le sol et entreprit de continuer son activité interrompue, sans
plus lui porter attention.
— On s’en sort pas, se dit notre diplomate.
Il avait l’impression de plus en plus forte que l’on se foutait de sa gueule. Peut-être
même les deux clowns, là, dans le vaisseau, se payaient sa tête de loin… Alors soudainement inspiré, il déposa son sac et la boîte de son, installa sa guitare, ouvrit l’interrupteur
et attaqua avec emphase un de ses morceaux les plus enlevants, croyant ainsi démontrer
la raison de sa présence en ces lieux. Cela non plus n’eut pas le résultat escompté, mais
alors pas du tout.
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Aux premières mesures de la tonitruante envolée lyrique de RockaBob, le Qlapand
leva la tête avec un effarement visible, les lèvres retroussées et le corps tendu comme
un câble d’acier tenant un pont suspendu, puis avec une vitesse surprenante, se retourna
et se mit à ruer avec une ardeur indéfectible et une vitesse diabolique, ce qui eut pour
effet de projeter des centaines de cailloux sur le musicien qui s’était imposé. En gros,
Bob se faisait lapider. Il cessa instantanément de jouer, ayant entre temps reçu une pierre
grosse comme un œuf sur la pommette gauche, et une plus petite sur une de ses canines,
l’ébréchant.
— Woh, woh, ok, ok!
Alors le Qlapand partit au galop vers l’oasis et le lapidé l’entendit vagir dans sa
langue :
— V’nez voir, v’nez voir! Y a un tombé du ciel qui casse l’air avec son bois!
À ses cris, plusieurs Qlapands accoururent, cornes abaissées et chargeant, mais ils se
maintinrent pourtant assez loin, se modérant lorsqu’ils ne furent plus qu’à une vingtaine
de pieds, mais tout de même l’air menaçant. « Ça va pas bien, se dit Bob. Qu’est-ce que je
fous ici, moi là? » Puis l’un d’entre eux, un peu plus gros que les autres, un décideur, dit :
— Allez chercher l’oreille, ça prend l’oreille. Faut savoir ce que le tombé du ciel
veut.
Bon, se dit Bob. On va communiquer. Il prit donc le parti de rester coi et d’attendre,
sous le regard curieux de quelques dizaines de Qlapands, qui n’avaient pas l’air de trop
savoir quoi penser. Deux ou trois d’entre eux se donnaient un air farouche, mais on sentait bien qu’ils s’en seraient passés. Pour les autres, ils étaient plutôt enclins à le jauger,
n’ayant jamais vu d’être humain, mais se lassèrent vite de leur examen, se regardant les
uns les autres le regarder. Certains baillaient aux corneilles, exposant le plat de nouilles
dans leur bouche.
Puis arriva un jeune Qlapand, suivi d’un vieux, lequel était muni d’une oreillette
assez semblable à la sienne, quoique d’un modèle que l’on devinait moins récent. Le
vieux s’approcha de lui presque jusqu’à portée de main. Ses yeux, bleu cobalt, étaient
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intelligents et empreints d’une malice enjouée qu’il aurait eu bien du mal à dissimuler.
— Quessquia, étranger? T’es perdu? T’es venu casser l’air?
Ayant toute la misère du monde à ne pas s’engager dans des palabres avec des
gestes à l’indienne, et à ne pas tomber dans des formules toutes faites, Bob dit alors :
— Bon chemin de vie à toi, sage Qlapand qui a vécu longtemps. Je ne suis pas
perdu, et je ne voulais certainement pas casser votre air. Je suis venu sur votre planète
pour rencontrer le meilleur d’entre vous qui tape sur les tambours de ses six pattes, et
l’emmener avec moi pour faire des spectacles sur d’autres planètes, contre rémunération
en palladium, bien sûr.
— Ah ouais? Ah bon, se contenta de répondre le vieux Qlapand.
Puis il traduisit le tout aux autres Qlapands, et au bout d’un moment, quelques-uns
s’en furent, ne se sentant pas concernés, bientôt suivis par les autres. Ne restèrent que
le vieux et le jeune qui était allé le chercher; au bout d’un petit moment celui-ci risqua
un « J’peux y aller? » et s’éclipsa presque avant la réponse, laissant un Bob pantois et
un peu contrit du manque d’intérêt qu’il suscitait. Ce que réalisant, le vieux Qlapand dit :
— Y faut que tu comprennes, étranger. On est bien, ici. On n’a pas le goût de se
faire étriper sur d’autres planètes pour du palladium. Tout le monde s’en fout, ici, du palladium. Ça se mange pas, et après on a peur de le perdre; ça sert à rien, ici.
— Mais vous avez ici les meilleurs percussionnistes de la galaxie! Avec un Qlapand dans mon groupe, nous pourrions conquérir l’univers! C’est pas rien non plus!
— Et vous irez loin d’ici? s’enquit alors le sage, avec un regain d’intérêt que Bob
trouva suspect.
— Euh oui, je crois, on ira partout, en fait…
— J’crois que j’ai ton affaire, étranger. Viens avec moi si t’as pas d’noir dans ton
cœur.
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Et de là ils prirent un sentier qui allait au-delà de l’agglomération, vers une colline
qui surplombait le village, suivis du fureteur qui avait pris un air inutile. Si les autres
avaient un aspect sommaire, cette habitation-là semblait carrément en décrépitude; aux
alentours trainaient des objets à coup sûr inutilisables, et par ailleurs difficilement identifiables. Ils entrèrent dans l’habitation. Cela sentait fort le sabot de Qlapand et des déchets s’étalaient partout. Un tonitruant ronflement provenant d’une pièce au fond révéla
la présence d’un Qlapand endormi.
— Troubkogn! Réveille! T’as d’la visite!
Grognement interrogateur, suivi d’un étirement accompagné d’un grognement réprobateur, puis bruit de sabots sur le dallage de pierre, et le plus gros des Qlapand que
Bob ait vus jusque là fit son apparition, l’air pas content. Les muscles de ses six pattes
arrière étaient exorbitants.
— S’quia? S’vouvoulez?
Il se tenait là, sans façons, des petits bouts de mousses et autres matières douteuses collés à son pelage par endroits, avec un air renfrogné et sûr de lui. Bob l’apprécia
instantanément.
— Y’a l’étranger ici qu’a besoin de toi pour conquérir l’univers.
Dit comme ça, c’était assez direct…
Alors Troubkogn vint se planter devant Bob, le regarda sous le nez et lui demanda
avec une haleine fétide et un soupçon d’agressivité :
— Ben, pourquoi faire?
Wow! la question. Il fallait répondre.
— Eh bien ça change le mal de place, ne put-il que dire, pris de court.
Le vieux Qlapand traduisit, puis Troubkogn regarda Bob sans aménité et fit hmm et
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ce fut tout. Au bout d’un moment de silence pesant, le vieux Qlapand s’adressa à lui :
— Écoute Troubkogn. T’as encore cassé l’air toute la nuit avec tes peaux. Toulmonde est tanné. Tu ramasses pas, tu batailles, tu casses l’air quand c’est pas l’temps.
L’étranger a raison : change ton mal de place et emmène-le ailleurs. En plus lui aussi y
casse l’air.
Cette dernière phrase eut un impact sur le Qlapand. S’adressant à Bob, il lui dit :
— Tu casses l’air? Modon.
Trop heureux de pouvoir en faire la démonstration, Il prit sa Stratocaster, mit le
son à fond et leur péta un solo tout à fait déplacé, sur cette planète calme. Au bout d’un
moment, sous les yeux éberlués des deux Qlapands, il arrêta. Le vieux était tétanisé. Le
jeune dit alors :
— J’y va. J’amène mes peaux.
Ceci résolvait cela. Alors Troubkogn se mit à sortir de grands tambours plats d’une
pièce et à les empiler à l’extérieur. Ils étaient ainsi faits qu’ils s’encastraient les uns dans
les autres, comme des espèces de tambourins géants, ce qui permettait d’en avoir un
nombre considérable dans peu de volume. Il en fit un paquet qu’il attacha d’une grande
lanière jaune, retourna à l’intérieur et prit son arme, un genre de gros marteau de métal
avec un grand pic à l’arrière, puis se chargeant des tambours, il dit au vieux Qlapand :
— Dis à Toulmonde que j’sus pu là. Peuvent dormir. Sont plates. M’a faire honneur
aux Qlapands, à ma façon.
Alors ils s’en furent en silence vers le vaisseau, qui attendait à sa place sous l’œil indifférent de quelques habitants qui broutaient des insectes de-ci, de-là. À leur approche,
la rampe d’embarquement s’extensionna dans leur direction et ils montèrent à bord,
Troubkogn étant attendu par la machine à implants et un fureteur qui le guida jusqu’à ses
quartiers pendant que le vaisseau s’élançait dans l’espace et que Bob Décibel réintégrait
les siens et prenait un peu de repos.
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Bien mérité, se convainquait-il, quoique il n’avait jamais vu son Qlapand en action.
Mais… il avait confiance.
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Chapitre 7
Les répétitions allaient bon train. Finalement le Qlapand se révéla encore meilleur
que ce que Bob pouvait espérer. Getrod leur avait alloué une grande salle à l’arrière du
vaisseau, et Troubkogn avait accroché ses tambours sur un des murs, dans un savant désordre. Il fallait le voir se camper sur ses deux puissants bras et pédaler de ses six pattes
arrière dans une cavalcade incroyable sur ses tambours pour y croire. Il n’avait aucune
notion théorique musicale, mais instinctivement il était imbattable.
Au bout de seulement quelques sessions, Bob pouvait divaguer en tout confort,
certain d’avoir le support nécessaire. Même si la moitié de l’univers les séparait, là-dessus ils s’entendaient comme larrons en foire et, fait non négligeable, son percussionniste
adorait la manière dont Bob faisait naître cet énergique univers auditif, d’une façon toute
nouvelle pour lui et sans retenue aucune, et appréciait le Terrien pour sa liberté d’esprit,
trait de caractère fort apprécié sur sa planète, et par lui spécifiquement.
Pour le reste, et bien… le Qlapand n’était pas très communicatif. « Un bon compagnon pour aller à la pêche », se disait Bob. Jamais il n’adressait la parole en premier, sauf
pour des motifs qui ne faisaient pas son affaire ou pour des demandes précises. Sans
autres raisons, il pouvait demeurer des jours sans piper mot. S’il était fatigué, il allait
dormir. S’il avait faim, il mangeait, toujours des insectes (reproduits par son cube, bien
entendu). Bob se demandait d’ailleurs comment s’était passé la rencontre avec les Luxols
de Korr. Par contre, sur ses tambours, il était infatigable, et il avait toujours le goût de
jouer, de «casser l’air». Bob comprenait mieux maintenant l’opportunité qu’avait saisie le
vieux Qlapand, là-bas. Il réalisa aussi que son batteur n’avait peur de rien et ne s’embarrassait pas de détails; il ne voulut signer aucun contrat, se moquait éperdument des redevances tant qu’il avait à manger et à boire et qu’il pouvait casser l’air à sa convenance.
Lorsque Korr voulut lui faire comprendre qui étaient les maîtres à bord, Troubkogn
lui offrit un règlement d’honneur instantanément, que Korr déclina sur le moment, soi-disant pour lui donner une chance de démontrer ses talents. Il ne rangeait rien, ne se lavait
pas et ses quartiers empestaient le sabot. Les petits robots plats étaient bien occupés
chez lui. Mais diable qu’il savait battre la mesure et créer une atmosphère d’orage caniculaire!
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Quant à Wystrill, ce fut plus compliqué de l’impliquer dans le groupe. S’il n’était pas
seul à hululer à trois voix, il perdait facilement ses moyens et ne pouvait en aucun cas
improviser en accompagnement. Et puis ses rubans magnétiques étaient pas mal plus
fades. En plus, son égo acceptait mal de ne plus être en contrôle et il ne venait aux répétitions que parce qu’il était toujours aussi surpris de ce que Bob élucubrait.
Mais un jour (un jour c’est vite dit dans l’intemporalité de l’espace), il pigea dans le
flacon d’absinthe par curiosité, et cela lui fit un certain effet. Il demeurait là, chantonnant
tout bas sans beaucoup d’emphase, lorsque Bob refit à plusieurs reprises un riff qu’il
voulait maîtriser. Wystrill sembla alors s’enthousiasmer et entonna des hululements en
accord et à répétition, de petits débuts d’aurores boréales naissant autour de ses trois
têtes. Il pouvait participer aux refrains! Il se fatiguait vite, par contre, et les refrains devaient ne pas revenir trop vite ni trop souvent.
Il prit goût à l’absinthe, mais de façon tout à fait modérée, comme désinhibiteur, et
les matérialisations magnétiques prirent une certaine ampleur, oscillant sous les roulements de tambours énergiques. Lorsqu’ils eurent un répertoire suffisant à leurs yeux, les
deux producteurs, qui les surveillaient depuis la cabine de pilotage, arrivèrent inopinément dans leur salle de pratique. Ils avaient une annonce importante à leur faire.
— Bon chemin de vie à vous trois, dit Getrod Hammh. Il est maintenant temps.
Nous vous observons depuis un bon moment et nous croyons que vous êtes prêts. Nous
allons vers Vyshtar. En chemin, nous ferons un arrêt sur une autre planète de moindre
importance nommée Moursk, pour que vous vous y fassiez la main. La population y est
moins, disons, facile, mais ce sera un bon test.
Wystrill devint gigoteux, et dit avec un peu de nervosité dans la voix :
— Est-ce vraiment nécessaire d’aller sur Moursk? Je crois que nous n’avons aucun
avantage à le faire. Nous risquons de ne pas être appréciés; ils n’aiment pas grand-chose,
là-bas.
— Peut-être. Peut-être qu’il n’y a pas d’avantage pour vous. Mais si nous y allons,
c’est définitivement qu’il y en a un pour nous… répliqua Getrod, un malin demi-sourire
mercantile plissant sa courteaude physionomie.
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Puis ils se retirèrent. Wystrill semblait soucieux, et se versa un bon verre d’absinthe,
que ses trois têtes burent chacune à leur tour, ce qui ne présageait rien de bon; à l’évidence, il connaissait leur destination. Alors Troubkogn bailla et sans un mot sortit de la
salle pour aller se coucher. Bob en profita donc pour réintégrer ses quartiers, et s’installer
dans son tuteur pour prendre des informations sur leur destination.
Vyshtar était une assez grosse planète, la seule habitée de son système solaire,
avec une civilisation très ancienne qui proliférait à sa surface. Les Vyshtariens avaient
une des plus grosses mines de palladium de leur galaxie, et tous leurs habitants étaient
très riches. Aucun d’eux n’était assujetti à des tâches de quelque sorte que ce soit, et tout
se faisait soit par automation, soit par des serviteurs qu’ils avaient la décence d’appeler des «amis», lesquels provenaient de différentes planètes des alentours. Ils aimaient
l’art, et leur planète au complet était une gigantesque galerie d’œuvres provenant d’une
multitude de planètes, mais qui convenaient au style chargé et aux formes élancées de
leur culture.
En fait, ils étaient de grands consommateurs de toutes formes d’art, et s’y produire
était un achèvement en soi pour les artistes. Les Vyshtariens avaient eux aussi une forme
élancée, mesuraient près de huit pieds de haut, étaient minces, leur peau était de couleur
très pâle, diaphane, laissant voir leur intérieur. Ils avaient deux grands yeux à iris généralement vert émeraude quoique certains les aient dorés, de tout petits pavillons d’oreille,
une bouche se résumant à une petite fente dans le bas de leur visage, deux bras, deux
jambes avec de longs doigts effilés; en résumé ils correspondaient étrangement à ce que
les Terriens croyaient que devaient ressembler des extraterrestres. Bob se dit d’ailleurs,
en regardant un spécimen sur son tutoriel, que des représentants avaient déjà dû pousser une pointe jusqu’à la Terre. Probablement pour du palladium… D’ailleurs, du palladium, il faudrait bien qu’il trouve le moyen de dire à son comptable d’acheter toutes les
actions des mines de ce métal sur terre; ce serait sûrement une bonne idée.
La planète Moursk, par contre, ouf!
Son tuteur lui montra des images de Moursk qui, à défaut de le rassurer sur son
séjour prochain sur cette planète, l’intéressèrent pour le moins vivement. En effet il comprit un peu mieux la réaction de Wystrill. Dans l’histoire de la colonisation des planètes
inhabitées, la minuscule planète blanche et verte n’avait pas sa pareille. Jusqu’à tout
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récemment passée inaperçue, parce que petite et faisant partie d’un système solaire où
aucune forme de vie intelligente ne s’était développée, Moursk était devenue instantanément l’objet de convoitise de dizaines de milliers de prospecteurs de palladium, suite
à l’arrivée sur une planète majeure d’un nouveau riche Dzonkois qui, ayant eu un bris de
vaisseau, s’était vu contraint de se poser sur la première planète venue (en l’occurrence
Moursk) pour faire les réparations. Ce dernier, lors d’une sortie pour aller chercher des
composantes minérales, avait trouvé plusieurs pépites de palladium de grosseur inhabituelle à quelques centaines de pas de son vaisseau.
Celui-ci réparé, il avait fait part de sa bonne fortune à des partenaires de bamboche
à son arrivée sur la première planète où il arrêta pour fêter, qui tous s’en étaient ouverts
à d’autres, ce qui finit par créer une ruée comme celle du Klondike. Et effectivement, sur
cette planète, il y avait un taux de règlements d’honneur anormalement élevé; comme il
n’y avait aucune instance gouvernementale et aucune organisation pour gérer l’afflux de
tous ces aventuriers affamés du précieux métal, c’était un laisser-aller total qui régnait,
et les multiples confrontations qui s’en suivaient n’en étaient qu’une conclusion somme
toute logique, régulée par une multitude de duels.
Les Krights étaient en nombre relatif sur Moursk, assurant un semblant d’ordre. Il
en mourait par ailleurs beaucoup, dans ce chaos, la plupart piqués par une sorte de gros
ver à crochets venimeux qui était pratiquement la seule forme de vie indigène, celle-ci
ayant dévoré tous les autres.
L’appétit de Bob Décibel pour les situations particulières, son insatiable soif d’imprévu, le besoin viscéral de se dépasser qui le dévorait, cet insondable vide à combler
qui l’habitait, tout en lui le poussait à débarquer sur Moursk et à y faire sa place, dût-il en
mourir. Enfin quelque chose à sa démesure. En lui cohabitaient les Vikings, Alexandre le
Grand et Napoléon, ou à tout le moins leurs élans, et depuis toujours il se sentait prédestiné à quelque chose n’ayant rien à voir avec ce qu’on lui avait proposé dans son enfance,
dans ce monde calme, règlementé, presque arrangé d’avance et sans histoire qu’était la
Terre, en tout cas en comparaison. Il se dit d’ailleurs que, si les règlements d’honneur
étaient en vigueur sur terre, les gens seraient beaucoup plus polis, par instinct de survie.
Le seul problème était que c’était tout sauf un jeu, et qu’il y en allait de sa vie. Sauf
que… toute mort est certaine, et à force de trop vouloir préserver son existence à tout
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prix, ne la rendait-on pas beaucoup moins intéressante? Malgré le fait qu’il était en danger, kidnappé, dé-lobé et sûr d’absolument rien, force lui fut de l’admettre qu’il n’aurait
en ce moment changé de place avec aucun autre terrien.
Yahoo! se dit le hussard en lui.
Il fallait qu’il obtienne une… permission, ou quelque chose du genre, pour découvrir
Moursk à sa manière. Comme un jeune homme débordant de testostérone, il voulait se
rendre compte de ses capacités dans le feu de l’action.
Le moment viendrait, il en était convaincu.
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Chapitre 8
Leur atterrissage sur Moursk ne se fit pas en douceur. Tout juste avant de parvenir
au sol, un peu à l’extérieur de la seule ville de la planète, qui n’avait d’ailleurs pas de
nom, ils entrèrent en collision avec un autre vaisseau, dont le pilote avait oublié d’enlever l’antiradar, mesure qui permettait de se poser sans attirer l’attention de quiconque,
mais qui ne laissait pas la possibilité aux autres vaisseaux de prendre conscience de la
proximité du danger. Par chance, celui de Korr et Hammh était pas mal plus costaud et ne
souffrit qu’un peu.
L’autre, par contre, fut complètement écrabouillé, et leurs occupants, petits êtres
en forme de homards mous chitineux avec des organes préhensiles au lieu de pinces,
moururent tous sous l’impact sauf un, comme Korr put le vérifier en allant constater les
dégâts. Il couinait désespérément dans la souffrance de son agonie, et les Luxols lui sautèrent dessus pour l’achever, toujours avec le sourire, ce qui régla le dossier. Pour réparer
les dommages, il avait besoin de trois jours mourskiens, et devait commencer tout de
suite pour être en mesure de s’envoler à tout moment, juste au cas où. Ce qu’il fit donc,
aidé d’un cyborg mécanicien extrait de la soute.
Bob en profita pour sortir du vaisseau et évaluer son nouvel environnement. Moursk
était un gigantesque amas de péridotites, mélange d’olivine et de pyroxènes, qui donnaient la couleur verdâtre foncée au sol majoritairement composé de ces roches grenues, le tout parsemé d’une végétation rachitique plutôt mousses et conifères blancs,
mais avec des pointes rouilles au bout des aiguilles.
On y retrouvait aussi d’autres cristaux, comme du grenat, mais et surtout, de façon
aléatoire, du palladium natif. Comme Bob avait pu en prendre connaissance, ce métal
tirait surtout sa valeur du fait qu’il ne pouvait être synthétisé, et qu’il pouvait absorber
jusqu’à neuf cents fois son volume en hydrogène, combustible très utilisé pour les moteurs à fusion.
Se promenant autour du vaisseau, il inspecta le sol, juste au cas où il trouverait
quelque chose, gratouillant de-ci de-là du bout de son épée. Évidemment il ne trouva
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rien, surtout si près de la ville qu’on voyait au loin, à environ une heure de marche. C’est
alors qu’il revit, dans un éclair de lucidité, la scène du Qlapand lui projetant plein de
pierres à la figure, pierres qu’il avait auparavant désolidarisées de ses puissantes mains
griffues. Il prit un assez gros amas de pierre sous son bras, et réintégra le vaisseau.
Il trouva Troubkogn dans ses quartiers, ronflant avec ardeur et dormant du sommeil
du juste, des bouts de nourriture et de choses difficilement identifiables collés sur sa
figure et son torse, baignant dans une odeur de pieds difficilement supportable, balise
territoriale olfactive terriblement efficace.
— Hé! Troubkogn! C’est moi!
—Mmmh?
— C’est moi, Bob! Réveille-toi! Bon chemin et tout ça mais réveille-toi; j’ai un plan.
— Mmmun plan? Mon plan c’est m’reposer.
— Allez… Regarde ce que j’ai, dit Bob en lui tendant l’amas de péridotite sous le
nez.
— Mm…. Ya pas d’nourriture la’ddans.
— Non, mais il y a du palladium là-dedans. Peux-tu creuser dans cette roche?
—Facile.
— Viens on va creuser, on va trouver des trésors…
—Après…
Puis il se retourna et se remit à ronfler de plus belle. Comprenant qu’il n’en obtiendrait pas plus, Bob se rendit à la cabine de pilotage voir Getrod. Il y était.
— Bon chemin de vie à toi Getrod; je viens palabrer.
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— Bon chemin de vie à toi, Terrien. J’accepte de t’écouter. Parle.
— J’ai un plan pour trouver du palladium.
Les yeux du producteur luisirent d’un mélange d’intérêt et de curiosité, il sembla
soupeser sa réponse, puis dit :
— Tous ceux qui sont ici, dans cette ville que tu vois là-bas, pensent la même
chose. Bien peu réussissent à en trouver facilement. Certains passent des centaines de
révolutions de cette planète sans en découvrir. Il faut être chanceux ou avoir des connaissances dont je ne te crois pas le détenteur. Le terrain qui nous environne a été prospecté
plusieurs fois; et tu crois être en mesure de faire mieux que les autres?
— J’ai une arme secrète.
Dans les yeux de Getrod se lut alors ce qu’il pensait; ce Terrien l’avait surpris à
plus d’une reprise. Se pouvait-il qu’il dise vrai? De toute manière, ils étaient immobilisés
encore pour quelque temps, et ils étaient prêts pour le spectacle. Serait-ce une opportunité?
—Alors?
— Alors voici ma proposition : Le Qlapand et moi allons sortir et trouver du palladium, dans un rayon d’un kilomètre du vaisseau. Quand nous en aurons suffisamment,
nous reviendrons le partager avec toi, à parts égales. Puis nous pourrons aller à la ville
acheter ce dont nous aurons envie, et reviendrons pour faire notre prestation, comme
prévu.
— Le Qlapand est ton arme secrète? Bonne chance. Il n’est pas gérable.
— Une bonne raison de l’emmener avec moi, et de temporairement t’en débarrasser. Nous sommes prêts, tu l’as dit toi-même. Que ferait-il ici?
Pensif, Getrod le regarda un moment, cherchant le piège, qu’il ne trouva pas, puis
levant son interminable index, il dit :
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— D’accord Terrien. Ce sera selon tes demandes. C’est peut-être une bonne affaire
pour nous deux, mais les parts égales ne seront pas divisées en trois, mais en deux; moi
aussi j’ai un associé. Maintenant va.
Bob sortit de la cabine de pilotage tout content d’être heureux d’avoir fait ce marché, qui lui donnait la possibilité d’obtenir partiellement sa liberté, de prospecter à son
compte (à demi, mais quand même), et d’aller faire une virée dans une ville remplie
d’inconnus provenant des quatre coins de l’univers, si l’on peut dire, ce qui le bottait intensément. Il se rendit à ses quartiers pour se sustenter et faire un somme, ce qu’il fit. Ses
rêves furent remplis d’images fantastiques et brillantes, avec des flocons métalliques qui
tombaient du ciel.
— J’veux prendre l’air. J’veux m’promener. J’veux galoper.
Le Qlapand était devant lui, le pointant de la corne et le sortant de son sommeil.
Bob n’hésita pas une seconde.
— Ok on y va, dit-il en se redressant sur sa couche comme un ressort.
Il prit son baudrier et son épée, le ceintura, puis ils sortirent du vaisseau. Ils entendaient le capitaine qui martelait et défroissait la coque avec force grognements sous la
partie avant du vaisseau, accompagné de lumières de soudure et de bruits rotatifs divers.
Au son, on ne l’aurait pas cru si professionnel, mais la suite démontra qu’il était parfaitement en contrôle, même si cela avait l’air de lui plaire autant qu’une morsure de calmar
géant.
En descendant la rampe d’accès, Le Qlapand accéléra l’allure et se mit à trotter sur
ses six pattes arrière d’une drôle de façon un peu dégingandée, puis il accéléra et alors
Bob n’en crut pas ses yeux; il courait et sautait en même temps, un peu à la façon d’une
antilope, mais à une vitesse démentielle. C’était quelque chose de le voir aller, et il fallait
bien regarder pour ne pas le perdre de vue, son pelage vert se fondant dans le paysage
minéral, accidentel et peu probable mimétisme d’occurrence.
Au bout d’un moment tout de même assez long, il se calma et revint vers Bob qui
marchait dans une direction prise instinctivement au hasard en s’éloignant tranquille-
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ment du vaisseau.
— S’fait du bien.
Peut-être, se dit Bob, mais cela ne l’avantageait pas pour autant, une ou deux coulées de salive majeures irriguant son menton, finissant leur carrière en filaments qui se
collaient à son poitrail après avoir pendouillé au rythme de sa démarche.
— Bon alors. C’est ici qu’on devient riches, Troubkogn?
— Pourquoi faire?
C’était prévisible, et prévu, comme réaction.
— Parce qu’avec du palladium, on va pouvoir faire ce qu’on veut, avoir ce qu’on
veut, et qu’on va pouvoir se promener où on veut. J’ai fait un marché avec Getrod; si on
trouve du palladium, nous allons grandement améliorer notre condition. Tout ce que tu
as à faire, c’est de racler le sol, comme lorsque tu cherches des insectes sur ta planète. Tu
racles et tu marches, tout droit devant toi et où tu veux. Quand tu es fatigué, tu arrêtes.
C’est bon?
— Mmouais, c’est bon. Pas longtemps.
Alors le Qlapand se mit à griffer la roche dont était constitué le sol. La texture grenue de l’olivine lui facilitait grandement la tâche. Il s’en allait, labourant le sol rocheux de
ses grandes et fortes mains griffues comme si ç’avait été du fromage cottage, et en plus,
pédalant les résultats derrière lui en une pluie de débris. Bob n’avait qu’à le suivre à une
certaine distance en examinant ce qui retombait au sol, ce qu’il fit pendant au moins une
bonne heure. Il s’aperçut donc que, mélangé à l’olivine, il y avait du basalte, reconnaissable à sa couleur noire et, par endroits, d’autres sortes de roches dont il ne connaissait
pas le nom. Il trouva aussi quelques beaux cristaux de grenat rouge, de la même sorte
que ceux qui paraient son épée.
Comme il s’apprêtait à héler Troubkogn pour lui montrer un très beau cristal qu’il
avait dans la main, il vit quelque chose qui lui glaça le sang : un de ces vers à crochets ve-
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nimeux d’une taille démesurée, environ une dizaine de pieds, était sorti du sol derrière
le Qlapand qui continuait ses labours sans se douter de rien, et se dirigeait vers lui, la
tête dressée à trois pieds du sol, avec ses crochets sortis de leurs gencives et visiblement
prêts à lui donner la mort.
Dégainant son épée dans un réflexe imbibé d’adrénaline et sans trop réfléchir, en
deux bonds il fut sur la bête et abattit son arme de toutes ses forces sur le milieu du
corps, la sectionnant en deux sur le coup. La moitié supérieure, se tournant vers lui, fit
une ou deux vaines tentatives pour le piquer, mais, sagement après l’avoir divisé, Bob
avait rétrogradé quelque peu, son épée toujours bien en main, pointée vers l’ignoble
chose qui dégageait une forte odeur d’ammoniac.
Pendant ce temps, innocent comme vingt, son percussionniste continuait
d’arrache-pied (c’était le cas de le dire) son activité sans se douter du drame qui venait presque de se produire. Son cœur voulant lui sortir de la poitrine, Bob prit alors
conscience de façon aigue qu’il venait de tuer un monstre sur une autre planète, et qu’il
était bel et bien ce qu’il avait toujours pensé qu’il devrait être. C’était assez requinquant.
Il mit la pointe de son épée au sol avec ses deux mains sur la garde et, regardant
les deux moitiés du ver qui se tordaient de plus en plus faiblement et le paysage plus
qu’exotique autour de lui, il prit une profonde respiration puis, dans un élan de victorieuse jouissance, lança à l’univers entier un formidable :
—Yahooo!!!!!
En entendant cela, Troubkogn cessa son manège, se dressa en se retournant pour le
regarder et revint vers lui, faisant un prudent détour loin des crochets qui se débattaient
avec la mort.
— T’as rien? T’as attaqué?
— Non, mon ami. C’est toi qu’il a attaqué. Il est sorti de son trou derrière toi, et je
l’ai vu juste à temps. Il était derrière toi, et moi derrière lui; il ne m’a pas vu venir, heureusement.
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— M’as sauvé? L’as tué et m’as sauvé?
Le Qlapand le regardait, avec ses petits yeux tout à coup plus grands et des frémissements parcourant ses longues oreilles. Il était un peu commotionné; ses langues entraient et sortaient de sa bouche et il piétinait sur place, ce qui ne lui ressemblait guère,
lui d’habitude plus zen. Puis il dit, d’une voix solennelle qui n’allait mais pas du tout avec
sa petite figure de rongeur :
— Troubkogn ton ami pour tout ton chemin de vie.
