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Pourquoi l'éthicien aurait-il besoin de la recherche historique ?
BONDOLFI, Alberto
Reference
BONDOLFI, Alberto. Pourquoi l'éthicien aurait-il besoin de la recherche historique ? Revue
d'éthique et de théologie morale, 2016, HS (n° 291), p. 139-152.
Available at:
http://archive-ouverte.unige.ch/unige:85498
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Alberto
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Bondolfi
Pourquoi l’éthicien
a u r a i t - ­i l b e s o i n d e l a
r e c h e r c h e h i s t o r i q u e ?
Le thème que j’aimerais aborder au sein de cette session ATEM
a déjà retenu toute mon attention depuis quelques années, et
ce au sein des institutions dans lesquelles j’ai travaillé, dans des
Facultés de théologie catholiques et protestantes. À vrai dire,
il s’agit d’un thème et d’une problématique qui ne sont pas
spécifiques à l’éthique théologique et encore moins exclusifs à
la réflexion théologique en général, mais qui se posent, avec
autant d’urgence aussi dans un contexte éthico-­philosophique.
Avant même d’entrer dans le vif de la question j’aimerais proposer, en guise de liminaire, quelques considérations sur l’état de la
production historique dans le domaine de l’éthique théologique, et
cela au sein des différents chantiers confessionnels. Quel est donc
l’état de l’historiographie dans les disciplines qui nous occupent
ici de façon particulière ? L’abondance relative des publications
pourrait nous faire croire que ces chantiers sont particulièrement
riches en thèmes et documents et que donc le plaidoyer proposé
est plus rhétorique que nécessaire au moment actuel.
Autour
de
l’art
Une première observation que l’on peut faire lors d’une
première consultation de la bibliographie disponible touche
aux grands ouvrages de synthèse 1. Ces dernières sont rares et
1. Voir surtout comme première information R. Gerardi, Storia della morale. Interpretazioni teologiche dell’esperienza cristiana. Periodi e correnti, autori e opere, Bologna, EDB, 2003. En français, on ne peut consulter, pour le domaine de la théologie
morale catholique, que la monographie de L. Vereecke, De Guillaume D’Ockham à
Saint Alphonse de Liguori études d’histoire de la théologie morale moderne 1300 –
1787, Rome, Collegium S. Alfonsi de Urbe, 1986.
REVUE D’ÉTHIQUE ET DE THÉOLOGIE MORALE|N° 291|JUIN 2016|P. 139-152
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n’ont pas trouvé toujours non plus un grand intérêt parmi les
représentants de la discipline. Il faut avouer qu’il est devenu
toujours plus difficile de proposer des ouvrages de synthèse de
la pensée morale chrétienne, car ces dernières, surtout celles
qui nous sont parvenues au xixe siècle, étaient directement
influencées par les hypothèses théoriques qui présidaient à
leur rédaction.
Ainsi sommes-­nous encore aujourd’hui confrontés la grande
reconstruction de l’histoire de la morale sociale chrétienne d’Ernst
Troeltsch 2. Une fresque indispensable, mais qui est compréhensible aujourd’hui seulement à la lumière des questions que ce
théologien allemand se posait, en strict contact autant avec la
réflexion sociologique de Max Weber qu’avec celle des théologiens libéraux protestants de son temps.
Il faut avouer qu’actuellement l’intérêt pour les positions soutenues par les théologiens tout au long des siècles qui nous ont
précédés a sensiblement augmenté, même si l’on ne peut pas
encore déceler une approche commune ou une clé de lecture
qui permette l’élaboration de grandes synthèses.
Mais si, d’une part, il faut renoncer à vouloir profiter de grandes
synthèses à caractère encyclopédique, la présence de quelques
monographies très solides nous aide à déceler au moins quelques
lignes directrices de la recherche contemporaine. Quels sont donc
les choix qui ont présidé à la recherche historique récente dans
le domaine de notre discipline ? Une analyse même hâtive des
publications de ces dernières décennies nous montre quelques
tendances fortes qui méritent non seulement notre attention mais
aussi notre réception critique et une discussion à l’interne.
Une première tendance qu’on peut observer dans la production récente est donnée par les historien(ne)s qu’on appelait
« profanes » qui ont prêté davantage d’attention à l’évolution historique de la pensée éthico-­théologique que les théologien(ne)‌s
de métier 3.
