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Missionnaires dominicains
*
Philippe de Beaumont, André Chevillard,
Mathias Du Puis & Pierre Pélican.
Corpus Antillais - Vol. 5
Collection de sources sur les Indiens caraïbes
Directeur de la collection : Bernard Grunberg.
Éditeurs scientiiques : Bernard Grunberg, Benoît Roux & Josiane Grunberg.
Avec la collaboration de Zoé Dubois, Joël Hanry, Éric Roulet.
Mise en page et maquette : Benoît Roux.
Couverture
- Détail de : Rochefort, Charles de. Histoire naturelle et morale des îles Antilles de l’Amérique.
Rotterdam : Arnould Leers, 1658, livre II, chap. XIV, p. 429.
- Détail de : Archives nationales d’outre-mer [ANOM, Aix-en-Provence], COL, C8B1, n°4,
Traité conclu entre Charles Houel, gouverneur de la Guadeloupe, et les Caraïbes, Guadeloupe,
31/03/1660. [Copie certiiée conforme en 1722].
- Détail de : ANOM, Dépôt des Fortiications des Colonies, 13 DFC 65B, Feuille 6, Caylus,
Jean-Baptiste de. Plan du fort Saint-Pierre de la Martinique et des ouvrages proposez à y ajouter
pour le mettre hors d’insulte, Martinique, 15/03/1693, 78×41,5 cm.
Quatrième de couverture
- Détail de : ANOM, COL, C8B1, n°20, Carte de la Martinique par l’ingénieur Blondel, Martinique, ca 1665.
Conception graphique : Benoît Roux.
Publié avec le soutien de
l’Agence Nationale de la Recherche (ANR)
© L’HARMATTAN, 2016
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
www.harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-09627-8
EAN : 9782343096278
Collection sous la direction de
Bernard GRUNBERG
Missionnaires dominicains
*
Philippe de Beaumont, André Chevillard,
Mathias Du Puis & Pierre Pélican.
Édition critique de
Bernard GRUNBERG, Benoît ROUX & Josiane GRUNBERG
L’Harmattan
Corpus Antillais
Collection de sources sur les Indiens caraïbes
TOMES 1 & 2 : Charles de Rochefort. Histoire naturelle et morale des îles Antilles (Édition comparée 1658,
1665, 166, 1681), Le tableau de l’île de Tabago (1665) et Relation de l’île de Tabago (1666).
TOME 3 : Missionnaires capucins et carmes. Brieve relation de Paciique de Provins (1646) ; Voyages de
Maurile de St Michel (Édition comparée 1652, 1653).
TOME 4 : Voyageurs anonymes. Relation d’un voyage infortuné dite de l’Anonyme de Carpentras (ca 1620) ;
Relatione delle Isole Americane dite du Gentilhomme écossais (1659) ; L’Histoire de l’île de la Grenade dite de
l’Anonyme de Grenade (ca 1659) ; Relation des isles de Sainct Christole, Gardelouppe et la Martinicque dite
de l’Anonyme de Saint-Christophe (ca 1640) ; Description de l’Isle de St Vincent dite de l’Anonyme de SaintVincent (ca 1700).
TOME 5 : Missionnaires dominicains (I). Lettre de Philippe de Beaumont (1668) ; Les desseins de son éminence
de Richelieu pour l’Amérique d’André Chevillard (1659) ; Relation de Mathias Du Puis (1652) ; Coppie d’une
lettre de Pierre Pélican (1635).
(à paraître)
TOME 6 : Voyageurs étrangers. Letter to the Earl of Carlisle d’Henry Ashton (1646) ; Giornale o memoria
(1659), Relation, Relazione (1660) et Information succincte (1661) de Cosimo Brunetti ; Relazione d’Urbano
Cerri (1678) ; Carta d’Álvarez Chanca (1494) ; Relación del Segundo Viaje de Cristóbal Colón ; (1493 - p. 235254) ; Historia del Almirante de Hernando Colón (chap. 44-46) ; De Novitatibus insularum de Miguel de Cúneo
(1495 - f°24-46) ; A new Survey of the West-Indies de homas Gage (éd. comparée 1648, 1655 - chap. III-IV) ;
Itinerario d’Alexandri Geraldini (ca 1522) ; Nieuwe wereldt, ofte Beschrijvinghe van West-Indien de Johannes de
Laet (éd. comparée 1625, 1630 - chap. XX-XXI) ; De orbe novo de Pierre Martyr Anghiera (décades I et II,
février 1494) ; An Houre Glasse of Indian Newes de John Nicholl (1607) ; Missión a las Indias de Gerónymo
Pallas (1620 - livre II, chap. 4) ; Islario general de Alfonso de Santa-Cruz (1560 - part. 4) ; he general historie of
Virginia de John Smith (1624 - chap. 25-27) ; De insulis meridiani de Nicolaus Scyllacius/Guillaume de Coma
(1494) ; Carta de Simone del Verde (1494).
TOME 7 : Missionnaires jésuites. Lettre d’Antoine Boislevert (ca 1662) ; Relation de Jacques Bouton (1640) ;
Voyage d’Étienne de La Pierre (1668) ; Relation de Jean Hallay (1657) ; De insulis Karaybicis relationes manuscriptæ
d’Adrien Le Breton (ca 1722) ; Relation (1655) et Narratio missionum (ca 1653) de Pierre-Ignace Pelleprat.
TOME 8 : Voyageurs français et textes divers. Histoire nouvelle de Caillé de Castres (1694) ; Histoire et voyage
de Guillaume Coppier (1645) ; Les exploits et logements des François dans l’isle de Gardeloupe dans la Gazette
(1639) ; Relation du sieur de La Borde (1674) ; Relation (1644) et Lettre de Léonore La Fayolle (1644) ; Voyage
de Daniel Le Hirbec (ca 1644) ; Récit du voyage et de l’arrivée aux Antilles du commandeur de Poincy dans le
Mercure françois (1640).
TOME 9 : Missionnaires dominicains (II). Raymond Breton. Relation de l’île de Guadeloupe (ca 1647), Brevis
Relatio (1654), Seconde version de la Brevis Relatio (ca 1654), Fragments de la Brevis Relatio (s.d.), Relatio B
(1656), Brevis Narratio (1657).
TOMES 10-12 : Missionnaires dominicains (III). Jean-Baptiste Du Tertre. Histoire générale des isles (Édition
comparée 1654 avec les manuscrits de la Bibliothèque nationale de France et de la Bibliothèque Mazarine) et
Histoire générale des Antilles (1667-1670).
INTRODUCTION
L
es dominicains sont de grands chroniqueurs. Arrivés dans le Nouveau Monde
dès 1510, les dominicains espagnols ont rédigé de nombreux ouvrages, à
l’exemple de Bartolomé de Las Casas, de Diego Durán, d’Antonio de Remesal,
d’Agustín Dávila Padilla, Francisco de Burgoa, etc.1. Les dominicains français
ne sont cependant pas en reste. Ils ont beaucoup écrit sur les Petites Antilles
où ils se sont rendus comme missionnaires au XVIIe siècle. Chacun a eu soin
d’insister sur un aspect ou l’autre de la colonisation. Le père Pierre Pélican a
donné ses premières impressions dans une longue lettre adressée au père JeanBaptiste Barré, supérieur du noviciat de Paris, à peine arrivé à la Guadeloupe.
Raymond Breton a rédigé plusieurs relations tout au long des vingt ans qu’il a
passés aux îles. Mathias Dupuis a raconté ses nombreux déboires avec le gouverneur de la Guadeloupe, Charles Houël. André Chevillard s’est extasié devant
les fruits de la colonisation avant que Jean-Baptiste Dutertre ne livre sa grande
fresque sur les établissements français des Petites Antilles en 1667. À la in du
XVIIe siècle, une autre plume dominicaine fameuse se livrera à nouveau à cet
exercice, poursuivant la tradition de l’ordre mais avec davantage de truculence,
celle de Jean-Baptiste Labat. Les témoignages des dominicains français sont ainsi
un précieux outil pour saisir la colonisation française des îles au XVIIe siècle.
Les premiers dominicains français arrivent aux Antilles avec Jean du Plessis
et Charles Liénart qui entreprennent de conquérir une île nouvelle au nom de la
Compagnie des îles de l’Amérique et du roi2. Ils sont quatre, spécialement choisis
par Jean-Baptiste Carré : Pierre Pélican, le supérieur de la mission, Nicolas Breschet, Raymond Breton et Pierre Grifon de la Croix3. La mission est approuvée
par la Propagande de la Foi. Le pape Urbain VIII concède, le 12 juillet 1635, les
privilèges pour dix ans aux quatre dominicains4. C’est le cardinal de Richelieu
1. Medina, Miguel Angel. Los dominicos en América. Presencia y actuación de los dominicos en la
América colonial española de los siglos XVI-XIX. Madrid : Mapfre, 1992. Fernandez Rodriguez, Pedro. Los dominicos en la primera evangelización de México (1526-1550). Salamanque :
San Esteban, 1994. Castañeda Delgado, Paulino[coord.]. Tercer Congreso Internacional sobre
Dominicos y Nuevo Mundo : actas. Madrid : Deimos, 1991.
2. Rennard, J. Histoire religieuse des Antilles françaises des origines à 1914 d’après des documents
inédits. Paris : Librairie Larose, 1954,
3. BNF, ms fr. 15466, Lettre de p. Pélican à J.-B. Carré, Guadeloupe, 28/05/1635, f° 88r ; Breton,
Raymond. Relatio A, dans Relations de l’île de la Guadeloupe. Basse-Terre : Société d’Histoire
de la Guadeloupe, 1978, p. 138 ; Breton, R. Relation française, dans Relations de l’île de la Guadeloupe, op. cit., p. 85 ; Du Tertre, Jean-Baptiste. Histoire générale des Antilles habitées par les
François [1667-1670]. Paris : Éditions E. Kolodziej, 1978, t. 1, p. 94.
4. Archives de la Propagande de la Foi [APF], Congressi, America Antille I, Décret de la Propagande de la Foi, Rome, 19/06/1634, f° 150v-151r ; Bulla missionis. Facultates concessae a Sanctissimo
5
les missionnaires dominicains
qui les a invités dans cette aventure car il avait de bonnes relations avec le frère
J.-B. Carré et avait vivement soutenu le mouvement de réforme de l’ordre.
Jean-Baptiste Carré, qui a reçu du pouvoir la conduite de la colonisation, obtient de la Compagnie des îles de l’Amérique de nombreux privilèges et promesses.
Mais, apprenant les conditions déplorables dans lesquelles les pères doivent exercer leur ministère, il les rappelle. Seul demeure dans les îles Raymond Breton. Les
directeurs de la Compagnie ont bien du mal à obtenir de nouveaux missionnaires.
Ils doivent faire appel à d’autres congrégations dominicaines et à d’autres ordres
religieux pour satisfaire l’encadrement des colons, des Indiens et des esclaves1. Les
dominicains s’établissent tout d’abord de façon exclusive à la Guadeloupe, où ils
ont deux maisons et des habitations données gracieusement par la Compagnie.
Ils font construire entre la Petite Rivière et la rivière de la Pointe-des-Galions une
église sous l’invocation de Notre-Dame-du-Rosaire. À Cabesterre, ils bâtissent
leur maison et l’église Saint-Hyacinthe2. Les actions des dominicains sont nombreuses et variées. Ils sont tour à tour médecins, interprètes, intermédiaires dans
tous types d’afaires. Leur volonté missionnaire est un peu freinée par le nécessaire
encadrement des colons. Ils administrent les paroisses, comme les autres ordres, et
en l’absence de tout clergé séculier. Mais les pères sont peu nombreux.
Les relations entre les dominicains et les diférents capitaines de la Guadeloupe (L’Olive, Houël) ne sont pas bonnes. Les dominicains critiquent vivement
la guerre entreprise par L’Olive contre les Indiens de la Guadeloupe3 et prennent
le parti du lieutenant général Aubert contre Houël. Ce dernier joue alors les
ordres les uns contre les autres et fait venir à la Guadeloupe les capucins chassés de
Saint-Christophe par Philippe Lonvilliers de Poincy, puis les carmes, les augustins
et les jésuites. Il remet en cause les droits des dominicains et leur retire leurs propriétés. Les directeurs de la Compagnie des îles de l’Amérique rappellent Houël à
l’ordre à plusieurs reprises ain qu’il les favorise et fasse en sorte que les habitants
pourvoient à leurs nécessités4. La vente de la Guadeloupe par la Compagnie, en
1649, à Charles Houël et à son beau-frère Jean de Boisseret renforce son pouvoir
et les dominicains en font en grande partie les frais. Plusieurs pères rentrent en
1.
2.
3.
4.
Domino Nostro, Domino Urbano, Rome, 12/07/1635, dans Breton, R. Relation française, op.
cit., p. 85-86 ; Chevillard, André. Les desseins de son Éminence de Richelieu pour l’Amérique.
Basse-Terre : Société d’Histoire de la Guadeloupe, 1973, p. 19. La mission est conirmée et ses
privilèges sont accrus le 4 mars 1644 par le pape Urbain VIII (APF, Congressi, AA I, Lettre des
dominicains à la Propagande de la Foi, Guadeloupe, 11/09/1646, f° 152r-153v ; APF, Congressi, AA
I, Copie des facultés données à Armand de La Paix, Guadeloupe, 12/01/1647, f° 154r-155v).
Breton, R. Relatio B, dans Relations de l’île de la Guadeloupe, op. cit., p. 208. De 1648 à 1656, il
n’y a que trois dominicains du noviciat à œuvrer aux îles.
Contrat de donation des terres aux religieux de l’ordre de frères prêcheurs, 26/01/1637, dans Breton,
R. Relation française, op. cit., p. 94 ; Du Tertre, J.-B. Histoire générale des Antilles habitées par
les François, op. cit., t. 1, p. 112-113.
Breton, R. Relation française, op. cit., p. 90-91 et Relatio B, op. cit., p. 166 ; Du Tertre, J.-B.
Histoire générale des Antilles habitées par les François, op. cit., t. 1, p. 106.
ANOM, F2A13, Délibération de la Compagnie, Paris, 2/02/1646, p. 500.
6
introduction
France1. La monarchie doit intervenir en 1652 auprès de Houël pour lui rappeler
l’importance de l’œuvre accomplie par les frères prêcheurs dans les îles2. La donation de terres sur laquelle une grande partie du conlit se focalise est conirmée3.
Mais cela n’empêche pas Houël de continuer à la contester. Le litige sera tranché
par un arrêt du Conseil en 1662 en faveur des dominicains4. La in du régime des
seigneurs propriétaires avec la création de la Compagnie des Indes occidentales
par Colbert en 1664 permet d’apaiser les relations.
La vie des dominicains n’en demeure pas moins agitée. Ils sont traversés par
des conlits internes, les supérieurs ne reçoivent pas l’adhésion de tous, et sont
partagés sur le rattachement de la mission antillaise au noviciat. Ils entrent aussi
en rivalité avec les jésuites à propos de la Confrérie du Rosaire5.
Les dominicains fondent bientôt des missions dans toutes les îles françaises.
Ils reçoivent du gouverneur de la Martinique Jacques Dyel du Parquet le fonds
Saint-Jacques. Ils y établissent une sucrerie et un moulin. Ils y font travailler des
esclaves6. Ils s’implantent ensuite à Sainte-Croix en 1660. Charles de Sales leur
octroie des terres et 5000 livres de tabac de rente annuelle7. Ils sont aussi à SaintChristophe, à la Grenade, et à Saint-Martin. Si les missions sont nombreuses (on
en compte six en 1665), elles sont peu pourvues. Elles ne sont bien souvent animées que par un seul religieux, parfois aidé d’un frère lai. Philippe de Beaumont
mentionne sept religieux en tout en 1665. L’état des missions des dominicains des
années 1666-1667 parle de onze dominicains dans l’ensemble des îles. La mission
de la Dominique est un peu particulière car l’île est restée sous le contrôle des
Indiens. Elle a été animée de façon intermittente par Raymond Breton puis dans
les années 1660 par Philippe de Beaumont8.
1. Breton, R. Relatio A, op. cit., p. 150 et Relatio B, op. cit., p. 190.
2. ANOM, F3221, Lettre du roi à Houël, 20/09/1652, f° 277 ; ANOM, F3221, Lettre de la reine à
Houël, 20/09/1652, f° 279.
3. ANOM, F3221, Lettres patentes, mai 1654, f° 281-286
4. Du Tertre, J.-B. Histoire générale des Antilles habitées par les François, op. cit., t. 1, p. 113
5. Sur cette question voir Pizzorusso, G. Una controversia sul rosario. Domenicani e Gesuiti nelle Antille francesi (1659-1688). Dimensioni e problemi della ricerca storica, 1994, fasc. 2,
p. 202-215.
6. Du Tertre, J.-B. Histoire générale des Antilles habitées par les François, op. cit., t. 2, p. 435 ;
Labat, Jean-Baptiste. Voyage aux Isles, Paris, Phébus, 1993, p. 48-49.
7. APF, Congressi, AA I, Contrat entre Charles de Sales et Philippe de Beaumont, 15/10/1660, f° 201r202v.
8. APF, Congressi, AA I, Lettre de Ph. de Beaumont à Giovanni Battista de Marinis, Guadeloupe,
24/01/1665, f° 114r-115v ; APF, Congressi, AA I, État des missions, 1666-1667, f° 11r-12v.
7
Liste des dominicains à la Guadeloupe et/ou à la Martinique
(1535-1660)
Beaumont, Philippe de
Boulongne, Jean de
Breton, Raymond
Brossard, Joseph
Bruchet de Saint Dominique, Nicolas
(Nicolas Saintal, Nicolas de Saint-Dominique)
Chevillard, André
Coliard, Pierre
Des Martyrs, Jacques (Jacques Le Gendre)
Dubois, Jacques
Du Puis, Mathias
Dutertre, Jean-Baptiste
Feuillet, Jean Baptiste
Fontaine, Pierre
Grifon de la Croix, Pierre
Guibert, Hyacinthe
L’Assomption, Étienne de (Étienne Fouquet)
La Mare, Nicolas de
Laforcade, Pierre
La Paix, Armand de (Armand Jacquinot)
Michel
Michel, Vincent
Pélican, Pierre
Plançon, Louis
Roussel, Joseph
Dominique de Saint Gilles (Dominique Picart)
Saint-Paul, Jean de (Jean Dujean)
Saint-Raymond, Charles de (Charles Pouzet)
Vincent
8
LES AUTEURS
Philippe de Beaumont (1620-1680)
Né à Paris en 1620, Philippe de Beaumont prend l’habit dominicain, à l’âge
de dix-sept ans, au couvent de l’Annonciation, dans sa ville natale. En 1638, il y
fait profession avant d’être envoyé, la même année, par la congrégation SaintLouis, faire sa philosophie à Rodez. Il retourne dans son couvent dès 16401. C’est
neuf années plus tard que sa destinée antillaise commence. Il part avec plusieurs
autres religieux à l’appel du général de l’ordre, Tommasso Turco, et débarque à la
Guadeloupe en 16492. On le retrouve curé de Capesterre en 16513.
Devenu vice-supérieur de la mission des îles (31 mai 1654), il remplit de nombreuses missions à la Guadeloupe, tant spirituelles que temporelles, et oicie de
façon intermittente à Capesterre en 1657 et en 16594. En 1658, il obtient du gouverneur de la Guadeloupe, Charles Houel, un terrain situé entre la rivière SaintLouis et le Baillif pour la mission, avec 26 esclaves noirs pour faire fonctionner
un moulin à sucre, ainsi qu’une exemption des taxes et des droits de pêche5. Il est
l’un des neuf arbitres désignés pour résoudre le conlit entre Houel et ses parents
qui aboutit au partage de l’île en 16596. Il participe avec le père jésuite Duvivier
aux pourparlers de paix entre les Français et les Caraïbes de Saint-Vincent et de
la Dominique, qui aboutiront au traité de Basse-Terre (31 mars 1660) mettant in
à la guerre dans les îles 7.
Beaumont ressent douloureusement les diicultés de sa tâche. La question de
la conduite de la mission est posée. Les dominicains sont en particulier divisés sur
la question de son rattachement au noviciat. Beaumont propose dans une lettre
adressée au général de lier la mission avec la congrégation de Saint-Louis. Il demande aussi une augmentation du nombre de missionnaires et se prononce pour
l’élection du préfet pour les Indes occidentales, qui sera ensuite approuvée par le
général8. Beaumont, qui est devenu le nouveau supérieur depuis la mort de Pierre
1. David, Bernard. Dictionnaire biographique de la Martinique. Tome 1 : Le clergé 1635-1715. Fortde-France : S. H. M., 1984, t. 1, p. 14-16.
2. Breton, R. Relatio B, op. cit., p. 184. Dans une autre relation, R. Breton dit qu’ils sont arrivés
en 1651 (Breton, R. Relatio A, op. cit., p. 150).
3. David, B. op. cit., t. 1, p. 14-16 ; Du Tertre, J.-B. Histoire générale des Antilles, op. cit., 1978, t. 2, p. 433.
4. David, B. Dictionnaire biographique de la Martinique, op. cit., t. 1, p. 14-16.
5. APF, Congressi, AA I, Copie du contrat fait à la Guadeloupe le 3/07/1658, Paris, 20/06/1659,
f° 192r-193v.
6. Du Tertre, J.-B. Histoire générale des Antilles, op. cit., t. 1, t. 1, p. 526.
7. Ibidem, p. 537-538.
8. APF, Rome, Congressi, America Antille, 1, Lettre de Pierre la Forcade a Bernard Bosside, Martinique, le 2-13/07/1660, f° 197r-198v ; APF, Congressi, AA, I, Lettre de Beaumont, Bresson, Cuet et
Le Clerc a Giovanni Battista de Marinis, Guadeloupe, 21/07/1660, f° 199-200v.
9
les missionnaires dominicains
Fontaine, s’entend avec le gouverneur de Saint-Christophe, monsieur de Sales,
pour l’établissement d’une mission à Sainte-Croix (octobre 1660). De Sales ofre
5.000 livres de pétuns par an et 10 esclaves noirs1. C’est à cette époque qu’aurait eu
lieu le premier séjour de Beaumont chez les Indiens de la Dominique2.
Beaumont rentre en France dans le courant de l’année 1663. Mais il ne reste
pas longtemps en métropole car il embarque en février 1664 à La Rochelle,
comme aumônier d’Alexandre Prouville, marquis de Tracy, lieutenant du roi en
Amérique, à destination de la Guyane, pour reprendre Cayenne aux Hollandais.
Arrivé à Cayenne en mai, Beaumont assiste à la capitulation des Hollandais et
repart bientôt. Il arrive à la Martinique le 1er juin avant de s’installer à nouveau à
la Dominique3.
En 1665, Beaumont signe avec des habitants de la Montagne Saint-Louis un
compromis à propos d’un terrain donné aux dominicains par le gouverneur de
L’Olive en 1635, sur lequel son successeur, Charles Houël, les avait installés4.
Au début de l’année 1666, Beaumont est à la Dominique5. Puis il passe à BasseTerre, en Guadeloupe, où il assiste à la défaite des Anglais, le 20 avril 1666, et à
la dispersion de leur lotte le 4 août en raison d’un fort ouragan6. Il est chargé
au mois de juin d’assurer les Indiens de l’amitié des Français7. Il passe à SaintChristophe pour signer, aux côtés des pères La Forcade, Dubois et Boulogne, un
contrat avec le lieutenant général du roi, Lefebvre de La Barre, et le représentant de
la Compagnie des Indes occidentales, Anne de Chambré, pour établir une mission
des dominicains dans la partie anglaise de l’île, qui vient d’être conquise8.
Beaumont suit les armées françaises, participe à l’expédition menée par le
capitaine Bourdet sur la Dominique pour capturer l’Anglais Warner. Il assiste à la
prise d’Antigua, puis à celle de Montserrat9. Il donne l’absolution aux soldats et
s’occupe des milices des habitants quand les Anglais arrivent avec une lotte pour
reprendre l’île mais ces derniers sont défaits (juin 1668) et lui-même échappe de
1. APF, Congressi, AA, I, Extrait de la minute du contrat passé le 15/10/1660, Sainte-Croix, 19/07/1662,
f° 201-202v ; Convention faite entre M. de Sales et les religieux dominicains, Saint-Christophe,
octobre 1660, dans Du Tertre, J.-B. Histoire générale des Antilles, op. cit., t. 3, p. 366-369.
2. David, B. Dictionnaire biographique de la Martinique, op. cit., t. 1, p. 15.
3. Du Tertre, J.-B. Histoire générale des Antilles, op. cit., t. 3, p. 51-55, 62-63 et 100 ; David, B.
Dictionnaire biographique de la Martinique, op. cit., t. 1, p. 15.
4. APF, Congressi, AA, I, Copie de l’acte notarié du 30/04/1665, Guadeloupe, 19/12/1668, f° 23-26v.
5. APF, Congressi, AA, I, État de la mission des dominicains (1666-1667), f° 11-12v.
6. Lettre du révérend père Philippe de Beaumont, de l’Ordre des Frères Prescheurs, ancien missionnaire
apostolique dans les Indes Occidentales écrite à Monsieur C.A.L., Escuyer Seigneur de C.F.M. et demeurant à Auxerre, où il est parlé des grands services rendus aux François habitans des Isles, Antisles,
par les Sauvages, Caraibes et Insulaires de la Dominique, Poitiers, Jean Fleuriau, 1668, p. 5.
7. Du Tertre, J.-B. Histoire générale des Antilles, op. cit., t. 4, p. 106.
8. APF, Congressi, AA, I, Contrat, Saint-Christophe, 20/11/1666, f° 214r-217v ; Lettre du révérend
père Philippe de Beaumont, p. 13.
9. Lettre du révérend père Philippe de Beaumont, p. 12, 15 et 17-18 ; Du Tertre, J.-B. Histoire générale des Antilles, op. cit., t. 4, p. 94.
10
introduction
peu à la mort, alors qu’il suit les troupes1. Il compte se rendre auprès des Indiens
de la Dominique en 1668, quand il apprend que la guerre est inie. Il est à la
Dominique au début de l’année 16692.
Mais son action est critiquée par ses confrères, notamment par La Forcade, qui
non seulement ne partage pas ses points de vue sur la question de l’union de la
mission et de la congrégation de Bretagne, souligne que Philippe de Beaumont
est la source de nombreux désordres dans les îles et souhaite le retour de ce dernier
en France3. Il est cependant vraisemblable, comme le note Bernard David, que La
Forcade craint la renommée de Beaumont et qu’il ne l’éclipse à la tête de la mission4.
Beaumont devient supérieur de la mission le 30 septembre 1673, puis préfet
apostolique à la mort de La Forcade. À sa demande, il est relevé de ses fonctions
le 26 juillet 1679 en raison de ses inirmités. Il meurt en Guadeloupe au début de
l’année suivante5.
André Chevillard († 1682)
Nous ne connaissons ni la date de naissance d’André Chevillard ni son nom
de baptême. Nous pouvons cependant penser qu’il est né en Bretagne, dans les
années 16206. Il est entré au couvent réformé de Bonne-Nouvelle de Rennes, où
il est novice en avril 16407. Il efectue son premier voyage aux Antilles entre 1656
et 1657-1658. Il a desservi la paroisse de Capesterre à la Guadeloupe (1656) et était
très vraisemblablement logé dans la résidence des dominicains, dite du Rosaire.
En 1657, il était à Saint-Christophe probablement pour s’embarquer ain de rentrer en France8. En 1658, il écrit les Desseins de son éminence de Richelieu pour
l’Amérique, ouvrage qui sera publié à Rennes, en 1659.
Après son retour des Antilles, il vit au Portugal9, bien qu’il ne soit possible de
connaître ni la date, ni la durée de son séjour. En 1664, il demande au maître général de l’ordre d’accompagner l’expédition de Candie, lors de la guerre turco-vénitienne. Essuyant un refus, il propose de se rendre une nouvelle fois aux Antilles.
1. Ibidem, p. 19.
2. Ibidem, p. 23 ; APF, Congressi, AA, I, Lettre de La Forcade au dominicain Jacques Barelier, Martinique, 13/02/1669, f° 257-260v.
3. APF, Congressi, AA, I, Lettre de La Forcade au dominicain Jacques Barelier, Martinique,
13/02/1669, f° 257-260v.
4. David, B., op. cit., t. 1, p. 14-16.
5. Ibidem, p. 14-16 ; Fabre C. Dans le sillage des caravelles : annales de l’Église en Guadeloupe 16351970, [s. l.], [s. n.], 1976, p. 29.
6. Quetif Jacques, Echard Jacques. Scriptores ordinis prædicatorum recensiti notis historicis et criticis illustrati auctoribus. Paris : J.-B. Christophorum Ballard et Nicolaum Simart, 1719-1723,
tome 2, p 695 : “Gallus Armoricus patriaque”. Et non pas à Redon comme l’indique Dampierre,
Jacques de. Essai sur les sources de l’histoire des Antilles françaises (1492-1664). Paris, 1904, p 136 .
7. David, B., op. cit., p. 57 : “André Chevillard était encore novice au couvent de la Bonne Nouvelle
[…] en avril 1640”.
8. Chevillard, André. Les desseins de son Éminence de Richelieu pour l’Amérique. Rennes : J. Durand, 1659, p. 82.
9. David, B. op. cit., p. 57.
11
les missionnaires dominicains
En avril 1669, Chevillard est à La Rochelle, attendant peut-être de s’embarquer
pour les îles1. On le retrouve à Capesterre à la in de 1674. Il est élu supérieur de
Sainte-Croix en 1675. En 1680, il réapparaît à la Martinique, où il est devenu
prêtre itinérant, desservant les paroisses du Marigot et de Grande-Anse2. Ce rôle
de prêtre itinérant n’a rien de surprenant, il est même fréquent aux Antilles françaises dans les premiers temps de l’installation car les paroisses manquent de personnel venu de métropole, et les cures sont régulièrement vacantes. Chevillard
reste aux Antilles jusqu’à la in de sa vie, le 25 ou 26 mai 16823.
La vision négative de J. de Dampierre a largement contribué à la mise de côté
de l’œuvre du missionnaire4.
Bien que la page du titre ne mentionne pas clairement de date d’édition, plusieurs indices permettent d’airmer que Les desseins de son Éminence a été composé
dès le retour du premier voyage de Chevillard. Le manuscrit, aujourd’hui disparu,
a probablement été rédigé en grande partie pendant son voyage, puis rapidement
mis en forme au cours de 1658. En efet, la licence du père général de l’ordre
des frères prêcheurs, datée du 24 août 1658, implique qu’à cette date l’ouvrage
était terminé et parvenu à Rome. Les approbations délivrées par des dominicains
bretons entre janvier et juin 1659 permettent d’assurer que Les desseins de son
Éminence a été édité en 1659, à Rennes, chez Jean Durand. L’éditeur choisi exerce
à Rennes de 1644 à 1670, en qualité d’imprimeur de l’évêché de Rennes, lui
donnant ainsi le monopole des publications épiscopales5. Ce détail explique probablement le choix de Chevillard.
Le titre de l’œuvre se réfère au cardinal de Richelieu, bien que décédé dixsept ans auparavant. Ce choix n’est donc forcément pas neutre. Symbole fort de
l’entreprise coloniale antillaise puisqu’il en est le promoteur, le cardinal-ministre
a également choisi l’ordre des frères prêcheurs comme premiers missionnaires
dans les îles. Chevillard précise que la réalisation de la mission n’a été possible
que grâce à Richelieu6.
Dans son titre intégral, Les desseins de son Éminence de Richelieu pour l’Amérique ; ce qui s’y est passé de plus remarquable depuis l’établissement des colonies. Et un
ample traité du naturel, religion & mœurs des Indiens insulaires et de la Terre Ferme
est une chronique d’un auteur dit “de passage” puisqu’elle est parue au terme d’un
1. David, B. op. cit., p. 58.
2. Cf. les registres paroissiaux du Marigot. ANOM, DPPC, BMS, 5 Mi 554, fol. 9 et DPPC, BMS,
5 Mi 603, f° 1.
3. Quetif J., Echard J., op. cit., tome 2, p. 695 : “ibidemque etiam mortuus anno MDCLXXXII die
XXV aut XXVI maii”.
4. Dampierre, J. de, op. cit., p 135 : “la personnalité [de Chevillard] n’est guère plus intéressante que
son œuvre qui l’est peu”.
5. Lepreux, Georges. Gallia typographicaou répertoire biographique et chronologique de tous les
imprimeurs de France depuis les origines de l’imprimerie jusqu’à la Révolution. Série départementale.
Tome IV, Province de Bretagne. Paris : H. Champion, 1914, notice “Durand”, p. 51-52.
6. Chevillard, A., op. cit., p. 19 : “à la demande de monseigneur le cardinal il [Urbain VIII] déclare
nos religieux premiers missionnaires dans les îles, sous la protection des lys de France”.
12
introduction
voyage d’environ un an aux îles. Le père Chevillard n’a donc ni vécu, ni appréhendé tout ce qu’il rapporte. Il s’agit d’un ouvrage croisant de nombreuses sources
qui est plus intéressant pour ce qu’il nous laisse entrevoir de la mentalité et de
la perception de cette colonisation par un dominicain que pour les informations
factuelles qu’il nous livre sur celle-ci. Trois types de sources ont essentiellement
servi pour la rédaction de cette chronique : les sources écrites, orales et la propre
expérience de Chevillard. L’auteur mentionne l’emprunt à d’autres écrits missionnaires1. Il recopie également des documents d’archives de la mission dominicaine,
comme certaines correspondances entre le gouverneur Houël et le supérieur de
la mission Armand de la Paix. De par sa formation intellectuelle et culturelle, il
s’appuie à de nombreuses reprises sur des références bibliques et théologiques.
Ses informateurs sont mentionnés quelquefois2, et il indique parfois son ressenti
quant au travail missionnaire3.
En tant qu’ouvrage de missionnaire, il appréhende tous les événements sous
l’angle divin et les rapporte à la mission. En efet, cet ouvrage relate le potentiel
missionnaire des Antilles. Un certain nombre de conversions de Caraïbes et de
protestants ainsi que le contenu du catéchisme pour les autochtones et les esclaves
noirs sont décrits. Tout le récit de Chevillard s’organise autour de l’idée de prouver
la légitimité de la mission dominicaine aux Antilles. Pour cela, notre dominicain
met en place un argumentaire visible dans la structure de son récit. Tout d’abord,
il écrit un historique de la mission dominicaine depuis le choix des religieux par le
cardinal de Richelieu jusqu’aux diicultés rencontrées comme la guerre contre les
populations caraïbes et la famine. Ces deux facteurs sont les excuses assez classiques
invoquées par les religieux ain d’expliquer le début tardif de la mission auprès des
Caraïbes4. Puis l’auteur met en avant le manque de missionnaires, ce qui ralentit
considérablement l’efort missionnaire puisqu’il faut d’abord s’occuper des Français.
Lorsqu’enin la mission auprès des Sauvages semble commencer5, d’autres obstacles
surviennent d’après l’auteur, comme la mort du supérieur de la Marre et la guerre
civile “des années 1646, 1647 et 1648 [qui ont apporté] de grands maux dans les îles ; et
que les rébellions domestiques de la Guadeloupe y causèrent des désordres non pareils,
d’étranges calamités et des misères presque inconcevables”6. Néanmoins, malgré toutes ces
diicultés, Chevillard nous fait part de conversions exemplaires montrant qu’un réel
travail de mission est possible. Il ne manque pas non plus d’insérer une comptabilité
1. Ibidem, p. 49-50 : référence à Jean-Baptiste Du Tertre ; p 195 : référence à Pelleprat.
2. Ibidem, p. 45 : “comme tous les anciens habitants m’ont assuré par serment” ; p. 85 : “le sieur PierreRoche bordelais de nation, homme d’esprit et de cœur, et aide-major en ce temps-là, m’a témoigné
avec les plus anciens habitants de la colonie”.
3. Ibidem, p. 130 : “s’il m’est permis de dire mon sentiment, il faut que j’avoue que je regarde ce Sauvage
converti si afectionné au service de Dieu” ; p. 146 : “il me souvient qu’un soir le père Beaumont
instruisant plusieurs Nègres…” ; p. 193 : “j’en parle par expérience”
4. Ibidem, p. 32 : “une guerre si déplorable, qu’elle a été un fort obstacle à la conversion des Indiens de
ces terres”.
5. Ibidem, chapitre VIII, p. 51-59.
6. Ibidem, p. 76.
13
les missionnaires dominicains
des conversions protestantes, permettant ainsi de rivaliser avec celle qu’établit le jésuite
Pelleprat dans sa Relation1. La seconde partie du livre de Chevillard tente de démontrer
les erreurs du protestantisme. Enin sa dernière partie est consacrée à la description “
du naturel, religion, mœurs, et funérailles des Sauvages ”2. L’essentiel semble emprunté
à la Relation de l’île de la Guadeloupe de son coreligionnaire Raymond Breton. Les
mêmes thèmes sont exploités, chapitre après chapitre, mais aussi des similitudes dans
l’écriture semblent assez troublantes. À travers le portrait des Caraïbes, Chevillard
cherche à plaire à son lectorat par le biais d’anecdotes exotiques, mais également à
l’édiier. À l’instar des missionnaires qui l’ont précédé, Chevillard dépeint un portrait
équivoque des Caraïbes, tantôt innocents et simples, tantôt inhumains, cannibales,
violents et rebelles. Ces descriptions paradoxales et ambivalentes traduisent bien
l’incompréhension des religieux face aux populations indigènes. Si le texte du père
Chevillard se clôt sur un chapitre consacré aux esclaves noirs, ce n’est certainement
pas un hasard. En 1659, le mythe de la conversion des Indiens caraïbes s’est déjà
largement consumé, et ce sont sur ces populations d’origine africaine, dociles et très
nombreuses, que se sont transférés les espoirs missionnaires.
Mathias Du Puis († 1656)
Mathias Du Puis est d’origine picarde3. Il entre dans l’ordre dominicain au
couvent de Soriano et devient Mathias de Saint-Jean4. Il est profès du noviciat de
Paris en mars 16415. Il quitte le noviciat pour les îles avec un autre père dominicain
en 1644 mais ce dernier, malade, redescend à terre et Du Puis poursuit son voyage
seul6. Il arrive en novembre 1644 à la Guadeloupe et apporte avec lui le décret du
maître général Tommaso Turco, daté du 7 juin 1644, approuvant la mission des
dominicains dans les îles7.
La tension est alors à son comble dans les Antilles. Le nouveau lieutenant
général du roi, Patrocles de hoisy, n’est pas accepté par tous les gouverneurs. Ses
directives ne sont toujours pas appréciées par les religieux. Du Puis intervient auprès de lui en 1646 à propos de l’ordonnance qui empêche les religieux de quitter
1. Ibidem, p. 149 : “je trouve d’ailleurs sur le livre de nos registres […] depuis l’an 1624 jusqu’à l’année
1657 le nombre de trois mille soixante-neuf hérétiques réduits sous l’autorité du Saint-Siège”. Pelleprat, Pierre-Ignace. Relation des missions des pères de la Compagnie de Jésus dans les îles et dans la
terre ferme de l’Amérique méridionale. Texte établi par R. Ouellet. Québec, P.U.L., 2009, p. 81 :
“on en gagne souvent trente et quarante dans un mois, et si j’en voulais faire le dénombrement il se
trouverait qu’il s’en est converti plus de douze ou treize cents depuis notre établissement dans les îles”.
2. Chevillard, A., op. cit., p. 170.
3. Quetif J., Echard J., op. cit, t. 2, p. 564.
4. Breton R. op. cit., p. 121
5. Quetif J., Echard J., op. cit, t. 2, p. 564 ; Breton, R. op. cit., p. 121.
6. Du Puis, Mathias. Relation de l’establissement d’une colonie française dans la Guadeloupe, isle de
l’Amérique, et des mœurs des Sauvages. Caen : Marin Yvon, 1652, p. 183.
7. Breton, R. op. cit., p. 121. Les lettres approuveraient aussi la concession de terrains à l’ordre
(idem, p. 146).
14
introduction
son île1. Puis il participe à la prise des Saintes en novembre 1648 et il y plante une
croix2. Ses relations avec le gouverneur de la Guadeloupe, Charles Houël, ne sont
pas bonnes, et le gouverneur veut chasser les dominicains de son île mais le bateau
prévu à cet efet n’arrive pas et les dominicains restent dans l’île3.
La mission manque cruellement de pères. Mathias Du Puis demande des renforts qui arrivent en octobre 1649 avec Pierre Coliard, Philippe de Beaumont,
Hyacinthe Guibert et Giraut. Du Puis, gravement malade, explique au père
Coliard les diicultés qu’il rencontre avec Houël, mais celui-ci ne le croit pas et
préfère s’en remettre à Houël ce qui motive son refus de signer la commission
de Coliard4. Mais les conlits avec Houël perdurant, Du Puis ne supporte plus la
situation et obtient de Coliard l’autorisation de rentrer en France. Il embarque à
Saint-Christophe et aborde en France en août 16505.
Mathias Du Puis s’établit à Caen6. Il y publie sa relation de voyage, Relation
de l’establissement d’une colonie française dans la Guadeloupe, en 1652, dédié à la
princesse Marie Léonor de Rohan, abbesse de l’abbaye royale de Caen. Il bénéicie pour rédiger son ouvrage d’une composition en latin que lui a remise le père
Raymond Breton, parlant pour sa part de mémoires donnés par le dominicain7.
Il meurt en 16568.
Pierre Pélican (1592-1682)
Pierre Pélican est né à Blois en juin 1592. Il prononce ses vœux chez les dominicains en 1607 et réside au couvent de Chartres. Après avoir étudié le latin et le grec
au gymnase Saint-Jacques, il est ordonné prêtre et reprend ensuite ses études à la
Sorbonne en 1626 et 1627, où il obtient sa licence puis son doctorat. Il passe au
noviciat de Paris en 16389.
Il appartient à la première mission des dominicains10, envoyée par le prieur du
noviciat, Jean-Baptiste Carré, dans l’expédition de Charles Liénard de L’Olive et
de Jean du Plessis, qui doit s’établir dans une des îles des Petites Antilles. Pélican,
le supérieur de la mission, est accompagné de Nicolas Breschet, Raymond Breton
1. Du Puis, M. Relation de l’establissement, op. cit., p. 79.
2. Breton, Raymond. Dictionnaire caraïbe françois meslé de quantité de remarques pour l’éclaircissement de la langue [1665]. Paris : Karthala, 1999, p. 204.
3. Du Puis, M. Relation de l’establissement, op. cit., p. XI et 147.
4. Du Tertre, J.-B. t. 1, p. 404 ; Du Puis, M. Relation de l’establissement, op. cit., p. 159 et 161.
5. Breton, R. op. cit., p. 150 et 186 ; Du Puis, M. Relation de l’establissement, op. cit., p. 167-168.
6. Quetif J., Echard J. Scriptores ordinis prædicatorum, op. cit., t. 2, p. 564.
7. Breton, R. Dictionnaire, op. cit.,p. VI ; Du Puis, M. Relation de l’establissement, op. cit., p. X.
8. Quetif J., Echard J. Scriptores ordinis prædicatorum, op. cit., t. 2, p. 585.
9. Breton, R. op. cit., p. 138.
10. Cette mission a été approuvée par la Propagande de la foi, cf. APF, Congressi, America Antille, 1, Lettre de la Propagande de Foi, Rome, le 19/06/1634, f° 150v-151r. Pierre Pélican a reçu ses
pouvoirs du pape Urbain VIII, Cf. Facultates concessae, le 12/07/1635, dans Breton, R. op. cit.,
p. 85-86 ; Chevillard, A. op. cit., p. 19.
15
les missionnaires dominicains
et Pierre Grifon de la Croix1. Les dominicains quittent Paris pour Dieppe d’où
ils embarquent en mai 1635 et, in juin, ils abordent l’île de la Martinique 2, où
Pierre Pélican et Pierre de la Croix attachent une croix à un arbre en entonnant le
Te Deum laudamus3. Mais l’île ne satisfait ni L’Olive ni du Plessis et l’expédition
reprend la mer et aborde la Guadeloupe. Le 29 juin, Pélican célèbre la première
messe sur l’île. Les dominicains érigent deux chapelles à proximité des résidences
des deux gouverneurs. Pélican demeure aux côtés de L’Olive, qui lui promet un
petit couvent, et il se préoccupe de convertir des hérétiques et de lutter contre les
blasphémateurs4.
Pélican part ensuite avec Pierre Grifon à Saint-Christophe, où les capucins les
accueillent à bras ouverts. Ils y restent six semaines durant lesquelles ils peuvent
observer la mise en valeur de l’île par les religieux. Pélican institue la confrérie du rosaire à Saint-Christophe, dont il laisse l’administration aux capucins. Il
distribue des chapelets, notamment aux esclaves noirs baptisés5. Ils rentrent à la
Guadeloupe, où la situation se dégrade. La nourriture se fait rare, la mésentente
entre L’Olive et du Plessis n’arrange pas les choses. Ils assistent les nécessiteux
et les malades6. À la mort de du Plessis, en décembre 1635, Pélican part pour
Saint-Christophe et renvoie Breton à la Guadeloupe auprès de L’Olive. Pélican
fréquente le général des Anglais de l’autre partie de l’île, espérant le faire changer
d’idée en matière religieuse7.
Pélican a pu avoir à ce moment l’idée de rentrer en France. Breton dit que
son retour est motivé par la maladie, mais il ne semble pas que Pélican ait été
particulièrement malade8. Il y a d’autres raisons. En fait, Pélican désespère de la
situation aux îles9. Avant de partir, il reçoit mission du gouverneur de l’Olive de
le représenter auprès de la Compagnie, qui l’accuse du naufrage de la colonie.
1. BNF, manuscrits français, n°15466, Coppie d’une lettre de Pierre Pélican à Jean-Baptiste Carré,
Guadeloupe, le 28/05/1635, f° 88r ; Breton, R. op. cit., p. 85 et 138 ; Du Tertre, J.-B. Histoire
générale, t. 1, p. 94.
2. Breton, R. op. cit., p. 86 ; BNF, ms fr., n°15466, Coppie d’une lettre de Pierre Pélican à JeanBaptiste Carré, Guadeloupe, le 28/05/1635, f° 85r. Du Tertre dit qu’ils quittent Dieppe le 25 mai
1635 : Du Tertre, J.-B. Histoire générale des Antilles, op. cit., t. 1, p. 96 ; Chevillard, A., op. cit.,
p. 23-24.
3. BNF, ms fr., n°15466 , Coppie d’une lettre de Pierre Pélican, f° 85r ; R. Breton, Relatio A, op. cit.,
p. 138 ; Du Tertre, J.-B. Histoire générale des Antilles, op. cit., t. 1, p. 97.
4. Coppie d’une lettre de Pierre Pélican, fs. 85r-86v ; Breton, R. op. cit., p. 87 ; Du Tertre, J.B. Histoire générale des Antilles, op. cit., t. 1, p. 97-99 ; Anonyme de Grenade : cf. Voyageurs
anonymes aux Antilles : L’Anonyme de Carpentras, L’Anonyme de Saint-Christophe, L’anonyme de
Grenade, La relation du gentilhomme écossais, L’anonyme de Saint-Vincent. Édition critique de B.
Grunberg, B. Roux, J. Grunberg. Paris : L’Harmattan, 2013, p. 140.
5. BNF, ms fr., n°15466, Coppie d’une lettre de Pierre Pélican, f° 86v-87r. R. Breton dit que la
confrérie fut instituée par Pélican et Nicolas Breschet (Breton, R. op. cit., p. 87-88).
6. Breton, R. op. cit., p. 89.
7. Ibidem, p. 90.
8. Ibidem, p. 140.
9. Ibidem, p. 89.
16
introduction
En outre les religieux le chargent pour leur part de réclamer à la Compagnie une
habitation séparée du fort ain de se recueillir1. Pélican quitte les Antilles en mars
1636 pour la France2.
Pélican remplit aussitôt ses obligations. Il rencontre les associés de la
Compagnie des îles de l’Amérique et obtient l’habitation désirée. Mais L’Olive,
craignant pour la sécurité des religieux, n’exécute pas l’ordre3. Pierre Pélican
s’établit à Paris et se consacre à l’écriture de plusieurs ouvrages à caractère édiiant.
Il meurt en décembre 16724.
1.
2.
3.
4.
Du Tertre, J.-B. Histoire générale des Antilles, op. cit., t. 1, p. 110.
Breton, R. Relation française, op. cit., p. 90.
Du Tertre, J.-B. Histoire générale des Antilles, op. cit., t. 1, p. 110
Quetif J., Echard J., op. cit., t. 2, p. 650. Ces auteurs placent sa mort en 1673.
17
ÉTABLISSEMENT DE L’ÉDITION
Les lettres ou mots entre crochets sont des ajouts de notre part, pour faciliter la
compréhension et par souci de conformité avec les règles grammaticales actuelles.
Nous avons gardé la graphie et les formes originales pour les toponymes et les
noms de personne à l’exception des prénoms. Pour les autres termes, nous avons
modernisé l’orthographe (île pour isle, Français pour François, etc.). Les majuscules
des noms communs ont été enlevées. Exceptionnellement, nous avons changé le
genre des noms (le crabe pour la crabe, etc.). Le pluriel des noms et des participes
passés en “ez” a été remplacé par “és”. Les formes verbales ont été mises aux normes
actuelles (par exemple la inale de l’imparfait faisait pour faisoit, ou l’utilisation de
l’accent circonlexe à la 3e personne du subjonctif imparfait et non du passé simple)
et nous avons appliqué les règles de la concordance des temps.
En ce qui concerne le vocabulaire, nous avons généralement conservé les termes
en usage au XVIIe siècle. Nous avons adopté les règles grammaticales en vigueur
aujourd’hui : par exemple, participe présent invariable, emploi des auxiliaires être
et avoir selon l’usage actuel. Par ailleurs, le participe passé utilisé avec l’auxiliaire
avoir a été accordé avec le complément d’objet direct antéposé ; en cas de plusieurs
sujets au singulier, nous avons mis le verbe au pluriel, contrairement à l’usage du
XVIIe siècle autorisant l’accord avec le sujet le plus proche et nous avons procédé
de même pour les adjectifs. Nous avons conservé certaines constructions en usage
à l’époque mais aujourd’hui incorrectes, comme l’utilisation du participe sans sujet
propre, qui ne se rapportait pas forcément au verbe principal.
La ponctuation a été revue dans le cadre d’une utilisation plus raisonnée, cohérente et en accord avec les règles actuelles mais sans altérer le sens de la phrase,
notamment en ce qui concerne l’emploi de la virgule. Nous avons été amenés à
ajouter des points virgules lorsque la phrase était trop longue. Cependant, en cas de
doute, nous avons conservé la ponctuation originale.
Les phrases en latin ont toutes été traduites en notes. Pour celles qui concernent les textes bibliques, nous avons, sauf exceptions signalées, utilisé la traduction
française de la Bible de Jérusalem1, en indiquant les références entre parenthèses.
Cependant, lorsque les auteurs ont recours à d’autres versions, nous en proposons
une traduction littérale, accompagnée de la version de la Bible de Jérusalem.
Pour les mots aujourd’hui diiciles et/ou inusités, nous avons utilisé le plus
souvent les dictionnaires d’Émile Littré, d’Antoine Furetière, de Jean-Baptiste de
La Curne de Sainte-Palaye et de Frédéric Godefroy.
1. La Bible de Jérusalem. Traduction réalisée sous la direction de l’École biblique de Jérusalem.
Paris : Desclée de Brouwer, 1975, 2172 p.
18
Philippe de Beaumont
Lettre à Monsieur C.A.L.