Et ils ne reparlèrent plus jamais de cet évènement, lequel les lia de façon indéfectible. Bob se vit, parlant à son avocat et lui disant :
— Ouais c’est facile, dans l’espace. Si tu veux un ami, tu n’as qu’à lui sauver la vie.
Tout le monde meurt facilement un peu partout, alors… T’as qu’à choisir avec qui tu veux
être ami et paf! Tu tues l’autre.
— Ah? Et puis après, qu’est-ce qui arrive? T’es pogné avec? Il te suit partout?
— Euh je sais pas, j’imagine qu’il meurt aussi, ou toi…
— Eh ben! Ah bon. J’imagine que tu ne sauves la vie que de ceux avec qui tu as
envie de passer du temps, alors…
C’est quoi, ces pensées-là, se disait notre nouveau héros. De toute manière, ils
étaient déjà liés. En plus, c’est un bon musicien. Bon, son hygiène corporelle laisse un
peu à désirer, mais ce n’est pas une raison pour l’euthanasier, tout de même…
— Merci Troubkogn. J’apprécie ton amitié. Mais tu aurais fait de même pour moi, je
crois, en tout cas j’espère…
Ce disant, et pointant son épée sur le tronçon qui ne bougeait pratiquement plus,
il s’en approcha et l’examina; de petites corolles picotées de points noirs, maintenant
flasques, étaient disposées en deux lignes de chaque côté de la tête du ver, et devaient
lui servir d’yeux, ou de quelque chose d’approchant. Ce qu’il avait lu de cet animal dans
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son tuteur était loin d’être sympathique; un coup qu’il avait plané ses crochets dans sa
victime, la mort suivait rapidement, et c’était tant mieux, parce qu’il s’infiltrait dans son
corps et s’en nourrissait de l’intérieur en le laissant faisander. Si par malheur la victime
était trop petite et se fendait, laissant le corps du ver à l’air, il s’en désintéressait alors et
la laissait là, à la merci de plus petits spécimens, des jeunes, qui eux réussissaient à s’en
faire le gîte et le couvert à la fois. Cette forme de vie assez rébarbative avait d’ailleurs
exterminé toutes les autres sur Moursk, ce qui expliquait qu’il n’y avait aucune autre espèce. Avant l’arrivée des prospecteurs, ils en étaient rendus au stade cannibale.
Délaissant le pourfendu, Bob s’intéressa au trou d’où il avait jailli du sol. Lors du
raclage, le Qlapand ne regardait pas trop ce qu’il faisait, se contentant de tout projeter
derrière lui; il n’avait donc pas remarqué l’ouverture de moins d’un pied carré qu’il avait
créée dans la croûte mourskienne, par où le ver n’avait eu aucun mal à s’extirper du sol,
dérangé par ce tintamarre de prospecteurs amateurs. Mais ce volume creux dans la roche
était de formation naturelle et le ver n’y avait qu’établi ses quartiers, refermant l’entrée
avec un bout de basalte plat, projeté au loin par les puissantes ruades de Troubkogn. Et
au fond de cette cachette, quelque chose brillait faiblement.
Bob tourna la lame de son épée vers le soleil pour en diriger le reflet au fond du trou
et il vit, à son profond ravissement, comme trois œufs d’autruche de métal, déformés et
de couleur argentée, qui y étaient posés, attendant que sa main les sorte de là, ce qu’elle
fit.
— Des pépites de palladium!
— Sont grosses.
— Elles sont énormes, tu veux dire. Waah! On l’a fait! On en a trouvé! On est libres!
On peut faire ce qu’on veut! En tout cas pour l’instant.
— Suis toujours libre. Fais toujours c’que j’veux, conclut le Qlapand, dans sa profonde et ingénue sagesse.
Ils se dirigèrent donc vers le vaisseau, Bob tenant les trois volumineuses pépites au
creux de son bras, baignant dans l’euphorie caractéristique de ceux qui découvrent un
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trésor, son cerveau inondé d’endomorphine. Grosse journée au bureau, oui madame la
marquise. En passant il ramassa le cristal de grenat rouge, qui avait permis la fin heureuse
de leur expédition, et qui ferait un beau souvenir. Le poids des pépites était réconfortant,
une vingtaine de livres, estima-t-il. Lorsqu’ils entrèrent dans le vaisseau, le Qlapand déclara avoir faim et se dirigea vers ses quartiers, laissant le soin à son nouvel ami de gérer
le partage avec Getrod. En fait, il s’en moquait totalement.
Lorsque Bob déposa les trois énormes pépites de palladium devant le producteur,
celui-ci fut sans mot pendant une bonne minute, ses yeux allant du palladium à Bob et
l’inverse, sa petite bouche à la respiration accélérée demeurant ouverte pendant les aller-retour oculaires. Puis il appela son associé à partir du tableau de bord et inspecta les
pépites.
— Je… Je n’en ai jamais vues d’aussi grosses, ne put-il que formuler, les tripotant
avec respect, puis en approchant une de son bracelet qui émit une brève lueur bleue.
Korr arriva peu de temps après, et lorsqu’il les vit, grogna de surprise admirative.
— Elles sont vraies, dit Getrod, à l’adresse de son associé. Et la moitié nous appartient. Fais-en des pièces d’une once avec la machine, puis reviens, que nous séparions.
Korr prit les pépites avec circonspection, puis s’en fut dans une petite pièce qui
jouxtait la cabine de pilotage. Cependant qu’il procédait, Getrod regarda attentivement
son otage, puis lui dit :
— Comment fais-tu, Terrien, pour réussir ce que tu entreprends aussi facilement?
Ne me dis pas que Kohkon t’aime, tu ne le connaissais même pas avant d’aller sur cette
planète, là-bas. Tu réalises, j’espère, que trouver trois pépites de cette grosseur est un
exploit phénoménal. Et d’autant plus que tu l’as fait en un temps record. C’est du jamais
vu. Quel est ton secret? Comment fais-tu?
Bob le dévisagea avec le sourire, sans rien dire. Évidemment, il savourait intensément ce moment : de kidnappé à prophète aux morpols, puis de virtuose à prospecteur
émérite, un lombric retardé aurait compris qu’il tenait maintenant la dragée haute à ses
ravisseurs, lesquels éprouvaient dorénavant un respect non équivoque à son endroit,
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quoique teinté d’une incompréhension tout à fait légitime, dans les circonstances. En
fait, le proverbe humain disant « La chance sourit aux audacieux » semblait avoir été fait
sur mesure pour B.D.
— Quel est TON Dieu, Getrod. En quoi crois-tu?
La petite boule bleue tressaillit et sembla tout d’un coup très mal à l’aise; il s’agissait d’un point sensible…
— Ma race ne parle jamais de ses dieux, car cela les affaiblit et ils nous délaissent.
— Alors demande-leur pour ce qui est de moi; peut-être te répondront-ils.
Le regard penaud de Getrod parlait plus que son silence. Il avait carrément l’air de
ne plus savoir où se mettre. L’arrivée de Korr avec deux sacoches remplies de piécettes
d’une once de palladium le sortit temporairement d’embarras. Il les déposa avec un respect évident sur la tablette devant son associé.
— Alors? dit celui-ci.
— 392 onces, divisées par deux font deux parts de 196 onces.
Les deux roulaient des yeux, visiblement excités. Bob prit l’une des deux sacoches
et s’enquit :
— 196 onces, c’est beaucoup? Ça représente quoi?
— Oui c’est beaucoup. Cela représente à peu de choses près la valeur du vaisseau
qui nous transporte. Ton premier spectacle nous a rapporté cinq onces, et c’était bien
payé.
— Alors tout va bien. Même si, comme dit Wystrill, ils n’apprécient pas le spectacle, au moins on ne sera pas venus pour rien sur cette planète.
Il n’était pas trop impressionné par la valeur en tant que telle de ce qu’il avait trou-
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vé. Il était déjà très riche sur terre, alors… Pigeant une des pièces dans la bourse et la
haussant à la hauteur de ses yeux, quelle ne fut pas sa surprise de voir son propre profil
sur une des faces; et de l’autre côté, il pouvait reconnaître son système solaire.
— Hé! C’est moi dessus!
— C’est l’usage, Terrien. Lorsque les pièces sont frappées, elles le sont à l’effigie
de leur propriétaire initial.
— Alors là!
Son pactole à la main, il se dirigea vers la porte, ajoutant :
— Bon et bien, conformément à notre entente, Troubkogn et moi allons faire la
fête en ville. Et pour notre petite conversation de tout à l’heure, Getrod, lorsque tu demanderas à tes dieux quel est mon secret, demande-leur en même temps si tu ne vas
pas encourir leur courroux de m’avoir enlevé contre mon gré. On ne sait jamais; peut-être
as-tu pris une trop grosse bouchée pour toi?
Sur ces propos lourds de mystère et incitant à une réflexion profonde, il quitta les
lieux sans regarder derrière lui, mais il sentait bien le désarroi de son interlocuteur, ce
qui le fit sourire à la vie devant lui.
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Chapitre 9
Moursk n’était décidément pas une planète pour enfants, comme Bob put s’en
rendre compte. Alors que lui et son batteur cheminaient vers la ville qui grossissait à leur
approche, laissant voir ses constructions disparates (chacun bâtissant selon l’architecture de sa planète d’origine), ils purent découvrir à quelques reprises au loin les corps
inanimés de prospecteurs décédés de diverses origines, gisant sur le sol. Il n’était pas
conseillé de s’en approcher, car souvent des vers à crochets les habitaient et pouvaient
attaquer quiconque s’en approchait un peu trop. Quoique son compagnon ne démontrait
aucune appréhension, et que lui-même avait le cœur bien accroché et une bonne épée
à la ceinture, notre rock star avait tout de même de prudentes réserves à propos de leur
expédition touristique.
Peu après avoir trouvé les pépites, pendant que le Qlapand faisait un somme après
avoir bâfré d’importance, Bob s’était confortablement installé dans son tuteur, et avait
pris connaissance des paramètres psychosociaux de la ville dont il s’apprêtait à fouler le
sol. C’était une gigantesque partie de poker avec des milliers de joueurs, tous prêts à se
lancer all in dans un duel à la moindre offense, ou pour acquérir les biens de quiconque
semblait une proie intéressante, malgré la présence de plusieurs Krights dans les parages. D’ailleurs, en ce qui concernait ceux-ci, on ne savait jamais s’ils étaient pour être
de votre côté ou le contraire. Et comme ils étaient par ailleurs radicalement vindicatifs et
très performants dans l’art de trucider, il valait mieux les éviter, recommandait le tuteur.
Pour ce qui était de la ville, tout ce que pouvait désirer quelqu’un ayant trouvé du
palladium pouvait y être acquis dans les multiples établissements installés pour pomper
les ressources des prospecteurs. Magasins de toutes sortes, restaurants, maisons de jeux
et de débauche, cliniques de Skaldocs, concessionnaires de véhicules en tout genre et
bijouteries, tout y était. Et comme l’espérance de vie y était encore moindre qu’ailleurs
et qu’il y avait plus du précieux métal, tout y était hors de prix.
Ici, les différents êtres vivants qui s’y croisaient se mêlaient de leurs affaires s’ils
voulaient avoir la chance de voir la fin du jour (environ dix huit heures terrestres). Ne pas
porter de jugement, ne pas regarder quelqu’un (ou quelque chose… de vivant) avec trop
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d’insistance était un gage de survie. Seulement adresser la parole à autrui pouvait être
lourd de fâcheuses conséquences, et en être conscient se révélait le meilleur des atouts
dans un univers grouillant d’impromptus létaux de tout acabit.
Et, de toute manière, l’on pouvait raisonnablement s’attendre à ce que quiconque
vous approchait avait une bonne raison de le faire, et que ce n’était pas forcément pour
votre bien. Ce qui était positif, par contre, c’était que tous les gens étaient très polis sous
cette menace latente de peine capitale qui planait partout, jusqu’à ce qu’ils se décident
de vouloir vous tuer. Alors il fallait mener son corps physique comme un capitaine son
bateau à travers la tempête. Le peu de réluctance que ressentait Bob Décibel à ce moment était directement en lien avec son instinct de survie, en alerte et vivifié par sa compréhension de l’endroit où il mettait les pieds.
En entrant dans la ville, il fut ébloui par toutes les informations qui bombardaient
son cortex cérébral à la fois, et en éprouva un choc des cultures ayant un retentissement
physique; les poils se hérissaient sur son corps et tous ses sens atteignaient un niveau
d’alerte maximal. C’était d’ailleurs impossible de tout évaluer à la fois. Regardant de côté
le Qlapand, il fut surpris du peu de réaction visible manifesté par celui-ci, qui clopinait
de son pas le plus lent en semblant chercher quelque chose, lèche-vitrinant la ville avec
son calme habituel.
Bob lui avait donné sa part, qu’il avait enfouie dans une sorte de poche marsupiale
qu’il avait à l’intérieur des cuisses de ses jambes du milieu, la moitié de chaque côté.
Pour ce qui était de la sienne, B.D. avait noué sa bourse à la taille, à l’intérieur de sa
chemise, mais avait réparti la moitié des pièces dans ses poches et dans sa veste. Par
ailleurs, ses vêtements étaient passablement défraichis et ils lui semblaient maintenant
peu adaptés à sa nouvelle condition de chevalier errant cosmique.
Ils avaient jusqu’à maintenant croisés plusieurs êtres, que l’on pouvait qualifier de
disparates, et n’avaient établi de contact visuel direct avec aucun d’eux, tel que recommandé par le tuteur. Bob commençait à se détendre, se rendant compte que, malgré ses
appréhensions, ils passaient tous deux inaperçus. Dans sa tête, son avocat réapparut :
«Quoi? Tu t’attendais à ce qu’ils courent tous vers toi avec des couteaux et des fourchettes en criant : Un humain! Un humain!? Mon pauvre vieux, tout ce beau monde se
moque éperdument de toi! De toute façon, tout a l’air bizarre, ici… Alors, pour une fois,
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tu as l’air à ta place».
Et, c’était vrai, il n’avait plus l’impression d’être né sur la mauvaise planète. À ce
moment, il vit un magasin qui semblait vendre des vêtements, ce qui tombait à point
au stade où il en était. Il se dirigea vers celui-ci, suivi du Qlapand qui n’émit aucune
protestation, et pénétra dans l’établissement. À l’intérieur, où les murs étaient encombrés de toutes sortes d’oripeaux, un vendeur l’attendait, sous la forme d’un être de trois
pieds de haut, aux pattes courtes sous lui comme celles de tout pingouin qui se respecte,
au nombre de quatre, et muni de deux longs bras qui allaient jusqu’au sol, terminés par
des serres crochues. La tête était oblongue, avec deux yeux en amande et des oreilles
pachydermiques.
— Bon chemin de vie à vous deux, potentiels clients. Puis-je vous être utile?
— Bon chemin de vie, répondit Bob. Je veux de nouveaux vêtements.
— Bien sûr. Par ici.
Alors ils passèrent dans une pièce où une machine prit une empreinte visuelle de
son corps, et un écran holographique apparut dans l’air devant lui, lui montrant toutes
sortes de pièces de linge sur toutes sortes d’êtres d’environ sa corpulence, avec deux
bras, deux jambes et un cou surmonté d’une tête. Il y en avait tant! Il sut alors que son modèle de corps était quelque chose que la nature avait privilégié, lors de ses divagations
génétiques.
Il se choisit des chausses, coupe ajustée au-dessus du genou mais relax à l’entrejambes, fait dans un matériau très résistant ressemblant au Kevlar, de couleur bleu cobalt
avec de multiples poches et des jambes légèrement bouffantes sous le genou, ce qui lui
donnait un air cosaque avec ses bottes commando. Pour le haut, il prit une chemise faite
d’un tissu semblable à du cachemire, de couleur mauve sacerdotal, et une veste molletonnée et repiquée bleue et noire du plus bel effet, qui faisait fonction d’armure légère,
un peu comme celles des cavaliers Huns, munie de compartiments secrets, et qui lui arrivait à mi-cuisse. Il se prit aussi des gants très ajustés, dont il ne sentit plus la présence
rapidement, faits dans le même tissu que les pantalons.
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Tout ce qu’il choisit fut produit presque instantanément par une machine qui, dans
un coin de la pièce, semblait sortir du mur. Comme le lui expliqua le vendeur pendant
qu’il les revêtait, ses vêtements s’ajustaient à sa température corporelle et recréaient
celle-ci de façon compensatoire lorsqu’il se retrouvait dans des zones inconfortables
calorifiquement.
Il transféra discrètement ses avoirs pendant que le vendeur essayait, sans succès,
de vendre quelque chose à son compagnon, et se prit aussi un bandeau, toujours bleu
cobalt, pour le tour de la tête, lequel avait la particularité d’émettre un faisceau de lumière devant lui lorsqu’il se retrouvait dans le noir. Il ceignit son baudrier avec son épée,
et se trouva une fière allure lorsqu’il se regarda dans la surface réfléchissante qui se
trouvait là pour ça. Il paya en donnant une pièce, et reçut un peu plus de la moitié de
celle-ci en retour.
— Un demi-Bob, se dit-il en regardant le morceau de métal sur laquelle sa tête
était coupée en deux, souhaitant que cela ne veuille rien dire.
Puis ils retournèrent dans la rue, le Qlapand semblant de nouveau chercher
quelque chose. De fait, il semblait olfactivement concerné, et accélérait le pas, rendant
la démarche de son compagnon un peu déphasée, parce que traîner une épée de quatre
pieds de long demande un certain entraînement si l’on veut trotter. Troubkogn, lui, ne
semblait pas gêné outre mesure par la présence de son marteau à pic qu’il trimbalait sur
l’épaule gauche, sa main enserrant fermement le manche. Il avait nettement l’avantage,
avec ses six pattes arrière, même si Bob avait remarqué une légère gêne des pattes du
milieu, due aux pièces de palladium qui s’y cachaient.
Alors, comme un chien d’arrêt, il se figea en reniflant devant un établissement, et
sans hésitation y entra; la façade avait quelque chose de très exotique, avec des centaines de milliers d’élytres d’insectes de toutes les couleurs qui la recouvraient, produisant le même chatoiement que sur les carapaces de scarabées.
À l’intérieur, des aquariums longitudinaux étaient disposés sur des tables basses et
sur le dessus du bar, devant lesquels les clients s’installaient pour y fouiller et prélever
des bestioles qu’ils engouffraient avec un plaisir évident. Il y avait peu de clients pour
le moment. Une espèce de gros lama, avec un regard d’araignée à huit yeux et une inter-
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minable queue lovée près de lui, se goinfrait dans un coin de ce qui ressemblait à des
fourmis nourries aux stéroïdes, et il ne cessa qu’un moment pour les regarder entrer puis,
rassuré, continua son ingestion avec emphase.
Dans le fond de la salle, accoudés au bar, trois plus petits êtres d’environ la corpulence de Bob et ressemblant à des hyènes à bandes rouges, qui croquaient délicatement des coccinelles jaunes de belle taille et baragouinaient entre eux. Ils ne portèrent
pas attention aux nouveaux arrivants et continuèrent leur conversation dont Bob comprenait vaguement qu’il s’agissait de palladium et de retour sur leur planète pour un
évènement dont il ne pouvait saisir le sens.
Troubkogn s’approcha du bar et dit au grand barman mince et cyclopéen :
— Z’avez des Titpats bleus?
— Sois le bienvenu, étranger et grand connaisseur. J’ai des Titpats. Pas les bleus,
mais des mauves, bien meilleurs, les meilleurs d’Étrillon! Ils sont très chers, par contre,
vingt pour un quart d’once de palladium. C’est un mets de roi, dit-il par ses branchies en
déglutissant de bruyante façon et avec le sourire un peu hautain de quelqu’un qui vous
annonce que ce n’est pas dans vos moyens, ce qui déplut à Bob.
— Donnez-lui en quarante.
Il voyait là un moyen de se débarrasser de sa demi-pièce à cette occasion et en
même temps offrir une tournée à son ami. Il jeta négligemment la pièce amputée sur le
comptoir, s’apercevant alors qu’un profond silence alourdissait maintenant l’atmosphère,
et que son ami le regardait, oreilles frémissantes et yeux un peu écarquillés, ainsi que les
quatre autres clients et le tenancier. Oh oh… problème…
Il se rappela alors que son tuteur lui avait appris qu’il fallait faire très attention de
ne pas offrir à quelqu’un plus qu’il ne pouvait boire ou manger, car ne pas pouvoir finir
était une insulte grave et pouvait dégénérer facilement en règlement d’honneur, d’un
côté ou de l’autre. Il venait de mettre son ami dans une mauvaise position, et lui par la
même occasion. Il se mit alors à espérer que les Titpats ne soient pas trop gros, et que
son percussionniste soit en appétit.
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— Par ici, nobles clients, les précéda le barman en longueur vers un cube vitré au
centre de la pièce.
— Installez-vous. Il y en a vingt ici; je vais aller vous en chercher vingt autres. Quarante Titpats d’un coup! C’est une première, ici en tous cas…
Il partit donc, d’un pas rapide, pour revenir quelques instants plus tard avec une
boîte transparente dans laquelle gigotaient faiblement des chenilles (ou à peu près)
mauves de la grosseur d’une petite saucisse, et les versa dans le vivarium, où elles entreprirent de s’enfouir. Bob essaya de se représenter un gros Bavarois en culottes courtes
qui aurait mangé quarante saucisses à l’Oktoberfest et il en fut totalement incapable.
Troubkogn semblait aussi à l’aise qu’en discussion avec l’inquisiteur Torquemada, et regardait les insectes avec ambivalence, partagé entre sa gourmandise et la peur de se
fendre la panse.
Le Qlapand commença donc son festin; il ouvrit la bouche et ses langues se dardèrent sur le premier Titpat venu, le transperçant et aspirant son jus par ses tubes linguaux avec un outrancier bruit de succion qui donnait la chair de poule. Le Titpat, après
un premier glapissement de surprise, fit entendre un long bruit presque ultrasonique
pendant que son corps se vidait de sa substance, et s’amenuisait rapidement jusqu’à ce
qu’il fut tout racorni et fripé. Troubkogn dit alors;
— C’bon les Titpats, mais vingt c’t’assez.
Les hyènes à bandes rouges s’esclaffèrent d’un rire qui donnait la chair de poule.
L’une d’elles dit alors :
— Bon appétit, étranger.
Puis, s’adressant à ses compatriotes :
— Je parie une once qu’il ne mange pas tout.
Bob fulminait. Par sa faute, on était en train de se foutre de leur gueule. Sans prendre
garde aux conséquences, il lança alors :
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— Je parie dix onces qu’il les mange tous.
— Pari tenu, étranger, dit la hyène avec une voix qui n’avait plus rien de badin.
Les Vlims, car c’en était, se rapprochèrent et, avec un intérêt soutenu, observèrent
attentivement le Qlapand qui pompait le jus de ses Titpats les uns après les autres. C’était
orgiaque et surréaliste; le son des bestioles qui trépassaient était obnubilant, à la longue.
Au bout d’une trentaine, même le lama se rapprocha du groupe, fasciné par la capacité
stomacale gargantuesque de l’attablé.
Alors celui-ci dit :
— J’ai pu faim.
— Ah! Tu as perdu, étranger, dit le Vlim.
— Pas dit que j’ai fini, j’dis qu’jai pu faim, répartit Troubkogn, des coulées de jus
mauve irriguant son menton, surréalistement pantagruélique.
Alors, un à un, laborieusement et de plus en plus lentement mais tout de même
sans arrêter, il les mangea tous, sous les yeux haineux des Vlims. Il éructa alors, de façon
si puissante que ses langues virevoltèrent au vent hors de sa bouche un bref instant,
vision dantesque s’il en fut, et conclut sans façon par un plus que bref :
—Fini.
Bob regarda alors celui qui avait gagé, et à son air venimeux comprit qu’il venait de
les embourber dans une situation marécageuse. Tout ceci risquait de mal finir… Pourtant,
il avait gagné, ce qu’il ne put qu’affirmer :
— Il a tout mangé. J’ai gagné. Tu me dois dix onces. C’est dommage, mais tu es
celui qui a ouvert les paris.
Le Vlim parut réfléchir, puis dit d’une voix lourde de mauvaise foi :
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— Peut-être, mais qui me dit que tu avais les dix onces pour me payer, si tu avais
perdu.
— Je les ai, dit Bob à contre cœur.
— Alors montre les-moi…
Tout ça s’annonçait très mal. Si B.D. sortait ses pièces, il pouvait s’en suivre une
escalade. Si il ne les sortait pas, il devenait ardu de réclamer son dû. Troubkogn dit alors :
— Il les a et je les ai; j’ai tout mangé alors paye.
Il fouilla de sa main droite sous une de ses cuisses, et en extirpa une dizaine de
pièces qu’il déposa sur la table, sous les yeux incandescents des trois Vlims. Tout se
passa alors très vite. Un des Vlims tendit une patte aux quatre doigts griffus et sales pour
saisir les pièces pendant que le meneur qui avait gagé sortait une tige munie de courtes
lames acérées de derrière son dos et l’abattit sur le crâne du Qlapand. À sa grande surprise, et à celle de Bob aussi, elle ne se rendit pas à destination. En effet le Qlapand détourna l’attaque avec son marteau d’un mouvement vif comme l’éclair et, sans fioritures,
planta le pic dans la poitrine du Vlim qui ne put faire autrement, sous la violence de
l’impact, que de mourir séance tenante avec un maximum de collaboration.
Dans le feu de l’action et sans trop y penser, Bob sortit son épée du fourreau et
profita de l’élan pour maladroitement donner un coup sur la tête du troisième Vlim qui
sortait son arme, lui emportant la joue et une oreille. Fou de douleur, celui-ci se rua sur
son adversaire qui n’eut d’autre choix que de proprement l’embrocher, non sans recevoir
un coup sur le bras.
Pour conclure l’échauffourée, le mangeur de Titpats asséna un formidable coup de
marteau sur la tête du chapardeur qui tentait de s’enfuir, lui broyant efficacement les
os du cou, comme son effondrement en témoigna subito presto. Les deux musiciens
restèrent debout, en alerte, mais plus rien ne bougeait. Le bras de Bob l’élançait sourdement, mais la veste piquée avait amorti le coup et ce n’était qu’une contusion. Les trois
Vlims gisaient, en très mauvais état et passés date.
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Sans faire de manières et tout naturellement, Troubkogn les butina, trouvant sur
chacun d’eux une pochette de pièces qu’il lança à son compagnon. Les Vlims avaient
trouvé du palladium et étaient sur leur départ avec leur magot. À trois, ils avaient une
trentaine de pièces, et auraient dû se la fermer et retourner sur leur planète. Le tenancier
et le lama, qui avaient eu la présence d’esprit de reculer au début de la rixe, se tenaient
cois.
— Tenez, patron, pour les dommages et les problèmes, dit Bob en lui lançant trois
onces.
Ils sortirent alors tous les deux dans la rue et se dirigèrent vers la sécurité du vaisseau, ayant pour aujourd’hui assez péripétietionné. D’ailleurs Bob avait mal au bras, et le
Qlapand avait besoin d’un long somme pour digérer tout ce qu’il avait ingurgité.
— Désolé, Troubkogn, de t’avoir trop offert à manger. Je n’ai pas réalisé. Ils sont
morts par ma faute, et on aurait pu s’en sortir moins bien.
— C’est bon les Titpats, mais y’en avait trop. Sont morts par leur faute.
Et sur cette courte épitaphe, ils cheminèrent jusqu’au vaisseau sans encombre.
Payante, cette planète, tout de même, pensa Bob par devers lui.
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Chapitre 10
Le jour du spectacle se rapprochait, le vaisseau étant maintenant réparé.
Les deux comparses, dorénavant encore plus liés par leur victorieux combat contre
les Vlims et conscients de leurs possibilités, étaient régulièrement retournés à la ville
pour se procurer diverses choses, et n’avaient eu aucun autre malentendu avec l’hétéroclite populace. Leur performance au bar d’insectivores y était probablement pour
quelque chose, les nouvelles allant vite dans une ville minière. Wystrill, lui, prétendait
n’avoir besoin de rien, et ne les accompagna pas. Bob s’était fait monter un collier en
palladium, et une bague avec le grenat rouge responsable de leur bonne fortune, ce qui
de plus allait bien avec son épée. Il avait dû consulter un Skaldoc pour son bras, car un
gigantesque hématome s’était développé après la rupture d’un vaisseau sanguin sous le
choc du coup reçu.
Le médecin aux doigts mous et au faciès de barracuda lui avait vendu aussi un coffret
de survie pour éviter les maladies contagieuses les plus courantes de l’univers connu, et
l’avait vacciné contre les larves des vers à crochets qui, minuscules, pouvaient s’infiltrer
dans ses orifices pendant son sommeil. Il avait démontré un intérêt non équivoque pour
la provenance du Terrien, et l’avait comparé à une race qui, à son avis, lui ressemblait
comme deux gouttes d’eau, sauf pour la dentition, beaucoup plus acérée, la couleur de
peau, plutôt dorée, et dont les spécimens étaient un peu plus petits que lui. Ils étaient
originaires de la planète Valaba, étaient de grands voyageurs et le Skaldoc fut surpris
que Bob n’en ait jamais rencontré. Ce dernier en profita, en lui donnant généreusement
une pièce complète au lieu d’un quart de celle-ci comme exigé, pour lui demander des
informations psychophysiologiques sur ses compagnons de voyage. Il espérait ainsi
compléter les données divulguées par son tuteur, soupçonnant celui-ci de subir une
forme de censure de la part des propriétaires du vaisseau.
Il apprit ainsi que ceux qui partageaient le code génétique de Wystrill étaient capables de se refaire une santé très rapidement si endommagés, étaient sensibles aux
ultrasons, mais n’avaient pas une très haute opinion d’eux-mêmes, car ils considéraient
que leur processus évolutif était stationnaire. C’était d’ailleurs la raison pour laquelle ils
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s’amalgamaient souvent pour constituer un individu à valeur ajoutée.
Quant aux Qlapands, le médecin lui apprit que c’était une race très énergique, au
métabolisme rapide, capable de prouesses physiques surprenantes (pas de surprise là),
mais en même temps rapidement démotivée et paresseuse, avec un intérêt très limité
pour tout ce qu’ils ne connaissaient pas, assorti d’une inextinguible gourmandise et dont
les individus développaient souvent des infections de peau par manque d’hygiène. Il
fallait quelquefois leur amputer les oreilles à cause du cérumen accumulé qui finissait
par les gangrener. Lorsqu’ils venaient au monde, c’était par trôlée de plus de vingt, et
c’était tout un évènement, car les femelles étaient fort peu nombreuses et avaient généralement pour occupation l’état de sorcière bien intentionnée, demeurant seules à
l’extérieur des agglomérations.
Les Luxols avaient une importance capitale pour Korr, car ses congénères en venaient souvent à se suicider lorsqu’ils n’en hébergeaient plus; c’était un peu comme
devenir aveugle et seul à la fois, pour eux. Ils ne se reproduisaient qu’alors, un peu avant
leur fin de route, compensant ainsi le manque ressenti lors du trépas de leurs petits
amis, la vie de couple avant la disparition de leurs Luxols étant très difficile à cause des
conflits entre les deux bandes du couple. Les congénères de Korr étaient par ailleurs
très endurants, et lorsque ils étaient décidés, ils faisaient preuve d’une bravoure peu
commune. Leur amitié, comme leur inimitié, était indéfectible. Ils étaient très résistants
aux maladies de toutes sortes qui vérolaient le cosmos, sauf pour ce qu’ils appelaient la
Ghalethh, qui laissait leur revêtement cutané rugueux tomber au sol en lambeaux croûteux, ne laissant plus d’abris à leurs Luxols qui finissaient par en mourir, et eux aussi de
façon corollaire.