2. E. Troeltsch, Die Soziallehren der christlichen Kirchen und Gruppen, Aalen,
Scientia Verlag, 1965, qui est la reproduction de l’édition parue chez Mohr à Tübingen en 1922. Nous ne disposons pas d’une traduction française, tandis qu’on peut
consulter une traduction italienne sous le titre : Le dottrine sociali delle chiese e dei
gruppi cristiani, Firenze, La nuova Italia editrice 1969.
3. Nombreux sont les historien(ne)s qu’on peut citer à cet égard, et cela dans les différents milieux culturels européens. Voir pour ce qui est de la production de langue
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Je ne veux pas ici culpabiliser outre mesure mes collègues ni
moi-­même. La pauvreté de la recherche historique en éthique en
effet est aussi le résultat du fait que la compétence historique exige
aujourd’hui la maîtrise de toute une série de savoirs particuliers et
spécifiques que l’on ne peut pas acquérir au sein des programmes
d’études classiques en philosophie et en théologie.
Cet argument n’explique ni ne légitime le retard de beaucoup de théologie contemporaine dans la recherche historique
autour de ses propres thèmes et problèmes. En effet si l’on doit
souligner l’importance de la compétence historique pour bien
comprendre les problèmes des métamorphoses de la pensée
théologique en éthique, il faut aussi mettre en évidence l’importance de la compétence théologique aussi pour les historien(ne)
s qui ont décidé d’explorer des thèmes liés à nos traditions de
pensée éthique.
Les contributions récentes de beaucoup d’historien(ne)s témoignent
de la qualité de la connaissance des problèmes internes à la
réflexion éthique en théologie et nous aident à mieux cerner les
priorités et les choix qui doivent guider notre propre recherche.
Je ne peux que souhaiter que les interactions entre les différents
domaines de recherche puissent s’intensifier à l’avenir et porter à
des explications communes et convergentes, en portant ainsi des
fruits pour une meilleure compréhension des différents nœuds
qui caractérisent l’histoire de la pensée morale en christianisme 4.
italienne, P. Prodi, Settimo non rubare. Furto e mercato nella storia dell’Occidente,
Bologna, Il Mulino, ed. 2009 ; Id., Una storia della giustizia. Dal pluralismo dei fori
al moderno dualismo tra coscienza e diritto, Bologna, Il Mulino ed., 2000 ; Id., Il
sacramento del potere. Il giuramento politico nella storia costituzionale dell’Occidente,
Bologna, Il Mulino ed., 1992 ; A. Prosperi, Tribunali della coscienza. Inquisitori,
confessori, missionari, Torino, Einaudi ed., 2009 ; Id., Dare l’anima. Torino, Einaudi
ed., 2005. Il faut aussi souligner l’attention particulière que quelques historiens de
la pensée morale chrétienne ont donnée au phénomène de la casuistique, présent
autant dans l’histoire du catholicisme posttridentin que dans les théologies protestantes, au moins pendant la période qui va du xvie au xviiie siècle. Voir parmi les
différentes publications : R. Schuessler, Moral im Zweifel, Paderborn, Mentis Verlag
2003‑2006 (2 volumes) ; S. Boarini, Introduction à la casuistique, Paris, L’Harmattan
éd., 2007 ; P. Hurtubise, La casuistique dans tous ses états, Montréal, Novalis éd.,
2005 ; pour ce qui est de l’histoire de la casuistique en France pendant les xviie et
e xviii siècles, voir la recherche très documentée de : J.-­
P. GAY, Morales en conflit.
Théologie et polémique au Grand Siècle, Paris, Éd. du Cerf, 2011.
4. L’historiographie récente de langue française met en évidence qu’une collaboration
plus étroite entre historien(ne)s et théologien(ne)s est tout à fait possible et qu’elle
manifeste des potentialités encore en partie inexplorées. Voir parmi une production
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Une pluralité d’interrogations
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Vouloir reconstruire quelques étapes de la pensée éthico-­
théologique nécessite de se poser différentes questions à la fois
et donc ne pas pouvoir et ne pas vouloir utiliser une seule
méthodologie d’exploration historique. La recherche historique,
dans le domaine particulier de l’éthique théologique, ne peut
donc se limiter à vouloir examiner et interpréter qu’un seul terrain, mais doit être disponible à une exploration multifactorielle
et essayer ainsi de poser toute une série de questions qu’on ne
peut pas réduire à une méthode unique.
Ici, je me suis résolu à typologiser quatre terrains d’intervention
de la recherche historique, en partant par le bas, c’est-­
à-­
dire
des faits, en montant ensuite à des niveaux plus abstraits et
pour arriver enfin sur le terrain de l’histoire des idées et des
doctrines systématiques.