Escuyer Seigneur de C.F.M. etc.
demeurant à Auxerre
Lettre du Révérend Père Philippe de Beaumont de l’Ordre des
Frères Prescheurs, ancien missionnaire apostolique dans les Indes
Occidentales ; écrite à Monsieur C.A.L., Escuyer Seigneur de
C.F.M.1 etc. demeurant à Auxerre. Où il est parlé des grands
services rendus aux Français habitants des Îles, Antîles, par les
Sauvages, Caraïbes et Insulaires de la Dominique2.
MONSIEUR, Très humble salut en N. S.
Si je voulais répondre à toutes les lettres que vous m’avez fait l’honneur de
m’écrire depuis mes dernières, et à tous les témoignages d’afection que vous m’y
marquez sans parler de vos libéralités ordinaires que vous avez fait toujours paraître pour entretenir l’amitié de nos pauvres Caraïbes, je me trouverais entièrement dans l’impuissance. J’aurais pourtant fait mes eforts, il y a longtemps pour
satisfaire à cette obligation et contenter votre curiosité, si nous n’eussions pas été
surpris d’un ouragan imprévu qui arriva en cette île, le premier jour de septembre
1667, si furieux que non seulement il renversa toutes nos cases sans aucune exception mais encore roula et brisa nos cofres et perdit tous nos papiers, livres, lettres
et tout ce que nous avions dedans, à la réserve du cofre où (prévoyant l’orage)
j’avais serré les ornements de la chapelle et le très S. Sacrement, ce que j’estime à
un[e] espèce de miracle, vu que le cofre n’était pas plus fort que les autres ; tant
dis-je pour ce sujet que pour le mérite de votre afection, je me trouverais court3, si
je voulais exactement vous répondre. Je vous avoue que la longueur du temps qu’il
y a que je n’ai mis la main à la plume pour vous écrire, me jette dans une double
confusion, confusion de honte, confusion de matière mais j’espère que vous aurez
la bonté de me relever de la première, quand je vous aurai assuré que la seconde
en a été la cause car quelles révolutions, quels changements, combien de nouveaux
accidents depuis près de deux ans que je n’ai eu l’honneur de vous écrire, si j’étais
d’humeur et de loisir à faire des relations, j’aurais matière pour composer un gros
1. Claude-André Leclerc, seigneur du Château-du-Bois. Ce gentilhomme nivernais était aux
Antilles vers 1668 ; il vécut quelques mois parmi les Caraïbes de la Dominique. Intéressé par
la mission des dominicains, il inança la publication du Dictionnaire et du Petit Catéchisme de
Raymond Breton.
2 Beaumont, Philippe de. Lettre du Révérend Père Philippe de Beaumont de l’Ordre des Frères
Prescheurs, ancien missionnaire apostolique dans les Indes Occidentales ; écrite à Monsieur C.A.L.
Escuyer Seigneur de C.F.M. etc. demeurant à Auxerre. Où il est parlé des grands services rendus
aux Français habitants des Îles, Antîles, par les Sauvages, Caraïbes et Insulaires de la Dominique.
Poitiers : Jean Fleuriau, 1668, 26 p. 3 Je m’arrêterais, faute de moyens.
21
philippe de beaumont
volume, où vous verriez beaucoup de choses qui ne sont point dans les gazettes
qu’on a débitées en France de ce pays. Cet honnête gentilhomme à qui j’ai conié
la présente, nommé monsieur David1, enseigne d’une compagnie du régiment de
Normandie qui a été ici, et qui est de Dijon, m’ayant promis de vous voir, vous en
pourra dire la vérité et plus amplement que je ne vous pourrais décrire, aussi sais-je
bien que ce n’est pas ce que vous attendez de moi ; c’est pourquoi je m’en tairai, si
ce n’est en ce que serai obligé de dire, pour vous faire savoir ce qui me concerne et
nos pauvres Caraïbes et la cause pourquoi je ne suis pas encore retourné avec eux.
Depuis donc que je fus obligé de sortir de la Dominique pour l’occasion que
je vous ai mandée2, je is ma résidence à notre convent3 de la Basse Terre de l’île
Guadalouppe, comme le plus propre pour être sûrement visité des Caraïbes et
ménager l’occasion de retourner avec eux. Je demeurai ainsi jusqu’à Pâques de
l’année 1666, dans l’espérance de retourner à ma chère solitude mais nous avons
beau proposer si Dieu lui-même ne dispose. Voici tout d’un coup la nouvelle de
la déclaration de la guerre entre la France et l’Angleterre4 et, presque en même
temps, nouvelles à la Guadalouppe de la réduction des Anglais en cette île, par
une victoire presque miraculeuse, qui voudra considérer le petit nombre des
nôtres, à l’égard de celui des Anglais qui étaient du moins quatre ou cinq contre
un, et beaucoup mieux munitionnés. Ce qui a porté notre roi très-chrétien à
donner des lettres de noblesse à quatre des principaux habitants5 qui signalèrent
davantage leur valeur en cette occasion, pour récompense de leur mérite mais je
crois que vous en aurez reçu de plus amples nouvelles depuis deux ans que ceci
s’est passé. Seulement est à remarquer de cette première victoire, qui fut le jour
de sainte Agnès du Mont-Politien6, religieuse de notre ordre, à savoir le 20 d’avril,
sont provenus les autres bons succès que nous avons eus en toute cette guerre et
aussi que la même main qui l’avait donnée, a aussi travaillé au reste. Ce qui parut
visiblement le jour de la fête de notre glorieux père S. Dominique ensuivant car le
milord Woüilby7 ayant ramassé une puissante lotte pour reprendre cette île, cette
1.
2.
3.
4.
Personnage non identiié.
Pour le motif dont je vous ai fait relation.
Couvent.
La France s’allie aux Provinces-Unies contre l’Angleterre en 1666, la guerre prend in au traité
de Breda (31 juillet 1667).
5. Bernard de La Fond, sieur de L’Esperance, lieutenant de compagnie à Saint-Christophe ; Pierre
Giraud, sieur du Poyet, ils d’Antoine Giraud, lieutenant civil, juge et 1er capitaine à SaintChristophe ; sieur Guillou, capitaine de compagnie à Saint-Christophe ; Chamat sieur de
Contamine, commis général à Saint-Christophe.
6. Agnese da Montepulciano ou Agnès de Mont Politien (1268-1317), religieuse de l’ordre de SaintDominique, fondatrice d’un couvent à Procena, dont elle devint abbesse, puis d’un autre à
Montepulciano, où elle fut prieure. Elle fut béatiiée par Clément VIII en 1608 et canonisée par
Benoît XIII en 1726.
7. Francis Willoughby, cinquième baron de Parham (ca 1613-1666), gouverneur anglais de la Barbade de 1650 à 1652, puis de 1663 à 1666. Son frère William Willoughby (1616-1673), sixième
baron de Parham, lui succède et sera gouverneur de la Barbade de 1667 à 1673.
22
lettre
lotte étant par le travers1 de la Guadalouppe le 4 août, il s’éleva un fort ouragan
qui la dissipa, it périr la plupart des vaisseaux, et entre autres celui où était ledit
milord ; et quelques autres vaisseaux qui étaient entrés dans le cul-de-sac des
Xaintes2, à dessein de prendre deux des nôtres qui y étaient (dont l’un se brûla
lui-même et l’autre fut pris en efet), étant surpris de l’ouragan, y demeurèrent
eux-mêmes ; et voulant les Anglais proiter de leur malheur, s’emparèrent de la
terre des Xaintes, étant bien au nombre de six cents hommes, et n’y en ayant pas
plus de 45 ou 50 dans la terre, qui après s’être défendus quelque temps et [avoir]
tué plusieurs Anglais, sans avoir perdu aucun des leurs seulement, quelques-uns
ayant été blessés, se retirèrent et retranchèrent dans une voûte naturelle que fait
un grand rocher qu’on appelle le Pain de Sucre à cause de la igure, et tinrent
bon, nonobstant que les Anglais les sommassent souvent de se rendre3. Bien plus,
comme il faisait pour lors clair de lune, comme étant pour lors au premier quartier, nos gens sortaient la nuit par escouade pour avoir des vivres, et tuaient toujours quelques Anglais, quand ils en rencontraient à l’écart, de sorte qu’ils les
obligèrent de se tenir dans le fort au moins la nuit ; ils demeurèrent en cet état
jusqu’au jour de l’Assomption de la glorieuse Vierge, où4 monsieur Dulion5, gouverneur de la Guadalouppe, dont les Xaintes sont une dépendance, leur livra les
attaques environ deux heures de nuit, et les battit si vivement que le lendemain
matin ils furent contraints de se rendre à discrétion. Je ne saurais en cette occasion retenir la louange qui est justement due à mondit sieur Dulion, tant pour sa
vigilance, conduite et générosité, que pour sa piété et singulière coniance à la très
sacrée Vierge. Voici comme l’histoire se passa.
Je vous ai dit que le jour de N. p. S. Dominique, cette lotte anglaise parut par
le travers de la Guadalouppe. C’est pourquoi monsieur Dulion vit que le gros de
la lotte faisant route vers cette île, quelques navires avec quelques caches6 et bateaux, qui étaient à l’arrière-garde, retournèrent sur les Xaintes. Il se douta de
quelque mauvais dessein, c’est pourquoi ne craignant plus les autres qui étaient
déjà posés, il s’achemina (nonobstant le mauvais temps avant-coureur de l’ouragan) vers la grande anse qui regarde directement les Xaintes, pour observer ce que
feraient ces vaisseaux. Il n’y fut pas sitôt arrivé que les navires anglais qui étaient
bons voiliers étaient déjà aux prises contre les nôtres. Ce ne furent que canonnades continuelles, et en peu de temps il vit un des nôtres, que commandait le
1.
2.
3.
4.
5.
Perpendiculairement à la côte.
Les Saintes.
L’attaque eut lieu le 4 août 1666. Les Anglais se rendent le 15 août.
“que”.
Claude François Du Lion ou Du Lyon, († 1674), sieur de Poinson les Grancey et de Poinsenot,
gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, inspecteur des armées de Flandre et d’Italie, il
est établi commandant de la Guadeloupe de 1664 à 1668, puis est nommé gouverneur par la
Compagnie des Indes occidentales en 1669 et conirmé pour trois ans en 1673.
6. Cache ou caiche, petite embarcation à un pont.
23
philippe de beaumont
capitaine Barron1, tout en feu ; mais quel remède ? Le mauvais temps s’augmenta
de plus en plus. Il n’y eut ni navire, ni barque, ni bateau à la rade de la Guadalouppe.
Enin la nuit vient et, avec elle, l’ouragan dans sa plus grande force, qui it un
dégât épouvantable, renversa les vivres, abattit les cases et rompit les bois de la
forêt et dura dans cette violence jusqu’au lendemain matin, où, le temps s’étant
éclairci, on aperçut les navires échoués dans les Xaintes, et le pavillon anglais
planté sur le fort. Monsieur Dulion pour lors, quoiqu’apparemment dans l’impuissance d’y apporter remède, passant d’un esprit ferme par-dessus toutes les
diicultés et prenant un nombre de Nègres suisant avec des haches et des serpes,
se it jour au travers le bois pour aller incontinent à la Cabesseterre assembler tous
les canots capables d’aller aux Xaintes, comme c’est le quartier où il y en a plus, et
écrivit en même temps à la Basseterre, ain qu’on en fît de même de ceux qui s’y
pouvaient trouver, dont le nôtre était le plus grand, capable de porter trente
hommes. Mais ce qui lui donnait plus de peine était de savoir des nouvelles de ce
qui s’était passé aux Xaintes, et ce qu’étaient devenus nos gens. Et voici que le
lendemain un pipery2 arrive, sur lequel étaient deux habitants des Xaintes qui
s’étaient requis pour apporter les nouvelles et demander un prompt secours. Deux
jours après arriva une pirogue de la Dominique, qui, ayant passé par les Xaintes,
rendit un très bon oice aux nôtres, prenant les blessés et les femmes, et pour ce
que ladite pirogue n’eût pas pu tout porter, quelques-uns des Caraïbes descendirent pour la décharger, et se rangèrent avec les nôtres, acte véritablement bien
humain pour des Barbares. Ils irent encore plus car comme nous n’avions pas de
canots pour porter tout le monde nécessaire pour attaquer les Anglais, qui s’étaient
parfaitement bien retranchés, à la demande de monsieur Dulion, nos Caraïbes
retournèrent promptement à la Dominique pour amener d’autres pirogues et
irent si bonne diligence qu’ils vinrent assez à temps pour l’expédition, et même
monsieur Dulion, comme par reconnaissance, voulut s’embarquer dans l’une
d’icelles, qui était l’amiral de cette nouvelle armée navale, composée de canots et
de pirogues, sur laquelle il y avait trois à quatre cents hommes français et quelques
Caraïbes. Elle partit de la Guadalouppe la veille de l’Assomption vers le soir et,
comme l’on dit ordinairement qu’en combattant le secours vient, arriva presque
en même temps un bateau qui portait soixante bons hommes de Marigalante, où
par le moyen des Sauvages on avait su ce qui se passait aux Xaintes et la résolution
de monsieur Dulion. Ce bateau servit bien en cette occasion, tant pour les
hommes qu’il apporta que pour deux jolies pièces de canon qu’il fournit, qu’on
mit incontinent en batterie sur le lieu désigné par monsieur Dulion, et où il avait
fait planter le pavillon français. C’était une petite éminence, qui commandait tant
au fort où les Anglais étaient retranchés qu’aux navires qui étaient échoués et qui
leur tenaient lieu d’un autre fort. Cependant nos gens étaient à couvert par le
vallon que la même éminence forme en dedans la terre ; ce fut là où monsieur
1. Baron ou Barons, capitaine de navire.
2. Petit canoë.
24
lettre
Dulion posa son camp. Et devant toutes choses un autel, sur lequel le R.P.
Carbonniere1 de notre ordre, supérieur de notre convent de la Cabessterre, qui
accompagnait monsieur Dulion, célébra la sainte messe, donna la bénédiction
aux soldats et it chanter l’Exaudiat, qu’il termina par les oraisons ordinaires et par
une vive et courte exhortation pour les animer à combattre généreusement, sous
les auspices de celle dont ce jour-là on célébrait l’assomption triomphante, jour
de bon augure pour ceux principalement qui combattaient contre les hérétiques,
qui sont ses ennemis jurés. Et, en efet, elle it bien paraître en cette occasion
l’avantage qu’il y a de la servir par la victoire qu’elle nous donna. Les Anglais
avaient deux forts l’un un peu élevé qui était le fort ordinaire, l’autre en bas
proche le bord de la mer et de leurs navires, celui d’en haut ne donnant pas de
peine, ayant été trouvé par les nôtres déjà abandonné des Anglais, celui d’en bas
en donna davantage à cause de leurs canons et des navires qui leur servaient
comme de boulevards mais, néanmoins, nos gens l’attaquèrent si vertement et si
opiniâtrement, irent feu si continuel, tant du fort d’en haut, qu’ils avaient déjà
gagné, qui commandait à découvert sur celui d’en bas, qu’en présence et aux approches du même fort, que les Anglais les croyant au double de ce qu’ils étaient,
ayant perdu déjà grand nombre des leurs et n’espérant plus pouvoir résister, se
rendirent comme j’ai dit à discrétion2. Il y avait près de deux cents Caraïbes qui
vinrent plutôt pour piller que pour combattre, à la réserve de dix ou douze qui se
mirent avec leurs fusils dans les rangs parmi les nôtres et irent assez bien leur
devoir. Les autres toutefois purent servir à donner quelque terreur aux Anglais,
qui les redoutent, outre ce qu’ils servirent à porter nos gens dans leurs pirogues,
aussi monsieur Dulion en fut reconnaissant. Mais il arriva encore un second désastre aux Anglais, dont il semble que la divine Justice voulait punir l’orgueil et la
peridie, les poursuivant et par mer et par terre : quelques navires de leur lotte
s’étant échappés avec beaucoup de peine et presque tous désagréés3 de l’ouragan
dont nous avons parlé, abordèrent enin Monsara4, île anglaise qui est entre cette
île et la Guadalouppe, et sachant comme leur arrière-garde s’était détachée pour
aller aux Xaintes, ayant attendu deux ou trois heures, qui est plus de temps qu’il
ne faut ordinairement pour aller des Xaintes à Monsarra, commencèrent à soupçonner quelque chose de mauvais et en furent bientôt assurés par un bateau que
ceux qui étaient aux Xaintes raccommodèrent5 promptement le mieux qu’ils
purent et envoyèrent à la faveur de la nuit tant pour apprendre des nouvelles de
leur lotte que pour savoir des leurs, qu’ils avaient véritablement eu le dessus des
1. Le dominicain Raymond Carbonnières († 1694) séjourna aux Antilles de 1665 à 1668, de 1669 à
1670, de 1673 à 1685 et de 1687 à 1692. Il fut supérieur du couvent du rosaire (Guadeloupe) de
1668 à 1669, supérieur du couvent du Mouillage (Martinique) de 1674 à 1677, puis supérieur
général de la mission (1679-1685).
2. Les Anglais se rendent le 15 août 1666.
3. Synonyme de dégréer ; ici qui ont perdu leurs agrès à la suite de l’ouragan.
4. Montserrat.
5. Réparèrent.
25
philippe de beaumont
vaisseaux français et avaient pris la terre des Xaintes mais qu’ils étaient comme
prisonniers par la perte de leurs vaisseaux et en danger d’être attaqués des Français.
C’est pourquoi le ils du milord Woüilby, qui était réchappé de la tempête, it
diligence pour ramasser tout ce qu’il put de vaisseaux cachés qu’il trouva tant à
Montsarra qu’à Antigue, à Niéves1, pour aller délivrer les siens. Et il y allait d’autant plus librement que ce bateau assurait qu’il n’y avait ni navire, ni bateau à la
rade de la Guadalouppe, ce qui était vrai lorsqu’il y avait passé mais malheureusement pour lui et heureusement pour nous, quatre beaux vaisseaux de notre équipée en guerre, qui portaient la plus brave jeunesse de l’île Martinique à
S. Christole, avaient mouillé l’ancre en passant à la Guadalouppe trois ou quatre
heures devant que cette petite lotte anglaise parût, qui se rangèrent le plus près
de terre qu’ils purent, pour la laisser approcher et l’avoir à leur avantage, puis,
levant incontinent l’ancre, coururent sus. Il est vrai que les navires anglais étaient
fort bons voiliers, ce qui fut cause que de huit qu’ils étaient tant navires que
caches ou brigantines, les nôtres n’en prirent que quatre et peu s’en fallut que le
jeune Woüilby ne fût pris du navire où commandait le capitaine Boynin2 et où
était un de nos pères nommé le P. Chastignac3 car son navire fut pris en efet, mais
lui, ayant vu qu’il ne pouvait l’empêcher, s’échappa par le moyen d’un brigantin,
qu’il avait fait tenir toujours à cet efet proche de son navire, qui allait à la voile et
en nage4. Ainsi les pauvres Anglais furent battus de tous côtés. Cette double victoire remportée sur les Anglais en présence des Caraïbes, jointe à celle qu’ils savaient déjà que nous avions remportée ici, accrut beaucoup l’estime qu’ils ont
toujours faite des Français, et les enhardit de plus en plus à continuer leurs incursions sur les Anglais dans les îles d’Antigue et de Monsarra, d’où ils revenaient
toujours chargés de butins et de prisonniers.
Il n’y avait qu’un certain Warnard5, bâtard d’Anglais et de Sauvagesse, qui
faisait un petit parti pour les Anglais dans la Dominique, nous étions en peine
de l’avoir. Et comme le capitaine Bourdet6 allait le chercher à la Dominique par
l’intelligence de quelques Caraïbes, nos aidés, nous aperçûmes à la pointe du
jour un navire anglais par le travers de la Dominique, qui d’abord it mine de
vouloir donner sur nous, mais voyant que réciproquement nous donnions sur
lui et même que nous forcions de voiles, il porta le cap à l’autre bord, pensant
1. Antigua et Névis.
2. Vraisemblablement le capitaine de barque Isaac ou Nicolas Boyvin.
3. Le dominicain Joseph Chastaignac (1637-1673) est aux Antilles dès 1666 ; curé de Capesterre
entre 1671 et 1676, il sera supérieur de la mission de la Guadeloupe de 1676 à sa mort.
4. À la rame.
5. homas Warner († 1674) est le ils du premier gouverneur anglais de St Christophe, homas
Warner (1580-1649), et d’une Caraïbe de la Dominique. Élevé dans sa famille anglaise, il s’enfuit
à la Dominique après la mort de son père. Il devient alors chef caraïbe et mène la guerre contre
les Français et les Anglais coalisés, avec lesquels il obtient la paix en 1660. Il aide les Anglais à
s’emparer de Sainte Lucie (1664). Son frère paternel, Philip Warner, anciennement gouverneur
de Montserrat et gouverneur d’Antigua le fait assassiner par traîtrise en 1674.
6. Bourdet, capitaine de navire.
26
lettre
plutôt à s’échapper qu’à nous prendre, mais nous le poursuivîmes si vivement et
lui tenions le vent de si près qu’en une heure de temps nous fûmes à la portée du
mousquet de lui, préparés à nous battre, toutefois il nous exempta de cette peine,
demandant quartier1 sans se battre sitôt que nous fûmes à la voix, quoiqu’il eût
pour le moins autant de monde que nous. Incontinent donc, on sauta dans le
bord, on prit tous les Anglais prisonniers et on mit en liberté quatre des nôtres
qu’ils avaient pris dans un bateau. Mais le bon de l’afaire fut que ce Warnard,
que nous allions chercher à la Dominique et qui peut être eût donné bien de la
peine à prendre, se trouva pris avec les Anglais dans le même navire, dans lequel
il pensait se sauver, n’estimant pas son parti assez fort pour résister au gros2 des
Caraïbes, qu’il voyait pour les Français et fort animés contre lui. Je le reconnus
d’abord car j’étais dans le navire du capitaine Bourdet pour aller à la Martinique,
où il devait principalement aller et ce n’était qu’en passant qu’il devait mouiller à
la Dominique, pour prendre s’il pouvait ledit Warnard. Vous pouvez juger qu’il
fut soigneusement serré3. La prise de ce vaisseau nous obligea de retourner à la
Guadalouppe pour nous décharger au plus tôt des prisonniers, comme celle que
nous pouvions bien plus tôt aborder que la Martinique.
Mais pour revenir à ce qui me concerne, vous pouvez bien juger que durant
ce trouble, ce n’était pas le temps pour moi d’aller à la Dominique. J’étais donc
toujours dans l’attente, espérant quelque changement dans les afaires et qu’il
plût à Dieu de m’ouvrir encore une fois la porte pour retourner à nos pauvres
Caraïbes. Cependant monsieur de La Barre4 et monsieur le chevalier de Saint
Laurent5 voulant pourvoir d’ecclésiastiques aux quartiers de cette île nouvellement conquise sur les Anglais, considérant que le R.P. de Boulogne6 de notre
ordre (qui a l’honneur d’être connu de vous, ayant été mon compagnon au retour
en ces îles), s’étant trouvé ici dans le temps du combat et n’y ayant pas pu servir,
comme tout le monde sait ici, avait été le premier qui célébra la sainte messe en
ce quartier le jour qu’elle fut instituée et qui avait béni les temples profanes pour
1.
2.
3.
4.
Demandant grâce.
À la troupe.
Enfermé.
Joseph François Lefebvre de La Barre (1622-1688). Commis gouverneur et lieutenant-général
en l’île de Cayenne et Terre-Ferme de l’Amérique en 1663, il fut nommé par la Compagnie
des Indes Occidentales (le 26 février 1666) pour aller commander une escadre et assurer temporairement le gouvernement aux îles. Nommé lieutenant au gouvernement général des îles le
1er février 1667, pour y commander sous l’autorité de Le Baas (gouverneur et lieutenant-général
pour le roi dans les îles françaises de l’Amérique du 1er janvier 1667 au 15 janvier 1677) ; en son
absence, La Barre assure l’intérim jusqu’à la réception de Le Baas le 4 février 1669 à la Martinique.
5. Claude de Roux, chevalier de Saint-Laurens, chevalier de l’ordre de Malte, gouverneur de SaintChristophe en 1666.
6. Le dominicain Jean de Boulongne († ca 1684-1687) arrive aux Antilles à la in de 1654. Confesseur de Jacques du Parquet, il s’établit à la Guadeloupe, puis à la Martinique et retourne en
France en 1660. Il revient aux îles et y restera de 1664 à la in de la décennie ou au début de la
suivante.
27
philippe de beaumont
en faire des églises de J. C. ; ces messieurs jugèrent qu’il y avait quelque sorte de
justice de nous en ofrir la direction et, pour cet efet, nous y donner un établissement raisonnable pour pouvoir subsister. Ils en écrivirent à notre R.P. supérieur
et témoignèrent entre autres qu’ils souhaiteraient que j’y fusse envoyé. Laquelle
ofre notre R.P. supérieur ne pouvant raisonnablement refuser et voulant satisfaire
selon son pouvoir à la demande entière qui lui était faite, [il] me proposa d’y
aller. J’avoue que j’eus quelque répugnance de m’éloigner de la Guadalouppe,
parce que m’en éloignant, je m’éloignais davantage de nos pauvres Caraïbes que
j’y voyais souvent et les pouvais entretenir dans leur bonne volonté qu’ils avaient
pour moi. Mais comme l’obéissance vaut mieux que le sacriice, considérant d’ailleurs que tant que la guerre durerait il n’y aurait pas d’apparence de pouvoir aller
à la Dominique, je me soumis à l’obéissance, ayant obtenu toutefois que ce serait
sans préjudice de ma mission aux Sauvages, en sorte que, sitôt qu’il y aura lieu d’y
pouvoir aller en même temps sans autre obéissance, je serai censé révoqué1 d’ici,
où je suis dès le mois de novembre 1666.
Mais quoique le trajet de la Guadalouppe à cette île ne soit que de trente
lieues, je n’y arrivai pas sans voir encore des efets de la guerre et une nouvelle
victoire sur les Anglais. Je partis de la Guadalouppe dans une lotte de huit de
nos vaisseaux, où étaient monsieur de la Barre, monsieur de Clodoré2, gouverneur de la Martinique, M. Dulion, gouverneur de la Guadalouppe, et M. de
Champré3, qui allaient tous à S. Christophle pour tenir conseil et délibérer sur le
projet que l’on faisait pour Niéves. On voulut, en passant, visiter l’île d’Antigue,
sans dessein toutefois de s’y arrêter, mais seulement de se montrer et la saluer de
quelques canonnades pour mettre l’alarme à son quartier. Mais on it plus qu’on
avait projeté car, comme après quelques volées de canon tant des vaisseaux que
des forts, nous vîmes qu’ils avaient pris l’épouvante et abandonné lesdits forts,
proitant de l’occasion, M. le Général4 prit résolution de faire descente et mettre
à terre environ cent cinquante hommes pour seulement faire quelques dégâts, ce
qui fut fait sans aucune résistance, quoique les Anglais l’eussent pu facilement
empêcher s’ils eussent eu tant soit peu de cœur. Je vous avoue que j’eus l’honneur
de voir en moins d’une heure de temps tout ce quartier de l’île en feu mais nos
gens, animés et encouragés de ce bon succès, pénétrèrent plus avant dans l’île et
amenèrent quelques prisonniers ; néanmoins comme ils étaient peu de monde, ils
se retirent vers le soir pour aussi rendre compte de ce qu’ils avaient fait en moins
de trois heures de temps ; sur le rapport et à la faveur d’un guide qui savait le
chemin pour aller à la maison du gouverneur qui était assez bien fortiiée, on prit
1. Rappelé.
2. Robert le Fichot des Friches, sieur de Clodoré, capitaine du régiment de la Marine, major de
Calais, gouverneur de Cardonne en Catalogne, il reçoit une commission de gouverneur de la
Martinique le 11 octobre 664 jusqu’en 1669.
3. Anne de Chambré, conseiller du roi en ses Conseils, il est agent général des afaires aux îles pour
la Compagnie des Indes Occidentales en 1664.
4. Probablement La Barre qui assume temporairement le gouvernement général en 1666.
28
lettre
résolution de l’aller attaquer et se rendre entièrement maîtres de l’île ; pour cet
efet deux cent cinquante hommes furent commandés et, pour éviter aux diicultés du point d’honneur, monsieur de la Barre porta1 M. de Clodoré et M. Dulion
de tirer au sort à qui commanderait pour cette première fois l’aile droite, sans
tirer à conséquence, pour de là2 en avant la commander à l’alternative, le sort
l’ayant donné à M. Dulion. On partit dès la nuit même, les religieux qui étaient
dans la lotte suivirent aussi les troupes, à savoir le R.P. Barthelemy3 de l’ordre des
R.R. P.P. carmes, le R.P. Brion4 de la compagnie de Jésus, et des nôtres le R.P. la
Forcade5, notre supérieur, et le R.P. Dubois6, pour moi n’étant pas bien propre à
présent à courir dans les bois, je restais à bord. Je n’entreprends pas de vous dire
les particularités du combat, seulement je vous dirais que les Anglais, ayant un
peu repris leurs esprits et s’étant retranchés dans la maison du gouverneur, irent
quelque résistance plus considérable qu’ils n’avaient fait la veille et il ne leur était
pas malaisé se battant à couvert et bien retranchés contre les gens qui les attaquaient à découvert et ne pouvaient faire autrement. Ils irent d’abord une assez
rude décharge sur notre aile droite commandée par M. Dulion, qui fut blessé à la
jambe, et quelques autres, et d’autres même y demeurèrent, ce qu’ayant vu M. de
Clodoré it avancer promptement l’aile gauche, ne donnant pas temps à l’ennemi
de faire une seconde décharge et, s’approchant lui-même de la palissade du fort, y
it une brèche et y entra avec ses soldats, s’en rendit maître et prit le gouverneur,
ensuite tous les autres, qui s’étaient réfugiés dans les bois, où nous ne pouvions
pas les aller trouver, demandèrent à parlementer, ce qui nous it rester quelques
jours et, pour conclusion, ils se rendirent et se soumirent à l’obéissance du roi de
France et à recevoir un gouverneur et une garnison française. Néanmoins comme
M. le Général et messieurs les gouverneurs de la Martinique, Guadalouppe et
Marigalante, à savoir M. de hemericour7, qui ne vint qu’après la réduction de
l’île, empêché par le mauvais temps, et les autres de son conseil, virent que nous
ne pouvions pas mettre là une garnison considérable, telle qu’elle était nécessaire,
[ils] résolurent qu’il fallait se contenter de faire prêter serment de idélité, tant au
gouverneur qu’aux habitants, et [de] ne point porter les armes contre les Français,
1.
2.
3.
4.
Poussa ... à tirer au sort.
Par la suite.
Le carme Barthelemy ne nous est pas davantage connu.
Le jésuite Gérard Brion (1623-1678) est aux Antilles de 1658 à 1662. Rentré en France, il repart
en 1666 pour Cayenne avec le lieutenant général M. de La Barre mais ils font halte dans les
îles en pleine guerre franco-anglaise. Le jésuite reste aux îles jusqu’à son retour en France en
1674.
5. Le dominicain Pierre La Forcade arrive à la Martinique en 1659. Il est en 1661 supérieur général
et préfet apostolique de la mission.
6. Le dominicain Jacques Dubois est passé aux îles en 1659.
7. Jacques de Boisseret seigneur de Téméricourt (1641-1679), ils de Jean de Boisseret d’Herblay
(co-seigneur-propriétaire des îles de la Guadeloupe, Marie Galante, la Désirade et les Saintes de
1649 à 1655) est pourvu du gouvernement de l’île de Marie-Galante du 10 février 1665 à sa mort
le 4 septembre 1679.
29
philippe de beaumont
ce qu’ils irent, et y laissâmes le pavillon de France. Nous demeurâmes bien en
tout huit jours devant l’île, où j’eus la consolation de célébrer la sainte messe, et
devant moi notre R.P. supérieur, si j’ai bonne mémoire, qui eut le premier de
tous cet honneur, après quoi nous levâmes l’ancre, ayant pris quelques otages et
emporté les pavillons anglais, qui furent mis au-dessous du pavillon de France,
pour les faire voir en passant aux îles anglaises, Montsarra et Niéves. Mais nous ne
fûmes pas sitôt partis d’Antigue que les Caraïbes y arrivèrent d’un autre côté, qui
irent encore un très grand dégât, d’ailleurs quelques troupes, qui furent envoyées
de la Barboude1, ne voulant pas tenir l’accord qu’avaient fait les habitants, leur
faisaient la guerre et ôtèrent le pavillon français et remirent le pavillon anglais, de
sorte que nos navires en retournant à la Guadalouppe et Martinique, les furent
visiter pour la seconde fois. Monsieur de Clodoré fut le chef de cette expédition
et ces troupes anglaises, [alors] qu’elles s’en faisaient beaucoup accroire2, n’eurent
pas aussitôt vu les nôtres qu’elles se rendirent sans tirer un seul coup. Ainsi pour
la seconde fois cette île fut réduite, c’est ce que m’en écrivit notre R.P. supérieur
qui était à la compagnie de monsieur de Clodoré.
Ces bons succès irent penser à visiter l’île de Montsarra. On disposa une lotte
de sept à huit navires, avec quelques bateaux et chaloupes pour mettre le monde à
terre. Les troupes des vieux corps y furent, avec celle de Poitou, la compagnie de
M. de Praille3, entretenue par M.M. de la Compagnie, et plusieurs volontaires de
cette île. M. de la Barre et M. le chevalier de S. Laurent y furent en personne, on
it sommer le gouverneur de se rendre mais il ne répondit que par rodomontades,
ce qui obligea d’attaquer l’île. D’abord les soutenants irent une décharge épouvantable de mousqueterie pour empêcher la descente, tirant d’ailleurs incessamment du canon sur nos vaisseaux, dont le R.P. Chastignac de notre ordre, qui était
dans le navire commandé par le capitaine Boynin, qui faisait l’avant-garde, pensa
deux ou trois fois être emporté. Vous pouvez croire que nos vaisseaux rendaient
bien la pareille mais, nonobstant les canonnades et la grêle de la mousqueterie,
on ne laissa pas de faire descente et nous n’eûmes pas plutôt trente ou quarante
hommes à terre, qu’allant tête baissée, l’épée à la main dans les tranchées des
ennemis, ils leur irent quitter et prendre honteusement la fuite dans les bois.
M. de Praille avec sa compagnie et quelques volontaires n’en it pas moins
d’un autre côté, où il fut commandé pour une fausse attaque.
Le gouverneur pourtant s’étant retranché et fortiié dans sa maison, qui était
bien avant dans l’intérieur de la terre, faisait avec les plus braves [en sorte] de tenir
encore et de se bien défendre. Mais comme on était sur le point de l’aller trouver,
il envoya demander composition4, ce qui obligea (outre qu’il prévoyait bien que
1.
2.
3.
4.
Barbuda.
Qui s’enorgueillissaient beaucoup.
Laurent Desgodins, sieur Deprailles, capitaine au régiment du Poitou.
Les conventions de la reddition.
30
lettre
sa résistance lui serait inutile)1 fut que les Caraïbes survinrent à l’improviste, qui
ayant mis à terre, par un autre endroit, poussèrent dans le bois, ravagèrent tout ce
qu’ils rencontrèrent. De quoi les femmes qui s’y étaient réfugiées et, entres autres,
celle du gouverneur, ayant pris l’épouvante, obligèrent le gouverneur et les autres
Anglais de se rendre, espérant avec sujet2 un meilleur traitement des Français
qu’ils n’en attendaient des Caraïbes. Ainsi le gouverneur et toute l’île se rendirent
et cela a été la dernière de nos conquêtes sur les terres des Anglais mais non pas
de nos victoires.
Car vous aurez pu avoir lu dans les gazettes, une défaite considérable qui
fut le 18 de juin 1668, les Anglais vinrent avec une lotte de cinq mille hommes
pensant prendre cette île d’assaut, mais ils y furent si vertement repoussés que de
quinze cents hommes qu’ils mirent d’abord à terre, ils en perdirent plus de douze
cents, sans que leurs canons, qui faisaient feu continuel, empêchassent tant soldats qu’habitants, de courir au lieu du combat, bien loin de les faire fuir, comme
eux avaient fait lâchement à Antigue et à Monsarra, contre un petit nombre des
nôtres. Tant y a que ces premiers furent si bien reçus qu’il ne prit point envie aux
autres de descendre et la lotte leva l’ancre pour décamper.
C’était Dieu assurément qui donnait ce courage à nos gens d’autant que,
s’étant bien attendus à cet assaut, ils s’étaient mis en bon état ; pour cet efet le
R.P. Chastinac, le R.P. Anglois3 (décédé depuis4) et moi, dès 3 heures après minuit,
commençâmes nos messes et vaquâmes aux confessions. Puis, au point du jour,
allâmes de compagnie en compagnie pour donner l’absolution générale aux soldats, tant des troupes que de la milice, les exhortant à bien combattre contre ces
ennemis de la foi. Puis nous nous séparâmes pour nous rendre plus utiles, l’un
avec les troupes de Navarre, l’autre avec celles de Normandie et partie de Poitou,
et moi avec la milice des habitants des compagnies de notre quartier.
Dieu soit béni à jamais qui nous a conservés dans toutes ces occasions car
comme la guerre ne se fait pas par ici régulièrement comme en France, mais
que ce ne sont que des surprises, nous étions aussi en danger que les soldats. Je
l’échappais belle, entres autres en deux occasions, l’une d’un boulet de canon qui
frisa le poitrail du cheval sur lequel j’étais monté pour suivre plus facilement les
troupes qui allaient en diligence au lieu de l’attaque où on était déjà aux prises
car il fallait marcher à découvert ; l’autre d’un coup de mousquet qui perça notre
robe, comme je confessais un blessé à mort. Les autres ecclésiastiques irent semblablement leur devoir. Les Anglais voulurent avoir leur revanche quelque temps
après sur nos vaisseaux qu’ils surent être à la rade de la Martinique, pour voir si
la mer ne leur serait point plus avantageuse que la terre. Ils se présentèrent donc
le jour de S. Pierre devant la Martinique, qui tira sur eux le canon, sans qu’eux
1.
2.
3.
4.
Le texte est ici très confus ; il semble y avoir une ou plusieurs omissions.
Avec raison.
Nous ne savons rien de plus du père dominicain Langlois.
“du depuis”.
31
philippe de beaumont
en tirassent un seul coup, voulant seulement reconnaître les forts, après quoi ils
se retirèrent au large. Cependant M. de Clodoré it toutes les diligences imaginables pour mettre bon ordre partout, tant dans l’île que dans les vaisseaux. Et le
R.P. Hyacinthe Geofroy1 de notre ordre du convent de Toulon, supérieur pour
lors du convent que nous avons au mouillage de ladite île, it ses diligences d’autre
part pour le spirituel, allant par les corps de gardes et de vaisseau en vaisseau pour
confesser les soldats et matelots, donner la bénédiction générale et exhorter les
uns et les autres à bien faire leur devoir. Car quoique les vaisseaux anglais eussent
fait mine de se retirer, on crut bien et avec sujet que ce n’était qu’une feinte et, en
efet, ils retournèrent le lendemain et vinrent saluer nos vaisseaux, qui s’étaient
rangés à la portée d’un bon pistolet près de terre et rendaient bien le réciproque.
Le choc fut rude et dura bien 3 heures, mais ils furent si bien étoilés2, tant du
canon de nos navires que de celui des forts que leur amiral qui s’était approché le
plus près, étant percé comme un crible et ayant perdu quantité de monde, aussi
bien que leurs autres vaisseaux, tant par notre canon que par notre mousqueterie,
furent contraints de se retirer pour cette fois, néanmoins ce ne fut que pour se
raccommoder et panser leurs blessés car s’opiniâtrant à poursuivre leur dessein, ils
revinrent encore quatre fois à la charge en quatre divers jours non pas consécutifs,
ne s’approchant pas toutefois de si près qu’ils avaient fait le premier jour. En cette
seule occasion – ils ont montré de la fermeté et néanmoins, sans que le vent leur
venant favorable, servît à un brûlot qu’ils avaient et fût contraire au nôtre – ils
s’en fussent retournés sans remporter de leur combat qu’un grand fracas de leurs
navires, plus de six cents hommes morts et davantage de blessés. Mais dans le
cinquième et dernier combat, le vent étant venu [d’]ouest, notre brûlot qui allait
pour s’accrocher à un de leurs vaisseaux, en fut empêché et même, voyant qu’ils
le voulaient prendre, se brûla lui-même, le monde s’étant sauvé dans la chaloupe,
et au contraire leur brûlot à la faveur du vent, s’accrocha à un de nos vaisseaux
sans qu’on l’en pût empêcher et le brûla avec trois autres les plus proches, et ce
fut la in de3 leur expédition. C’est une chose tout à fait surprenante du peu de
monde que nous perdîmes en tous ces cinq combats où les canonnades haletaient si dru que tout le mouillage était couvert de boulets de canon de toute
manière, sur notre seule place qui est assez étroite, il s’en est trouvé plus de cinq
cents, notre chapelle et notre clocher furent ruinés, et notre case percée de plusieurs coups de canon, dont l’un donna assez près du lit où était le R.P. Halgan4
demeuré paralytique. Et en tout cela le plus que nous ayons perdu a été quatrevingts à cent hommes, encore le plus fut dans l’embrasement de nos vaisseaux. Le
R.P. Hyacinthe Geofroy montra bien qu’il était d’une ville de guerre accoutumée
1.
2.
3.
4.
Personnage non identiié.
Probablement criblés.
“de de”, sic.
On ne sait pas quand le dominicain Égide Halgan († 1668) est arrivé aux îles, si ce n’est qu’il
est dans un des établissements de la Martinique avec Pierre Laforcade et frère Vincent en 16661667.
32
lettre
au feu, toutes ces canonnades ne l’empêchèrent point d’aller d’un côté et d’autre
assister les blessés du secours spirituel, et rendre les derniers devoirs aux morts.
Le jour de la fête de sainte Anne ensuivant1, les Anglais irent feinte de vouloir
nous donner encore ici aubade2, faisant pourmener3 devant cette île, presque à la
portée du canon, huit ou dix vaisseaux qui avaient tous leurs chaloupes en queue,
comme pour faire descente, mais, comme je dis, ce ne fut qu’une feinte, et rien
dans l’efet.
Quelques jours après vint quelque bruit, toutefois encore incertain, de la paix
entre les deux couronnes4. Et le dix ou douze de septembre ensuivant, la nouvelle fut conirmée, mais qui ne réjouit pas beaucoup ici, à raison qu’elle portait
qu’entre les articles de la paix, il était dit que les terres qui avaient été conquises,
tant ici qu’ailleurs sur les Anglais leurs seraient restituées, ce qui alarma beaucoup les habitants qui y avaient pris des habitations. Et nous ne savons encore
comme nous en sommes, lottant entre la crainte et l’espérance, ce qui empêche
de travailler avec dessein. Dieu soit pourtant béni de nous avoir donné la paix à
quelle condition que ce soit car ces îles sont un pays propre pour le traic, et non
pour soutenir une longue guerre. Plût à Dieu que la paix fût aussitôt faite entre
la France et l’Espagne5.
Une seule chose me donne maintenant de la peine, c’est de savoir ce que
deviendront nos pauvres Caraïbes, et quand je les pourrai visiter car comme dans
cette guerre ils ont fait bien du mal aux Anglais, maintenant que la paix est faite,
les Anglais voudront avoir leur revanche, et ce principalement à la sollicitation de
ce Warnard dont je vous ai parlé, qui ayant été élargi en suite de la paix, excite les
Anglais contre les Caraïbes qui lui ont été contraires, et ont pris le parti français.
On nous a rapporté ici que le milord Voüllby6 les ayant surpris à S. Vincent y a fait
descente, brûlé plusieurs pirogues et carbets mais qu’étant venu à la Dominique
pour en faire autant, il a trouvé des gens préparés à le recevoir, non pas à la caraïbe
mais à la française, ayant chargé sur les chaloupes qui portaient du monde pour
faire descente, si rudement, non de lèches mais de coups de fusils, qu’ils les obligèrent de retourner au plus vite à leurs vaisseaux et n’ont pu mettre à terre qu’au
carbet de Warnard, qu’on dit s’être embarqué avec quelques-uns de son parti,
pour aller demeurer à Antigue parmi les Anglais qui leur ont accordé un quartier
de l’île, où les Caraïbes faisaient leurs plus fréquentes incursions pour leur servir
comme rempart.
On dit que le gros des Caraïbes de la Dominique veulent se donner à nous et
que M. de la Barre est allé à la Guadalouppe, où ils fréquentent toujours, pour
1.
2.
3.
4.
5.
Suivant.
Un afront, une insulte.
Conduire, promener.
Le traité de Bréda (31 juillet 1667).
Elle le sera au traité d’Aix-la-Chapelle (2 mai 1668) qui mettra in à la guerre de Dévolution
entre la France et l’Espagne.
6. Willoughby, cf. ci-dessus.
33
philippe de beaumont
les entendre là-dessus, si on accepte leur ofre. Je crois que j’irai bientôt car ils me
demandent tous les jours, ainsi que m’ont assuré plusieurs maîtres de bateaux qui
y ont été, entre autres le capitaine Gringoire1, lequel même ils ont prié d’emporter
la parole à mondit sieur de la Barre. J’attends ce qu’en ordonnera la divine providence à qui il appartient de nous mettre dans les emplois où elle nous a destinés et
non à nous de les choisir, suit que nous soyons toujours prêts quand il lui plaira
de nous appeler, pour moi je suis ici sans attache, n’ayant accepté la charge de
cette nouvelle maison qu’à condition (comme j’ai dit) qu’elle ne me retiendrait,
quand Dieu me ferait naître l’occasion de retourner à la Dominique.
Ce qui m’alige encore, c’est que quand on parle ici de travailler à la conversion de ces pauvres Sauvages, on est incontinent trouvé ridicule, on demande tout
à l’heure combien on en a convertis, et le malheur est que des personnes mêmes
qui y ont travaillé et qui étaient en beau chemin, s’en étant dégoûtés, fomentent
ces impressions.
Mais n’importe, Nos stulti propter Christum. Nemo mittens manum ad aratrum
et respiciens retro aptus est regno Dei2. Il y a longtemps qu’on travaille à la conversion des Caraïbes sans qu’on y ait presque rien avancé, dont c’est folie que de s’y
amuser davantage, mais plutôt folle conséquence, disons mieux. C’est un ouvrage
qui demande persévérance. C’est à nous de planter et d’arroser et à Dieu seul de
donner l’accroissement. Faisons ce qui est de notre devoir et remettons à Dieu le
reste. La conversion des âmes est son ouvrage tout particulier, nous n’en sommes
que les faibles instruments, puisque comme dit le même apôtre poursuivant sa
comparaison : Neque qui plantat est aliquid, neque qui rigat, sed qui incrementem
dat deus3. Dieu sait son temps, quand et comment il convertira ces pauvres inidèles ! Hé qui sommes nous qui voulions lui prescrire des bornes ? Il y a dix ans,
il y a vingt ans que je combats une imperfection, et je n’en suis pas venu à bout,
donc il faut cesser de la combattre et m’y laisser aller. Pareille conséquence, si dans
cinq jours Bethulie4 n’est secourue, il est conclu de la rendre aux Assyriens. Mais
ce n’est pas le sentiment de la dévote et constante Judith, mais au contraire elle
en blâme ouvertement le grand prêtre Ozias5 et ceux qui lui6 avaient fait prendre
cette résolution. Hé à quoi a pensé (dit-elle) Ozias de consentir à rendre la ville,
si dans cinq jours la ville ne reçoit du secours ? Qui êtes-vous qui tentez ainsi le
Seigneur ? Vous voulez donc limiter le temps à ses grâces et à ses miséricordes ?
Vous présumez comme il vous plaira lui assigner et déterminer un jour ? Ah, non
1. Personnage non identiié.
2. “Nous sommes fous à cause de Christ” (1 Co IV, 10). “Quiconque a mis la main à la charrue et
regarde en arrière est impropre au royaume des cieux” (Lc, IX, 62)
3. “Ainsi donc, ni celui qui plante n’est quelque chose, ni celui qui arrose, mais celui qui donne la
croissance : Dieu” (1 Co, III, 7).
4. Ville célèbre par le siège qu’en it Holopherne, et lors duquel il fut tué par Judith.
5. Azarias (ou Ozias), 10e roi du royaume de Juda ; cf. 2 R, XIV-XV, etc.
6. “lui, lui”, sic.
34
lettre
est hic sermo qui misericordiam Dei provocet1. Il y a cinquante ans qu’on travaille
à la conversion des Caraïbes sans qu’on y ait presque rien proité, donc il les
faut abandonner ? Ah ! non est hic sermo qui misericordiam Dei provocet2. Et puis
il n’est pas véritable, il y a bien ce temps-là qu’on habite dans ces îles, mais on
n’en a pas employé dix à les instruire et ce encore avec beaucoup d’interruption.
Mais quand on n’y ferait autre fruit que de baptiser tant de pauvres enfants qui,
mourant sans baptême, seraient privés de la vue de Dieu pour une éternité ? La
peine ne serait-elle pas bien employée en attendant que Dieu touche le cœur des
grands, vu principalement que les pères et mères n’y répugnent point mais au
contraire nous les apportent eux-mêmes, comme vous avez été témoin oculaire,
ayant rendu le charitable oice de parrain à plusieurs, lorsque le zèle qu’il a plu à
Dieu de vous inspirer pour le salut de ces pauvres gens, vous porta à venir en ces
îles, et passer quelque temps avec moi à la Dominique, que la seule maladie vous
obligea de quitter, mais sans quitter le saint désir d’assister ces pauvres âmes. Qui
ne sait si ce ne sont point ces bienheureux innocents qui sont décédés devant que
la malice eût pu pervertir leur cœur, qui vous obtiennent de Dieu ce zèle, pour
procurer la même grâce à quantité de leurs compatriotes, frères, cousins, parents,
qui, faute d’une main charitable qui les lave3 dans la sacrée piscine du baptême,
se perdent tous les jours ? Courage4 donc, monsieur, laissons5 dire le monde, et
faisons ce que Dieu demande de nous. Moquons-nous de la sagesse mondaine.
Je dis plus, combattons-la de toutes nos forces, puisqu’elle est ennemie de Dieu.
Donc pour parler avec l’apôtre6, ce qui semble folie aux yeux des hommes, surpasse ininiment toute leur sagesse7. Ce que je ne dis pas comme croyant que vous
ayez besoin de nouvel aiguillon pour exciter votre zèle, tant s’en faut, qu’autant
de lettres que j’ai eu l’honneur de recevoir de votre part me sont en moi-même
autant de sacrés soulets qui rallument ce peu de chaleur qu’il a plu à la divine
bonté de répandre en mon cœur pour le salut de ces pauvres âmes.
Je vous prie d’excuser si contre mon intention cette lettre s’est insensiblement
accrue, et par conséquent si elle est mal digérée. Excusez encore si pour avoir dit
ce que je n’avais pas prémédité de dire, le8 temps ne me permet pas de satisfaire à
présent au détail de toutes vos chères lettres, si pourtant je le puis avoir par cette
même occasion, je ne manquerai de m’en acquitter, sinon ce sera par la première
qui ne tardera pas longtemps. Je vous dirai seulement que j’ai reçu toutes les
vôtres, et ce que vous m’avez envoyé, tant l’année passée que celle-ci, dont je vous
suis tout à fait obligé, et principalement pour les chapelets que notre bon frère
1.
2.
3.
4.
5.
6.
7.
8.
