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Au-delà des mots

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JEUX D'ÉCRITURE
AU CHÂTEAU DE LA ROCHE-GUYON
2ème chez les Juniors
Au-delà des mots
par Yona Rivet, 17 ans
Lycée de l’Hautil – Jouy-le-Moutier
Et le silence fut. Il se retrouva seul, comme si son monde ne se limitait plus qu’à un
simple halo de lumière. Il déglutit. En face de lui, noir, solennel, luxueux, son
compagnon d’un instant l’attendait, une partition posée sur son pupitre. Il s’assit, posa
délicatement ses doigts sur les touches monochromes du clavier, prêt à entamer la
danse qu’il avait si souvent répétée. Il connaissait son morceau par cœur. Les notes
de la partition, petites taches noires emprisonnées entre les barreaux de la portée,
s’étaient ancrées au plus profond de sa tête et défilaient en boucle derrière ses yeux,
depuis qu’il savait que cette épreuve allait changer sa vie à jamais.
Il prit une grande inspiration. D’un souffle, il caressa la première note, claire, qui
résonna dans tout l’auditorium. Mais ce qui avait à peine commencé s’arrêta. Il
suffoqua. Les notes, sagement rangées dans sa tête, s’éparpillèrent, alors qu’un
murmure bruyant traversait la salle. Des centaines de personnes sans visage
l’observaient, l’écoutaient dans l’obscurité. Ses joues s’empourprèrent. Piotr sentit des
larmes de honte et de frustration lui monter aux yeux. Le monde était bien plus vaste
qu’un simple halo de lumière, et ce monde l’épiait d’un air moqueur.
Elle était restée des heures devant sa feuille blanche. À contempler l’absence
d’inspiration, le vide qui s’étendait comme une mer infranchissable devant elle. Sa tête
était pleine de couleurs, de pensées et de rêves, et pourtant, ils ne pouvaient
s’échapper, piégés, à l’étroit dans son esprit. Elle n’arrivait pas à dessiner. Elle n’avait
pourtant qu’un mois, un mois pour présenter ses œuvres devant le jury, un mois pour
savoir si sa vie allait prendre un autre chemin. Et impossible pour elle, pour ses jeunes
mains, de tracer ne serait-ce qu’un seul trait.
Son professeur l’avait emmenée dans une ravissante petite ville, sur les berges de la
Seine, loin de la cité, loin de ses soucis. La Roche-Guyon, ville dont elle n’avait jamais
entendu parler avant de savoir qu’elle allait s’y rendre. Il lui avait dit de profiter du
château pour se ressourcer et retrouver l’inspiration avant le grand jour. Elle ne voyait
pas en quoi déambuler dans un musée pouvait l’aider. Pourtant, elle devait reconnaître
que la beauté de cet endroit et le calme qui y régnait lui étaient agréables. Elle savait
la chance qu’elle avait de pouvoir avoir à sa disposition une petite salle pour y travailler
dans un environnement propice à la création. Cela ne faisait que rajouter à la pression
qu’elle avait déjà, les attentes de son professeur.
Camille passait des après-midis entiers assise sur les berges de la Seine ou dans les
escaliers en belvédère du pigeonnier, son carnet à dessin sur les genoux et le regard
dans le vague, à contempler la vue magnifique qui s’étendait sous le soleil d’été. De làhaut, on voyait très bien la Seine, grand serpent d’émeraude sillonnant la région, et le
jardin potager du château à la géométrie parfaite. Creusé à même la falaise, l’escalier
lui permettait de s’aérer l’esprit après avoir longtemps travaillé dans son petit atelier.
Malgré ça, son carnet à dessin restait vierge, blanc comme les parois de calcaire.
Piotr était perdu dans ses pensées, de nouveau dans l’auditorium, devant ce
magnifique piano à queue qu’il avait osé effleurer de ses présomptions et de ses
rêves. Il revint peu à peu à la réalité, au bourdonnement de la voiture et à la radio
diffusant un concerto de Chopin. Il souffla. Cela faisait plus d’une heure qu’ils avaient
quitté Paris. La chaleur lui pesait et la radio diffusait toujours le même répertoire. Il
n’avait rien contre les grands classiques mais ils lui rappelaient trop que leur monde lui
était désormais interdit. Son échec lui était resté en travers de la gorge. L’été était bien
entamé, pourtant, il n’avait aucune envie de profiter du soleil. Il avait raté cette
audition. Il avait échoué après tant de travail et d’acharnement. La boule d’angoisse
qui s’était logée dans son ventre n’avait pas disparu et l’aigreur de la honte l’empêchait
de toucher de nouveau à un piano.