La recherche historique s’occupe de faits
Ceux et celles qui s’occupent d’histoire veulent avant ­
tout
reconstruire des faits, des événements ou des situations concrètes
qui ne sont pas directement liés à des discours ou des doctrines
à caractère moral. Même si cela est vrai, cette constatation
n’implique pas nécessairement que de tels faits et événements
n’aient aucun intérêt pour notre discipline et pour son histoire.
Tout événement en effet peut, à certaines conditions, avoir
une signification symbolique propre, inhérente au moment de
sa genèse, ou bien perçue comme telle à posteriori à travers
l’influence qu’un tel fait peut avoir eu sur la compréhension
qu’on en a donné par les générations qui l’ont évoqué, transmis
et interprété par la suite.
Je me permets ici d’évoquer deux exemples liés à des faits,
choisis parmi ceux qui m’ont intéressé, il y a quelques années,
lors de la tenue d’un cours d’éthique politique 5. Lorsque le pape
Boniface VIII pendant l’année 1300 annonce la tenue d’un jubilé
et publie la bulle « Unam Sanctam » il ne met pas seulement au
monde un « fait » très important pour la chrétienté médiévale,
particulièrement riche : J. Delumeau, Le péché et la peur, Paris, Fayard, 1983 ; Id., L’aveu
et le pardon. Les difficultés de la confession. XIIIe-­XVIIIe siècle, Paris, Fayard, 1990.
5. Voir A. Bondolfi, Etica politica, dans Corso di morale, Brescia, Queriniana ed.,
1994, Vol. IV, 85‑345.
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mais en même temps aussi un discours central pour l’éthique
politique inspirée par le christianisme occidental 6. Certes la bulle
dont il est question ici contient des éléments d’ecclésiologie ainsi
que d’éthique sociale et politique, mais le fait ou l’événement
en tant que tel et sa ritualisation, témoignée aussi par l’iconographie de ce temps-­
là, donnent aux positions doctrinales de
Boniface VIII une densité qui va au-­delà des affirmations qu’on
peut retrouver dans son texte.
Un deuxième « fait » ou événement nous porte tout au début
de la modernité. Le 21 décembre 1511, seulement quelques
années après 1492, pendant un dimanche de l’avent le frère
dominicain Antonio de Montesinos met en doute la moralité
de la conquête espagnole dans les nouvelles terres appelées
« nouvelles Indes ». Sans que le prêcheur puisse vraiment s’en
apercevoir il provoque par ce sermon un vrai changement de
paradigme dans la perception et dans le jugement des opérations
coloniales en Amérique ainsi que dans la vision des rapports
entre chrétiens et non chrétiens dans toute forme de société.
Ce « fait » nous est connu par l’élaboration littéraire qu’en fait
Bartolomé de Las Casas quelques années plus tard dans une
œuvre écrite. Le fait devient ainsi, par une réélaboration littéraire
un élément essentiel d’une doctrine systématique qui s’opose à
d’autres discours autant doctrinaux et systématiques. Même si
le sermon de Montesinos sera plus ou moins oublié, il restera
pertinent par les médiations et transmissions théologiques des
membres de l’école de Salamanque. Et même si l’on peut considérer la dénomination « école de Salamanque » une construction
postérieure de l’historiographie contemporaine et non pas un
phénomène empirique nommé comme tel au xvie siècle, il ne
reste pas moins vrai que des faits bruts, comme le sermon que
je viens d’évoquer, ne peuvent être compris sans référence aux
élaborations théoriques qui se sont construites à partir de ces
mêmes événements, et devenir ainsi éléments d’un discours
théorique qui légitime, a posteriori, une compréhension des
faits perçus comme changement paradigmatique 7.
6. On peut reconstruire l’importance épocale de l’évènement par la reconstruction
critique qu’en a fait A. Paravicini-­Bagliani, Bonifacio VIII, Torino, Einaudi éd., 2003.
7. Je renvoie pour les détails qui mettent en évidence la signification symbolique de
cet événement à l’ouvrage de A. Bondolfi, « La théologie morale espagnole face au
défi de la découverte du “nouveau monde” », dans Freiburger Zeitschrift für Philo-
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L’histoire examine des pratiques
La recherche historique essaie aussi de dépasser les différents
faits ponctuels et doit ainsi analyser des pratiques qui s’installent,
parfois par des mécanismes fort complexes, dans un contexte
bien précis. L’éthique théologique devrait montrer un intérêt
tout particulier aux pratiques motivées par la foi chrétienne ou
même seulement par des options doctrinales spécifiques, car les
pratiques veulent donner une forme précise à des options qui
se veulent légitimées autant par une visée théologique que par
des considérations qui se veulent rationnelles. Les pratiques sont
le lieu de rencontre entre les doctrines et leur implémentation
dans un contexte social donné.