“Ce ne sont pas là des mots qui puissent susciter la miséricorde de Dieu” (Jdt, VIII, 13).
Cf. ci-dessus.
“lavent”, sic !
“Couvrage”.
“laissans”.
Saint Paul.
1 Co I, 25
“je”.
35
philippe de beaumont
Antoine1, du convent de La Rochelle, m’envoya, avec plusieurs couteaux et jambettes2, et quelque cristal, de l’argent que vous lui aviez envoyé pour cet efet. Ces
chapelets m’ont tout à fait servi pour donner aux soldats qui sont venus à confesse
pour les Pâques et le jubilé, dont véritablement ils se sont acquittés avec beaucoup
d’édiication, et je dirai au-delà même de mon attente, quantité ayant fait des
confessions générales et, depuis ce temps-là, on a remarqué en eux un changement notable, Dieu leur veuille par miséricorde conserver ces bons sentiments.
Vos chapelets m’ont encore fort servi pour les Nègres plus instruits et capables des
sacrements, auxquels on ne saurait guère ordonner d’autres prières.
Je risque avec cette lettre un couple de grosses mouches et deux pierres vertes3
que véritablement je n’ai pas éprouvées, mais que, selon toutes les apparences,
j’estime devoir être bonnes. J’en ai encore quelques-unes que je vous enverrai avec
des graines de savonnettes4 par une autre voie, pour ne pas risquer tout ensemble,
dans un temps où les navires courent grand risque. Continuez-moi5 s’il vous plaît
l’honneur de votre afection et me croyez inviolablement6, monsieur, votre très
humble et très obéissant serviteur en N. S.-F. Philippe de Beaumont de l’ordre des
frères prêcheurs.-De l’île de S. Christophle, ce 8 avril 1668.
1.
2.
3.
4.
5.
6.
Personnage non identiié.
Petit couteau pliant qui se porte dans la poche.
Peut-être du jade ou de la serpentine.
Il s’agit des graines de la savonnette (Sapindus saponaria) appelées encore noix de lavage.
Maintenez-moi.
Perpétuellement.
36
André Chevillard
Les desseins de son éminence
de Richelieu pour l’Amérique
Les desseins de son éminence de Richelieu pour l’Amérique.
Ce qui s’y est passé de plus remarquable depuis l’établissement
des colonies. Et un ample traité du naturel, religion et mœurs
des Indiens insulaires et de la Terre-Ferme1. À madame la comtesse
de Montmoron2. Par le père missionnaire apostolique, de l’ordre
des frères prêcheurs. Euntes in Mundum uniuersum, prædicate
Evangelium omni Creaturæ. Marc. 16. C3.
À haute et puissante dame, madame Renée Du Breil dame comtesse de
Montmoron.
Madame, je condamnerais avec justice ce premier-né de mon esprit à une perpétuelle clôture, et ne lui permettrais jamais de voir d’autre jour que celui de ma
chambre, si dans la passion qu’il a de paraître sur notre hémisphère, il n’avait trouvé en votre grandeur et une étoile pour lui servir de guide, et un soleil pour dissiper
les nuages de ses envieux. Vous lui avez déjà servi de phare pour repasser l’océan
et, lorsque ce furieux élément a voulu lui donner un sépulcre pour berceau, le ciel,
dont vous faites les délices, a toujours entrepris sa défense, pour ce qu’il vous était
consacré. C’est pourquoi il se croirait criminel s’il s’avouait d’autre que de vous.
Et comme une même planète domine au commencement et au progrès de la
vie, il est raisonnable qu’ayant formé pour vous les premières idées de cet ouvrage,
vous soyez l’astre favorable qui préside à sa naissance. Elle ne peut être que fortunée sous une si heureuse constellation : son horoscope me promet déjà qu’à la
faveur de votre nom, il verra les meilleures compagnies ; il entrera dans le cercle
des dames, dont vous faites le centre et le cœur, et se latte d’un aveu général de
ces illustres, s’il mérite seulement votre estime.
En efet, madame, je ne pouvais mieux faire voir au monde le zèle qu’a eu toujours pour la religion l’éminentissime cardinal de Richelieu, que l’appuyant sur votre
piété, sa pourpre recevra un nouvel éclat de celui de vos vertus ; et je crois qu’elle ne
rougira pas de honte de paraître en la France sous un nom si auguste que le vôtre.
Il faudrait ignorer les annales pour ignorer votre généalogie. Le beau nom de
Du Breil a toujours brillé dans les histoires de Bretagne avec tant de gloire qu’il
1. Chevillard, André. Les desseins de son Éminence de Richelieu pour l’Amérique. Ce qui s’y est passé
de plus remarquable depuis l’établissement des colonies. Et un ample traité du naturel, religion et
mœurs des Indiens insulaires et de la Terre-Ferme. À madame la comtesse de Montmoron. Par le père
missionnaire apostolique, de l’ordre des frères prêcheurs. Rennes : J. Durand, 1659, 207 p.
2. Renée Du Breuil, comtesse de Montmoron, (ca 1630-ca 1682) faisait partie d’une famille noble
de sénéchaux et procureurs de Bretagne.
3. “Allez dans le monde entier, proclamez l’Évangile à toute la création”, Mc XVI, 15.
39
andré chevillard
a servi de marques aux actions les plus signalées et d’ornement aux plus grands
hommes. Les maisons d’Acigné, de Quebriac et du Bois-Eon1 faisant alliance avec
la vôtre, ont fait voir qu’elle était des plus considérables de la province ; et nos
anciens ducs y prenant leurs ministres d’État ont déclaré par leur choix l’estime
qu’ils faisaient de vos ancêtres.
On a admiré sous quatre de nos souverains, un Olivier Du Breil dans la charge
de procureur général de Bretagne, puis sénéchal de Rennes et juge universel de
la province. Si nos ducs rendaient des oracles, c’était par sa bouche et, s’il fallait envoyer des ambassadeurs aux princes, leurs alliés, ils ne se servaient jamais
d’autre interprète. Comme cet illustre avait eu des prédécesseurs, il eut encore des
héritiers aussi dignes de ses honneurs que de son nom car Charles VIII2 jetant les
yeux sur la duchesse Anne pour partager avec elle son royaume, il les jeta à même
temps sur Roland Du Breil pour l’honorer de la charge de président au parlement
de Bourdeaux3 ; et, peu de temps après, en ayant érigé un en Bretagne, il lui donna
le même pour son président dans ce premier établissement. Ce fut dans cette
charge qu’il rendit de si bons services à l’État que la duchesse Anne, après sa mort,
voulut avoir auprès d’elle Roland Du Breil son petit-ils, ain de servir de tutrice
à un mineur, dont le grand-père avait été le père de la patrie.
Si je ne craignais, madame, de faire d’une épître liminaire une histoire généalogique, je produirais ici des maréchaux et des maîtres de camp pendant le règne
de Henry II. Des gouverneurs de villes sous ses enfants, François II et Charles IX
et sous Henry III4, et partout de grands capitaines. Je parlerais de vos alliances
dans les maisons des présidents et des doyens de la cour ; je n’oublierais pas
surtout ce prince de l’Église5, votre allié, et je dirais que la justice et la paix, dont
les évêques sont les anges, se trouvant dans votre maison, le ciel a voulu en votre
personne honorer cette union d’une couronne de comte.
Si votre naissance est illustre, votre vertu est héroïque. Cette piété généreuse
qui anime toutes vos actions fait voir qu’à bien prendre la religion, elle n’est pas
incompatible avec le monde. Vous ravissez toutes les compagnies par votre modestie pleine d’amour et de majesté et sanctiiez quasi à même temps les monastères les plus réguliers où vous faites de si fréquentes retraites. Enin, madame, on
peut dire, qu’étant selon le cœur de Dieu, vous ne laissez pas d’être les délices du
monde. Et comme dans la création des anges, Il mesura les grâces par les avantages de leur nature, j’oserais dire sans latterie, que dans le dessein qu’Il a eu de
1. Principales familles nobles de Bretagne.
2. Charles VIII (1470-1498), roi de France de 1483 à sa mort. En 1491, il se marie avec la duchesse de
Bretagne Anne (1477-1514), préparant ainsi l’union du duché de Bretagne au royaume de France.
3. Bordeaux.
4. Henri II (1519-1559), roi de France de 1547 à 1559, ses ils lui succédèrent : François II (15441560), de 1559 à 1560, Charles IX (1550-1574), de 1560 à 1574 et Henri III (1551-1589), de 1574 à
1589.
5. Cardinal non identiié.
40
les desseins de son éminence de richelieu
toute éternité d’attacher votre âme à un corps, comme une intelligence à un ciel,
il commanda à la nature d’y faire le plus pompeux étalement de ses charmes.
Je ferais ici le portrait de cette beauté si ma profession le permettait mais
comme les vrais adorateurs n’adorent que l’esprit, soufrez, madame, que je sois
le paranymphe1 de ces qualités angéliques que tout le monde publie. C’est cette
vertu qui, comme un aimant, a attiré ces nouveaux convertis de l’Amérique pour
venir apprendre de vous les plus beaux principes de la religion ; ils ne veulent être
esclaves que d’elle, et moi je ne passionne point que de me dire, de votre grandeur,
madame, le plus humble et plus afectionné serviteur, frère André Chevillard,
missionnaire des Indes.
Licence du révérendissime père général de l’ordre des frères prêcheurs.
Nos Fr. IO. BAPTISTA DE MARINIS2 Sacrae heologiae Professor, Ordinisque
Praedicatorum humilis Magister Generalis et servus.
Harum serie, nostrique authoritate Oicii, Tibi Rev. Patri Fratri ANDRAE
CHEVILLARD è Congregatione nostra Britan. Provinciæ Parisien. in Insulas Americæ
Septentrionalis Missionnario, Licentiam facimus et facultatem publicis Typis uulgandi
Historiam Missionis Ordinis nostri in Americam, à te compositam : dummodò priùs à
tribus in sacra heologia Magistris vel Professoribus Ord. nostri, à R. adm. p. Vicario
praefatae Congregationis nostræ deputandis, approbetur ; aliaque secundum sacros
Canones, Bullasque Summorum Pontiicum, et Decreta Constitutionum nostrarum, et
Capitulorum Generalium, et maximè Valentini ultimò præteriti, servanda serventur.
Datum Romæ die 24 Augusti, An. Dom. M.DC.LVIII. FR. IO. BAPT. DE MARINIS /
Magister Ordinis. / Regist. fol. 125. / Locus Sigilli. Fr. IACOBUS BARELIER3 / Magist. et
Socius4.
Commission du révérend père vicaire.
Frère Pierre Martin professeur en théologie, vicaire général de la congrégation de
Bretagne de l’ordre des frères prêcheurs en la province de Paris, et commissaire ordinaire
et extraordinaire du révérendissime père général dudit ordre en ladite congrégation. Vu la
1. Celui qui fait l’éloge.
2. Jean-Baptiste de Marinis (1597-1669), maître général de l’ordre des frères prêcheurs de 1649 à 1669.
3. Jacques Barelier (1606-1673), docteur en médecine (1634) et botaniste, il prend l’habit des dominicains et exercera notamment les fonctions d’assistant du général de l’ordre à Rome.
4. “Nous Fr. Jean-Baptiste de Marinis, professeur en sacrée théologie et humble maître général et serviteur de l’ordre des prêcheurs. Par ce qui suit et de par l’autorité de notre charge, à toi révérend père
frère André Chevillard de notre congrégation de Bretagne, province parisienne, missionnaire aux îles
de l’Amérique septentrionnale, nous donnons licence et faculté de publier l’Histoire des Missions de
notre Ordre en Amérique, que tu as composée, pourvu qu’auparavant elle soit approuvée par trois
maîtres en sacrée théologie ou professeurs de notre ordre, devant être députés par le R. adm. p. vicaire
de ladite congrégation ; et quant au reste, que soit examiné ce qui doit être examiné suivant les canons
sacrés, les bulles des souverains pontifes et les décrets de nos constitutions et chapitres généraux et
surtout ceux du dernier [concile ?] de Valence. Donné à Rome, le 24 août 1668. Fr. Jean-Baptiste de
Marinis, maître de l’ordre / regist. fol. 125. / Locus sigilli. Fr. Jacob Barelier / maître et socius”.
41
andré chevillard
patente ci-dessus : d’autorité de notre charge, commettons à l’examen du livre dont il est
parlé auxdites lettres patentes, les révérends pères Guillaume Jamoays, Jean Dominici et
Vincent de Kermel 1 professeurs en théologie, auxquels nous enjoignons d’y apporter toute
la diligence nécessaire et requise, tant par les susdites patentes, que les saints décrets et canons. Donné en notre actuelle visite de notre couvent de saint Dominique de Quimperlé,
le quatrième octobre, sous notre signe, et le sceau de notre charge, l’an de grâce mille six
cent cinquante-huit. Frère Pierre Martin vicaire et commissaire.
Approbation.
Nous soussignés professeurs en théologie, certiions, que selon l’ordre qui
nous a été donné par notre révérend père vicaire, nous avons lu un livre intitulé,
Les desseins de son éminence de Richelieu pour les missions des frères prêcheurs aux
îles de l’Amérique, et ce qui s’y est passé de plus remarquable depuis l’établissement
des colonies, etc., par le père André Chevillard, religieux de l’ordre des frères prêcheurs, profès2 du couvent royal de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle de Rennes,
missionnaire apostolique, auquel nous n’avons rien trouvé contraire à la foi ni aux
bonnes mœurs. Fait au dit couvent de Bonne-Nouvelle le 12 janvier 1659.
Frère Guillaume Jamoays. / Frère Jean Dominici. / Frère Vincent De Kermel.
Approbation de monseigneur l’illustrissime et révérendissime évêque
de Madaure3, coadjuteur de Cornouaille.
Nous François Visdelou par la grâce de Dieu et du Saint-Siège apostolique
évêque de Madaure et coadjuteur de Cornouaille : avons vu un livre intitulé, Les
Desseins de son éminence de Richelieu pour les missions des frères prêcheurs aux îles de
l’Amérique, etc., par le père André Chevillard, missionnaire apostolique, religieux
de l’ordre des frères prêcheurs du couvent de Bonne-Nouvelle de Rennes, auquel
nous n’avons rien trouvé contraire à la foi orthodoxe, ni aux bonnes mœurs. À
Rennes ce 15 jour de juin 1659. François Visdelou, évêque de Madaure et coadjuteur de Cornouaille.
Approbations
Pierre Gaultier prêtre, licencié ès droit, chanoine de Rennes et vicaire général de monseigneur l’illustrissime et révérendissime évêque de Rennes4, certiions
1. Guillaume Jamoays fut professeur en théologie, vicaire et commissaire général de la congrégation de Bretagne ; Jean Dominici, professeur en théologie ; Vincent de Kermel, prieur du
couvent de Morlaix.
2. Personne qui a fait les vœux par lesquels elle s’engage dans un ordre religieux, à la in de la
période de noviciat.
3. François de Visdelou fut coadjuteur de Cornouaille (évêché de Quimper) et évêque de Madaure
(M’daourouch, en Algérie) de 1651 à 1663, avant d’être nommé évêque de Saint-Pol-de-Léon de
1663 à sa mort (1668).
4. Henri de La Mothe-Houdancourt (1612-1684), évêque de Rennes (1639/42-1661), puis archevêque d’Auch.
42
les desseins de son éminence de richelieu
avoir vu un livre intitulé, Les desseins de son éminence de Richelieu pour les missions des frères prêcheurs aux îles de l’Amérique, etc., par le père André Chevillard,
religieux du couvent de Bonne-Nouvelle à Rennes, et n’avoir rien trouvé dans
ledit livre qui fût contraire à la foi et bonnes mœurs. À Rennes, ce 18 juin 1659.
Gaultier.
Nous Sébastien Gouzian, prêtre, docteur en théologie, recteur de SaintLaurent de Rennes, oicial et grand vicaire de monseigneur l’illustrissime et révérendissime archevêque de Tours1 dans la Bretagne, certiions avoir vu un livre
intitulé, Les desseins de son éminence de Richelieu pour les missions des frères prêcheurs aux îles de l’Amérique, etc. composé par le père André Chevillard missionnaire
apostolique, dans lequel nous n’avons rien remarqué qui ne fût orthodoxe et digne
de la vue du public. Fait à Rennes, ce 18 jour de juin 1659. Sébastien Gouzian.
1. Victor Le Bouthillier de Chavigny (1596-1670), archevêque de Tours de 1641 à 1670.
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PREMIÈRE PARTIE
Des desseins de son éminence de Richelieu pour l’Amérique
CHAPITRE I
Les missions des frères prêcheurs aux diverses contrées du monde
Mon Dieu ! Qu’elle est admirable la pensée de ce grand prélat de Milan, saint
Ambroise1, quand après avoir pleuré l’aveuglement des hommes, il dit enin que
la vie d’une créature attachée aux voluptés passagères et aux vanités de la terre est
véritablement un froid hiver, toujours couvert des nuages de l’ignorance, enveloppée des frimas malins des plaisirs ensorcelés, battue du vent de sa volonté et de
ses propres intérêts, que le péché et son attache sont2 tout à fait ce qui gèle l’âme
mondaine, lui étant impossible de prendre le chemin du ciel et de présenter un
soupir et une larme au tribunal de la justice divine.
Mais comme cet auteur de l’univers est toujours en haleine pour notre avantage, n’ayant jamais le premier abandonné personne, voici qu’il continue encore
aujourd’hui de répandre la lumière évangélique à ces barbares dedans ces terres,
quoique dans ces contrées mêmes ils eussent fermé les yeux à ces clairs lambeaux
et bouché les oreilles à la sainte parole, il y a plus de quatre cent trente-six années,
par la mort de trente-neuf religieux espagnols qu’ils massacrèrent tant à SaintVincent qu’à la Guadeloupe3.
Le docte Malpeus4, historiographe d’Espagne, remarque qu’en l’an mille quatre
cent dix5, six de nos pères allant aux Philippines pour y travailler dans la vigne
céleste, les galions qui les portaient mouillèrent à la Guadeloupe pour prendre
des eaux, où ayant mis pied à terre, et mus par le zèle apostolique, voulant mon-
1. Ambroise de Milan (339/40-397), docteur de l’Église.
2. “est”
3. Les premiers missionnaires espagnols furent tués au Venezuela en 1516 et 1520, cf. Remesal,
Antonio de. Historia general de las Indias occidentales y particular de la gobernación de Chiapa y
Guatemala, Mexico : Porrua, 1988 [1569], vol. 1, liv. II, chap. 20-22. Cependant Petrus Malpaeus
note dans son livre Palma idei sacri ordinis FF. Praedicatorum. Anvers, 1635, que trois dominicains furent “dévorés par les anthropophages” sur la côte de Cumana en 1514, cf. p. 116.
4. “Malpeus” [N.d.a]. Petrus Malpaeus ou Pierre Malpée (1591-1645), dominicain, auteur du Palma idei sacri ordinis FF. Praedicatorum, ouvrage consacré aux martyrs dominicains.
5. Il s’agit en fait de 1603. Dans Histoire générale des isles (liv. I, chap. 3, 2), J. B. Du Tertre fait référence à cet épisode en se servant de l’ouvrage de Malpaeus (op. cit., p.159-160). Les six religieux
étaient : Petro Calvo, Joannes de Moratalla, Vicentius Palau, Joannes Martines, Hyacinthus
Cisternes. Joannes de Naya.
45
andré chevillard
trer l’horreur des sacriices des Caraïbes à leur Mabohia1, furent navrés2 de lèches le
même jour mais les matelots des galions virent tant de prodiges et de clartés la nuit
suivante qu’ils résolurent de chercher leurs corps, lesquels ayant trouvé à l’entrée
du bois, les ramassèrent et les apportèrent sans corruption à nos pères, qui les
attendaient vivants pour les soulager dans leurs missions. Et Fernandez dans son
Histoire des combats3 m’apprend que six religieux du couvent de Saint-Dominique
de Ségovie furent martyrisés dans la même île par la cruauté des sauvages Caraïbes.
Quoi plus, si nous allons dans l’archipélage4, non seulement nous y trouverons
dès l’an mille deux cent vingt-cinq des religieux de l’ordre des frères prêcheurs en
grand nombre : et même l’an mille deux cent nonante-un, frère Pierre Boucher,
célèbre docteur de la Sorbonne, fut évêque de Tines5, où avec ses compagnons
ayant fait un fruit signalé, y composa son docte livre sur le Quatrième des sentences. Et je lis au même chapitre de ce savant historien6, que l’an mille deux cent
quatre-vingt-cinq, frère Nicolas Dausipiis7, supérieur de nos missionnaires dans le
Levant, après qu’avec l’assistance de ses frères il eut confondu plusieurs juifs, fut
élevé au patriarcat de Jérusalem ; et que le frère Raymond8 profès, pareillement
de notre couvent de Paris, ayant été élevé à la magistrature du sacré palais, et
s’étant volontairement dépouillé de cette dignité, s’en alla la même année à l’île
de Malliorque ; où par sa ferveur il it tant de fruits que Jacques roi d’Aragon le
it premier évêque contre son gré, où il travailla tout le reste de sa vie à exterminer
le reste des Maures et inidèles de ces contrées ; mais avec de si puissantes raisons
qu’on y remarquait bien de l’extraordinaire : aussi sa sainteté dans les actions, et sa
dévotion à la Vierge mère de Dieu, irent qu’en vingt années qui lui restèrent pour
parachever sa couronne de gloire immortelle, il déracina tout à fait les mauvaises
inclinations que les peuples de ces contrées avaient à l’idolâtrie.
1. “Mabohia, démon adoré des Caraïbes” [N.d.a].
2. Blessés.
3. Il s’agit du dominicain espagnol Alonso Fernández (1572-1627), auteur notamment de : Historia
eclesiastica de nvestros tiempos, qve es compendio de los excelentes frvtos qve en ellos el estado eclesiastico y sagradas religiones han hecho y hazen, en la conuersion de idolatras y reducion de hereges
(1611), Concertatio prædicatoria, pro Eclesia Catholica, contra hæreticos, gentiles, iudeos et agarenos
… (1618) et Historia y Anales de la ciudad y obispado de Plasencia (1627). L’Histoire des combats
fait référence à l’ouvrage Concertatio prædicatoria.
4. Archipel ; mer Egée.
5. Pierre Boncher, dominicain, évêque in partibus de Tinum (Knin, en Croatie) de 1290 à sa
mort (?). Cf. Mallet. Antoine. Histoire des saincts, papes, cardinaux, patriarches, archevesques,
evesques, docteurs de toutes facultez de l’université de Paris, & autres hommes illustres, qui furent
superieurs ou religieux du convent S. Jacques de l’ordre des Freres prescheurs à Paris, Paris : Jean
Branchu, 1634-1645, 2 vol. ; cf. liv. I, chap. 77.
6. Il s’agit du dominicain Antoine Mallet (1593-1663), Cf. son Histoire des saincts …, op. cit.
7. Nicolas de Hannapes [ou Anapiis] (1225-1291), dominicain, patriarche de Jérusalem en 1288.
Il meurt lors de la prise de Saint-Jean d’Acre par les Turcs. Il écrivit le Liber de exemplis sacre
scripturae.
8. Raymond de Cortsavy († 1332). Ce dominicain roussillanais, maître du sacré-palais des papes
avignonais, puis évêque de Majorque (1318-1321).
46
les desseins de son éminence de richelieu
Les Perses1 aussi se voyant si bien assistés, et se sentant obligés des soins des
religieux de saint Dominique, pour défricher leurs erreurs, obtinrent frère Jean de
Rouhan pour être premier évêque de Capha, puis de Tauris2 en Perse.
Mais Mathieu Paris3, historien anglais, (quoiqu’ennemi des religieux)
conirme bien à propos ces vérités de nos missions, il y a près de quatre cent
seize ans, lorsqu’il écrit ces mots : “Jordanus autem Prior Fratrum Prædicatorum,
dum Australium Barbarorum, ut vir eximia sanctitatis, peragraret, ut eos prædicando lucrifaceret, suborta submersus est tempestate”4. Et Vincent de Beauvais5 en son
Miroir historiale6 en parle en cette manière. “Ô! quelle grande perte it lors cette
journée-là par la violence de l’orage, lorsque le vaisseau qui portait ce grand homme
qui brûlait du désir de visiter les lieux saints, et d’aller consoler ses frères qui faisaient
de grandes conversions parmi les inidèles, et réunir à l’Église ceux qui autrefois s’en
étaient séparés : croyant faire voile pour la réduction des morts dans l’inidélité, son
navire poussé par un vent impétueux, fracassé en pièces le it en peu de temps arriver
à la terre des vivants, le noya avec deux religieux, et plusieurs de l’équipage dans la
même traversée”.
Et sur ce même sujet notre Malpeus écrivant du miracle de son corps, trouvé
et découvert par tant de signes, et enin enterré par nos missionnaires d’Acon7,
dit ainsi : “Ceux qui échappèrent du naufrage arrivé dans la perte du bienheureux
Jourdain8, second général et enfant spirituel de saint Dominique, furent des Grecs
chrétiens, d’autres schismatiques, plusieurs inidèles et quelques fameux marabouts,
qui ont attesté ces idèles rapports”.
La bulle d’Innocent IV, l’an mille deux cent quarante-huit9, est bien une preuve
très assurée de l’emploi des frères prêcheurs dans les terres découvertes ; voici les
propres termes : “Dilectis Fratribus de Ordine Prædicatorum et Minorum in Terras
Saracenorum, Paganorum, Græcorum, Bulgarorum, Cumanorum, Æthiopum,
Syrorum, Iberorum, Alanorum, Gazarorum, Gothorum, Zocorum, Ruthenorum,
Nubianorum, Armenorum, Georgianorum, Indorum, Moscelinorum, Tartarorum,
1. “Michel, p. 10, p. 2, l.1, ch. 79” [N.d.a].
2. Le premier évêque de Cafa fut le franciscain Jérôme de Catalogne (J. Cathala) ; le dominicain
Jean de Rouen fut d’abord évêque de Tabriz (1374-1382), puis de Cafa (1382).
3. Matthew Paris (ca 1200-1259), bénédictin anglais, auteur d’une Chronica Majora.
4. “Quant à Jordan, prieur des frères prêcheurs, tandis qu’il [naviguait dans les eaux] des barbares du
sud, en homme d’une très grande sainteté, pour les gagner [à la foi] par ses prêches, il fut englouti par
la tempête”. Jordan le Saxon, ou Jourdain de Saxe, succéda à Saint-Dominique en 1222 à la tête
de l’ordre des frères prêcheurs ; cf. Paris, Matthew. Matthæi Parisiensis, Monachi Sancti Albani,
Chronica Majora. Vol. 3, 1872. Reprint. London : Forgotten Books, 2013, p. 390.
5. Vincent de Beauvais (1184 /1194 -1264), dominicain, auteur du Speculum maius (1244), dont
l’une des parties est le Miroir de l’Histoire , dont parle Chevillard.
6. “Vincens de Beauvais, Mir. Histor., l.3, spec. 4, c. 131” [N.d.a].
7. Saint-Jean d’Acre.
8. Jourdain de Saxe (ca 1190-1237), successeur de saint Dominique à la tête de l’ordre dominicain
en 1222 ; il part en 1236 en Terre Sainte pour visiter les couvents de l’ordre mais, au retour, son
navire fait naufrage ; son corps, rejeté par la mer, est enterré au couvent dominicain d’Acre.
9. “Innoc. 4. 1248” [N.d.a]. Innocent IV (ca 1180/90-1254), pape de 1243 à 1254.
47
andré chevillard
Hungarorum, Majoris Hungaria, Christianorum Captiuorum apud Tartaras, aliarunque inidelium Nationum Orientis, seu quarumcumque Partium proiciscentibus,
Salutem”1. Voilà donc l’ordre de saint Dominique selon la dénomination de frères
prêcheurs répandu partout où le soleil éclaire, illuminant (remarque ce souverain
père) toutes les contrées les plus éloignées de la foi.
Ce qu’ils ont fait (dit le révérend père Gaultier, jésuite, dans sa Chronologie2)
dès le commencement de leur ordre sacré, ils le continuent encore aujourd’hui
dans l’Arménie, en Grèce, aux Indes orientales et occidentales, aux régions du
nord, et aux îles Carmecanes3 ou Amériques, et dans toute l’Europe. De quoi
notre siècle même a une preuve très illustre, dans la conversion de la sérénissime
reine de Suède4, à laquelle (comme toute l’Europe sait) un père de l’ordre de
saint Dominique a très utilement et très heureusement travaillé et les religieux du
même ordre dans celle de l’empereur de Monomotapa, de plusieurs princes de sa
cour, et bon nombre de ses sujets. Voici ce qu’en dit la Relation de Rome5 :
“L’an 16526 dans l’Éthiopie l’empereur de la vaste et puissante monarchie de
Monomotapa ayant reçu les principes de la doctrine du christianisme par les pères
dominicains, fut, après une suisante instruction, publiquement régénéré dans
l’eau salutaire du baptême ; où dans cette solennité sa majesté it paraître une joie
non-pareille du bien que les frères prédicateurs lui avaient procuré : et parce que ce
souverain fut baptisé par un père de cet ordre le 4 jour d’août, il voulut prendre le
nom de Dominique ; et dans le triomphe l’impératrice, les princes et les seigneurs de
sa cour embrassèrent le christianisme. Après quoi cet illustre empereur recommanda
avec grande afection la prédication de l’Évangile à ces religieux dominicains, desquels
il témoigna espérer beaucoup ; laissant à leurs soins continuels le salut de ses sujets
dans les grands royaumes de son empire : aussi la providence divine it déjà leurir la
1. “À mes chers frères de l’ordre des prêcheurs et mineurs partant dans les terres des Sarrasins, des Païens,
des Grecs, des Bulgares, des Gumans, des Éthiopiens, des Syriens, des Ibères, des Alains, des Sarmates,
des Goths, des Scythes, des Ruthènes, des Nubiens, des Arméniens, des Géorgiens, des Indiens, des
Mosques, des Tartares, des Hongrois, en grande Hongrie, chez les captifs chrétiens chez les Tartares et
chez les autres nations inidèles d’Orient ou de n’importe quelle région, salut”.
2. Jacques Gaultier (1562-1636) ; ce jésuite (1585), ordonné prêtre en 1596, occupa diverses chaires
de théologie et de controverse ; il est l’auteur d’une Table chronographique de l’estat du christianisme depuis la naissance de Jésus-Christ.
3. Les Antilles.
4. “Conversion de la séréniss. Reine, par un dominicain, l’an 1655” [N.d.a]. Christine de Suède (16261689), reine de Suède de 1632 à 1654, s’est convertie au catholicisme après son abdication.
5. “De la relation imprimée à Rome traduite en langue vulgaire” [N.d.a]. Il s’agit probablement du
livre Pigafetta, Philippe. Relation du royaume de Congo et des pays voisins tirés d’Édouard Lopez
(Rome, 1591 ; traduction française par les frères De Bry en 1598).
6. En 1561, le jésuite portugais, Gonçalo da Silveira, convertit l’empereur de Monomotapa (Grand
Zimbabwe), Chisamharu Negomo Mupuzangutu (1560-1589), et plusieurs membres de sa famille, mais le jésuite fut exécuté sur ordre royal au cours de la même année. Cf. Du Jarric,
Pierre. Histoire des choses plus memorables advenues tant ez Indes Orientales… Bordeaux : S.
Millanges, 1614, liv. V, chap. 42.
48
les desseins de son éminence de richelieu
foi parmi ces peuples, où l’on peut voir aujourd’hui renaître la ferveur des premiers
chrétiens, tant la divine bonté y opère de prodiges, et des conversions presque ininies”.
Je ne parle point d’un marteau continuel de l’hérésie, saint homas docteur
angélique, d’un saint Pierre martyr, je laisse à part les faits héroïques d’un grand
saint Hyacinthe, missionnaire divin de la Pologne et de la Hongrie, un homme
apostolique saint Vincent Ferrier, ce grand saint Ambroise de Sienne1 ; tant de
saints confesseurs et un nombre presque inini de martyrs à ce sujet, ou submergés dedans les mers, car je n’aurais jamais fait2, et mon dessein n’est autre que d’en
crayonner quelques-unes3 de notre temps.
Je sais fort bien que l’illustre Génébrard, archevêque de Lyon et docteur aux
langues, et Surius4, cités par le même père Gaultier5, écrivent qu’en l’an mille deux
cent vingt et six, plusieurs conversions furent faites des peuples occidentaux par
l’entremise des frères prêcheurs et deux considérables ministres anabaptistes réduits par les mêmes. Et pour montrer qu’encore que peu de nos religieux écrivent
des missions, s’arrêtant à faire, et non pas à noircir du papier6, et que ce n’a point
été une ferveur passagère au commencement de l’ordre de saint Dominique, mais
que ces missions aux inidèles ont été toujours continuées et entretenues depuis
quatre cents tant d’années jusqu’à présent. Je trouve dans les Annales de Wandig7
quatre lettres apostoliques de quatre pontifes, qui sont Innocent IV l’an 1248,
Jean XXII l’an 1321, Urbain V l’an 1369, Nicolas V l’an 1452, de plus celle d’Urbain
VIII de l’an 1644 et deux d’Alexandre VII à présent séant8 au Saint-Siège.
Si d’ailleurs nous voulons voir le sentiment du dévot Platus9, écrivant l’honneur de l’état régulier, après avoir publié hautement qu’il n’y a rien de plus beau
que la conversion du nouveau monde, il ajoute : “D’où vient-elle plus ordinaire1. homas d’Aquin (ca 1224-1274), théologien et philosophe dominicain ; Pietro da Verona ou
Pietro Rosini (ca 1205-1252), inquisiteur dominicain ; Hyacinthe de Cracovie (1185 -1257), dominicain polonais, évangélisateur de la Scandinavie ; Vincent Ferrier (1350 -1419), dominicain
aragonais ; Ambroise Sansedoni (ca 1220-1286), dominicain italien.
2. Je n’aurai jamais ini.
3. Quelques missions.
4. Gilbert Génébrard (1535-1597), ce dominicain écrivit de nombreux ouvrages et publia de nombreuses traductions d’auteurs juifs. Il devint archevêque d’Aix-en-Provence – et non de Lyon
– en 1592 mais, partisan de la Ligue, il fut banni du royaume en 1596 ; Laurent Sauer ou Surius
(1522-1578), chartreux allemand, auteur de nombreux ouvrages et et de très nombreuses traductions en latin d’ouvrages rhénans, lamands et néerlandais.
5. “père Gaultier jésuite, en sa chronol[ogie]” [N.d.a].
6. “Qui fecerit et docuerit, hic major est in regno caelorum. Matth. 5. c” [N.d.a]. : “au contraire celui
qui les exécutera et les enseignera, celui-là sera tenu pour grand dans le Royaume des Cieux”, Mt, V,
19.
7. Luke Wadding (1588-1657), franciscain irlandais, auteur des Annales ordinis minorum ab anno
1208 ad annum 1540. Rome, 1628-1651/54.
8. Siégeant.
9. Girolamo Piatti (1545-1591), jésuite italien, auteur du De bono status religiosi. Trèves, 1596-1601
(Traité du bonheur de la vie religieuse). Piatti, écrit (liv. II, chap. 30, p. 434) que se furent les franciscains : “Primos omnium, qui tantam hanc provinciam aggressi sunt franciscanos fuise legimus,
atq. …”.
49
andré chevillard
ment et plus particulièrement que des religieux ? Les religieux de saint Dominique
n’ont-ils pas été les premiers aux Indes occidentales ? Où leur première église dans ces
vastes régions fut un petit oratoire de roseaux et de jonc, où ils ofrirent le sacriice du
corps et du sang du vrai ils de Dieu incarné”.
C’est aussi ce qui obligea Léon X1 de continuer leur ample pouvoir par ses
bulles. Bénédiction si favorable qu’ils ont, dès ce temps-là, quelques fois baptisé,
après de solides instructions, en moins de trois mois, huit et neuf cent mille personnes.
Blozius2 en dit autant, parlant de nos missionnaires3, et l’archevêque de
Mexico, ayant l’an 13124 avéré ceci dans ses lettres au roi catholique.
Le grand atlas5 apprend à plusieurs que les enfants de saint Dominique furent
avec leurs contemporains les religieux du père séraphique saint François6, de nouveaux apôtres dans cette célèbre ville d’Ochin7, où ils convertirent le roi et grand
nombre de ses sujets, et que ces deux ordres s’établirent environ 1271 en la peuplée
et tant renommée cité de Goa8, et dès lors ils se virent admis et appelés en quatre
royaumes à l’avantage de la foi et quelques-uns avaient donné aux Moluques.
Notre couvent de Macao, à l’entrée de la Chine9, y est l’ordinaire rendez-vous
de nos missionnaires pour ces cantons, où nos pères espagnols, et plus particulièrement les Portugais, vont en foule ofrir leur vie et leur sang pour la défense et
prédication de la religion romaine.
Mais, dans le Japon, nos missions derechef toutes récentes (je veux dire, là rétablies depuis l’an 159310) donnent encore des preuves du passé, et ne font pas moins
de martyrs que dès l’an 130411 que nous commençâmes d’y arroser la vigne de
1. Giovanni di Lorenzo de Medici (1475-1521), élu pape sous le nom de Léon X (1513-1521).
2. Louis de Blois-Chatillon, ou Blosius, (1506-1566), bénédictin réformateur, notamment de l’abbaye de Liesses. Il a écrit de nombreux traités ascétiques et des ouvrages polémiques dont le
Speculum monachorum a Dacryano, ordinis S. Benedicti abbate, conscriptum, antehac numquam
excusum, 1538 [Guide spirituel, ou le miroir des âmes religieuses. Lyon, 1616].
3. “Append. 4” [N.d.a].
4. Juan de Zumárraga fut le premier évêque et archevêque de Mexico (ca 1528-1548). La lettre au
monarque espagnol pourrait être celle du 30 mai 1548.
5. “Mercator” [N.d.a]. Gerardus Mercator ou Gerard de Kremer (1512-1594), mathématicien et
géographe, auteur de l’Atlas sive cosmographicae meditationes de Fabrica Mundi … Duisburg,
1595.
6. François d’Assise (ca 1181-1226).
7. Cochin, sur la côte de Malabar, où les Portugais installent un comptoir au début du XVIe siècle,
où, en 1544, François Xavier installe une mission.
8. Probable allusion à Niccolo de Pistoia, membre de l’expédition du franciscain Jean de Montecorvino, qui fut le premier dominicain qui arriva en Inde en 1291. Ce n’est qu’au début du
XVIe siècle que les franciscains et les dominicains se sont installés à Goa.
9. “La Chine est dans l’Asie ; le roi est à présent catholique, son palais est en la ville de Zuntien ; il
y a plusieurs religieux à Paquin et à Nanquin ses principales villes” [N.d.a]. L’auteur a recopié
Du Jarric, Pierre. Histoire des choses … , op. cit., cf. liv. IV, chap. XVI, p. 537 ; Chevillard
interprète librement Du Jarric car le “roi” n’est pas catholique.
10. Les premières missions débutent en 1549 ; le premier diocèse est fondé en 1588.
11. Probablement dès 1597.
50
les desseins de son éminence de richelieu
Jésus-Christ, que les religieux de saint Benoît et de saint Augustin1 avaient commencé de cultiver par leurs fatigues dans les travaux évangéliques, il y a plus de
sept cents tant d’années.
Je laisse à part Congo, la Guinée, Sénégal, Angole, Hocque2, le Cap-vert et
plusieurs autres quartiers de la terre pour abréger par les termes de Christophle
de Fontaines3 : “In Indias Orientales primi et ipsi Dominicani, prædicanda Fidei
causam, longissimam et periculosissimam navigatione trajecere ; ubi mulsis etiam
domiciliis, sive Monasteriis extractis, cum maxima populorum conversione et aediicatione, multa regna, oppida, et Nationes Christi imperio subjecerunt”4.
Les archives du couvent de Santo Domingo dans l’Amérique et le père Jean de
Rechac, historien général de l’ordre5, disent que le bienheureux Louis Bertrand6,
profès du couvent de notre grand missionnaire saint Vincent Ferrier de Valence
en Espagne, après avoir résidé dans les îles Camercanes, à présent françaises,
laissa vingt-quatre de nos pères, dont six se divisèrent aux nations des Galibis,
six aux Aloagues7, quatre à l’île de Saint-Vincent et le reste demeura à SaintChristophle, la Guadeloupe, la Martinique, passant tantôt de ces îles aux autres
voisines, comme à Marie-Galante, la Dominique, Saint-Martin, Sainte-Croix,
Saint-Barthelemy ; et même (remarque notre auteur) ces derniers donnaient
souvent jusqu’aux Barbades. Et le saint vogua à Santo-Domingo, île principale
à présent de la Nouvelle-Espagne, à la Marguerite, Saint-Jean de Porteric, et à
Couve, Portevele, La Havane, Carthagène8 et de là ayant envoyé quelques-uns à
la terre voisine de la Jamaïque, il it voile à Panama, aux Amazones, aux Ariotes,
1. “les pères bénédictins et augustins premiers apôtres du Japon” [N.d.a]. Le premier fut le jésuite
François-Xavier (1549) et ce n’est qu’à la in du XVIe siècle qu’arrivent les franciscains ; les
dominicains et les augustins arrivent surtout après 1608.
2. Hoque, en Angola.
3. “Christ. R. in App” [N.d.a]. Christophe de Chefontaines ou Penfentenyou (1532-1595), docteur
en théologie, ministre général de l’observance (1571), évêque auxiliaire de Sens (ca 1586) ; vers
1588, il réside à Rome. Il est notamment l’auteur de La défense de la foi de nos ancêtres, contenant
quinze chapitres, où sont déclarés les stratagèmes et ruses hérétiques de notre temps. Paris, 1570 et
Compendium privilegiorum Fratum minorum. Paris, 1578.
4. “Aux Indes orientales, les dominicains furent les premiers à prêcher la foi, en efectuant les navigations les plus longues et les plus dangereuses ; sortis de leurs doux foyers ou de leurs monastères, ils ont
soumis, grâce à la très grande conversion et à l’édiication des peuples, de nombreux royaumes, places
fortes et nations à l’empire du Christ”.
5. Jean [Gifre] de Rechac, dit de Sainte Marie (1604-1660), dominicain auteur de nombreux
ouvrages, dont La vie du glorieux patriarche saint Dominique. Paris, 1647 ; Les vies et actions
mémorables des saints canonisés de l’ordre des frères prêcheurs. Paris, 1647.
6. Luis Beltrán (1526-1581). Ce dominicain espagnol part en Amérique en 1562 pour évangéliser les
Indiens de Colombie, mais devant les diicultés de sa mission, il rentre en Espagne en 1569.
7. Les Indiens galibis de Guyane, alliés des Caraïbes insulaires. Les Indiens aroüagues (Arawaks),
ennemis des Indiens des Petites Antilles.
8. “Villes de la Nouvelle-Espagne” [N.d.a]. Margarita, Porto Rico, Cuba, Portobelo, La Havane
et Carthagène. Margarita, Portobelo et Carthagène ne font pas partie de la Nouvelle-Espagne
mais de la vice-royauté du Pérou.
51
andré chevillard
Samaïgotes, Oüarabiches1 et autres résidences parmi ces nations sauvages, étant
délégué pour visiteur général dans ces contrées ; et après son heureux voyage il
repassa les mers et, arrivé le 29 d’octobre de l’année 1651, il décéda si plein de
vertus et honoré de tant de miracles qu’Urbain VIII, d’heureuse mémoire, permit
à toute l’Espagne, et à tout l’ordre de saint Dominique, d’en faire l’oice comme
d’un saint confesseur2.
Et même de nos jours les plus anciens Sauvages dans toute l’Amérique assurent que, de père en ils, ils ont pour constant qu’ils ont toujours eu des religieux blancs3 nommés Dominiques et que les misères ni la mort de plusieurs n’ont
point empêché les autres de venir parmi eux.
Enin qu’on aille aux Philippines, au Japon, qu’on traverse le Brezil, qu’on
entre dans les états du grand Negus4 ; qu’on fasse voile aux deux Indes, qu’on parcoure tous les lieux où la mer porte des vaisseaux, et l’on trouvera de vrais enfants
de ce cerf altéré5 du salut des âmes saint Dominique.
C’est donc à bon droit que dans ce général chapitre de nos missions, je puis bien
rapporter la belle remarque du cardinal Baronius6 prêtre de l’Oratoire7, lequel parlant
de la naissance de saint Dominique de Gusman8, fondateur et père de l’ordre des
prêcheurs, écrit qu’il vint au monde au même jour, à son château de Callahora en
Espagne, que saint homas archevêque de Cantorbie9 fut massacré en Angleterre :
“Dieu (dit Baronius) voulant réparer la mort de l’un par la naissance de l’autre ; un
pilier de l’Église abattu, au même moment, un plus fort relevé”. Tant il est véritable que
cette lumière inaccessible a toujours départi les rayons de la miséricorde aux païens,
Sauvages et idolâtres, pour faire rompre les glaces de l’ignorance et de leur inidélité,
ain qu’elles s’épurent parvenues dans la cristalline mer du baptême10.
1. Les trois sont des peuples d’Amazonie, de la région des Guyanes. Les Amazones seraient une
peuplade de femmes guerrières, vivant dans l’Amazonie, découvertes par l’explorateur Orenalla en 1542. Les Ouärabiches sont un peuple vivant au bord du leuve portant le même nom
(aujourd’hui Guarapiche, Guyane). Les Samaïgotes sont une nation de Terre Ferme, au nord de
l’Ouärabiche, ennemis des Caraïbes, selon Pelleprat.
2. En fait, il fut béatiié en 1581 par Paul V, Alexandre VII le déclara saint patron du Nouveau
Royaume de Grenade et Clément X le canonisa en 1671.
3. “Dans les pays chauds nous ne portons que très rarement la chape noire” [N.d.a].
4. L’Abyssinie.
5. Psaume 42 : “Comme languit une biche après les eaux vives, ainsi languit mon âme vers toi mon
Dieu…”.
6. Cesare Baronio (1538-1607), prêtre de l’Oratoire, supérieur général de la congrégation de l’Oratoire (1593), cardinal (1596), auteur des Annales ecclésiastiques.
7. Congrégation de prêtres séculiers fondée au XVIe siècle par Philippe de Néri.
8. Domingo Núñez de Guzmán ou Saint Dominique (ca 1170-1221), né à Caleruega (province de
Burgos), religieux espagnol fondateur de l’ordre des dominicains.
9. homas Becket ou homas de Cantorbéry (1117-1170), archevêque qui s’opposa à Henri II
d’Angleterre et fut assassiné par les partisan du roi.
10. “Deus vult omnes salvos ieri, et adagnitio nem veritatis venire.S. Paul, ad Tim. c. 2” [N.d.a]
“[Voilà ce qui est bon et ce qui plaît à Dieu notre Sauveur,] lui qui veut que tous les hommes soient
sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité”, 1 Tm, 2., 3-4.
52
les desseins de son éminence de richelieu
Mais c’est assez dit du passé, voyons (mon cher lecteur) ce qui s’est fait de
notre temps aux îles méridionales de l’Amérique.
CHAPITRE II
Desseins de son éminence de Richelieu pour l’Amérique
Le temps est donc déterminé pour le départ des vaisseaux pour l’Amérique et
cet illustre Armand Du Plessis, ce ministre d’État sans second, se dispose avec les
autres seigneurs de la compagnie d’envoyer, sous le bon plaisir du roi, une colonie
française dans les îles Amériques, pour, sous l’obéissance de sa majesté très-chrétienne, les habiter. Son éminence cherche bien l’étendue de la domination de
la France mais, comme idèle serviteur de Dieu, il souhaite encore avec plus de
passion la conversion des Sauvages demeurant dans ces terres, et en égale occasion
pour cultiver ces plantes.
Monsieur le cardinal visite à ce sujet le révérend père Carré1, supérieur du couvent du noviciat au faubourg Saint-Germain à Paris, lui propose que, son dessein
pour les Indes occidentales étant plus pour la gloire de Dieu et de ses créatures,
il lui demandait des religieux, la profession de son ordre, qui porte la qualité
de frères prédicateurs, étant de s’employer, par l’exemple d’une sainte vie et par
les lumières d’une doctrine angélique, pour la consolation des idèles et pour la
conversion des barbares.
Et le père Carré, ayant exposé ce dessein à la communauté, choisit pour l’heure
le nombre nécessaire, et tous prêtres, entre lesquels le père Pélican2, docteur de
Sorbonne, fut institué supérieur dans cette mission.
Ce que ce prince religieux et très digne prélat ayant appris, il dit en présence
d’une illustre compagnie, qu’il se sentait3 plus appuyé, dans son entreprise, de ces
colonnes évangéliques que des plus fortes digues ou bataillons qu’il n’ait jamais
dressés contre l’ennemi de l’État, ou la religion prétendue.
C’est aussi ce qui le fait voler le lendemain vers ce sacré cénacle où, saluant
ces bons pères, la larme aux yeux et d’un cœur soupirant pour la gloire de l’Église
et le salut des âmes, leur dit ces paroles, dignes d’être gravées, en mémoire de ce
bouclier de la foi.
[4] “Ô que vous êtes heureux, mes pères, de ce qu’il plaît à la divine bonté vous
appeler les premiers dans une contrée d’inidélité pour la conversion des pauvres gentils ! Vous sèmerez avec larmes, mais ne perdez point courage, la saison sera favorable
1. Jean-Baptiste Carré (ca 1593 -1653), fondateur du noviciat général de Saint-Germain. Richelieu
lui conia la charge d’envoyer des missionnaires aux Antilles dès 1635.
2. “Père Pélican profès du couvent de Chartres” [N.d.a]. Cf. introduction de notre ouvrage.
3. “Sentiments de son éminence” [N.d.a].
4. “Paroles de monseigneur le cardinal” [N.d.a].
53
andré chevillard
pour la récolte car c’est là que Dieu a destiné l’emploi de votre profession, et la consommation de vos vœux, ain que dans la patience vous cueilliez le fruit de vos âmes1.”
Ce grand génie faisant entendre qu’il espérait un signalé progrès dans ces colonies. Et son éminence conjurant le père Carré de continuer ses soins pour ce sujet,
et qu’il était dans le dessein d’écrire dès la première poste à Rome, et pareillement
à notre révérendissime père général, ain d’obtenir bon nombre de missionnaires
de l’ordre de saint Dominique, desquels il voulait faire le rendez-vous principal à la
Guadeloupe, pour s’en servir non seulement dans ces grandes îles, mais encore dans
les terres fermes, où il voulait au plus tôt envoyer et établir des colonies françaises.
CHAPITRE III
Bref de sa sainteté et les soins de monsieur le cardinal
pour les missions
Monsieur le cardinal satisfait au possible du révérend père Carré, ne perd aucun
moment favorable. Il écrit lui-même aussitôt à Rome, où le Saint-Père considéra
si promptement ses justes demandes et religieuses propositions que son éminence
reçut en peu un bref apostolique2, dans lequel on déclare nos missionnaires sous
la protection du très-chrétien roi de France, nonobstant la bulle d’Alexandre VI3
lequel, dans la donation de ce nouveau monde aux rois de Castille Ferdinand et
Isabelle4, défend à toutes personnes de quelque qualité ou profession qu’ils soient,
d’approcher des Indes occidentales, sous les peines portées dans sa bulle dont j’ai
voulu insérer ici en langue vulgaire, la in de la teneur.