Getrod Hammh, lui était un cas particulier. Le Skaldoc n’avait jamais soigné un de
ses pairs, car ils préféraient mourir, s’ils croyaient que leur heure était venue, que d’être
soignés par un impur. Quoique notoirement versés dans les affaires, ils avaient un côté
spirituel très accentué et étaient très superstitieux. Leur civilisation avait développé un
panthéon peuplé d’un grand nombre de divinités, ils compensaient leur infériorité physique par leur remarquable intelligence, et en se jumelant à des êtres plus forts qu’eux.
Leur espérance de vie était pratiquement nulle lorsqu’ils étaient livrés à eux-mêmes sur
une planète autre que la leur, s’ils étaient démunis de pouvoirs de négociation. Ils étaient
réincarnationnistes, ce qui les réconfortait dans cette vie-ci de leur peu d’envergure au
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point de vue physique.
Pour notre homme, ces informations revêtaient une importance capitale. La position dans laquelle il se trouvait prenait une direction qui tournait tranquillement à son
avantage, et de mieux connaître ses ravisseurs et ses confrères musicaux lui donnait
les moyens de mieux cerner les situations et d’en extraire des bénéfices importants, ce
qui n’était pas à négliger. Il se sentait d’ailleurs maintenant en pleine possession de ses
moyens. D’avoir défuntisé un ver monstrueux et un des trois malsains ricaneurs l’avait
rendu très confiant. Il ne se sentait plus comme un touriste mais bien comme un chevalier errant cosmique, aux possibilités infinies, n’ayant même plus l’impression d’y être
contre son gré.
Lors de ses expéditions, Bob avait eu des relations sexuelles dans une maison spécialisée avec une grande et diaphane créature, très féminine, qui avait tout de suite compris ses besoins et les avait comblés avec ses ventouses et une chaleureuse présence,
le tout ouvrant de nouveaux horizons à notre Terrien en goguette, et lui démontrant
que l’amour était un langage universel. Ce fut un moment tout à fait surréaliste, surtout
qu’elle avait semblé ne le laisser partir qu’à contrecœur. Par contre il ne sut que faire
pour la satisfaire, son anatomie lui étant complètement étrangère, et par la suite il prospecta sur son tuteur de potentielles partenaires amoureuses, prenant sur celles qui l’intéressait des informations de nature à faire de lui un bon amant universel. Par la même
occasion, il se renseignait aussi sur les différentes approches romantiques en vigueur,
ainsi que les traditions s’y rattachant.
Il vit un Kright, aussi, à sa troisième sortie. Celui-ci marchait tranquillement dans la
rue, vêtu d’une armure légère aux incrustations de palladium et un sabre de hussard au
côté. Il portait un casque, mais on devinait un petit côté reptilien, malgré son bec d’aigle.
Il avait deux bras et deux jambes, et une courte protubérance à l’arrière, sorte de queue
ayant rétréci évolutivement. Ses membres et leurs extrémités étaient enserrés dans des
étuis munis de pointes, ce qui lui donnait un aspect quand même assez épineux et dissuasif. Les autres promeneurs lui laissaient beaucoup d’espace vital, créant un vide autour de lui.
Bob aima sa démarche, son allure générale et ce qui émanait de lui. Il ne ressentit
aucun danger lorsqu’il le croisa, et ne put s’empêcher de le regarder dans les yeux, qu’il
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avait gris, et confusément se sentit une certaine affinité avec lui. Il lut de la curiosité dans
son regard, assortie d’une immense force intérieure, calme, mais ne demandant qu’à se
déchaîner. Malgré l’intérêt qu’il ressentit, n’ayant pas de raison spécifique de lui adresser
la parole, il n’engagea pas la conversation. Et lorsqu’il fut près de lui, son bracelet clignota vert, l’avisant que le Kright était comestible.
Cela ne le mit pas à l’aise, surtout qu’il se rendit compte que ce dernier en avait eu
conscience, l’avait sondé brièvement des yeux, et au grand soulagement de Bob, avait
poursuivit son chemin. Pour les trois secondes que cela dura, ce fut très intense. Il se dit
qu’il aurait dû lui parler, lui dire qui il était et d’où il venait. Il comprenait que ce n’était
pas recommandé ni dans les usages, mais il sentait très fort que son destin était en un
certain sens lié aux Krights, sans savoir pourquoi. Mais bon, il serait toujours temps de
tenter le sort plus tard. S’il vivait jusque-là… Ce dont il avait la ferme intention, et d’ailleurs il avait un plan, qui se précisait de plus en plus.
Il s’en fut voir Getrod. Celui-ci, toujours dans la salle de contrôle, le regarda entrer
sans aménité, n’étant maintenant plus sûr de rien, et se rendant bien compte qu’il y avait
une certaine prise de pouvoir de la part de celui qu’il avait enlevé.
— Bon chemin de vie à toi, Getrod Hammh. Je demande des palabres. Je voudrais
bien avoir des réponses à certaines questions qui pourraient m’orienter pour que nous
fassions un échange profitable aux deux parties.
— Bon chemin de vie, Terrien. Je t’écoute.
— Pourquoi ma planète n’est-elle pas reconnue? Pourquoi ne sommes-nous pas
une espèce protégée?
— Parce que vous êtes des barbares, Terrien; votre potentiel de destruction est si
grand que vous êtes en quarantaine depuis une centaine d’années. Pour être une planète reconnue, il faut que les seules armes soient personnelles et sans pouvoir à distance, sinon il y aurait la guerre comme sur votre planète, mais à l’échelle du cosmos.
Et vous n’êtes pas une espèce protégée pour les mêmes raisons. D’ailleurs, vous êtes
en très bonne position pour vous annihiler vous-mêmes, et même plus d’une fois, avec
l’arsenal démesuré dont vous disposez.
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— Mais nous avons sûrement du palladium.
— Peut-être, mais nul ne peut atterrir sur ta planète sous peine de sanctions sévères de la part du système solaire empereur, le seul à détenir des armes pire que les
vôtres et qui régit l’univers connu. Nous irons récolter votre palladium après l’extinction
de ta race, ce qui ne saurait tarder. D’ailleurs, ta planète se meurt sous vos exactions et
vos espèces animales s’éteignent à un rythme accéléré. Ne l’aurais-tu pas remarqué?
— Oui, je suis au courant. Mais moi, je pourrais récolter pour toi le palladium de
ma planète?
— T’appartient-il de droit? L’as-tu trouvé, ou en as-tu des réserves?
— Je peux en acheter. Beaucoup.
—Beaucoup?
Getrod, malgré lui, semblait maintenant intéressé.
— Pourquoi m’as-tu enlevé, Getrod? Pour l’argent?
— Et la gloire. Il y a beaucoup de gloire à dénicher des talents sur des planètes
reculées et à les produire.
— Je comprends. Si tu avais la gloire et l’argent, aurais-tu avantage à me retenir
malgré moi?
Alors le petit être bleu ne répondit pas. Il se contenta d’observer son interlocuteur,
mais on voyait bien dans ses yeux que beaucoup de pensées se bousculaient dans sa
tête, et que l’appât du gain était l’une d’entre elles. Il pensa durant un long moment, en
homme d’affaire avisé. Puis il finit par dire :
— Qu’as-tu à me proposer?
— Un contrat. Je te propose de racheter ma liberté, et de faire de toi mon produc-
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teur jusqu’à la fin de l’un de nos deux chemins de vie.
— Racheter ta liberté… Tu m’aurais encore rapporté beaucoup, pendant plus d’une
de tes années terrestres qu’il te reste comme période d’affranchissement.
— Combien? À cinq onces par spectacle et un par semaine, on est à 260 onces.
— Plus, beaucoup plus. Je ne fais que commencer ma tournée; le plus payant est
à venir.
— Combien alors? Trois fois, cinq fois, dix fois plus? Combien?
Il en coûtait à Bob de négocier sa liberté, probablement la chose à laquelle il tenait
le plus au monde, mais le jeu en valait la chandelle, et de toute manière il se disait que
les possibilités qu’il envisageait n’avaient pas de prix.
— Qui le sait, Terrien. Tu as un indéniable talent, et je suis curieux de voir jusqu’où
cela peut nous mener.
Alors on abat les cartes, se dit Bob.
— Bon. Voici ma proposition, et je ne la ferai qu’une fois, je le jure sur mon lobe
d’oreille restant. Pour le reste de ta vie ou la mienne, je n’aurai d’autre producteur dans
tout le cosmos que toi, et nous séparerons les retombées entre nous deux. Avec ma
liberté retrouvée, je suis convaincu que je serai encore meilleur, et là tu verras où cela
peut nous mener, ce qui satisfera ta curiosité amplement. Et pour le moment, indépendamment du palladium que je t’ai déjà donné et qui provient de MON idée, je te donnerai
deux mille onces, et nous serons quittes pour ça. Et c’est tout.
Bob ignorait complètement le prix du palladium sur terre, et espérait que cela ne
dépassait pas le prix de l’or. Et même, il ignorait s’il y en avait, ou s’il y en avait suffisamment. Poker time…
— Deux mille onces! Es-tu sérieux, Terrien? Réalises-tu ce dont on parle? Et comment feras-tu pour me les donner si tu ne les as pas déjà?
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— Un coup de téléphone à mon comptable et on le saura. Tu ne risques pas grandchose. Tu veux que je lui donne quoi, comme information; je n’ai aucune espèce d’idée
où on est, et notre technologie ne permet pas aux miens d’être menaçants pour toi. La
vraie question est : peux-tu m’obtenir la communication téléphonique?
— Et comment crois-tu que nous t’avons localisé, Terrien, si ce n’est par ton appareil de communication? Bien sûr que je le peux.
C‘était par son portable qu’il s’était fait avoir! Un peu après son enlèvement, dans sa
bulle gélatineuse, il l’avait regardé mais évidemment n’avait pas de réseau.
— Alors, on l’appelle? Tu veux savoir si tu es riche, Getrod? Donne-moi la communication et on va le savoir tout de suite.
Extrêmement tendu et les nerfs comme des cordes de violon prêtes à se rompre,
Bob lui indiqua le numéro de téléphone de son ami et comptable. Après un bref moment
de réflexion, Getrod se tourna vers ses claviers, fit quelques passes sans aucun sens pour
l’humain hyper-excité derrière lui, puis ce dernier entendit le son familier d’une sonnerie
de téléphone en l’air… une fois… deux fois… trois fois… Décroche Étienne, nom de Dieu!
— Mouih allo? C’est mieux d’être important, à deux heures du matin…
— Étienne c’est moi, Bob, dit celui-ci en s’étranglant un peu.
— Bob! Mais t’es où? Tout le monde te cherche, mon vieux! T’as pas idée de comment tu as causé de ravages par ton absence.
— Écoute-moi bien, Étienne, et ne discutes pas, on n’a pas grand temps. Tu as un
ordi tout près?
— Oui, juste à côté.
— Tu y vas. Ouvre-le. Va sur internet.
— Ok un instant.
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On l’entendit se lever, marcher quelques pas et farfouiller. Pendant ce temps, Getrod fixait Bob d’un œil acéré, guettant la moindre entourloupe.
— J’y suis. Tu veux quoi?
— Regarde palladium. Dis-moi ce que tu vois.
— Palladium… le métal j’imagine… Ouais bon…723.00 l’once hier. Producteurs
principaux : la Russie, l’Afrique et l’Amérique du Nord. On en a au Québec et en Ontario. Production annuelle : 7.5 millions d’onces. Stock terrestre; 3,500 milliards de kilos.
Une des quatorze matières premières critiques identifiées par l’Union Économique Européenne. Ah? Il en reste seulement pour quinze ans. Pourquoi tu demandes ça? Qu’est-ce
qu’il y a?
— J’ai de l’argent de libre?
— Ben voyons Bob, tu étais déjà multimillionnaire avant que tu disparaisses et
que tout le monde se mette à acheter tes cd comme des malades. Tu es très riche, je sais
pas combien exactement, mais certainement une cinquantaine de millions, je dirais. En
plus, tu n’as pas trop dépensé dernièrement, ça aide.
— Alors fais ce que je te dis, et ne pose pas de questions. Je suis sérieux, il en va de
ma vie. Prends tout l’argent que j’ai de disponible, et avec la moitié, achète du palladium
en lingots, et stocke-le. Ouvre des coffres dans une vingtaine de banques à mon nom.
Mets deux mille onces dans le gros coffre de ma maison au bord du lac, la combinaison
c’est 112119. Avec le reste achète des actions dans toutes les compagnies minières qui
en extraient, puis attends mes instructions. Fais ce que je te dis et un conseil : tu devrais
en faire autant. Je te rappelle, bye.
Getrod coupa la communication et fut pendant deux bonnes minutes à fixer Bob
dans les yeux, vibrant d’excitation, sans pouvoir dire quoi que ce soit.
— J’ignorais ce… détail. Et comme vous étiez en quarantaine depuis plus d’un de
vos siècles, personne ne le sait. Ta planète, la Terre, est la plus riche en palladium de
l’univers connu. C’est renversant. Je suis complètement… je suis…
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— Tu es riche. Et je suis immensément riche. Comment est-ce qu’on se sent d’avoir
un ami et associé comme moi, Getrod? Demanda Bob d’un ton lourd de sous-entendus.
Ça passe ou ça casse, se dit-il.
— Bien… On se sent… très bien… Ces deux mille onces sont à moi, sans conteste?
Et je demeure le seul producteur? Tout tel que tu m’as proposé?
— Je n’ai qu’une parole, dit Bob en s’avançant, la main tendue.
Getrod mit sa main aux longs doigts effilés dans la sienne, ce qui fit à Bob une
étrange sensation, car il sentait bien la fragilité physique de son nouveau partenaire.
Puis il recula, jugeant que c’était assez pour aujourd’hui.
— Tu dois savoir, Getrod. Je n’ai aucune réticence à te donner ce que je t’ai offert
pour ma liberté, parce qu’aucun montant d’argent n’égale son prix, et que je te sais gré
de m’avoir fait découvrir une partie de l’univers et de moi-même. D’ailleurs, tu dois m’aider à sauver ma planète d’elle-même, et tu y trouveras profit, je te le garantis.
Il s’en fut vers le panneau coulissant, le cœur battant la chamade d’avoir fait ce qu’il
avait fait, ici et sur la Terre, complètement satisfait du résultat et joyeusement émoustillé
de sa liberté retrouvée, puis juste avant de sortir, il se retourna et dit :
— En passant, Terrien c’est un peu impersonnel. Pour les intimes, c’est Bob.
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Chapitre 11
Il en fut du spectacle sur Moursk tel que Wystrill l’avait pressenti. Une centaine de
prospecteurs seulement vinrent assister à l’évènement et démontrèrent une certaine
curiosité, suivie d’un enthousiasme mitigé, sauf pour quelques individus qui réalisèrent
l’ampleur de la performance musicale déployée devant eux.
Peu importait à Bob, qui se donna tout de même à fond selon son habitude, et qui de
plus éprouvait une euphorie allant de pair avec son nouvel état d’homme libre. Ses improvisations en étaient teintées, et cascadaient dans de nouveaux tourbillons soniques
imprévisiblement harmonieux et puissants. Le Qlapand, lui, était carrément déchaîné;
il défonçait l’air en pédalant furieusement sur ses tambours, battant la charge comme
un régiment à l’assaut. Il devenait même difficile de voir les mouvements de ses puissantes pattes tant ils étaient précipités. Il était heureux d’être là, indubitablement. Par
ailleurs, Bob lui laissait maintenant parfois le champ libre, se servant de sa Stratocaster
en sourdine pour lui faire un fond qui lui permettait de s’éclater et de prendre une place
prépondérante sur la scène.
Wystrill, lui, s’était nettement amélioré, chuintant les refrains avec une nouvelle aisance, et ses projections magnétiques virevoltaient en harmonie avec l’ensemble, mais
tout de même il devait parfois se retirer et reprendre son souffle, ses aurores boréales
devenant plus restreintes dans ces moments, mais toujours visibles, et il réussissait à le
faire de manière à ce que cela semble naturel.
Les deux producteurs, qui dorénavant attachaient moins d’importance aux considérations économiques et dont l’humeur était passablement assouplie de ce fait, étaient
en mesure d’apprécier pleinement les capacités sonores de leurs artistes, ce qu’ils semblaient faire en effet, suivant le rythme et s’ébaudissant lors des passages les plus retentissants.
Pendant la représentation, et comme il en avait l’habitude sur sa planète natale, instinct de survie oblige, Bob fut à même de discerner quelques personnages inquiétants
dans le public présent. Tout d’abord, le regardant fixement sans pour autant qu’il puisse
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supputer ses intentions, se tenait là le Kright qu’il avait croisé en ville. Il était facile à
repérer, n’ayant personne autour de lui dans un rayon de vingt pieds. Stationnaire, de
marbre, les bras croisés, on eut dit qu’il était en attente de quelque chose, et non pas
qu’il écoutait la musique. Bob Décibel se sentait visé, soupesé, examiné et évalué, ce
qui aurait normalement dû le mettre mal à l’aise sinon hors de lui, mais il sentait dans
ce cas-ci que l’intérêt du Kright à son égard démontrait que celui-ci l’en estimait digne,
peu en importait la raison. Il eut encore une fois la très forte impression qu’ils étaient liés
par quelque chose, mais sans pouvoir mettre le doigt dessus. Sa curiosité à l’égard des
Krights n’en fut que décuplée.
Étaient présents aussi deux Vlims qui le foudroyaient du regard avec leurs petits
yeux haineux, et qu’il avait rapidement identifiés à cause de leurs bandes rouges caractéristiques. Ils parlaient entre eux en le regardant et en le pointant du doigt, et n’étaient
certainement pas venus pour profiter du spectacle. Ils partirent d’ailleurs avant la fin, discutant entre eux de façon animée. Ils étaient restés discrets, derrière les autres spectateurs, mais Bob avait senti sur lui la densité de leur vindicte oculaire, ce qui lui avait permis d’orienter ses recherches et de les localiser. Il se disait par ailleurs n’avoir rien à se
reprocher, qu’il avait bien le droit d’aller où il voulait et de faire ce que bon lui semblait.
Si ce faisant il nouait des inimitiés profondes avec une race quelconque, eh bien ce serait
ce qu’il en adviendrait. D’ailleurs il n’aimait pas leur gueule non plus, ni leur attitude, et
tant qu’à en avoir, il s’en ferait des ennemis plaisants à détester.
Le fait qu’il avait, à bon escient, vaincu la petite bande avec Troubkogn le renforçait
considérablement dans l’impression qu’il avait, épée au côté et tout ça, la possibilité
de leur demander un règlement d’honneur et d’y survivre, faisant de lui un héros à part
entière dans cet univers insondable et peuplé d’une myriade de civilisations toutes différentes les unes des autres.
Il y avait aussi ce drôle de personnage, à la tête en forme de U, avec une vaste oreille
bourgeonnante aux deux pointes, un œil en dessous de chacune, et une énorme bouche
au creux de la dépression de son crâne. Il disposait de quatre bras et quatre jambes,
et d’une allure un peu insectoïde. Il tenait dans ses bras ce qui ressemblait à un violon
mais à deux longs manches, et un ballon jaune vif, qui détonnait complètement sur l’ensemble.
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Après une dizaine de pièces, Wystrill était un peu exorbité et semblait sur le bord
du coup de fatigue. Bob exécuta une finale et ils mirent fin à leur prestation. Korr fit
disparaître la scène, ainsi que les musiciens qui l’occupaient, à l’intérieur du vaisseau
(une brillante initiative de sa part, d’avoir installé ce système) sous les applaudissements
tièdes et disparates des prospecteurs, qui commencèrent à se disperser.
Wystrill ne demanda pas son reste et s’en fut, un peu plus lentement que d’habitude,
vers ses quartiers. Il y dormit d’ailleurs une vingtaine d’heures. Produire ses émanations
magnétiques lui demandait définitivement énormément d’énergie. Le Qlapand aussi
s’éclipsa, sollicité par son estomac. Avec sa part du palladium prélevé sur les cadavres
des Vlims, il s’était acheté une bonne réserve de Titpats, ainsi que quelques autres gâteries chitineuses et rampantes, dont des Gonf, genre de hannetons qui prenaient du
volume lorsque attaqués par les langues macaronis de Troubkogn, et qu’il dégustait en
les aspirant à grand bruit, ne laissant que les élytres, la tête et les pattes sur le sol de ses
appartements, procurant un travail substantiel aux robots nettoyeurs qui sillonnaient
inlassablement son plancher.
Bob avait commencé à s’intéresser au vaisseau qui les transportait, se disant que ce
serait bien d’avoir le sien, éventuellement. Il s’attaqua tout d’abord à sa source d’énergie.
Au cours de ses pérégrinations à l’intérieur du vaisseau, il avait trouvé ce qui semblait
être le moteur, gigantesque cylindre d’une cinquantaine de pieds de long, localisé dans
la partie inférieure de l’aéronef.
Comme le lui apprit son tuteur, il fonctionnait en changeant des isotopes d’hydrogène, deutérium et tritium, que l’on retrouve aisément dans la nature, en atomes d’hélium, donc par fusion nucléaire. C’était la même source d’énergie que les étoiles! Tous
les moyens de transport interstellaires fonctionnaient à l’aide de la fusion d’hydrogène,
seul combustible au volume assez restreint et dégageant assez d’énergie pour faire ces
voyages. Cette réaction se produisait à l’intérieur d’un gaz ionisé (plasma) confiné à l’intérieur de puissants champs magnétiques, qui empêchait l’énergie de se dissiper et de
dévorer le vaisseau.
Bob en fut renversé! Le vaisseau marchait à l’eau! Et le palladium servait de réservoir d’hydrogène (neuf cents fois son volume), et de là provenait sa valeur! Et la planète
Terre, sa planète, avait la plus grande réserve de palladium de l’univers et une réserve
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d’eau presque inépuisable, car il en fallait très peu pour le processus de fusion. Quelle
révélation! Tout se mit à tourner dans sa tête. Il fallait qu’il sauve sa planète de l’autodestruction et qu’il la fasse reconnaître par le reste de l’univers, et surtout par le système
solaire impérial. Waah! Gros mandat! La tête pleine et l’âme chavirée par l’ampleur de ce
dont il venait de prendre conscience, il s’achemina vers la salle de pilotage où il trouva
Getrod et Korr devant l’écran, fort concernés par ce qu’ils y voyaient.
— Il est bon, dit Korr.
— Non, il est plus que ça, dit Getrod d’un ton pensif.
Bob s’approcha de l’écran, et y reconnut l’être à la tête en U assistant à la représentation
environ deux heures terrestres plus tôt. Il jouait de son instrument, de chaque côté de
son corps, avec ses quatre bras. Deux de ses grandes mains plates tenaient l’instrument
double et plaquaient des accords, tandis que les deux autres faisaient vibrer les cordes
avec ce qui semblait être un mince tube de pierre cristalline bleue. À ses pieds, le ballon
jaune, avec ses trois yeux aux grands cils, l’accompagnait de la voix.
Le tout donnait une mélopée assez nostalgique, empreinte de sérénité, mais dont
l’effet général faisait remonter des émotions enfouies et qui donnait au moment présent
une importance accrue, comme si tout ce qui s’était déjà passé dans la vie de celui qui
écoutait aboutissait à l’air joué par cet être et ce qui semblait son animal de compagnie,
qui l’accompagnait parfaitement et qui malgré son allure rebondie avait une voix suave
et mélancolique.
— Eh bien! Il est autre chose, celui-là. C’est vrai qu’il est très bon, dit Bob.
— Oui, répondit Getrod, et comme tu le vois, là, il met sa vie entre nos mains.
— Comment ça?
— Il est juste dans le chemin de nos réacteurs. Il nous empêche de décoller car il
veut monter à bord. Souvent, les prospecteurs en déveine font ainsi pour quitter Moursk.
La plupart du temps, ils meurent, cuits par la chaleur qui s’échappe des tuyères. Mais lui a
du talent. C’est sûr que ce n’était pas la bonne planète pour venir y vivre de son art. C’est
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un Yo. Il est loin de chez lui.
— Alors? On l’embarque? On pourrait l’incorporer au groupe? Tu prévois un problème avec lui?
— Pas avec lui. Avec son Dle. Je me méfie de son Dle.
— De ce petit ballon jaune ridicule?
Getrod le regarda alors avec un sourire triste, et Bob se rendit compte qu’ils étaient
sinon de la même couleur, du moins de la même taille.
— Oui, bon, on ne sait jamais. Parfois les gens ne sont pas ce qu’ils ont l’air d’être,
tu as raison, dit Bob d’un air de politicien. Mais il sera toujours temps de s’en occuper
plus tard, s’il cause des problèmes. Je veux dire qu’à trois, avec Korr et Troubkogn, on
devrait pouvoir en venir à bout, je pense.
— D’accord, on les embarque, ils sont bons, dit Getrod en faisant coulisser une
porte et descendre une passerelle.
Le Yo et son Dle cessèrent de jouer; l’un ramassant l’autre, ils pénétrèrent dans le
vaisseau avec diligence. Au bout du temps que cela leur prit pour le faire, ils arrivèrent
dans la cabine de pilotage et attendirent respectueusement que Getrod leur adresse la
parole, les yeux baissés dans leur gratitude et leur peur de déplaire.
— Bon chemin de vie à vous deux, dit Getrod. Vous allez où?
— Bon chemin de vie à vous tous, répartit le Yo. Grand merci de nous sauver la vie,
nous sommes vos obligés. Nous allons n’importe où, n’importe où sauf sur cette planète
de fous qui n’apprécie que le palladium.
— Quel est ton nom?
— Je suis Trinsek, et lui c’est Plop, dit-il en désignant son jaune ami, dont on ne
savait si c’était un animal familier ou autre chose. Il n’avait pas de bras, pas de jambes, et
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ne faisait que sourire béatement en battant des cils comme Marilyn Monroe.
Et alors, au grand soulagement de quelques-uns, ils repartirent vivants de Moursk et
s’élancèrent dans l’espace intersidéral vers Vyshtar.
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Chapitre 12
La planète Vyshtar était assez éloignée. Bob et ses acolytes eurent donc le loisir
de pratiquer encore. L’intégration des deux nouveaux arrivants se fit assez bien tout de
même. Il n’y eut qu’un petit froid lorsque le Qlapand, insectivore démesurément épicurien
et curieux gustativement, développa temporairement un intérêt gastronomique pour le
Yo. Il n’alla pas jusqu’à le tâter, mais le renifla de façon indécente, ses langues dardant
parfois vers lui, irrépressiblement. Ce dernier n’en fit pas de cas, se contentant d’avoir
l’air le plus indigeste possible en dégageant une odeur rappelant vaguement celle de
la moufette vers les narines du goinfre. Ceci régla cela, et ils purent pratiquer tous ensemble, avec quelques tâtonnements au début, mais rapidement ils furent à l’unisson,
les deux nouveaux venus assurant les arrières harmonieusement.
Tout allait bien, et Bob se disait qu’il arriverait sur Vyshtar avec un groupe tout à
fait présentable, quoique pour le moins hétéroclite lorsque, à la troisième pratique, le
Dle se mit à geindre de façon pathétique, roulant au sol et se tortillant avec une sincérité
indéniable.
— Quesse quia? demanda Troubkogn en arrêtant de commotionner ses tambours
et en le pointant d’une griffe.
— Oh non! Il va zooker, dit le Yo.
Alors le petit être rebondi se mit à gonfler, d’un côté et de l’autre, de manière
désordonnée pour finalement prendre du volume, et de plus en plus. Parallèlement, il
donnait de la voix, gémissant de plus en plus fort et de plus en plus haut, et le son se
mit à faire un vibrato qui allait crescendo. Son corps doubla pratiquement, et alors que le
bruit devenait insoutenable et en arrivait aux ultrasons, il se déchira carrément en deux,
la peau se refermant d’elle-même sur la blessure de chaque nouvelle entité, cicatrisant
avec une rapidité qui fit douter les témoins de ce qu’ils voyaient.
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Comme Bob put en prendre connaissance par la suite dans son tuteur, le Dle se reproduisait par mitose, comme les cellules, et c’est à ce processus qu’ils venaient d’assister. Les deux identiques résultats respiraient rapidement par la bouche, battant des cils
de façon effrénée avec un petit air d’avoir gravi le Kilimandjaro au pas de course.
— Bon. On va arrêter là, je crois, dit Bob.
Puis il dit au Yo :
— On va tous se reposer, occupe-toi d’eux, et on se reparle plus tard.
Alors ils sortirent et s’en furent chacun dans leurs quartiers. Bob en profita pour se
verser un verre de vin rouge synthétisé, manger un morceau et faire une somme. Il se
réveilla quelques heures plus tard, un peu vaseux, fit sa toilette, puis quitta son habitacle
accompagné de Max, qui avait pris l’habitude de l’accompagner sans raison. D’ailleurs
cela faisait drôle à Bob d’avoir un animal de compagnie en fer blanc. Il se sentait un
peu comme la fille, là, avec son ami fait en chaudron, dans le vieux film en noir et blanc,
voyons, comment ça s’appelait donc?
— Hé! Plop! Qu’est-ce que tu fais là?
Le Dle était dans le passage, battant des cils avec un petit sourire niais, donnant
envie de le prendre dans les bras. Méchant boulet, se dit Bob. Bien gentil et tout ça, mais
gros mandat d’avoir un ami comme lui; il ne peut rien faire de lui-même. Mais comment
s’était-il rendu là? Il se mit à le regarder plus lucidement et eut tout à coup la fâcheuse
impression que la petite boule sympathique, là, à ses pieds, ne l’était peut-être pas tant
que ça… Et on aurait dit qu’elle le comprit, car elle continua enjôleusement de batifoler
des paupières, mais Bob lui décela un petit quelque chose de narquois dans le sourire,
puis après, dans le regard, une petite lueur… démoniaque?
— J’hallucine… C’est quoi cette affaire-là?
Laissant le petit Jekyll-Hyde jaune sur le plancher, il marcha vers le corridor principal, tourna le coin et…
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— Ah ben là!
Le corridor était jonché de Dles, tous semblables, clignant des yeux et tous avec le
même petit sourire énigmatiquement faux sur la figure qui leur servait aussi de corps. Il
y en avait partout! C’était une invasion!
Max rebroussa chemin, tout d’abord lentement, puis fila sans demander son reste.
Bob se dirigea d’un pas accéléré vers la cabine de pilotage au travers de ce qui était
maintenant une multitude de répliques de Plop; le sol en était couvert. Ici et là on en
voyait qui zookaient, avec les gémissements montant en vrille jusqu’à l’accomplissement
de leur mitose. Plus ils étaient nombreux, plus leur sourire se faisait carnassier et inquiétant. Rendu au panneau qui normalement coulissait, il voulut entrer, mais ce dernier resta
de glace. Alors, semblant sortir de nulle part, la voix de Getrod dit par intercom :
— Il va falloir que tu dégages la porte si tu veux qu’on t’ouvre. Nous ne devons
vraiment pas en laisser entrer un.