Les pratiques ont une existence historique dans la mesure
où elles peuvent varier dans leur manifestation concrète, dans
leurs motivations ou justification morale. La réflexion sur les
phénomènes et pratiques morales, c’est-­à-­dire l’éthique, montre
une certaine fatigue à suivre ces métamorphoses, mais, par un
retard que j’aurais tendance à définir comme presque « physiologique » elle adapte ses propres argumentations à la faveur ou
contre des pratiques précises à partir des changements survenus
justement dans les pratiques elles-­mêmes.
Deux exemples peuvent illustrer le propos que j’aimerais
défendre : le premier touche à la pratique du mariage. Tout le
monde conviendra que cette pratique a été toujours accompagnée
par une réflexion à caractère théologique et ethico-­normatif à la
fois, ainsi que par des normes juridiques. Toutes ces approches
et exemples devraient pouvoir illustrer le propos que j’aimerais
défendre : la pratique du mariage a été constamment accompagnée par une réflexion ethico-­théologique sur sa signification, ses
modalités et ses règles. Même par une lenteur particulière cette
réflexion a dû assumer les changements intervenus par les pratiques
liées à cette institution. Certains éléments du mariage ont été perçus comme constants (ainsi son unicité, sa durée dans le temps),
mais une analyse historique plus différenciée met aujourd’hui en
sophie und Theologie, (1992), 314‑331. La production bibliographique sur les thèmes
liés à la “conquista” est très abondante, même si elle est fortement dispersée. Voir
comme première approche les synthèses suivantes : J. Belda Plans, La escuela de
Salamanca, Madrid, Biblioteca de Autores cristianos, 2000 ; M. A. Pena Gonzales, La
escuela de Salamanca, Madrid, Biblioteca de Autores cristianos, 2009.
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évidence que des éléments de non continuité se sont installés aussi
dans une apparentes continuité des pratiques. Ainsi les publications récentes autour du divorce ont pu mettre en évidence que
les pratiques des premières générations chrétiennes n’étaient pas
aussi claires qu’on pourrait le penser, au moins en consultant les
publications de théologie morale les plus connues 8. L’institution du
mariage semble donc maintenir, tout au long du temps de l’histoire
du christianisme, une continuité, au moins partielle. Mais au-de­là
de longue durée manifestée par le nom du « mariage » se manifeste en même temps aussi la diversité des pratiques. Une étude
critique des sources juridiques pourrait et devrait porter ici à un
renouveau de l’historiographie actuellement présente en théologie
morale qui tend en général à voir dans les étapes de l’histoire du
mariage une sorte de « découverte » toujours plus explicite de la
spécificité du prétendu mariage chrétien. Une recherche historique
un peu trop « optimiste » donc qui ne semble pas tenir en compte
ni des phénomènes d’involution qui se sont manifestés dans le
temps ni de leur causes structurelles, autant internes qu’externes
à la pensée théologique 9.
Un deuxième exemple peut mettre en lumière le propos que
j’aimerais défendre dans mon intervention. Les discours autour
du prêt avec intérêt ou autour du serment mettent en lumière
avec davantage de vigueur les fortes discontinuités et même les
incohérences qui caractérisent l’évolution des pratiques au sein
de l’histoire du christianisme occidental. Aussi le rappel au texte
biblique, qui dans le cas de l’interdit de prononcer un serment
paraît particulièrement clair, subit des métamorphoses relativement
grandes tout au long des siècles et le théologien d’aujourd’hui
ne peut pas les ignorer, s’il entend reproposer de façon crédible
une réflexion systématique autour de cette problématique 10.
L’histoire analyse et interprète aussi les doctrines
La recherche historique s’occupe en tout cas non seulement
d’analyser des pratiques mais aussi des discours théoriques, des
8. Je renvoie à une recherche classique qui, à mon avis, confirme cette affirmation. Voir J. Gaudemet, Le mariage en Occident : les mœurs et le droit, Paris, Éd.
du Cerf, 1987.
9. Voir parmi les publications les plus récentes la synthèse d’A. Melloni, Amore
senza fine. Amore senza fini, Bologna, Il Mulino ed., 2015.