“Et nous défendons très étroitement sous peine d’excommunication, ipso facto, et
sous les peines portées dans les censures, à tous les peuples sujets au Saint-Siège, quelque
appui impérial ou royal dont ils pourraient être munis, de faire voile aux îles et terres
fermes habitées ou à habiter, découvertes ou à découvrir vers l’occident et le midi ; ni
de s’établir depuis le pôle arctique jusqu’au pôle antarctique, plus de cent lieues par
delà les îles des Assores et du Capvert ; ni même mouiller à aucune rade vers les Indes
hors ce district, sans votre permission, et licence spéciale de votre majesté catholique de
vos successeurs ou légitimes héritiers, sous quelque prétexte que ce soit5”
Le Saint-Père Urbain VIII6 lève donc ces obstacles, en ce qu’à la demande
1. “In patientia vestra possidebitis animas vestras. Luc 21” [N.d.a]. “C’est par votre constance que vous
sauverez vos vies” (Luc XXI, 19).
2. Lettre du pape scellée de cire rouge, de l’anneau du Pêcheur. Le bref, plus court que la bulle, est
rédigé sans préambule.
3. Alexandre VI (1431-1503), pape de 1492 à 1503. En 1493, par la bulle Inter cætera, il décrète le
partage du Nouveau Monde entre Espagne et Portugal.
4. Les Rois catholiques, Ferdinand II d’Aragon (1452-1516) et Isabelle 1re de Castille (1451-1504),
respectivement roi d’Aragon et de Sicile et reine de Castille et de León.
5. “Brezius, au 18 iom. des ann. Eccl. En l’année 1493. Ce bref se verra au long vers la in de ce livre”
[N.d.a].
6. Mafeo Barberini (1568-1644), élu en 1623 pape sous le nom d’Urbain VIII.
54
les desseins de son éminence de richelieu
de monseigneur le cardinal il déclare nos religieux premiers missionnaires dans
les îles, sous la protection des lys de France. Voici les termes traduits en notre
langue : “Pouvoir concédé par le pape Urbain VIII au père Pelican et à ses compagnons missionnaires pour les Indes, sous la protection du très-chrétien roi de France”1.
Et quelques années après, sa sainteté envoie un second bref, par lequel elle
conirme plus amplement ses libéralités à nos frères. Je le veux rapporter sans
altération aucune et pour la grande île de la Guadeloupe plus spécialement.
“Decretum Sacra Congregationis de propaganda Fide2, habitum die 5 Decembris 1645
referente Eminentissimo D. Cardinale Albronotio3 statum Insulæ de Guadalupe, ex relatione a Nuntio Galliarum transmissa. La sacra Congregatio Missionem Dominicanorum
ad Insulam præfatam conirmavit, et facultates antea expeditas pro Patre Armando a
Pace4 Parisiensi, dicta Missionis Superiore, quem illius Præfectum declaravit, ad eum
Nuntium mitti jussit, ut illas ad præfatum Patrem deferri curet5.” Signé, cardinal
Capponi6. Et contresigné du secrétaire et scellé d’un sceau de cire rouge.
D’où nous pouvons admirer les faits héroïques de ce digne ministre d’État
dans cette entreprise si glorieuse, et si avantageuse au salut de tant de nations
inidèles. Car si la majesté souveraine préfère le gain d’une âme à la conquête
de tout l’univers, qui ne peut avoir de plus hauts sentiments d’une entreprise si
triomphante et si utile pour les hommes, et si précieuse pour les citadins du ciel ?
Qui souhaitent si ardemment et avec tant d’afection de voir remplir les sièges
de leurs frères révoltés, privés de la vision de Dieu, où l’essence du bonheur se
rencontre7, bannis du ciel et reclus pour jamais dans le cofre de l’enfer, qu’ils se
sont fabriqués par un acte d’entendement joint à leurs mauvaises volontés, dont
les attaches sont immobiles et irrévocables8.
Combien donc de peuples, hélas ! auraient ini leurs jours dans leurs libertinages,
si les inclinations9 de ce grand Armand n’avaient10 été passionnées pour leur salut ?
Ne permettant point de voguer sans la conduite de pilotes experts pour le port
1. La bulle est datée du 12 juillet 1635.
2. La Congrégation de la Propagande a été fondée en 1622 par le pape Grégoire XV. Elle a la juridiction de toutes les missions de l’Église catholique dans le monde entier. C’est un organe de
contrôle des diférents ordres missionnaires.
3. Probablement Gil Carrillo de Albornoz (1579-1649), cardinal espagnol.
4. Armand Jacquinot dit de la Paix († 1648), supérieur de la mission dominicaine en 1643 en Guadeloupe.
5. “Décret de la Sacrée Congrégation de la Propaganda Fide, donné le 5 décembre 1645, selon le rapport
de l’éminentissime D. cardinal Albronotio sur la situation de l’île de Guadalupe, d’après la relation
du nonce des Gaules. La Sacrée Congrégation a conirmé la mission des dominicains vers ladite île et
a ordonné que les facultés auparavant expédiées pour le père Armand de la Paix, parisien, de la dite
mission supérieure, qu’elle a déclaré préfet de celle-ci, soient envoyées au nonce pour qu’il veille à les
déférer audit père”.
6. Luigi Capponi (1582-1659), cardinal italien, vice-préfet de la Propaganda Fide.
7. “S. homas, I. 2, qu. 3, art. 8” [N.d.a].
8. “S. h. 1 P.q. 64 a. 2” [N.d.a].
9. Penchants.
10. “n’auraient”.
55
andré chevillard
de la gloire éternelle. Et si dans la misère des temps ils eussent été abandonnés du
révérend père Raymond Breton1, que Dieu réserva seul dedans les îles (la providence
divine ayant appelé nos autres frères dans l’efort de leurs fonctions apostoliques,
au séjour de l’immortalité), combien de Sauvages, Caraïbes et plusieurs Aloagues,
parmi lesquels ce bon père a conversé l’espace de dix-huit années continuelles avec
tant de fruit et de consolation spirituelle, seraient morts dans l’inidélité ?
Combien encore de Nègres esclaves auraient passé de cette servitude temporelle
dans la captivité éternelle ? Combien d’enfançons2 seraient décédés sans le baptême ? Combien d’hérétiques auraient passé de cette vie à une mort sans in, si nos
pères n’étaient venus au secours, et si Dieu n’en avait réservé quelqu’un en attendant qu’on fût venu soulager nos missionnaires, dont la plupart ou périssent de
travail, ou sont mis à mort par les Sauvages, ou submergés dedans les traversées ?
Le démon faisant tous ses eforts pour tâcher de détruire les moyens par lesquels on lui ôte la proie, il le témoigna bien un jour à l’île de la Dominique, dans
un grand oycou3 des Sauvages, où demandant la mort du père Raymond, il leur
dit : “Si homi homan balanaglé lixhayouti nohé4 ayca caou nanborlabo banalé loulaxai xhia nitou malin nohé”, c’est-à-dire “Donnez-moi ce Français que je le mange
et que de ses tripes et de son cerveau on m’en fasse une pimantade”5.
Pour nous apprendre que ces généreux Josué et ces idèles Moïse sont continuellement parmi les dangers, pour délivrer ces pauvres Sauvages de la perpétuelle
servitude de leurs rioches6, ou leur Mabohia7, qui se fait redouter par les cruels
supplices dont il les alige, comme leur souverain.
La bonté divine enin honorant encore de nos jours la couronne de France des
pierres précieuses du salut de tant de personnes.
CHAPITRE IV
Embarquement de la colonie et son heureuse arrivée aux Indes
Le temps s’approche de faire voile et, après les dispositions nécessaires, un vent
favorable s’élève pour sortir de la rade et mettre à la route. Messieurs Du Plessis
1. Raymond Breton (1606-1679), missionnaire dominicain resté aux Antilles de 1635 à 1653, auteur de plusieurs relations et de dictionnaires français-caraïbe, caraïbe-français, ainsi que d’une
grammaire caraïbe.
2. Petits enfants.
3. Fête durant laquelle les Caraïbes s’enivraient avec une boisson qui porte le même nom.
4. Le mot est diicile à lire ; on peut lire “nohe” ou “mhe”, le premier semble plus probable.
5. Chevillard semble utiliser sa propre transcription, ainsi de nombreux mots cités nous sont inconnus. Cependant, on trouve dans le dictionnaire caraïbe de Breton : “aíca”, manger ; “balanaglé”,
chrétien (que Chevillard traduit par “Français”), “banalé” et “ibaouanale”, compère.
6. Objet utilisé dans les pratiques rituelles et religieuses des Caraïbes. Chevillard, chap. V déinit
les rioches comme étant “une espèce de marionnettes de France, ou marmousets de coton”. Il pourrait s’agir des zémis, sortes d’ “idoles” en coton, en pierre ou en bois.
7. Divinité que les Européens ont assimilée au diable car les Caraïbes la craignent.
56
les desseins de son éminence de richelieu
et de l’Olive1, nobles chefs de cette colonie, s’embarquent au havre de Diepe, et
avec eux six cents hommes divisés en deux navires, aussi bien que nos religieux,
qui entrent dans ces vaisseaux. Voilà donc nos aiglons généreux qui s’envolent à la
faveur de leurs saintes inclinations et poussés par le vent à gré qui les conduisait
au lieu d’où ils espéraient que des pierres du paganisme la bonté divine ferait
sortir de bon grain pour le grenier du paradis.
Ils partent donc du mouillage, honorés des patentes de sa majesté, par lesquelles elles déclarent les protéger dans tous leurs droits et privilèges, et autorisés
du bref apostolique pour les missions, munis des bénédictions des supérieurs et
licence, à une entreprise si généreuse, et à un si glorieux sujet.
Et Dieu ayant béni un si louable dessein, ils jetèrent l’ancre au mouillage de la
Martinique, île pour lors habitée seulement des Indiens et Sauvages de cette terre.
Les actions de grâce sont rendues dès le bord et le bateau hors nos gouverneurs
descendent à terre et, après eux, la colonie, laquelle on met en ordre sous les armes2.
Les feux sont allumés en signe de joie, le Te Deum est chanté. Et durant ces harmonies le père Pellican arbore la croix de Jésus-Christ et, conjointement avec lui,
les deux chefs appliquent, au pied salutaire de ce bois sacré, les armes de France.
Cela fait, on élève ces belles leurs de lys en un autre lieu, nommé maintenant le Fort-Saint-Pierre, place ordinaire où sont les plus riches et beaux magasins, outre le corps de garde et la forte batterie dressés par monseigneur Du
Parquet Desnambuc3, pour lors vivant et général pour sa majesté dans les îles
de la Martinique et de la délicieuse Grenade. Ces insignes posés, on chante les
litanies de Notre-Dame, protectrice de la France ; où les triomphes accompagnés
de grands cris d’allégresse et de bruits de canonnades appelèrent les Sauvages
et, par ce bruit, ils s’y rendirent en grand nombre, outre plusieurs qui déjà
auparavant l’arrivée des vaisseaux s’étaient cachés à l’entrée du bois pour voir la
in de cette descente. Mais ravis d’aise qu’étaient ces barbares à l’aspect de tant
de magniicences, ils éclataient en signe d’une particulière satisfaction et entière
joie, ces mots : “Cazlelegouty, Cazlelegouty”4, le répétant par plusieurs fois pendant
toute cette action si solennelle5.
1. Jean Du Plessis, sieur d’Ossonville († 1635) est, conjointement avec De l’Olive, le premier capitaine général de la Guadeloupe en 1635. Après avoir été lieutenant de Pierre Belain D’Esnambuc, Charles Liénard De l’Olive (ca 1600-ca 1645) est capitaine général de la Guadeloupe avec
Du Plessis à partir de 1635. Malade, il abandonne sa charge en 1640.
2. “On plante la croix à l’île de la Martinique le 27 juin 1635” [N.d.a].
3. Jacques Dyel Du Parquet (1606-1658), est établi lieutenant général de la Martinique par son
oncle Pierre Belain d’Esnambuc à partir de 1637. Il est ensuite nommé sénéchal de la Martinique à partir de 1643, enin il en devient gouverneur et sénéchal en 1647. En 1650, il achète
l’île ainsi que Sainte-Lucie, les Grenadines et Grenade, puis en obtient le gouvernement et la
lieutenance générale en 1651 et ce jusqu’à sa mort.
4. Dans sa Relatio A, Breton précise que les missionnaires ont “dressé l’étendard de la croix […] en
présence des Caraïbes qui ne s’en émurent en rien”. Le sens de l’exclamation donnée par Chevillard
reste obscur.
5. “Triomphe de la colonie et la joie des Sauvages” [N.d.a].
57
andré chevillard
Deux jours après, ils mirent cap à l’île de la Guadeloupe, laquelle, après un jour
seulement de navigation depuis la Martinique1, ils aperçurent et y arrivèrent huit
heures après sa découverte. Ils y mirent pied à terre, et nos religieux érigèrent la
croix2 et messieurs de l’Olive et du Plessis y pratiquèrent les mêmes cérémonies que
ci-devant, et là il s’y rencontra une multitude presque ininie de peuples, vu que
dans ce temps-là (comme nous avons su) les Sauvages de Saint-Vincent, de MarieGalante, de la Dominique et de la Grenade s’étaient trouvés en très grand nombre,
pour un grand vin, ou réjouissance d’oycou, qu’ils y faisaient, y ayant de plus grand
nombre de barbares, tant pour la grandeur et beauté de l’île, à cause de ses rivières et
plaines de si grande étendue, que pour les commodités qui s’y rencontrent.
Les insignes de notre rédemption élevés, on dresse une petite chapelle de roseaux et de feuillage au milieu de ces déserts, où nos pères célébraient la sainte
messe et allant de part et d’autre à l’instruction des Caraïbes. Ils ne manquaient
pas d’exhorter la colonie à se conserver dans leur devoir de idèles serviteurs à
Jésus-Christ et s’entretenir en bonne paix, sans laquelle ils seraient incontinent
réduits au point de la misère, comme en efet l’expérience le it voir bientôt après.
Et, le 12 de juillet, messieurs les gouverneurs ayant reçu des paquets de France
de la part de son éminence de Richelieu et des lettres adressées à nos pères dans
les îles, avec un bref apostolique conirmatif de la mission première, on en it
lecture publique, avec une satisfaction qui ne se peut pas bonnement exprimer,
par la consolation3 qu’en témoignèrent tous les habitants, lesquels, et tous ceux
qui viennent dans les îles de l’Amérique, nous rendent les respects et devoirs
d’ouaille4, et reconnaissent les religieux de saint Dominique pour leurs premiers
et légitimes pasteurs5.
Mais, hélas ! que les choses du monde sont sujettes au changement, que de divers personnages se jouent sur la surface de la terre, qu’auparavant la in de notre
vie l’on considère d’entractes joués sur le théâtre de nos jours pendant la tragédie
de nos années. Les contentements premiers de nos colonies étaient des roses à la
vérité et maintenant si épineuses que nous ne les lairons que de loin. C’étaient
des satisfactions qui consolent après tant de fatigues, c’étaient des heureux auspices à des entreprises si augustes, mais elles sont bientôt changées en larmes et en
soupirs et ces lauriers se voient en un moment métamorphosés en funestes cyprès.
Car voici que la provision manque pour la bouche, les maladies se forment6 de
la mauvaise nourriture, du chagrin et de la mélancolie, mal dernier plus dangereux
dont l’on puisse être aligé dans ces îles car, en moins de six à sept semaines, cette
1.
2.
3.
4.
5.
6.
“Arrivent à la Guadeloupe le 29 de juin 1635” [N.d.a]. ;
“La croix est plantée à l’île de la Guadeloupe” [N.d.a].
Soulagement.
Chrétiens.
“Les pères dominicains premiers et légitimes pasteurs dans les îles Amérique” [N.d.a].
“Misères étranges de la colonie” [N.d.a].
58
les desseins de son éminence de richelieu
tristesse cause une enlure universelle et tremblement continuel de la tête et des
pieds, hydropisie1 et faiblesse qui conduisent en peu son patient dans le tombeau.
La plupart de la colonie qui restait en vie cherchait le moyen (quoique très
diicile, ou pour mieux dire impossible) de retourner en France. Et nos pères
voyant tant de misères, et le mal sans espérance, au milieu de ces extraordinaires
calamités tâchent de les remettre, leur prêchent que la pierre de touche2 des élus,
c’est l’aliction, la pauvreté et la captivité, que Jésus-Christ les a embrassés pour
notre édiication et pour exemple, que c’est un présage de notre prédestination
et comme un gage assuré d’une grâce eicace et toute triomphante, que la tribulation3 est un fourneau ardent et rouge creuset pour calciner l’or de la vraie
charité, et pour éprouver les traits de la beauté de la parfaite dilection4. Toutes ces
saintes paroles ne sont point capables de les soulager car à des hommes dont les
corps afaiblis par l’intempérie des chaleurs excessives, par la faim et afaissés de
travail continuel, il est bien diicile de faire concevoir ces consolations, qui leur
semblent légères.
Quoi plus, voici que nos missionnaires à demi morts, et si faibles par leur travail
spirituel et corporel, (mais fortiiés de la grâce qui les animait), considérant plusieurs
s’exposer à la faveur d’un petit canot ou chétif esquif, aux rages écumantes de cet
élément inexorable ; les autres, quoique très rarement, par connivence avec quelque
capitaine étranger, abandonner les îles, et une ininité périr sous la pesanteur de la
calamité commune, ou mourir presque désespérés ; font dessein quelques-uns de
demeurer dans nos cases de divers quartiers et les autres, après s’être donné le baiser
de paix, se diviser pour le bien de la colonie et le salut des Sauvages5.
Ce qu’ils font et, grimpant ces montagnes sourcilleuses6, qui semblent vouloir
morguer7 les cieux par leur hauteur, ils vont dans les bois, et autres entrent dans
les îles écartées, à la grâce des pirogues des Sauvages qui les y mènent et spécialement à l’île de la Dominique habitée seulement des Caraïbes et à la Grenade, où
nous fûmes demandés il y a quelques années, et où, seuls d’ecclésiastiques, on y
travaille maintenant au salut du public, Français et Sauvages, comme aussi à l’île
Sainte-Alousie.
On va quelques fois aux îles anglaises, à Montsarat, Nieve, Antigoas, les
Barbades8 et autres pour la réduction des hérétiques à l’Église et pour la conversion des inidèles de ces terres mais le malheur des temps, spécialement à la
Nouvelle-Grenade, île proche la terre ferme, veut (sous le bon plaisir de la divine
providence, pour nous obliger à nous tenir toujours dans notre devoir) que les
1.
2.
3.
4.
5.
6.
7.
8.
Œdèmes.
L’épreuve.
Aliction, adversité.
Tendresse.
“Résolution des pères” [N.d.a].
Hautes, élevées.
Narguer, se moquer de.
“Îles anglaises” [N.d.a].
59
andré chevillard
Parïa1, Galibis, Aloagues et une ininité de diverses nations, dont la Terre Ferme
est toute remplie, y exercent dans leurs surprises les efets d’une cruauté conforme
à leur nature, qui n’a rien d’humain quand une fois elle est irritée, comme gens
sans foi, sans loi, et sans aucune crainte de la justice divine ni humaine ; la police2
même n’y ayant aucun empire, un chacun parmi ces peuples inidèles y vivant à
sa mode, à sa façon, et selon l’inclination où son naturel le convie.
CHAPITRE V
La colonie est troublée par les Sauvages
Il me faudrait un amphithéâtre beaucoup plus grand que celui des Romains
pour vous faire voir au jour les pièces diverses qui se passèrent dans la conduite du
gouvernement de monsieur de l’Olive, lequel ayant certaines gens du commun et
tout à fait dyscoles3 qui lui servaient de conseil et épousaient toutes ses passions,
[ils] le poussèrent à faire la guerre aux Sauvages des îles, desquels cependant ils recevaient la subsistance pour la vie, ne venant jamais que leurs pirogues ne fussent
chargées de tortues, de cochons, de lézards, de patates, d’ananas et de cassaves en
grand nombre.
Mais en ayant auparavant consulté monsieur Du Plessis, son compagnon dans
le gouvernement pour le quartier de la Capesterre, il n’y voulut entendre ; notre
père Raymond4, ayant été présent à ces funestes découvertes, it aussi tant qu’il
détourna pour lors le glaive penchant sur la tête de ces innocents malheureux
et dissipa l’orage qui devait bientôt faire périr plusieurs de ces pauvres idolâtres,
prévoyant le grand désordre pour les âmes et pour les corps.
Monsieur Desnambuc5 ayant été consulté par une lettre de monsieur de l’Olive
à ce dessein, cet incomparable, dont la valeur et la générosité ne faisaient qu’un,
avec son sang illustre, qui savait fort bien par expérience les conséquences funestes
des démêlés des terres voisines ou peu éloignées, écrit à nos pères et les conjure
d’employer tous leurs soins à rompre et écarter de si pernicieuses résolutions.
1.
2.
3.
4.
Population de la péninsule de Paria, Venezuela.
Lois, ordre et conduite à observer en société.
Diiciles à vivre, de mauvais caractère.
Raymond Breton (1609-1679). Ce missionnaire dominicain est aux Antilles de 1635 à 1653. Il
vécut quelque temps à la Guadeloupe, puis à la Dominique (1641-1651 ) avec les Caraïbes pour
les évangéliser et apprendre leur langue. De retour en France en 1654 , il s’occupe de la formation des prêtres qui se rendent aux Antilles. Il a écrit notamment un Petit catéchisme (1664), un
Dictionnaire caraïbe-français et caribe-français (1665) et une Grammaire caraïbe (1667).
5. “Monsieur Desnambuc, de la maison de Vauderop en Normandie, écrit de Saint-Christophle” [N.d.a].
Pierre Belain d’Esnambuc (1585-1637), gentilhomme normand et libustier, bourlingue très tôt
dans la région des Caraïbes. Avec Urbain de Roissey en 1626, ils obtiennent une commission
de Richelieu pour coloniser Saint-Christophe dans le cadre d’un contrat d’association avec la
Compagnie de St Christophe. Dès 1628, Du Roissey abandonne et d’Esnambuc assume alors seul
le gouvernement de la partie française de l’île. En 1635, D’Esnambuc reçoit une commission de
capitaine général de Saint-Christophe et colonise la Martinique la même année.
60
les desseins de son éminence de richelieu
Ce qui fut fait, car monsieur de l’Olive promit au père Raymond de suivre ses
avis. Mais monsieur du Plessis étant mort par les regrets de voir tant de misères,
monsieur de l’Olive révoque sa parole et commence une guerre si déplorable
qu’elle a été un fort obstacle à la conversion des Indiens de ces terres, une source
de haine des Caraïbes et la cause malheureuse d’une ininité d’âmes péries.
Mais auparavant que passer outre, voyez comme le démon chérit de tenir toujours les hommes dans ses liens. La mort de monsieur du Plessis est un exemple
présent car ce bon gentilhomme étant décédé, le boyé1 avertit les Sauvages de
l’île de la Dominique, éloignée de quinze lieues de la Guadeloupe, à l’heure et au
moment de son trépas, le Mabohia lui en ayant donné avis à la même minute. Et
comme ces païens l’aimaient beaucoup à cause de son humeur afable, et beaucoup obligeante, ils en irent un deuil à leur mode, avec des hurlements si épouvantables et des cris si efroyables qu’on les eût pu entendre de bien loin : “Aoüehel
aoüatignoun catcu! xeissen ca bouti aoüaoné” ; c’est-à-dire : “Notre bon ami est
mort ; hélas ! que nous le chérissions”2.
Les Sauvages donc, qui ne se déiaient rien moins que de la guerre, arrivés dans
leurs pirogues à la Guadeloupe, selon leur ordinaire3, se virent4 incontinent assiégés de la colonie, sur laquelle ne perdant point cœur, ils irent pleuvoir une grêle
de lèches, se battant toujours en retraite jusqu’au rivage de la mer et, ramassant
leurs morts et leurs blessés, ils se retirèrent, sans une perte notable de notre côté,
ni de la mort d’aucun des nôtres : les barbares ayant laissé sur le galet5 deux pirogues chargées de branles, ou lits de coton6, d’hibichets7, de calebasses, quelques
couys8 et autre petit butin de Sauvages.
Cependant il n’est pas croyable combien nos pères soufrirent en ce temps-là,
quoiqu’ils n’eussent jamais approuvé ce dessein et qu’ils eussent été toujours dans
l’haleine de cultiver et conserver une bonne paix. Et Dieu d’ailleurs, punissant
tant d’injustices de si noires actions et étranges persécutions, commença à faire
châtiment des Français, nos Sauvages quittant tout à fait l’île et se retirant à vingt
et cinq lieues de là seulement, savoir à la Dominique et à Saint-Vincent, mais
dans le dessein de se remettre bientôt en mer et de se servir de leurs ruses pour
venger avec les nations confédérées les mauvais traitements qu’ils avaient reçus
1. “Le boyé d’un carbet avertit les Sauvages de la mort de monsieur du Plessis au moment de son décès,
pour donner à entendre aux barbares qu’il sait tout, et les obliger de toujours l’honorer” [N.d.a].
Homme-médecine, le chamane des Indiens caraïbes entretient des relations privilégiées avec
certains esprits caraïbes (rioches).
2. Dictionnaire de Breton, “catcu” : “cayeu”, cri d’exclamation. “Aouaoné” ou “Aouatignon” :
“Aouacacaali” : “il rend les derniers soupirs”. Dictionnaire de Rochefort, “Xeissen” : “Hisien” :
“il l’aime”.
3. Selon leur habitude.
4. “ils se virent”.
5. La plage.
6. Hamacs.
7. Tamis servant à iltrer la farine de manioc.
8. Récipient.
61
andré chevillard
et par le venin de leurs lèches tirer raison des outrages et des trahisons dont ils
avaient été sans raison aligés.
Car quelques mois après, ayant fait un gros1 de huit à neuf cents hommes,
armés d’arcs, de lèches et de boutous2, ils se rendent du petit matin au quartier du Grand Carbet pour surprendre la colonie dans le travail mais, les nôtres
s’étant dispersés, qui à la pêche, qui à la chasse ou autre récréation à cause du
saint dimanche, ils aperçoivent les Caraïbes aborder avec une si grande quantité
de pirogues3 qu’ils s’enfuirent au même temps, épouvantés qu’ils étaient de ces
barbares, lesquels, dispos4 au possible, ne permirent jamais aux Français de se
retirer dans un petit fort palissadé et fortiié de pieux seulement, sans en blesser
que cinq, qui moururent vingt-un jours après l’attaque du venin de la plaie, et
en massacrèrent quatre sur le champ avec leurs massues, où dans cette attaque un
Sauvage animé de furie, entré dans notre case de roseaux, n’y trouvant personne,
tout forcené qu’il était, au milieu de sa rage mit le feu dans notre petit sanctuaire,
chapelle bâtie de feuillages et, après y avoir brisé ce peu qu’il y rencontra et rompu
un cruciix, sortant le tison encore tout ardent à la main, il fut tiré, au milieu de
ces sacrilèges, d’un coup de mousquet par un habitant, qui l’arrêta sur le champ.
Ces inidèles étant retirés admiraient, ainsi que nous avons appris depuis,
comme si peu de Français avaient soutenu le choc de tant de Sauvages et s’étaient
enin battus avec tant d’assurance. Toutefois la permission divine avait jeté une
telle frayeur parmi la colonie, qu’avec elle le gouverneur, saisi d’une terreur panique, n’était pas à se repentir d’avoir méprisé les bons avis des religieux, et plus
particulièrement du père Raymond, dont ils connaissaient la singulière vertu,
étant en une si sainte et vénérable recommandation parmi les gens d’esprit. Et
pour lors languissant dans des alarmes continuelles, les moindres feuilles d’arbres
un peu jaunâtres leur semblaient autant de Sauvages frottés de leur roucou.
Bref, la punition de Dieu fut si visible qu’on enterrait dans nos cimetières de
chaque quartier cinq et six en une même fosse, mourant tous de faim, de travail
et d’ennui. Ce pauvre peuple qui restait périssant sur les pieds, étant presque toujours à notre pauvre ajoupa5 à la recherche de la consolation et, par l’exemple et
la patience dans ces calamités publiques, dans la disette de vivres et de vêtements,
et autres alictions, on tâchait d’essuyer leurs larmes, et les obliger de bénir Dieu
dans leurs soufrances, et les exhorter à supplier sa divine bonté de retirer tant soit
peu sa main vengeresse de dessus eux, et leur faire respirer un siècle plus doux.
Ils se mettent donc un jour destiné en prières, chantent les litanies de NotreDame dans son petit tabernacle du rosaire au quartier des pères dominicains, et
se fortiient de la pâture6 céleste de l’auguste sacrement de l’autel et, comme cet
1.
2.
3.
4.
5.
6.
Une troupe.
Massues en bois, casse-têtes.
“Pirogue, bateau d’une pièce, fort long et peu large, il va à la rame et à la voile” [N.d.a].
Agiles.
Petite hutte (terme caraïbe).
Nourriture.
62
les desseins de son éminence de richelieu
auteur de la nature (dont la bonté n’a pour bornes que ses caresses ininies) ne
marche jamais sans l’équipage de ses grandes miséricordes, il entend1 la clameur,
rompt sa verge2, retire ses punitions, apaise les troubles, fait évanouir toutes les
discordes et, ouvrant le sein de sa clémence, donne le repos tant désiré.
Mais néanmoins pour l’édiication de plusieurs et pour nous apprendre qu’il
ne faut point abuser de son autorité, quelque souveraine qu’elle puisse être, et
qu’il ne se faut point jouer au grand maître de l’univers3, il ne laissa à la in aucun
conseiller de cette guerre ni boutefeu4 du gouverneur, qui n’ait servi d’objet d’horreur, et d’exemple épouvantable à la postérité.
CHAPITRE VI
Paix des Français avec les Sauvages
C’est une vérité bien assurée, puisque c’est la sagesse incarnée qui le dit, qu’à
quelque moment que gémisse le pécheur, sa clameur sera considérée, et sa demande entérinée. Une bonne âme n’en a jamais douté. Ceci s’est visiblement
manifesté dans nos habitants, lesquels se voyant massacrés par les Sauvages dans
leurs cruelles surprises, pillés des intendants, et maltraités des chefs ; ne pouvant
plus respirer sous le fait de tant de tyrannies, ils obligèrent les sieurs de la Vernade5
et de Sabouly6 gentilshommes envoyés par monsieur de Poincy7, général de SaintChristophle, de se retirer de l’île, en attendant quelque plus spéciale faveur du
ciel, et leur espérance ne fut pas frustrée car, comme ils la demandaient à Dieu
comme il fallait, la providence divine permit que monsieur Aubert8, étant pour
quelque afaire à Paris, fut pourvu par l’ordre de sa majesté du gouvernement de
la Guadeloupe, à la demande des seigneurs de la compagnie, qui connaissaient sa
prudence, sa grande politique et sa sage et paisible conduite.
Ce monsieur Aubert, après une longue traversée de mers, passant devant
l’île de la Dominique, bateau hors, mit pied à terre au rivage sur le galet de
1.
2.
3.
4.
5.
“entendit”.
Is, XIV, 5,6 : “Yavé a brisé le bâton des méchants …”.
“Deus non irridetur” [N.d.a]. Ga, VI,7 : “On ne se moque pas de Dieu”.
Celui qui excite les discordes et querelles.
Le sieur de la Vernade, Roy de Courpon, capitaine de compagnie, est le mari d’une nièce du
lieutenant général de Poincy, beau-frère de Treval et de Lonvilliers.
6. Jean Soulon, sieur de Sabouïlly, est sergent major des îles dès 1637-38, il. En 1640, il est envoyé,
avec le sieur de la Vernade, par de Poincy, pour remplacer De l’Olive, aveugle, dans sa charge de
gouverneur de la Guadeloupe, en attendant la nomination d’un remplaçant par la Compagnie.
7. Philippe Longvilliers de Poincy (ca 1583-1660), commandeur de Malte, devient capitaine général de Saint Christophe de 1638 à 1644, puis bailli pour l’ordre de Malte de 1651 à sa mort.
Lieutenant général des îles de l’Amérique de 1638 à 1645, il est rétabli en 1647 pour une année.
8. Jacques Aubert, sieur de Saint Jean, ancien chirurgien, capitaine d’une compagnie de Saint
Christophe, épouse la veuve de Duplessis (gouverneur de la Guadeloupe en 1635) et obtient une
commission de lieutenant général de la Guadeloupe par la Compagnie des Isles d’Amérique de
1640 à 1643.
63
andré chevillard
cette île, mais avec fort peu de gens, crainte d’épouvanter les barbares, et se
comporta avec tant d’adresse qu’il it venir des Sauvages à lui : auxquels ayant
fait entendre qu’il venait pour gouverneur à la grande île de la Guadeloupe, et
qu’il voulait être leur compère et leur bon ami, et les voulait défendre contre
ceux qui oseraient leur faire la guerre ; ces Sauvages lui dirent seulement en
signe de plainte ces mots en leur langue caraïbe : “Mon compère, il y a bien des
Sauvages que les Français ont tué depuis le grand temps que tu étais allé en ta terre
de France. Baoüanalé tamigati maoüon calinago aoüetin napronh”1. Et monsieur
Aubert à force de présents, comme de haches, de serpes, de rassades2, de couteaux et plusieurs diverses cacones3, les faisant boire de l’eau-de-vie en quantité,
on lia4 la paix tant désirée, les Sauvages donnant toute assurance en ces termes :
“Mon compère, soyons toujours bons amis, les Caraïbes pour France, les Français
pour Calinago, et ne nous fâchons plus entre nous. Moulagoüaman cüaau nigoüa
manhingeoa cüaman”.
Voilà la paix, mais telle qu’on la peut espérer de telles gens. Et à l’arrivée
de monsieur Aubert, après quelques canonnades et feux allumés, les lettres du
gouverneur furent publiées et hautement lues. Ensuite, il proclama la paix des
barbares, laquelle consola autant les habitants qu’elle aligea quelques gens de
néant qui avaient excité ces troubles auprès de l’autre gouverneur et ces misérables boutefeux ne durant pas beaucoup après, ayant été submergés par une
tempête d’ouragan5 au retour de l’île de Saint-Christophle, où ils avaient accompagné le sieur Aubert dedans sa barque, sur un ais6 de laquelle, lui deuxième, il
se sauva miraculeusement, les seuls séditieux ayant été ensevelis sous les eaux.
Ce nouveau gouverneur cependant, qui ne buttait7 qu’à la consolation et à
l’avantage des colonies, et ne terminait ses soins qu’à l’afermissement du repos
avec les Sauvages, paix8 sans laquelle, même maintenant, on ne peut vivre un
jour entier content, et sans être en hasard de la vie9 ; aussi cette paix est le seul
chemin pour la conversion de ces pauvres idolâtres et l’unique voie pour travailler dans leur terre parmi eux pour leur salut, comme l’expérience maîtresse des
choses, le fait journellement voir.
Ayant donc un jour aperçu quelques pirogues en mer, notre gouverneur fait
1. Dictionnaire de Breton, “baouanalé” : “banare”/”ibaouanalé” : “mon compère”. “Calinago” :
Chevillard le traduit par “Sauvage”.
2. Petites perles de verre que les Européens utilisent souvent comme monnaie d’échange avec les
Caraïbes.
3. Babioles. Cf. Rochefort, Charles de. Histoire naturelle et morale des îles Antilles de l’Amérique.
Édition critique de B. Grunberg, B. Roux, J. Grunberg. Paris : L’Harmattan, 2012, vol. 2,
chap. XV, p. 178.
4. Fit.
5. “Ouragan, tempête horrible, vraie image du dernier jour” [N.d.a].
6. Planche de bois.
7. Qui ne visait qu’à …
8. “Fruits de cette paix” [N.d.a].
9. Sans risquer sa vie.
64
les desseins de son éminence de richelieu
cacher toutes les armes de son fort, sort de sa case et attend sur le bord de la
rive les Sauvages, lesquels mouillés1 il en demeura quatre en chaque pirogue.
On s’embrasse, on se baise, on se donne le bonjour, on se dit mutuellement
“Maboüih, bonjour”2 ; on demande “comme va la santé, Manané tetibou”3 ; on
s’assure d’une égale amitié, “Aoüeretinan”4. Ces Sauvages avaient leurs charges
de cassaves, de gros colibris5, d’agoutis6, de cochons, de patates, de fruits d’ananas, corossols7, cachimans8, goyaves9, papayes, mamins10, igues, bananes, et
autres petits rafraîchissements du pays.
Ils ne descendirent pas tous à terre, leur naturel étant fort dans la déiance
et craignant aussi quelque fourbe11. Monsieur Aubert fait donc entrer quelque
soixante-six Sauvages chez lui, leur donne à boire du brûle-ventre ou eau-de-vie
qu’ils aiment passionnément et, ainsi échaufés, appellent leurs compatriotes,
lesquels se saoulent et s’ivrent12 tous ensemble de cette liqueur, laquelle ils
trouvent la plus douce et la plus délicieuse au goût et, à leur départ, leur donna
quelques béatilles13 à leur fantaisie et conformément à leur humeur. Et ainsi
partis contents, leur nation avertie du bon accueil reçu et des faveurs qu’on
leur avait témoignées, ils reprirent le premier chemin et train d’auparavant,
ne venant jamais que chargés de vivres et nous visitant d’ailleurs souvent, ils
entendent avec fruit la parole de l’Évangile.
CHAPITRE VII
L’état déplorable de la colonie.
Secours de missionnaires fort à propos
Jamais un pauvre peuple renfermé entre les deux ponts d’un navire battu d’un
vent furieux, secoué d’une mer agitée, et roulant à la dérive contre les terres, n’a
reçu une plus grande joie, la tempête passée, les vents abaissés, et la mer afermie,
que nos Français aux nouvelles de cette paix assurée avec les barbares : et voici
1.
2.
3.
4.
5.
6.
7.
8.
9.
10.
11.
12.
13.
Ayant accosté.
Dictionnaire de Breton, “Màboüica” : “bonjour”.
Dictionnaire de Breton, “Attoüatiéntibou ?” : “comment te portes-tu ?”.
Dictionnaire de Breton, “Aoüerégouti” : “joyeux”.
“Colibri, espèce de ramier” [N.d.a].
“Agouti, espèce de lapin” [N.d.a]. petit mammifère rongeur.
Fruit du corossolier (annona). Cf. Rochefort, Charles de. Histoire naturelle …, op. cit., vol. 2,
chap. VI, art. 4.
Fruit de l’annona reticulata, encore appelé cachiman. Cf. Rochefort, Charles de. Histoire
naturelle …, op. cit.
“Goyaves, espèce de pêches” [N.d.a].
Fruit du prunier mombin. Cf. Rochefort, Charles de. Histoire naturelle …, op. cit., liv. I,
chap. 2, art. 1.
Fourberie, supercherie.
S’enivrent.
Petits objets de dévotion (chapelets, etc.).
65
andré chevillard
encore que Dieu qui abonde en miséricorde, sa bonté surmontant notre malice,
apporte une seconde consolation à la colonie, qui en fait fête ; mais joie très particulière au père Raymond, qui regardant de la rade, à la descente des nouveaux
arrivés aux Indes, aperçoit un renfort de religieux de saint Dominique entrer
dedans la barque1. Et c’étaient le révérend père de La Marre2, très célèbre docteur
de Sorbonne, et un des plus fameux prédicateurs de France, recommandable pour
sa sainteté de vie, et régulier observateur de nos statuts et de nos règles, père Jean
de Saint Paul Bordelais3, père Jean-Baptiste du Tertre4, père Michel5 et quelques
frères convers, entre lesquels étaient le bon et zélé frère Nicolas de Sainctar, natif
du village de Meulan proche Paris, et profès de notre couvent de l’observance du
noviciat au faubourg Saint-Germain, frère Jacques le Gendre et frère Estienne de
L’Assomption6.
Lesquels, étant à terre, trouvèrent que, Dieu ayant appelé plusieurs de nos
religieux, notre père Raymond Breton supportait seul7 d’ecclésiastique qu’il était
dans toutes les îles le faix8 de la mission, où les autres qui étaient venus au même
sujet avec lui eussent eu bien de la peine, si la providence divine les eût conservés
plus longtemps en vie, et ne les eût pas faits si tôt entrer dans la grande région de
la nature humaine. La famine et la misère ayant d’ailleurs réduit (comme nous
avons déjà remarqué) presque tout le monde dans des maladies où la médecine
spirituelle était absolument nécessaire, les maux du pays s’étant si fort emparés
des corps, et ces maladies ne se terminant point d’ordinaire que par le coup de la
mort.
Il était aussi temps d’assister ce pauvre ouvrier car, outre les fatigues et les
travaux, qui ne sont concevables qu’à ceux qui en ont été les spectateurs, comme
tous les anciens habitants m’ont assuré par serment, outre le général, l’on s’est
1. Arrivés le 4 mars 1640 d’après la version romaine de la Relation de Breton, ou le 21 mars 1640
d’après la version parisienne de cette même Relation.
2. Nicolas de La Marre, dominicain du couvent de Sens, est arrivé le 4 ou 21 mars 1640 avec deux
prêtres et trois frères convers. Il est supérieur de la mission des frères prêcheurs de 1640 à sa mort
en 1642.
3. Jean Dujean, dit de Saint-Paul. Il desservait la paroisse Sainte-Marie : il aurait converti de nombreux Caraïbes et “hérétiques” (juifs et protestants).
4. Jean-Baptiste Du Tertre, dit de Sainte-Ursule (1610-1687) est missionnaire dominicain de 1640
à 1648, puis en 1655. Il a rédigé deux célèbres Histoire, une première en 1654, puis la seconde en
4 volumes en 1667 et 1671.
5. Selon la version parisienne de la Relation de Breton, le père Vincent Michel, le père Dominique le Picart, dit de Saint-Gilles ainsi que deux frères Charles Pouzet dit de Saint-Raymond
et Michel seraient arrivés à la Guadeloupe le 7 octobre 1640. Six semaines plus tard, soit le 18
novembre 1640, Vincent Michel serait décédé. Cependant, dans la version romaine, le père
Michel, le père Dominique de Saint-Gilles et le frère Charles de Saint-Raymond seraient arrivés
le 5 octobre 1641. Vincent Michel serait décédé le 18 novembre.
6. Jacques des Martyrs ou Jacques Le Gendre, Nicolas Sainctar ou Saintal et Étienne Fouquet dit
de l’Assomption († 1644)
7. Était le seul ecclésiastique à assumer la charge de la mission.
8. Il faut comprendre ici portefaix.
66
les desseins de son éminence de richelieu
souvent étonné comme un homme mortel pouvait tant et de si longues années
soufrir sans mourir, allant tantôt confesser les uns à un quartier, le lendemain se
transporter à huit lieues et plus, brossant1 à travers les halliers2 dont les bois sont
remplis, et ne grimpant dans les montagnes qu’à la faveur des liennes3 des arbres
qui couvrent les terres en plusieurs endroits, puis retourner pour ensevelir les
morts et continuer ses visites aux Noirs et Indiens, exerçant continuellement les
fonctions d’un vrai missionnaire.
Il reçut donc ses chers compagnons avec une joie telle que l’on peut s’imaginer
en pareille occasion et, après avoir chanté le Te Deum et psalmodié les litanies de
Notre-Dame devant le Saint-Sacrement, dans la petite chapelle de feuillages, à
présent bâtie de bois, il envoya chercher quelque gâteau de racines, et quelques
crabes4, ou tourlourous5, vers le marécage du bois, pour régaler ces nouveaux
champions de Jésus-Christ et puis, prenant une calebasse, va puiser de l’eau à la
rivière, le vin n’étant pas de service dans ces pays, et encore plus particulièrement
en ce temps-là, qu’il ne venait que rarement par le moyen de quelque navire hollandais, le réservant seulement pour célébrer.
Ces fervents religieux étaient plus consolés de voir cette grande pauvreté et
d’être dans une terre si ingrate que s’ils eussent possédé tout l’or des Indes, d’où
le père prit l’occasion de leur dire ces mots6 : “J’ai une joie particulière (mes révérends pères, et très chers frères) de votre heureuse navigation et traversée, et de ce qu’il
a plu à la divine bonté de vous appeler en ces contrées, et vous mettre dans une vigne
où la moisson est grande et par un excès de miséricorde vous choisir au nombre de ses
ouvriers, dont je suis maintenant le plus indigne de tous, que ces misères présentes et
les calamités ne vous aligent pas car vous savez fort bien que les parfaits disciples de
notre bon maître Jésus-Christ sont plus satisfaits parmi les rigueurs de la vie, et dans
la pauvreté, que les gens du monde et ces grands de la terre, dans la jouissance de leurs
richesses et de leurs plaisirs apparents, qu’ils quittent souvent au moment qu’ils s’en
estiment être paisibles possesseurs. Heureux donc notre séjour, si nous disons d’un cœur
parfaitement humilié devant Dieu, et résigné à ses saintes volontés, que la faim ni
la soif, la nudité ni la persécution, ni les soins continuels au travail apostolique, soit
parmi les idèles, hérétiques, ou païens, ne seront point capables de nous détacher de
la charité parfaite, laquelle a été le principal cordage à la faveur duquel nous avons
monté dans les vaisseaux ; où, les siècles passés, nos pères ont pareillement entré au
même sujet, et plusieurs vrais enfants de saint Dominique [ont] fait le même, vogué
par les mers, et couru mille hasards pour aller prêcher l’Évangile à tant de pauvres
aveugles qui marchent dans les ombres de la mort éternelle”.
1.
2.
3.
4.
5.
Passant à travers.
Buissons.
Lianes.
“Nourriture au commencement de l’île” [N.d.a].
Sorte de crabe de terre ou crabe rouge des Antilles. Cf. Rochefort, Charles de. Histoire naturelle …, op. cit., liv. I, chap. 22, art. 1.
6. “Salut remarquable à l’arrivée de nos missionnaires” [N.d.a].
67
andré chevillard
Le révérend père de La Marre prenant la parole et répondant pour tous, assure
que ces choses ne les rebuteront jamais de leurs premières résolutions et que la
mort même n’ébranlerait pas leur dessein, toutes ces peines étant des liens dorés
avec lesquels ils voulaient s’unir à la croix de Jésus-Christ.
Et après quelqu’autre conférence, dûment informés et avisés de la manière
qu’ils devaient observer dans ces missions, ils entrent dans cette vigne céleste à
dessein d’y bien travailler, ménageant quelque temps pour cultiver la terre, abattre
du bois de l’habitation ain de planter du manioc1, des patates et autres choses
nécessaires à la vie mais vie si mortiiée et si pénitente que ne subsistant que de
racines, il fallait mourir incontinent.
C’est pourquoi notre révérendissime père général Turco2 ayant vu dans son actuelle visite, au couvent de Saint-Honoré à Paris, un de nos missionnaires depuis
peu revenu, jaune et à demi mort, et ayant appris la pauvre nourriture de ces îles
et que si grand nombre de ses bons enfants périssaient dans les misères, scrupuleux qu’ils étaient de ne se vouloir servir des dispenses des règles et constitutions
de l’ordre3, qui n’obligent à aucun péché et nous permettent de vivre à l’apostolique dans les missions, il plut à sa révérendissime paternité commander, par
une patente expresse signée de sa main, et scellée du sceau de l’ordre, l’an 1647,
que les missionnaires des Indes, pour le bien public et à cause des incommodités
naturelles du pays, se fussent servis des privilèges de nos statuts et, conformément
à la maxime sacrée du grand Saint Paul : Manducate quæ apponuntur vobis, edentes
et bibentes quæ apud illos sunt4.
Ces nouveaux venus mettent donc la main à l’œuvre et commencent leurs missions. Ils prêchent, ils catéchisent, ils vont de case en case enseigner les peuples,
administrent les sacrements, sollicitent les malades, qui étaient en grand nombre,
Dieu ayant repris sa verge et redoublé ses corrections paternelles, car presque
toute la colonie était réduite au dernier période5, les uns à cause de l’excessif travail dans lequel on les retenait sans y être nullement obligés, la tristesse saisissant
les autres, sans espoir de se relever de leur étrange servitude, et presque tous moribonds et languissants faute d’assistance dans leurs maladies. Voici comme en parle
un historien6 de ce temps-là, et pour lors missionnaire dans les îles Amériques.
“Il y avait presque trois cents hommes malades à la case de monsieur de la Vernade
et, dans des grands ajoupas contigus, ces inirmes étaient couchés sur la terre nue, ou
sur quelques cannes de roseaux, et la plupart de ces pauvres gens réduits aux abois,
vautrés dans leur ordure, et sans aucun secours de personnes séculières. Je n’avais pas
1. “Manioc, racine dont on fait le pain, appelé cassave.” [N.d.a].
2. Tommaso Turco (in XVIe s.-1649), maître général de l’ordre des dominicains de 1644 à sa mort.
3. “Soins du révérend père Turco maître général de l’ordre de saint Dominique, pour les religieux missionnaires” [N.d.a].
4. “Mangez ce qu’on vous sert, mangeant et buvant ce qu’il y a chez eux”. Lc, X, 7-8 : “ … mangeant et buvant ce qu’il y aura chez eux …, mangez ce qu’on vous sert”.
5. “Pauvre état des habitants” [N.d.a]. Au dernier degré.
6. “Père Jean-Baptiste du Tertre dominicain, du couvent du Noviciat à Paris” [N.d.a].
68
les desseins de son éminence de richelieu
plutôt fait à l’un, qu’il fallait courir à l’autre. D’ordinaire je les ensevelissais dans des
feuilles de bananier, car il ne faut point ici parler de linge, si les navires n’en apportent
de France ou de Hollande, ou de quelqu’autre contrée de l’Europe. Je n’entendais que
des voix mourantes qui me disaient : “mon père, attendez encore un peu, une bénédiction, je m’en vais, j’ai l’âme sur les lèvres” et, comme j’étais prêt de sortir avec ma
houe pour creuser une fosse pour trois ou quatre, j’entendais plusieurs me demander la
même faveur, étant prêts d’expirer”1.
D’où vous pouvez voir (mon cher lecteur) combien les Français habitués2 dans
l’Amérique étaient prêts de retomber dans le premier désastre et dans les précipices de leurs premières infortunes, les maladies ravageant de cette sorte nos
colonies.
CHAPITRE VIII
Voyage du révérend père Raymond à la Dominique
avec le frère Charles3 et les diverses pratiques du diable par la
bouche des boyés et des rioches des Sauvages
Comme nos pères avaient accepté de monsieur le cardinal les missions de
ces îles Camercanes, d’autant plus volontiers que c’est le but des constitutions
de l’ordre des frères prêcheurs, et l’efet de notre plus particulière profession, et
envoyé de France ce renfort de nouveaux athlètes pour assister leurs frères et pour
travailler fortement à la conversion des inidèles ; le révérend père de La Marre,
qui était venu (comme j’ai dit) en qualité de supérieur, propose de passer aux
autres îles4 pour y continuer plus fortement de défricher cette ingrate terre de la
gentilité5. Ce que monsieur Aubert gouverneur ayant appris, il défend que l’on
passe aucun religieux aux barbares des autres îles, remontrant la grande nécessité
qu’ils avaient de nos soins à la Guadeloupe.
Mais comme ces pères étaient si bien placés dans l’esprit des sauvages Caraïbes
et Galibis, ils se irent promettre par un capitaine de pirogue d’en faire passer.
Promesse au bout de trois jours accomplie6 car il vint accompagné de trente de
1. Extrait de Du Tertre, Jean-Baptiste. Histoire générale des isles… op. cit., I, chap 6, §8. Chevillard a apporté quelques modiications au texte, notamment en augmentant les nombres de
malades.
2. Établis.
3. Charles Pouzet, dit de Saint-Raymond († 1649), frère dominicain, arrivé à la Guadeloupe en
même temps que Vincent Michel et Dominique le Picart, début octobre 1640 ou 1641. Il a
accompagné Breton dans ses voyages à la Dominique auprès des Caraïbes. Il a également fait un
aller-retour en France en 1645 pour demander du soutien. Il revient, bredouille, le 30 décembre
1647. En 1649, il est renvoyé en France. Il périt sur le bateau.
4. “Deux religieux sont envoyés aux Sauvages de l’île de la Dominique” [N.d.a].