Après avoir longé la forêt puis un long mur de pierre, la voiture s’arrêta enfin devant
une grande grille ornée d’un blason et d’une couronne de métal. Jamais Piotr n’aurait
pensé que son professeur l’emmènerait dans un tel endroit. Un château, adossé à la
falaise, semblait surveiller la Seine alors que, plus haut, se dressait un véritable donjon
de calcaire. Jamais il n’aurait imaginé pouvoir jouer dans un musée, dans un
château remontant au XIIe siècle ! Et pourtant, le voilà traversant la cour menant aux
écuries, entrant timidement derrière son professeur dans le hall. Ce dernier lui avait dit
que le château était fermé au public pour le moment et que seuls quelques artistes
utilisaient les lieux.
Piotr fut conduit à travers différentes pièces plus impressionnantes les unes que les
autres, mêlant différentes époques et différents styles. Les meubles vernis, les papiers
peints et les tapisseries anciennes le firent voyager dans le temps. Il traversa une
bibliothèque remplie de toiles et de chevalets, puis un petit cabinet où les artistes
avaient installé quelques-unes de leurs œuvres. Enfin, il entra dans une salle qui lui
coupa le souffle. En son centre trônait un piano droit, auréolé par la poussière flottant
dans l’air chaud. L’instrument paraissait si vieux et rafistolé, comme s’il était toujours
resté là, à attendre. Son clavier était jauni, le vernis à bois s’écaillait par endroits. Cette
pièce semblait figée dans le temps. L’atmosphère qui s’en dégageait, semblable à
celle d’un vieux conservatoire, loin du brouhaha de la capitale, était tellement agréable
que, pendant un moment, Piotr oublia ses angoisses. Son regard avait été attiré par
l’instrument et il remarqua assez tardivement les grandes feuilles blanches apposées
sur les murs ainsi que les craies et les crayons éparpillés sur le sol. Piotr eut un regain
de motivation. Il allait jouer dans ce musée. Il allait jouer au château de La RocheGuyon.
Aujourd’hui encore, Camille avait marché sans but dans le château, se perdant dans
les innombrables salles, cherchant ce qui ne vient que lorsque l’on arrête de chercher.
Elle s’était arrêtée sur les marches du grand escalier d’honneur. Les dalles étaient
froides mais le soleil tapant à travers les vitraux lui réchauffait le dos et la rendait
somnolente. Elle était seule, avec son cahier et le silence. Enfin, pas tout à fait… Alors
que son esprit vagabondait, elle entendit une mélodie. Du piano… Quelqu’un jouait du
piano. Dans les grandes salles du musée résonnait une mélodie de plus en plus
puissante. Sans même s’en rendre compte, elle avait ouvert son carnet et avait
commencé à gribouiller. Indistincts d’abord, les traits disparates se muèrent en une
forme plus claire, puis en un magnifique et puissant animal. Un cheval cabré aux
muscles saillants. Son esprit avait recréé sur la feuille l’animal piégé dans la pierre que
Camille avait aperçu au fronton des écuries. La jeune fille était plus surprise qu’autre
chose, sa main bougeait. Elle avait enfin réussi à traduire un rêve sur le papier et
savait que la musique jouée, contemporaine et désordonnée, y était pour beaucoup.
Le morceau se liait à merveille avec l’allure fougueuse de ce cheval.
Lorsque la musique cessa, Camille se leva. Elle grimpa d’un pas rapide les marches et
se mit à chercher la salle d’où aurait pu provenir le son du piano. Elle traversa la
bibliothèque en trombe, dérangeant les fantômes du passé par son passage, et entra
dans la pièce où le piano reposait, seul, dans la lumière du soleil couchant. Trop tard.