Alors Bob Décibel réalisa qu’il était en péril, d’autant plus qu’une des copies
conformes de Plop était en train d’enfoncer de petites dents pointues dans le talon de
sa botte droite. Il l’écarta d’un solide coup de pied, et celle-ci émit traitreusement une
plainte de convenance, mais revint derechef vers lui en tournant sur elle-même, la bouche
ouverte et les yeux ardents qui ne battaient plus des cils. Ça n’allait plus du tout…
Ne voyant pas d’autre choix, il prit son épée et taillada dans le tas, éventrant, piquant, sectionnant et dégageant les morceaux à grands coups de bottes pour libérer la
porte qui représentait maintenant la sienne, de sortie, de cette cauchemaresque situation. Il pataugeait dans une mare jaune et verte, visqueuse et malodorante, et devait faire
attention de ne pas perdre pied, auquel cas il eut été assurément entamé par les boules
à dents. Les Dles démontrèrent une certaine combativité, mais au bout d’un moment il y
eut un léger flottement devant l’amoncèlement qui résultait du carnage et qui faisait une
sorte de barrage à leur progression, que Bob mit à profit pour finir le ménage sur le pas
du panneau, lequel finalement coulissa.
Il sauta à l’intérieur du poste de pilotage, dardant son épée derrière lui jusqu’à la
fermeture complète de la porte. Il demeura là, à reprendre son souffle et ses esprits, se
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demandant devant le mur de métal s’il avait réellement vécu ce moment, puis se tourna
vers ceux qui étaient déjà dans la cabine. Tous y étaient, sauf le Yo.
— C’est quoi, ces bestioles? Dit Bob en ahanant.
— Des faux Dles. C’est une sorte de virus, qui a pris la forme d’un individu, probablement le véritable Plop, après l’avoir neutralisé et envahi par osmose. Le moment
venu, ils se sont mis à se multiplier et ont envahi le vaisseau. À part ici, ils sont partout.
Je l’avais bien dit, que je ne leur faisais pas confiance, dit Getrod avec un petit sourire de
clown triste.
— Et le Yo?
— Ils l’ont mangé. Lorsqu’ils sont en surnombre dans leur environnement, ils sont
très voraces. C’est peut-être mieux comme ça.
— J’aurais dû y goûter, avant, dit le Qlapand avec un regret épicurien.
En voilà un qui n’aura pas fait long feu, se dit Bob.
— Alors là, on fait quoi?
Pour le moins, on devinait que les propriétaires du vaisseau étaient contrariés. Surtout Getrod, qui devait se dire qu’il aurait donc dû s’écouter.
— Il faut purifier le vaisseau. On ne peut ouvrir les sas et les envoyer dans l’espace, car nous perdrions notre air et tout ce qui n’est pas attaché. En plus, il en resterait
certainement quelques-uns dans des recoins et tout serait à recommencer. Il nous faut
une solution finale. Nous allons devoir les relâcher sur une planète à prédateurs, rester
enfermés ici, ouvrir les portes du vaisseau et espérer que la nôtre résistera. Après, on
laisse sortir les robots de ménage et on repart, en souhaitant de n’avoir rien gardé à bord,
dit Getrod.
— On ne peut pas les sortir tout de suite?
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— Jamais ils n’en viendraient à bout. Tu as vu à quelle vitesse ils se multiplient?
Bob s’approcha, et regarda sur l’écran. C’était on ne peut plus vrai. Les virus en
forme de Dles zookaient de plus en plus rapidement, et le niveau montait dans le passage principal. Ils étaient les uns par-dessus les autres, et leurs physionomies n’avaient
plus rien d’angélique; les petites dents acérées étaient de plus en plus visibles, un rictus remplaçant les sourires, sans l’attendrissant papillotement des cils, remplacé par un
regard dur et froid. Cette marée faisait maintenant penser à un banc hors de l’eau de
piranhas jaunes sans queues et sans nageoires.
Getrod mit alors le cap sur une planète dont la distance temporelle était d’environ trois heures terrestres. Le tonus était plutôt bas dans la cabine. Les trois têtes de
Wystrill se parlaient à elles-mêmes en chuintant tout bas, vraisemblablement éprouvant de sérieuses réserves quant au confort de la situation. Getrod et Korr étaient rivés
à leurs tableaux de bord et essayaient de maitriser le flot des envahisseurs pour qu’ils
n’atteignent pas certains endroits vitaux du vaisseau, les repoussant à l’aide des robots
de ménage et fermant les cloisons qui pouvaient encore l’être.
— J’rais dû emmener des Titpats, dit Troubkogn d’un air songeur et peiné à la fois.
Puis il se retira dans un coin, se laissa tomber au sol, et sombra instantanément
dans un sommeil profond, ne pouvant rien changer à la situation et se disant probablement quelque chose comme qui dort dîne.
Bob avait une conscience aigue de la précarité de leur situation, mais malgré son
imagination fertile, il ne voyait présentement aucun moyen d’améliorer la situation. Ils
allaient devoir atterrir sur une planète de prédateurs; cela n’augurait rien de très confortable, et à ce moment il aurait bien échangé son épée contre un fusil d’assaut et quelques
grenades, non qu’il y fût habitué ou qu’il ait eu un penchant pour les armes, mais il se
sentait un peu démuni face à la situation qui s’était grandement complexifiée.
—Et une planète à prédateurs, c’est quoi, au juste? demanda-t-il.
Ne quittant pas ses écrans des yeux, et continuant à manipuler leurs commandes
de ses longs doigts, Getrod lui répondit :
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— Ce sont des planètes où aucune forme de vie intelligente n’existe, et où aucune
colonisation ne peut se faire parce qu’il y a trop de formes de vie hostiles et qu’il est
impossible de s’y créer un environnement viable.
Mmh… Ça promet…
— Et tu y vas souvent, Getrod, sur des planètes comme ça?
— Le moins souvent possible; une seule fois jusqu’ici. En fait, c’est comme du carénage, mais intérieur. Le problème, c’est que parfois les prédateurs envahissent la totalité du vaisseau, et les occupants sont aussi dévorés. Il y a plein de carcasses de vaisseaux
vides sur ces planètes. Les formes de vie y sont très dangereuses, et nous devrons nous
assurer de faire un équilibre entre celles-ci et les virus, de manière à ce qu’il ne reste rien
à bord ou presque lorsque nous décollerons, si nous le pouvons.
— Si nous le pouvons… Donc il se peut que nous y restions… Et comment s’appelle
cette charmante planète? Et quelles formes de vie y trouve-t-on?
— Elle n’a pas de nom, d’ailleurs on ne peut même pas y espérer de secours, car
à moins d’y être obligé comme nous le sommes, personne n’y va jamais. La forme de vie
qui nous intéresse ressemble à ce que tu appelles une méduse, mais rampante. Elle a de
longs organes préhensiles et se nourrit de ce genre de virus; ce sera l’idéal pour faire le
ménage. Le seul problème, c’est l’être qui se nourrit d’elle; il est assez fort pour forcer
notre porte. En laissant entrer les méduses, on risque d’attirer des Ronks.
— Et ils ont l’air de quoi, ces Ronks?
— Eh bien pour tout te dire, peu en ont vu qui ont pu en parler par la suite, mais
nous savons qu’ils existent. Et ceux qui leur ont survécu n’aiment pas en parler. Par contre
je suis informé qu’ils ont la particularité de cracher un venin extrêmement corrosif, et
qu’ils s’attaquent à toute forme de vie qui croise leur chemin. Ce ne serait pas une bonne
chose que l’un d’eux monte à bord. Il y a d’ailleurs plusieurs formes de vie dont j’espère
ne pas avoir la visite, mais particulièrement celle-là. Nos chances de survivre en seraient
diminuées de beaucoup.
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Bon. Alors on parle d’une sorte de dragon qui crache de l’acide. Rassurant.
N’ayant plus de questions, Bob entrepris d’observer l’espace qui défilait devant lui.
Nostalgique, il se mit à réfléchir à la Terre et aux formes de vie qui lui étaient propres. Il
pensa que pour un être venu des étoiles, une rencontre avec un ours polaire ou un tigre
du Bengale serait assez inconfortable. Par ailleurs, après avoir vu plusieurs formes de
vie de provenances diverses, il ressentait une parenté certaine avec celles de sa planète
natale, une impression un peu autochtone. Mon frère le loup, ma sœur la belette.
Il eut la vision de son appartenance génétique aux formes de vie inhérentes à la
Terre, pour lesquelles il éprouva au plus profond de lui-même un attachement familial
qui lui fit tout drôle, et il réalisa qu’il s’ennuyait de ses racines, malgré la fascination
qu’exerçait sur lui la découverte de tous ces mondes qu’il n’aurait pu imaginer. Tout à ses
pensées, il se demanda si un jour il pourrait ressentir une même appartenance avec des
formes de vie provenant d’autres planètes. Il regarda les êtres qui voyageaient avec lui
vers leur destin commun.
Malgré la surprise qu’il avait éprouvée de prime abord en les découvrant pour la
première fois, il ne put s’empêcher de penser maintenant qu’il trouvait leur allure tout à
fait normale. Il avait beaucoup d’empathie pour Troubkogn, qui présentement sécrétait
un filet de bave considérable en dormant la bouche ouverte, lequel alimentait la petite
flaque qui s’était formée au sol, sous sa mâchoire reposant sur ses deux bras croisés.
Pour une fois, il avait rencontré quelqu’un qui avait encore plus soif de liberté que lui,
n’attachant vraiment aucune importance aux soucis matériels et aux détails. Il était débordant de bravoure innocente, et Bob se dit qu’il était privilégié d’avoir un ami comme
lui.
Puis il regarda les autres, et vit en eux tout ce qu’il y avait de bon malgré leurs évidentes différences d’avec lui, et dut se rendre à la conclusion qu’ils représentaient son
clan spatial, un genre de noyau amical dans cette immensité froide et mortelle. Il serra
la garde de son épée, le regard perdu dans l’insondable cosmos, et s’en sentit d’autant
réconforté; il était prêt. Peu importait ce qui les attendait, il ferait comme son ami l’avait
dit au vieux Qlapand, honneur à sa race, dût-il y laisser sa peau sur un astre inconnu.
Droit debout, prêt à faire face à son destin, une musique enlevante se mit à jouer
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dans sa tête, aux accents guerriers et teutoniques. Il eut la vision de centaines de Walkyries qui l’acclamaient, seins au vent et l’épée haute, l’encourageant à aller bravement
de l’avant, lui sur un cheval blanc et vêtu d’une armure entièrement faite de palladium,
scintillante sous le soleil.
C’était plutôt plaisant, dans les circonstances.
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Chapitre 13
De loin, cela n’avait pas l’air si mal. La planète avait une atmosphère bleue, comme
la Terre. En y pénétrant, puis en s’approchant du sol, la végétation apparut verte et rouge,
comme une érablière en début d’automne, ce qui donna à Bob une trompeuse impression familière. Là s’arrêtaient les similarités réconfortantes.
Ils se posèrent sur un petit promontoire entouré par une jungle. Stratégiquement
installés, ils avaient une bonne vue sur leur environnement immédiat, et pouvaient
dégager rapidement au besoin. Le niveau des faux Dles ne cessait de monter dans les
passages et Bob ne comprenait vraiment pas d’où ils tiraient leur substance pour se
multiplier ainsi à l’infini. En réponse à ses questions, Getrod lui avait bredouillé une explication qui ne lui était pas apparue claire à propos de transferts inter-dimensionnels
de matière entre membres d’une même famille de virus. De toute manière, il fallait bien
croire que cela fonctionnait, car le résultat était tangible.
Il fallut attendre quelques temps après l’atterrissage pour qu’il y ait une certaine
activité autour du vaisseau. Au début, ils ne virent pas grand-chose, seulement des
branches qui bougeaient, puis une sorte de gros animal ressemblant à un dauphin muni
de pattes de sauterelles se mit à bondir aux alentours d’élégante façon et apparemment
sans but, jusqu’à ce qu’il se fît happer par quelque chose de très rapide qui l’entraîna
dans la jungle, ne laissant que le bout d’une patte au sol derrière eux, lequel tressautait
de morbide façon sous les instructions des nerfs sectionnés et promus à leur compte
mais ne sachant qu’en faire. Tout s’était passé à une vitesse surprenante, et la grosseur
du mangeur et du mangé était assez inquiétante pour la suite. Le feuillage autour de la
petite clairière bougeait de plus en plus par endroits, ce qui n’était en rien rassurant.
Alors Getrod déploya la passerelle jusqu’au sol et ouvrit toutes grandes les portes.
Quelques virus jaunes déboulèrent jusque dans les herbes qui environnaient la base du
vaisseau et se mirent à rouler vers les arbres. On eut dit qu’ils sentaient confusément
n’être pas à l’abri dans la clairière qui s’étalait autour de la petite colline où ils s’étaient
posés, et qu’ils se dépêchaient de se mettre à l’abri sous le couvert des feuillus.
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Ce en quoi ils avaient tout à fait raison.
Il fallait croire que les bois environnants étaient très peuplés de diverses espèces,
car il ne se passa pas dix secondes avant que deux différentes sortes de prédateurs ne
les accueillent de leurs mandibules. La première était un quadrupède à la bouche démesurément grande, qui aspira comme des raisins trois ou quatre faux Dles sans même s’arrêter, les engouffrant et trottant entre eux en même temps. Sa bouche, en fait, occupait
pas mal toute sa tête, sauf pour une série de huit yeux fluorescents qui lui donnaient un
petit air disco. Pour le reste, il était assez terne, revêtu d’écailles brun-vert qui semblaient
plus naturelles.
La seconde était serpentiforme, de la grosseur d’un anaconda digne de participer
à un film, et qui avait deux yeux qui trônaient au bout de cornes molles et flexibles, à
la manière des gastéropodes. Il était bleu métallique et bougeait plus lentement. Par
contre, près d’une proie, il surélevait la tête et la projetait tel un fer de lance sur sa victime, qui n’avait que peu de chances d’éviter une attaque aussi rapide et efficace.
Et alors arriva ce que Getrod espérait. Une sorte de méduse de trois cents livres
rampait vers le vaisseau, semblant se désintéresser des quelques virus qui en étaient
sortis pour plutôt se diriger à la source, donc vers la passerelle. Elle se servait de ses
longs filaments en les projetant devant elle, s’accrochant à ce qu’elle pouvait et se hissant à l’horizontale vers son but. Elle progressait tout de même assez rapidement et
s’engagea sur la passerelle dans le temps qu’aurait pris une autre forme de vie allant à
la même vitesse. Pustuleuse et laissant des traces de glaire derrière elle sur le métal de
la rampe d’accès, elle bénéficiait de la vision que lui procuraient deux yeux porcins et
cruels. Son orifice buccal était agrémenté de longues dents fines, orientées pour plus
d’efficacité vers son œsophage.
Bob se dit en la regardant qu’elle n’avait aucun avenir comme agent d’assurance-vie,
aussi sympathique qu’une tumeur au cerveau qu’elle était. À l’entrée même du vaisseau,
elle rencontra son premier amas de boules jaunes. Comme Getrod s’y attendait, elle fut
d’une efficacité redoutable. Elle lançait ses filaments avec une précision de joueur de
dards professionnel écossais, plantant ses crochets dans les virus et les ramenant à sa
bouche avec des mouvements précis, puis les avalant avec une facilité déconcertante,
l’un après l’autre sans s’arrêter, gonflant ses bajoues pour les ingurgiter et poussant ceux
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déjà dans son tube digestif avec les nouveaux arrivants. C’en était industriel.
Elle en goba une vingtaine puis, probablement repue, retourna d’où elle venait et
atteignit la lisière de la forêt un peu moins rapidement qu’à l’aller, alourdie par son plantureux repas, mais tout de même avec célérité.
— C’est tout? dit Bob un peu déçu.
— J’ai faim, dit Troubkogn avec sincérité.
— Attendez. Regardez-bien.
Getrod avait raison, encore une fois. Presque tout de suite après que le prédateur
eut atteint et pénétré la limite des arbres, de la futaie sortirent plusieurs de ses congénères, lesquels convergèrent vers la rampe d’accès et s’introduisirent les uns après les
autres dans le vaisseau, faisant un véritable carnage parmi les petites boules jaunes.
Celles-ci se remirent à battre innocemment des cils, mais rien n’y fit, leur pouvoir de persuasion tombait à plat, et elles furent avalées méthodiquement plusieurs à la fois.
Alors s’établit un genre de chaîne, qui faisait penser au comportement des fourmis.
Au fur et à mesure que les méduses repartaient vers la forêt, repues, elles étaient remplacées par d’autres qui se hâtaient vers le festin, probablement informées de quelque
manière par celles qui en revenaient. Il y en eut bientôt plusieurs dizaines, et probablement quelques centaines, qui gobaient et enfournaient des milliers de virus, lesquels
avaient beau zooker, ils se clairsemaient irrémédiablement. Il semblait bien que le carénage intérieur fonctionnerait, et tous dans la cabine de pilotage en étaient grandement
soulagés, sauf le Qlapand à qui ce gigantesque banquet ne cessait de rappeler sa condition stomacale famineuse et obsédante.
Et alors que tout semblait bien aller, que le nombre de sosies de Plop était descendu à un chiffre tout à fait confortable et que le train de méduses allait s’amenuisant en
conformité avec la possibilité de se sustenter qui diminuait, alors apparut non pas un,
mais une bande de Ronks. Ils étaient trois, de tailles inégales, et apparurent d’un coup,
sortant des taillis, se précipitant sur les méduses terrestres et les broyant dans leurs
puissantes mâchoires, n’avalant que les parties charnues et laissant beaucoup de restes
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derrière eux, préférant ce qui bougeait encore et y allant avec un enthousiasme carnassier démesurément sauvage.
Si les méduses avaient une sale gueule, les Ronks, eux, mélanges de saurien et
d’arthropode, avec des faciès d’alligators mauvais coucheurs à la dentition démesurée
et des pattes d’araignées gonflées aux stéroïdes, étaient carrément terrifiants. Et si l’une
de celles-ci faisait mine de résister, le Ronk l’aspergeait d’une bruine venimeuse acide
qui la dissolvait vivante, creusant des trous dans son revêtement épidermique sous les
plaintes rageuses et complètement inefficaces des prédatrices devenant à leur tour des
proies.
Alors le plus petit des Ronks sembla s’intéresser à la cohorte des méduses qui sortaient du vaisseau, puis au vaisseau lui-même. Il s’approcha de la passerelle avec circonspection en massacrant avec une ardeur qui mollissait, réfrénée par une curiosité
grandissante. Il finit par y prendre pied, et se dirigea vers l’entrée.
Bob put voir que Getrod était devenu très soucieux; il se tapotait le visage avec ses
longs doigts, fébrilement perplexe. Le fait était que les méduses à bord en étaient maintenant à rechercher les quelques virus qui restaient dans les recoins du vaisseau, et que
le Ronk ne pouvait s’inviter à un pire moment, si près de la fin du carnage.
— Tu ne fermes pas les portes, Getrod? s’enquit le guitarrero dubitatif.
— Je ne peux pas; il est capable de les défoncer, de toute manière. Nous ne pourrons pas l’empêcher d’entrer. Et puis les mangeurs de virus achèvent; sa présence va les
faire sortir plus vite, peut-être… Le seul problème, c’est qu’il va peut-être sentir que nous
sommes là, et que les murs et les portes ne sont pas anti-Ronks, s’il décide d’y mettre
un certain effort. Espérons que lorsqu’il verra la place nette il poursuivra les méduses à
l’extérieur.
Mais Bob voyait bien à son air soucieux qu’il n’y croyait pas trop lui-même…
Dans un coin, les trois têtes de Wystrill chuchotaient entre elles tout bas, lançant
des regards un peu inquiets vers le percussionniste. En effet, allant de pair avec son métabolisme élevé, Troubkogn avait un insatiable appétit, et il y avait maintenant plusieurs
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heures qu’il n’avait rien ingurgité. Son air habituellement débonnaire s’était transformé
et tendait tranquillement vers un faciès d’ogre.
De plus en plus, il regardait ses compagnons avec ce qui semblait un intérêt culinaire naissant, et qui s’accentuait de façon exponentielle avec le temps qui passait
inexorablement.
Il fallait que quelque chose se passe, et vite, se dit Bob en regardant les langues
macaronis de son ami qui dansaient une sarabande tout à fait intimidante hors de sa
bouche, accompagnée de bruits très audibles et crédibles d’estomac se rétractant. On
pouvait voir que les méduses achevaient d’exterminer les petits ballons jaunes, et
qu’elles avaient fait un bon boulot, les passages et autres aires infectées en étant maintenant complètement nettoyés. De plus en plus, elles se hâtaient vers la sortie et allaient
tomber sous les dents des Ronks à l’extérieur qui s’en donnaient à cœur joie, profitant à
plein de ce festin inattendu. Celui à l’intérieur du vaisseau n’était pas en reste, claquant
des mâchoires à tout va et n’ingurgitant que très peu la viande translucide, préférant la
tuerie à la nourriture.
Bob se dit que ces images de curée effrénée allaient hanter ses songes pendant des
lustres, à son corps défendant. Il n’avait jamais rien vu de tel dans le règne animal, les
prédateurs ne tuant généralement que pour manger. Et alors que le Ronk suivait le mouvement vers l’extérieur, toute trace des virus ayant disparu, comme il allait s’engager sur
la rampe, il hésita, regarda derrière lui, puis revint en reniflant dans le couloir principal
vers le poste de pilotage, aux aguets et progressant tranquillement, comme s’il flairait un
piège.
— Qu’est-ce qu’il fait? Il sent quoi? demanda Bob avec une anxiété grandissante.
— Il sent l’un de nous, dit Getrod en lançant un regard de biais au Qlapand.
En effet, l’odeur qui émanait de celui-ci, d’habitude pour le moins musquée, était
maintenant presque insupportable. Il était tout en sueur et tremblait de tous ses membres,
et le regard dans ses deux yeux bleus était paniqué.
— J’ai trop faim! J’aifaimj’aifaimj’aifaim!
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Des mouvements saccadés commençaient à secouer son corps et des spasmes lui
faisaient donner de puissants coups de sabots au sol. Ce que sentant le Ronk accéléra l’allure vers leur refuge qui devenait moins sécuritaire de microseconde en microseconde. En arrière-plan, Wystrill prit sa belle hache à pleines griffes, ses trois têtes se faisant leurs adieux juste au cas où, Korr sortit sa serpe de sa ceinture pour la première fois
depuis le début de toutes leurs pérégrinations pendant que les Luxols disparaissaient
sous son écorce épidermique, et Getrod croisa ses longs doigts dans un savant macramé
de phalanges tout en psalmodiant on ne savait quelles incantations ou prières.
À tout hasard, Bob dégaina son épée puis, sentant que le danger approchait,
se tourna vers la porte avec sa lame haute, dans la position du faucon. L’atmosphère
s’alourdit alors considérablement puis, d’un ton qui ne souffrait pas de réplique, son
marteau-pic à la main, Troubkogn hurla :
— Ouvrez la porte!
Ce que Getrod fit, sans trop réfléchir et par instinct, les exposant sans protection
aucune au Ronk qui arrivait en trottant et en grondant de façon tout à fait réaliste et malintentionnée.
Alors le Qlapand, dans un rugissement de bravoure, se jeta dans le passage devant
le Ronk qui arrivait et se précipita à sa rencontre, au profond étonnement de celui-ci
qui avait plutôt l’habitude de ne voir que les arrière-trains de ses adversaires. Déchaîné,
Troubkogn galopa vers le monstre, mettant à profit son hésitation. Au dernier instant il
sauta par-dessus sa tête, lui galopa sur le dos et se dirigea vers la sortie, non sans lui
avoir asséné au passage un formidable coup de marteau sur le maxillaire supérieur, brisant deux de ses longues dents qui rebondirent sur le plancher métallique avec un bruit
sec.
Le Ronk, fou de rage, se retourna et se rua à la poursuite de l’insolent futur repas
qui se sauvait devant lui à une allure démentielle. Arrivé à l’extérieur, le Qlapand attira inévitablement l’attention des deux autres Ronks, qui délaissèrent les proies faciles
qu’étaient les méduses pour de concert se précipiter sur le valeureux et affamé percussionniste, toujours poursuivi par celui qui sortait à cet instant du vaisseau et qui se mit
à dévaler la rampe à toutes pattes, sa rage décuplée par la souffrance de ses deux dents
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brisées.
— Remonte la rampe, Getrod! Pars les moteurs, Korr! Tenons-nous prêts à décoller,
mais ne fermons pas les portes à Troubkogn! se dégela Bob.
— Désolé, mais il est déjà mort, dit Getrod en enclenchant les procédures de
concert avec son associé.
— Quand même, laissons-lui une chance!
Les moteurs vrombirent silencieusement et la rampe commença à se rétracter avec
une lenteur désespérante, mais chaque pied de gagné redonnait un sentiment de sécurité aux passagers qui regardaient, complètement ébahis, les manœuvres du Qlapand qui
sauvait sa peau au sol, dans la clairière jonchée de cadavres de méduses.
Bob Décibel en avait eu un aperçu sur Moursk, lorsque son ami s’était mis à galoper
et à sauter pour se dégourdir un peu. Mais là, le spectacle en valait la peine; Troubkogn
courait à une vitesse folle, feintait, puis sautait à des hauteurs inattendues pour mieux
retomber sur ses six pattes et repartir de plus belle. Les Ronks avaient beau y mettre du
leur, ils ne parvenaient pas à le coincer ni à le prendre en défaut. C’était un peu comme
un toréador avec trois taureaux en même temps mais aux esquives tridimensionnelles. Il
réussissait même à esquiver leurs jets d’acide en sautant hors de portée.
Le Qlapand entraîna les trois Ronks vers la forêt, et fit un saut particulièrement
audacieux qui le fit atterrir dans les frondaisons. Les trois monstrueux prédateurs s’engouffrèrent dans le sous-bois à sa suite, et la clairière redevint calme, sauf pour quelques
méduses agonisantes qui rampaient misérablement avec des sons forçant la commisération.
— Partons, dit Getrod avec tout de même un soupçon de tristesse dans la voix.
— Attends. Attends un peu tout de même, dit Bob, guettant le retour de son ami.
— Il a peu de chances, d’autres prédateurs vivent dans cette forêt. Nous devons en
profiter avant que les Ronks ne reviennent.
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— Nous allons les voir, dit Bob. S’ils sortent de la forêt avant lui, alors bon, décolle.
Les branches des arbres bruissaient et bougeaient là où ils étaient tous entrés dans
la sylve. Puis, au début incertaine, une silhouette familière à face de musaraigne géante
sortit au grand jour, et galopa à fond de train au travers de la clairière, la traversant en un
rien de temps pour directement sauter dans l’ouverture de la porte, qui se referma aussitôt. Les Ronks sortirent de la forêt à sa suite, mais ils étaient beaucoup trop loin et trop
lents, et le vaisseau avait eu le temps de prendre de l’altitude. Arrivés sous l’astronef,
les Ronks ne purent que cracher en vain un peu d’acide vers l’engin qui s’envolait, et
encaissèrent eux-mêmes le résultat de leurs efforts ineptes, ce qui ne les aida en rien car
le vent des moteurs aidant, ils en reçurent plein les globes oculaires, qui se mirent à frire
par réaction thermochimique.
Lorsqu’il fut à bord, Troubkogn se dirigea instantanément vers ses quartiers et fut
à même de constater, avec une paradisiaque euphorie, que sa réserve de Titpats n’avait
pas été mise à mal par les Dles qui n’avaient pu ouvrir le contenant de métal et de verre
dans lequel ils essayaient d’être eux-mêmes et de survivre. Le Qlapand, fourbu, exténué,
mais surtout au bord de l’inanition, en bâfra une trentaine, puis s’endormit comme sous
l’effet d’un coup de masse asséné par un gros Chinois sur un clou de rail de chemin de
fer en 1853 lors de la conquête de l’Ouest américain, ce qui n’est pas peu dire.
104
Chapitre 14
Ils se remirent donc en route vers Vyshtar. Par acquis de conscience, Bob et Wystrill
furent désignés, avec leur consentement, pour arpenter le vaisseau et faire une inspection complète. En effet, il était possible que l’un ou quelques-uns des virus aient échappé aux prédateurs.
Ils explorèrent donc les coursives et les salles à la recherche de Plops perdus, improbable safari s’il en fut. La presque totalité du vaisseau fut examinée dans ses moindres
recoins sans anicroche. Les robots faisaient le ménage, zigzaguant inlassablement dans
tous les sens. Ils travaillaient d’ailleurs d’arrache-pode, car des restes de méduse avaient
séché en collant sur le plancher un peu partout là où les Ronks les avaient dramatisés.
Les deux musiciens, armes à la main, parlaient de la superformance de leur percussionniste lorsque l’une des têtes de Wystrill chuinta fortement;
— Il y en a un là!
Effectivement, il y en avait un là, dans le coin d’un passage secondaire menant aux
moteurs. Affable, il battait des cils, comme si de rien n’était, le salaud! Bob le pointa du
bout de son épée, tandis que Wystrill s’approchait, la hache levée, et la boule jaune
changea son sourire en rictus de haine.
— Attention! dit l’une des têtes de Wystrill
De façon tout à fait inattendue, une grande bouche sortit de nulle part et goba le
virus. Au-dessus de cette bouche se profilaient deux yeux au bout d’antennes et le tout
couronnait un grand corps longiligne bleu métallique. Bob reconnut un des prédateurs
de la planète qu’il venait de quitter, qui avait dû s’introduire en catimini lors de l’invasion
des méduses. Sans préavis, et profitant de ce que la bête avait la bouche pleine, Bob
s’élança et, fort de son expérience avec le ver sur Moursk, voulut le couper en deux. Il
l’entama, mais il était plus résistant que le ver à crochets.
Malgré sa terrible blessure d’où giclait un sang presque incolore, la bête fonça sur
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le Terrien qui ne put que reculer, se protégeant de la pointe de son épée. Celui-ci s’enfargea, puis tomba sur le dos, toujours avec l’estoc entre lui et l’hideuse bouche qui s’approchait; alors il entendit des coups qui semblaient frapper le corps de l’animal en même
temps que le plancher. La tête du monstrueux gobeur de virus se détourna juste à temps
pour regarder Wystrill qui achevait courageusement et avec emphase de le débiter en
deux à l’aide de sa hache. Pour faire bonne mesure, lorsqu’il se détourna de lui, Bob se
releva prestement et lui écrêta le dessus du crâne, les deux antennes visuelles tombant
au sol sans autre formalité.
Wystrill et Bob se retirèrent de quelques pas, observant l’agonie tortillante du
serpentiforme prédateur, et se congratulant de leurs mouvements bien orchestrés qui
avaient permis l’éradication d’un indésirable intrus à bord sans coup férir. Ce dernier se
rendit à l’évidence et succomba sans faire plus de problèmes, ne se posant pas de questions par ailleurs sur son après-vie possible car il en était peu capable. Ils continuèrent
leur inspection, ne trouvèrent rien d’autre, firent un rapport à Getrod à cet effet et s’en
furent se sustenter et relaxer chacun de son côté, après toutes ces émotions fortes mais
oh combien stimulantes, en tout cas pour Bob. Wystrill aussi s’en retrouvait gratifié; il
plastronnait avec sa hache sur l’épaule et semblait très content de lui-même d’avoir occis son adversaire.
Parvenu à ses quartiers, un scotch synthétisé à la main, Bob avait vraiment l’impression d’avoir été utile à sa pleine mesure, et il en éprouvait une grande satisfaction, jumelée à l’euphorie qu’il ressentait de continuer à prendre le contrôle de sa nouvelle vie.
Grosse journée au bureau? Oui madame : une guérison du vaisseau rondement menée par lui et ses associés et un autre monstre d’annihilé avec l’aide d’un courageux tricéphale. Mais Trounkogn… Quel étonnant personnage! À le voir, comme ça, avec toujours
des petits bouts de quelque chose collés sur le front ou ailleurs, sa petite face de rongeur et ses pieds laineux somme toute assez ridicules, on avait peine à croire qu’il eut
pu être aussi courageux; autant il était désinvolte et se moquait de presque tout, autant
il était fort et brave dans l’action lorsqu’il le fallait, faisant peu de cas de son existence
dans ces moments épiques.