5. Nations païennes et idolâtres.
6. “Monsieur Aubert y met obstacle” [N.d.a].
69
andré chevillard
ces compatriotes dans une pirogue, semondre1 nos pères de leurs paroles, n’ayant
presque toujours que ces mots en bouche : “Nanboüy hya baoüaman buica boüica
alli roucou”, c’est-à-dire Viens donc demeurer un peu avec nous2.
Lesquels joyeux d’une si bonne occasion, nonobstant les larmes de particuliers
habitants qui en furent avertis, s’en servent promptement car le révérend père
de La Marre destina aussitôt le premier des apôtres des Sauvages de toutes ces
contrées, savoir le père Raymond, et le frère Charles pour son compagnon, le
supérieur les connaissant dignes de cet emploi, comme aussi ils avaient travaillé à
ces fonctions évangéliques avec fruit plusieurs années auparavant3.
Voici cependant que l’enfer conspire contre ces pauvres victimes4 car Mabohia,
dès leur descente à terre, parle aux barbares de l’île de la Dominique par le rioche,
faisant entendre que les pères blancs5 ne venaient qu’à dessein d’envahir leurs
terres, étant l’ordinaire des Français de mettre un pied l’un après l’autre et que ces
Baba-Dominiques6, ou pères blancs, ne venaient que pour se rendre seigneurs des
îles des Caraïbes, Galibis et Aloagues et, après un sanglant massacre et une cruelle
boucherie des Calinagos, en chasser le reste.
Mais un certain nommé parmi eux le capitaine Baron7, et son ils aîné appelé
Marived8, ayant rapporté idèlement les murmures de leurs compatriotes, silés9
par leur Mabohia et quelques boyés des carbets, assura10 le père et son compagnon
de la protection11, combien que (disait-il) il semblait convaincu par les apparentes
raisons des autres Indiens.
Enin ayant été désabusé, il convoque à ce dessein bon nombre de Sauvages
à un grand vin, ou réjouissance d’ouycou12, et là assemblés, élevé sur une petite
éminence, commença à haranguer d’une telle manière qu’il apaisa non seulement
l’injuste courroux de cette multitude mais encore il les porta avec leur famille
d’avoir de l’amitié pour nos pères, ce qu’ils témoignèrent l’espace de plusieurs
mois qu’ils demeurèrent parmi eux, où le père Raymond plus spécialement les
catéchisait et leur faisait concevoir par paroles, signes et images, qu’il y a là-haut
1. Convier.
2. Dictionnaire de Breton, “Nanboüy” : “Némboüy”, “venir”. “Bouica” : “Tabouité/taboüíyaba” :
“carbet”.
3. En 1641, de La Marre envoie Breton et Pouzet à la Dominique.
4. “Conspiration de Mabohia” [N.d.a].
5. “En ces terres on nous nomme pères blancs, à cause que nous n’y portons point nos chapes noires, à
raison des chaleurs excessives ; notre scapulaire sur la robe étant d’ailleurs le principal de l’habit de
l’ordre des frères prêcheurs” [N.d.a].
6. Dictionnaire de Breton, “Baba”, “père”.
7. Baron, de son vrai nom Callamiéna, est l’un des “capitaines” caraïbes de la Dominique. Il est
l’hôte privilégié de Breton lors de ses missions dans l’île.
8. Marivet, ils cadet de Baron. Il est un allié des Français.
9. Désapprouvés.
10. Accord avec “le capitaine Baron”.
11. “Remarquable idélité et bonté d’un Sauvage Caraïbe” [N.d.a].
12. “Grand vin, ou grand ouycou se fait à l’assemblée de plusieurs barbares” [N.d.a].
70
les desseins de son éminence de richelieu
au ciel un grand capitaine qu’on appelle Dieu, bon pour donner le ciel et la jouissance des plaisirs qui ne se peuvent pas trouver dessus la terre, à ceux qui vivront
en l’aimant, le servant et l’adorant mais aussi juste pour punir les méchants dans
les feux cuisants et dévorants de l’enfer, où les Sauvages endurcis iront avec leur
Mabohia, étant condamnés avec lui éternellement s’ils ne changent tout à fait leur
façon d’agir.
La plupart apprenant le Pater, et l’Ave Maria, demandaient avec instance et la
larme aux yeux, le baptême, au moins pour leurs enfants, disant que pour eux ils
s’estimaient trop vieux1 pour pouvoir être ainsi régénérés et participer aux mérites
du Dieu homme cruciié dont on leur avait tant parlé. Et ces sentiments des idolâtres animant pour lors encore plus le père, il les encourageait tous, réitérant les
menaces du créateur du monde contre les inidèles, et rebelles à la voix de Dieu,
voix résonante par la bouche des missionnaires, destinés par la providence divine
à ce sujet.
Bref, plusieurs Sauvages frémissaient, demeurant saisis d’épouvante à ce seul
mot de l’enfer et de la vie future bien diférente pour les uns et pour les autres, et
lui demandaient s’il disait la vérité2, les uns et les autres écoutant attentivement
ses salutaires enseignements.
Ils venaient enin en troupe d’un quartier à l’autre, selon qu’il assignait, pour
assister à ses ferventes exhortations et si dignes instructions, ne recevant toutefois au
baptême (hors des moribonds instruits) que ceux qui venaient parmi nous demeurer en nos cases aux îles voisines, où nous en avons toujours et les élevons avec un
soin spécial de leur corps et de leur âme, comme les habitants et navigateurs savent
fort bien, tous ces Sauvages d’ordinaire se plaisant beaucoup sous notre conduite,
aussi nous ne les contraignons en aucune manière que pour leur salut. Nous avons
bon nombre d’hommes, de femmes et d’enfants des terres des idolâtres, spécialement à nos deux résidences de la Guadeloupe, et quelques-uns à la Martinique.
Toutefois le démon voulut encore faire son efort par une vieille mégère ou
sorcière d’un carbet, laquelle ne vint pas à bout de son dessein contre nos missionnaires, Dieu l’ayant ôtée du monde dans le même jour désigné à la funeste
résolution. Mais l’ennemi du genre humain ayant retrouvé bientôt de ses ordinaires suppôts, le père fut incontinent averti, que le diable avait enin persuadé en
quelques carbets de Sauvages, de le boucaner ou rôtir avec son compagnon à un
prochain ouycou, le piège étant déjà tendu pour être enlevé3 par les partisans de
certains boyés4 de l’île de la Dominique.
C’est pourquoi pour n’être point cause d’une ininité de funestes conséquences
auxquelles les Français auraient été obligés et pour ne pas tenter la divine bonté,
1. “Baba Raymond naxcaboüi coatinan : Père Raymond, je suis trop vieux” [N.d.a]. Dictionnaire de
Breton, “Oüaihàli”, “il est vieux, vieillard”.
2. “Baba, ignalé etibou? Père, ne mens-tu point ?”.
3. Pour que le père soit enlevé.
4. “Les boyés sont gens présentés, et comme dédiés au diable dès leur jeune âge, pour consulter avec lui
sur leurs guerres” [N.d.a].
71
andré chevillard
il jugea à propos de repasser1 aux autres, pour après quelque conquête pour le ciel,
venir rendre compte au père de La Marre, supérieur pour lors de la mission, résidant à notre principale habitation de la Guadeloupe, appelée le quartier des pères
jacobins, et lui faire savoir ses procédures et du progrès qu’il avait fait et que l’on
pouvait faire avec le temps au salut de ces pauvres Sauvages, lesquels le révérend
père de La Marre ne pouvait regarder sans pleurer, soupirant après leur salut avec
tant de passion que lui et ses compagnons étaient toujours dans les recherches d’y
travailler avec amour.
Mais l’homme propose et Dieu dispose2, dit l’axiome véritable, car le père de
La Marre ne lui permit pas d’être davantage aux Sauvages, pour plusieurs raisons,
dont la principale fut une lettre de monsieur de Poincy, chevalier de Malte et seigneur général à l’île de Saint-Christophle. En voici la teneur extraite sur l’original,
lequel le révérend père Philippe de Beaumont, notre supérieur général dans ces
missions, m’a mis entre mains à la grande île de la Guadeloupe.
Mon révérend père, j’ai un extrême déplaisir de ce que votre révérence n’augmente
en santé : on vous accuse de contribuer au dépérissement de vos forces dans l’observance
très étroite que vous faites de votre règle, qui vous empêche de prendre la nourriture
qui vous serait nécessaire pour votre meilleure subsistance. Je suis certain que vous
permettez aux autres qui se trouvent dedans l’inirmité, d’user des viandes nécessaires
à cet efet, et pour vous la sévérité ordinaire continue. Pardonnez-moi si je vous dis,
que votre révérence étant nécessaire où elle est, elle devrait en user d’autre façon ; c’est
mon avis. J’ai vu par votre dernière, que vous avez envoyé le père Raymond Breton en
mission aux Sauvages de l’île de la Dominique ; je loue votre zèle : mais il me semble
que ne prenez pas le temps, car nous n’avons point de vaisseaux à présent capables de
donner de la terreur aux Sauvages de cette île, qui sont fort brutaux. J’appréhende
qu’il n’arrive quelque malheur, puisqu’il y a longtemps qu’ils consentent de donner de
leurs enfants parmi vous ; il me semble que c’est beaucoup obtenir d’eux : et si vous
me voulez croire, vous retirerez ledit père Raymond et son compagnon, pour éviter
que cela ne nous engage à une guerre contre eux ; ce qui serait pour le présent très
préjudiciable pour les îles de la Martinique et de la Guadeloupe, et même pour toute
la nation : attendu que la bonne correspondance que nous avons avec les Sauvages
nous rend très redoutables aux Anglais, quoique nous soyons ici petit nombre. De sorte
que s’il se peut éviter cette rupture, ce sera un grand bien pour le service du roi et de
toute la nation. J’espère qu’après qu’aurez considéré les inconvénients qui en pourraient arriver, votre révérence y remédiera. Je vous donnerai avis du décès de monsieur
Martin3, arrivé la nuit du 21 au 22 du courant ; je m’imagine que l’aimiez assez pour
avoir mémoire de lui en vos prières : je vous le recommande et à vos confrères, à qui je
souhaite une parfaite santé, et que me continuiez l’honneur de votre amitié ; cepen-
1. Revenir dans les îles françaises.
2. Pr, XVI.
3. Monsieur Martin, habitant de Saint-Christophe.
72
les desseins de son éminence de richelieu
dant, croyez que je suis, mon révérend père, votre très humble et afectionné serviteur,
À Saint-Christophle, le 23 février 1642. Le chevalier de Poincy.
Et en la superscription1 est écrit : Au très révérend père, le révérend père de La
Marre, docteur de Sorbonne et supérieur des révérends pères jacobins de la Guadeloupe2.
CHAPITRE IX
Retour de nos missionnaires de l’île de la Dominique et la mort
précieuse du révérend père de La Marre, supérieur et docteur de la
faculté de Paris
Monsieur le général de Poincy, chevalier de Malte et lieutenant pour sa majesté
dedans les îles Saint-Christophle, Saint-Martin et Saint-Barthelemy dans l’Amérique, s’acquittant toujours dans ses emplois avec le même honneur qu’il s’est
acquis dans les plus importantes afaires de la monarchie française, ne regrettant
pas moins la situation des afaires que nos pères, pour la conversion des Sauvages,
et donné avis par l’honneur de cette lettre au père de La Marre pour rappeler ses
religieux des autres insulaires, crainte qu’ils ne les auraient massacrés, comme ils
avaient fait auparavant d’autres et depuis trois ans deux des nôtres à l’île de SaintJean de Porteric3 ; moyenna incontinent le sieur Boulanger4, capitaine d’un navire,
lequel, descendu à la rade de la Basse-Terre de la Guadeloupe, mit aussitôt à la
voile par l’ordre de monsieur Aubert, gouverneur pour lors. Mouillé qu’il fut à la
Dominique, il y trouva le père Raimond et son compagnon parmi ces Sauvages, à
l’entrée du bois proche le galet, où il lui présenta les lettres de son supérieur et une
missive du gouverneur, laquelle reçue et expliquée aux Sauvages, ils les suppliaient
de demeurer avec eux, les assurant d’un meilleur accueil : “Ya cabou Baba cani
(disaient ces barbares ;) Demeure avec nous, père, et continue de nous enseigner”5.
Mais il se rendit promptement à son obéissance à la Guadeloupe, montant dans
le navire du capitaine Boulanger.
Et il ne fut pas si tôt arrivé et [n’eut] récréé6 les pauvres Français de sa présence, qu’un sujet d’une aliction extrême s’empara des habitants, et des nôtres
plus particulièrement, car le révérend père de La Marre, supérieur, tomba malade d’une inirmité qui l’emporta dans le tombeau. Maladie mortelle, laquelle il
avait contractée peu de temps après son arrivée dans l’Amérique, n’ayant jamais
voulu permettre d’y remédier, en se soulageant tant soit peu par la dispense de
ses extraordinaires mortiications et étranges austérités, continuant toujours ses
1.
2.
3.
4.
5.
Écrit au-dessus.
Du Tertre retranscrit cette même lettre dans son Histoire générale, op. cit., liv. I, chap. 7.
Porto-Rico
Boulanger, capitaine de navire en Guadeloupe, servit d’intermédiaire.
La deuxième partie de la phrase, “continue de nous enseigner”, est un ajout de la traduction du
Caraïbe. Dictionnaire de Breton : “Ya cabou” : “Iacaba”, “demeure ici”.
6. “recréé”. Comprendre “récréé” : ranimé.
73
andré chevillard
disciplines, jeûnes et abstinences presque inimitables. Aussi, tout à fait alité, il fut
réduit en un si piteux état qu’il émouvait non seulement les idèles à compassion
mais même tirait des larmes et des soupirs des Sauvages, qui ne le pouvaient voir
sans douleur. Et plusieurs hérétiques anglais et lamands demeuraient si édiiés
qu’ils ont depuis avoué qu’une si admirable in, et le grand contentement intérieur que témoignait le père de La Marre dans cette agonie leur avaient été dès
cette heure le principe de leur rélexion salutaire.
En efet, c’était un objet capable d’émouvoir à la pénitence les âmes les plus
gelées dans l’amour divin, et porter les cœurs les plus endurcis à se rendre, eu
égard aux consolations célestes dont son corps atténué et sec, mais son visage
riant, montrait être visité, qu’à tous moments il avait ces paroles à la bouche :
“J’ai espéré en vous, mon rédempteur, que je sois l’objet de vos grandes miséricordes”.
Et puis (quoiqu’au fort de cuisantes douleurs) quelque temps après redoublant
ses élans, les yeux au ciel : “Mon Dieu (disait-il), je m’en vais, je quitte le monde,
je n’ai rien pratiqué pour votre gloire, ayez pitié de mon âme et la recevez au nombre
de vos bien-aimées, car je n’aime rien plus que vous”. Ce corps atténué d’austérités1
était couché sur une chétive paillasse, étendue sur la terre nue, vêtu de ses habits,
sans pouvoir remuer ni bras ni jambes qu’en soufrant des maux très aigus, où
un chacun dans ses visites et spécialement ceux que Dieu avait appelés au giron
de l’Église ne pouvaient regarder ce brave champion de Jésus-Christ, sans être
beaucoup édiiés d’une si grande patience dans la suite de tant de douleurs, bénissant avec lui l’auteur de la nature de la glorieuse in du père, lequel ayant servi
Dieu dès le printemps de sa vie et quitté le monde à l’âge de seize ans, aussi cette
bonté céleste lui a continué ses bénédictions jusqu’à la dernière période de la vie.
Car pendant toute sa maladie ou plutôt dans ses continuelles transes, quoique
presque mort, il était si animé du zèle apostolique2 qu’aux dimanches et fêtes il
se faisait apporter par deux Mores3 sur le marchepied de l’autel, sans désister de
la prédication de l’Évangile, quoique ses forces ne lui permissent4 pas de parler
longtemps, ses douleurs et les sanglots entrecoupés de ses ouailles y mettant un
second empêchement. Enin quoique son corps fut percé de mille douleurs par
les outrages d’un mal continuel et la rigueur des austérités de sa vie, c’était un vrai
enfant de saint Dominique car sa idèle afection et son ardente passion pour le
salut des âmes, étaient, même dans ses agonies, assises sur leur piédestal, et dans
la leur de leur courage.
Ce moment dernier de ses années le fait encore paraître ; car après avoir exhorté les assistants, il se fait répéter le symbole de saint Athanase5 et les sept psaumes
pénitentiaux, lesquels il récitait dans sa santé et entendait les jours de sa maladie,
1.
2.
3.
4.
5.
Diminué, afaibli par les mortiications.
“Ferveur apostolique du père de la Marre” [N.d.a].
Maures.
“permettaient”.
Athanase d’Alexandrie (ca 298-373), patriarche d’Orient, qui eut un rôle décisif dans la mise en
place de la doctrine orthodoxe de la Trinité.
74
les desseins de son éminence de richelieu
répandant jusqu’à la dernière heure quantité de larmes. Et, ayant fait toutes les
protestations selon le rituel de l’Église romaine et répondu une partie des litanies
de Notre-Dame, éclatant d’une voix un peu plus intelligible par trois fois ce saint
nom Jésus, Maria, la parole lui manqua à ce moment, les mains jointes, en tenant
son rosaire, la bouche et les yeux collés à son cruciix, il rendit son âme à son
créateur le premier de mars 1642 s’envolant au ciel pour recevoir la récompense
que Jésus-Christ a promise à ceux qui auront méprisé les vanités de la terre pour
le suivre, et qui auront uni leur vie par leurs bonnes œuvres aux mérites ininis
du rédempteur.
Son décès lui avait été prédit par une lettre écrite de la main d’une religieuse de
sainte vie1, et résidente en un monastère de saint Benoît à Dijon, laquelle le père
de La Marre ayant humblement, par une lettre, remerciée de ce charitable avis, se
recommanda à ses prières, communions et oraisons de sa communauté. Mais surtout il la suppliait de s’humilier devant Dieu, duquel il attendait la miséricorde.
Le corps tiré de sa pauvre couche, ou chétif grabat de feuillages, fut dépouillé
de son scapulaire et capuchon blanc, selon l’ordre qu’il en avait donné pendant sa
maladie2 et selon qu’il avait témoigné à sa dernière heure, et fut enterré en habit
d’humble frère laïc, ou convers (comme nous appelons parmi nous), vers le seuil
de la porte de notre église du Rosaire, au lieu où est à présent plantée une grande
croix de bois, et ce trois heures après sa mort, conformément à sa dernière proposition aux religieux, dans la crainte qu’il avait que les habitants ne lui eussent
rendu quelque honneur.
Mais la perte était trop sensible pour pouvoir être si longtemps cachée car,
trois ou quatre jours étant écoulés, presque tous les habitants des quartiers de la
Basse-Terre, de la Capesterre et du côté de l’îlet Agoyaves3 se rendirent au quartier
des pères, où par leurs larmes, prières, communions et les respects à son tombeau,
ils témoignèrent leurs regrets et l’aliction qu’ils avaient pour la perte d’un si saint
missionnaire et d’un si vigilant pasteur.
CHAPITRE X
Arrivée de religieux missionnaires de France. Lettre du
révérendissime père général de l’ordre de saint Dominique.
Patente de la congrégation des cardinaux
Si cette perte fut sensible, il est facile de le conjecturer, étant privé dans les
îles d’un si saint pasteur, dans les missions d’un si digne supérieur, d’un homme
1. “La mort du père de La Marre lui est prédite par une lettre venue de France, de la part d’une religieuse de Dijon” [N.d.a].
2. “Dernière humilité du père de La Marre” [N.d.a].
3. Les deux îlets Pigeon, ou îlets à Goyaves, au large du morne de Malendure (commune de Bouillante).
75
andré chevillard
vraiment apostolique, et dans ces terres d’un religieux si zélé pour le salut des
Sauvages, Dieu ayant de plus appelé quelque temps auparavant le père Vincent
Michel1, lequel le 5 d’octobre 1641 avait été envoyé du couvent du noviciat de
Paris au secours des missionnaires.
Mais ce bon père, quelques mois après, fut attaqué du mal du pays, mal d’estomac, courte haleine et enlure universelle du corps, avec un tremblement continuel des pieds et de la tête2, maladie laquelle l’envoya des Indes de l’Amérique
dans la Hierusalem paciique, après avoir prédit l’heure et le jour de son trépas,
en témoignant l’extrême regret qu’il avait de n’avoir pu bien longtemps travailler
dans cette vigne.
Son compagnon, père Dominique Le Picart3, premier profès du même couvent, fut après les fatigues de cinq années en cette église naissante, réduit dans
une faiblesse extrême, causée par sa trop grande vigilance à visiter les malades,
à catéchiser de case en case les Nègres, et dans l’église à instruire les uns et les
autres, et presque sans aucun relâche4, il mourut dans la pratique de ses fonctions
apostoliques, expirant dans ce chemin évangélique comme un constant et idèle
athlète de la gendarmerie romaine, dont Jésus-Christ est le chef.
Les voilà donc restés seuls, trois prêtres et trois frères, et le père Raymond,
ancien guerrier de cette milice céleste, y fut élu supérieur et apporta l’ordre qu’il
put parmi des accidents si funestes, le père en attendant avec grande passion
quelque secours de France, étant obligé de changer sa résolution pour le voyage
aux Caraïbes de Saint-Vincent5.
Et Dieu, dont la providence6 adorable œillade les choses les plus désespérées
à nos yeux, les pensées de cette souveraine majesté étant bien éloignées de celles
des hommes, sachant ce qui est conforme à notre bien et à notre salut, voulut
néanmoins encore couronner la patience de nos aligés, et ne permit pas qu’ils
fussent aucunement soulagés, n’entendant pas même aucune nouvelle de l’ordre,
les lettres des supérieurs ayant été par deux fois perdues et, dans une troisième
voie, six religieux de saint Dominique embarqués en un navire de Nantes, pris
par l’Anglais deux jours après qu’ils furent en mer pour les îles, et prisonniers
conduits à Londres principale ville d’Angleterre, furent mis par les hérétiques
1. Vincent Michel arrive le 5 octobre 1641 à la Guadeloupe avec le père Dominique Picart et le
frère convers Charles Pouzet. Il meurt de maladie en novembre 1641.
2. “Mort du père Vincent Michel” [N.d.a].
3. Le père Dominique de Saint-Gilles dit le Picart († 1646), arrivé à la Guadeloupe avec le père
Vincent Michel, desservi la paroisse de Saint-Hyacinthe pendant 5 ans, jusqu’à sa mort.
4. “Mort du père Dominique Le Picart” [N.d.a].
5. Il s’agit plutôt de la Dominique. L’île de Saint-Vincent est une terre de mission jésuite.
6. “Père Raimond, élu supérieur, résida au quartier des Pères. Notre terre principale de la Guadeloupe
a été ainsi nommée dès le commencement, le quartier des Pères, à cause qu’y étant arrivés avec la
colonie, les seigneurs de la Compagnie nous donnèrent, par l’ordre de sa majesté, cette terre située à
la bande d’ouest, bornée de deux rivières, d’un bout terminant à la mer et de l’autre aux montagnes.
Nous sommes en cette spéciale et première résidence écartés d’environ une lieue du château de monsieur Hoüel à présent seigneur gouverneur, et des magasins de la Basse-Terre” [N.d.a].
76
les desseins de son éminence de richelieu
dans un cachot d’où, après trois mois de captivité, ils furent tirés hors et repassèrent en France en un pauvre et piteux état et retournèrent au couvent de saint
Honoré à Paris, d’où ils avaient sorti1 pour ces missions.
Après tant d’alictions nos pères, ne pouvant donc pas donner l’assistance
qu’ils auraient souhaité aux îles de S. Alousie et de la Nouvelle-Grenade, où
nous sommes seuls et en petit nombre, avec une ininité de Sauvages, et trois à
quatre cents nouveaux habitants, on importuna le ciel par tant de suppliques et
on demanda tant à Dieu des ouvriers dans sa vigne que ce bon père de famille en
envoya deux ans après, savoir le père Armand Jacquinot, lecteur en théologie du
couvent de Langres, et quelques autres avec lui, lesquels descendirent à l’île de la
Martinique le 28 de mars l’an 1645.
Le père Armand Jacquinot (ou de la Paix selon son nom de religion), en qualité de supérieur des missionnaires des îles, avec une patente de notre révérendissime père maître général de l’ordre des prêcheurs, dont les premières lignes pouvant servir d’édiication, je les ai voulu insérer en notre langue, le latin d’ailleurs
n’étant pas intelligible pour tous, comme pareillement la traduction d’une lettre
italienne de messeigneurs les cardinaux, envoyée par monseigneur l’éminentissime cardinal Capponi au sujet de nos missions. Le tout extrait en l’Amérique,
à notre résidence du quartier des Pères, sur les originaux. Voici la teneur de la
première lettre.
Mes révérends pères2 et très chers frères en Jésus-Christ, salut et persévérance dans la
charité apostolique, que votre profession vous a acquise par une grâce spéciale du ciel.
Il ne nous est pas possible, mes frères, de vous sceller3 la joie qui nous transporte,
dans l’assurance que nous avons de votre idèle pratique dans vos missions, et du zèle
que vous témoignez dans vos continuelles ferveurs à la recherche du salut des âmes. La
prompte obéissance avec laquelle vous avez reçu nos ordres, soumettant entièrement
vos volontés à nos commandements, logeant vos cœurs dans le sanctuaire adorable de
l’observance régulière, nous a apporté une consolation que nous ne pouvons que très
diicilement exprimer. Nous tirons plus d’avantage, apprenant que vous vivez en vrais
disciples de Jésus-Christ, que vous portez l’Évangile aux contrées les plus éloignées, où
vous montrez par parole et l’exemple de votre vie, le chemin du ciel, le repos parfait et
la gloire des biens éternels, en confondant l’horreur du paganisme dans la conversion
des idolâtres, et ramenant dans la bergerie les ouailles égarées, par vos continuelles
instructions et réductions des hérétiques, que ne reçoivent les grands du monde dans
leurs plus riches et glorieuses conquêtes. Nous vous prêterons la main et soulagerons
dans des actions si louables, comme votre frère, et serviteur de celui qui dans la vie
a voulu prendre la qualité d’esclave pour gagner notre liberté. Et pour apporter tous
les soins paternels pour de si religieux enfants, secondant vos désirs, nous envoyons au
révérend père Armand Jacquinot les privilèges dont sa sainteté continue de favoriser
1. D’où ils étaient sortis.
2. “Lettre du révérend père général de l’ordre de saint Dominique” [N.d.a].
3. Conirmer.
77
andré chevillard
nos missions. Nous recommandons à vos prières et sacriices nos frères qui sont aux
Philippines, car ils ont bien nécessité des prières des gens de bien. Leurs dernières,
depuis sept à huit mois, m’apprennent que nous y avons perdu, pour la terre, dans
la persécution cinquante-deux prêtres et neuf frères convers, profès des provinces de
Catalogne et d’Aragon, et à Goa quinze religieux portugais, que nous avions envoyés
pour le soulagement des autres1.
Le reste de la lettre traitant d’afaires particulières, et ne regardant point notre
sujet, il n’est pas à propos de le rapporter. Au bas est écrit : Votre confrère F. h.
Turco, maître général de l’ordre des frères prêcheurs.
Et pour superscription : Aux révérends pères de saint Dominique, missionnaires
aux îles Amériques commandées par messieurs les lieutenants de sa majesté très-chrétienne.
Mon très révérend père,
Il a plu à la Sacrée Congrégation de Propaganda Fide de se prévaloir de l’entremise
de votre révérence en la mission apostolique en l’île de la Guadeloupe, où la congrégation s’assurant que vous pouvez faire grand proit, vous envoyez les incluses, avec le
décret de la mission, et de la préfecture, avec les concessions des pouvoirs nécessaires,
lui remettant en la mémoire les obligations particulières qu’ont les missionnaires de
cette Sacrée Congrégation de s’abstenir, et leurs confrères aussi, des afaires politiques
et de faire savoir tous les ans à la Sacrée Congrégation, une ou deux fois, l’état et le
progrès de leurs missions. Et Dieu vous tienne en prospérité. Le cardinal Capponi. De
Rome, le 7 décembre 1646. Franc. Ingellus2, secrétaire, + lieu du sceau. Pour le père
Armand de la Paix, de l’ordre des frères prêcheurs. Décret et faculté.
La Croix est plantée à l’île des Ceintes3.
Avant que passer outre, je remarque dans le livre de nos registres en l’Amérique que, le 15 d’octobre 1648, le révérend père Matthias Dupuis4, ayant apaisé
l’esprit de monsieur notre gouverneur (beaucoup animé par deux certains, dont
je mets sous silence, par respect et par charité, le nom et la profession, et desquels
le prompt retour en France donna grande satisfaction), planta les insignes de
notre rédemption dans la petite île des Ceintes5, éloignée six lieues seulement
de la Guadeloupe ; la regardant de l’habitation de la Grande Anse, belle et riche
résidence appartenant à un gentilhomme nommé monsieur Desprez6 : voici les
propres termes écrits. Sub eorum egressu R.P. Matthias Dupuis, dictus à S. Joanne
Crucem redemptionis nostræ in Insula Guadalupæ adjacente, quae les Ceintes voca1.
2.
3.
4.
Plusieurs martyrs dominicains aux Philippines et à Goa sont connus pour le XVIIe siècle.
Francesco Ingoli (1578-1649), premier secrétaire de la Propaganda ide de 1622 à 1649.
Les Saintes.
Mathias Du Puis († ca 1660), d’origine picarde, est envoyé à la Guadeloupe comme missionnaire dominicain en 1644. Il rentre en France en 1650, et en 1652 il publie la Relation de l’établissement d’une colonie françoise dans la Gardeloupe, et des mœurs des Sauvages, cf. infra.
5. “Cette île est sous la puissance de monseigneur Hoüel, aussi bien que Marie-Galante” [N.d.a]. Les
Saintes.
6. Cf. Du Tertre, op. cit., liv. I, chap. 22.
78
les desseins de son éminence de richelieu
tur, ixit, in Comitatu Domini du Mée1, qui eiusdem Insula fuerat Gubernator electus
delegatus2.
CHAPITRE XI
Nouveaux troubles dans les îles : deux lettres de monseigneur le
gouverneur à ce sujet
Saint Paul, parlant du monde et de ses intrigues, dit hautement qu’il n’y veut
point prendre part, qu’il le laisse couler au torrent de ses ruses et au courant de
ses vanités, que n’ayant aucune attache à ses appâts, point de commerce dans ses
fourbes, ni encore moins d’inclination pour savoir ce qui s’y passe, son but n’est
que la prédication de l’Évangile et la conversion des peuples.
Le propre d’une âme unie à Dieu n’étant pas (au sentiment de ce divin héraut)
de s’embarquer dans les afaires politiques, laissant les menées de la terre à ces
esprits libertins, qui ne sont en haleine que dans la recherche des curieuses nouvelles, ou autres satisfactions volages de la chair, ce grand apôtre le tranche en
deux mots3 : “Je ne tire avantage que de suivre un Jésus-Christ cruciié, publier ses
maximes, suivre la route sacrée qu’il m’a montrée, et de marcher dans la voie que sa
bonté ininie lui a fait tenir trente-trois années parmi les hommes”.
C’est pourquoi, comme ce souverain maître de la nature a mis en main à ce
prédicateur des gentils le lambeau de la vraie doctrine et que je dois faire gloire
de me diriger à la faveur de ses belles lumières, je me contenterai, sans autre
éclaircissement des matières des guerres et contentions remarquables, de traiter
ce qui peut faire à mon sujet et ce qui regarde l’enchaînement de ce discours en
disant que les troubles des années 1646, 1647 et 1648 apportèrent de grands maux
dans les îles4 et que les rébellions domestiques de la Guadeloupe y causèrent des
désordres non pareils, d’étranges calamités et des misères presque inconcevables.
Les lettres suivantes nous feront bien à propos voir la prudence de nos missionnaires, leur sage conduite, et le refuge ordinaire de monsieur notre gouverneur.
Monsieur Houël5 voyant donc les orages épouvantables prêts de tomber sur
1. Le sieur du Mé a été envoyé par Houël pour prendre les Saintes en 1648 par crainte que les
Anglais ne s’y installent.
2. “À leur départ, le R.P. Matthias Dupuis, dit de S. Jean, planta la croix de notre rédemption en l’île
adjacente de Guadalupe, appelée les Saintes, en compagnie du sieur du Mée, qui avait été élu gouverneur de cette même île”. Cf. Du Tertre I, chap. 13, qui donne la date du 18 octobre 1648.
3. “S. Paulus. Absit mihi glotiati, nisi in cruce domini nostri Jesu Christi, per quem mihi mundus
cruciixus est, et ego mundo. Galat. 6. 1. Cor. 1.” [N.d.a]. Ga, VI,14 : “Pour moi, que jamais je ne
me gloriie sinon dans la croix de notre Seigneur Jésus Christ, qui a fait du monde un cruciié pour
moi et de moi un cruciié pour le monde”.
4. “Monsieur Patrocle sieur de Toisy, venu de France pour vice-roi dans les îles” [N.d.a].
5. Charles Houël du Petit Pré (1616-1682), capitaine général de la Guadeloupe de 1643 à 1664. Il
devient, avec Jean de Boisseret d’Herblay, co-seigneur-propriétaire des îles de la Guadeloupe,
Marie Galante, la Désirade et les Saintes de 1649 à 1655.
79
andré chevillard
les Français, par l’embrasement de deux diférents partis1, quelques-uns pour lui,
et les autres pour le sieur Patrocle, seigneur de Toisy2, se comporta dignement
dans cet embarras commun et mutuel contraste des habitants car, comme il se
coniait beaucoup à nos pères, desquels en plusieurs rencontres il avait reçu des
conseils très avantageux et des avis fort salutaires, il laissa pour lors son esprit sous
la conduite du père Armand supérieur, religieux qu’il avait plus particulièrement
pratiqué depuis sa résidence dans l’Amérique.
Et il ne fut pas trompé, comme nous verrons bientôt car, la paix faite, on en
vint rendre action de grâces au quartier des Pères, à notre église du Rosaire et puis
aux religieux en particulier, tant en cette principale et première résidence qu’à
notre autre demeure de Saint Hyacinthe3, à la Capesterre de cette île Guadeloupe.
Lettre de monsieur le gouverneur, extraite sur l’original livré à la Guadeloupe
par le révérend père Philippe de Beaumont, au quartier des Pères.
Au révérend père Armand de la Paix supérieur des pères dominicains à la BasseTerre.
Mon révérend père. Je viens présentement de recevoir avis par La Bergerie4, que
la plupart de nos habitants de la Capesterre étaient partis ce matin pour aller à la
Basse-Terre trouver monsieur le général de Toisy. Je n’ai pas voulu manquer de vous
en donner avis et de vous prier très humblement de vous transporter chez monsieur le
général pour, par votre présence, empêcher qu’il ne lui soit fait aucun tort. Je n’écris
point à monsieur le général, crainte que mes lettres ne lui fussent pas rendues. Je ne
doute pas que votre révérence ne fasse son possible pour la satisfaction de tous, c’est
dont je vous supplie très humblement et [de] me croire, mon révérend père, votre très
humble et très obéissant serviteur, Du Fort de Sainte-Marie de la Guadeloupe, ce 22
novembre 1646. Houël.
Dieu ayant béni les soins du bon père, et donné avis à monsieur le gouverneur
de ce qui s’était passé, voici la réponse extraite sur l’original.
Au révérend père Armand de la Paix, supérieur des pères de saint Dominique, à
la Basse-Terre.
Mon très révérend père. J’ai reçu la vôtre du 26 de ce mois, avec une très grande
joie, ayant appris par icelle les soulèvements être apaisés. C’est beaucoup que d’avoir
empêché de si mauvais efets qu’aurait pu causer un si grand feu. Je crois qu’à présent
il s’éteindra de soi-même, pourvu qu’on ne le soule et qu’on n’y donne point de nou1. “Messire Charles de Hoüel, seigneur, avec messieurs Boexerel Parisiens, des îles de la Guadeloupe,
Marie-Galante, et autres gouverneurs pour le roi dans ces terres” [N.d.a].
2. Noël de Patrocles, chevalier, seigneur de hoisy, doit remplacer de Poincy dans sa charge de
lieutenant général des îles de l’Amérique et sénéchal de Saint-Christophe, à la in de l’année
1645. De Poincy refuse de lui céder sa place et le fait emprisonner en janvier 1647, puis le renvoie
en France en avril. hoisy attaque de Poincy en justice. Il n’est pas retourné aux Antilles. De
Poincy a gardé sa charge à Saint-Christophe jusqu’à sa mort en 1660.
3. “Autre résidence à la Capesterre” [N.d.a]. En 1636, au moment de la fondation de Capesterre, le
dominicain Nicolas Bruchet construisit en bois la chapelle Saint-Hyacinthe.
4. “Cette Bergerie c’est un homme la colonie” [N.d.a]. Jacques Fortin, sieur de La Bergerie, sergent à
la Guadeloupe.
80
les desseins de son éminence de richelieu
velles matières pour le rallumer. C’est pourquoi je supplie votre révérence prendre soin,
comme aussi je vous promets de faire autant qu’il me sera possible. Je vous dirai cependant qu’il est très nécessaire que vous veniez de deçà, pour remédier aux désordres que
j’appréhende, et qui arriveront sans doute si vous n’y mettez promptement la main. Je
vous en dirai davantage quand j’aurai le bonheur que de vous voir. J’espère que ce sera
en bref. Je vous remercie très humblement de la permission que vous avez donnée aux
révérends pères capucins qui sont céans1, de dire la messe à ma petite chapelle du fort.
Je réitère tout à fait ma prière, de nous venir voir bientôt. Vous pouvez passer dans le
bateau de Tifagne2. C’est, mon révérend père, votre obéissant serviteur, Houël.
Ces révérends pères capucins, dont écrit monseigneur Houël, notre gouverneur, furent obligés de reprendre la route de France et de s’en retourner en
leur province de Picardie. Ils avaient eu établissement seulement à l’île de SaintChristophle, dès l’arrivée de la colonie en cette île. Mais après y avoir cultivé
l’Évangile jusqu’en l’année 1646, la violence les en it sortir pour la défense de la
justice, au sensible regret des habitants, où la divine providence nous y a fourni
les révérends pères carmes de la réforme de Rennes3, de la province de Touraine,
lesquels travaillent dans cette vigne apostolique avec fruit et consolation de tous.
Et, pour une plus ample preuve de ces dernières vérités, voici une lettre du
seigneur gouverneur, dont l’original a été le modèle sur lequel j’ai extrait ce idèle
rapport.
Au révérend père Armand de la Paix, supérieur des pères dominicains. Mon révérend père, j’ai appris du révérend père Jean-Baptiste du Tertre, que vous deviez demeurer au quartier des pères jusqu’à l’arrivée de quelques-uns de vos religieux que vous
attendez de France. Je vous supplie par celle-ci de me faire la faveur de permettre que
les pères capucins qui sont céans disent la messe à la petite chapelle, ainsi que m’avez
promis la dernière fois que j’eus l’honneur de vous voir. J’attends cette faveur de votre
bonté, et quelque petite part dans vos prières. Je vous dirai que nous avons été fort
incommodés de passer les rivières ces jours derniers qu’il a fait fort mauvais temps dans
les quartiers à la Capesterre. C’est, mon révérend père, votre très humble et obéissant
serviteur. Ce 21 novembre 1648. Houël.
Pour monsieur de Toisy, il témoigna être pareillement satisfait de la sage
conduite et prudente manière avec laquelle on avait agi à son égard, vu qu’il
écrivit à quelques habitants une lettre, dont l’original m’a été, le 8 de septembre
1657, idèlement communiqué en l’île de Saint-Christophle, avant mon retour en
France. En voici la teneur.
Messieurs4, Si j’ai un extrême déplaisir, après une si longue traversée de mers, de
me voir rebuté et mes ordres méprisés, et d’être réduit au point de remonter si promp1. Ici.
2. Nicolas Neau, dit Tiphagne ou Tifoigne, habitant de la Guadeloupe, capitaine d’une barque,
qui pratiquait le cabotage d’île en île.
3. Maurile de Saint-Michel et Ambroise de Sainte-Anne.
4. “Lettre de monsieur de Toisy” [N.d.a].
81
andré chevillard
tement dans le vaisseau, pour m’exposer derechef à la merci des ondes, je n’ai pas moins
sujet de consolation pour les témoignages de bonne volonté de plusieurs afectionnés au
service du roi notre maître, par le commandement duquel j’avais entrepris cette navigation de deux mille lieues de premier trajet. Je ne m’explique pas davantage. J’aurais
l’honneur de vous écrire plus amplement de France. Les pères dominicains ont (comme
j’ai su) beaucoup contribué à paciier les troubles et à apaiser les passionnés et ont
apporté, par cet ordre que vous savez, la tranquillité tant souhaitée. Je loue leur zèle, et
bénis Dieu de tout ce qui est arrivé. Je vous supplie d’avoir la bonté de les remercier de
ma part, et de croire que je suis, messieurs, votre plus afectionné serviteur, De hoisy.
La politique ne me permet pas d’inscrire le nom de l’adresse.
CHAPITRE XII
Luthériens, calvinistes et autres prétendus réformés convertis par le
père Armand. Sa mort glorieuse à ce sujet
Le révérend père Armand s’était mis si bien dans les esprits que les habitants
publiaient à haute voix que le révérend père de La Marre supérieur, d’heureuse
mémoire, avait par ses mérites obtenu du ciel un tel successeur. C’était en efet un
homme apostolique, un religieux d’une vertu si rare, d’une si civile conversation,
si afable et si accort1 que les petits et les grands, les hérétiques aussi bien que plusieurs sauvages Caraïbes ne le voyaient qu’à demi2. Et son esprit, en un mot, était
si uni à Dieu qu’il semblait à tous moments aller quitter la terre, pour se joindre
à celui qu’il aimait tant.
Après avoir célébré la sainte messe, l’aurore levée, son exercice ordinaire3 était,
le chapelet ou rosaire en main, d’aller de case en case et de lieu en lieu pour voir
les chères ouailles du quartier, donnant, une fois la semaine, ordre pour les divers
cantons pour consoler les uns, visiter les autres, catéchiser les Nègres et exhorter
à la patience tant d’honnêtes jeunes gens, surpris aux havres et ports de France
par ruses, lesquels apportés ici, vendus, ou inhumainement engagés, se voient
réduits au désespoir4, dans la considération du malheur où ces fourbes criminels les ont enveloppés et amenés, afaissés qu’ils sont souvent sous les excessifs
travaux, pauvre nourriture, longues veilles, horriblement bastonnés5 et périssant
presque tous au milieu de tant de misères dans ce séjour de continuelles chaleurs,
desquelles, aux dépens de leur vie, ils ressentent les cuisantes ardeurs6.
1.
2.
3.
4.
Avisé et gracieux.
En partie, imparfaitement.
“Emploi plus ordinaire du père Armand” [N.d.a].
“Étrange misère de ceux qui viennent aux îles engagés, ou sans acquit par écrit de leur passage”
[N.d.a].
5. Battus.
6. “Criminel monopole des magistrats de quelques havres, au regard des engagés pour les îles Amérique”
[N.d.a].
82
les desseins de son éminence de richelieu
À la rencontre des Caraïbes dedans les bois et dans les montagnes, fondant en
larmes, instruisant les idolâtres, il les conjurait de se faire baptiser et de demeurer dans quelqu’une de nos habitations avec nous à leur choix. La blancheur de
son habit s’empourprait souvent de leur roucou1, dont leur corps nu est presque
toujours plâtré, tant il agissait avec franchise avec ces barbares, desquels il en a
mis beaucoup dedans le ciel, car Dieu, entendant les soupirs de ce cerf altéré du
salut des âmes, favorisait par son serviteur les pauvres païens de ces terres de la
médecine eicace du baptême.
Le sieur Pierre-Roche2, Bordelais de nation, homme d’esprit et de cœur et
aide-major en ce temps-là, m’a témoigné, avec les plus anciens habitants de la
colonie, que ce bon père brûlait d’une charité si ardente pour le salut de son prochain qu’en le regardant on apercevait aisément que son âme était une fournaise
d’amour épuré. Que toutes ses actions étaient si ferventes, ses intentions si pures
qu’il ne soufrait point longtemps une personne croupir dans les puanteurs du
vice. La vue même de ce saint personnage étant telle qu’il fallait bientôt se rendre
à la vertu si on jouissait de quelque conversation avec lui.
Et comme sa vie avait été un exemple de modestie, un modèle de religion et
sa langue, une trompette harmonieuse de l’Évangile dans la capitale du royaume
et dans les principales chaires des églises de France, aussi dedans ces terres de
Sarrasins3, sa santé, ses forces, son éloquence et les dernières œuvres de la parfaite
charité furent employées à parachever la couronne de gloire, tissue4 par la grâce et
achevée par ses faits héroïques, Dieu ne voulant pas priver son généreux athlète
des récompenses promises5 à la dernière in aux idèles combattants qui n’ont
point craint la mort ni ses furies, quand son tranchant s’est présenté aux occasions
de témoigner une afection sincère au regard de la profession de son nom, de sa
gloire et du salut d’une âme.
Car comme un navire de la Rochelle6, nommé le Bœuf, fut à peine mouillé à la
rade de la Guadeloupe, que bateau hors pour venir à terre chercher quelque rafraîchissement (la moitié du monde de l’équipage du vaisseau étant déjà mort), on
fut averti de la situation des pauvres navigateurs nouvellement ancrés au mouillage de la Basse-Terre de cette île, où le père Armand à ce mot de La Rochelle se
met incontinent avec un de nos Nègres dans un petit canot, l’aviron à la main,
nageant jusqu’au bord du vaisseau rochelais, pour assister les catholiques, s’il y en
1. “Roucou est une espèce de pommade faite d’huile de palmiste et de leur de roucou, dont nos Sauvages
se frottent, à cause des moustiques ou mouches piquantes, et maringoins” [N.d.a]. Couleur rouge
tirée de la graine du roucouyer, et non de la leur, comme le dit Chevillard.
2. Pierre de la Roche, Bordelais d’origine, aide-major à la Guadeloupe.
3. Chevillard désigne ainsi les Caraïbes dans son récit.
4. Confectionnée.
5. “Majorem caritaté nemo habet, ut animam suam ponat quis pro amicis suis. Io. c. 1” [N.d.a].
“Majorem hac dilectionem nemo habet, ut animam suam ponat qui pro amicis suis”, “Nul n’a plus
grand amour que celui-ci : donner sa vie pour ses amis”, Jn. XV, 13.
6. “Leur navigation fut de quatre mois, sans pouvoir aborder aucune terre” [N.d.a].
83
andré chevillard
avait, et pour ravir au diable (disait-il) les hérétiques qui pourraient être venus de
ce havre de France.
Il aborde cependant et, comme il est prêt de grimper et de monter sur le tillac1,
on lui crie à pleine tête2 que la peste et l’épidémie les ravageaient, et qu’il n’entrât
pas. Mais quelle diiculté et quelle attaque pourraient ébranler la constance de cet
homme, qui ne souhaite que de mourir au service de son monarque ? Et quel pas
ne franchirait cet invincible guerrier de l’Église militante, qui n’a point de plus
forte passion que d’envisager l’honneur du roi du ciel3 et qui ne soupire que pour
le salut des créatures de celui pour lequel il ferait gloire de perdre mille vies si elles
étaient dans son pouvoir ?
Cependant il monte, descend entre les deux ponts. Là, il confesse quelques
idèles moribonds, reçoit six calvinistes, deux juifs et un anabaptiste, à la vraie
religion. Et après six heures de travail dans cette fonction évangélique, il sort
du navire vers la moitié de la nuit et son cœur joyeux et triomphant de cette
conquête pour le ciel, il s’en revient à dessein de porter le matin l’auguste sacrement de l’autel et quelque rafraîchissement corporel4 pour tous ces pauvres pestiférés, couche dans le bois, en espérant le matin se faire apporter ce qu’il aurait
jugé nécessaire de prendre pour aller au navire rochelais.
Mais que les secrets de Dieu sont admirables ! L’aube du jour paraissant, le
père se sent surpris de cette maladie contagieuse5 et aussitôt avec l’aide du Nègre,
approchant de la résidence, avertit qu’on ne lui parlât que de loin, donnant avis
aux religieux de son accident et que déjà il soufrait l’ardeur d’une ièvre dont la
violence avait beaucoup altéré son corps. En efet c’était un mal pourpré6 et si
étrange qu’il le mit bientôt près de sa in.
Dans cette aliction si sensible, un des quatre religieux de cette habitation
entre dans son ajoupa7 de cannes de roseaux, avec lesquelles on lui avait dressé
promptement cette petite logette, où il l’entend en confession générale, lui administre les saints sacrements, le père les recevant avec une dévotion non pareille8,
1. Pont supérieur d’un navire.
2. “S. Paulus. Magniicabitur Christus in corpore meo, sive per mortem, sive per vitam. Phil. 2”
[N.d.a]. Ph. I,20 : “Le Christ sera gloriié dans mon corps, soit que je vive soit que je meure”.
3. “Mihi enim vivere Christus est, et mori lucrum. S. Paulus. Phil. 1. c.”[N.d.a]. Ph. I,21 : “Pour moi,
certes, la Vie c’est le Christ et mourir représente un gain”.
4. “Dilatatum est os meum super inimicos meos, quia laetata sum in salutati tuo. 1. Reg. 2” [N.d.a].
1 S. II, 1 : “Ma bouche est large ouverte contre mes ennemis, car je me réjouis en ton secours”.
5. “O altitudo divitiatum, sapientiae et scientiae Dei : quam incomprehensibilia sunt judicia eius, et
investigabiles viae ejus. Re. 2” [N.d.a]. Rm. XI, 33 : “O abîme de la richesse, de la sagesse et de la
science de Dieu ! Que ses décrets sont insondables et ses voies incompréhensibles!”.
6. Maladie fébrile avec des taches pourpre, dont le caractère n’est pas bien déterminé.
7. Mot d’origine tupi-guarani qui désigne un abri temporaire recouvert de feuilles.
8. “Introduces eos, et plantabis in monte haereditatis tuae irmissimo habitaculo quod operatus est
dominus. Exod. 15” [N.d.a]. La citation complète : “Introduces eos, et plantabis in monte hæreditatis tuæ, irmissimo habitaculo tuo quod operatus es, Domine : sanctuarium tuum, Domine, quod
irmaverunt manus tuæ. “Tu les amèneras et tu les planteras sur la montagne de ton héritage, lieu
dont tu is, Yahvé, ta résidence, sanctuaire, Seigneur, qu’ont préparé tes mains”, Ex, XV, 17.
84
les desseins de son éminence de richelieu
et fondant en larmes amoureuses pour la consolation qu’il recevait de ces pauvres
dévoyés entrés au bercail de l’Église et desquels il avait appris l’heureux décès,
ayant sorti du monde dans les mêmes sentiments où il les avait laissés à son départ
du navire.