10. Voir les recherches historiques spécifiques proposées dans la publication de
Paolo Prodi citée à la note n° 2.
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doctrines. Elle ne les explore pas seulement dans leur cohérence
interne, mais examine les conditions de leur issue dans le temps,
leurs changements et les mécanismes qui animent ces derniers.
C’est sur ce terrain que les quelques théologiens spécialisés en éthique ont essayé de reconstruire quelques étapes de
l’histoire de leur discipline 11. En effet analyser l’évolution des
doctrines est possible seulement en travaillant sur des sources
écrites facilement disponibles, ce qui est le cas pour la plupart
des théologiens qui opèrent dans un milieu académique. Il est
aussi relativement facile établir des lignées de dépendance entre
Auteurs et courants de pensée.
Derrière cette facilité apparente se cachent aussi des difficultés
de taille. J’en évoque ici seulement quelques-­unes, qui remontent
à quelques petites explorations historiques que j’ai pu cultiver
pendant ces dernières années. Au sein de telles petites recherches
j’ai rencontré des changements dans les contenus des doctrines
examinées qui sont presque invisibles et semblent pouvoir être
interprétés comme une forme de continuité à l’intérieur d’une
tradition de pensée et où les points de changement semblent
seulement se référer à des détails secondaires. En réalité derrière
ces petits signes peut se cacher un vrai changement de paradigme qui permet après coup d’examiner les problèmes dont il
est question sous une lumière tout à fait nouvelle. Vu que de
toute façon on a tendance, dans la recherche historique en théologie à souligner les moments de continuité doctrinale, quelque
fois les changements radicaux se manifestent de façon tout à
fait discrète, à travers l’adjonction d’un adjectif, ou par le biais
d’une précision de détail et non pas par une ré-­systématisation
de toute la matière examinée.
11. Ainsi, avec des sensibilités assez différentes entre elles, de la part de théologiens
catholiques : L. Vereeke, mais aussi G. Angelini, Teologia morale fondamentale :
tradizione, scrittura e teoria, Milano, Glossa ed., 1999 ; G. Angelini et A. Valsecchi,
Disegno storico della teologia morale, Bologna, EDB ed., 1972 ; La teologia del Novecento. A cura di G. Angelini e S. Macchi, Milano, Glossa ed., 2000. Du point de
vue de l’histoire de l’éthique théologique protestante, on ne trouve pas de travail
de synthèse, au moins en français. Je renvoie à : Quellentexte theologischer Ethik.
Von der alten Kirche bis zur Gegenwart. Edité par S. Grotefeld et alii., Stuttgart,
Kohlhammer Verlag, 2006. Toujours en allemand, on rencontre des tentatives de
synthèse d’histoire de l’éthique chrétienne dans une perspective qui essaie de dépasser les clivages confessionnels. Voir S. Pfuertner et alii, Ethik in der europäischen
Geschichte, Stuttgart, Kohlhammer Verlag, 1988 (2 volumes) ; J. Rohls, Geschichte
der Ethik, Tübingen, Mohr Verlag, 19992.
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J’évoque quelques détails liés à deux scénarios historiques pour
illustrer et préciser mon propos. Ainsi celui qui lit aujourd’hui
les Relecciones de Francisco de Vitoria autour de la doctrine
de la « guerre juste » ou le petit traité de Cajetan sur le devoir
de donner l’aumône aura l’impression de se trouver face à une
reprise presque mécanique des positions de Thomas d’Aquin
sur ces deux questions normatives 12. Seule une lecture plus
astucieuse et attentive aux contextes et aux détails pourra mettre
en évidence les changements fondamentaux dans l’évaluation
des problèmes liés à la distribution équitable des biens et à la
guerre dans une société radicalement différente entre le xiiie et
le xvie siècle. Le vocabulaire employé ainsi que les catégories
convoquées semblent ne pas changer, mais la réflexion proposée provoque un saut de qualité qui nous permet aujourd’hui
d’attribuer ces auteurs, à plein titre, à la pensée moderne.