Il le revoyait faire ses adieux au vieux Qlapand, lui disant : « M’a faire honneur aux
Qlapands à ma façon ». Sur le coup, cela avait l’air assez gratuit sinon carrément préten-
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tieux, mais maintenant… quel solide compagnon d’armes, et bon batteur, en plus…
Pour le moment, se dit Bob, il fallait tout mettre en place pour le futur. Le spectacle
sur Vyshtar serait déterminant, il en était sûr; lorsqu’une planète était toute orientée
vers les arts et la culture, cela ne pouvait que prouver qu’elle était tout en haut de la
hiérarchie galactique, du moins on pouvait l’imaginer. En fait, rendu là, et avec ce qu’il
avait vu déjà, il pouvait supposer n’importe quoi. Mais ce qui était important, c’était de
se faire des bases solides; il devait donc retourner sur terre, payer sa rançon à Getrod
comme convenu, et s’assurer de tout le palladium possible là-bas, indépendamment des
instructions données à son comptable. Lorsqu’il aurait de bonnes réserves en sa possession, il lui serait plus facile d’être autonome dans l’univers et de faire ce dont il aurait
envie, mais au cube.
Il fallait donc que ce spectacle soit au-delà de toute attente. Il devait faire mieux
que jamais auparavant.
Conformément à ce qui était maintenant un petit rituel, il s’installa dans son tuteur
et recueillit toute l’information supplémentaire possible sur Vyshtar… Les Vyshtariens
avaient été parmi les premiers à se balader dans le cosmos. Ils étaient parvenus à un degré technologique très sophistiqué il y avait bien longtemps, et avaient inventé nombre
de procédés et d’appareils qui étaient utilisés par beaucoup de formes de vie. Entre
autres, on leur devait les moteurs à fusion d’hydrogène qui équipaient la presque totalité
des moyens de transport interstellaires, et aussi l’oreillette qui traduisait d’une langue à
l’autre. Les relations entre individus étaient soumises à des codes dont il ne fallait déroger en aucun cas, sous peine d’une demande de règlement d’honneur instantanée.
Par exemple, celui qui arrivait où un autre était déjà ne devait pas prendre la parole
en premier, le nouveau venu devant attendre le bon vouloir de celui en place. Il ne fallait
rien demander, mais bien attendre une offre, et un commentaire sur l’intégrité physique
d’un autre déclenchait son ire sans espoir d’arrangement.
Si un Vyshtarien espérait les faveurs d’une dame, et qu’un autre lui faisait la cour,
ou même ne lui adressait que la parole à un moment inopportun, s’ensuivait alors un
duel qui se déroulait devant le plus de spectateurs possible, le courage des protagonistes étant par là même apprécié à sa juste valeur par tous. Alors celle qui en était la
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cause se devait éventuellement de récompenser charnellement un des vainqueurs. Deux
avantages majeurs découlaient de ces préceptes psychosociaux : tout d’abord, comme
les Vyshtariens vivaient très vieux et que les naissances étaient toujours multipliées
par sept, il y avait un certain contrôle de la population qui s’exerçait. Dans un scénario
idéal de démographie contrôlée, sept prétendants y laissaient leur peau lors des rondes
séductrices pour compenser les sept naissances.
Ensuite, comme dans toute civilisation très avancée, il y avait une certaine tendance à la désincarnation, avec pour corollaire un relatif désintérêt pour la reproduction,
besoin plus fort chez les races luttant pour leur survie ou chez lesquelles les individus
ne vivaient pas vieux.
Les organes reproducteurs féminins ressemblaient à la corolle d’une fleur qui s’épanouissait au milieu du ventre, et les masculins à un pistil d’une envergure relativement
plus réduite que celle des êtres humains, conséquence d’un usage limité. Malgré certaines similitudes avec les êtres humains, les Vyshtariens étaient ovipares et leurs œufs
très fragiles; si la membrane qui les recouvrait se déchirait, c’était la mort assurée de la
progéniture, et ce malgré leur avance technologique. Les mères leur portaient énormément d’attention, et jusqu’à l’éclosion ne faisaient que couver, sans plus s’intéresser à
autre chose.
Lorsque les petits sortaient de leurs membranes protectrices, ils étaient confiés à
des nourrices puis, parvenus à une certaine autonomie, étaient regroupés par cohortes
et recevaient un enseignement et des soins appropriés jusqu’à leur émancipation à l’âge
de dix ans, où ils devenaient complètement libres et responsables d’eux-mêmes.
Finalement, se dit Bob, songeur, tout se ressemble un peu dans l’univers. Tout ce
qui est petit est comme ce qui est grand, et les différences ne faisaient qu’accentuer les
similitudes. La nature, dans ses délires les plus alambiqués, se reproduisait elle-même
sous d’autres formes, mais il y avait toujours, tout de même, une parenté indéfinissable
mais ressentie lorsque l’on y portait une attention particulière.
Bon, alors, le plan…
Le plan était simple : en arrivant sur Vyshtar, il leur dévissait le cerveau avec un
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spectacle comme il n’avait jamais donné, même à Budapest, il était invité à revenir quand
il voulait, partait pour la Terre, donnait son palladium à Getrod, gérait ses affaires au
mieux pour mettre la main le plus possible sur ce précieux métal, s’achetait le meilleur
vaisseau qu’il pouvait, embauchait Getrod et Korr pour le conduire où il voulait, et, euh…
improvisait le reste.
En fait, ne sachant pas encore trop ce qu’il pouvait faire de l’univers, Bob n’avait que
peu d’idées précises sur la façon dont il s’y prendrait, mais jusqu’à preuve du contraire,
jouer au chevalier errant interstellaire lui plaisait bien, au minimum. Si en plus il pouvait
casser l’air avec ses amis, alors tout allait bien. La vie était belle. C’était effectivement
un bon chemin de vie. Et puis, il pourrait aussi s’adjoindre un équipage terrien, composé
des meilleurs spécimens, hommes et femmes qui seraient assez fous pour faire ce saut
de bungee dans l’espace avec lui. Il avait d’ailleurs pressenti quelques êtres humains
d’exception, à qui il entendait faire cette proposition.
Satisfait de son cheminement de pensée, et son corps requérant une période d’inactivité, il s’endormit et ses songes furent peuplés de conquêtes et de victoires dignes du
chevalier Roland.
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Chapitre 15
Vyshtar…
Lors de la descente dans l’atmosphère turquoise de la planète, Bob ressentit une
forte impression de déjà vu, comme s’il savait d’avance ce qui allait se produire. Malgré
cette impression qu’il percevait avec une acuité peu commune, il fut tout de même surpris par la vision qu’il eut de la surface de la planète.
Le sol était généralement blanc, ou plutôt opalescent; partout on voyait des reflets
irisés et, lorsqu’on marchait, on avait la sensation de patauger dans un arc-en-ciel. Les
cours d’eau étaient vert émeraude, et tout était d’une propreté sans faille. Des bosquets
fleuris de couleurs improbables sortaient du sol un peu partout, et des sculptures de
toutes dimensions et de toutes formes, créées dans de la pierre de diverses provenances,
émaillaient la géographie des lieux de leur multitude.
Korr réussit son atterrissage de main de maître dans l’astroport, et Getrod dit alors :
— Bon, nous y voilà. Ici on ne peut pas faire ce qu’on veut. Tout d’abord, le spectacle devra se donner dans leur auditorium, un peu avant le coucher du soleil, demain. Ce
sera un auditoire difficile, tous les artistes veulent venir ici, alors ils en ont vu d’autres. De
plus, les Vyshtariens sont très intelligents et ne s’intéressent pas à tout. Mais ils paient
bien, car ils sont très riches, et réussir ici ouvre la porte à de nombreuses autres planètes;
plaire sur Vyshtar est une consécration, et être autorisé à y donner une représentation
n’est pas facile. J’ai dû engager ma réputation, ici, et j’ai pu le faire parce que nous avons
déjà produit des spectacles intéressants dans ce même auditorium où nous irons demain. Serez-vous prêts?
Les trois musiciens, réunis dans le poste de pilotage, se regardèrent. Troubkogn
bailla, les trois têtes de Wystrill chuintèrent tout bas en se concertant, et Bob finit par
dire :
— Bien sûr que nous sommes prêts. Même là, tout de suite. Mais demain soir me
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va aussi. Je vais me dégourdir les jambes un peu, on fera une répétition demain matin, et
nous serons à notre meilleur.
Songeur, le bout de ses longs doigts dessinant des ellipses sur sa joue, Getrod le
regardait avec des yeux luisants de dubitativité, et au fond desquels se lovait une appréhension naissante.
— Est-ce réellement une bonne idée? Il me semble que nous ne devrions pas faire
de vagues, et si le passé est garant de l’avenir, il se pourrait bien que tu causes quelques
remous sur cette vaste et calme mer vyshtarienne. L’ordre public est quelque chose de
très respecté, ici. On ne peut pas sauter partout et faire n’importe quoi.
Ce disant, il regardait du coin de l’œil le Qlapand, qui n’avait pas du tout l’air concerné; il était en train d’extirper de la laine de ses pieds un bout de quelque chose de difficilement identifiable, qui semblait le gêner. Par ailleurs, Bob se disait qu’il devrait peutêtre aller en reconnaissance le plus incognito possible, afin de se rendre compte de la
spécificité psychosociale des Vyshtariens et de leur culture, et de teinter si besoin était
sa musique en fonction de ce qu’il réussirait à comprendre d’eux.
— J’irai seul. J’ai besoin de prendre le pouls de cette planète si tu veux que je
donne le meilleur de moi-même demain soir. Je ne partirai pas longtemps, seulement
le temps qu’il faudra, et j’essayerai de passer inaperçu. C’était mon intention, de toute
manière.
— Bien, dit Getrod.
Mais on voyait bien qu’il ne pensait pas que c’était une bonne idée. Ni Korr, d’ailleurs, qui le regarda de ses quatre yeux en le sondant, les têtes des Luxols sortant pour
l’occasion, souriantes d’ambivalence, et qui finit par émettre un grognement désapprobateur lorsque Bob se dirigea vers la porte d’un pas décidé.
B.D. descendit la rampe, et foula le sol opalin qui chatoyait comme l’intérieur d’une
huître. Il vit quelques autres vaisseaux, dans les environs, et un être trapu, rebondi et
foncé, dont la peau ressemblait à de la cuirette, qui tripotait l’un de ceux-ci. Il revit par la
suite plusieurs de ces quadrupèdes, qui se levaient sur leurs pattes arrière pour travail-
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ler. Ils avaient un petit air tristounet, et un long nez pendouillant qui oscillait fortement
lors de leurs déplacements, de manière tout à fait ridicule. Ils semblaient être affectés
aux tâches mécaniques et d’entretien informatique. À défaut de connaître leur vrai nom,
Bob les appela les Grosbruns, ce qui semblait assez logique.
On voyait, à peu de distance, une agglomération de maisons d’un ou deux étages,
jamais plus, sauf pour ce que Bob identifia comme l’auditorium, qui était de la forme
d’un demi-cercle et haut d’une cinquantaine de pieds. Bob s’approcha, le cœur battant.
Fouler le sol d’une nouvelle planète lui faisait toujours autant d’effet. Il ressentait l’enthousiasme de Cortès découvrant l’Amérique du sud, mais décuplé parce que seul de sa
race à être là. « Je suis le premier » se rengorgeait-il, conscient du privilège que le destin
lui accordait.
Tous les bâtiments étaient construits de cette même pierre cristalline aux reflets
d’arc-en-ciel, avec des ornementations tarabiscotées. Tous les tours de portes et de fenêtres, le haut des murs, les frontons, les corniches, les murets, absolument tout ce qui
pouvait l’être mais en respectant une certaine harmonie, était finement ciselé de motifs
recherchés. C’était un peu comme si la ville entière était une œuvre d’art. Sans tomber dans l’excès, il y en avait partout, dans les moindres détails, avec des insertions
de turquoise de la même couleur que l’azur de la planète, qui ne représentaient rien
de figuratif, mais d’un abstrait qui permettait de deviner un aspect concret intentionnel
derrière les œuvres, comme si des personnages et des situations essayaient de se faire
jour au travers des brumes, révélant de grandes vérités naissant du néant. Notre Terrien
en ressentit un profond choc culturel. En son for intérieur, il appela cette architecture le
rococosmique.
— Ah ben là! C’est sûr qu’ils vont être durs à impressionner. Ils vivent là-dedans!
Sur les entrefaites, un Vyshtarien sortit de l’une des demeures les plus proches, et
sembla se diriger vers l’astroport, donc vers Bob qui en arrivait. Sa démarche était altière
mais sans excès, comme feutrée. Il semblait sûr de lui, un peu comme si toutes les molécules du sol qu’il foulait lui étaient connues de longue date. « Vieille race», se dit Bob.
Lorsqu’ils se croisèrent, le Vyshtarien n’eut même pas un regard pour le Terrien, vaquant
à ses affaires en toute indifférence, conformément aux us et coutumes en vigueur; Bob
fit de même.
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«Humm. Ça promet» grommela-t-il intérieurement.
Il se demandait comment aborder un Vyshtarien, malgré les règles de bonne
conduite qui l’en empêchaient lorsque, en déambulant dans les venelles entre les habitations, il aboutit à une petite place publique où trônait en son centre une magnifique
fontaine d’où montaient huit jets se rejoignant en son cœur. Son bracelet lui indiquant
qu’il pouvait en boire, il joignit ses mains pour en attraper au vol et en prit une lampée,
qu’il trouva délectable, semblable à de l’eau de source au jus de mûres.
Puis il se dit que les Vyshtariens devaient parfois y venir et que, selon leurs préceptes, il pourrait alors leur adresser la parole s’il y était avant eux. Il se mit donc en
mode attente, assis sur le bord de la fontaine. Des volatiles ressemblant à des colibris
mais avec des écailles au lieu de plumes, venaient se désaltérer à même les jets. Ils
étaient surtout orangés avec des pattes cuivrées, mais quelques-uns étaient d’un jaune
vif tellement intense qu’il avait l’impression de voir des miettes de soleil devant lui.
Au bout d’un moment, une Vyshtarienne, reconnaissable à sa fleur abdominale épanouie, dont la corolle était teintée de mauve sur fond de peau diaphane, arriva avec un
animal de compagnie à ses pieds, qui ressemblait à un scarabée géant avec une face de
mérou munie d’un groin tout morveux. Elle vit Bob, hésita une fraction de seconde, mais
continua dans sa direction avec grâce. Elle était plus que féminine; elle en était angélique.
Bob vit en elle ce qui lui manquait depuis le début de ses aventures. Il ressentait
un fort élan sympathiquement procréateur vers la Vyshtarienne qui, pour l’encourager
encore plus, lui fit un discret sourire avec un regard de biais qui ne put qu’accroitre la
détermination du Terrien à établir le contact; ce qu’il fit.
— Je vous souhaite le bonjour, gente dame. Que cette journée soit belle pour vous
et votre, euh, animal de compagnie.
Bob vit qu’heureusement elle avait une oreillette. Elle le regarda avec un demi-sourire, puis répondit d’une mélopée suave et chaude :
— Merci, voyageur du cosmos. C’est un Kaavh, et il est très affectueux. Je viens ici
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pour le désaltérer tous les jours.
— Oui, l’eau est très bonne à cette fontaine, répartit Bob.
— Je l’ignore. Nous ne faisons boire que nos animaux et les amis qui nous servent,
ici.
Oups. Relégué au rang de serviteur. Mauvais départ.
— Ah? Et que boivent les Vyshtariens?
— Nous buvons un mélange purifié, contenant tout ce dont nous avons besoin
pour nous nourrir et nous permettant d’avoir les pensées claires et l’esprit pur. Nous
l’appelons le Sérum de l’Âme.
— Et… c’est bon?
La Vyshtariennne le regarda dans les yeux, en arrêt, puis s’esclaffa en une cascade
de rires cristallins du plus comique effet, comme si elle-même n’y était plus habituée, et
qui la faisait ressembler un peu à une jeune Coréenne ayant trop bu, prise de hoquets
en accéléré. Bob s’aperçut alors qu’elle avait des yeux mordorés dont les paillettes semblaient mobiles selon son humeur, tournoyant lors de moments émotifs. Puis elle retrouva son calme, et finit par dire :
— C’est que… cela ne goûte rien du tout, sinon nous aurions toujours envie d’en
reprendre, même rassasiés et désaltérés… Et tu viens de quelle planète, Voyageur, pour
ignorer notre tendance à la désincarnation?
— Je viens de la planète Terre, je m’appelle Bob Décibel, et je suis musicien de
mon état.
— La Terre? Je ne connais pas cet astre… Musicien? Comme c’est intéressant… J’ai
pour nom Yschtaelle, et je suis réceptive aux belles vibrations de mon état… Comme à
peu près tous mes semblables.
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Elle le regardait, un peu moqueuse mais tout de même curieuse. Yschtaelle la Vyshtarienne… Mouais, bon… Ça marche…
— Donc, vous ne faites pas grand-chose, ne mangez pas grand-chose et ne buvez
pas grand-chose. Ça ne devient pas un peu long, des fois?
En fait, se disait Bob, ils sont assis sur leur gros tas de palladium, ne savent plus
quoi faire de leur cash, et finalement essaient de ne plus être là en se désincarnant à
petit feu. Baiser est un évènement, et tu risques ta vie pour le faire. Ceux qui travaillent
pour eux sont déprimés de ne pas être à leur place. C’est bien beau tout ça, la pierre, les
oiseaux et tout, mais au final c’est quand même très plate.
Yschtaelle le regardait, pensive. Il y avait dans ses yeux magnifiques comme une
lueur d’envie de quelque chose d’autre, comme si de lui dire ce qu’il pensait réveillait
en elle des échos révolus et enfouis sous la patine culturelle de son monde. Puis, pour
exorciser la lourdeur de l’atmosphère qu’il avait instaurée, Bob voulut flatter le Kaavh.
Mal lui en prit.
Malgré leur apparence anodine, les Kaavhs étaient de redoutables animaux de
garde, dévoués corps et âme à qui les nourrissait, mais extrêmement territoriaux pour ce
qui était de leur espace vital. Ils avaient par ailleurs la faculté d’émettre des sons d’une
stridence époustouflante, qui vous vrillait directement le cortex cérébro-spinal et avait
parfois tendance à provoquer une paralysie temporaire.
Le Kaavh d’Yschtaelle se dressa sur ses deux pattes arrière, puis, en pointant ses
autres pattes pointues vers Bob, il le chargea en crachant comme un lama sur les amphétamines, de la bouche et du groin, en émettant des cris de panique d’une ampleur folle.
N’ayant pas le temps de sortir son épée du fourreau, et d’ailleurs trop surpris pour seulement y penser, Bob voulut reculer mais ne put, à son profond désarroi, que tomber à la
renverse dans la fontaine, qui le reçut avec toute la compréhension d’un liquide pour un
solide, le laissant même épouser le fond pendant quelques secondes qui lui semblèrent
une éternité. Il eut alors la fugace révélation du poids de son équipement, et comprit
qu’il se noierait probablement s’il tombait dans un lac ainsi attriqué.
Il se releva, libérant d’un même élan son épée, et tituba quelque peu en essayant
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de reprendre son équilibre, imbibé de plusieurs gallons d’eau comme il était, son épée
pointant au hasard devant lui, ses cheveux mouillées lui obstruant la vue, jusqu’à ce qu’il
les repousse pour découvrir la vision de la Vyshtarienne qui se tenait devant lui, le Kaavh
calmé ronronnant dans ses bras, et un sourire amical sur son beau visage.
Malgré le fait qu’il avait conscience d’avoir un peu (beaucoup) perdu la face, Bob
vit en un éclair le comique de sa situation, et s’accotant sur son épée maintenant pointée vers le sol, il ne put qu’éclater de rire jusqu’à en perdre haleine, accompagnée par
la Vyshtarienne, et sous le regard ténébreux du Kaavh qui le soupçonnait de vouloir
récidiver à pénétrer dans sa bulle, qu’il avait chère à ses deux cœurs en forme de poires.
Cela lui fit un bien immense. C’était la première fois depuis son départ forcé de
chez lui qu’il s’amusait autant et Yschtaelle, devant lui, le regardait avec des yeux tout à
fait amicaux, et même plus, lui sembla-t-il… Sortant de la fontaine en pataugeant, il se
dressa face à son inconnue, car il percevait bien qu’il y avait maintenant entre eux un lien
qui les rapprochait, indéniablement. D’avoir partagé dans le rire la cocasserie du moment
avait enclenché un élan de sympathie qui se faisait maintenant jour.
— Je crois que j’ai un peu manqué ma présentation, dit Bob.
— Oh non! C’était très réussi; j’ai bien aimé. Personne ici ne m’a autant amusée
depuis bien longtemps. En fait, peu de gens s’amusent, ici.
Puis, après une légère hésitation :
— Je vous trouve… différent. J’aimerais bien écouter la musique de votre planète.
— Nous serons à votre auditorium demain soir. Il me fera plaisir de jouer pour
vous, Yschtaelle. Vous me plaisez beaucoup.
— Je viendrai. Je dois maintenant partir car vous risquez votre vie en me courtisant, Bob Décibel.
— Je crois que cela en vaut la peine.
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Elle sourit, déposa son Kaavh qui se mit à laper l’eau sur le sol à grand renfort de
bruits douteux, lui présenta les deux paumes de ses mains, doigts écartés, les posa sur
sa poitrine, ramassa son animal de compagnie, puis s’en fut par là d’où elle était venue,
sans se retourner, laissant le Terrien s’égouttant sur place, le cœur battant et l’envie de la
suivre lui tenaillant les entrailles.
Il ne le fit point pourtant, se contentant de partir dans la direction opposée, la tête
dans les nuages. Il marcha longtemps, hors de la ville, en pensant à celle qu’il venait de
laisser, séchant tranquillement. Le soleil se couchait, paisiblement, incendiant le paysage
de couleurs semblables à celles que l’on retrouvait sur terre.
Au contraire de l’impression qu’il avait avant de ne se sentir chez lui nulle part sur
la Terre, Bob savait maintenant qu’il se sentirait à sa place partout dans l’univers, et qu’il
était possible d’aimer d’autres formes de vie que la sienne, ce dont il entendait ne pas
se priver.
117
Chapitre 16
L’amphithéâtre Vyshtarien était tout de même assez vaste, mais moins que Bob ne
l’aurait cru. Mais bon, il valait mieux une moyenne salle pleine qu’un grand désert. Un
peu avant l’heure, ils s’installèrent et testèrent le son. L’acoustique était parfaite.
Réalisant l’importance de cette représentation, tous étaient un peu tendus, sauf
bien sûr le percussionniste, lequel avait des fourmis dans les jambes et comprenait mal
qu’il ne puisse s’épivarder à son goût. Mais Bob croyait qu’il n’en serait que plus performant sur ses peaux, et que s’il allait sautereller un peu partout, il aurait peut-être besoin
d’un somme à l’heure du spectacle. Il s’en faisait un peu pour Wystrill, par contre, qui
était très nerveux, ne cessant de glisser de-ci, de-là, ses trois têtes discutant avec animation d’un air concerné.
Puis vint le moment tant attendu. Lorsqu’ils entrèrent en scène, Bob vit avec satisfaction que tous les sièges étaient occupés, ce qui l’encouragea. Prenant la situation en
main, il s’avança au-devant de la scène et cria, comme il le faisait sur Terre et tout à fait
à l’aise;
— Bonsoir Vyshtar!
À la suite de quoi il n’obtint absolument aucune réaction. On aurait dit un troupeau de milliers de fantômes gelés. Les Vyshtariens n’étaient pas habitués aux écarts de
conduite, et ceux qui avaient la chance de performer devant eux se conformaient à leurs
attentes, trop heureux d’être là, tout se passant de manière très feutrée.
Cette fois, ils n’eurent pas ce privilège. Bob Décibel attaqua avec un morceau particulièrement déstabilisant qu’il avait composé après l’épisode des Ronks.
Le Qlapand, ravi d’enfin pouvoir décharger son trop-plein d’énergie, galopait sur
place en ruant sur ses tambours avec frénésie. De plus, il était au courant que la pièce
musicale avait été inspirée par son courage sur la planète aux prédateurs, et cela lui
donnait un surplus d’enthousiasme qui faisait plaisir à voir. Dans les passages les plus
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énergiques de la pièce musicale, il en arrivait même à sauter en l’air tout en continuant
à martyriser ses peaux, au bord de la crise d’épilepsie.
Wystrill, un peu en retrait, se contentait de donner au spectacle un peu de couleur
en produisant de petites aurores boréales, attendant son moment. En effet, Bob avait remarqué qu’il était plus sensible à une certaine variante conjuguée avec deux notes bien
précises, et qu’il donnait plus à ce moment. Il avait composé une pièce expressément
pour lui avec cette variante en évidence, qu’il entendait exécuter au deux tiers de la performance. Wystrill s’économisait donc pour son heure de gloire.
Au début complètement tétanisés et sous le choc, n’ayant jamais rien vu et surtout
entendu de tel, les Vyshtariens commencèrent à avoir des réactions face à une telle
débauche d’énergie. Des tics nerveux apparurent sur leurs visages normalement tout à
fait zen, les faisant cligner des yeux et avoir des rictus labiaux sans qu’ils puissent grandchose pour se contrôler, complètement traversés par la musique du Terrien. Puis Bob remarqua un début de mouvements de bras et de jambes, aléatoires et soubresautesques,
qui de façon disparate, émaillaient son public.
Pour l’avoir déjà vécu à Budapest, Bob sut à ce moment qu’il devait ralentir la cadence, sinon il pourrait y avoir des dommages collatéraux, ce à quoi il ne tenait pas vraiment. D’autant plus que, du coin de l’œil, il voyait bien que ses producteurs cachés dans
un renfoncement étaient très nerveux, Getrod se tressant les doigts avec des regards anxieux allant de Bob à l’audience, et Korr le fixant de ses quatre yeux, la bouche ouverte,
n’en revenant tout simplement pas.
Il continua donc avec deux morceaux plus calmes, qu’il avait composés en quelque
sorte suspendu dans l’espace, devant sa baie vitrée pendant que le vaisseau fendait
l’éther, inspiré par le vide intersidéral. Quoique moins intempestives, ces pièces musicales étaient tout de même très denses, et allaient vous chercher en déclamant un troublant non-dit révélateur des sources profondes de la compréhension intrinsèque des
mystères tissant la trame de l’univers caché au tréfonds des âmes de chacun.
Alors, encore une fois, arriva ce qui n’était pas attendu.
Les Vyshtariens, de désincarnationistes qu’ils étaient, eurent viscéralement la pro-
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fonde conviction que toute leur culture en ce sens était faussée, et que, éveillée par la
musique qui les secouait comme une tempête émotive, leur propension naturelle à jouir
des sensations que pouvait leur procurer leur corps était la bonne voie à suivre, avec
pour effet immédiat qu’ils se mirent à se caresser les uns les autres, d’abord timidement
et sans beaucoup d’emphase, puis progressivement de plus en plus énergiquement,
comme s’ils avaient du rattrapage à faire.
La révélation de leurs possibilités grégaires batifoleuses, amplifiée par un laisser-aller se généralisant, fit que leurs mœurs changèrent du tout au tout à cet instant même,
les pistils et les corolles des Vyshtariens et des Vyshtariennes prenant une importance
démesurée. Ainsi arriva la première session d’amour collectif sur Vyshtar la pure, initiée
par nul autre qu’un Terrien de passage.
Bob n’en croyait pas ses yeux, mais il dut cependant se rendre à l’évidence, la salle
entière était une gigantesque partouze. Il se disait que, à force de réfréner leurs élans
naturels, les Vyshtariens en étaient venus au bord de l’explosion, et qu’il n’avait en fait
que précipité ce qui devait arriver un jour ou l’autre, et que bon! il n’avait pas à se sentir
coupable.
D’ailleurs c’était plutôt beau à voir, tous ces êtres qui s’aimaient.
Alors vint le morceau pour Wystrill, que Bob entama avec une ardeur qui ne se
démentait pas. Le Qlapand, qui voyait bien lui aussi ce qui se passait, semblait galvanisé
et pétaradait sans relâche. Se servant des deux notes en conjugaison, Bob se laissa aller
et monta le tout en un rugissant crescendo, les matérialisations magnétiques de Wystrill
prenant une ampleur qu’elles n’avaient jamais atteinte, envahissant la salle à sa pleine
hauteur au-dessus de la scène, et se répandant parmi les Vyshtariens qui n’en devenaient que plus excités, enrubannés des couleurs de l’arc-en-ciel et se donnant les uns
aux autres sans retenue aucune.
Bob risqua un œil vers Getrod et vit qu’il était complètement paniqué, roulant des
yeux effarés et ses longs doigts devenus presque invisibles tant ils se faisaient aller,
alors il décida de faire une finale avec rétroaction qui fut la totale et alors… WHHAMM!!!
Wystrill explosa!
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Wystrill avait réellement explosé, en un feu d’artifice de toutes les couleurs! Il n’en
restait plus rien! Il avait complètement disparu! Ne subsistait de lui qu’une débauche de
rubans chatoyants flottant dans les airs! Et par nul ne savait quelle réaction agissant sur
sa guitare qui aurait bien pu en être la cause, on eut dit que plusieurs rubans s’y précipitaient, entrant dans le corps de celle-ci par les orifices, comme aspirés.
Au bruit de la déflagration, les Vyshtariens cessèrent instantanément leurs plaisantes
occupations, et dans un grand sentiment d’urgence paniquèrent vers la sortie au son de
leurs glapissements d’affolement. Comme figés dans ce qui semblait maintenant un rêve,
ne restaient sur place que les deux producteurs complètement hébétés, un guitariste
songeur, et un Qlapand hors d’haleine qui conclut, en toute innocence;
— On a bien cassé l’air, han?
Revenus dans le vaisseau, Bob éprouva une certaine tristesse; il aimait bien Wystrill,
après tout. Il était dommage que celui-ci fût tombé au champ d’honneur… Mais quelle fin
grandiose!
Il faudrait lui trouver un remplaçant… Mais pas maintenant. Il fallait penser au retour sur Terre, et tout régler selon le Plan. Ses engagements étaient remplis, Getrod ne
lui avait parlé d’aucun autre spectacle, et puis d’ailleurs c’était assez pour le moment. Il
avait l’impression qu’il fallait laisser la légende s’installer. En tous cas il avait fait un effet
bœuf!
Il s’en fut voir Getrod, mais celui-ci était sur le dos, complètement vidé d’avoir trop
stressé et le cerveau temporairement inopérant suite au choc éprouvé lors du spectacle.
Il fallait qu’il récupère avant le voyage de retour sur Terre. Pour Korr, il regardait Bob un
peu comme un exorciste capucin regarde une sorcière qui lévite en crachant du feu par
le derrière. Le Qlapand, quant à lui, dormit pendant une quinzaine d’heures d’affilée.
Alors Bob sortit du vaisseau, n’ayant rien à y faire de plus, et ses pas le menèrent à
la fontaine, où Yschtaelle le retrouva et l’emmena chez elle, conquise par le personnage,
et ils établirent ensemble un pont affectif entre deux races tellement différentes, mais
tout de même avides d’un même désir qui les consuma pendant plusieurs heures, les
surprenant l’une et l’autre.
121
Puis, au matin, Bob retourna vers le vaisseau et son destin, emportant avec lui l’impérissable souvenir d’un amour qui renversait les barrières établies par la génétique, et
qui n’était aucunement axé sur la reproduction.
Croyait-il. Car, dorénavant, sa descendance était assurée sur Vyshtar…
122
Chapitre 17
Le retour vers la Terre prit un temps considérable. Même dans l’intemporalité de
l’espace, cela sembla long.