Mais enin se considérant lui même approcher de sa dernière heure, il dit aux
pères qui l’avaient réconcilié, aux autres religieux et à plusieurs autres personnes,
qui portées d’une tendre amitié l’étaient venu visiter, ne s’écartant que peu de
sa retraite, ces paroles bien dignes de remarque. “Mes frères1, je meurs pour mes
péchés ; c’est le propre des criminels et mon âme coupable devant Dieu a mérité que ce
sac à demi-pourri fût châtié par cette prompte maladie. Secourez-moi de grâce de la
faveur de vos prières dans cette heure dernière, dans laquelle, comme l’enfant prodigue,
je me jette entre les bras de mon père saint Dominique, que je conjure, au nom de ses
triomphes, de me recevoir, et par un efet de sa paternelle bonté me présenter au roi de
gloire, devant lequel je frémirais de crainte d’approcher, si d’ailleurs la coniance que
j’ai en sa clémence ne m’assurait à son tribunal, et mon espérance en ses miséricordes ne
m’accompagnait, mettant encore mes afaires entre les mains de la mère de mon juge,
qui ne refuse rien à ceux qui attendent fortement les efets de son agréable secours”.
Ce qu’ayant proféré2, le moment arrivé de son départ, on dit la recommandation de l’âme, pendant laquelle, les yeux vers le ciel, la bouche collée à son cruciix, les autres membres morts, il n’a plus que la langue pour demander pardon
à Dieu et à ses frères et les exhorter de continuer avec patience la prédication de
l’Évangile et, poussant pour la seconde fois un soupir, éclatant d’une voix assez
intelligible et plus forte que devant : “Mon Dieu, je mets mon âme entre vos mains,
sauvez-la par votre miséricorde”3, il ferma les yeux à la terre et rendit le tribut à
la nature pour recevoir dans la cour céleste les efets de cette bonté ininie4, par
laquelle il avait été appelé de bonne heure ouvrier dans sa maison.
CHAPITRE XIII
Miracle de l’auguste sacrement de l’autel.
Mabohia le confesse par les boyés et les rioches.
Trois divers prodiges
Deux de nos missionnaires ayant passé à l’île de la Dominique, grande retraite
de nos Sauvages, parmi lesquels il n’y a aucun ordre ni police, le père Breton fut
1. “Digne discours d’un serviteur de Dieu” [N.d.a].
2. “Clamabo ad Deum altissimum, Deum qui beneicit mihi. Ps. 56” [N.d.a]. “J’appelle vers Dieu le
Très-Haut, le Dieu qui a tout fait pour moi”, Ps. 57, 3.
3. “In manus tuas commendo spiritum meum. Ps. 30” [N.d.a]. “En tes mains, je remets mon esprit”,
Ps. 31, 6.
4. “Bonum certatem certavi, cursum consummavi, idem servavi : de reliquo reposita est mihi corona
justiti æ. 2. Tim. 4” [N.d.a]. 2 Tm. IV, 7-8 : “J’ai combattu jusqu’au bout le bon combat, j’ai achevé
ma course, j’ai gardé la foi. Et maintenant, voici qu’est préparée pour moi la couronne de justice”,
85
andré chevillard
reçu avec un frère convers, son compagnon1, dans la case d’un sauvage nommé
Henriconte2, chef d’une grande famille, et six jours après leur arrivée parmi ces
inidèles, ayant eu avis d’un ouycou ou grand vin, ils se trouvèrent le soir précédent au carbet désigné, pour y confondre ouvertement le Mabohia et faire voir
le crime, les horreurs et la brutalité dans laquelle ce démon les plongeait : or le
prodige arriva de la sorte.
Premier Prodige
Plusieurs Caraïbes de la grande île de Saint-Vincent et de la NouvelleGrenade3 étant venus à la Dominique pour une assemblée générale, ou vin solennel, quelques anciennes boyés entrèrent le soir (selon la coutume) avec les
plus considérables, dans le caramemo4, où, après les cérémonies ordinaires pour
le Mabohia5, la plus vieille boyé interrogea ce faux Dieu sur l’événement de leurs
guerres, des maladies de leurs compatriotes et des desseins des nations étrangères sur les îles. Sur quoi, ils entendirent une voix, par laquelle ils surent qu’on
avait beaucoup de choses importantes à dire pour le bien et la conservation des
Indiens, mais qu’on ne pouvait rien éclaircir qu’ils n’eussent mis à mort le père
blanc, qui était proche la case destinée pour le caramemo.
Où un des anciens, appelé capitaine Baron ayant sorti, dit plusieurs choses au
père ain de l’obliger de se retirer et particulièrement qu’on avait déclaré que le
Dieu des chrétiens, qu’il portait sur lui, empêchait de donner aucune satisfaction
aux Sauvages6. En efet dans l’obscurité de la case on n’entendait autre chose qu’un
bruit confus de ces mots : Cayman loarih, Cayman loarih7 ; le Mabohia étant empêché par la présence réelle de l’eucharistie de fourber8 ces misérables gentils.
Le révérend père Raymond s’étant donc éloigné de la case, Mabohia jeta une
telle frayeur dans le cœur de ces pauvres Sauvages qu’ils croyaient être à la veille
du dernier malheur et, les menaçant de funestes conséquences s’ils permettaient
encore l’entrée aux blancs dominiques9, les assura qu’il les châtierait rudement par
1. Charles Pouzet, dit de Saint-Raymond († 1649), frère dominicain.
2. “Ehnriconte”. Henri Comte est l’un des “capitaines” caraïbes de la Dominique. Il fait partie
des Indiens qui ont des contacts réguliers avec les Français, en témoigne le nom français qu’il a
contracté, celui de son “compère” ou ami particulier. Lorsque Breton arrive en 1642 à la Dominique, Henri Comte aurait refusé de l’accueillir chez lui.
3. Provinces sous la juridiction de l’Audience royale de Bogotá (Santafé), correspondant surtout à
la Colombie et au Venezuela.
4. Chez Du Tertre, le caramemo désigne une harangue rituelle. Chevillard (V, 3) précise : “leur
caramemo, qui est une consultation du diable Mabohia”. Par métonymie, le terme est visiblement
associé ici au lieu dans lequel se déroule le rituel.
5. “Nous parlerons en la 3e partie des grands vins, du caramemo, des guerres, des boyés, des rioches, et de
tout ce qui regarde la pratique des Indiens, dans la vie et dans la mort” [N.d.a].
6. “Le père portait pour lors sur lui le saint sacrement de l’autel, dans une petite boîte” [N.d.a].
7. “C’est-à-dire, qu’on se retire à cause de lui” [N.d.a]. Dictionnaire de Breton, “Cayman” : “allons,
venez” ; “loarih” : “loària” : “lui”.
8. Tromper.
9. Dominicains.
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les desseins de son éminence de richelieu
des guerres et maladies, dont à leurs dépens ils expérimenteraient les rigoureux
efets et que d’ailleurs on eût ouvert le père Raymond par le milieu du corps et
par ce sacriice qu’il serait apaisé1.
Et comme il eut assigné aux idolâtres un jour pour ce sacrilège, quelques-uns
furent d’avis de suivre le commandement du diable, dans la crainte qu’ils avaient
que le démon ne les aligeât cruellement à sa coutume. Mais beaucoup de païens
anciens, amis de nos pères et honorant celui-ci, l’ayant plus souvent vu et entendu
parmi eux, le divertirent2 de se trouver au grand vin, auquel le Mabohia les avait
assignés pour son horrible sacriice.
Ce qu’il it, n’étant pas d’ailleurs à propos de se commettre3, vu le fruit spirituel
de plusieurs enfançons, et autres Sauvages sains et moribonds par lui souvent baptisés, et plusieurs si portés à entrer dans le bercail de l’Église qu’à présent même ce
bon père beaucoup âgé, étant venu en France depuis quelques années trouver sa
majesté, pour la manutention4 de quelques droits de l’Église et autres afaires de
l’ordre, nous ne voyons de temps en temps que troupes de barbares nous visiter et
dans la conférence nous demander avec afection : Acaï Baba Raymond lleuzcoüa
loubali oüa ari France5 : c’est-à-dire “Où est-il père Raymond ? Pourquoi tarde-t-il si
longtemps en sa terre de France ? Que ne vient-il encore avec vous et parmi nous ?”6.
Second Prodige
Un jour les insulaires de Saint-Vincent, de la Dominique7, de la Martinique
et de la Nouvelle-Grenade furent avertis par leurs confédérés8 que messieurs les
généraux et gouverneurs étaient dans le dessein d’assister les Anglais habitués ès
îles de Montsarat, Nieve, Antigoas et des Barboudes, que ces colonies assemblées
leur devaient faire bientôt une guerre sans quartier, les chasser de leurs terres et les
obliger de quitter tout à fait leur pays et, à force d’armes et d’attaques sanglantes,
les pousser dans la Terre Ferme.
Ce qu’ayant appris, ils font un gros9 des plus forts et des plus aguerris, prennent
résolution d’aller au-devant des coups10 et, par une brutale surprise, rompre le
1.
2.
3.
4.
5.
6.
7.
8.
9.
10.
Si on avait ouvert le père Raymond ..., il serait apaisé.
Lui déconseillèrent.
S’exposer.
Gestion.
Dictionnaire de Breton, “Baba” : “père”. Chevillard a visiblement ajouté deux questions dans sa
traduction pour accentuer l’impatience des Caraïbes.
Tout cet épisode a été repris, et quelque peu modiié, dans l’ouvrage de Breton ; cf. Breton,
Raymond. Relations de l’île de la Guadeloupe. Basse-Terre : S.H.G., 1978, chap. 3.
“Saint-Vincent et la Dominique sont deux îles fort grandes et habitées seulement d’une ininité de
Sauvages” [N.d.a].
Leurs alliés.
Une troupe.
“Les Sauvages insulaires et de la terre ferme ne se servent dans leurs guerres que de surprises, et
attaquent pour l’ordinaire les personnes dans les cases au clair de lune, ou au point du jour” [N.d.a].
87
andré chevillard
col aux trames1 cruelles qu’ils s’imaginaient que ces nations voulaient pratiquer
contre eux.
Mais toutefois un plus avisé d’entre eux et chef d’une grande famille harangua
cette assemblée d’une telle manière qu’après avoir conféré et consulté les plus
craints et honorés Caraïbes, ils députèrent six capitons2 vers le père Raymond,
pour lui demander ce qu’ils avaient à faire en une telle occasion et en une chose
de si grande importance.
Et les Sauvages délégués arrivèrent un matin à la Capesterre de la Dominique,
où ils trouvèrent notre missionnaire au milieu d’une grande troupe de païens qu’il
catéchisait en langue caraïbe et, ayant vu les capitons fendre la presse3 et s’approcher, il jugea bien qu’ils ne venaient pas sans dessein. D’abord il les embrasse, les
salue et leur demande la cause de leur voyage inespéré.
Ces six anciens le supplient de se débarrasser de cette foule importune, qu’ils
voulaient lui parler et que, le sujet étant digne d’une audience bien particulière,
ils le conjuraient d’avoir la bonté de les assister de son conseil.
Il se retire de cette multitude et, incontinent après, il est honorablement complimenté par ces envoyés, lesquels les uns après les autres déclarent qu’ils sont
venus de la part des insulaires pour consulter avec lui et prendre langue4 sur les
résolutions des Caraïbes, lesquels étant au moment d’un désastre fatal, pour les
cruels desseins des Français et des Anglais contre eux5, attendaient de lui quelque
favorable avis et secours avantageux pour leur consolation et des nations confédérées.
Le père, ayant entendu les plaintes6 de ces peuples aligés, leur fait connaître
la prudence avec laquelle ils ont agi, les loue de leur sage conduite, se félicite
avec eux de n’avoir rien précipité, et les applaudit d’avoir généreusement dompté
les mouvements de la passion première dont ils avaient été agités ; les assurant
d’ailleurs que c’était un faux bruit, et qu’avant son départ des autres îles aucun
de nos religieux n’en avaient rien entendu non plus que lui, non pas même une
seule parole.
Ils le pressent néanmoins d’écrire non seulement à messeigneurs les généraux
français mais de dépêcher une pirogue pour les îles de la Nouvelle-Angleterre,
l’importunant pour les seigneurs gouverneurs de ces terres. Il s’engagea bien pour
lors d’écrire à Saint-Christophle, à la Guadeloupe et à la Martinique mais, quant
à l’Anglais, [il dit] qu’il ne savait pas suisamment l’idiome pour pouvoir s’expliquer sur cette matière.
1. Complots.
2. “Députation de six Sauvages Caraïbes” [N.d.a]. Le terme “capitons” pourrait être une corruption
du mot “capitaines” ou “capitans”.
3. Fendre la foule.
4. S’informer de ce qui se passe.
5. “Complaintes des Sauvages” [N.d.a].
6. “Réponse aux Caraïbes délégués des Indiens insulaires” [N.d.a].
88
les desseins de son éminence de richelieu
Mais, chose admirable !1 combien la lumière de l’Évangile donne jour aux
esprits les plus ténébreux et aux hommes les plus sauvages pour les afaires politiques2, comme pour celles qui regardent l’éternité car au moment ils lui dirent
(entendant parler du latin) : “Irahin ambienh bëolan lixa siateih memhé namhti
balanaglé Baba Raymond”, c’est-à-dire : “père Raymond, tu sais une langue entendue
de tous ceux qui sont au-delà des mers”3.
Troisième Prodige
De ce même voyage lui et ses compagnons obligèrent encore plusieurs à quitter
la pluralité des femmes et d’être idèles à une seule. Un Sauvage nommé Ymeïroë
fut le premier qui commença et, de plusieurs, il ne retint que la première. Il nous
avait même donné son ils aîné, lequel a été longtemps à la Guadeloupe parmi
nous au quartier des pères, où il fut instruit et catéchisé.
Lequel ayant appris que notre père était député de nos frères missionnaires
dans ces îles pour aller en France et crier (comme j’ai dit tantôt) au secours de
cette Église naissante, le conjura avec larmes de l’embarquer avec lui pour, éloigné
de son pays, vivre le reste de ses jours en idèle régénéré et humble serviteur de
Dieu4.
Mais le père Breton lui refusa cette grâce, crainte que ce jeune Caraïbe converti venant à mourir dans la traversée, ou ne retournant pas à la Guadeloupe, on eut
ressenti la vengeance des Indiens par quelque surprise funeste à toute la nation
ou, en tout cas, cette absence du Sauvage demeuré en l’Europe eût été un fort
obstacle à la conversion des autres5, qui se fussent peut-être persuadés dans leur
faible imagination quelque sinistre accident pour cet insulaire et que les Français
lui auraient fait quelque mauvais parti.
Enin notre Sauvage converti se voyant ainsi rebuté, animé de cet esprit céleste
qui le conduisait, aima mieux s’embarquer dans un navire marchand qui appareillait pour son débarquement à l’île de Santo-Domingue et à Sainte-Marguerite
que de vivre ici au hasard de retourner parmi les siens. Et Dieu, dont les ressorts
nous sont inconnus, permit que ce navire où il avait monté fût pris des Espagnols
aux côtes de La Havane et que ce garçon y fût vendu à nos religieux établis dans
la Nouvelle-Espagne, parmi lesquels (au rapport d’Ymeïroë, son père, qui a été
1. “Curieuse remarque” [N.d.a].
2. “Lux in tenebris lucet. Io. 1. c.” [N.d.a]. “la lumière luit dans les ténèbres”, Jn, I, 5.
3. Dictionnaire de Breton, “Balanaglé” (chrétiens, Français) renvoie à “tous ceux qui sont au-delà
des mers”. Les autres mots utilisés par Chevillard ne correspondent pas à ceux dont usent les
autres chroniqueurs.
4. “Amen dico vobis, quod vos reliquistis omnia, et secuti estis me, centuplum acciepietis, et vitam æ
ternam possidebitis. Mat. 19. c.” [N.d.a]. “En vérité je vous le dis, à vous qui avez tout quitté et qui
m’avez suivi : […] vous recevrez bien davantage et aurez en héritage la vie éternelle”. Mt, XIX,
28-29.
5. “Les Sauvages sont d’un naturel fort déiant, comme aussi pour l’ordinaire ils sont trompeurs et
grands menteurs” [N.d.a].
89
andré chevillard
l’y visiter avec d’autres Sauvages Samaïgotes et de Paria1), il veut passer le reste de
ses années dans le christianisme2 et demeurer serviteur perpétuel à la case de nos
pères espagnols, plutôt que de retourner au lieu de sa naissance, les barbares, et
particulièrement les Ariotes3, lui en ayant souvent présenté les moyens.
CHAPITRE XIV
Voyage d’Inouach, Caraïbe.
Efets merveilleux de la divine providence
Qu’elle est admirable la providence de Dieu4 envers ses créatures et que ce souverain maître qui a tout formé en poids et en mesure, et produit de rien toutes les
choses qui existent dans l’univers, montre bien n’avoir point d’autre visée que la
recherche des moyens d’établir son peuple dans une situation parfaite et assurée.
Cette vérité n’a pas besoin de preuves, puisque l’expérience nous la fait toucher au doigt, et est si claire que le soleil ne fait paraître rien de moins douteux :
que l’impiété seule des ignorants5, esprits forts selon la chair, et de ces libertins,
dont la malice oblige Dieu de les faire l’objet de sa justice éternelle, dans leur
mépris des lois de leur créateur, leur maître et leur seul juge, est le faible roseau
qui s’y oppose. “Sapientia carnis mors est”6.
Mais toutefois comme dans le séjour des bienheureux au ciel7, il y a (dit saint
homas) du plus et du moins dans la vision de Dieu, quoique ses citadins soient
pleinement satisfaits8 et que l’entendement du bienheureux, élevé à la connaissance des grandeurs éternelles, a la faveur d’un rayon de gloire dont il est avantagé, et sans lequel il ne pourrait pas contempler l’objet de son bonheur (l’essence
divine), l’ininité d’un Dieu incompréhensible lui en écartant les moyens cause
l’entière satisfaction des bienheureux. Ce que conirment les pages sacrées dans
ces termes : “Bienheureux ceux qui ont le cœur net car ils verront Dieu. Nous le
verrons comme il est”, au rapport de Saint Jean9. “Les Bienheureux verront la gloire
1. Indiens du Venezuela.
2. “Nemo mittens manum suam ad aratrum, et respicit retro, est aptus regno Dei. Luc 9” [N.d.a].
“Quiconque a mis la main à la charrue et regarde en arrière est impropre au Royaume de Dieu” Lc,
IX, 62.
3. Indiens non identiiés.
4. “Dieu bon par essence” [N.d.a].
5. “La sagesse de la chair est l’ignorance même, et pure folie devant Dieu. Saint Paul” [N.d.a]. Cf. Rm
VIII. 7-8.
6. “la sagesse de la chair, c’est la mort”. Rm VIII,6 : “Le désir de la chair, c’est la mort”.
7. “Doctrine angélique touchant la vision béatiique. S. h. 1. 2. q. 12” [N.d.a].
8. “Mater Ierusalem, civitas sancta, soltus et claritas tua, et omne bonum tuum, est pulcherrimi regis
indeiciens contemplatio. S. Aug. Med. c. 25” [N.d.a]. “Jérusalem mère des cités, cité où Dieu fait
sa demeure, que mon cœur a d’amour pour vous, que mon âme désire jouir de sa beauté. Que vous
êtes belle, que vous êtes glorieuse !”, Saint Augustin, Méditations, XXV.
9. “Math. 5. c” [N.d.a]. Cf. Mt, V, 8 : “Beati mundo corde : quoniam ipsi Deum videbunt”. En outre,
Chevillard s’inspire de l’Évangile selon saint Jean.
90
les desseins de son éminence de richelieu
du Seigneur”, écrit Isaie1. “Mon espérance (dit Job) est dans la terre des vivants, où
je ressusciterai dedans ma chair, et y verrai le Dieu mon Sauveur”2. Enin voici des
autorités irréfragables3 à mon sujet : “Qui videt me, videt eum qui misit me4. Et erit
omnis qui viderit te, salvus erit5. In lumine tuo videbimus lumen6. Signatum est super
nos (id est, super beatos) lumen vultus tui, Domine7. Qui dat solem (id est, lumen gloriæ) in lumine diei8. Abraham exultavit ut videret diem meum : vidit et gavisus est”9.
Bref, saint Augustin conclut à l’avantage de la vérité, en disant, que le bonheur du
bienheureux est dans la claire vision de Dieu : “In visione Dei tota merces”10.
Néanmoins cette contemplation adorable qui donne à l’âme triomphante un
parfait amour dans le paradis et qui lui cause une attache indissoluble à ce bien
souverain duquel elle reçoit tout son contentement, n’est pas également concédée
mais à proportion que dans la vie elle a été animée de la charité, désintéressée
des consolations de la terre, fervente dans la régulière observance des commandements de Dieu et des préceptes de l’Église, des enseignements et conseils salutaires, de ceux que la divine providence a établis pour nous conduire au port de la
félicité et unis à Dieu son principe, et le terme de son bonheur, en la vue duquel
la créature bienheureuse est pleinement satisfaite, comme aussi marque l’axiome :
“Unusquisque tamen sua sorte contentus”11.
Notre maître angélique12 donne jour à cette doctrine par une belle comparaison, savoir que, comme un petit estomac d’un corps est aussi satisfait de peu,
comme un grand de beaucoup d’aliments, aussi dedans la gloire une âme sortie
de ce monde dans la grâce, mais laquelle n’a pas remporté des victoires si signalées
sur son corps et sur ses passions et dont les tentations n’ont pas été si violentes de
la part de l’ennemi, comme une âme victorieuse dans les attaques du démon et,
laquelle s’étant soumise aux ordres de la providence, n’aura envisagé dans toutes
1. “Isa. c. 35” [N.d.a]. Cf. Is, XXXV, 2 : “ipsi videbunt gloriam Domini, et decorem Dei nostri”.
2. “Job 19” [N.d.a]. Cf. Jb, XIX, 25-26 : “Scio enim quod redemptor meus vivit, et in novissimo die de
terra surrecturus sum : [et rursum circumdabor pelle mea,] et in carne mea videbo Deum meum”.
3. Que l’on ne peut contredire.
4. “Joan. c. 23” [N.d.a]. “Qui me voit voit celui qui m’a envoyé”. Jn, XII, 45.
5. “Nahum 3” [N.d.a]. Cette référence est inexacte car le texte est le suivant : “Et erit : omnis qui
viderit te resiliet a te”, “Alors, quiconque te verra se détournera de toi”, Na, III, 7 . Cependant, il
s’agit plus vraisemblablement de la référence suivante : “Et erit : omnis qui invocaverit nomen
Domini, salvus erit”, “Tous ceux qui invoqueront le nom de Yahvé seront sauvés”, Jl, III, 5.
6. “Ps. 93” [N.d.a]. Erreur de l’auteur : Ps, XXXVI, 10 : “Par ta lumière, nous verrons la lumière”.
7. Ps, IV, 7 : “Beaucoup disent : Qui nous fera voir le bonheur ?”. Fais lever sur nous la lumière de ta
face. Yahvé, …”.
8. Jr, XXXI, 35 : “[Lui] qui établit le soleil (c’est-à-dire la lumière de la gloire) pour éclairer le jour”.
9. “Joan. 8 c” [N.d.a]. Jn, VIII, 56 : “Abraham, votre père, exulta à la pensée qu’il verrait mon Jour.
Il l’a vu et fut dans la joie”.
10. “Aug. 1 de Trinit” [N.d.a]. “Dans la vision de Dieu, la récompense est totale”, Cf. Saint Augustin, De Trinitate, I, 8 et De enarrationes, psaume XC, II, 13.
11. “Chacun cependant se contente de son sort” ; cf. Summa sancti homae hodiernis academiarum
accommodata, tome II, “De proprietatibus beatudinis”, II, art. 4.
12. “S. h. 1. 2” [N.d.a].
91
andré chevillard
ses actions que l’accomplissement de la volonté de Dieu, se sera privée des plaisirs
apparents de la chair, des volages récréations de la terre et des voluptés passagères
de la vie pour s’entretenir dans les pensées d’un objet souverainement aimable,
n’aura recherché d’autre voie que celle de se rendre conforme à Jésus-Christ, est
aussi contente au regard de sa béatitude que celle qui contemple plus clairement
cette essence divine.
Ce miroir sacré gloriiant entièrement et les uns et les autres1, un chacun d’ailleurs étant aussi satisfait dans le ciel du bonheur de son prochain, comme de sa
propre gloire, d’où procède la parfaite joie des bienheureux dedans le paradis, au
sentiment des plus savants théologiens et des plus graves docteurs : “Beatitudo est
status bonorum omnium aggregatione perfectus”2.
J’en dis de même des grâces3, les uns en reçoivent, mais à leur malheur ils n’en
font pas leur proit, d’où vient que la perte de leur âme et leur chute malheureuse
dans les enfers ne procède que d’un cœur attaché à la terre, appuyé sur la propre
inclination d’un amour propre4, aux charmes de cette courte vie, et d’une âme
aveuglée dedans le monde, d’où pour l’ordinaire plusieurs partent à un moment
inopiné, et se trouvent encofrés dans les feux et l’objet d’un Dieu courroucé dans
l’éternité contre leurs démérites.
Les autres en reçoivent beaucoup et ménagent ces talents au centuple, les
autres moins et ils proitent incontinent. Ce ménagement5 des grâces se considère
bien particulièrement dans l’histoire remarquable que je vais raconter.
CHAPITRE XV
Continuation de cette matière
Une pirogue de Sauvages étant arrivée à la Guadeloupe et descendue à la
Basse-Terre de cette grande île, monsieur Houël, gouverneur, pria, à la venue
des Caraïbes, un nommé Inoüach, Sauvage, de lui donner deux ou trois mois de
son temps pour la pêche à la tortue, ce que le païen lui accorda fort volontiers.
1. “Exercebunt justi opera sensuum, non ad necessitatem sed ad solatium. Aug. l. vlt de Civit. Cap
vlt” [N.d.a]. “les justes exerceront les activités de sens non par nécessité mais pour se soulager” :
Chevillard copie ici probablement un passage de l’ouvrage de Chrysostomi Javelli Canapicii.
Philosophi & theologi longè eruditissimi Operum omnium, hac posteram editione longe correctissimorum. Lyon : S. Beraud et C. Pesnot , 1580, tome 2, traité III, chap. 2, p. 647b.
2. Thomas d’Aquin. Somme théologique, I, question XXVI, art. 1, 1 : “Beatitudo enim, secundum
Boetium, in III De consol., est status omnium bonorum aggregatione perfectus” ; Boëce, La consolation de la philosophie, livre III, 3 : “La béatitude est un état constitué de la réunion de tous les biens”.
3. “Application de cette comparaison” [N.d.a].
4. “Induit maledictionem et veniet ei : et noluit benedictionem, et elongabitur ab eo. Ps. 100” [N.d.a].
Ps, CVIII, 17 : “Il aimait la malédiction : elle vient à lui ! Il ne goûtait pas la bénédiction : elle le
quitte !”.
5. Art de manier.
92
les desseins de son éminence de richelieu
Et pour ce, il monta avec environ douze hommes d’équipage dans la barque dite
la Nompareille.
Le vent à gré1, ils mirent à la voile et, après le débarquement du mouillage du
château de la Basse-Terre, ils furent surpris, le lendemain, d’une tempête épouvantable et d’un gros temps, lequel ayant rompu le beaupreuil2 et brisé les voiles
de cette pauvre nacelle3, elle fut poussée vers la côte de l’île Blanche4, où une
ramberge5 d’Angleterre bien équipée, l’ayant aperçue, tourna le cap vers elle6. Les
hérétiques de ce navire anglais l’abordèrent, y jetèrent les grappins, la joignirent,
entrèrent dedans, saisirent nos Français, s’emparèrent des gréements et victuailles,
butinèrent7 ce qu’il y avait dedans et portèrent les nôtres (après avoir retenu le
Sauvage chargé de fers dans le vaisseau) en une île presque déserte, où ils les occupaient à un certain travail, étant soumis à quelques fugitifs anglais réfugiés dedans
cette terre, où, soufrant beaucoup et peinant sans relâche, ils ne leur donnaient
que fort peu de nourriture, plusieurs injures, et la bastonnade tous les jours.
Mais, hélas ! De grâce, quel signe de bonté ? Quel témoignage de clémence ?
Ou quelle apparence même de vertu peut-on espérer de cette nation anglicane8 ?
Laquelle dans ce siècle, à la vue et au mépris de toutes les puissances du christianisme, a abandonné Dieu, ofensé publiquement par mille blasphèmes la mère
de Jésus-Christ, mis à mort les prêtres, massacré les idèles, violé les vierges, pillé
les autels, renversé les monastères, chassé les nobles, coupé la tête à leur roi, leur
légitime prince, monarque et souverain9, et enin embrassé plus de religions prétendues réformées que n’ont jamais fait les Romains, l’Angleterre approuvant
aujourd’hui ce qui donne plus d’ouverture au crime et au libertinage, comme
tout le monde sait.
Les voilà donc captifs parmi les Anglais, des mains desquels (quoique diicilement) ils cherchent de pouvoir échapper, pour se mettre en lieu de sûreté et se
sauver. Et comme David avait publié, de bouche et par écrit, que la tribulation
n’est qu’un fourneau propre à rainer la beauté de l’âme et que la bonté divine
n’abandonnerait point la porte de l’aligé, qu’elle était compagne idèle de ceux
qui implorent son nom10, que les efets de ses grandes miséricordes, de ses aides
victorieuses, ou grâces extraordinaires se rencontrent au milieu des plus fortes
1.
2.
3.
4.
5.
6.
7.
8.
Qui convient.
Beaupré, mât situé à l’avant du bâtiment et incliné vers l’avant.
Petit bateau.
Isla la Blanquilla, au large du Venezuela.
Bâtiment de guerre anglais.
“La barque est attaquée et prise d’un corsaire ou pirate anglais” [N.d.a].
Firent du butin.
“Sacrilège, impiété et inhumanité horrible dans le royaume d’Angleterre envers Charles Stuart, leur
roi, légitime successeur aux royaumes d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande” [N.d.a].
9. Charles Ier Stuart fut décapité en 1649.
10. “Educes de tribulatione animam meam : et in misericordia tua disperdes omnes inimicos meos. Psal.
142” [N.d.a]. Ps, CXLIII, 11-12 : “tire mon âme de l’angoisse, en ton amour anéantis [tous] mes
ennemis”.
93
andré chevillard
attaques et étranges persécutions, et des choses que nous croyons presque abandonnées : “Cum ipso sum in tribulatione, eripiam eum, et gloriicabo eum”1.
Voici que par un trait tout particulier de la providence, un grand bateau à
deux hunières2 passa au mouillage de l’île Blanche et [fut] aperçu des nôtres. Ils
font des signes, allument le feu, crient à haute voix, appellent en toutes manières
possibles, font connaître leur malheur et, ayant donné enin à entendre l’accident
funeste qui leur était arrivé, canot hors ils furent introduits3, avec promesse de les
rendre à la Guadeloupe, si le vent était commode, ou en tout cas à quelque autre
terre voisine.
Mais notre pauvre Caraïbe que fera-t-il ?4 Vivre dans l’hérésie avec ces profanes, s’il était imbu de cette opinion mortelle, c’est aller par le calvinisme en
enfer, comme aussi le paganisme et toute religion contraire à celle de l’Église, en
sont le chemin ; il semblait réprouvé aux yeux des hommes mais les jugements
de Dieu sont bien diférents des humains car, ô secret admirable de l’éternel !
au même jour que la barque hollandaise en laquelle les Français avaient été reçus
est à la mer5.
Le Sauvage caraïbe élève son cœur en Dieu et se ressouvenant des bons discours dont il avait été souvent instruit avec ceux de sa nation, il entreprend de
rompre ses fers et, à demi débarrassé des grosses chaînes desquelles il était inhumainement chargé dans ce navire anglais, où il était retenu pour être vendu à la
Jamaïque, il se jeta par un des abords du vaisseau et, à la faveur du crépuscule, il se
met à la nage, le calme secondant ses désirs6, et se rend en peu à ses camarades de
fortune, parmi lesquels il est reçu avec une joie non pareille et, Dieu les secourant
d’une aide spéciale, ils mettent pied à terre en deux jours et deux nuits à l’île de
Saint-Christophle.
Où monsieur de Poincy, chevalier de Malte et général dans l’île, ayant appris
les traverses de leur navigation, les soulage, les aide et sa bonté leur procure passage par les premières commodités pour la terre de la Guadeloupe, dans laquelle
étant arrivés, fatigués qu’ils étaient des travaux excessifs, ils tâchèrent de se relever
de la tristesse dans laquelle ils avaient tant gémi parmi ces hérétiques et, notre
Sauvage étant tombé malade dès le moment de sa descente à cette île, il vint chez
nous à la résidence du quartier des pères dominicains, où il se passa ce qui suit.
Le Sauvage Inoüach, malade d’une ièvre violente qui l’agitait, se rend à notre
1.
2.
3.
4.
Ps, XCI, 15 : “Je suis près de lui dans la détresse, je le délivrerai et je le gloriierai”.
À deux huniers : à deux voiles.
On les fait monter à bord du voilier..
“Quia liberabit pauperem a potente, pauperem cui non erat adjutor. Psal. 71” [N.d.a] “parce qu’il
délivrera le pauvre du puissant, le pauvre qui était sans aide”. Ps, LXXII, 12 : “Car il délivre le
pauvre qui appelle et le petit qui est sans aide”.
5. “Le Caraïbe aperçoit la barque proche en mer” [N.d.a].
6. “Dominum soluit compeditos : Dominus erigit elisos. Psal. 145” [N.d.a], “Dieu délivre les enchaînés, Dieu redresse ceux qui ont été brisés”. Ps, CXLVI, 7-8 : “Yahvé délie les enchaînés […]Yahvé
redresse les courbés”.
94
les desseins de son éminence de richelieu
première habitation de la Basse-Terre, nommée le quartier des Pères et, y étant
arrivé, il parle aux religieux, les conjure d’avoir compassion de sa misère1, son
corps si afaibli ne lui permettant pas de rien chercher pour sa subsistance et son
soulagement. Le père Philippes de Beaumont prend soin de ce pauvre Caraïbe,
l’embrasse, le chérit, l’assure de toutes les assistances possibles et, après lui avoir
présenté quelque rafraîchissement autant que la commodité de la case et du pays
le permettait, lui tend un branle, ou lit de coton, pour se reposer.
Mais combien que son mal fût extrêmement aigu et s’enlammât de plus en plus,
son âme toutefois n’en fut pas davantage afaissée pour cela car la providence divine, l’ayant regardée de toute éternité pour la rendre participante des joies du ciel2,
voulut que pendant les soins corporels et spirituels des pères, la langue indienne du
païen se dénoua pour expliquer le grand désir et la forte passion qu’il avait d’être
baptisé et d’être admis au bercail de Jésus-Christ. “Xhibana xeu Baba naoeny hely
baptizé bahamou cané loubaré xhiaoüa naoüen”, c’est-à-dire “Je me meurs, mon père,
je vous conjure de me baptiser avant que mon esprit sorte dessus la terre”.3
Celui qui en avait pris le soin écouta notre Sauvage avec joie mais ne se pressa
pas de le baptiser pour quelques raisons et pour de plus solides instructions. Mais
son mal redoublant, il demanda d’être transporté en la case des religieux, quoiqu’il
fût en une contiguë à la nôtre, où on lui prépara donc une couche sur laquelle,
étant afectueusement sollicité, il éclatait à tous moments (mais sanglotant et tout
baigné de larmes)4 : “Ah Baba baptisez calinago” ; et voyant qu’on le catéchisait et
qu’on ne le baptisait pas, il n’avait aucun repos redoublant ses saintes ardeurs pour
le baptême, disant : “Si ancaié bohatinan Baba binalé bouca etinan boné loachout
baptizé”, voulant dire : “Vous vous moquez de moi, mon père, il y a longtemps que
je vous presse de me baptiser ; hélas ! ayez pitié de moi, pauvre Caraïbe, car j’ai l’âme
sur les lèvres5”.
En efet ce Sauvage était si faible que le père de Beaumont, qui en avait le
soin plus particulièrement, était charitablement obligé de le porter et soulager
aux inirmités naturelles et, ses dernières faiblesses ne permettant pas de diférer
davantage le baptême, on le régénéra dans l’eau salutaire et on l’introduisit dans
le bercail de l’Église.
Voici donc un Joseph6 en son âme, comme il est pareillement dans le nom
qu’on lui impose à son entrée au christianisme. C’était un esclave du démon et
aujourd’hui il se voit au nombre des libres enfants de Dieu. Sa consolation ne fut
pas semblable aux plaisirs des grands du monde, qui n’ont souvent pour terme de
1. “Oculi domini super timentes eum, et in eis qui sperant super misericordia eius. David 33” [N.d.a].
Ps, XXXIII, 18 : ”l’œil de Dieu est sur ceux qui le craignent, sur ceux qui espèrent son amour”.
2. “Domine, vim patior responde pro me. Cant. Ezec. Isa. 38” [N.d.a]. Is, XXXVIII, 14 : “Seigneur je
suis accablé, viens à mon aide”.
3. “Baptizé” est apparemment un terme de baragouin, ou un terme inventé par Chevillard.
4. “Les instances d’Inoïsac pour entrer au bercail de l’Église” [N.d.a].
5. Je vais mourir.
6. “On le nomme Joseph en son baptême” [N.d.a].
95
andré chevillard
leur solide bien que l’amertume et, à l’heure qu’ils se pensent heureux, se baignent
dans les pleurs, surnagent d’alictions, d’inquiétudes et de regrets car le visage du
Caraïbe atténué, sec et pâle, devenu riant, et son esprit apaisé irent voir la joie
intérieure de son âme par la grâce de ce sacrement adorable du baptême1, remerciant Dieu avec grande afection de ce bien incomparable reçu.
Un religieux lui montrant l’image de Jésus-Christ cruciié, le Sauvage converti, interrompant l’exhortation, proféra d’une voix forte et animée du feu divin
dont il était échaufé : “Xhissen nicheric christian Baba, yerxceti nicheric calinago”2,
c’est-à-dire “j’aime bien le Dieu des chrétiens, mon père, les dieux des Sauvages me
sont en horreur”.
Mais, chose remarquable ! à peine Joseph eut généreusement témoigné son
attache idèle à Dieu et son abjuration du diable3, le cruel Mabohia des Caraïbes,
que ce démon, enragé de perdre la proie, parut au nouveau converti en une forme
hideuse et épouvantable et, rugissant de furie, assura ce nouvel athlète de JésusChrist qu’il allait aussi bientôt le tourmenter dans sa terre avec les chrétiens décédés,
puisqu’il adorait leur Dieu, et avait embrassé la religion de Christ et que tous les
babas blancs dominiques et tous ceux qui suivaient leurs avis étaient ses ennemis
jurés et qu’il allait commencer par la mort du père de Beaumont qui l’avait baptisé.
Ce qui obligea le pauvre Caraïbe à dire promptement : “Laoüé queti batibou
Mabohia, Baba”4, “Mabohia est là, mon père, qui te veut tuer”.5 Et comme, à la
demande de quelques assistants, on l’eut obligé de montrer le lieu où lui paraissait
le démon, incontinent l’eau bénite jetée, avec le signe de la sainte croix, on fut
assuré par l’Indien de la fuite du malheureux prince des ténèbres. “Niten baly nari
quyen hoel Mabohia”6, “Mabohia s’en est allé”.
Ses forces enin diminuant, il supplia qu’on ne l’abandonnât pas, et qu’il voulait mourir en chrétien et avec les chrétiens, regrettant d’avoir été si longtemps
privé de la grâce du baptême, dont la bonté divine7 avait voulu au moins à la
in de ses jours le gratiier, la remerciant avec larmes de cette suprême vocation
et de cette noble prérogative8. N’en pouvant donc plus, répétant presque à tous
moments ces doux noms de Jésus et de Marie, se munissant avec allégresse du
signe de notre salut, le pauvre Joseph s’envola, l’arme de la croix en main, pour
1. “Cum inirmior, tunc fortior sum. S. Paul” [N.d.a]. 2 Co, XII, 10 : “Car lorsque je suis faible, c’est
alors que je suis fort”.
2. Dictionnaire de Rochefort, “Nicheric” : “Icheïri”, bon esprit, dieu.
3. “Conitebor tibi domine rex, et collaudabo te deum salvatorem meum. Eccles. 51. c. 1” [N.d.a]. Si,
LI, 1 : “Je vais te rendre grâce, Seigneur, Roi, et te louer, Dieu mon sauveur”.
4. “Batibou” n’est utilisé que comme suixe dans la Dictionnaire de Breton, et uniquement dans
des expressions au futur.
5. “Qui timent dominum speraverunt in domino : adjutor eorum et protector eorum est. Ps. 112”
[N.d.a]. Ps, CXV, 11 : “Ceux qui craignent Yahvé, ayez foi en Yahvé, lui, leur secours et bouclier!”
6. Dictionnaire de Breton, “Mápoya” : “esprit malin”.
7. “Cor meum et caro mea exultaverunt in deum vivum. Ps. 83” [N.d.a]. Ps, LXXXIV, 3 : “Mon cœur
et ma chair crient de joie vers le Dieu vivant”.
8. “ce noble prérogative”, sic.
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les desseins de son éminence de richelieu
prendre place parmi les serviteurs qui n’étaient arrivés que sur le soir, mais (au
rapport véritable de l’Évangile1) récompensés comme les premiers au travail, pour
se conjouir2 et se féliciter avec ces idèles champions que notre réparateur s’est
acquis par son sang précieux, dans l’excès adorable de ses ininies miséricordes.
CHAPITRE XVI
Mutuelle façon d’agir des barbares envers les vaincus Sauvages
d’Acaoüaïou convertis
L’histoire que je vais raconter n’est pas moins considérable que celle-ci, c’est d’un Sauvage de la terre voisine de la rivière d’Acaoüaïou3, converti et entré par
un trait tout particulier de la providence dans le bercail de l’Église. Ces païens
sont limitrophes de ces terres qu’on appelle nations Aloüagues, lesquelles sont en
continuelle guerre contre les barbares Galibis et nos Sarrasins ou cruels Sauvages
caraïbes, guerre entre ces inidèles si étrange et inhumaine que, se prenant les uns ou
les autres dans l’attaque, c’est un grand bonheur quand on ne sert point de curée et
que l’on n’est point mangé des vainqueurs4, vu que ces idolâtres tirent avantage de se
gorger de leur ennemi et de dévorer leur chair comme la viande la plus délicate du
monde, après l’avoir boucanée ou grillée vive sur les charbons, dans une assemblée
solennelle, ou grand vin, où plusieurs Sauvages et autres de la nation se trouvent en
grand nombre pour cette brutale et diabolique réjouissance, où le vaincu ou plusieurs pris5 boivent et mangent tant qu’ils veulent6 et, attachés à un poteau, au milieu
de leurs ennemis, on leur crie mille injures et ces pauvres misérables, aveuglés dans
les ténèbres de la gentilité, n’ont recours dans ce désastre qu’aux vomissements de
leur rage car, voyant le brasier ardent et de jeunes Sauvages les frotter avec des tisons
allumés et les couvrir de charbons enlammés, ils protestent7 qu’ils ne pardonnent
point leur mort, qu’ils ont des parents et des amis qui prendront vengeance de tant
d’outrages, que la haine de leur sang sera éternelle, qu’ils en ont bien fait d’autres
en de pareilles occasions et qu’ils ne craignent pas de mourir, puisque leur nation
entretiendra une guerre immortelle et une inimitié irréconciliable entre eux.
La plupart de ces infortunés se contentent, au milieu des tourments, de hurler
un peu, dans la crainte qu’ils ont de ternir la générosité8 de leur nation et enin, le
1. “Erunt primi novissimi, et novissimi primi. Luc 14” [N.d.a]. Lc, XIII, 30 : “Oui, il y a des derniers
qui seront premiers, et il y a des premiers qui seront derniers”. La citation semble cependant correspondre à Mt, XX, 16.
2. Se réjouir.
3. Il s’agit très probablement du Mazaruni (un aluent du leuve Essequibo), qui coule sur les
terres du peuple Akawaio au Guyana.
4. “Misérable condition de l’inidèle” [N.d.a].
5. Prisonniers.
6. “Un chacun prend ses captifs, ne reconnaissant point de chef” [N.d.a].
7. Ils déclarent.
8. Le courage, la bravoure,
97
andré chevillard
corps presque mort, le plus miséricordieux de la troupe l’assomme d’un coup de
massue ou de boutou, sans lequel, comme d’arc et de lèches empoisonnées, ils ne
sortent que rarement de leurs cases, où pour lors les uns et les autres mangent de
la chair ennemie avec un appétit si brutal que ma plume n’a point trouvé d’encre
assez noire pour le pouvoir exprimer dans les caractères ordinaires.
Notre Acaoüaïou, dit en son nom de famille Alayoühlé1, et depuis appelé par
son maître, Païaca, fut pris en guerre par un Sauvage de l’île de Saint-Vincent,
dans une attaque que irent nos Sauvages contre ceux de sa nation.
Le voilà donc captif à l’âge de huit à neuf années, sans aucune espérance ni attente que d’être boucané2 en un vin solennel ou grand ouycou des Caraïbes, pour
leur servir de banquet quand il serait plus fortiié ; aussi ces Indiens insulaires,
souvent le frappant du pied et le jugeant indigne (comme captif ) de le toucher
de la main, l’appelaient d’ordinaire leur boucan et même déjà les petits Sauvages
caraïbes âgés de six à sept ans témoignaient se réjouir du futur festin de l’esclave
ennemi, répétant à toutes rencontres ces mots “Icaoüa libelé lixabals”3 c’est-à-dire :
“Celui-là, c’est notre boucan”.
Mais l’œil de Dieu, qui voit tout et qui du haut de son trône détermine et
arrête les choses qui semblent courir avec plus de vitesse, gouverne cet univers
et régit les créatures au niveau de ses décrets4, sans contraindre le franc vouloir
de l’homme, laissant agir un chacun jusqu’à un certain point, son autorité ne
soufrant pas toujours la malice dedans son comble, retira des ongles cruels de ces
barbares celui qu’il voulait conserver et arracha des pattes de ces loups acharnés
le corps de ce pauvre jouvenceau, qui devait bientôt rassasier l’appétit brutal des
Caraïbes et son âme le ventre de l’enfer, mourant dans le paganisme.
Dieu cependant, qui réservait à notre Sauvage Alaïoulé un favorable sort, inspira son maître et son vainqueur de le mettre hors des funestes dangers où il était.
C’est pourquoi (comme son esclave), il le donne par certaine manière de présent en accord de mariage à un autre Caraïbe de l’île de Saint-Vincent. Sauvage
d’un naturel assez doux et lequel se voyant pressé et comme obligé par les autres
Indiens de faire un vin pour le boucan d’Alaïoulé, se résolut de le mettre entre
les mains d’un certain Caraïbe, appelé communément homas5 par les Français,
avec lesquels il avait conversé l’espace de deux années à Saint-Christophle et qui
avait été envoyé par monseigneur Houël, avec le sieur Jean Jardin, Dieppois6, vers
1. Appelé. Alayoulé est Arawak. Il a été capturé par les Caraïbes à huit ou neuf ans, selon Du
Tertre, puis donné au Caraïbe homas ; cf. Du Tertre, op. cit., vol. 2, traité VIII, 1.
2. “Boucaner veut dire, en français, rôtir ou griller” [N.d.a].
3. Dictionnaire de Breton, “Icaoüa” : “Ichoula”, boucan.
4. “Admirables stratagèmes de la providence” [N.d.a].
5. homas est un Caraïbe qui servait le gouverneur Houël ; cet épisode est copié sur Dutertre ; cf.
Du Tertre, op. cit., vol 2, traité VIII, 1.
6. “Jean Jardin interprète des Caraïbes et Galibis” [N.d.a]. Jean Jardin parlait la langue des Caraïbes
et servit d’interprète, lors des diférents traités de paix réglant les conlits des années 1650-1660,
Cf. Du Tertre, op. cit, vol. 1, chap. XXXI, 5.
98
les desseins de son éminence de richelieu
les idolâtres caraïbes pour tâcher de découvrir le sujet du massacre qu’avaient fait
ces barbares à Marie-Galante1 et quelle famille avait conspiré contre les habitants
de cette île, vu les bontés qu’ils avaient reçues du seigneur gouverneur d’icelle et
la paix qu’ils avaient entretenue depuis qu’elle avait été si bien liée avec monsieur
Aubert, successeur de monsieur de l’Olive au gouvernement.
Ce homas2 retourne après son voyage à la Guadeloupe, mais il ne laissa pas en
proie son Alaïoulé. Il embarque secrètement et, quoique lui-même marchât dans
les ombres de la mort de l’idolâtrie, il le voulut néanmoins soigner, le mettre au
chemin du ciel et lui procurer la parfaite liberté des enfants de Dieu, l’amenant
lui-même à notre résidence du Rosaire, demandant pour celui-ci la grâce que nos
pères faisaient de tout temps aux autres Sauvages et que, pour lui, il était trop
vieux pour être baptisé, qu’il ne voulait point ce bien que pour ses amis et, souhaitant cet avantage pour ses parents, que pour lui en un mot on ne le résoudrait
aucunement et qu’on se contentât de le voir disposé de réduire selon son possible
ses confédérés à se faire chrétiens, ne répondant jamais à toutes sortes d’instructions que : “Oüanaxceboüi, coaestinan”3, “Laissez-moi en paix, je suis trop vieux”.
Les pères ayant fait quelque présent à ce homas, et ce Sauvage aloague mis
entre nos mains, on le couvre d’un caleçon et d’une chemise car il était tout nu,
on lui donne une case avec d’autres, on le chérit, on l’assure qu’il sera traité avec
douceur et que nous n’avons pas moins de tendresses que nos frères qui travaillent
dans sa terre au salut de ceux de sa nation et que d’ailleurs nous ne contraignons
point au service corporel aucun Sauvage, la rigueur n’étant point de mise avec
telles personnes ; et enin, ayant pris joyeusement congé de son maître homas,
[il] se retire bien content dans une des cases de nos Sauvages.
Le voilà donc parmi nous et il apprend incontinent le jargon de la langue française, c’est pourquoi on le catéchise fort facilement4, on l’instruit soir et matin,
souvent on lui réitère les principes du christianisme et, plusieurs fois le jour, on
lui récite l’oraison dominicale, le salut angélique et le symbole des apôtres et, son
naturel paciique élevé par une grâce spécialement favorable, il se poussa si bien
à la pratique de la vertu qu’en neuf mois de là on jugea à propos de le baptiser,
lui imposant le nom d’un grand apôtre de l’ordre de saint Dominique, saint
Raymond espagnol, patron de Barcelone5. D’où ce Sauvage converti s’est montré
si reconnaissant que ne pouvant pas travailler à la terre et ne voulant pas d’ailleurs manger le pain des pauvres de Jésus-Christ et inir sa vie avec eux sans faire
1. Massacre perpétré par les Caraïbes en 1653 contre les colons envoyés par Houël pour s’établir
dans l’île.
2. “homas n’était point baptisé, mais grand ami des habitants” [N.d.a].
3. Dictionnaire de Breton, “Oüanaxceboüi” : “Ouaihàli”, vieux.
4. “Quia magna est misericordia tua, eripuisti animam meam ex inferno inferiori. Ps. 85” [N.d.a].
Ps, LXXXVI, 13 : “quia misericordia tua magna est super me, et eruisti animam meam ex inferno
inferiori”. “car ton amour est grand envers moi, tu as tiré mon âme du tréfonds du shéol”.
5. Raymond de Peñafort (ca 1175-1275), maître général des dominicains, publia les constitutions de
son ordre.
99
andré chevillard
son possible de son côté, il s’est adonné à l’exercice innocent de la pêche, où il
réussit d’autant plus qu’il y a d’attache et que notre façon de vivre le demande,
son plus particulier emploi étant son plus agréable divertissement dans son canot
avec deux jeunes Indiens baptisés résidant en même case, le père de Beaumont
en ayant envoyé un autre à la résidence de Saint-Hyacinthe à la Capesterre et
retenu ceux-ci en l’habitation du Quartier des Pères, comme aussi le premier lieu
où l’Évangile a été premièrement annoncé et où est le principal rendez-vous des
religieux de l’ordre dans ces terres.