L’histoire s’occupe aussi des mentalités
Pour pouvoir comprendre ces changements paradigmatiques,
à l’intérieur d’une continuité apparente du vocabulaire et parfois
aussi des argumentations il faut tenir en compte aussi du fait
que dans la recherche historique on s’occupe non pas seulement
de doctrines mais aussi de mentalités. Cette dernière catégorie,
proposée par la célèbre école dite des Annales (du nom de
la revue qui constituait la tribune la plus importante de ces
historien[ne]s 13), désigne le niveau le plus profond de la réalité
historique, comparée ici à l’image d’un fleuve, au sein duquel
l’eau se meut selon des vitesses différentes, selon les niveaux
examinés. Ici, au niveau des mentalités, l’eau court de façon
très lente, tandis qu’en même temps l’histoire des événements
coule de façon bien plus rapide. Cette diversité dans les vitesses
12. Pour ce qui touche à la doctrine de l’aumône, je renvoie à Elemosina rédigé
pour le Nuovo dizionario di teologia morale, Ed. par F. Compagnoni, G. Piana et
S. Privitera, Milano, Ed. Paoline, 1990, ainsi qu’à A. Bondolfi, Helfen und Strafen,
Münster, Lit Verlag, 1997.
13. Pour une introduction à ce débat historiographique sur les différents niveaux
ou “souches” de la réalité historique, voir R. Rauzduel, Sociologie historique des
« Annales », Paris, Ed. Lettres du monde, 1999 ; C.A. Aguirre Rojas, Die “Schule”
der Annales : gestern, heute, morgen, Leipzig, Peipziger Universitätsverlag, 2004 ;
A. Burguiere, L’école des Annales : une histoire intellectuelle, Paris, Jacob éd., 2004 ;
A. Rueth, Erzählte Geschichte : narrative Strukturen in der französischen Annales-­
Geschichtsschreibung, Berlin, de Gruyter, 2005.
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des différents niveaux de la réalité historique vaut aussi pour
l’univers complexe des convictions morales et religieuses.
La recherche dans le domaine de l’éthique théologique devra
donc aussi assumer les changements de mentalité qu’on peut
déceler aussi au sein de sa propre discipline. Les vingt siècles
de christianisme qui nous précèdent mettent en évidence la
pluralité des approches aux textes bibliques, la variété des
références à des auteurs valorisés à partir de choix préétablis,
et tout cela évidemment à partir de mentalités dont les acteurs
ne sont pas nécessairement toujours conscients. Le moment
présent, particulièrement privilégié grâce à des possibilités tout
à fait nouvelles données par l’accès, via les digital humanities,
à une quantité énorme de sources documentaires 14, nous permet
de renouveler nos regards, nos analyses et nos interprétations.
On ne peut que soutenir la nécessité d’une historiographie
œcuménique qui puisse nous permettre d’interpréter les débats
confessionnels des temps passés de façon adéquate, en comprenant mieux leur enracinement spécifique et en décelant les raisons les plus profondes qui expliquent les polémiques d’hier. Un
exemple frappant nous vient du lieu où nous nous trouvons pour
notre session annuelle, c’est-­à-­dire Trente. Pensons simplement
au document sur la doctrine de la justification issu du Concile
de Trente et aux causes des malentendus qui l’ont entouré. Sans
le travail des historien(ne)s, autant catholiques que protestant(e)
s qui ont reconstruit les circonstances liées aux malentendus on
aurait pas pu arriver à un document commun autour de cette
problématique centrale pour la compréhension de la Réforme 15.
En tout cas, le fait d’intégrer au sein d’une réflexion systématique les perspectives et les résultats de la recherche historique
n’est pas une opération simple et demande au théologien ou
à la théologienne des qualités intellectuelles et herméneutiques
14. Voir, tout dernièrement, C. Clivaz, « En quête de couvertures et corpus. Quelques
éclats d’humanités digitales », dans V. Carayol et F. Morandi (eds.), Les Humanités
digitales, le tournant des sciences humaines, Bordeaux, Presses Universitaires de
Bordeaux ; F. Clavert et S. Noiret, L’Histoire contemporaine à l’ère numérique,
Bruxelles, Peter Lang, 2013.
15. Voir parmi une littérature particulièrement abondante, B. Sesboue, Sauvés par
la grâce. Les débats sur la justification du x v i e siècle à nos jours, Paris, Ed. Facultés
jésuites de Paris, 2009. Voir le document commun dans La Doctrine de la justification, Déclaration commune de la Fédération luthérienne mondiale et de l’Église
catholique, Paris, Éd. du Cerf, 1999.
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assez hors du commun. Cela explique peut-­être aussi la pauvreté
relative de recherche historique dans le domaine spécifique de
notre discipline et met encore davantage en évidence le contraste
avec l’abondante production dans des domaines thématiques
qui intéressent directement ceux et celles qui opèrent dans le
domaine de l’éthique théologique 16.