Au travers de leurs pérégrinations dans l’univers et jusqu’à Vyshtar, les passagers
du vaisseau s’étaient éloignés de leur point de départ tout au long de leurs aventures.
Ils repassèrent près des endroits où leurs relations avaient évolué jusqu’à ce qu’elles
deviennent ce qu’elles étaient, c’est-à-dire privilégiées.
Mais à l’intérieur du vaisseau, le profil était plutôt bas. Troubkogn semblait peu
intéressé à casser l’air, prétextant avoir mal à une patte, ce qui était peut-être vrai, mais
Bob sentait bien, par les réponses du batteur encore plus vagues que d’habitude, que sa
sincérité était réfrénée. Les deux producteurs lui parlaient avec une aménité anémique,
le respect y étant, mais aussi la lassitude suite au combat perdu contre la liberté et le
manque de collaboration naturel de Bob. Getrod avait déclaré forfait, n’essayant plus
d’être directif, et Korr semblait encore moins loquace que d’habitude, si possible. On eut
dit que Bob était le propriétaire du vaisseau. Ce qui, curieusement, était pour lui assez
naturel. Il faut dire qu’il était habitué à mener sa barque, et de plus en cherchant les tempêtes pour son propre plaisir.
Il voyait défiler l’espace devant lui, se rappelant la première fois, lorsqu’il venait de
se faire enlever, et la sensation de vertige qu’il avait éprouvée alors. Lui aussi ressentait
un léger manque de tonus. Rendu sur Terre, si Getrod ne revenait jamais le chercher, il
serait prisonnier de sa planète… Rien de mieux pour passer son spleen que de s’éclater
sur sa Stratocaster; c’est donc ce qu’il fit, devant les étoiles qui l’écoutaient. Encore et
toujours, le vide spatial était une muse sans pareille. Il joua de son instrument pendant
des heures, se dissolvant dans la musique qui lui jaillissait de la tête et des mains. Il réalisa qu’il avait maintenant par devers lui un nombre de pièces considérable, composées
dans l’éther, et qu’il pourrait faire quelque chose, un opéra ou…
Un Opéra Rock Spatial! C’était ça qu’il devait faire!
123
Alors il sentit qu’on l’observait. Il continua tout de même un peu, exécuta une finale
pour lui-même, puis se retourna pour voir Troubkogn qui était là, debout, et qui semblait
un peu perturbé, frémissant qu’il était.
— Salut champion! dit Bob en reposant sa Fender sur le trépied. Ça va?
En fait non, ça n’avait pas l’air d’aller du tout. En plus d’avoir des vagues frissonnantes sur son pelage, il sentait un peu plus fort que d’habitude et roulait des yeux anxieux. Il finit par dire :
— Est comment, ta planète?
— Ben, je sais pas, elle est assez ordinaire, je crois. Les gens travaillent pour de
l’argent, achètent plein de trucs dont ils n’ont pas vraiment besoin, mentent, volent,
tuent. Il y a des bonnes personnes, aussi, plein en fait, mais disons qu’il y a une drôle de
façon de voir les choses qui s’est installée, et que ça pourrait être mieux. Je crois qu’on
naît tous dans un monde que l’on n’a pas choisi. Ce que nous avons de mieux, c’est la nature, et on est en train de la suffoquer, en tuant les espèces animales à petit feu. Getrod
dit que nous ne sommes pas une espèce protégée parce que nous sommes dangereux,
et pour nous-mêmes et pour les autres, et malheureusement je crois qu’il a raison.
Le Qlapand le regardait du bout des globes, semblant préoccupé par autre chose.
— Y’a des Titpats, sur ta planète?
Bob sourit, révélant sa canine ébréchée par la lapidation en règle administrée par
le congénère du percussionniste.
— Oui, nous avons quelque chose de ce genre. En fait, nous en avons plein, d’insectes et de grosses chenilles. Je ne sais pas si tu les aimerais, mais il y aurait beaucoup
de choix, je pense.
Le Qlapand se dandinait de gauche à droite, débordant de quelque chose à dire qui
ne sortait pas. Ses yeux avaient l’air de vouloir se détacher de ses orbites et se balancer
au bout de ses nerfs optiques. Finalement il plongea :
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— Ch’ton ami pour tout ton ch’min de vie. M’a aller sur ta planète, avec toi, casser
l’air là. J’rtourne pas chez nous, sont plates. J’reste pas ici, faut que j’saute dehors des
fois.
Ah! c’était ça qui le travaillait tout ce temps-là. Mmmh! revenir avec un Qlapand sur
Terre… En tous cas, ce serait assez gagnant pour l’Opéra Rock Spatial. Et puis, les pièces
qu’il avait composées dans l’espace l’étaient aussi en fonction de la foudroyante dynamique instaurée avec l’aide de Troubkogn, et il avait beau chercher, il ne voyait aucun
autre batteur capable d’en donner autant. Bob chercha en lui la réponse, et tout ce qu’il
vit était une scène sur laquelle son ami pétaradait sur ses peaux, et lui-même faisant hurler sa Stratocaster jusqu’au délire, devant une foule d’êtres humains en extase. Et puis,
il dut l’admettre, il éprouvait une sincère et loyale amitié pour cette face de musaraigne
au cœur libre et brave. Par contre, il y avait du danger pour son ami, sur Terre. Est-ce que
les services secrets de tous les pays ne voudraient pas le séquestrer, le mettre en quarantaine, ou on ne sait quoi? Il fallait un plan.
Il en avait un.
— Ok, Troubkogn, d’accord mon ami. Tu peux venir sur Terre avec moi. Mais je dois
te dire que tu ne pourras pas tout faire à ta guise. C’est quand même dangereux sur ma
planète. Il va falloir que tu tiennes compte de mes instructions ou tu mourras, ou encore ils te mettront dans une cage. Ils n’ont jamais vu ceux d’ailleurs. Tu devras me faire
confiance.
— M’a écouter, répondit le Qlapand
Et sur ce bref assentiment, il s’en alla. Regardant son arrière train passer la porte,
Bob se dit que, finalement, cela ne pouvait mieux tomber. Tout allait bien; il reviendrait
sur Terre avec la preuve de ce qu’il avancerait, ferait des spectacles à guichet fermé autant qu’il le voudrait, aurait un indéfectible ami à ses côtés, dont la présence lui confèrerait des possibilités accrues et ajouterait une touche spéciale à sa vie, en même temps
qu’il aurait pour ainsi dire toujours un pied dans l’espace, fraternellement. C’était très
bon.
Mais il devait préparer leur retour. Beaucoup était à faire.
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Il se dirigea donc vers le poste de pilotage, toujours suivi de Max (tiens il ne fallait
pas l’oublier, celui-là, et la Stratocaster non plus). Korr n’y était pas, mais Getrod oui, rondouillet sur son coussin, tripotant ses instruments de bord.
— Bon chemin de vie à toi Getrod Hammh. Je viens discuter et préparer mon retour sur Terre ainsi que le paiement de ton dû, tel que convenu.
— Bon chemin de vie à toi, Bob Décibel. Il en sera donc ainsi. Je ne peux que m’incliner. Cependant…
— Oui? Quelque chose ne va pas?
Bob marchait sur des œufs. Malgré le fait qu’il eut donné sa parole et qu’il était intéressé par le palladium à la clé de son retour sur Terre, Getrod restait tout de même le
seul à savoir comment y parvenir.
— Je voudrais savoir quelles sont tes intentions. Vas-tu réellement vouloir faire
d’autres spectacles avec nous, ou vas-tu songer à demeurer chez toi. Dois-je me préparer
à ton retour, ou passer à autre chose? Je dois savoir.
— Tu dois te préparer à mon retour. Définitivement. J’en aurai pour un an terrestre
à tout régler sur Terre. Après m’avoir débarqué, dans un an terrestre, jour pour jour, je serai là où te m’auras laissé, à ma maison au bord du lac. Mais je ne serai pas seul. Je serai
avec des amis. Et avec Troubkogn, qui vient avec moi. Tu achèteras donc un plus grand
vaisseau, le meilleur que tu pourras avec le palladium que je te donnerai. Je te rembourserai lorsque tu viendras me chercher. Tu prépareras une tournée de deux ans terrestres
sur toutes les meilleures planètes auxquelles tu pourras penser. Pendant l’année où je
serai sur Terre, je préparerai un spectacle, et ce sera celui de la tournée. Je serai prêt. Je
t’amènerai ce qu’il y a de meilleur. Comme convenu, tu garderas la moitié de tout.
Bob arrêta de parler, puis regarda Getrod comme celui-ci ne l’avait jamais vu le regarder; son regard était tellement insistant, à la fois perçant et vrillant! Impressionné, le
producteur se figea, les doigts ne bougeant plus, attendant la suite, qui vint comme ceci :
— J’y serai, Getrod. Tu as ma parole. Y seras-tu? Ai-je la tienne? Nous vivrons alors
126
quelque chose d’extraordinaire. N’en doute pas.
La boule bleue aux yeux verts se détendit.
— Bien sûr. Bien sûr que j’y serai. Je ne vois pas comment je pourrais me permettre
de manquer une occasion pareille. Je crois que quelque instance supérieure, quelque
part, veut que cela arrive et que nos destins sont liés, Bob Décibel. Il n’y a pas d’autre
explication pour tous les évènements qui se sont produits. Tu as démontré ta valeur et ta
générosité, ainsi que ta vision honorable des choses. Tu auras ton vaisseau, au jour dit, et
la tournée sera prête. Après ce qui est arrivé sur Vyshtar, il me sera facile de nous vendre.
— Très bien, Getrod. Alors nous sommes d’accord.
Bob s’avança et lui serra une main aux interminables doigts. Bon pour ça. Deal done.
Il respecterait sa parole, hors de tout doute. La seule chose qui pourrait l’en empêcher
serait son décès, et alors on ne pourrait lui en vouloir, honnêtement. Maintenant il fallait
mettre en branle le côté terrestre du plan.
— Getrod, tu peux m’avoir n’importe quelle communication sur Terre? Skype, par
exemple? Tu peux me mettre en lien avec mon compte Skype?
— Je peux.
— Alors fais-le, s’il te plaît.
Bob espérait qu’il pourrait rejoindre son avocat, Jacques, comme il le faisait d’habitude lorsqu’il avait besoin de lui, sur son ordinateur portable qui ne le quittait jamais,
jour et nuit. C’était une entente qu’ils avaient. Comme Bob Décibel était pratiquement
devenu son seul client, Jacques se devait d’être disponible en tout temps pour lui. Getrod avait installé un écran holographique devant Bob, qui se crispait d’expectative. Il
jouait gros jeu. Il entra son mot de passe puis demanda la communication. La sonnerie
de Skype se fit entendre une fois, deux fois, trois fois… Puis la grosse figure replète de
son avocat apparut à l’écran.
— Hey! Bob! T’es où, nom de Dieu.
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— Salut Jacques. Je suis dans l’espace, mon vieux. Avec des extraterrestres. Je
suis sur le chemin du retour. Il faut que tu prennes des mesures spéciales pour moi. J’ai
besoin de ton aide.
— Ok…. D’accord….. Tu reviens avec des martiens… En plus tu as tout mis ton argent
dans le palladium. Tu ne serais pas en train de perdre la boule, Bob?
À ce moment précis, Korr revint dans le poste de pilotage. Passant derrière Bob
Décibel, il se pencha et regarda l’écran, ses Luxols sortant leurs petites faces à sourires et
regardant eux aussi. Lorsqu’il vit l’avocat, il émit un grognement et retourna à son poste.
— Wohh! C’était quoi, ça?!!!
— Je te l’ai dit. Je suis avec des extraterrestres. Lui c’était Korr. C’est le capitaine du
vaisseau spatial qui me ramène chez moi. Écoute, Jacques, nous n’avons pas de temps à
perdre. Suis mes instructions, comme d’habitude, et tout va bien aller.
— Ok, d’accord. On fait comme tu veux.
— Bon. Quelle est ma position sur Terre. On sait que j’ai été kidnappé et emporté
hors du système solaire?
— Ah oui! Ils l’ont dit partout! C’est la grosse affaire! Ils ont perdu ta trace un peu
passé la lune.
— Bon alors on fait comme ça. Tu appelles la Première ministre du Québec et tu
lui dis que je m’en viens. J’aurai avec moi un représentant de l’une des planètes habitées. Nous nous ferons déposer à ma maison au bord du lac. Tu engages les dix meilleurs
gardes du corps que tu peux pour protéger l’émissaire. Étienne a fait mettre dans mon
coffre une certaine quantité de palladium. Quand ce sera le moment, tu sortiras tout sur
la pelouse, sous la surveillance des gardes du corps, et tu m’attends avec la Première
ministre. Elle a droit à deux ministres de son choix, et eux aussi à dix gardes du corps, pas
plus. Aucun média, pas d’armée, rien. Mon invité risque d’avoir peur. Essaie aussi d’avoir
le secrétaire général des Nations-Unies, s’il veut venir. Il vient seul, sous la protection de
la Première ministre.
128
— Les Nations-Unies!!?
— C’est quand la dernière fois qu’un émissaire d’une planète lointaine est venu
discuter sur Terre, Jacques?
— Oui. Bon. D’accord.
— Alors ça va se passer comme ça; des globes de lumière vont atterrir sur ma pelouse, devant la maison sur le bord du lac. Tu vas voir, ils font une quinzaine de pieds de
haut. Nous allons en sortir, moi et l’émissaire. Il est assez surprenant, ne tirez pas, il n’est
pas dangereux tant qu’il est avec moi. Aussitôt que nous serons sur le gazon, les gardes
mettront tout le palladium dans les deux boules de lumière. Étienne est au courant et il
connait la combinaison du coffre. Tu as tout compris?
— Oui, oui. Le palladium dans les boules. Pour les Nations-Unies je ne sais pas.
Pour la Première ministre j’imagine que ça pourrait aller, dépendamment de son horaire.
Tu peux me dire quand?
Bob se tourna vers Getrod et le lui demanda. Celui-ci lui répondit que deux jours
terrestres les séparaient de leur destination.
— Dans deux jours, le soir à 21 heures, disons. Tu dois bien leur faire comprendre
ceci : si l’ambassadeur qui est avec moi est blessé, si nous sommes séparés, ou si on lui
cause quelque ennui que ce soit, les conséquences pour la race humaine toute entière
risquent d’être désastreuses. Je suis le seul à pouvoir traduire ce qu’il dit, le seul en qui
il ait confiance, et nous demeurons en contact avec d’autres êtres d’autres planètes avec
qui nous sommes amis. Il faut absolument éviter de provoquer la colère de la civilisation
galactique, sinon ils peuvent nous annihiler, purement et simplement.
Ce en quoi Bob ne mentait pas. La possibilité était réelle, quoique faible. Mais les
planètes en quarantaine, quand elles étaient visitées par des autorités interstellaires,
étaient soumises à un examen poussé qui déterminait leur viabilité et les possibilités d’échanges avec d’autres systèmes solaires. Comme Bob avait fait des vagues sur
quelques planètes, la Terre pouvait commencer à attirer l’attention. Et surtout son palladium, lorsque cela se saurait.
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— Et ta relation, avec l’émissaire, c’est quoi?
Bob s’attendait à cette question. D’ailleurs la réponse légitimait tout.
— Je lui ai sauvé la vie sur la planète Moursk, et il m’en est très reconnaissant.
— Bon, d’accord Bob. Je vais faire de mon mieux. Alors à dans deux jours. J’ai bien
hâte de te revoir.
— Merci Jacques. Je sais que tu t’en tireras bien. N’oublie pas : pas de médias,
d’armée, rien. Nous irons faire des visites aux autres pays en temps et lieu. Je vais avoir
besoin de toi à temps plein; cancelle tout ce que tu as sur le feu, c’est un cas de force
majeure. Engage un spécialiste en droit international. Prends le meilleur et paie-le cher.
En passant et confidentiellement, j’ai investi tout mon argent dans le palladium parce
que c’est ce qui est la monnaie d’échange dans l’univers, et ce qui a le plus de valeur.
Tu devrais faire pareil. Engage aussi un biologiste et un microbiologiste pour l’émissaire,
afin qu’ils puissent le soigner si besoin est. Et ah oui! Achète toutes sortes de grosses
chenilles et d’insectes juteux et mets tout ça dans la maison d’invités en arrière, achète
aussi des vivariums pour les y placer. Achète-z-en beaucoup.
—Vivants?
— Oui, vivants. C’est la nourriture de l’émissaire.
— Bon, c’est bon. Je m’occupe de tout. À plus, Bob
— Ok, à après-demain. Bye.
Alors nous y sommes, se dit Bob Décibel. Il avait à peu près mis tout en œuvre pour
que son plan fonctionne. Si tout allait bien, ce serait parfait. Il pourrait gérer les conversations en traduisant à Troubkogn de manière à ce que celui-ci réponde ce qu’il fallait pour
que Bob change des choses sur sa planète, sous le couvert de tractations diplomatiques
interplanétaires. Non qu’il soit mégalomane, mais il avait sa petite idée sur ce qu’il fallait
qu’il fasse pour guérir sa civilisation de tous les maux qui la rendaient, disons, moins
civilisée.
130
Et, pour autant qu’il le sache, lui seul était en position de le faire…
Les deux jours passèrent comme un éclair. Tout était revenu à l’ordre à bord, et
les quatre passagers du vaisseau communiquaient beaucoup entre eux, sachant qu’ils
n’avaient plus que peu de temps pour le faire. Korr vint dire à Bob qu’il comprenait qu’il
ne savait pas pour les Luxols, lorsqu’il en avait écrasé un, et qu’il ne lui en voulait pas.
En fait, il parla plus à ce moment que lors de tout le reste de leurs aventures, ce que Bob
prit pour une démonstration amicale significative. Il lui confirma aussi son accord pour
lui servir de capitaine sur le nouveau vaisseau, laissant à Getrod les tractations pour la
production des évènements. Et il le remercia de les avoir rendus riches, lui et son associé,
plus qu’ils n’avaient jamais espéré.
Troubkogn, qui avait eu la promesse qu’il pourrait sauter et courir à son aise lorsque
le besoin s’en ferait sentir, avait retrouvé sa nonchalance innocente coutumière, et de
temps à autre il allait casser l’air sur ses peaux avec enthousiasme. Il ne semblait plus
avoir mal à la patte… Getrod eut avec le Terrien d’intéressantes conversations sur le destin et sur les chemins de vie des êtres vivant dans l’univers. Comme l’avait dit le Skaldoc,
il était très spiritualisé. Le côté mercantile que sa race avait développé semblait provenir de ce que, portés sur le spirituel plus que sur le physique, leurs corps aux capacités
restreintes en étant la preuve, ils avaient dû compenser leur limitations physiologiques
par la maitrise d’activités leur permettant de les circonvenir, tel le commerce. Et Getrod
avoua à son interlocuteur que sa vision des choses avait bien changé depuis sa rencontre
avec lui. Il savait maintenant que, si la voie en était ainsi tracée, le serviteur pouvait se
révéler être le maitre, et il était redevable à Bob de le lui avoir appris, tout en améliorant
assez sa condition financière pour que le palladium devienne secondaire, le libérant des
considérations matérielles et le remettant sur la route menant aux actions faites pour
l’amour de celles-ci.
Il voulait maintenant produire le spectacle qui serait monté sur Terre pour le pur
plaisir de voir jusqu’où cela pourrait les mener, et aussi, comme il l’avait réalisé chez les
Ludiens et les Vyshtariens, de participer à l’évolution d’autres formes de vie par la musique de la race humaine au travers du virtuose Bob Décibel. En un mot, il croyait fermement à leur mission, et cela lui donnait une raison bien spéciale de vivre.
En fait, Getrod avait beaucoup réfléchi à tout ce qui s’était produit depuis l’arrivée
131
du Terrien, et cela non seulement l’avait transformé, mais aussi conscientisé. Autant Bob
croyait qu’il devait changer sa planète pour le mieux, autant Getrod avait maintenant la
conviction que c’était le début d’une croisade permettant de transformer l’univers tout
entier. Et dans son esprit germait tranquillement l’impression que tous ceux de sa race
devraient y participer… Que le Grand Moment était enfin venu. Celui dont, depuis des
millénaires, ses congénères attendaient l’arrivée pour découvrir lequel des Dieux de leur
immense Panthéon prendrait l’univers en main.
Pour Bob, tout était archi simple. Il avait toujours fait pour le mieux, comme d’habitude, ne faisant aucun compromis avec lui-même et donnant tout ce qu’il pouvait afin
que tout tourne rondement. Il était fier de ses accomplissements, il est vrai, mais sans
pour autant en ressentir de gloriole. Il était par ailleurs bien conscient de l’énorme part
de chance dont il avait bénéficié, et en rendait grâce au destin.
Mais il comprenait qu’il lui fallait continuer, encore et encore, à faire tout en son
pouvoir pour que son chemin de vie soit celui qu’il espérait, constellé d’évènements
fantastiques et d’aventures incroyables, et que par là-même il pourrait se réaliser pleinement. Tous les plans qu’il échafaudait, toutes les inspirations, musicales et autres, qui
naissaient en lui, chuchotées par le néant, n’avaient pour lui d’autre but que de lui permettre de devenir un surmoi multiple, couche après couche, jusqu’à ce que, comme il le
sentait instinctivement, il devienne autre chose, globalement et infiniment.
Puis arriva le moment du départ.
Dans la salle réservée à cet effet, deux globes de lumière ronronnaient en silence,
ainsi qu’un plus petit derrière. Dans celui-ci étaient entassées les peaux de Troubkogn,
leurs armes, la guitare de Bob et, à sa demande, Max le fureteur. Le Qlapand regarda Korr
et Getrod avec des yeux dans lesquels on pouvait lire de la sympathie. Il ouvrit sa bouche
pleine de langues et dit :
— M’a aller sauter là-bas. Bonn’ route.
Ce furent ses adieux. Quoique succincts, ils étaient sincères. Puis il pénétra dans
sa bulle et disparut à leurs yeux. Bob, souriant de sa sortie, regarda à son tour les deux
producteurs, l’un lové au creux du bras de l’autre.
132
— À bientôt, mes amis. Un an, c’est vite passé. Je penserai à vous souvent. Si vous
ne m’aviez pas prélevé, jamais je n’aurais eu la chance de vivre tout ceci. Je vous en serai
toujours reconnaissant.
— Mmmh, dit Korr.
— C’est partagé, dit Getrod. Je serai ici dans 365 révolutions de ta planète, comme
nous l’avons convenu.
Puis Bob pénétra à son tour dans la sphère qui l’attendait. Les deux producteurs
sortirent de la pièce, les portes s’ouvrirent sur l’espace, et les trois globes prirent leur
envol vers la Terre.
Voguant dans l’éther, et trouvant cela maintenant sinon normal du moins très supportable, Bob s’étendit dans la gélatine, regardant les astres pour une dernière fois, en
tout cas pour un bon moment. Jamais plus il ne les verrait de la même manière, lorsque,
les deux pieds au sol, il regarderait le firmament. Maintenant il savait que des myriades
de races peuplaient un nombre incalculable de mondes à découvrir. De savoir que son
retour était temporaire lui faisait grand bien.
Mais il retournait chez lui. Cela n’était pas mal non plus.
Lorsqu’ils approchèrent de la Terre, c’était si rapidement que cela donnait l’impression qu’ils allaient s’écraser. Les sphères lumineuses ne modérèrent l’allure qu’à environ
mille pieds du sol, au grand soulagement de Bob qui voyait sa maison au bord du lac
grossir à vue d’œil.
Toutes les lumières extérieures étaient allumées, la pénombre commençant à s’installer. Le stationnement à l’arrière de la maison, pourtant vaste, était encombré de longues voitures sombres. Puis il reconnut parmi les gens sur sa pelouse à l’avant, du côté du
lac, la silhouette rondouillarde de son avocat, avec autour de lui une dizaine d’hommes
vêtus de complets et, bien en évidence, deux tas de lingots de palladium qui attendaient
leur transfert. On voyait aussi, un peu en retrait vers la maison, un regroupement de personnes qui attendaient à l’écart.
133
Ce devait être les officiels. Bob se demanda si le secrétaire des Nations-Unies en
faisait partie. Il réalisa à ce moment qu’il ne s’était aucunement préparé à dire quelque
chose. C’était tout de même un moment historique, il fallait prononcer une phrase qui
ferait époque, il ne pouvait pas tout simplement dire : «Bonjour à tous, voici un Qlapand.
Oui, je sais, il sent drôle mais que voulez-vous, chez lui c’est comme ça.»
Il eut alors un moment de doute hurlant. Était-il en train de commettre une imposture? Faisait-il la bonne chose en utilisant son ami pour arriver à ses fins? Le but en était
certes louable, mais il lui répugnait de ne pas dire l’entière vérité. Son plan de sauver
l’humanité d’elle-même ne devait en aucun cas reposer sur de fallacieuses affirmations.
Il devrait donc seulement dire ce qu’il en était, simplement, et traduire fidèlement ce que
son ami trouverait bon de dire. Il ne lui appartenait pas d’en biaiser le sens, non plus que
de le mettre dans une situation équivoque. La réalité était après tout assez fantastique
comme elle était, il n’y avait nul besoin d’en rajouter.
Les globes se posèrent en douceur sur la pelouse, devant les monceaux de lingots
de palladium et les gardes du corps, qui semblaient nerveux mais surs d’eux. Son avocat
avança vers les trois bulles de lumières, et Bob sortit de la sienne pour aller à sa rencontre, stressant les gardes du corps qui ne s’attendaient pas à le voir sortir si soudainement.
— Hey! Bob! Content de te revoir! dit celui-ci en le serrant dans ses bras.
— Salut Jacques. Moi aussi.
— Et il est où, ton ami?
— Il est dans sa bulle. Il est peut-être un peu nerveux. Mettez le palladium dans
cette sphère-ci et dans l’autre petite, là, dit-il aux gardes du corps.
Il se dirigea vers la petite sphère, vida son contenu sur le sol en se penchant au
travers, puis revint vers son conseiller juridique, Max maintenant sur les talons.
— C’est lui? C’est lui l’ambassadeur? dit Jacques complètement abasourdi en
pointant le fureteur de métal du doigt.
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— Non lui c’est un fureteur, une sorte de bestiole mécanique qui t’aide à trouver
ton chemin. Non il est dans l’autre, là. Je ne sais pas ce qu’il fait, on va lui laisser un peu
de temps.
Le chargement du palladium fut achevé prestement, et presque aussitôt la grosse et
la petite boule de lumière décollèrent, montant dans le ciel à une vitesse qui arracha un
sifflement à l’un des gardes. L’autre sphère demeurait sur place, vibrant silencieusement.
— Il est peut-être malade? avança l’avocat.
— Non non, je ne crois pas, il était bien tout à l’heure. Je vais aller voir ce qu’il fait.
Bob s’approcha, puis avec délicatesse, passa sa tête à l’intérieur de la sphère. Troubkogn dormait à griffes fermées, un impressionnant filet de bave lui coulant sur la joue,
complètement insensible à son arrivée officielle.
— Bon. Je crois qu’il fait un somme, dit Bob en revenant.
— Il dort?!!! Eh bien!
Alors le groupe qui se tenait à l’écart s’approcha, tous ensemble, comme un peu
soudés par l’étrangeté de ce qu’ils venaient de voir, les sphères de lumière arrivant du
ciel et y et retournant, comme ça. Son avocat fit les présentations.
— Bob, tu dois reconnaitre madame la Première ministre du Québec, ici, et ce
monsieur est le Secrétaire général de L’ONU, qui a eu la gentillesse de venir, comme tu
l’as demandé.
— Bonjour M. Décibel, dit la Première ministre. C’est un plaisir de vous revoir parmi nous. Vous aurez surement beaucoup de choses à nous dire, mais pour le moment où
est votre… invité?
— Il fait un somme madame. Je crois que le voyage l’a un peu fatigué.
— Est-il en bon état? Pouvons-nous quelque chose pour lui? s’enquit dans un
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français hésitant le secrétaire des Nations-Unies, empathique.
— Non, non, tout va bien. C’est que son métabolisme réclame beaucoup de nourriture, des périodes d’exercice physique régulières, et beaucoup de sommeil. C’est un
trait caractéristique de sa race. C’est normal.
Il y eut un certain flottement dans les gens regroupés autour de Bob. Plusieurs se
demandaient ce qu’il fallait faire dans un cas comme celui-là. La quinzaine de gardes du
corps présents chuchotaient entre eux en regardant le musicien du coin de l’œil, cependant que le ministre de l’intérieur et celui des affaires étrangères se penchaient sur le cas
de Max, le touchant du bout des doigts. La Première ministre, un peu prise de court par
le déroulement de la situation, demanda à Bob :
— Et dites-moi, M. Décibel, d’où vient ce monsieur?
— Il vient de la planète Qlapand. Il s’appelle Troubkogn et… ah justement le voilà
qui arrive.
En effet, le visiteur tant attendu sortait de sa bulle en baillant, exposant ses langues
tubulaires à tous ceux présents, qui eurent un mouvement de recul en le voyant. Il sortit
d’abord la tête et le cou, vit Bob, et tranquillement s’extirpa complètement pour se rapprocher de lui. La sphère vide s’envola.
— S’fait du bien. dit-il en regardant les humains autour de lui. J’peux sauter?
— Idéalement, pas pour le moment, je crois. Ces gens veulent te rencontrer, tu es
le premier être venu d’ailleurs qu’ils voient.
— Ben j’chus là, dit le Qlapand dans sa profonde sagesse.
Tous le regardaient, incrédules, converser avec la rock star, dans une langue inintelligible et se faire répondre en français, qu’il semblait comprendre tout à fait. La Première
ministre, en femme d’action, s’avança vers lui et lui dit, avec une voix trop forte :
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— Monsieur Troubcon, permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue sur notre
planète, et dans notre belle province de Québec. Vous êtes ici chez vous, et nous ferons
tout pour rendre votre séjour agréable.
Grâce à son oreillette, Troubkogn n’en perdit pas un mot. Il répondit :
— Ah ouais? Ah bon.
Que son compagnon d’aventures traduisit par :
— Il est d’accord.
Puis le secrétaire des Nations Unies s’approcha à son tour, redressant le torse, puis
déclara :
— Et vous pouvez nous demander ce que vous voulez, n’hésitez pas, nous ferons
tout pour vous satisfaire.
Entendant cela, le Qlapand s’approcha du secrétaire à petits pas, jusqu’à ce que son
museau soit très près du visage de celui-ci qui fronça les narines, et lui demanda avec un
intérêt manifeste, des bruits d’estomac en arrière-plan :
— Z’avez des Titpats bleus?
***
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Wystrill
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Wystrill
La planète de Wystrill, Iriss, est un gigantesque marécage. Deux planètes sont
habitées dans leur système solaire, ce qui en soi est un phénomène tout à fait inhabituel. Iriss a de plus la particularité d’avoir, en tout temps, les plus magnifiques aurores
boréales de l’univers connu. Cela est dû, entre autres, à la composition de son noyau,
lequel engendre des forces de Van Der Wall d’une intensité anormale. Leur ciel, au lieu
d’être bleu, mauve ou vert, comme sur d’autres planètes habitées, est iridescent, un peu
comme la nacre ou l’opale. Certains de ses habitants ont d’ailleurs la faculté de recréer
ces irisations, et sont considérés par les autres un peu comme des sorciers.
Les Irissiens croient que, lorsqu’ils meurent, ils se réincarnent sur Derrol, l’autre
planète habitée. D’ailleurs, dans leur langue, le mot mourir signifie littéralement « changer de planète». Ce pourquoi ils entretiennent des relations télépathiques tout à fait
amicales avec cet autre monde.