La quiétude de l’esprit de Raymond, son admirable silence, ses façons d’agir
si solides en toutes ses petites occupations, aussi bien que sa chaste conversation,
nous font voir la vertu des sacrements, la force du sang précieux du verbe incarné
et combien la lumière de l’Évangile a de force pour dissiper les horribles nuages
du paganisme et de la gentilité.
CHAPITRE XVII
Remarquable éducation d’Aroüabahly, son entrée au bercail
Si les siècles passés ont éclairé des objets pitoyables et bien dignes d’être considérés, je crois que dans le monde on n’a jamais vu rien de comparable aux misères
et aux étranges calamités dont la ville de Jérusalem a été autrefois aligée1. De
grâce, quel couteau plus perçant aux Juifs que de voir leurs murs rasés, leur ville
renversée, les superbes palais de ses enceintes croulés2, le feu au temple, le trésor
au pillage, les sacrés vaisseaux3 profanés, les biens des riches familles et des plus
nobles bourgeois de cette grande cité désolée enlevés sur les superbes chariots de
bagage de l’insolent vainqueur, les lammes d’ailleurs dévorant les choses les plus
précieuses, les citoyens massacrés et, parmi tout ce pauvre peuple, les marques
cruelles des Chaldéens inhumains, les prêtres davantage étaient de cette triste
compagnie et avaient part dans ces calamités communes car tous les serviteurs
de Dieu pleurant étaient conduits, les menottes aux mains et chargés de fers,
devant le char triomphant du tyran Nabuchodonosor4 ; comme aussi on voyait
les femmes les plus vertueuses transies, les jeunes vierges conites en amertume,
détrempées en larmes, le visage surbaignant de pleurs, les sanglots au cœur, les
yeux mourants, les soupirs à la bouche, le sang à demi-gelé dedans les veines,
tremblotantes d’efroi, menées ou traînées qu’elles étaient par des soldats sacrilèges qui n’avaient rien d’humain que quelques traits extérieurs d’humanité, par
lesquels on les reconnaissait pour hommes, combien que les plus féroces et scélérats du monde, aussi bien que le prince Nabuchodonosor, leur impie monarque.
1. “Destruction pitoyable de Jérusalem par le roi Nabuchodonosor. Digne comparaison au sujet”
[N.d.a].
2. Écroulés.
3. Les vases sacrés.
4. Nabuchodonosor II (605-562 av. J.-C.), roi de Babylone qui conquit Jérusalem (597 av. J.-C.).
100
les desseins de son éminence de richelieu
Jérémie le tranche en deux mots dans la comparaison qu’il fait de tant d’alictions, de calamités, de persécutions et de misères, à la vaste étendue de la mer et
à ces lots toujours roulant, blanchis et se brisant les uns contre les autres sans
aucun repos1 : “Cui comparabo te ? Vel cui assimilabo te et consolabor te, Virgo ilia
Sion ? Magna est enim velut mare contritio tua : quis medebitur tibi ?”2.
Ces misères (dis-je) de cette ville aligée semblent, à mon jugement, convenir
beaucoup à nos pauvres Sauvages3, plongés dans les brutales habitudes du péché,
abîmés dans le fond de leur inidélité et dirigés par leurs aveugles attaches de la
gentilité à l’idolâtrie, cause funeste de leur malheur.
Car sont des cités parées de l’âme raisonnable bâtie des mains de Dieu, dorées et azurées de la lumière naturelle et enceintes4 de toutes parts de la parole
de l’Évangile, les habitants ayant causé eux-mêmes par leur obstination à leurs
propres sentiments, les pierres de circonvallation5 qui la fortiiaient, ils se sont
rendus dignes de ces châtiments, leur endurcissement attirant les lèches acérées
de la justice divine, vengeresse de leur attache criminelle à la superstition horrible laquelle ils ne veulent point abandonner, se plaisant si fort dans les rêveries
auxquelles l’ennemi du genre humain les arrête si puissamment. Heureux donc
mille fois ceux qui sont délivrés de ce naufrage et qui arrivent au port de la belle
connaissance qui les doit animer.
En voici un, mais un Caraïbe, qui triomphe avec honneur de plusieurs, qui
évitent ce carnage. Celui-ci fuit, et dans son éloignement trouve le vrai repos et
la satisfaction entière par un stratagème tout particulier de la providence car, si
Dieu lui ôte père et mère, ses nourriciers pour la vie mortelle, ce grand maître
de l’univers le permet pour lui ménager la vie de la grâce, ses parents morts dans
la mer orageuse de l’inidélité, la bonté divine ne se terminant pour lui que dans
la communication de ses largesses, ain de le rendre saint et heureux au port du
salut.
Vu que le frère de son défunt père, son oncle sauvage Caraïbe nommé Ymeïroé,
afectionné dès sa plus tendre jeunesse et attaché d’une spéciale tendresse depuis
l’établissement des colonies, nous amena à la Guadeloupe son neveu, avec assurance qu’avec sa famille, qui était nombreuse, ils viendraient au plus tôt demeurer
dans notre quartier, lui ayant destiné à cet efet un petit canton de terre.
Cet enfant était pour lors âgé de douze à treize ans, appelé Aroüabahly et,
croissant en âge et en esprit, il a été si puissamment assisté du ciel que nous
voyons aujourd’hui avec tous les habitants et navigateurs qui fréquentent les îles,
et qui pour l’ordinaire se rendent à l’île de la Guadeloupe, comme la plus grande,
1. “Lam. c. 2. hr. 13” [N.d.a].
2. Lm, II, 13 : “À quoi te comparer ? À quoi te dire semblable, ille de Jérusalem ? Qui pourra te sauver
et te consoler, vierge, ille de Sion ? Car il est grand comme la mer, ton brisement ; qui donc va te
guérir ?”
3. “Belle application de cette histoire sacrée” [N.d.a].
4. Entourées.
5. Pierres de fortiication.
101
andré chevillard
la plus belle et la plus peuplée maintenant, que notre bon Dieu l’a choisi pour
n’être pas des moindres serviteurs de son Église, faisant gloire et tirant avantage en
toutes rencontres de prier et honorer la sainte Vierge car, depuis cinq à six années
qu’il est à la résidence du quartier des Pères1, il n’a jamais témoigné trouver plus
de joie et de plus aimable récréation que dans la prière, dans l’instruction et dans
les répétitions des principes du christianisme à nos jeunes Nègres et Indiens.
Le zèle de ce jeune homme, à présent baptisé et fort bien instruit, se fait voir
plus particulièrement aux dimanches et fêtes en chacune des résidences, dans
lesquelles nous avons, outre les Indiens, plus de sept à huit cents Noirs, les catéchisant avec une ferveur non-pareille, après nos instructions ordinaires selon leur
capacité, et je puis assurer qu’à son âge de 17 à 18 ans, il ferait leçon à plusieurs
anciens et vieux chrétiens de France, croupis dans l’ignorance et aveuglés aux
afaires qui regardent leur salut.
Il a souvent les paroles sacrées de l’ange à Marie, et tous ses élans ne se terminent qu’en ces mots. “Baba caïman eúlemecera xcissen nicherixc Christian
lisseneanmien”2, c’est-à-dire ”Père, prions, je vous conjure, le Dieu des chrétiens, dont
je suis maintenant du nombre, car je l’honore et l’aime bien, et sa bonne mère où il s’est
incarné”3. Ce jouvenceau s’est tellement naturalisé4 à présent parmi nous, que les
Sauvages, ses compatriotes, lui sont en horreur, à cause de leur nudité corporelle,
brutalité et inidélité.
C’est pourquoi en voyant catéchiser plusieurs qui nous viennent souvent voir :
“Mira (dit-il) calinago Mabohia oüatou” 5, “Regarde, Caraïbe, ton méchant dieu le
diable dans le feu”, leur montrant de certaines images expressément dépeintes
avec d’horribles igures, pour mieux inculquer les vérités dans ces grossiers esprits.
Puis, tournant l’autre côté, où l’on voit un Jésus cruciié et la Vierge dépeinte, il
leur prêche la toute-puissance, la bonté de Dieu et la virginité de Marie, enseignant ainsi les autres de la même manière qu’il avait été instruit auparavant son
baptême.
Où nous pouvons voir combien Dieu est adorable dans ses procédures et
admirable envers ceux-là qui correspondent à ses grâces et ouvrent les yeux de
l’entendement à ses pures et glorieuses vérités.
Je ne puis, avant que inir ce chapitre, me dispenser de donner à connaître
l’ingénuité de ce Caraïbe avant son baptême.
Un religieux, ayant un soir dans l’instruction des Nègres parlé du jugement
inal et expliqué les horreurs du dernier jour et comme le feu réduira toute la
terre en cendres et plusieurs autres choses de l’Évangile sur ce sujet, notre Sauvage
1. “Il faut, dès la tendre jeunesse, donner aux enfants la teinture de la vertu, si l’on veut qu’ils prospèrent” [N.d.a].
2. “nicherixc Christian” : le dieu des chrétiens
3. L’auteur fait des ajouts au texte traduit.
4. A contracté et a intégré les coutumes des Français.
5. “Mira” : terme de baragouin, du verbe mirar, “regarder”, en espagnol. “oüattou” : le feu (Dictionnaires de Breton et de Rochefort).
102
les desseins de son éminence de richelieu
dit ces mots : “Lacota batioüa oüatou hanhanh, Baba. Le feu brûlera-t-il donc
ceci, père ? Niten hatinen France loüary nacotoüi acquené maoüeni xqueïoüa1. Je me
sauverai en France, de peur d’être brûlé, si je ne suis pas mort”. “Mais, mon ils, (lui
dit le père) toute la terre brûlera, et toutes les créatures”. “Lacota balli oüatou, naxca
inoucatiti hanhanxcia niteran coalé etinan Christian batinan loüari itera cohia2. Je
veux donc vivre bon chrétien, et marcher justement devant Dieu, ain d’être aimé à
jamais de lui, répondit cet adulte”. Enin, après deux années entières d’instruction,
on l’a baptisé avec plusieurs adultes à notre église du Rosaire et nommé au baptême Laurent, par monsieur Le Febvre3, jeune bourgeois de Rouen et marchand
tenant magasin à la Guadeloupe, dans la rue Saint-Louis à la Basse-Terre, proche
le château de monseigneur Houël.
D’où, mon cher lecteur, s’il m’est permis de dire mon sentiment, il faut que
j’avoue que je regarde ce Sauvage converti si afectionné au service de Dieu, spécialement choisi du ciel pour un de ses plus idèles économes4 dedans ces contrées
de paganisme ; et qu’assurément [il] sera un fervent et entier précepteur, prédicateur, maître, et interprète à l’instruction de nos Sauvages, vu les avantageuses
grâces qui lui sont communiquées et les bonnes inclinations de son naturel.
CHAPITRE XVIII
Auramou, Aloague, reçue dans la bergerie
Dieu, dont les bontés ininies se sont toujours communiquées dans la nature
et bien souvent aux créatures que l’on croit être plus abandonnées, redouble aujourd’hui ses faveurs à une âme périe (ce semble) selon le monde, puisque le corps
de cette païenne Auramou, Aloague de nation, était déjà froid et qu’elle était sur
le bord d’un malheur sans ressource, mourant sans baptême, l’inidélité étant le
câble qui la traînait directement en enfer.
Cette femme était, dans sa santé première, d’un esprit si grossier et si matériel qu’à peine on lui pouvait faire concevoir quelque chose du christianisme,
quelque soin qu’on y apportât. Elle avait été prise par les Galibis, terre ennemie des Aloagues, et, comme les femmes ne servent point de boucan au vin5 des
Sauvages, son maître et son vainqueur la vendit à un certain pour des haches, des
serpes et autres pareilles nécessités considérables à nos Sauvages mais pour n’y
1. “maoüeni” : “nahoüéni” (Dictionnaire de Breton), ma mort. “Xqueïoüa” : “kíoüa” (Dictionnaire
de Breton) après le verbe signiie “encore”. Ici, ce serait pour préciser “si je ne suis pas encore
mort”.
2. Le terme “oüatou” (feu) est employé alors que la traduction proposée par Chevillard ne parle
pas du tout de feu.
3. Laurent Lefebvre, bourgeois de Rouen et marchand à la Guadeloupe. Il est l’époux de Marie
Felisse Desprez.
4. Ici, celui qui a soin de la conduite l’Église
5. La fête.
103
andré chevillard
demeurer pas longtemps, le libertinage et l’ignorante obstination perdant ceux-là
et l’aveuglement du paganisme ceux-ci.
Car Dieu, qui considère, de la cime glorieuse de son trône adorable, les misères de la terre, permit qu’un navire qui venait de la charge des Noirs fut enin
contraint de relâcher à une côte où le Flamand1 était mouillé, et on lui vendit cette
femme, laquelle le capitaine amena en traite avec ses autres esclaves dans les îles
Amériques, et, ancré à la Guadeloupe, on acheta la païenne avec quelques Mores2
à un prix raisonnable, envisageant plus le salut de l’âme que le proit temporel que
l’on peut espérer ici de tels esclaves, ses forces et son industrie ne permettant pas
qu’elle travaille qu’à faire le pain de cassave et autres petites occupations domestiques. Notre Alaïoulé, dont nous avons parlé au chapitre précédent, lui ayant été
donné pour mari, le petit Aroüabahly et un autre Sauvage converti demeurant
ensemble dans leurs cases, à notre habitation principale du quartier.
Le moment arriva donc que Dieu voulut mettre l’Aloague au nombre de ses
ouailles car elle tomba malade d’un mal languissant. Pendant cette langueur et
longueur d’inirmité, on la catéchisa plus à l’aise, lui faisant entendre que sans le
baptême et une solide croyance en Dieu et en son Église, dont on l’entretenait de
ses commandements, elle ne pouvait attendre que des supplices avec le Mabohia,
principe3 de leurs damnables superstitions. Et après plusieurs jours d’instruction
particulière : “Père (dit-elle, en ignorant le français) moi non plus pour Mabohia :
moi voulé chrétienne bonne pour le grand capitou, le Dieu des chrétiens”.
On ne se pressa pas toutefois, voulant encore de mieux en mieux l’instruire,
espérant la baptiser avec plusieurs adultes à la fête de Noël, à laquelle on baptise
les mieux instruits, bien souvent en grand nombre, et crainte aussi de risquer ce
sacrement adorable, après la réception duquel plusieurs Sauvages retournent dans
leur libertinage et première façon de vivre, comme l’expérience le fait voir journellement en la terre de Canada4, où les révérends pères récollets5 avaient les premiers arboré la croix, planté les armes de France avec messieurs les lieutenants de
sa majesté très-chrétienne et prêché Jésus-Christ cruciié aux Sauvages, Iroquois,
Hurons et Anniehronnons6, d’où ils [s]ont sorti[s] depuis quelques années, la nudité des pieds et leur pauvreté ne permettant pas leur résidence en ces quartiers-là,
où les révérends pères jésuites obtinrent, à la faveur de leurs amis, établissement
et y ont bâti deux magniiques maisons, dont la plus belle est à Québec, lesquelles
1.
2.
3.
4.
Un navire lamand.
Ici, Noirs islamisés.
Cause, origine.
“Canada, nommé Nouvelle-France, terre fertile en bled, bestial et volailles, les côtes maritimes fort
poissonneuses” [N.d.a].
5. Religieux appartenant à une congrégation réformée de l’ordre franciscain. Ils furent les premiers
à évangéliser les peuples indigènes du Canada (1615-1629), notamment Joseph Le Caron, Denis
Jamet, Jean Dolbeau, Louis Hébert. Ce n’est véritablement qu’en 1632-1634 que les jésuites
interviennent au Canada.
6. Les Anniehronnons sont l’une des six tribus de la confédération iroquoise.
104
les desseins de son éminence de richelieu
ils ont amplement assuré en France par leurs marchandises et denrées envoyées à
leurs correspondances, et aux supérieurs et directeurs de leur établissement nouveau dans cette terre ferme du Canada, où ils travaillent pour la consolation des
habitants qui y sont et le salut des Sauvages du pays.
La maladie toutefois de l’Aloague s’augmentant lui ôte la parole au moment
qu’on la pensait être en meilleur état et elle devint en peu en une situation qu’on
la regardait comme décédée, quelques essences, ou remèdes, qu’on apportât en
pareille occasion.
Enin considérant Auramou jeter un soupir, comme on eut crainte qu’elle ne
passât, elle fut baptisée par un religieux, Breton de nation1, pour lors en ce pays-là
et, cela fait, on la crut incontinent au nombre des âmes prédestinées. Mais, ô trait
de la sagesse incréée et incarnée ! Au moment qu’on la pensait insensible à tout,
l’école du Saint-Esprit était la classe où son âme était instruite, Jésus-Christ par
cette grâce du baptême2 l’échaufant d’un feu qui consommait tout le reste des
habitudes de la gentilité.
Et environ six heures après son baptême, dans cet assoupissement léthargique
ou, pour mieux dire, ravissement extatique, elle ouvre les yeux, et son visage tout
enlammé, jetant un profond soupir à l’extraordinaire, elle éclata : “Baba, Baba,
oüerety yeúneté nonécaieu”3, c’est-à-dire : “père, père, ah que j’ai eu un songe admirable!”
Son mari Alaïoulé, parlant pour lors, lui dit : “Auramou, acté bariengon acamba memen nhamant baré”4, “Parle français, ain que tout le monde t’entende, si tu
as quelque chose à dire” : où, après, elle déclara de tout son mieux la consolation
qu’elle avait reçue dans son songe, se publiant5 pour jamais idèle servante de
Dieu. Et sans m’arrêter à son barbare langage, je dirai en deux mots, qu’elle vit
dans ce sommeil6 un arbre, au milieu de notre église du Rosaire, sortir verdoyant
de terre et au-dessus un petit enfant d’une beauté parfaite et d’une façon angélique, lequel arbre crût enin et passa au travers du toit de la chapelle et monta
jusqu’au ciel, ce petit enfant l’appelant toujours par cette première nécessaire voie
du baptême dans le chemin de l’Église romaine, l’assurant que, si elle n’y entrait,
elle serait misérable avec son Mabohia et les autres inidèles dedans l’enfer.
Dieu (mon cher lecteur) s’accommodant à notre faiblesse, vu que les Sauvages
accommodent leurs esprits aux songes et la bonté ininie, se servit de ce mystère
pour la sauver, étant en efet un ferme rocher dedans la foi et si facile à l’instruction que non seulement nous autres mais même plusieurs habitants marchands
magasiniers et autres admirent les prodigieux efets de ce songe mystérieux, par
1. Personnage non identiié.
2. “Ipse dabit virtutem et fortitudinem plebi suae, benedictione Deus. Psal. 67” [N.d.a]. Ps, LXVIII,
36 : “C’est lui qui donne au peuple force et puissance. Béni soit Dieu !”
3. “Yeúneté” : “ihuénnête”, songe, (Dictionaire de Breton).
4. “Acamba” : “acàmbaca”, entendre, savoir (Dictionaire de Breton).
5. Se déclarant.
6. “Songe mystérieux” [N.d.a].
105
andré chevillard
lequel celle qui était autrefois esclave de Satan est parvenue à la parfaite liberté
des enfants de Dieu.
CHAPITRE XIX
La manière d’instruire les Sauvages, les esclaves noirs,
et de catéchiser avec fruit
Comme ce n’est pas mon dessein de faire trois et quatre volumes de relations
et de conversions, je me contente d’en avoir remarqué quelques-unes où il y a
de l’extraordinaire, pour la consolation des gens de bien. Sans donc m’arrêter à
discourir des conversions fréquentes de nos Indiens, esclaves noirs, mahométans,
idolâtres et autres de diférentes superstitions, je ferai seulement voir en peu le
sommaire de la doctrine d’un vrai chrétien et laisser à plusieurs la façon d’instruire, catéchiser et donner les principes de la vraie religion. Voici donc la substance de choses que nous leur enseignons.
Sommaire de la doctrine du vrai chrétien.
On tâche de faire concevoir au Sauvage et à l’ignorant qu’il y a un Dieu seul,
que ce Dieu est un esprit sublime, sans corps, qui a bâti sans aucune aide la grande
maison du monde, qui a créé le premier homme, le ciel, le soleil, la lune, les étoiles,
la terre et toutes les choses sans aucun travail1, parce que ce grand Seigneur créateur
voit incontinent, dans son être subsistant, toutes les choses qu’il se propose vouloir
être et, là-dessus, on leur parle de tout ce qui est traité dans la Genèse.
De plus on leur dit que, sans le vouloir et la puissance absolue de ce Dieu,
l’enfant ne serait jamais formé au ventre de la mère, qu’il est le principe de toutes
choses2, que rien n’est au-dessus de lui, qu’il est d’une majesté ininie, qu’il est
juste, qu’il récompense les bons chrétiens après la mort, les mettant à leur aise
pour jamais dans le paradis, séjour glorieux de ses bons et idèles amis, qu’il reclut3
dans les abîmes parmi les feux cuisants et dévorants les méchants et tous ceux qui
ont abusé des bons avertissements et qui se sont laissé emporter à leurs inclinations et aux vanités de la terre, que les joies du paradis, ou les peines sans in, sont
à notre choix.
On leur explique encore la chute des anges rebelles4, ce que c’est que l’ange,
la création de notre premier père, appelé de Dieu, Adam, sa chute et, comme
auparavant, sa désobéissance et sa criminelle complaisance aux volontés de la
femme, pleine de ruses et d’astuce, enlée d’ambition, de superbe et de curiosité,
1. “In principio creavit Deus caelum et terram. Genes. 1” [N.d.a]. Gn, I, 1 : “Au commencement,
Dieu créa le ciel et la terre”.
2. “Domini est terra, et plenitudo ejus : orbis terrarum et universi qui habitant in eo. Psal. 23” [N.d.a].
Ps, XXIV, 1 : “A Yahvé la terre et sa plénitude, le monde et tout son peuplement”.
3. Enferme.
4. “Le péché, origine de notre mal” [N.d.a].
106
les desseins de son éminence de richelieu
les animaux venaient se soumettre à lui, que la postérité d’Adam eût été heureuse
si la vaine gloire n’eût point porté Ève à faire trébucher son mari, la terre aussi
aurait produit sans travail et nous eussions été emportés en la gloire du ciel par
un doux sommeil et non point par cette mort, laquelle a entré au monde par le
péché, cause de tous les désordres. Que Dieu ayant vu ce crime et désobéissance,
sa bonté ne le détermina pas en enfer, où par sa justice il l’eût pu envoyer, parce
que Dieu peut plus pardonner que la créature pécher1.
D’ailleurs, comme il y a trois personnes en Dieu réellement distinctes, le Père,
le Fils et le Saint-Esprit, ces trois personnes étant une essence et par conséquent
un seul Dieu, que le Fils, la seconde personne se présenta pour satisfaire rigoureusement à la peine due aux hommes et, par son incarnation, peines, fatigues, calomnies et par une honteuse mort sur un gibet, après avoir enduré mille supplices
et tourments, il nous mérita par l’efusion entière de son sang, une pleine rémission de nos fautes, pourvu que par nos bonnes œuvres nous nous appliquions les
mérites ininis de ses douleurs et de sa précieuse in, et que nous vivions et mourions dans la foi qu’il nous a laissée2, prêchée par ses apôtres et leurs successeurs,
et que nous soyons idèles enfants de l’Église.
Comme avant l’Incarnation du verbe, les peuples se rendirent indignes de
ce bien dans les premiers siècles, puis que le monde, étant tout corrompu par
le péché infâme de la chair, par le libertinage et la débauche, attira la colère de
Dieu, lequel dans son juste courroux it pleuvoir quarante jours et quarante nuits
continuelles3, les eaux surmontant les cimes et les pointes des plus sourcilleuses
montagnes, de quarante-six coudées4, les corps et tous les biens de la terre généralement périssant dans ce déluge universel et les âmes cependant réservées pour les
feux dévorants et les cuisants supplices de l’enfer, une seule famille de huit personnes5 exceptée et conservée dans ce châtiment universel, l’auteur de la nature ne
voulant pas perdre le bon avec les mauvais, sauvant cette famille de Noé, homme
juste6, à la faveur d’un grand vaisseau, où deux animaux de chaque espèce étant
entrés restèrent, jusqu’à ce que les eaux desséchées et la terre purgée, ils sortirent
dehors. Et de cette famille et de ces animaux, toutes les créatures raisonnables, les
volatiles et autres sont provenus7.
1. “S. Paulus. Per unum hominem peccatum intravit in mundum, et per peccatum mors. Rom. c. 5”
[N.d.a]. Rm, V, 12 : “[Voilà pourquoi, de même que] par un seul homme le péché est entré dans le
monde, et par le péché la mort”.
2. “Fides sine operibus mortua est. Jac. c. 36” [N.d.a]. Jc, II, 26 : “[comme le corps sans l’âme est mort,]
la foi sans les œuvres est-elle morte”.
3. “Le déluge au temps de Noé” [N.d.a].
4. Une coudée représente environ 45 centimètres.
5. Il s’agit de Noé, sa femme, ses ils Sem, Cham et Japhet et de leurs femmes respectives.
6. “Absit, domine, ut perdas justum cum impio. Gen. c. 13” [N.d.a]. Gn, XVIII, 25 : “Absit a te ut
rem hanc facias, et occidas justum cum impio”. “Loin de toi de faire cette chose-là ! de faire mourir
le juste avec le pécheur”.
7. “Novi opera tua, idem et charitatem. Apot. c. 19” [N.d.a]. Ap, II, 19 : “Je connais ta conduite : ton
amour, ta foi”.
107
andré chevillard
De plus, ce que c’est que l’Église catholique, apostolique et romaine1, que
l’Église signiie une assemblée de idèles, catholique, c’est-à-dire universelle et
étendue par tout le monde, apostolique, prêchée et plantée par les apôtres, romaine, gouvernée par le pape de Rome, homme vicaire de Jésus-Christ en terre
et successeur de saint Pierre, premier maître de l’Église après notre Dieu incarné.
Davantage, les Caraïbes catéchumènes, nouveaux baptisés, Nègres et Indiens
insulaires sont en peine comment sans le parler on peut apprendre des nouvelles
de France et des autres terres : “Est-ce (disent-ils) petit papier parler, quand toi lui
mire ? Carte France mouche manigat !”2. Dans l’admiration qu’ils ont de voir que,
dans la lecture des lettres ou livres, on apprend mille belles choses sans qu’ils
entendent aucune syllabe proférer.
Ils interrogèrent comment on a appris à lire, écrire, naviguer, faire de belles
maisons, planter le manioc, ou racine de pain de cassave, des patates, semer des
graines et mille subtilités des autres nations, dont ils n’ont aucune connaissance.
On satisfait à leurs demandes, en répondant que l’homme se subtilisant3 petit à
petit, il s’en est trouvé qui ont inventé ce que les autres ne se pouvaient persuader, faute d’en avoir eu l’expérience, et que ceux qui étaient venus dedans leurs
terres ne savaient ni lire ni écrire, ou pour le moins n’ont pas eu les commodités
propres à apprendre les autres, et qu’il y a grande apparence que, dans les débris
de quelques puissantes lottes de navigateurs d’Afrique, ces terres n’aient été habitées, vu les rêveries de leurs superstitions et la pluralité des femmes, et peuplant
ainsi et demeurant dans le libertinage, l’ignorance et la misère se sont glissées, que
la nudité, la brutalité et la vengeance leur sont restées pour plus grand apanage
de leurs nations.
Nous leur apprenons ce que c’est que l’Incarnation du Verbe4, c’est-à-dire,
comment le ils de Dieu, seconde personne de la Trinité, s’est formé par sa puissance un corps dans les chastes lancs d’une vierge, âgée de douze ans, comment
sans connaissance d’homme et par l’opération du Saint-Esprit, cette merveille
s’est accomplie, comme l’ange annonça ce haut mystère à cette jeune pucelle
nommée Marie, ayant (dis-je) enfanté sans douleur et mis au monde selon la
chair le créateur du monde, ce grand Dieu, après l’avoir porté neuf mois dans son
sacré ventre, comme cet enfant nouveau-né se nomma Jésus-Christ, lequel Dieu
et homme a enseigné dans sa vie, par ses paroles et par ses actions, que le chemin
du paradis, et le moyen d’être à jamais en repos, était de vivre dans son sacré
amour, ne faire mal à personne, chérir son prochain comme soi-même, aimer ses
ennemis et servir à un chacun quand les commandements de Dieu et de l’Église
ne sont point choqués, qu’il ne faut point détracter, blasphémer, mentir, fourber5,
1.
2.
3.
4.
5.
“Belle explication” [N.d.a].
“mires” : regarde, “manigat” : adroit.
“Pour le mystère de l’Incarnation” [N.d.a].
Devenant subtil.
Tromper.
108
les desseins de son éminence de richelieu
quereller, ravir le bien à qui que ce soit, ni paillarder1 ; non plus que s’ivrer2, boire
ou manger par excès, qu’il faut, en un mot, craindre, adorer et aimer Dieu de
tout son cœur, et passer ses années sur la terre en bon chrétien, ain d’être un jour
glorieux dans le ciel empiré3, pour y bénir avec les saints notre souverain créateur
et débonnaire réparateur et ainsi être délivrés de la servitude éternelle, des peines
et des châtiments horribles des damnés, des méchants et des réprouvés.
Lesquelles vérités on tâche de faire concevoir, à la faveur de quelques tableaux
ou images à ce sujet, et leur expliquer, s’accommodant selon notre possible à leur
portée et au barbare langage des Mores insulaires et autres Indiens. Par exemple,
je tiendrai une image où le diable sera représenté dans les lammes et, lui faisant
voir cet objet horrible, je lui dirai : “Calinago, arica homa hisseric oüatou roucon”4,
c’est-à-dire “Caraïbe, regarde ton dieu dans le feu d’enfer”. Et pour lors nous leur
faisons dire en mépris du démon : “Baoüé noüary Mabohia xissen tibou chirixe
Christian”5, “Retire-toi, méchant Mabohia, nous voulons aimer le Dieu des chrétiens”. Et ces pauvres idolâtres catéchisés, lorsqu’on est sur le point de laisser le
discours : “Cani yacabouc mihinsiré bohatigan nan Baba”, “Continue, père, de
nous enseigner et ne nous quitte pas si tôt6.”
Pour les Noirs, comme ils sont non pas seulement serviteurs perpétuels mais à
bien parler, esclaves, puisque leurs descendants, jusqu’au dernier, dépendent absolument des maîtres qui les ont achetés, ils sont plus diserts et intelligents, d’où
vient qu’ils entendent plus facilement les instructions, la familiarité domestique
donnant grande ouverture à ces esprits. On les enseigne pour l’ordinaire selon
la matière, en cette manière : “Toi savoir qu’il y a un Dieu, lui grand capitou7, lui
savoir tout faire sans autre pour l’aider, lui donner à tous patates, lui mouche manigat8 pour tout faire, non point autre comme lui. Vouloir faire maison, non point faire
comme homme, car toi aller chercher hache pour bois, puis couper roseaux, prendre
mahoc et lienes9, et ainsi pequino10 faire case. Or Dieu mouche manigat, lui dire en
son esprit, moi vouloir monde lui preste miré11 monde, lui dire, moi vouloir homme lui
preste miré homme. Enin lui envoyer méchant en bas en enfer, au feu avec Mabohia
1.
2.
3.
4.
5.
6.
7.
8.
9.
10.
11.
Mener une vie dissolue.
S’enivrer.
Le plus haut.
“Aríca” : regarder ; “hisseric” : “ichéiri” : dieu ; “oüatou” : feu (dictionnaire de Breton).
“Baoüé noüary” : “aqui banari” : va-t’en (Anonyme 1620) ; “tibou” : “tibouinati” : aimer (dictionnaire de Rochefort).
“Radix sapientiae est timere dominum. Eccles. c. 1” [N.d.a] ; “la crainte du Seigneur est la racine de
la sagesse”. Si, I, 27 : “Car la crainte du Seigneur est sagesse et instruction”.
Capitaine.
Mouche manigat : très adroit. Mouche est un mot espagnol (mucho) entré dans le vocabulaire
des îles.
Le mahot franc et les lianes ; cf. Rochefort, Charles de. Histoire naturelle …, op. cit.,
chap. VIII, 8 et XI, 3.
“Pequino” renvoie au mot espagnol pequeño, petit.
“Miré” : de l’espagnol mirar, regarder.
109
andré chevillard
et autres Sauvages qui n’ont point vouloir vivre bons chrétiens. Mais pour bon chrétien, lui bon pour mettre en son paradis, où se trouve tout contentement, nul mal, nul
travail et nulle servitude ou esclavage, mais une entière joie et parfaite liberté”.
À ce propos d’instruction, il me souvient qu’un soir, le père de Beaumont instruisant plusieurs Nègres, un jeune More lui dit : “Père, toi dire que bon chrétien
quand mourir lui aller en haut avec Dieu, et méchant en bas pour brûler. Où est-il
grande échelle pour monter et le trou pour tomber et descendre ?”. Cette échelle (lui
dit-on, mon ami), c’est le baptême et les échelons sont la grâce et le mérite par
les bonnes œuvres, et le trou pour les damnés, c’est le péché car c’est l’ouverture
de l’abîme des malheurs et ce péché est (dans l’usage de raison) ne mettre pas en
pratique les inspirations divines1, n’observer pas la loi de Dieu et de l’Église, ne se
servir pas des moyens présentés pour le salut, n’éviter pas les occasions d’ofenser
Dieu, les chercher, les chérir et ne pas nous tenir en ce devoir de vrais serviteurs
de notre bon maître Jésus-Christ.
1. “Si quis diligit me, sermones meos servabit et Pater meus diliget eum. Io. c. 14” [N.d.a]. Jn, XIV, 23 :
“Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera”.
110
SECONDE PARTIE
Des missions des frères prêcheurs ès îles de l’Amérique
Où il est traité des derniers sentiments de Luther, de Calvin et de
leurs disciples pour la religion prétendue réformée. Des conversions
fréquentes des calvinistes, luthériens et autres religionnaires prétendus réformés
C’est de ce sujet des conversions des hérétiques que j’aurais une ample matière, ou plutôt un gros volume de relations, si je prenais résolution de les donner au jour et les raconter chacun en son particulier car, outre que souvent plusieurs entrent dans le bercail, je trouve d’ailleurs sur le livre de nos registres dans
les couvents de ces îles dépendantes de France, depuis l’an 1624 jusqu’à l’année
1657, le nombre de trois mille soixante-neuf hérétiques réduits sous l’autorité du
Saint-Siège, comme vrais enfants de l’Église romaine, hors laquelle il n’y a point
absolument de salut, comme Flamands, Anglais, Écossais, Rochelais, Poitevins,
Saintongeois et beaucoup de Normands, les uns et les autres venant de divers
havres et diverses contrées : d’Amsterdam, Edimbourg, d’Hambourg, Londres,
Dowre1, Dieppe, Havre-de-Grace, Honleur, la Rochelle, Nantes, Saint-Malo, le
Fort-Louis, Brest, tous voguant ou en marchandise2 ou pour habiter dans les îles,
ou venus engagés à servir. Et sont ceux-là qui prennent la lanterne de la parole de
vie3 pour voir à clair les ordures de l’âme et les fait recouvrer la dragme égarée4,
et trouvée par leurs soumissions aux faveurs, dont par une grâce spéciale ils ont
été assez heureux d’être privilégiés ayant rencontré les Samaritains5 charitables
dans ces terres, pour pareillement les soulager, et leur procurer la parfaite santé
de l’âme, seul aimable trésor de l’homme, puisque la perte de Dieu est la ruine
entière de la créature.
Ruine déplorable dans laquelle ont tous les hérétiques trébuchés ! Écoutons
Martin Luther et Jean Calvin (ou Cauvin), dont l’avarice et le libertinage au
premier, l’ambition et la superbe au second, ont été le principe de leur malheur6
et le sujet de leur perdition, aussi bien qu’à un Arrius, Pélage, Jovinian, Florinus,
1. Douvres.
2. Faisant du commerce.
3. “Verbum crucis pereuntibus stultitia est : his autem qui salvi iunt, id est nobis virtus Dei. S. Paul
1 c. I” [N.d.a]. 1 Co, I, 18 : “Le langage de la croix, en efet, est folie pour ceux qui se perdent, mais
pour ceux qui se sauvent, pour nous, il est puissance de Dieu”.
4. Parabole de la drachme perdue, cf. Lc, XV, 8-10.
5. Cf. Lc, X, 29-37.
6. “Vae iis qui perdiderunt vias rectas, et diverterunt in vias pravas. Eccles. c. 2” [N.d.a]. “Vae his perdiderunt substinentiam, et qui deleriquerunt vias rectas, et diverterunt in vias pravas”, “Malheur à
111
andré chevillard
Cerinthe1, Bucer, Beze, Melancton, Zuingle, Ecolampade, du Moulin2 et à une
ininité, lesquels tous (n’étant pas sans science) ont signé de leur propre main
l’arrêt de leur condamnation et, témoignant la rage et le sensible regret de leur
apostasie3, engagée dans la sensualité, font voir leur désespoir. Voici comme parle
Luther.
“Je pense souvent à part moi, je ne sais point en quel lieu je suis, si j’enseigne
la vérité, ou non ?”4 Voici ses termes en latin. “Saepé mecum cogito, saepemodum
nescio quo loco sim et utrum veritatem doceam, nec ne ?”. Jean Calvin étant au lit
de la mort5, demandant un prêtre, le plus considérable de Genève étant présent
(comme disciple de cet apostat de l’Église) lui ayant répondu qu’il rêvait assurément, il éclata en soupirant : “Messieurs de Genève, j’ai rêvé pendant ma vie, mais
maintenant je suis éveillé et les fumées de ma perverse doctrine sont évaporées”.
Ecolampade jette la frayeur dans les esprits quand, à l’heure de sa mort, tout
tremblotant, il s’écrie d’une voix languissante : “Tout chancelant dedans la foi et
douteux de ma doctrine, je sors de cette vie pour paraître devant le souverain tribunal,
où j’expérimenterai à mes dépens si j’ai enseigné la vérité ou non”6. Paroles de cet
infortuné hérétique, lesquelles ne peuvent être réfutées, à moins que de brûler les
livres de deux considérables parmi eux. Et Luther même, dans son Histoire de la
Cène aug. fol. 199, étant à table et ayant appris cette mort : “Ah misérable, (dit-il
pour lors) infortuné Ecolampade ! Tu as été le prophète de ton malheur quand tu as
appelé Dieu à témoin si tu enseignais une mauvaise doctrine. Sa vengeance t’a surpris.
Dieu te pardonne si tu es en tel état qu’il te puisse pardonner”.
Le tonnerre de l’hérésie Melancton, couché sur son lit de mort, et l’âme sur les
lèvres, sa mère accablée de vieillesse et bourrelée7 de mille syndérèses8, lui tint ce
langage : “Mon ils, tu me vois prête de te suivre, il faut que bientôt je paie le tribut
1.
2.
3.
4.
5.
6.
7.
8.
ceux qui ont perdu la patience, qui ont quitté les voies droites, et qui se sont détournés dans des routes
égarées” ; Si, II, 14 : “Malheur à vous qui avez perdu l’endurance …”.
Il s’agit de cinq hérétiques des premiers siècles du christianisme : Arius (256-336), théologien
de l’arianisme ; Pélage (ca 350-ca 420), moine breton, théoricien du pélagianisme ; Jovinian, ou
Jovinianus (IVe siècle), opposant à l’ascétisme chrétien ; Florinus (IIe siècle), prêtre gnostique ;
Cérinthe (Ier siècle), gnostique.
Principaux représentants de la Réforme : Martin Bucer (1491-1551) ; héodore de Bèze (15191605) ; Philippe Melanchthon (1497-1560) ; Ulrich Zwingli (1484-1531) ; Œcolampade (14821531) ; quant à Charles Du Moulin (1500-1566), légiste français, passé par le calvinisme, puis par
le luthéranisme, son ouvrage sur le concile de Trente (dont il tenta de démontrer la nullité), lui
valut d’être emprisonné quelque temps.
Qui renie sa foi.
“Martin Luther in col Eisleben” [N.d.a]. Esileben (Saxe) est le lieu où naquit et mourut Luther.
“Hist. de Genève, pa. y.” [N.d.a].
“Totus incertus in ide, et luctuans ab ea coram Dei tribunali rationem redditurus atque experturus
utrum mea doctrina an vera vel falsa sit. Histoire d’Allemagne, ch. 14” [N.d.a]. Cf. : Trionfo della
Chiesa. Istoria dell’eresie, colle loro confutazioni opera del beato Alfonso Maria de Liguori. Monza,
1825, t. II, p. 97.
Tourmentée.
Remords de conscience.
112
les desseins de son éminence de richelieu
général à la nature, ain qu’après je rende compte au grand juge1, auquel il n’y a rien
de caché. Tu sais que j’étais catholique et que je me dirigeais par l’ordre et les lois de
l’Église romaine. Tu m’as induite à changer de religion pour en prendre une diverse à
celle de mes pères, qu’on dit être conforme aux plus saints et graves docteurs2. Or je te
conjure par mes entrailles où je t’ai porté, par ces mamelles qui t’ont élevé, et te presse
par le Dieu vivant de me dire à cette heure laquelle est la meilleure, et ne me le cèle
pas”. “Ma mère (dit Melancton), la nouvelle doctrine que j’ai prêchée est la plus
plausible, la plus délicieuse et la moins pénible mais l’autre est la plus sûre et la voie la
plus certaine. Reprenez-la”.3 Puis regardant dans la salle bon nombre de ses amis,
leur dit d’une voix mourante : “Heu ! haec plausibilior, illa securior”4.
La réponse encore de F[r]ederic duc de Saxe5, n’est pas moins admirable6
qu’une preuve convaincante de la malice de ces chefs des hérétiques, ou prétendus réformés. Ce prince importuné par plusieurs seigneurs qui accompagnaient
un ambassadeur de France, touchant la doctrine de ces prédicants, vu que déjà ils
avaient semé leur zizanie par toute la Saxe et que, comme sauterelles de l’Apocalypse, ils couraient ça et là sans aucun ordre, son altesse leur répond : “Messieurs,
pour cette saison je sais fort bien ce qu’ils enseignent ; pour l’an prochain, je ne vous en
assure pas. Quid hoc anno credant scio, sequenti ne scio7”. Ne se vautrant que sur le
soin de diverses erreurs pour se maintenir.
“Satan (dit encore Luther) a cette prérogative qu’il n’y a secte tant inepte qui ne
soit suivie de quelques ignorants et libertins ; et tant plus la chose sera sotte ou sensuelle, d’autant plus aura-t-elle de sectateurs8 car depuis qu’on a violé la concorde de
l’Église, il n’y a in ni terme à nos dissensions”.
Paroles dignes d’une autre bouche que de cet infâme glouton. Et regrettant
1. “Rescipite, ilii, nationes hominum, et scitote quia nullus sperans in Domino et confusus est : quoniam pius et misericors est Deus, et remittet peccata in die tribulationis. Eccles” [N.d.a]. “Considérez, mes enfants, tout ce qu’il y a eu d’hommes parmi les nations, et sachez que jamais personne qui a
espéré au Seigneur n’a été confondu dans son espérance, car Dieu est plein de bonté et de miséricorde,
il pardonne les péchés, il sauve au jour de l’aliction”. Si, II, 10-11 : “Considérez les générations passées et voyez qui donc, coniant dans le Seigneur, a été confondu … Car le seigneur est compatissant
et miséricordieux, il remet les péchés et sauve au jour de la détresse”.
2. “Franc. de Montagn. lib. de fal. et ver” [N.d.a]. Cf. Alexandre Morus, I, 2, De Miss. Morus fut
un prédicateur protestant (1616-1670) auteur notamment du De ides publica, du traité De gratia
et liberio arbitrio. François des Monta[i]gnes (Franciscus Montanus) en la Vérité défendue ; c’est
le jésuite Louis Richeome qui, sous le nom de François de Montaignes, a écrit cet ouvrage.
Notons que tout le passage est une copie de l’ouvrage de : Remond, Florimond de. Histoire de
la naissance, progrès et décadence de l’hérésie de ce siècle, Rouen, 1648, liv. II, chap. 9, p. 186-187.
3. “Maur. lib. 2 de miss” [N.d.a]. Cf. Alexandre Morus, I, 2, de Miss.
4. “La nouvelle est la plus plausible, l’ancienne est la plus sûre”.
5. Frédéric III de Saxe (1463-1525), protecteur de Luther, fut le premier prince à faire appliquer la
Réforme sur ses terres.
6. “Florim. de Raymond” [N.d.a]. Florimond de Raemond ou Rémond (ca 1540-1601), avocat, ami
de Montaigne, partisan de la Contre-Réforme, écrivit une Histoire de la naissance, progrès et
décadence de l’hérésie de ce siècle, Arras : R. Maudhuy, 1611.
7. “Pour cette saison je sais ce qu’ils croient, pour l’an prochain je ne sais pas”.
8. “Luther, sur les psaumes, et au livre de la Cène, contre Zuingle” [N.d.a].
113
andré chevillard
son apostasie (quoique sans résipiscence), voici comme il parle, lamentant sa
ruine de s’être séparé d’un corps si auguste.
“Si qua mihi justas expressit causa querelas,
Heu ! nunc prae cunctis digna querela venit.1
Ille ego qui quondam famâ super aethera notus,
Nunc vix aliquâ gloria parte manet.
Omnia Calvinus rapuit, totumque per orbem,
Illita vipereo dogmata felle ferit.
Tu quoque dilectos inter quos prima Melanctõn,
Qui mihi prae cunctis idus amicus eras.2
Diceris extrema diguisse in morte Lutherum,
In nova Calvini dogmata falsa ruens.
Hîc ubi pallentes pervenit rumor ad umbras,
Heu! mea concussit quam gravis ossa dolor.
Hinc Anabaptistæ, Smidellius, Brentius, et qui,
Musculus, exigui nomina muris habet.
Gallus et Illiricus, nuper quoque missus ad orcum
Zuinglius, et reliqui, turba prophana viget.
Ast ego qui quondam Doctor, primusque Magister,
Quique his discipulis semina prima dedi.
Heu miser! ignotus, profugus compellor ad oras,
Vixque aliquâ nomen parte Lutherus habet.
Quamquam ego venabar laudem, famamque decusque,
Hei! modo discipuli cuncta tulere mei.
Quos genui, quos hac peperit lingua, manusque,
Quorum praecipuus fautor et author eram.
Haec promissa ides? pietas? haec debita patri?
Heu mihi! quam pretium triste Magister habet.
Degeneres animi, genus execrabile mundo,
Tempore percipies merita digna tuo.
Hac ego vaticinor, vates quoque vanus habebor,
Ni te perida gens poena parata manet”3.
1. “Rescius. fol. 18” [N.d.a]. Rutger Ressen (Rescius), humaniste lamand (in XVe-1545) professeur
de grec, puis imprimeur à Louvain.
2. “Florim. de Raymond livre de la naissance de l’hérésie” [N.d.a]. Cf. ci-dessus.
3. Nous donnons ici la traduction faite par René Gastineau : “S’il est jamais permis de plaindre
son malheur, / aujourd’hui je dois faire éclater ma douleur. / Mon nom montait aux Cieux entre
les plus célèbres, / que n’en demeure-t-il dans ce lieu de ténèbres. / Calvin emporte tout, ce n’est plus
mon poison, / qui des mortels séduits infecte la raison. / Toi-même Melanchton, qui m’étais si idèle,
/ tu choisis en mourant Calvin pour ton modèle, / une ombre me l’apprit, j’en frémis de fureur. / Ce
désordre a produit l’anabaptiste erreur. / Gallus, Brens, Zvingle et Flaccus le Dalmate, / chacun par
ses erreurs de me vaincre se latte ; / je suis réduit à voir mes insignes rivaux / plus en crédit que moi
jouir de mes travaux. / Eux de qui j’ai formé les écrits, la doctrine, / eux enin qui de moi tirent leur
origine. / Où sont, enfants bâtards le respect et la foi ? / Fallait-il démentir un père comme moi ? /
114
les desseins de son éminence de richelieu
Tant il est véritable, que cessant l’unité le nombre vient à l’inini, ainsi (l’unité
de l’Église rompue) on vient à entrer dans l’abîme d’une ininité d’erreurs et de
sacrilèges. Mais voyons quelques conversions.
Voici donc la première.
Notre père Raymond ayant été rappelé des Sauvages par le père de La Mare1,
d’heureuse mémoire, fut envoyé à l’île de S. Christophle pour la consolation spirituelle des habitants, où il n’eut pas si tôt mis pied à terre que le sieur Gallois,
chirurgien2, lui donna avis que, dans la case du sieur Du Cas3, il y avait un Écossais,
canonnier d’un navire commandé par le capitaine Des Forges4, lequel était aux
abois. Le père y court, l’embrasse, l’exhorte et, la larme aux yeux, le conjure de se
rendre du parti de l’Église romaine, dont Jésus-Christ est le chef et, après quatre
heures de travail, ce pauvre homme induit à pénitence témoigna tant de regret de
ses fautes et de sa vie coulée dans un si déplorable état qu’en présence de plusieurs
personnes, six heures avant sa mort, il abjura son erreur et, à son exemple, son
ils deux mois après, par l’abjuration qu’il en vint faire à la Guadeloupe, entre les
mains du père Pelican5, docteur de Paris et vicaire de la mission en ce temps-là.
Mais voici une conversion bien plus remarquable.
C’est un anabaptiste, si ferme ou plutôt si opiniâtre qu’il était presque impossible d’avoir un moment pour l’exhorter car tantôt il disait n’être pas élevé
dans notre religion dont il ignorait le fondement, qu’il n’était pas théologien, ou
s’échappait sous prétexte de son négoce, bref c’était un sourd et un aveugle pour la
grâce des bons enseignements mais Dieu l’alige d’une ièvre dont il est alité et on
prend ce temps-là pour l’éveiller de l’étrange léthargie de son erreur, le révérend
père Fontaine6 ne paraissant que d’heure à autre, pour ne pas trop l’importuner.
Cependant voici la grâce qui agit car il commence de ruminer les paroles dont il
avait été tant rebattu et, le père ayant rentré dans la case, l’anabaptiste jetant un
profond soupir : “Ah, mon père ! (dit-il) je veux être de votre religion car je m’aperçois
fort bien maintenant que vos raisonnements sont bien autres que les discours des ministres de ma première profession”. Le père, s’étant félicité avec lui de son bonheur,
lui donna satisfaction et l’accomplissement de ses désirs, après lesquels il supplia
le père Fontaine de ne l’abandonner pas qu’après sa mort, ce qu’il it, ce pauvre
1.
2.
3.
4.
5.
6.
Vous serez tous punis, je n’ai qu’à vous attendre. / Regardez-moi, j’avais cet oracle à vous rendre.”.
Cf. : Gastineau, René. Lettres de controverse à un gentil-homme de la religion prétendue réformée
par M. Gastineau prestre, conseiller aumonier du roy. Paris : A. Pralard, 1677, p. 185.
Nicolas de la Mare (1589-1652), supérieur de la mission dominicaine aux Antilles (1649-1652).
Sur cet épisode, Cf. Du Tertre, op. cit., t. 1, liv. I, chap. 7, § 3 et 5.
“En ces îles le chirurgien est le médecin et l’apothicaire” [N.d.a]. Antoine Gallois (dit La Verdure),
chirurgien, ancien herboriste du duc d’Orléans, est arrivé à Saint Christophe en 1638. Il vivait
avec Marie Maugendre.