Camille était arrivée trop tard. Son esprit allait exploser, les images y étaient restées
trop longtemps piégées. Elle se précipita sur le carrelage, empoigna une craie traînant
sur le sol et se mit à dessiner sur une des grandes feuilles blanches accrochées au
mur. Comme si elle devait combler un manque, apaiser une pulsion trop longtemps
négligée, Camille crayonnait, sans se soucier du temps qui passait. Jetant les couleurs
et les formes sur la feuille. Se repassant sans cesse la mélodie qu’elle avait entendue
quelque temps plus tôt. Lorsque son ardeur s’estompa enfin, la nuit était tombée et,
dans le calme du château, le vide était devenu plein.
Piotr fut très surpris lorsque, le lendemain, il retrouva la salle encore plus dérangée
qu’il ne l’avait trouvée la veille. Il fut plus surpris encore de constater qu’une des
grandes feuilles avait été remplie de couleurs. Il y en avait tellement qu’il eut du mal à
distinguer ce que le dessin représentait. Mais, très vite, il comprit. Loin des classiques
qui lui faisaient si peur, les traits désordonnés et abstraits, à la manière des artistes
contemporains, représentant une bête magnifique, semblaient en plein mouvement. Le
cheval avait le regard fou comme s’il se battait avec quelque chose. Piotr avait
l’impression de reconnaître sa mélodie dans ce dessin. Peut-être n’était-ce qu’une
coïncidence mais il se reconnaissait, luttant contre la honte. Tout comme cet animal
aux couleurs chaudes et au regard fier, la mélodie qu’il avait jouée la veille, aux notes
décousues, semblait dire « plus jamais ». Mais à peine ses mains effleurèrent les
touches qu’il se rappela l’audition. La motivation fugace qu’il avait eue retomba et,
dans le brouillard du matin, Piotr entama une longue et triste sérénade. Il n’était pas
d’humeur à jouer quelque chose de plus joyeux. Quelques mesures plus tard, le soleil
apparut derrière les collines. Il se sentit alors plus léger et sa musique s’égaya avec lui.
Le lendemain, un autre dessin l’attendait, comme une réponse silencieuse à ses
sentiments. Une aquarelle aux couleurs pâles, un paysage fantomatique et froid : les
rives de la Seine, eaux troubles où se reflète l’astre blanc. Des notes longues, le vent
qui souffle et qui emporte un dirigeable sous le regard émerveillé de dames qui, notes
plus claires et plus aiguës, montrent leur impatience devant la traversée qui les attend.
Un tel mélange d’émotion… La nuit apportait la tristesse mais la marquise, virevoltante
dans sa robe de soie, apportait le bonheur d’une promenade sur les eaux noires qui,
éclairées par la lune, se transformaient en rivière d’argent.
Penchée sur sa toile, pinceau à la main, Camille peignait le château et la falaise. Elle
ne pouvait pas écouter le pianiste aujourd’hui car elle se trouvait sur l’autre rive de la
Seine. Ses pensées, ses rêves s’écoulaient de nouveau, touches de couleur sur la
feuille blanche. Pourtant, elle n’entendait plus la musique qui l’inspirait tant. Elle se
sentait guérie. L’inspiration était revenue grâce au musicien qui jouait dans un des
salons du château.
Le soleil se couchait, il ne restait plus beaucoup de temps. Bientôt, elle présenterait
ses œuvres à son jury et l’été se terminerait. Elle ne pourrait plus observer le ciel du
pigeonnier ni se promener au milieu des pommiers et des poiriers du jardin. Avant de
partir, elle voulait remercier le musicien qu’elle n’avait jamais vu mais qui l’avait tant
aidée. Ce soir-là, elle dessina ce que son cœur avait retenu de sa visite au château de
La Roche-Guyon. Elle posa sur la feuille ses sentiments. Puis, elle rangea ses crayons
et ses acryliques, traversa les salons silencieux, s’imaginant une dernière fois les
dames dans leurs robes de satin, entourées de gentilshommes en habit d’apparat. Elle
descendit les escaliers d’honneur, se remémora une dernière fois ses belles journées
d’été et passa la grande porte.