En
conclusion
En terminant ces considérations sommaires autour du thème
de la recherche historique en éthique théologique j’aimerais
soutenir la thèse selon laquelle une exploration critique et différenciée du passé de notre discipline, dans sa genèse et ses
transformations soit à considérer comme indispensable pour
pouvoir comprendre éventuellement changer le présent et donner
une consistance argumentative à la réflexion systématique qui
s’opère dans la même discipline.
Évidemment, le passé ne nous transmet pas des formules
magiques pour gérer le temps présent, mais il nous prédispose
à comprendre ce qui se passe sous nos yeux, à en observer
les causes les plus cachées et à postuler les conditions d’un
changement possible et indirectement aussi à le légitimer aussi
sur le plan moral.
La recherche historique nous préserve aussi de jugements
hâtifs sur l’avenir, fruits plutôt de notre fantaisie que d’une
prévision mûrie d’explorations historiques bien documentées.
À travers un exercice bien ordonné de la mémoire et par le
biais d’une fréquentation méthodique des sources on perçoit
mieux les éléments qui méritent d’être ultérieurement transmis,
car ils font partie de la « Tradition » plus que de « traditions »
bien conjoncturelles. Ainsi comprise la recherche historique, à
l’intérieur même de la réflexion éthique, ne constitue pas un
16. Voir l’exemple paradigmatique de la recherche historique autour de la sexualité, du mariage et de la famille, J. Gaudemet, Le mariage en Occident. Les mœurs
et le droit, Paris, Éd. du Cerf, 1987 ; A. Lefebvre-­Teillard, Le mariage en France du
e
e x v i au x v i i i siècle, Paris, 1996 ; W. Molinski, Theologie der Ehe in der Geschichte,
Aschaffenburg, Pattloch Verlag, 1976 ; G. Cereti, Amore e comunione nel matrimonio,
Brescia, Queriniana ed., 1983 ; E. Fuchs, Le désir et la tendresse, Genève, Labor et
Fides, 1979.
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Pourquoi l’éthicien aurait-­il besoin de la recherche historique ?
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frein pour l’avenir de notre discipline, mais plutôt un élément
de stimulation spécifique voire indispensable.
Afin que cela puisse avoir lieu, il sera quand même nécessaire
d’entreprendre un renouveau interne à la recherche en éthique qui
puisse permettre un accès plus qualifié au travail d’exploration historique. Je me permets donc, en guise de conclusion, de proposer
à la discussion et à la critique des collègues quelques postulats
que je formule de façon sommaire, en espérant qu’ils puissent être
ultérieurement approfondis et reformulés de façon plus adéquate.
L’accès aux sources a été fortement facilité, pendant ces
derniers temps, par leur digitalisation d’une part et leur mise à
disposition télématique d’autre part. Malgré cette diffusion capillaire qui porte les contenus de précieuses bibliothèques jusque
dans les bureaux de travail les plus éloignés dans le monde il
faut avouer que, même dans le domaine des sciences des religions et de l’éthique la forte inégalité nommée « digital divide »
et qui creuse un fossé toujours plus grand entre les chercheurs
qui ont accès à de la bonne information et ceux et celles qui
en sont bannis tend à devenir toujours plus forte 17. La communauté scientifique, consciente de cette inégalité dans l’accès au
savoir, a cherché à réagir en établissant le principe dit de l’open
access, à savoir, de l’accès gratuit aux résultats de recherches
qui ont été financées par la main publique. La pratique d’un tel
principe 18 a porté à des résultats positifs, même si ces derniers
sont observables surtout dans les pays les plus pauvres et qui
ont donc plus de peine à accéder aux produits de la recherche.
Les sources mêmes, doivent pouvoir être élargies, car le temps
en a provoqué plus ou moins volontairement une sélection pas
toujours impartiale et qui doit être discutée et problématisée
de façon critique. Beaucoup de sources, considérées, souvent
à tort, comme « secondaires » ou même « impertinentes » devront
être mises à disposition de ceux et celles qui voudront les
interpréter de façon davantage adéquate. Il s’agit d’une tâche
17. Voir, à cet égard, la recherche de N. Zillien, Digitale Ungleichheit. Neue Technologien und alte Ungleichheiten in der Informations-­und Wissensgesellschaft, Wiesbaden, Verlag für Sozialwissenschaften, 2006.