C’est une race tout à fait pacifique chez eux, mais dans l’espace ils ne s’en laissent
pas imposer. Ils sont constitués d’un amalgame végétal/animal, et se nourrissent autant
par les dendrites sous eux (qui leur sert aussi de moyen de locomotion) que par l’ingestion d’insectes volants, qu’ils attrapent en les aspirant de leurs suçoirs, à grand bruit,
d’ailleurs.
Souvent on remarque qu’il peut y avoir plus d’un individu qui sont liés ensemble.
Parfois ce nombre peut être relativement élevé. Ils cohabitent très bien, devenant à plusieurs un seul être.
Les Irissiens n’ont pas de sexe, et se reproduisent par parthénogénèse, de façon
aléatoire et sans avertissement. Lorsque leur démographie le demande, ils cessent complètement de se reproduire, ce qui fait qu’ils n’atteignent jamais la limite de la capacité
de support de leur environnement. Ils sont par contre très sensibles aux variations de
champs magnétiques, et l’on a vu des cas de vaporisation spontanée. D’ailleurs, si des
soubresauts des pôles magnétiques de leur planète s’avéraient plus importants, il y a
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des possibilités d’hécatombe, auquel cas les survivants s’activeraient à refaire la population par une parthénogénèse accélérée.
C’est d’ailleurs dans ces moments qu’il y a le plus de mutations génétiques de
l’espèce, les spécimens de cette nouvelle cohorte pouvant être très dissemblables les
uns des autres. Il y a aussi, comme facteur évolutif, la présence de divers gisements
de matériaux radioactifs, surtout de strontium. En conjonction avec les distorsions du
champ magnétique, cela peut créer des pics de mutations, et c’est sur ces pics que sont
basés leur histoire et leurs calendriers. La plupart de leurs considérations sociales en
sont fonction, de même que leurs réjouissances.
Leur technologie est presqu’inexistante et leurs réserves de palladium tout à
fait modestes. Ils n’ont pas de propension au commerce, et on ne les voit sur d’autres
planètes que lorsqu’une autre race a des raisons de les y emmener. Par contre, ils ont
développé un très bon système de captation de communication, et sont de ce fait assez
au courant de ce qui se passe ailleurs.
Comme il n’y a pratiquement jamais eu de guerre ni d’événement spectaculaire
sur cette planète, peu de personnages importants sont à inventorier.
Sur leur planète sœur, Derrol, la vie y est assez semblable, sauf que la forme de vie
principale fait penser à des boules de mousse de sphaigne avec des yeux protubérants
qui rampent au sol, toujours d’humeur égale, sans épisodes de mutation, évolutivement
stable. Sur les 2 planètes il n’y a aucun prédateur, et tout y est très écologique. Rien n’y
étant mécanisé, jamais n’y a eu lieu d’ère industrielle.
Il y a 753 différents dialectes sur Iriss, et une «langue» commune; c’est une forme
de communication par le mouvement saccadé des dendrites.
Accessoirement, les autres formes de vie sur Iriss et Derrol sont très variables
dans le temps, mutant elles aussi. Les insectes, en particulier, peuvent changer de forme
et de couleur en seulement quelques générations.
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Tout ce beau monde ne philosophe pas plus qu’un brin d’herbe. Réincarnationnistes bi-planétaires convaincus, ils s’en tiennent là, et ne ressentent nul besoin d’élaborer ou d’en devenir ostentatoire.
N’ayant pas l’habitude de trop en faire, ils peuvent aisément mourir de fatigue,
auquel cas ils se liquéfient sur le sol, par un phénomène aussi mal connu que la combustion spontanée sur terre.
Pas de système économique, d’éducation ou de santé. Tout se fait instinctivement.
Par ailleurs, aucun attrait pour le palladium autre qu’une vague curiosité.
Une légende qui court chez les autres races de la galaxie veut qu’un fabuleux trésor provenant des forces magnétiques condensées s’y trouve, mais cela reste à confirmer.
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Getrod Hammh
Getrod Hammh
La planète de Getrod est très grosse, environ une centaine de fois le volume
de notre Terre. Elle a la particularité de révolutionner dans 2 axes à la fois; en latitude
et en longitude. De même, elle possède 4 pôles magnétiques, lesquels s’inversent en
alternance tous les 20,000 ans, environ. Quoique ses habitants n’aient jamais ressenti
le besoin de lui donner un nom, pour des fins de relations avec les autres formes de
vie ils finirent par lui donner le nom de Mhèèr, ce qui allait dans le sens naturel de ce
qu’ils ressentaient à son égard. Le mélange gazeux qui compose leur atmosphère, à base
d’azote et d’hydrogène, est enrichi de fines particules d’oligo-éléments en suspension;
cela a pour double effet de leur donner de l’air et de les sustenter à la fois. Ils se nourrissent donc et se désaltèrent aussi lorsqu’ils respirent. Par contre, leur atmosphère est
très lourde. Ainsi, les forces de Coriolis ont donc un impact soutenu, faisant naître des
vents et des tempêtes démesurées, décuplées par la grosseur de la planète Mhèèr et sa
double rotation.
Comme il leur était difficile de lutter contre de telles forces, ils ne purent donc
que s’adapter. Les Mhèèriens se mirent donc à évoluer dans ce sens; devenant de plus
en plus sphériques, leurs membres s’atrophiant, ils se laissèrent rouler au sol par le vent,
s’en servant comme moyen de locomotion. Seules leurs mains servaient pour contrôler
un tant soit peu leurs virevoltes, et ils se virent donc attribuer par la nature des phalanges supplémentaires pour s’agripper.
Psychosocialement, cet état de fait les poussa à voir le côté plus spirituel des
choses, voyant dans les vents la main de Dieu les menant à leur destin. Pour pallier à
leur vagabondage involontaire, ils colonisèrent un ensemble de géodes de tourmaline
qui fort heureusement s’était formé dans le roc lors du refroidissement de leur planète.
Et c’est là, sous le sol, qu’ils développèrent leur technologie, après des millénaires de
tâtonnements.
Leur spiritualité prit d’ailleurs beaucoup d’importance, les amenant à déifier tout
ce qu’ils ne comprenaient ou ne contrôlaient pas. Leurs calendriers et systèmes astrologiques, fonctionnant dans la complexité de leur double rotation amplifiée par la présence
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de 47 lunes et des 23 autres planètes de leur système solaire, sont incompréhensibles
pour toute autre race. Par la force des choses, ils en devinrent de très bons navigateurs
interstellaires. De même, leur technologie informatique, à base de cristaux de tourmaline, leur rendit la conquête de l’espace plus facile qu’à d’autres.
La nature leur rendant déjà la vie assez difficile, leur civilisation ne connût que
peu de guerres ou de révolutions, sauf à un moment, il y a environ 2,700 ans, où leur propension aux considérations spirituelles favorisa la montée d’un intégrisme comparable à
une immense chasse aux sorcières sur toute la planète sous la sanguinaire conduite de
Spléonick Hammm, qui extermina un bon tiers de ses congénères avant qu’un soulèvement ne le renvoie Ad Patres.
À cause de leur petite stature et comme ils étaient pourvus d’un solide pouvoir
d’analyse, il semblait aller de soi qu’ils versent dans le commerce, leur morale devenant
parfois un peu élastique. Mais la crainte viscérale de subir les foudres divines les empêche de sombrer dans la malhonnêteté. Calculateurs et froids, ils peuvent cependant
devenir hypersensibles si la situation les dépasse. Sachant la mort inévitable, ils possèdent une forme de bravoure tranquille, sans éclat, mais qui leur permet de ne pas
perdre leurs moyens facilement.
Ils vivent très longtemps, des centaines d’années parfois, et ne se reproduisent
que très peu. Ils ont 3 sexes, masculin, féminin, et androgyne, et bien malin qui peut le
dire, car leurs attributs sont très discrets. Pouvant se reproduire presque jusqu’à leur
mort naturelle, ils enclenchent généralement ce processus peu avant leur fin imminente,
enfantant systématiquement des orphelins en puissance, auxquels ils laissent tout sans
avoir réellement eu la chance de les connaître.
Peu combatifs parce que physiquement défavorisés, ils peuvent cependant devenir cruels au besoin, roulant très rapidement aux pieds de leur adversaire et lui tranchant les jarrets sans merci. Mais ils préfèrent s’adjoindre la force d’un associé plus doué
qu’eux de ce côté, amenant en échange la possibilité d’effectuer de bonnes affaires.
Ils ne thésaurisent pas, et n’apprécient dans le palladium que le pouvoir qui vient
avec. On peut se fier à leur parole, et c’est une bonne idée de les avoir comme amis,
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sinon comme alliés, car ils discernent facilement les meilleures avenues à prendre pour
avoir une vie riche et bien remplie.
Comme leur démographie est en baisse imperceptible depuis des siècles, leur race
est en voie d’extinction probable d’ici à quelques millénaires. Curieusement, lorsque 2
spécimens portant le même nom se rencontrent, ils sympathisent instantanément et se
rendent multitude de services, se considérant comme obligés de le faire.
Les lunes, en nombre considérable, se rapprochent et finissent par s’écraser sur
leur planète, causant une catastrophe majeure à chaque fois, ce qui donne aux Mhèèriens
une vision des choses courageusement fataliste.
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Korr
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Korr
La planète de Korr, Zolid, est la seule de son système solaire, et autour de celle-ci
gravitent 3 lunes. Les conditions de vie sur Zolid sont ce que l’on peut aisément qualifier d’extrêmes. Par un bizarre effet d’entraînement, une grande partie de la faune et
de la flore y est particulièrement venimeuse et vénéneuse. Les Zolidiens ont développé un épiderme caparaçonné pour se protéger, mais parsemé d’ouvertures permettant
un contact intime avec leurs Luxols. Ceux-ci, petits crustacés chitineux à base de silice,
agissent à titre d’éclaireurs, allant prélever un échantillon du code génétique de la forme
de vie devant eux et faisant rapport à leur hôte par échange cellulaire, forme de symbiose qui assure la survie des deux espèces.
Sevrés en bas âge, les jeunes Zolidiens héritent d’une couvée de Luxols qui vont
demeurer avec eux toute leur vie, seul le dernier désertant pour aller produire une nouvelle couvée, l’hôte ainsi abandonné s’étiolant et mourant par la suite. Leur longévité en
est donc fonction.
Les lois sur Zolid sont très sévères, et la plupart des infractions encourent la peine
de mort, ce qui a pour effet d’enrayer la surpopulation et d’assurer un civisme à toute
épreuve. Les habitants de cette planète sont très peu bavards. Ils ne dorment pratiquement jamais, trouvant leur repos dans le calme dont ils sont nantis en tout temps.
Il y a deux continents sur Zolid, d’environ la même superficie, séparés par une
gigantesque mer peuplée de non moins gigantesques formes de vie. De tout temps sévissait une guerre entre ces deux continents, avec de fréquents épisodes épiques. Cette
guerre, causée par une prise de becs de Luxols, perdura plus de 7,000 ans, jusqu’à ce
qu’un accident tectonique majeur assorti d’éruptions volcaniques cataclysmiques soude
les deux continents qui n’en firent plus qu’un, exterminant une bonne partie des belligérants dans le processus.
L’amitié et l’amour sont des sentiments peu en vogue chez les congénères de
Korr, leur survie ayant beaucoup d’importance, et leur relation avec les Luxols les empêchant de se sentir seuls. Comme ils n’ont pas un métabolisme élevé, pour les nourrir les
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Luxol
Luxols agissent à titre de nourrice, leur injectant les nutriments nécessaires directement
sous la peau. Ceci dit, ils possèdent tout de même un système digestif, pouvant parfois
devenir très voraces, n’ingérant que des protéines d’origine animale, devenant alors le
pourvoyeur des Luxols, mais seulement en cas de besoin.
Leur soleil étant secoué de fréquentes éruptions, causant des épisodes de grande
chaleur, et comme beaucoup d’espèces continentales sont létales, leurs villes furent bâties sur des îles qui parsèment le littoral de la terre ferme. Lorsque l’île était complètement colonisée, les nouveaux bâtiments étaient construits autour, à moitié sous l’eau,
en forme de grappes à demi sous-marines. Le seul problème était les monstres marins
entreprenants, mais ils furent pratiquement annihilés lors d’une campagne visant à les
exterminer. D’ailleurs, leur viande était délectable, ce qui ne les aida pas.
Pour les Zolidiens, les voyages dans l’espace sont venus naturellement, leur peu
d’angoisse existentielle les prédisposant à être de bons capitaines intersidéraux. Ils n’ont
pas eux-mêmes développé la technologie qu’ils utilisent, mais des dépôts considérables
de palladium sur leur planète leur a permis de se doter d’une des plus grandes flotte de
la galaxie. Ils se découvrirent aussi des talents naturels pour les travaux d’entretien mécanique de leurs engins fonctionnant à la fusion d’hydrogène.
Par contre, ils ne passent jamais plus d’une décade dans l’espace sans faire un pèlerinage sur leur planète, au lieu-dit du Kontak, là où les deux continents se touchèrent
en premier, mettant fin à la guerre millénaire. Cet endroit sert d’ailleurs de sépulture aux
plus grands personnages engendrés par Zolid, et lorsque le temps est venu, ils reviennent
y mourir en laissant partir leur dernier Luxol qui va faire sa couvée, puis s’éteindre lui
aussi.
Les femelles sont très peu nombreuses, et ne quittent jamais la planète. Elles
sont hyper respectées, ne travaillent jamais, n’ayant pour tâche que d’élever les jeunes
Zolidiens jusqu’au moment où ils se mettent en symbiose avec leur couvée de Luxols.
Elles mettent bas par grappes d’une vingtaine, et pour un Zolidien être le géniteur d’une
de ces grappes est un honneur considérable.
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De par tous les paramètres qui les rendent comme ils sont, il n’est pas recommandé de chercher noise aux Zolidiens, car ils peuvent être très vindicatifs. Il ne faut pas
oublier que sur leur planète la peine de mort est courante.
Une maladie bien à eux, la Ghalethh, fait tomber leur écorce épidermique, mettant leurs Luxols à nu, et peut leur être fatale. Leurs deux paires d’yeux superposés les
avantagent en leur donnant une vision tridimensionnelle accentuée, et la force physique
qui se dégage d’eux est bien réelle. Ils écopent rarement d’un défi pour un duel de façon
gratuite, et leurs armes préférées sont toujours recourbées, trait culturel guerrier qui se
perd dans la nuit des temps.
Quoique grands et forts, et ne s’exprimant pas souvent, il ne faut pas en déduire
qu’ils manquent d’intelligence ou de sensibilité, loin de là. Ils versent facilement dans
des considérations philosophiques, et c’est pour eux la marque d’une grande considération lorsqu’ils daignent partager leur point de vue
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Ludien
Les Ludiens
Les Ludiens, quoique d’apparence évolués et bien en contrôle de leur planète,
ne sont rien de moins que les animaux de compagnie comestibles d’une race supérieure
qui les précéda, il y a quelques dizaines de siècles. Les représentants de cette dernière,
qui étaient extrêmement territoriaux, ressemblaient à des salamandres, avec deux bras
et une tête bien développée, une mâchoire volontaire et des yeux en séries de trois, pour
un total de neuf, rouges, perçants et reluisants d’intelligence. Après avoir développé différentes technologies qui ne les servirent pas, ils acquirent une certaine maîtrise dans
les mutations génétiques.
Tout d’abord pour leurs besoins en nourriture, puis ensuite par amour pour leur
science, ils se mirent à créer de nouvelles espèces, de plus en plus spécialisées. Les Ludiens d’aujourd’hui, êtres se nourrissant par photosynthèse et produisant de la viande,
sont un des résultats de leurs expériences en vue d’avoir du bétail nourri par l’énergie
solaire. Cette espèce, résultat viable, a réussi à proliférer en continuité malgré la disparition de leurs créateurs. Par après, ils prirent la main.
Le fait est que, hyper territoriaux, les anciens maîtres de Ludia en vinrent un jour à
manquer de place. Les Slhhs (ils se dénommaient ainsi entre eux) ne virent donc d’autre
option que de mutuellement se détruire pour avoir plus de place. Ils se mirent donc à
créer de nouvelles espèces, les unes après les autres, venimeuses ou munies d’un arsenal de dents et de griffes, et possédant une forte propension à tuer.
Le résultat dépassa leurs attentes; en moins d’une génération, les Slhhs avaient
complètement été exterminés, et Ludia livrée à une marée d’êtres de tout acabit assoiffés de sang. Ils s’exterminèrent entre eux, par après, les Ludiens de maintenant réussissant à passer pour des plantes et par là moins dignes d’intérêt. Bientôt, de toute cette
myriade de furies, ne demeurèrent que les Morpols.
Les Morpols étaient sans contredit une mutation mortelle tout à fait efficace. Pour
s’en protéger, il eut fallu demeurer sous terre, mais sans soleil les Slhhs attrapaient une
sorte de scorbut qui les rendait aveugles en quelques jours, et ils ne purent s’y résoudre.
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Morpol
Les Morpols étaient une espèce qui était résiliente, pouvait facilement se reproduire dans les jungles de Ludia, et malgré leur apparente fragilité étaient assez coriaces. De plus, ils n’avaient aucun sérieux prédateur. Ils construisirent des ruches, et là
pondaient les nouvelles générations, entourant les œufs d’une pellicule diaphane, puis
ils mouraient. Les mâles aussi, tout de suite après l’acte, trépassaient de fatigue; il faut
savoir que les Morpols copulaient pendant des jours avant d’en venir à bout.
Les Ludiens, qui n’ont pratiquement qu’une mémoire instantanée, aucun écrit, et
pas de tradition orale sauf pour un ou deux héros qui n’ont de fait jamais existés, n’ont
aucune idée de ce qu’ils sont, ni de qui étaient les Slhhs. Pour eux, les Morpols existent,
et sont envoyés par le dieu Kohkon, représentation déifiée des ruches, qui fait aussi la
pluie et le beau temps, importants pour eux qui se nourrissent par photosynthèse.
Race jeune, les Ludiens sont sujets à des mouvements de masse sans préavis, souvent sans grande raison. D’humeur égale, ils ont par chance l’impression d’être heureux,
ce qui effectivement en est le résultat. Parfois ils ont des fêtes, mais souvent oublient la
raison de celles-ci. En fait, les Ludiens vivent dans le présent à temps plein.
C’est d’ailleurs la raison de leur zénitude à toute épreuve; n’ayant aucun regret
du passé, qui pour eux n’existe pas, et aucune expectative pour un futur dont ils ne
conçoivent pas l’intérêt de s’en préoccuper avant le temps, ils sont tout à fait et en tout
temps conscients d’être là maintenant.
Si par ailleurs un mouvement de masse devait se prolonger dans le temps, ils le
voient alors comme un long présent se reproduisant jusqu’à ce qu’il se fane, laissant la
place à un nouveau champ temporel solidement ancré dans lui-même.
L’impact sur les visiteurs, d’ailleurs, est qu’ils en viennent à voir s’émousser leur
notion du temps. Certains peuvent d’ailleurs se laisser prendre au piège et oublier ce
qu’ils sont venus y faire.
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Troubkogn le Qlapand
Troubkogn le Qlapand
La planète Qlapand a toujours eue des ressources suffisantes, mais modestes. Elle
est dotée d’un paysage rocheux parsemé d’oasis et d’une flore tout de même assez restreinte dans sa diversité, avec pour corollaire une faune elle-même assez homogène. La
vie y est en grande partie souterraine, la majeure partie des espèces étant des insectes
qui ont colonisé le sol.
Les Qlapands ont pour origine un essai de la nature un peu manqué qui a bien
tourné. Au début, ils étaient une sorte de rongeur ovipare. Mais comme il y avait si peu de
végétation à facilement se mettre sous la dent, ils n’eurent d’autre choix que de devenir
insectivores.
Leur apport de nourriture étant réglé, ils se mirent à grossir et à prendre de la
force, passant de la taille d’un mulot à celle d’un vieux veau, ou d’un jeune bœuf, c’est
selon. Mais comme ils avaient maintenant besoin de plus de nourriture, ils devinrent très
territoriaux. Lorsqu’un Qlapand surprenait un intrus sur ce qu’il considérait son territoire
de chasse, il lui sautait littéralement dessus.
C’est qu’en fait leur centre d’équilibre se trouve sur leur dos, au milieu du corps.
C’est un endroit très sensible, genre de plexus, et y recevoir un coup leur fait perdre
connaissance à coup sûr. Alors donc le meilleur moyen d’y parvenir est de carrément sauter sur le dos de son adversaire, le mettant ainsi hors de combat. Mais si l’adversaire voit
l’autre venir avant de se faire avoir, il s’ensuit une cavalcade ponctuée de sauts d’une
hauteur surprenante, chacun galopant de ses six pattes de derrière autour de l’ennemi
et sautant à qui mieux mieux en visant son plexus. C’est d’ailleurs tout un spectacle, et
en fait cela en devint un plus tard lorsqu’une partie de la population fut éradiquée, et la
nécessité ne s’en faisant plus sentir, ils se sautèrent dessus sportivement, à la manière
d’une corrida.
La raison de l’éradication d’une bonne partie de la population Qlapand fut un
champignon, nouvellemment inventé par la nature, qui proliférait sur les élytres d’un insecte dont raffolaient les Qlapands. À forte dose, ce qui était fréquent au début de l’épi-
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démie, ils en mouraient. À faible dose, par contre, cela leur faisait à peu près le même
effet que l’ergot de seigle, subséquemment synthétisé sous le nom de LSD.
Ainsi, presque toute la planète sombra dans un délire psychédélique collectif, sautant partout et tenant des discours décousus aux roches, certains mourants de faim car
ne pouvant dans leur état se résoudre à dévorer d’autres formes de vie qui, finalement,
ne leur avait absolument rien fait. Cette épidémie disparut aussi subrepticement qu’elle
était arrivée, laissant cependant des traces indélébiles sur le caractère des Qlapands.
En fait, ceux-ci devinrent absolument détachés de tout ce qui pouvait les rendre
inconfortables, carrément nonchalants, étourdis, irrévérencieux et refusant absolument
toute forme d’autorité. D’une innocence renversante, vivre et laisser vivre n’est même
pas être une devise pour eux tellement ils ne peuvent envisager qu’il puisse en être
autrement.
Un autre aspect de leur psychologie c’est que, ce n’est pas qu’ils soient courageux,
c’est qu’ils ignorent complètement ce qu’est le sentiment de peur. Avec le résultat que
s’ils pensent que quelque chose est juste et doit être fait, ils le font effectivement sans
peur et sans reproches. Leur régime, à base de protéines animales condensées et sans
gras, leur donne une très grande vitalité. Si on considère qu’ils sont de plus fréquemment
au repos, on peut affirmer qu’ils sont en super forme au besoin. Ils peuvent donc être
capables d’actions surprenantes exécutées à une vitesse dépassant l’entendement.
Ils n’ont que peu d’attrait pour le palladium, ne sachant réellement trop quoi en
faire, et l’aspect technologique ne les intéresse pas non plus. Ils ont pour adage que,
finalement, si c’était vraiment nécessaire ils seraient sortis de leur œuf avec dans les
mains.
Peu de femelles veulent s’octroyer la tâche de pondre, et peu de mâles veulent
prendre la responsabilité de quelques dizaines de Qlapands pleins d’énergie qui sautent
partout aléatoirement. C’est donc une société matriarcale, avec de vieux mâles raisonneurs pour mettre de l’huile dans les rouages.
Les Qlapands adorent la musique, et sont presqu’exclusivement percussionnistes.
C’est d’ailleurs leur vie sociale, un peu comme les indiens d’Amérique. Ils passent de lon-
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gues soirées à tambouriner de concert, et il est très mal vu de le faire en solo, à n’importe
quelle heure.
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Ver à crochets
Les vers à crochets
Les vers à crochets sont la plus ancienne forme de vie de la galaxie; ils ont eu la
chance de sortir du néant avant tout autre forme de vie, d’évoluer et de devenir une race
intelligente et technologiquement avancée, bien avant que d’autres n’apparaissent.
Voilà bien longtemps, ils avaient des membres qui leur permettaient de procéder à toutes les manipulations d’outils et d’instruments qu’ils inventaient. Mais, au pinacle de leur civilisation, ils développèrent des pouvoirs de télékinésie tels, que peu à
peu leurs membres s’atrophièrent et finirent par disparaître complètement, les laissant à
leur plus pure expression corporelle, vermiforme, retournant physiquement aux sources
d’eux-mêmes.
Et alors leur arriva un terrible fléau. Ils développèrent, sans qu’ils aient eu la
moindre idée de la source d’où cela provenait, une maladie des plus étranges; leurs âmes
commencèrent à se dissoudre. Tout d’abord ce fut discret. On remarqua une légère régression chez certains individus, qui en perdaient une partie de leurs facultés métapsychiques d’agir sur la matière.
En l’absence de membres, les sujets les plus touchés se retrouvaient prisonniers
de leurs corps maintenant dépourvus de leurs anciennes capacités, lesquelles étaient
grandes et leur manquaient beaucoup. En effet, seulement par la force de leur pensée,
ils en étaient venus à construire de gigantesques structures, des temples, des ponts, et
ils le faisaient aussi sur d’autres planètes, pour d’autres formes de vie qui les considéraient d’essence divine. D’ailleurs, ils essaimaient une myriade de mondes lorsque cette
épidémie leur tomba dessus.
Comme ils avaient développé une forme de télépathie usuelle entre eux, et que
leurs contacts se nouaient presqu’automatiquement, ils n’eurent aucune chance lorsque
la maladie commença à se propager par ce moyen. Ils se donnèrent alors, à défaut de
pouvoir contrer la dissolution de leurs âmes, des moyens pour attraper celles des autres
formes de vie, en particulier celles de certains êtres récemment décédés. À cet effet, ils
se mirent à bâtir frénétiquement un nombre impressionnant de structures pyramidales
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sur des milliers de mondes, lesquelles pyramides servaient de pièges où ils allaient se
recueillir et prendre possession d’âmes errantes.
Mais, bientôt, ils perdirent toute possibilité de se requinquer l’âme de cette façon
car, la maladie s’amplifiant avec le temps, toute la force qui leur était nécessaire s’étiolait. Les pyramides ne leur servirent plus de rien et furent rapidement absorbées par les
formes de vie qui habitaient les endroits où elles avaient été construites, et au cours de
la succession des civilisations sur ces planètes souvent l’on se demandait qui avait bien
pu bâtir quelque chose d’aussi énorme et complexe.
Continuant leur descente dans les abîmes, perdant leurs âmes, inéluctablement
et de plus en plus rapidement, les vers se modifièrent génétiquement, développant de
longs crochets qui, au lieu d’administrer un quelconque venin, servait plutôt à pomper
l’âme d’une victime qui aurait eu la malchance de croiser leur chemin. Mais en vain, cette
mutation psychosomatique n’était en rien fonctionnelle, et ils n’en retirèrent aucun bénéfice.
Et, finalement, ils devinrent alors de simples machines à tuer, sans intentions,
sans émotions, ne le faisant que par réflexe, ayant même oublié jusqu’à la raison pour
laquelle ils transperçaient toutes les autres formes de vie de leurs crochets sans autre
utilité que de mutiler et d’ultimement donner la mort.
Confusément, comme s’ils ressentaient instinctivement l’importance qui était accordée au palladium, ils étaient attirés par celui-ci. Lorsqu’ils en trouvaient en rampant
sous le sol, tels des dragons protégeant un trésor ils se lovaient autour des pépites de
palladium, et crochetaient tout ce qui pouvait y être attiré.
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Vlim
Les Vlims
La planète des Vlims, Vlim Akr Torkrad de son nom complet, est très peu accueillante, comme ceux qui y résident, d’ailleurs. De toute manière, il n’y a rien à y faire pour
un étranger, et pour le commerce ses habitants ont acquis la fâcheuse notoriété d’être
retors, rusés, malhonnêtes et vindicatifs.
Leur planète est constamment perturbée d’activité sismique, les volcans y étant
légion. De tous temps les Vlims jettent dans les plus actifs les moins forts de leurs congénères, ce qui affine la race, permet une constante redistribution des avoirs et, croientils, calme les dieux de la lave. Le panorama est austère, le climat aride. Les Vlims n’ont
aucune propension à cultiver quoi que ce soit, étant essentiellement carnivores et insectivores. Ils ont la particularité de se nourrir à même leurs victimes vivantes, gardant
pour la fin les organes vitaux, et aimant les regarder dans les yeux pendant qu’ils les
dévorent à petites bouchées, parfois à plusieurs, mais ordinairement seuls. Disons qu’ils
le prennent personnel.
Pour perpétuer la race, ils ne copulent que lorsque leurs 4 lunes sont dans le ciel
en même temps, et par la suite n’y regardent pas de trop près, avec le résultat que les
jeunes Vlims, les Vlimons, sont plus ou moins laissés à eux-mêmes aussitôt qu’ils ont des
dents. À partir de ce moment, chacun pour soi et pas de quartier, les Vlims adultes ne se
privant pas de croquer les plus faibles au passage. Les portées de Vlimons sont souvent
au nombre de 4, de 8, et plus rarement de 12, et ils ont tendance à faire front commun
devant l’adversité jusqu’à ce qu’ils tentent leur chance seuls, ou parfois parce qu’ils ont
fini par s’entredévorer.
Comme les Vlims mangent de la viande crue, ils sont infestés de parasites; entres
autres ils grouillent de vers intestinaux. Fait culturel inusité, ils aiment bien déféquer par
groupes de plusieurs au-dessus d’une flaque de lave afin d’avoir le plaisir de regarder
rissoler leurs indésirables pensionnaires. Depuis toujours sans foi ni loi, les Vlims sont
cruels et n’hésiteront pas à engager une querelle avec quelque forme de vie que ce soit,
surtout si du palladium est en jeu.
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Ils ont extrêmement besoin de ce métal, en alliage avec le titane, pour remplacer
leurs dents qui se déchaussent rapidement au cours de leur vie, à cause de leur nourriture. Leurs griffes devenant cassantes avec l’âge, ils apprécient énormément de s’en
faire greffer de nouvelles, au fil coupant comme un rasoir.
Au point de vue de leur civilisation, les Vlims ont toujours été en guerre entre eux,
depuis la nuit des temps, jusqu’à ce qu’ils découvrent d’autres races sur lesquelles assouvir leur vindicte. Ils ont développé une technologie à base de géothermie et d’énergie fossile pour aller dans l’espace, adaptant leurs vaisseaux à la fusion d’hydrogène par
la suite. Ils ont conquis et exterminé les populations d’une dizaine de planètes avant que
les Krights, leurs ennemis jurés, ne réussissent à les contenir. C’est donc une force avec
laquelle il faut compter dans la galaxie.
Il est d’usage, chez les Vlims, que les potentats soient les plus gros, les plus forts,
et ceux arborant le plus de palladium en dents et en griffes. Leur férocité étant gage
d’autorité, lorsqu’ils déclinent c’est la curée, et leurs comparses d’hier sont les premiers
à se repaître de leur carcasse et à s’approprier leur dentition et leurs griffes. Il arrive
fréquemment que des conflits naissent entre deux groupes, les vaincus se ralliant aux
vainqueurs.
Il existe aussi, sur leur planète mère seulement, une caste de sorciers et de sorcières, aux pouvoirs indéniables, qui remonte aussi loin que la naissance de leur civilisation. Cette caste est très puissante, et nul ne se réjouit d’attirer son attention. Ses
membres peuvent jeter des sorts et des maléfices d’une terrible efficacité, et ce à des
parsecs de distance. Ils sont la principale force de cette détestable race, et régulent
beaucoup plus que ce que l’on croit, tirant des ficelles sur toutes les planètes visitées
par les Vlims, avantageant ceux-ci qui en revanche paient un tribut substantiel sur les
bénéfices de leurs activités.