Chaque jour, il était revenu. Chaque jour, il avait découvert un nouveau paysage, un
nouveau monde. Dans chacun d’eux, il avait pu reconnaître sa mélodie, comme si la
feuille avait capturé ses notes et ses émotions. Il savait que c’était la dernière fois qu’il
jouerait de ce vieux piano, partenaire de danse quelque peu bancal mais ayant
traversé les âges. Piotr était resté un moment sur le seuil du salon. Cela lui pesait de
devoir partir, de devoir repasser devant ce jury, devoir rejouer un classique pour ces
oreilles acerbes. Il n’avait toujours pas le courage de faire face à ce piano noir, trop
parfait pour ses mains excentriques.
Il entra, surpris… Un paysage était déjà peint, les tournesols du jardin potager
donnaient aux murs de la pièce une teinte dorée. Il n’avait jamais vécu ça auparavant.
À peine avait-il posé ses yeux sur l’image qu’un air lui vint à l’esprit. Pour ne pas le
perdre, il s’installa devant le vieux piano et laissa courir ses doigts sur le clavier. Un air
gai, entraînant, reflétant l’éclat lumineux des tournesols, s’envola crescendo dans les
couloirs. Il se surprit même à sourire, les couleurs chaudes lui réchauffaient le cœur.
Soudain, il fut pris d’un sursaut, presque en transe. Les notes claires se suivirent avec
un tempo plus rapide, faisant écho au machaon qui s’envole prestement d’une des
fleurs. Tout comme son air avait inspiré le peintre, la peinture lui avait inspiré une
mélodie. Cela faisait longtemps que Piotr ne s’était pas autant amusé, seul, devant son
instrument. C’était en partie grâce à ce peintre qu’il n’avait jamais vu et qui écoutait ses
mélodies chaotiques et qui les comprenait, il en était sûr...
Lorsqu’il referma le couvercle du clavier, il était heureux. Piotr se renseigna auprès des
autres artistes et monta jusqu’à ces pièces interdites au public, sous le toit. Il voulait
remercier l’artiste dont les œuvres l’avaient transcendé. Les couloirs étaient plus
exigus et les fenêtres plus petites. Il ouvrit la porte en bois dans un grincement.
La pièce était illuminée par le soleil, elle sentait le vieux bois, l’acrylique séché et la
poussière. Les planches craquèrent sous son poids alors qu’il essayait de se frayer un
chemin, en évitant les toiles et le matériel de dessin éparpillé sur le sol. Il faillit écraser
des craies, des pinceaux et des crayons qui avaient été laissés là, en essayant
d’atteindre la fenêtre. Ce débarras se trouvait juste au-dessus de la pièce dans
laquelle il jouait. Personne ne se trouvait là, seulement le silence. Dommage, le grand
jour était arrivé. Il partirait de ce château avec le regret de ne pas avoir rencontré ce
peintre, mais au moins, il aurait laissé ses peurs et ses angoisses entre ces vieux
murs. Là où quatre murs l’avaient empêché de fuir. L’été était terminé.
Le brouhaha de la ville agresse leurs oreilles. Ils regrettent les journées paisibles à
déambuler dans le musée. Ils attendent, dans le silence. L’angoisse pour seule
compagne.
Elle entre, il entre. Ils saluent le jury, prennent une grande inspiration, ferment les
yeux. Ils sont de nouveau là-bas, tous les deux. Avec leur piano, leur feuille et leur
imagination.
Il joue, elle dessine. D’abord timidement, puis le trait se fait plus sûr, les notes se font
plus fortes et assurées.
Piotr imagine le papillon aux ailes dorées s’envoler dans l’auditorium. Son
interprétation est aussi légère que lui, résonant jusqu’au plafond. Camille s’imagine
être dans la grande bibliothèque, elle entend la mélodie du pianiste, vibre avec elle. À
chaque respiration, elle donne un autre coup de crayon, de plus en plus rapidement.
C’est une dernière complainte, un dernier adieu à l’été. Les notes s’envolent, libres, les
traits encrent la feuille, affranchis. Ils sont ensemble, partagent les mêmes sentiments,
se complètent, au-delà des mots…
–
Applaudissements. Et le silence fut.
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