18. Voir pour une première analyse des problèmes liés à la pratique du open
access : Pubblicazione scientifiche, diritti d’autore e Open Access – Atti del Convegno
tenuto presso la Facoltà di Giurisprudenza di Trento il 20 giugno 2008, consultable
auprès de : creativecommons. org/licenses/by-­nc-­nd/2.5/it/
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particulièrement délicate car la présence ou pertinence de certains thèmes ou de quelques prises de position nous semblent
intéressantes ou pertinentes au sein du moment historique dans
lequel elles sont formulées, peuvent être en effet plus ou moins
représentatives de l’époque examinée, ou alors plutôt de nos
attentes envers cette même époque. L’exemple le plus frappant
à cet égard est peut être celui de l’histoire des femmes, aussi
à l’intérieur de l’histoire de l’éthique théologique 19. Le récente
historiographie des femmes à justement problématisé beaucoup
de certitudes qu’on pensait comme indiscutables jusqu’à il y a
quelques décennies. La prudence méthodologique nous montre
en tout cas que si d’une part doivent être mises en lumière de
nouvelles clés de lecture de phénomènes historiques jusqu’ici
interprétés selon une perspective masculine, cela n’implique
encore pas nécessairement que les phénomènes examinés soient
devenus autres. La clé de lecture a changé et cela implique
une autre visibilité donnée aux événements et aux produits
intellectuels qui en découlent et qui sont souvent restés dans
l’ombre, mais les faits pour autant n’ont pas changé.
Les jeunes chercheurs et chercheuses dans notre domaine
devront être encouragé(e)s à la recherche historique afin que
de nouvelles approches systématiques puissent en tirer profit. Il
s’agit évidemment d’opérations de longue haleine qui pourront
porter des fruits seulement à longue échéance. Pensons seulement au « phénomène Migne » au xixe siècle, qui a pu permettre
ensuite celui des « sources chrétiennes », ou bien à l’édition en
français des œuvres de Martin Luther ou de Karl Barth. Si notre
génération ne sait pas faire, ceux et celles qui vont suivre resteront peut-­être sur leur faim. Il faut donc savoir investir, avec les
nouveaux moyens que nous avons à disposition par le biais de
l’informatique et de la télématique, afin que les nouvelles générations puissent lancer de nouvelles analyses et des interprétations
qui soient au services de nouvelles causes que nous défendons
aujourd’hui avec conviction. Les anniversaires que nous venons
de célébrer, de celui du Concile de Trente à celui des 500 ans
de la Réforme, peuvent être de belles occasions à ne pas manquer pour un renouvellement en profondeur de nos recherches.
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Pourquoi l’éthicien aurait-­il besoin de la recherche historique ?
19. Voir pour une première approche l’ouvrage collectif, Histoire des femmes en
Occident. Edité par G. Duby et M. Perrot, Paris, Plon, 2002 et suiv.
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Enfin qu’il me soit permis d’évoquer le défi peut être le plus
radical qui touche tous et toutes ceux et celles qui cultivent
l’éthique théologique : il s’agit de notre positionnement envers
l’éthique philosophique. Ce dernier est devenu particulièrement
fragile pendant ces dernières décennies, surtout après la montée
fulgurante de la recherche philosophique en éthique depuis les
années 70 du siècle passé. Il n’est pas possible, dans l’économie
d’une intervention comme celle-­ci, d’analyser les causes et les
modalités d’une telle fragilité. Je me limite seulement à affirmer
qu’un renouvellement de la recherche historique dans notre
domaine pourrait indirectement contribuer à une diminution de
ladite fragilité et enrichir en même temps les approches systématiques à des problèmes normatifs qui ont touché le passé et
continuent à interroger les consciences d’aujourd’hui. Les débats
bioéthiques autour de l’avortement d’une part ainsi que ceux
liés au plaidoyer du « mariage pour tous 20 » d’autre part ont mis
fortement en évidence l’urgence d’une telle recherche. Le défi
est posé autant à notre génération qu’à celle qui nous suit et
cela sous la forme d’un appel à une curiosité intelligente. Cette
dernière ne produira pas des miracles de connaissances tout à
fait nouvelles, mais elle pourra peut-­être nous mettre à disposition de nouveaux instruments de compréhension du Message
que nous voulons continuer à transmettre dans le temps.
Alberto Bondolfi
Université de Genève
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REVUE D’ÉTHIQUE ET DE THÉOLOGIE MORALE N°
20. Voir comme exemple de recherche historique intéressante autour du problème
de l’avortement l’enquête de P. Sardi, L’aborto ieri e oggi, Brescia, Paideia ed., 1975.
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