Il est notoire que les Vlims enlèvent souvent des représentants des races qu’ils
veulent détruire ou assujettir, et que ceux-ci sont offerts en pâture à la caste qui les sacrifie dans de noirs desseins, s’en servant pour acquérir du pouvoir sur ces mêmes races.
S’ils ne périssent pas en action, les Vlims vivent très longtemps, des centaines
d’années, et ceux protégés par la toute-puissante caste encore plus. Par ailleurs, leur
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planète est dotée de réserves de palladium considérables mais non-exploitées pour des
raisons nébuleuses; ce qui y entre n’en sort jamais, et demeure sous la garde de la caste.
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Kright
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Les Krights
Les Krights n’ont pas une planète, mais bien trois. Deux sont semi-désertiques et
une est verdoyante. En fait, pas verdoyante au sens où on l’entend, car la végétation y
est de couleur lilas, le processus de chlorophylle y étant remplacé par un complexe processus végétatif à base de niobium, lequel se retrouve en quantité abondante sur cette
planète.
La colonisation des deux planètes semi-désertiques fut entreprise il y a bien longtemps, avec des astronefs fonctionnant selon un procédé antigravifique. Dans l’apprentissage de ce moyen de locomotion interplanétaire, plusieurs millier de Krights périrent,
s’écrasant systématiquement sur les deux planètes écoles des Walkyries que sont les
Krights.
En effet, malgré leur comportement très viril, et c’est d’ailleurs un secret bien
gardé, elles donnent le change à toute la galaxie, car tous les chevaliers Krights sont du
genre féminin. Elles cachent leurs attributs visibles sous leur cuirasse et, lorsque l’une
d’entre elles meurt, ses congénères se dépêchent de faire disparaître sa dépouille, afin
de sauvegarder leur secret. La raison de ceci est que, les mâles des autres races ayant
tendance à prédominer dans les conflits qui naissent à tous moments sur des myriades
de planètes, testostérone oblige, et les Krights s’étant donnés pour mission de réguler ce
gigantesque champ de bataille, ils ne croient pas avoir à dévoiler leurs caractéristiques
hormonales, entretenant d’ailleurs ainsi leur aura mystérieuse.
Ceci dit, les mâles sur leur planète mère sont en déclin démographique alarmant,
et naissent chétifs et maladifs pour la plupart, comme si la nature s’acharnait à les annihiler.
La droiture et l’honneur des Krights sont proverbiaux, de même que leur adresse
au combat et leur ardeur sans faille; ce sont des chevalières errantes de l’espace, véritables amazones défenderesses du bon droit. Par ailleurs leur conseil des sages, haute
caste millénaire, pratique une forme de magie blanche qui est surtout utilisée pour la
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vision à distance et la captation du sentiment de panique de certaines populations envahies par d’autres races plus vindicatives.
L’entraînement des chevalières Krights, dur et cruel, se fait sur les deux planètes
semi-désertiques, ce qui leur donne une trempe à toute épreuve. Sur la plus grande
de celles-ci, elles apprennent les techniques de combat à l’arme blanche, transformant
cette planète en gigantesque salle d’armes. Cet entraînement est très dur, s’apparentant
à celui des samurais du Japon féodal, et se jumelant à une forme d’art martial leur procurant une confiance inébranlable dans l’action, ainsi qu’une souplesse et une rapidité
déconcertante. Parallèlement à ces activités, elles reçoivent un enseignement religieux
intense. Selon leur doctrine, tous les êtres vivants de quelque forme que ce soit sont la
manifestation de l’énergie vitale de l’univers sous une pluralité infinie de matérialisations biologiques.
Elles croient que chaque être vient expérimenter un nombre variable de vies sur
une planète donnée, afin d’y apprendre tout ce qui est nécessaire à son évolution puis,
lorsque celle-ci atteint un point culminant, il voyage ailleurs, se réincarnant sur d’autres
planètes sous diverses formes de vie, toutes plus disparates les unes que les autres,
renaissant encore et toujours et participant à l’étourdissante multitude qui peuple l’univers en constante mutation. Pour eux, lorsque des êtres viennent au monde sous un
aspect donné, c’est qu’à leur stade évolutif c’est ce qu’ils doivent vivre, et les épreuves
qui leur échoient pavent leur cheminement de pèlerins des étoiles. C’est d’ailleurs d’eux
que provient le salut en usage dans toute la galaxie, le « BON CHEMIN DE VIE » utilisé
par toutes les formes de vies intelligentes. Sur la seconde planète elles parachèvent leur
entraînement en combattant les serpents bleus qui, pour une raison inconnue, s’y matérialisent et y prolifèrent.
Les Krights sont des mammifères ovipares, et ne peuvent procréer qu’à un certain
âge, lors de pontes considérables, plusieurs dizaines d’œufs à la fois, puis deviennent
alors infertiles. Leur descendance assurée ils repartent réguler l’univers et ne reviennent
au bercail que rarement, essayant toujours de se surpasser dans leur rôle de justicières
cosmiques.
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Yo
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Les Yos
Les Yos sont originaires de la planète Vallah, et sont par la force des choses devenus les romanichels de l’espace.
Ils occupent généralement des fonctions d’amuseurs, de saltimbanques ou de
ménestrels, et finissent assez souvent par mourir de faim sur des planètes où l’on ne veut
pas d’eux. Herbivores, on les voit souvent chercher des plantes comestibles pour eux
autour des villes où ils se sont échoués, tentant de gagner l’intérêt des résidents à leurs
prestations artistiques. Si la flore locale est inadéquate, ils doivent percer ou mourir, et
c’est d’ailleurs cette dernière possibilité qui est le plus souvent leur lot.
Ils se sentent généralement incompris du reste de la galaxie, et c’est dans les affres
de la faim et du désespoir qu’ils créent leurs plus belles œuvres. Si très peu d’entre eux
parviennent à un certain succès, il peut arriver qu’un Yo devienne très prisé d’une race
en particulier, auquel cas il occupe une place privilégiée dans cette société, bénéficiant
de moult avantages.
Vallah a été complètement désertée par les Yos. C’est maintenant une planète
essentiellement couverte de plantes fleuries, inlassablement butinées par des volatiles
à écailles munis de trompes leur servant à butiner le nectar mais aussi à claironner à
qui mieux mieux, ce qui résulte en une énorme vague de bruit incessante, au travers de
laquelle on perçoit tout de même les efforts individuels de ces volatiles voulant être
reconnus par leurs pairs.
Il n’y a que peu de palladium sur cette planète, ni d’autres matières minérales
utilisables en quantité significative, ce qui n’encourage pas la visite de prospecteurs. Si
d’aventure un vaisseau en perdition s’y pose, avant un mois le bruit rend tous les passagers fous. Les Yos, s’étant développés sur cette planète, pouvaient cohabiter avec le
bruit, mais ils développèrent une maladie psycho-hormonale les empêchant de se reproduire. En effet, les mâles Yos, peu à peu, trouvèrent moins d’attrait à leurs femelles, et
seul un petit nombre d’entre elles, chez lesquelles le nombre d’or était plus présent dans
leur physiologie, trouvèrent encore de la part des mâles un certain intérêt. Mais l’inverse
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était aussi vrai, et très peu de mâles étaient prisés par ces femelles, le résultat net étant
que, chacun cherchant mieux que lui-même, tout le monde restait seul.
Puis survinrent des cas d’hermaphrodisme, la nature tentant de circonvenir le
problème. Suite à l’ostracisme occasionné par son état, le premier cas s’exila à bord d’un
cargo, allant tenter sa chance ailleurs et se disant que, de toute manière, il pouvait se
reproduire seul. Et les cas d’hermaphrodisme se multiplièrent, Vallah se dépeuplant au
rythme d’un exode qui prit une ampleur démesurée, disséminant les Yos dans la galaxie,
lesquels payaient leur passage avec les maigres ressources de leur planète mère, qui
bientôt n’en eut plus guère, ni d’habitant d’ailleurs, les derniers se regardant en chien de
faïence, n’ayant plus aucune volonté reproductrice.
S’étiolant rapidement, la population s’éteignit alors complètement, le dernier
habitant jouant une déchirante complainte sur son instrument, dont la dernière note
bascula dans l’oubli à son trépas. Ne subsistèrent des traces de leur civilisation qu’un
millénaire ou deux, car ils étaient des bâtisseurs de peu d’envergure, et les volatiles à
trompette prirent bientôt toute la place.
Dans l’espace, la diaspora Yo ne proliféra pas, mais arriva à se maintenir, de peine
et de misère. Leur filiation étant assurée par eux-mêmes, ils développèrent une systémique reproductrice conséquente avec le peu de moyens qu’ils avaient; ils n’enfantaient
que lorsqu’ils sentaient leur fin proche, leur progéniture prenant leur instrument à leur
décès et continuant, vaille que vaille, à chercher le succès qui ne venait que rarement.
Parfois pourtant ils prenaient le haut du pavé, et dans ces cas-là, lorsqu’établis, ils
s’autofécondaient et se reproduisaient avec démesure, créant ainsi une dynastie qui ne
perdurait que le temps de leur popularité, les rejetons ailant tenter leur chance ailleurs
sitôt que la source de revenus familiale se tarissait, laissant leur géniteur seul dans sa
déchéance, n’y pouvant d’ailleurs pas grand-chose.
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Dl
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Les Dls
Les Dls sont une des choses étranges de l’univers. En fait, ils ne sont pas ce qu’ils
sont. Ils peuvent l’être, mais généralement ne le sont plus, au moment où on le réalise,
et il est trop tard.
Il s’agit ici d’une forme de mimétisme d’un être qui peut ressembler à n’importe
quoi, mais ne l’est pas. Il prend généralement le corps d’un être en train de mourir, mais
pas toujours. Il lui est ainsi plus facile de ne pas faire remarquer le léger changement qui
peut survenir lors de la passation d’une enveloppe biologique à une autre.
Très instable, il peut même faire muter son nouveau corps par psychosomatisme,
s’adaptant très facilement aux nouveaux environnements, et par là même décuplant ses
capacités d’envahisseur sans pitié, car c’est en réalité ce qu’il est, un impitoyable colonisateur.
Il lui est aussi possible de regrouper les esprits animiques provenant de ses dernières incarnations et de se mettre au monde lui-même, généralement sous une forme
hybride de l’ensemble de ses dernières vies. Car, en effet, ces élémentaires peuvent aussi cohabiter dans un même corps et donc dans la matérialisation de celui-ci.
Lorsque cet amalgame d’esprits animiques se retrouve dans une position et un
environnement propice pour le faire, ils se dissocient par mitose, créant physiquement
autant d’individus qu’il y avait d’entités dans le regroupement de l’être matérialisé initial. Le fait de se multiplier par mitose (ce que la majeure partie des habitants de la galaxie appellent zooker) se retrouve chez plusieurs formes de vie, et n’éveille donc pas la
suspicion à prime abord.
Par contre, chez les Dls, la multiplication se double d’une révélation de leur véritable essence intérieure. Un peu comme si, leur nombre s’accentuant et leur confiance
en eux suivant la même courbe ascendante, ils n’avaient alors cure de démontrer leur
vraie nature au grand jour. Faisant preuve d’une démoniaque rapacité à l’égard du nouvel
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environnement dont ils font la conquête, ils s’affichent sans fard lorsque, rendus en surnombre, ils ont la certitude d’avoir la mainmise et de ne pouvoir se faire expulser.
Ce sont donc des machines à tuer, qui se glissent dans divers lieux sous des atours
généralement attendrissants. Lorsqu’en contrôle, ils détruisent complètement toutes les
autres formes de vie. Quand la capacité de support du milieu le permet et que toutes les
entités ont eu leur corps par mitose, ils se mettent alors à se reproduire entre eux, un son
infernal et caverneux accompagnant leurs ébats, créant de nouvelles entités qui naissent
dans les instants suivants, surgissant du néant.
Puis, par la suite, lorsque les ressources en nourriture se raréfient, ils deviennent
cannibales, s’entredévorant frénétiquement et sans retenue, tentant avec ardeur de
conserver leur incarnation. Cependant, avec l’ingestion de leurs congénères, revient aussi la présence éthérée de l’entité à l’intérieur du prédateur, vainqueur de cette gloutonne
frénésie. Alors ils sont prêts, avec une potentielle population entière à l’intérieur d’un
seul, à conquérir un nouveau monde.
Il y a cependant un moment de grâce, où ils cessent leurs belliqueuses activités;
rendus au pinacle de leur démographie et avant le début de l’orgie cannibale, il y a une
pause, parfois de quelques jours, au cours de laquelle ils deviennent très empathiques
les uns avec les autres, et de l’ensemble de la cohorte s’élève un gigantesque ravissement.
Ce bruissement à saveur céleste, sorte d’hymne à la vie et à la force des Dls,
marque à jamais qui l’entend.
Il y a momentanément tant de résolution et de paix dans cet oasis temporel,
audible depuis un observateur dans l’espace, que généralement une mutation psychogénétique relativement accentuée selon la sensibilité de celui qui l’entends va s’opérer,
impact notoire et décelable par une accentuation visible du charisme du sujet.
Le danger, dans ce son si magnifique, c’est que certains l’ayant entendu, ne pouvant y résister, vont aller voir d’où il provient, et dans le pire des cas vont ramener un
spécimen sur leur planète, exposant celle-ci à une vorace invasion.
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C’est donc un chant de sirènes, attirant leurs victimes par sa grandiose beauté,
dernier effort de survie des Dls avant qu’ils ne débutent frénétiquement à s’entretuer.
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Serpent bleu
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Les serpents bleus
Surprenants, avec une apparence beaucoup plus tonique qu’ils ne le sont vraiment, ces êtres ont une particularité qui n’a son pareil nulle part dans le cosmos.
En effet, ils peuvent se rétracter en eux-mêmes, disparaître, puis ressortir n’importe où, sur quelque astre que ce soit. Ils n’ont pas, et n’ont jamais eu d’avancée technologique, toute leur énergie étant mise à la disposition de leur mode de transport. Comme
ils n’ont aucune interaction avec le stade gazeux de la matière, n’ayant ni poumons ni
branchies, et parce qu’ils se nourrissent surtout de lumière, ils peuvent se matérialiser
pratiquement où que ce soit, pour autant qu’un astre solaire y darde ses rayons.
Leur glande pituitaire est plus grande que leur cerveau, et c’est à l’aide de celleci qu’ils sont à même de se transporter au travers d’eux-mêmes partout dans l’univers.
Sorte de mise à l’épreuve, ils apparaissent ainsi sans crier gare, et se précipitent à l’improviste sur ce qui est devant eux à ce moment. Par contre, et c’est ce qui leur donne
un côté disons, noble, étrangement ils ne se matérialisent qu’aux abords de ceux qui
peuvent se défendre, comme s’il s’agissait d’une joute ou d’un test.
Lorsqu’ils apparaissent, celui qui leur fait face peut voir 3 choses lui arriver; soit il
le tue, soit il oppose une assez vive résistance pour que le serpent bleu, de guerre lasse,
choisisse de se transporter ailleurs, soit il faiblit et se fait transpercer par les crocs saillants qui ornent les mandibules de celui-ci.
Ce n’est d’ailleurs pas pour se nourrir que les serpents bleus attaquent ainsi, mais
plutôt pour faire en quelque sorte bonne mesure, défiant toute forme de vie apte à réagir et poussant à la bravoure, comme s’ils n’étaient là que pour faire sortir le meilleur de
chacun.
Leur diète est exclusivement composée de lumière, de virus et de champignons,
toxiques ou pas, métabolisant photoniquement toutes les toxines et les absorbant alors
sans difficulté. C’est d’ailleurs ce processus qui leur donne cette couleur bleue électrique
caractéristique.
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Ils ont tendance à privilégier les visites chez les castes guerrières, comme les
Krights, un peu comme s’ils se devaient de participer à leur entraînement. Parfois on les
retrouve sur des astres morts, des lunes sans atmosphère ou des planètes inhospitalières, en très grand nombre et pendant des périodes significatives. C’est alors qu’on les
voit s’agiter, s’accoupler, et faire une sorte d’hymne à la vie reprise par tous, ressemblant
à un bruit de cascade d’eau mêlé de coups de tonnerre qu’ils clament de concert avec
beaucoup de coordination.
Lors de ces rassemblements, ceux d’entre eux qui ont été les plus actifs s’élèvent
au-dessus des autres et disparaissent en eux-mêmes, mais ne se matérialisent pas ailleurs cette fois-ci, s’en allant dans une sorte de nirvana intérieur pour serpents bleus.
Par ailleurs, ils n’ont aucune conscience du temps, et peuvent parfois atteindre un
âge vénérable, mais sans le savoir. Leur planète native est, pour autant que l’on sache,
inexistante, et l’on est bien forcé de considérer la possibilité qu’ils proviennent de leur
propre intérieur.
Quelquefois, on les retrouve dans le vide interstellaire, dans un état de catalepsie
facilement reconnaissable à distance, car ils luisent alors sporadiquement en tournant
sur eux-mêmes avec mollesse. Encore là, aucune explication de leur état ne vient à l’esprit, sinon que cela pourrait être pour eux un ressourcement quelconque, ou une manière de se recharger à même les ondes du cosmos.
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Grosbrun
Les Grosbruns
Les Grosbruns n’ont plus de planète. Suite à des abus de toutes sortes des différentes civilisations qui ont marqué leur histoire, ils l’ont irrémédiablement empoisonnée, éteignant du même coup toutes les autres formes de vie animales autres que détritivores, et pratiquement toutes les espèces végétales, mis à part une sorte d’algue
qui a proliféré à un tel point que leurs mers et cours d’eau sont devenus semi-solides,
gigantesque mixture infecte et nauséabonde.
Le travail pour la remettre en état s’avéra si titanesque qu’elle n’en valut plus la
peine. Alors leurs habitants, prenant conscience qu’ils avaient détruit leur planète, se
mirent à la déserter en masse, ne laissant derrière eux qu’un immense dégât, et s’exilant
sur une myriade de planètes différentes, faisant les basses œuvres de tous ceux qui voulaient bien d’eux, à des conditions très peu avantageuses, bien sûr.
La diaspora de ces êtres déracinés, qui gardèrent le contact entre eux autant qu’ils
le pouvaient, se mit donc à l’œuvre en vue de ramasser ensemble assez de palladium
pour acquérir une nouvelle planète viable disponible, denrée rare s’il en fût. Ayant englouti toutes leurs ressources dans le chaos industriel qui les avait mené à leur perte,
ils ne purent donc procéder à des missions exploratoires qui aurait pu leur permettre de
trouver une nouvelle planète à moindre frais.
Ils durent donc travailler d’arrache-pied, dans les pires conditions imaginables,
en vue de rétablir leur situation. Ce qu’ils n’avaient pas prévu, c’était que le coût de la
vie sur les autres planètes excéderait ce qu’ils gagneraient. Par définition, un gagne-petit
mal pris ne gagne pas assez et se débrouille comme il peut, c’est-à-dire assez mal la plupart du temps. De plus, ils furent de façon récurrente victimes d’arnaqueurs leur faisant
reluire un éden sur des planètes inexistantes.
Alors les Grosbruns devinrent très religieux, pour compenser leur vie devenue
si peu reluisante. Ils se mirent donc à faire toutes sortes d’ostentations sans réellement
aucune force spirituelle intrinsèque, leur religion ayant aussi peu d’envergure et de profondeur que la vision qu’ils avaient démontré sur leur planète. Dans les ghettos où ils se
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réunissaient lorsqu’ils étaient en nombre suffisant, ils faisaient des messes basses où ils
psalmodiaient sans but, avec force mouvements et tremblements, espérant sans grande
conviction un résultat qui ne venait jamais.
En fait, le seul résultat était qu’ils engloutissaient tout l’argent dans la construction d’églises, par ailleurs très laides, qui souvent n’étaient jamais finies. Et donc tout
l’argent dépensé retournait plus souvent dans les goussets de leurs employeurs, qui s’en
frottaient les mains ou ce qui en tenait lieu.
Puis, de fil en aiguille, on se mit à les employer à des tâches moins subalternes,
fonctionnaires, mécaniciens et autres, et dans leur désespoir ils apprirent vite et bien.
Sans grands talents, l’on pouvait au moins dire qu’ils étaient persévérants (quoiqu’ ils
aient eu peu de choix).
Un peu mieux rémunérés, ils se mirent alors à thésauriser, recouvrant leurs emblèmes religieux de palladium et les adorant. La diaspora finit alors par avoir assez de
palladium pour faire l’acquisition d’une planète viable, par contre écologiquement anémique.
Mais l’appât du gain et le pouvoir hypnotique que le palladium avait sur eux eut
un impact que nul d’entre eux n’aurait pu prévoir; cette planète, achetée grâce à une
somme incalculable de travail effectué dans un semi-esclavage, n’intéressait plus aucun
d’entre eux. Les quelques Grosbruns qui s’y installèrent finirent par la quitter peu après.
Il ne restait plus qu’à la revendre, mais effectivement, à part eux, personne n’en
avait jamais voulu. Ils finirent par la céder à ceux-là même de qui ils l’avaient acquise, à
une fraction ridicule de la première transaction.
Alors, désabusés et complètement sous l’emprise de leur avarice, les Grosbruns se
firent une raison et continuèrent, de génération en génération, à travailler pour d’autres,
accumulant de la richesse mais la perdant aussitôt, fois après fois, adorant le palladium
qu’ils ne savaient garder, et vivant exclusivement pour quelque chose que semblait-il ils
n’atteindraient jamais.
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Vyshtarienne
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Les Vyshtariens
Les Vyshtariens sont à peu près ce qui ressemble le plus aux humains, au point
de vue évolutif. La vie sur Vyshtar a commencé à peu près comme sur la terre, mais
quelques millions d’années plus tôt.
Tout comme nous, dans leurs océans, des formes de vies sont nées, unicellulaires
tout d’abord, puis de plus en plus complexes par la suite, transitant de la mer à la terre,
et après le contraire, se diversifiant en une multitude de genres, de familles et d’espèces,
et ce jusqu’aux ancêtres des Vyshtariens, les Vysh, équivalant de nos néanderthaliens.
Alors ils fabriquèrent des outils, tout comme nous, puis passèrent de leur préhistoire à
leurs premières civilisations, variées et influencées par leur localisation géographique
ainsi que par le climat afférent.
Après plusieurs millénaires parsemés de chocs de cultures menant à des conflits
sans grande envergure et d’épidémies diverses régulant naturellement la population, ils
eurent droit à un cataclysme majeur; un astéroide de la taille d’environ 1,000 fois l’une
de leurs habitations moyenne percuta Vyshtar de plein fouet, obscurcissant le ciel pendant plus de 10 ans, annihilant presque du même coup la plupart des races animales et
végétales.
Les Vyshtariens survécurent, en nombre restreint toutefois, à cette monstrueuse
hécatombe. Ils devinrent troglodytes, puis, par la force des choses, cannibales, et leur
race régressa en force et en sagesse. Puis revint le jour où ils purent à nouveau vivre à
l’air libre et varier leur alimentation. Comme leur race était presque éteinte, et qu’ils se
sentaient coupables de s’être entredévorés, ils se mirent à copuler et à s’aimer de façon frénétique. Les femelles, particulièrement, développèrent des organes génitaux plus
grands que nature, disproportionnés. S’ensuivit alors une connectivité accrue entre ces
organes et les systèmes nerveux de leurs propriétaires.
Ceci eut pour effet de leur donner une vision élevée des choses, moussant leur
intelligence et favorisant l’apparition de nouvelles facultés telles que l’intuition accrue,
la perception des auras, la télépathie et les dons de guérisseuses, entre autres. Plus ra-
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rement se déclaraient des pouvoirs de télékinésie et de visions spontanées en état de
lévitation.
Avec la reconstruction de la population, peu à peu ces pouvoirs s’étiolèrent, ainsi
que l’incommensurable besoin de s’aimer les uns les autres sans distinction, les réminiscences de la période anthropophage s’émoussant avec le temps.
Alors ils entrèrent dans une ère industrielle, mais développèrent leurs machines
à base d’énergie solaire, passant à côté de leurs combustibles fossiles, qu’ils n’utilisèrent
que très modérément par la suite pour produire un plexiglas très résistant, d’abord pour
les bulles solaires, moyen de locomotion très en vogue et presqu’exclusivement monoplaces, puis pour leurs vaisseaux spatiaux.
Toutes les inventions, et il y en eut plusieurs (fusion d’hydrogène, traducteurs,
respirateurs et autres…) furent le fait des dernières « Tantrikas » Vyshtariennes, de même
que tous les traits culturels marquants.
On peut dire que c’est « l’âge d’or » de Vyshtar qui eut le plus d’impact sur la galaxie. Ils essaimèrent l’espace, répandant leur technologie et leur idéologie, avec parfois
plus ou moins de succès pour cette dernière, et vinrent même sur terre, mais n’aimèrent
pas ce qu’ils virent. C’est d’ailleurs en partie à cause d’eux si la quarantaine fut décidée.
Société clairement matriarcale, les Vyshtariens, un coup leur évolution « réussie »
et comme ils ne ressentaient pas le besoin de changer quoi que ce soit, se servirent des
relents d’inspiration tantrique pour enjoliver leur environnement architectural, créant un
nouveau style baroque, genre rococo de l’espace. Au bout d’une ou deux centaines d’années, comme il ne restait pratiquement plus de bâtiment qui n’eut été ciselé, façonnée
et nervuré au maximum, le peuple Vyshtarien se mit à produire d’étonnantes sculptures
et fontaines, qui peuplèrent le paysage de façon chargée. Par la suite, leur inspiration
déclinant, ils se mirent à faire venir des artistes de partout. Avec les redevances de leurs
inventions, Vyshtar était devenue une des plus riches planètes connues, et se mit à agir
en tant que mécène, attirant à grands frais musiciens, poètes, écrivains, peintres, sculpteurs et tutti quanti, ce qui devait faire de Vyshtar un phare culturel galactique. Si la
performance d’un artiste était appréciée sur cette planète, et que l’on en redemandait,
c’était la consécration pour celui-ci.
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Mais cela faisait aussi que, quoiqu’ayant les capacités esthétiques de pouvoir
apprécier les œuvres présentées, les Vyshtariens n’en tombaient pas moins dans une
forme de latence qui tétanisait et atrophiait leur talent, ne devenant que des spectateurs
du monde qu’ils avaient créé, eux-mêmes vidés de leur substance.
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Kaavh
Les Kaavhs
La planète des Kaavhs, Kaavhol, est toute petite, environ le huitième de la terre.
Du point de vue géomorphologique, c’est une succession de collines et de plateaux, avec
de jolis cours de ce qui se rapproche de notre eau au fond des vallées. La végétation y
est très dense et variée, et présente des couleurs éclatantes, la vie y étant à base de
fluor. D’ailleurs, de gigantesques amas de cristaux de fluorine de couleur bleu-mauve se
retrouvent fréquemment ici et là.
Les Kaavhs sont l’aboutissement d’une suite de mutations génétiques d’une forme
planctonique ayant mis des centaines de millions d’années pour en arriver là. Ils ont pour
habitudes alimentaire de consommer presqu’exclusivement une sorte de grosse libellule avec des oreilles proéminentes. Lorsque celle-ci survole des Kaavhs, ces derniers
émettent un cri strident, qui leur est caractéristique, lequel a pour effet de terrasser
leur victime qui tombe à terre, complètement déboussolée, pour finir dans l’estomac du
crieur le plus près de son lieu de chute.
Les Kaavhs ne savent ni lire ni écrire, n’ont aucune forme de langage, ni de technologie. Ils n’ont par ailleurs aucune histoire, rien. Ils ne font qu’émettre des sons stridents
à la moindre alerte. Lors de certaines conjonctions planétaires de leur système solaire,
ils hurlent aux astres à l’unisson.
Ils sont la cause de plusieurs écrasements d’astronefs sur Kaavhol, car lorsque
d’autres races venaient y prospecter, aussitôt leur présence perçue ( et de loin ) ces stridents personnages émettaient des sons si puissants qu’ils en arrivaient à faire éclater
les vitres panoramiques des postes de contrôle des vaisseaux en approche, et à déstabiliser leurs radars. Ce sont les Vyshtariens, grâce à leur fameux plexiglas, qui réussirent
les premiers à établir un contact. Ils s’aperçurent alors qu’il n’y avait aucun palladium en
quantité significative sur Kahvol, ni d’ailleurs aucune ressource intéressante.
Mais ils ne purent s’empêcher d’éprouver un certain penchant pour ses habitants,
ceux-ci démontrant des débordements d’affection pour leurs visiteurs. En effet, il y a
des Kahvs qui sont hyper affectueux, très protecteurs, et qui réussissent à ressentir les
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émotions de leurs maîtres à la perfection, émettant des sons en accord avec l’humeur de
ceux-ci, ce qui en fait d’agréables et compréhensifs compagnons.
Par ailleurs, ils n’ont pas leur égal pour flairer le danger, éliminant les bestioles volantes en leur criant dessus, dormant (d’une oreille) lorsque leur maître dort, et révèlant
l’humeur sinon les intentions de celui qui se présente, sans coup férir.
Ils devinrent donc les animaux de compagnie préférés des Vyshtariens, ainsi que
chez quelques races ouvertes d’esprit et n’ayant rien à cacher, toute émotion étant déclarée en leur présence.
Les Vyshtariens prirent par la suite l’habitude d’aller passer des « vacances »
émotives sur Kahvol, y établissant des bâtiments insonorisés. Lorsqu’ils faisaient des
sorties, instantanément les Kahvs venaient affectueusement vers eux, émettant des sons
en concordance avec le diapason de l’état émotif des visiteurs, ce qui leur permettait
d’être en plein contact avec eux-mêmes et de s’auto-apprécier en écoutant le son de leur
intérieur bruité par des dizaines ou parfois des centaines de petites bêtes affectueuses.
C’était une forme d’harmonisation de l’égo qui n’avait pas son pareil pour se remettre en selle, ou tout simplement pour se détendre, genre de massage de l’âme.
Plusieurs races moins bien intentionnées, tels les Vlims, ne leur voient pas la
moindre utilité, d’autant plus que les Kahvs meurent rapidement s’ils sont environnés
d’émotions négatives. Ils passent alors du grognement au gémissement, puis aux sanglots presque silencieux, puis cristallisent, émettant une faible lueur pendant un certain
temps puis s’éteignant complètement.
Au contraire, si ils sont dans un environnement positivement bénéfique, ils vivent
plus longtemps et rayonnent littéralement du bonheur qu’ils absorbent de leur environnement, ce qui permet aux Vyshtariens de se regarder le Kahv les uns les autres pour
instantanément évaluer le degré de bonheur de leur interlocuteur.
Les Kahvs s’attachent beaucoup, et il est fréquent d’en voir, cristallisés, sur la sépulture de leur maître trépassé.
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Bob Décibel
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Les Éditions Unis Vert l’Art
En collaboration avec les Rollerboyz inc.
Cet ouvrage a été conçu, réalisé et produit par Unis Vert l’Art
Tous droits réservés
Idée originale et textes de Claude Lessard alias Crocostar
Direction artistique et créations visuelles Olivier Martineau alias Le Cobra
Cette histoire a été écrite à Prague en 2012
Les civilisations extra-terrestres ont été écrites à Varadero en 2013
Les toiles des personnages créées au 135 Van Horne, à Montréal, en 2013
ISBN 978-2-9813462-1-6
Dépôt légal- Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2014
Dépôt légal- Bibliothèque et Archives Canada, 2014
Imprimé au Québec
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200
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