Sieur Du Cas ou Dugas, habitant de Saint-Christophe.
Capitaine habitué aux liaisons entre les îles et la métropole.
Pierre Pélican (1592-1682) ; cf. notre présentation de ce dominicain dans l’introduction.
“Père Pierre Fontaine supérieur à la Capesterre de cette île” [N.d.a]. Pierre Fontaine († 1660),
dominicain aux Antilles de 1651 à 1660.
115
andré chevillard
homme décédant trois jours après son entrée au bercail et fut enterré dans notre
église du Rosaire au Quartier des Pères, comme il l’avait souhaité.
Celle-ci n’est pas moins considérable. C’est un calviniste converti mais c’était
en son temps un sourd, un muet et un aveugle aux grâces et aux faveurs du ciel.
Aussi n’y a-t-il point d’hérétiques plus diiciles à réduire que ceux-là, à qui l’obstination et l’attache aux passages mal entendus, servent d’obstacle à la considération des plus naïves vérités1. Celui dont je veux parler était de même. Il était natif
de la Gascogne, homme d’étude, mais endurci dans ses opinions et qui d’ailleurs
s’estimait beaucoup plus savant qu’il n’était pas. On ne perdait aucune occasion
favorable pour lui parler de son salut mais maligne racine de cette pestilentieuse
religion lui causait de si mauvaises qualités qu’il était bien diicile de le gagner à
Dieu. Enin notre père Raymond l’ayant un jour visité à ce dessein, voyant tant
de soins inutiles, lui demanda une grâce, laquelle l’hérétique lui promit, pourvu
qu’elle ne fût contraire à sa religion. “Non, Monsieur (dit le père) car vous lisez
les sacrés cahiers de la Bible, que vos protestants ont beaucoup mutilée et altérée
mais néanmoins vous y trouverez encore que, l’ange entrant dans la chambrette
de Marie, tous les évangélistes y remarquent l’ambassade de l’archange Gabriel à
cette jeune vierge commencer par ces mots : Je vous salue pleine de grâce, etc. Ces
paroles ne sont pas criminelles. Il est vrai (repart l’hérétique). Et bien, agréez donc
ce chapelet (lui dit-on alors) et me promettez de réciter l’oraison dominicale sur
les cinq gros grains et sur les petits la salutation angélique”. Ce que le calviniste
ayant promis, et véritablement pratiqué, il vient au bout de vingt-trois jours à
notre habitation de la Basse-Terre où, après avoir salué quatre religieux prêtres
qui y étaient et un bon frère convers, embrassant le père Raymond Breton : “Ha,
mon père ! la sainte Vierge la mère de Jésus-Christ a opéré, je suis des siens et
des vôtres. Mille grâces à Dieu et à vos soins et peines continuelles pour mon
salut”. Et le premier dimanche d’août, qui était le troisième jour du mois en cette
année, il abjura publiquement son hérésie, versant tant de pleurs, témoignant
tant de regrets de sa vie passée et avec si grande édiication qu’il attira les larmes
de plus de deux mille habitants, catholiques, néophytes, et autres qui étaient
présents. Grâce laquelle il reconnaît si fort qu’il se comporte en vrai enfant du
Rosaire de la sainte Vierge, ne manquant pas un jour de réciter son chapelet et de
convier un chacun à cette ancienne dévotion mère matrice cause de tant d’indulgences concédées à plusieurs confréries érigées aujourd’hui dans l’Église de Dieu
et laquelle avait pris son commencement par le patriarche saint Dominique qui
en avait été l’auteur, au temps de ses infatigables prédications pour la conversion
des pétrobousiens2, henriciens3 et albigeois, dans les contrées de la Provence, de la
1. “L’ignorance et l’obstination cause de la perte des libertins ou hérétiques” [N.d.a].
2. Pétrobrusiens : disciples de Pierre de Bruys (XIIe siècle), prêtre catholique brûlé pour hérésie.
3. Hérétiques dont le chef était Henri de Lausanne (XIIe siècle), disciple de Pierre de Bruys. [Dans
l’édition de 1659, il y avait écrit “luthériens”, erreur rectiiée dans l’errata de la page 208].
116
les desseins de son éminence de richelieu
Gascogne, de l’Alby, de la Xaintonge, du Languedoc, comme portent les bulles, et
écrivent les archives de la célèbre et tant renommée ville de houlose.
La conversion suivante n’est pas moins mystérieuse car sont deux frères, malades et attaqués des mêmes sentiments et animés des mouvements pareils, mal
cuisant néanmoins qu’ils se veulent cacher l’un l’autre. Mais que la nature a de
peine quand il faut qu’elle franchisse arrière ses inclinations ! Cependant que faire ?
L’âme est plus considérable que le corps. C’étaient donc deux frères, Normands
de nation, lesquels n’avaient aucun repos dans l’esprit, demeurant toujours dans
une noire mélancolie, n’osant se témoigner mutuellement leurs desseins. Mais
Dieu, qui les poussait d’un même vent dans le navire de la même faveur, les rendit
au même climat car, un jour s’étant tous deux rencontrés par hasard sur le rivage
de la mer, s’abordant et ne se pouvant plus celer cette inquiétude et le sujet de leur
tristesse, ils se communiquèrent leurs pensées et ce que le père Armand de La Paix
leur avait souvent expliqué sur leurs doutes. C’est pourquoi touchés de l’aiguille
du même aimant, ils viennent à la prédication le jour de saint Jacques et saint
Philippe1 apôtres où, étant aperçus du père, après quelque conférence, le service
divin achevé, ils donnèrent parole et vinrent en efet le dimanche suivant où, en
présence de monseigneur de l’Olive gouverneur pour lors et de plusieurs autres,
ils abjurèrent le calvinisme, protestant de vivre et de mourir en idèles serviteurs
de Dieu et de la sainte Vierge sa mère, attirant par cette sainte action les larmes
de plusieurs. Celle qui suit mérite bien d’être considérée.
C’était un certain habitant de la Guadeloupe, qui dans sa santé n’avait point
d’horreur que de rencontrer les religieux missionnaires de son quartier et spécialement le père Pierre Fontaine, supérieur à notre résidence de la Capesterre pour
lors, car, ou il rebroussait chemin, ou s’il était surpris à sa case, il disputait de
bonne grâce, vu que l’hérétique avait de l’étude et toujours sur table ce monstre
horrible, le Livre des Institutions de Calvin2. Enin il tomba malade, où dans sa
maladie le père l’avertit de son devoir pour l’éternité, en pleurant amèrement la
perte de son âme et, étant bien proche de sa in, le père tenant son cruciix à la
main, tout baigné de larmes et le genou en terre près de la couche du moribond,
lui dit ces mots : “Mon cher ami, je vous conjure par les entrailles de Jésus-Christ, et
au nom de son sang précieux, de ne boucher pas les oreilles à mes paroles, de ne fermer
point la porte aux faveurs du ciel et de ne me rebuter pas de la façon”. Et voyant ses
sueurs et ses peines infructueuses, il accourt promptement célébrer la sainte messe
(car il avait passé la nuit avec l’hérétique) pour le salut de ce pauvre misérable. La
messe du Saint-Esprit achevée, au milieu de son inquiétude pour la conversion
de son malade, à peine avait-il pris son bâton pour reprendre chemin et aller faire
un dernier efort, qu’il voit un jeune garçon qui le supplie de la part du malade
de se presser et que son maître l’attendait impatiemment et avec grande afection.
Le père court et si tôt qu’il eut entré dans la case, notre calviniste prenant de nou1. À cette époque, le premier mai.
2. Jean Calvin. Institution de la religion chrétienne, 1536.
117
andré chevillard
velles forces, à la grâce du secours d’en haut, qu’à demi levé, sanglotant et soupirant, pressant la main du père, ne proférant que paroles entrecoupées et baisant le
chapelet, il demande d’abjurer son erreur et qu’on appelât les plus proches voisins
pour l’édiication d’un chacun, ce qu’étant fait en présence de tous, redoublant
ses regrets, il leur dit :
“Messieurs, voilà le révérend père Pierre Fontaine, dominicain, supérieur à la résidence de saint Hyacinthe à la Capesterre de cette île (comme vous savez tous). Il m’a
souvent averti de mon salut et que je me fusse mis en mon devoir. Je ne doutais pas de
la vérité, quelque grimace que je isse, quelque objection ou réponse que je proposasse
à sa doctrine orthodoxe mais la seule honte que j’avais d’être vaincu et de quitter la
religion de mes pères était le seul obstacle à mon bonheur”.
Et ayant demandé pardon à Dieu et imploré l’assistance de la compagnie par
leurs prières, il fait apporter tous ses livres, les met entre les mains du père, lequel
pareillement reçut son abjuration. Et le soir, environ les quatre heures, ayant reçu
le saint viatique1 avec une ferveur et dévotion très grande, et hautement invoqué
la miséricorde divine par l’intercession de la mère de Dieu et de tous les saints, la
parole lui manqua environ un quart d’heure seulement, après lequel il rendit son
âme, expirant dans les sentiments d’un véritable enfant de la vraie religion et fut
enterré en notre église de saint Hyacinthe.
Le même endurcissement avait été d’une femme native d’Amsterdam, laquelle
tombée malade assura qu’à son départ de Hollande pour l’Amérique un des plus
considérables ministres de cette grande ville l’avait conseillée de se faire catholique romaine et que le seul motif de paraître et de gagner était le lien qui le tenait
en qualité de prédicant des prétendus réformés. C’est pourquoi elle abjura son
hérésie avec tant de regret que nous la croyons pour une bien-aimée du ciel, vu sa
contrition dernière et les paroles amoureuses à Jésus-Christ, à la sainte Vierge et
à toute la cour céleste, avec lesquelles elle se consola jusqu’au dernier soupir. Le
révérend père de Beaumont2 la reçut au giron de l’Église et [elle] fut enterrée en
notre église du Rosaire au quartier des Pères.
Sur le nombre de trois mille soixante-neuf convertis, je juge à propos de n’insérer pas davantage de conversions, laissant à part la conversion à la foi catholique
d’Usman, ils du défunt grand Turc et frère de celui d’à présent3, par les soins
et instructions des religieux de l’ordre de saint Dominique, arrivée ces années
dernières en la Ville-Neuve, dite La Valette, et imprimée en plusieurs endroits de
la France, et me contenterai d’assurer que le livre de nos registres de l’Amérique
(d’où j’ai extrait ces vérités précédentes, pour la consolation des vraiment idèles)
porte le nom des témoins et les marques des convertis pour la plus grande gloire
1. Sacrement de l’eucharistie administré à un mourant.
2. Philippe de Beaumont (1620-1680) ; cf. notre introduction.
3. Il s’agit du prince Osman, ils du sultan Ibrahim Ier, qui prit l’habit de saint Dominique en 1658,
sous le nom de Dominique Ottoman ; son frère, Mehmed IV (1642-1693), régna sur l’empire
ottoman de 1648 à 1687.
118
les desseins de son éminence de richelieu
de Dieu, auquel seul appartiennent la louange et l’honneur, sa bonté ayant créé
l’homme et cette même bonté le voulant faire entrer pour l’éternité dans la jouissance d’un continuel repos au ciel avec lui.
Et d’autant qu’au rapport de l’axiome véritable, la in couronne l’œuvre, il
est raisonnable de terminer cette seconde partie par les patentes, brefs et lettres
authentiques à mon sujet.
Voici donc ce que j’ai extrait d’un bref de notre Saint-Père le pape Alexandre
VII1 à présent séant.
Facultates concessae à SS. D. N. D. Alexandro Divina Providentia Papa VII.
Fratri Petro Fontaine Ordinis Praedicatorum, Praefecto Missionis ejusdem Ordinis,
in Insula Guadalupa et aliis adjacentibus in America, Regi Christianissimo subjectis,
etc.2.
En suite du bref apostolique il y a une patente de la congrégation des cardinaux
de Propaganda Fide, où sont déclarés tous les pouvoirs nécessaires et ordinaires à
ces évangéliques fonctions et, au bas d’icelui au-dessus du sceau de cette patente,
est signé, F. Cardinalis Barberinus3 et, plus bas, Ioan. Lupus4 Sanctae Rom. et universalis Inquisitionis Notarius.
Ce bref est daté du 25 de juillet 1658.
Decretum sacrae congregationis de Propaganda Fide, habita die 13. Maÿ 1658.
AD Relationem Eminentissimi Domini Cardinalis Alzolini5, Sacra Congregatio
Praefectum Missionum Fratrum Ordinis Pradicatorum, in Insula Guadalupae et
aliis adjacentibus in America, Regi Christianissimo subjectis, cum solitis Facultatibus
Privilegiisque ad septennium, declaravit Fratrem p. Petrum Fontaine eiusdem Ordinis
Missionarium, in iisdem partibus a multis annis commorantem. Cardinal Antonius
Praefectus. Monsieur Albericius secrétaire. + Locus Sigilli6.
Mais c’est assez dit pour les missions de notre temps dedans ces terres car
je n’aurai jamais fait, vu que d’ailleurs ce n’est point l’esprit de l’ordre de saint
1. Le pape Alexandre VII (1655-1665), par son bref de juillet 1658 envoyé au préfet apostolique de
la mission dominicaine Pierre Fontaine, est le premier pape à reconnaître la souveraineté du roi
de France sur ses possessions aux Antilles. Les papes, jusqu’alors, n’avaient pas voulu déroger à
la bulle d’Alexandre VI. Les textes latins ci-dessous se trouvent dans Du Tertre, op. cit., liv. I,
chap. XXII, 5.
2. “Facultés concédées par le pape Alexandre VII, par la divine Providence. au frère Pierre Fontaine,
ordinaire des prêcheurs, préfet de la mission du même ordre, en l’île Guadeloupe et autres adjacentes
en Amérique soumises au roi très chrétien, etc.”.
3. Francesco Barberini (1597-1679) nommé cardinal en 1623 par son oncle, le pape Urbain VIII.
4. Jean Lupus, notaire de l’Inquisition à Rome.
5. Decio Azzolino (1623-1689) a été élevé à cette dignité par Innocent X, en 1654.
6. “Décret de la sacrée Congrégation de la Propaganda Fide du 13 mai 1658. Selon la relation de
l’éminentissime cardinal Alzolini, la sacrée Congrégation a nommé préfet des missions des frères de
l’ordre des prêcheurs dans l’île de la Guadeloupe et autres adjacentes en Amérique soumises au roi
très chrétien, avec les habituels facultés et privilèges pour sept ans, le frère père Pierre Fontaine, de la
mission du même ordre, demeurant dans les parties depuis de nombreuses”.
119
andré chevillard
Dominique de grossir des volumes de ces matières, s’arrêtant à faire et non pas à
noircir du papier.
Je me contenterai donc de inir cette seconde partie par un extrait d’une lettre
adressée au souverain père Innocent X1, laquelle apportée de Rome, et depuis peu
traduite en notre langue et imprimée à Paris2, m’est tombée heureusement entre
mains et ce pour faire voir qu’encore que nos pères n’écrivent point récemment
de la Chine et de la Tartarie, ils y travaillent plus que d’autres qui en écrivent des
merveilles imaginaires.
Les bénédictins et toutes les congrégations qui en dépendent dedans la Chine, n’ont
pratiqué, pour instruire les néophytes, que des méthodes très saintes. Les pères augustins, dominicains, franciscains et les carmes ont, comme troupes angéliques dedans la
Chine, bien épouvanté le Belial 3.
Les religieux de saint Dominique et de saint François travaillent si utilement à
établir la foi que depuis 75 ans qu’ils ont rentré dedans la Chine, les Chinois leur ont
fait soufrir les plus rudes traitements, jusqu’à les faire fouetter, souvent bannir et plusieurs mourir. Et de tant de maux et de tortures, j’ai toujours conçu bonne espérance de
l’établissement de la foi parmi les peuples de ce grand empire de la Chine, où plusieurs
croient et adorent Jésus-Christ cruciié4.
Le reste de cette lettre ne faisant rien touchant notre matière, il n’est pas à
propos de le rapporter.
N’ayant reçu l’extrait des facultés concédées par notre Saint-Père, le pape
Alexandre VII, dont le titre est dans une des prochaines5 pages précédentes,
qu’après l’impression de cette partie, j’ai jugé à propos de les insérer ici au long,
pour l’intelligence d’icelles et pour la satisfaction d’un chacun6.
1. Administrandi omnia Sacramenta, etiam Parochialia, Ordine et Conirmatione
exceptis, et quoad Parochialia, in Dioecesibus ubi non erunt Episcopi, vel Ordinarii
vel eorum Vicariiÿ, vel in Parochiis ubi non erunt Parochi, vel ubi erunt, de eorum
licentia.
1. “Cette lettre se trouve à présent imprimée à Cologne en l’an 1655 dans le livre d’un savant théologien
nommé homas Hurtado” [N.d.a]. Le franciscain Tomás Hurtado (1589-1659) est auteur d’un
ouvrage intitulé : Resolutiones orthodoxo-morales scholasticae, historicae de vero unico… Martyrio
Fidei… quibus junguntur digressiones… de Chori antiquitate, Coronis, tonsurius. Cologne, 1655.
2. Lettre de l’illustrissime Jean de Palafox de Mendoza, evesque d’Angelopolis dans l’Amerique, &
doyen du Conseil des Indes, au pape Innocent X. Contenant diverses plaintes de cet evesque contre les
entreprises & les violences des Jesuites, & leur maniere peu evangelique de prescher l’Évangile dans
les Indes occidentales. Du 8. janvier 1649. Traduit sur l’original latin par Robert Arnauld d’Andilly,
Paris, 1659.
3. “Dans l’article 36 de la lettre” [N.d.a]. La lettre est publiée dans La théologie morale des jésuites et
nouveaux casuistes … Cologne : Nicolas Schoutes, 1699 ; ici il s’agit de l’article 36 p. 18-19 de la
lettre de Juan de Palafox de Mendoza. Le Belial est le démon des ténèbres et de l’impiété.
4. “Dans l’article 144 de la même lettre” [N.d.a]. Idem, art 144, p. 63.
5. Proches.
6. “La coutume des pères dominicains est de faire renouveler souvent leurs privilèges, selon l’axiome,
quando non multum diicilis est recursus ad summum pontiicem” [N.d.a].
120
les desseins de son éminence de richelieu
2. Absolvendi ab Haeresi et Apostasia a Fide, et a Schismate quoscumque, etiam
Ecclesiasticos tam Seculares quam Regulares ; non tamen eos qui ex locis fuerint ubi
sanctum Oicium exercetur, nisi in locis Missionum in quibus impune grassantur
haereses, deliquerint ; nec eos qui judicialiter abjuraverint, nisi isti nati sint ubi
impune grassantur haereses, et post judicialem abjurationem illuc reversi, in haeresim
suerint relapsi, et eos in foro conscientiae tantum.
3. Absolvendi ab omnibus Casibus Sedi Apostolica reservatis, etiam in Bulla Coenae
Domini contentis.
4. Absolvendi et dispensandi a Simonia, non tamen reali, nisi dimissis beneiciis et
fructibus ex eis male perceptis, arbitrio Sanctitatis suae restitutis, si facilis erit recursus
ad Sedem Apostolicam : si vero diicilis, vel ob distantiam locorum, aut alias causas,
etiam in reali, dimissis beneiciis, et super fructibus male perceptis injuncta aliqua
eleemosyna vel poenitentia salutari arbitrio Dispensantis, vel etiam retentis beneiciis
si fuerint Parochialia, et non sint qui Parochiis praeici possint.
5. Tenendi et legendi, non tamen aliis concedendi, Libros haereticorum vel inidelium,
de eorum religione tractantium, ad efectum eos impugnandi, et alias quomodolibet
prohibitos, praeter opera Caroli Molinai, Nicolai Machiavelli, ac libros de Astrologia
judiciaria principaliter aut incidenter, vel alias quovis modo de ea tractantes ; ita
tamen ut libri ex illis Provinciis non eferantur.
6. Celebrandi Missam quocumque loco decenti, etiam sub die, sub terra, una hora
ante auroram, et alia post meridiem : bis in die si necessitas cogat, si tamen in prima
Missa non sumpserit ablutionem, et super Altari portatili, etiam fracto, aut laeso, et
sine Sanctorum reliquiis, et prasentibus haereticis, aliisque excommunicatis, si aliter
celebrari non possit, et non sit periculum sacrilegii ; dummodo inserviens Missae non
sit haereticus vel excommunicatus.
7. Dispensandi vel commutandi Vota simplicia, etiam Castitatis ex rationabili causa,
in alia pia opera, non tamen Religionis.
8. Dispensandi in foro conscientia super irregularitate ex delicto occulto proveniente,
et non deducto ad forum contentiosum, non tamen ex homicidio voluntario, aut
Bigamia.
9. Dispensandi in tertio et quarto Consanguinitatis et Ainitatis simplici et mixto,
et in secundo, tertio et quarto mixtis ; non tamen in secundo solo, quoad futura
matrimonia ; quo vero ad prateriia, etiam in secundo solo cum his qui ab haeresi
vel inidelitate convertuntur ad Fidem Catholicam, et in praedictis casibus prolem
susceptam declarandi legitimam.
10. Dispensandi super impedimento Criminis, neutro tamen conjugum machinante,
ac restituendi jus petendi debitum amissum.
11. Dispensandi super impedimento publica honestatis justitia ex sponsalibus proveniente.
12. Dispensandi in impedimento Cognationis spiritualis praterquam inter levantem
et levatum.
13. Hae vero Dispensationes matrimoniales, ultima, nona, undecima et duodecima
121
andré chevillard
non concedantur, nisi de consensu Episcoporum, si ibi erunt, et cum clausula dummodò mulier rapta non fuerit, vel si rapta fuerit, in potestate raptoris non existat : et
in dispensatione tenor hujusmodi facultatum inseratur, cum expressione tempore ad
quod fuerint concessae.
14. Dispensandi cum Gentibus et Inidelibus plures uxores habentibus ; ut post conversionem et baptismum quam ex illis maluerint si etiam ipsa idelis iat, retinere possint,
nisi prima voluerit converti.
15. Concedendi Indulgentiam plenariam primo Conversis ab haeresi, atque etiam
idelibus quibuscumque in articulo mortis, saltem contritis, si coniteri non poterunt.
16. Concedendi singulis Dominicis, et aliis diebus festis decem annorum Indulgentiam,
iis qui ejus Concionibus intervenerint, et Plenariãm iis qui praevia Sacramentali peccatorum suorum Confessione Eucharistiam sacram sument in festis Natalis Domini,
Paschatis, et Assumptionis beatissimae Virginis.
17. Lucrandi sibi easdem Indulgentias.
18. Singulis secundis feriis non impeditis oicio novem Lectionum, vel eis impeditis, die immediate sequenti celebrando Missam de Requiem in quocumque Altari,
etiam portatili, liberandi Animam secundum ejus intentionem a Purgatorii poenis
per modum sufragii.
19. Deferendi sacratissimum Sacramentum occulte ad inirmos sine lumine, illudque
sine eodem retinendi pro eisdem inirmis, in loco tamen decenti, si ab haereticis aut
inidelibus sit sacrilegii periculum.
20. Induendi vestibus secularibus, etiam si fuerint Regulares, si aliter vel transire, vel
permanere non poterit in locis Missionum.
21. Recitandi Rosarium vel alias preces, si Breviarium secum deferre non poterit, vel
divinum Oicium recitare non valeat.
22. Benedicendi Paramenta et alia utensilia ad Sacriicium Missa necessaria, ubi non
intervenit unctio : et reconciliandi Ecclesias pollutas, aqua ab Episcopo benedicta ; et
in casu necessitatis etiam aqua non benedicta ab Episcopo.
23. Communicandi supradictas Facultates sociis suis in Missione.
24. Utendi eisdem Facultatibus in locis suae Missionis.
25. Ut praedicta Facultates gratis et sine ulla mercede exerceantur ; et ad septennium
tantum concessae intelligantur1.
1. Cf. Bertrand, Paul [dir.]. Recueil des constitutions et des privilèges apostoliques de l’ordre des
dominicains, in cartulR - Répertoire des cartulaires médiévaux et modernes. Orléans : Institut de
Recherche et d’Histoire des Textes, 2006 (Ædilis, Publications scientiiques, 3).
122
TROISIEME PARTIE
Du naturel, religion, mœurs et funérailles des Sauvages,
Caraïbes, Galibis, Aloagues et Oüarabiches
CHAPITRE I
De la religion des Sauvages : Caraïbes, Aloagues, Galibis,
Samaïgotes, Ariotes et Oüarabiches
Les Sauvages, dont presque toute la Terre Ferme et les îles Amériques fourmillent, empruntent le nom des déserts, des terres, des montagnes et des lieux où
ils ont pris naissance, où ces nations vivent sans foi, sans loi, sans conversation
civile. Et roulant ainsi leurs années dans les ombres de la mort de l’inidélité et
dans les grandes routes du libertinage, ne nous laissent aucune espérance de leur
salut, conformément à la doctrine du grand apôtre qui tranche en deux mots
cette vérité : “Que comme ceux qui auront péché par la loi périront par la loi comme
des enfants d’ire et que ceux qui auront erré dans l’ignorance de la loi seront jetés
dans la voirie de l’enfer, comme vases indignes d’être placés dans le palais du roi du
ciel” ; n’ayant pas aimé, servi et adoré cet auteur de l’univers, dont les œuvres
admirables leur donnaient des connaissances suisantes de sa grandeur.
À présent qu’on les catéchise plus qu’à l’ordinaire, à cause des établissements
dedans ces terres, ils sont la plupart plus subtilisés, et lorsqu’on les presse de
s’attacher à l’instruction et d’y bien penser pour être baptisés et enin aller avec
Dieu.
Ils nous répondent souvent : “Baba yropponty catou nicherixc balanaglé oüaoüg
cherixc. Inoucatiti Mabohia oüaoone”1, c’est-à-dire “père, il faut avouer que le
Dieu des chrétiens est bien meilleur que le nôtre, le diable nous est bien méchant
et nous traite étrangement”. “Manalehempti haooné balanaglé oüaoüary”2. “Les
chrétiens ne sont pas maltraités comme nous”.
Mais enin l’appréhension que ces idolâtres ont des supplices et des étranges
cruautés desquels ils sont épouvantés et souvent aligés par le Mabohia, les captive3 sous sa tyrannique domination. “Le Dieu des chrétiens (disent-ils) est bon. Il
ne fait point de mal mais il nous faut apaiser Mabohia, pour éviter les traits de ses
furies”.
1. Dictionnaire de Rochefort, “Yropponty” : “iroponti”, bon. “Nicherixc balanaglé” : le dieu des
chrétiens.
2. Dictionnaire de Breton, “balanaglé” : Français, chrétien.
3. Retient prisonniers.
123
andré chevillard
CHAPITRE II
Naissance des hiches1 des Sauvages
L’oisiveté étant la mère de tous les vices, la nourrice de l’impiété, l’amorce et
l’allumette de la brutalité, et l’entretien de tout le libertinage, comme l’expérience
le fait voir, à notre grand regret, dans le christianisme, aussi bien que parmi les
idolâtres, il ne faut pas s’étonner si les terres des résidences des Sauvages sont les
lieux de retraite à tous les vices et le repaire de toutes les impuretés auxquelles ils
peuvent s’attacher. Car la polygamie y est si commune qu’un homme a plusieurs
femmes ; et les mariages du père avec la ille, et les cousins germains avec les plus
proches, sont les plus fréquents parmi eux ; et le frère, outre ses autres femmes,
prenant toujours la place de son frère décédé, s’associant sa belle-sœur si bon
lui semble. D’où nous pouvons bien conjecturer que de l’aspersion des juifs2 ces
païens sont provenus.
Ces Indiens ont encore coutume d’avoir des femmes pour leur divertissement,
ou pour les trouver quand ils vont en guerre, ou à la chasse. Où il est à remarquer
que ces femmes ont une haine immortelle entre elles et ne se parlent jamais, la
jalousie étant la cause de ce désordre.
Quand il arrive donc que la femme de la case de la demeure du mari est accouchée, elle se lève, porte son enfant à la mer, puis le baigne dans l’eau douce et, de
retour à la case, le mari se couche dans un hamac de coton et là se plaint, s’échaufe
le ventre de vieux haillons à demi brûlés, crie, se lamente se frottant le corps, et
fait mille grimaces et autant de postures qu’une pauvre jeune femme au moment
accouchée. Et alors tous les voisins du carbet3 arrivent, le plaignent, disent qu’il a
bien travaillé d’avoir produit ce bel enfant au monde et convient tous sa femme de
le solliciter4. Et ainsi, après quatre ou cinq jours de cette folie, suit une diète plus
que suisante pour un malade neapolitain5. Et après une lune d’abstinence, on le
pique et on le serre si fort avec des pointes de dents d’agouti6 qu’on le saigne de
toutes parts et ce (disent-ils) pour la santé de l’enfant nouveau-né.
Pour le naturel, nos Sauvages et les autres Indiens des Terres Fermes sont assez
afables mais d’ailleurs il ne les faut point choquer, ni contrecarrer leurs opinions,
ains7 aller doucement pour les gagner, vu qu’étant contraires à tous les sentiments
de l’Évangile, ils ne savent jamais pardonner quand une fois ils ont été ofensés,
1. “Hiche, en langue indienne communément veut dire, enfant” [N.d.a]. Dictionnaire de Breton,
“cheu, enfant ; on traite d’enfant tous les jeunes gens, parents ou non” ; “niankeili, niankeinum,
petit enfant”,
2. La dispersion des juifs.
3. “Carbet est pris en ce lieu pour une espèce de village” [N.d.a].
4. Prendre soin de lui.
5. Malade napolitain, qui est atteint de syphilis.
6. “Agouti, espèce de lapin” [N.d.a]. Cf. Rochefort, Charles de, op. cit., liv. I, chap. XII, 4.
7. Mais.
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les desseins de son éminence de richelieu
ni moins encore se réconcilier comme il faut, comme la loi naturelle et la divine
justice le demandent1.
CHAPITRE III
De l’éducation des Sauvages et de leurs mariages
L’éducation des enfants sauvages est si déplorable qu’il vaudrait mieux n’en
parler point que d’en dire un seul mot. C’est pourquoi, pour satisfaire seulement à la curiosité et nous obliger à rendre grâce à l’auteur de la nature de nous
avoir donné jour dans le christianisme, je dirai seulement que comme les mères
indiennes n’ont point de plus ordinaire inquiétude que pour leurs enfants, aussi
sont-elles toujours en larme pour leur respect car à peine peuvent-elles les perdre
de vue, les ayant continuellement avec elles, soit dans leurs assemblées de grands
vins2, ou en guerre, se servant d’une espèce d’écharpe de coton, sur laquelle l’enfant est d’ordinaire porté par sa mère.
Mais comme il croît en âge, aussi devient-il plus stupide, grossier et bête, vu
qu’il n’est point du tout instruit et sa malice prenant de plus forte racine avec ses
années, à cause que les pères et les mères ne les châtient jamais et les laissent faire
tout ce que bon leur semble. Et s’ils ont quelque exercice, c’est de faire des arcs,
des lèches et des massues ou boutou, les femmes des hamacs ou branles de coton
pour le dormir, n’ayant point toutefois d’heure réglée à aucune fonction, mais
seulement selon le caprice ou fantaisie.
Lorsque ces enfants ont atteint l’âge de dix-sept à dix-huit ans, le père fait un
grand ouycou3, où plusieurs païens se rencontrent et là ce garçon paraît devant
un ancien, qui lui fait une harangue à sa mode, l’exhorte de ne pardonner jamais
à aucun ennemi de leur nation et puis, lui rompant sur la tête la tête d’un vautour, ou manssenit4 vivant, il l’écorche en divers endroits avec des dents d’agouti
et puis, après le jeûne rigoureux d’une lune, il est ainsi jugé généreux, quoique
souvent le plus lâche de tous les hommes.
Pour le mariage
Toutes ces nations idolâtres sont autant de martyrs du diable car les illes
promises par un père à un garçon, on les fait jeûner rigoureusement une lune et
puis publiquement dans leur grand ouycou, découpées par tout le corps avec des
dents d’agouti et, ces douleurs passées, la ille est donnée au garçon par le père, en
1. “Amen dico vobis, diligite inimicos vestros, et benefacite iis qui oderunt vos. Math. c. 5” [N.d.a].
Mt, V, 44 : “Eh bien ! moi je vous le dis : Aimez vos ennemis, et priez pour vos persécuteurs”.
2. Grandes fêtes.
3. Boisson faite à partir de galettes de manioc mâchées par les femmes du village.
4. Mansphénix ou mansphoenix : petit oiseau de proie ; cf. Rochefort, Charles de, op. cit., liv. I,
chap. XV, 16.
125
andré chevillard
ces termes : “Axc baïobouca taboütta coubai” : c’est-à-dire ; “Tiens voilà ta femme,
prends-la et t’en va”.
Mais il est à remarquer que le père avec sa ille, le frère avec sa sœur, le neveu
avec sa tante se marient, ne connaissant aucun degré prohibé parmi eux.
Or le soin de la femme mariée est de faire le pain de cassave, le maby1, roucou,
c’est-à-dire tous les matins au lever du soleil oindre son mari2 d’huile de palmiste3
détrempé avec du roucou, depuis la tête jusqu’aux pieds en toutes les parties du
corps, et ce à cause qu’étant nus, les moustiques et maringoins4 du pays ne les
approchent point pour les piquer ou incommoder, cette pommade les garantissant contre ces petites bêtes de ces contrées.
CHAPITRE IV
Du grand vin, ou de la réjouissance d’ouycou des Sauvages
et de ce qui s’y passe
Saint Paul5 parlant du monde déclare les mauvais chrétiens ennemis de la croix
de Jésus-Christ vu qu’au lieu de l’adorer, gloriier son nom et de reconnaître Dieu
auteur et conservateur de tous les êtres, les libertins adorent un Dieu imaginaire6,
font une divinité de leur ventre rempli de viande et de fourrage, la plus sale et
la plus abominable idolâtrie du monde (comme a dit l’apôtre), les méchants offrant en abondance tout ce qu’ils trouvent de plus délicat, les cabarets étant leurs
temples, les tables leurs autels et les boufons leurs coadjuteurs, bref Saint Paul
déplore leur damnation en ces mots : Multi ambulant quos saepe dicebam vobis,
nunc autem et lens dico inimicos Crucis Christi, quorum Deus venter est, et gloria
in confusione ipsorum.7
D’où je vois qu’il faut que les barbares entrent en parallèle avec ces misérables,
sinon que les uns pèchent par malice et les autres par le malheur de leur naissance
dans la gentilité car tous ces peuples sarrasins n’imputent jamais à aucune faute de
s’ivrer et, si les Sauvages le font, c’est d’autant que la liqueur leur semble plus douce
et agréable, combien que ce ne soit que de l’eau bouillie avec leur cassave ou patates.
Ces réjouissances d’ouycou, que d’autres appellent assemblées, ou grands vins
des Sauvages, se font souvent. Premièrement quand ils coupent pour la première
1. Sorte de bière faite à base de patates douces.
2. “Le mari n’a aucun soin” [N.d.a].
3. Cette huile est extraite des noyaux des fruits du palmiste (franc ou épineux) et sert à diluer le
roucou ; cf. Dictionaire de Breton, op. cit., p. 130.
4. Encore appelés cousins ou moustiques.
5. Paul de Tarse (ca 8-ca 67).
6. “Juste plainte de saint Paul” [N.d.a].
7. “Philip. 3” [N.d.a]. Ph, III, 18-19 : “Car il en est beaucoup, je vous l’ai dit souvent et je le redis
aujourd’hui avec larmes, qui se conduisent en ennemis de la croix du Christ : leur in sera la perdition ; ils ont pour dieu leur ventre et mettent leur gloire dans leur honte ; ils n’apprécient que les choses
de la terre”.
126
les desseins de son éminence de richelieu
fois les cheveux à leurs enfants au milieu de l’assemblée, chaque famille pratiquant
cette cérémonie, quand ils font un mariage d’une femme de demeure ordinaire de
la case du mari, quand ils déclarent quelqu’un capable d’aller à la guerre, quand
ils abattent du bois pour ménager une nouvelle habitation et quand on célèbre le
caramemo, ou consulte1 de Mabohia, et des rioches2 par les boyés pour la guerre,
ou maladie de quelque compatriote. Or cette assemblée se fait de cette manière.
Deux ou trois cents sauvages, hommes, femmes et enfants, s’assemblent au
carbet où se fait le vin, après y avoir été conviés par celui qui veut traiter ses amis,
auxquels les sauvagesses de sa famille portent une cassave à chaque case, avec une
calebasse d’ouycou, ce qu’étant fait les invités arrivent chargés de poissons boucanés et de vaisseaux pleins de liqueur et, tous assis, chacun faisant sa pimentade,
se gorgent et se remplissent de vivres, jusqu’à se vider plusieurs fois, commençant
cette belle cérémonie à la petite pointe du jour et ne la terminant que trois et
quatre jours et nuits étant écoulés.
C’est dans ces débauches (aussi bien que les mauvais chrétiens dans les cabarets) où l’on se massacre, l’on se tue, où l’on commet quantité de désordres et où
la fureur et la rage éclatent contre leurs ennemis. C’est là où la folie est dans son
empire. Les vieux, les jeunes, tous ensemble, contrefaisant mille postures indécentes et y commettant tous les crimes les plus énormes, s’étreignent pour se faire
rendre gorge3 les uns les autres et pour recommencer leur diabolique solennité.
C’est dans ces grands vins que les anciens renouvellent toujours leurs plaintes et
animent les jeunes à se souvenir des inhumanités non seulement des Espagnols
contre tous les Sauvages du Pérou4, mais encore comme les Français pareillement
sont venus prendre leurs terres, ont tué leurs parents et ont massacré leurs amis.
Et ces vieillards et vieilles sauvagesses allument tellement le feu, la colère et la
haine dans le cœur des jeunes barbares que, grinçant des dents, pleurant de rage
et de furie entendant ces contes, ils prennent de cruelles résolutions en signe
desquelles, en présence de cette multitude d’inidèles, ils éclatent d’un cri épouvantable. “Nitoüarmeen homan nirahin apranahely xcirssen hiquise hocoucily nabanaboüy homan naoossé toucaxcoüa nhanhatioüa loüary oucaïra”, c’est-à-dire, souvenez-vous, mes enfants, que les chrétiens ont tué nos amis, que leur cruauté vous
a ôté vos pères, qu’ils nous ont pareillement chassés de notre terre. C’est à vous
à qui appartient la vengeance et vous en devez faire paraître vos ressentiments et
vos regrets.
Alors ces jeunes Indiens, l’arc en main, prenant la lèche et frappant du pied
tirant en l’air, s’entre-crient5 à pleine tête : “Si homy ouaman balanaglé cabogné
1. Consultation.
2. Chevillard déinit, quelques lignes plus loin, les rioches comme étant “une espèce de marionnettes
de France, ou marmousets de coton”. Il pourrait s’agir des zémis, sortes d’“idoles” en coton, en
pierre ou en bois.
3. Se faire vomir.
4. Ici terme générique désignant l’Amérique.
5. Crient les uns sur les autres.
127
andré chevillard
coatigou ocaïra ouagou”1, tuons donc les Français qui ont habité notre terre. Bref
c’est dans ces grands vins que se prennent les arrêts décisifs des guerres contre les
chrétiens, où un des anciens de la bande fait de plus harangue en cette brutale
compagnie de païens assemblés à ce sujet.
CHAPITRE V
De la police Sauvages, et de leurs guerres
À dire le vrai, je m’égare de vouloir écrire la police des Sauvages, puisque les
familles les plus nombreuses et peuplées ne craignent rien, ne reconnaissant point
ni monarque ni souverain, point de magistrat, aucune loi ni dépendances, les
uns et les autres vivant selon la pente et où le naturel les convie. Or quoique nos
Sauvages, aussi bien que ceux de la Terre Ferme, qui surpassent en peuple toutes
les plus grandes monarchies du monde, ne donnent jamais aucun combat ouvert,
ni en campagne, ni en mer, mais seulement par surprise à l’heure inopinée, mettant pied à terre au petit jour, ou bien au clair de la lune, si est-ce néanmoins
qu’ils ne laissent pas de tuer de leurs ennemis et de brûler des cases à la faveur de
leurs lèches, au bout desquelles ils mettent du coton ardent et, poussant la lèche
en haut venant à tomber sur les roseaux qui couvrent la maison, le feu prend
incontinent dedans. Si toutefois ils se voient surpris, auraient-ils fait deux cents
lieues, ils tournent le dos et mettent la pirogue à la voile2, si le temps le permet,
ou courent le bois. Les seuls Anglais de la Nouvelle-Angleterre et des îles où ils
habitent succombant par leur lâcheté naturelle aux cruautés de nos Caraïbes, vu
que c’est assez pour faire fuir trente Anglais que de leur dire que dix Sauvages l’arc
en main, les suivent en queue.
Si je ne craignais encore d’être prolixe en cette matière des mœurs des Indiens,
je traiterais au long ce qui regarde leur caramemo, qui est une consultation du
diable Mabohia, sur l’événement de leurs guerres ou maladies. Ils font ce caramemo après un grand vin, dans une case purgée d’immondices, en laquelle (au
milieu de la nuit) quatorze à quinze des plus anciens de la famille se trouvent, et
sept à huit vieilles magiciennes sauvagesses avec un boyé, lequel est un homme ou
une femme dédiés par quantité d’efusion de sang, et un jeûne rigoureux d’une
lune entière, à Mabohia. Or le plus vieux3 boyé ayant fait écarter toutes sortes
de feux autour de la case, où il ne se peut voir en aucune manière apparence de
lumière, invoque le démon et, la case et la terre du lieu s’ébranlant, s’entend une
voix enrouée, par laquelle on leur demande quelle est leur intention et, ces misérables ayant proposé la question, ce prince des ténèbres sans être vu fait entendre
ses résolutions, leur promettant tout avantage sur leurs ennemis, et spécialement
sur les chrétiens, pourvu qu’ils ne permettent point l’entrée de leurs terres aux
1. Dictionnaire de Breton, “balanaglé” : Français, chrétien.
2. “Remarque” [N.d.a].
3. “Vieil”.
128
les desseins de son éminence de richelieu
prédicateurs du baptême et de la loi de Jésus-Christ. Quelquefois ce démon se
fait entendre par la bouche des rioches4, qui n’est autre chose qu’une espèce de
marionnettes de France, ou marmousets5 de coton. Si cependant il arrive qu’après
une consultation sur la maladie d’un Sauvage, Mabohia les assure d’une suite
mortelle, ils abandonnent tous le malade et le laissent mourir mille fois de misère
avant le dernier coup de la mort, le diable tenant ainsi ces pauvres misérables dans
ses liens.6
Je dirai, avant inir ce chapitre, que (contre le sentiment de Mabohia qui
divertissait les parents en les menaçant d’une prompte mort), nos pères ayant
baptisé plusieurs enfançons moribonds, il en a maltraité leurs pères et mères mais
les baptisés et vraiment convertis, il ne leur fait aucun tort, la grâce étant un fort
inaccessible et un rempart qui fait digue à ses tyrannies.
Du traic des Sauvages
Quant au traic des Sauvages et leur emploi, il se doit plutôt nommer une vie
languissante qu’un divertissement ou pratiques raisonnables, vu que leur passetemps est de boire, manger, dormir, se baigner et se regarder les uns les autres
pendant que l’on fait la cassave, comme c’est l’ordinaire tous les matins, pour la
subsistance du corps, ou de se couper la barbe avec des feuilles coupantes, ou faire
quelquefois des massues, des arcs et des lèches.
Il est vrai qu’à présent ils traitent avec les navigateurs et marchands des branles
ou hamacs de coton, lits de tente, du caret, nommé en France de l’écaille de
tortue, des cordes, de pites7, ilasses8 du pays, des perroquets, de ces beaux grands
oiseaux, aras et canivets9. Les femmes toutefois sont plus sujettes à la maison, car
elles ont soin de la case et de leurs enfants, leurs maris ne se mêlant de rien que ce
qui regarde leur satisfaction.
CHAPITRE VI
De la mort et dernière cérémonie des Sauvages
Encore que nos Sauvages soient d’une disposition forte et que dans leurs maladies ils ne cherchent de remèdes que le suc de quelques herbes, ou application de
quelque composé jugé bon par expérience, si est-ce toutefois que contre la mort
il n’y a point de remède.
Car lorsqu’une qualité a l’avantage et prédomine excessivement, il faut que le
4.
5.
6.
7.
8.
“Rioche” [N.d.a].
Petites igures grotesques.
“Le démon n’a pas perdu ses connaissances naturelles, mais seulement la grâce” [N.d.a].
Nom américain de la ilasse, surtout celle que l’on prépare avec des feuilles d’agaves.
Fibres végétales. Amas de ilaments tirés de l’écorce du chanvre ou du lin, qui, mis sur la quenouille, donne le il à l’aide du fuseau.
9. Sorte de perroquet des Antilles.
129
andré chevillard
corps succombe, étant véritable le dire du docte Salerne1 qu’il n’y a point de jardin
de simples qui ait une herbe dont la vertu conserve éternellement la vie : Contra
vim mortis non est medicamen in hortis2. Outre que prenant l’afaire dans le fond,
l’arrêt du ciel a déterminé que l’homme quitterait cette vie pour passer à une
autre3. Malheureuse, déplorable et funeste s’il a passé ses jours dans le libertinage,
s’il a vécu dans les ténèbres du péché et est mort hors la grâce de Dieu, vie délicieuse et glorieuse s’il s’est servi des moyens pour sauver son âme dans l’éternité4.
Ces pauvres infortunés étant donc malades et le Mabohia consulté par le
moyen d’un boyé (comme nous avons remarqué dans les chapitres précédents),
ils apprennent l’arrêt de la vie ou de la mort, le diable n’ayant rien perdu de ses
connaissances pour les sciences naturelles. Or la maladie la plus commune de ce
pays se nomme aia, epian5 ou, pour clairement s’énoncer, la maladie vénérienne,
appelée de la médecine6 le mal certain, dans son point le plus malin. Les enfants
des Indiens la portent souvent dès le ventre de leur mère et c’est de ces terres
qu’est provenue la grosse vérole7. Premièrement aux Espagnols qui retournèrent
du premier voyage de Christophle Colom et, les ayant beaucoup pratiqués, les
Napolitains par leur libertinage criminel l’ont contractée et apportée par toute la
terre. Il est vrai qu’ils se guérissent supericiellement l’espace de plusieurs années
par leurs remèdes réitérés mais, le sang se pourrissant, et le corps infecté, la malignité de cette sale maladie est la cause extrême de leur mal, récompensé par la
perte de leur vie.
Un Sauvage donc ayant expiré, les voisines entrent dans sa case, y parfument
et parent le corps, ou bien lui font promptement une autre case de la largeur des
plus grands colombiers de France. Là ces femmes l’ensevelissent dans un hamac
ou lit de coton tout neuf et, la fosse faite, les autres barbares des carbets avertis
ne manquent jamais de se rendre à la sépulture de leur compatriote où, arrivés,
les plus anciens entrent dans cette case et les autres l’environnent ; mais pour les
vieilles sauvagesses8, ils entrent, prennent le corps, le posent en son séant dans la
1. Le Maître de Salerme ou Salernus Magister (XIIe siècle) est l’auteur d’une Tabula de virtutibus
et operationibus medicinarum.
2. Contre la puissance de la mort, il n’y a pas de remède dans les jardins.
3. “Necesse est hominibus semel mori” [N.d.a]. “Il est nécessaire que les hommes meurent”, Cf. He, IX,
27 : “Et quemadmodum statutum est hominibus semel mori, post hoc autem judicium”, “Et comme
les hommes ne meurent qu’une fois, après quoi il y a un jugement”.
4. “Et qui bona egerunt ibunt in vitam aeternam : qui vero mala, in ignem aeternum. S. Ath. in
Symbole” [N.d.a]. “Ceux qui ont bien agi iront dans la vie éternelle, ceux qui ont mal agi dans le
feu éternel”, extrait du Symbole d’Athanase ou Quicumque, attribué à Saint Athanase.
5. Tréponématoses endémiques des zones tropicales ou équatoriales humides. Le pian provoque
une infection cutanée pouvant entraîner très souvent des lésions osseuses. Comme le fait Chevillard, cette maladie a souvent été confondue avec la syphilis,
6. “Medicina, apud gale num vocatur consensus multorum medicorum. Ambroise Paré” [N.d.a]. Pour
A. Paré, que suit Chevillard, la syphilis est la manifestation de “l’ire de Dieu, lequel a permis que
cette maladie tombât sur le genre humain pour réfréner leur lascivité et débordée concupiscence”.
7. Syphilis.
8. Le texte n’est pas très clair.
130
les desseins de son éminence de richelieu
fosse, assis sur ses talons, les deux coudes sur les paumes de ses deux mains, et
l’escabeau sur lequel il s’assoit pendant sa vie est mis sur sa tête.
Mais si c’est une femme, on lui met une marmite de terre en signe de maîtresse
de la maison. Où pendant cette cérémonie plusieurs femmes couchées autour de
la fosse crient, hurlent, soupirent, se lamentent et les yeux au ciel, versant quantité de larmes, elles disent toutes d’une voix ces mots : “Aoüeherlan oüaouary catajouaba libapouh nemensirelebohien vibaraturih boiegeu”1. Où les maris témoignant
leur deuil par leurs larmes frottent les épaules de leurs femmes et, sans proférer
aucune parole, leur font signe d’une main de se consoler.
Ces complaintes apaisées, on couvre la fosse de planches élevées de deux pieds
au-dessus du corps et, ayant jeté beaucoup de terre sur ces ais2, ils apportent tous
les meubles du défunt, comme arcs, lèches, boutou, petits paniers, hibichets et
autres béatilles3 des Caraïbes, et tuent de plus ses esclaves, s’il en a, ne manquant
jamais à cette cérémonie quelque part qu’ils soient aligés de la mort de leurs
compatriotes.
Pour les enfants, à la mort de leurs pères, ils se coupent leurs cheveux et jeûnent une lune au pain et à l’eau, crainte qu’une des âmes du père mort ne leur
apportât quelque malheur, croyant avoir deux âmes et que la première va au
ciel avec un Dieu bon, pour la régaler à jamais, et l’autre devient un Mabohia
ou démon, qui cause toutes sortes de funestes succès à leurs entreprises. Bref
on entretient le feu jour et nuit sur la fosse pendant un an entier et, au bout de
l’an, les parents du défunt convoquent et invitent souvent jusqu’à trois et quatre
cents Indiens pour faire les dernières cérémonies, jeter les derniers soupirs pour
le mort et se réjouir à un grand vin qu’ils font en sa mémoire et là se soûlent, se
tuent et commettent leurs ordinaires brutalités en pareilles occasions. D’où l’on
peut conjecturer les soins et le travail qu’il faut apporter pour la conversion de ces
pauvres gentils.
Des Nègres ou Mores esclaves dans l’Amérique
Ces Noirs, nommés en France Éthiopiens, servent d’ordinaire dans toutes ces
terres, suivant les maximes4 de l’ancienne et Nouvelle-Espagne, où il y en a un
nombre presque inini. Et quoiqu’à milliers, ils sont souvent accablés sous les
terres éventrées des mines d’or et d’argent du Pérou et autres quartiers où sa majesté catholique fait continuellement travailler et y trouve sa plus grosse et grasse
subsistance, les galions étant les plus riches moissons que l’on puisse cueillir en
Espagne, quand la bonté divine les conduit heureusement au port.
1. Breton dans son Dictionnaire, parle de ces voix de plainte des femmes, lors de la mort d’un
Caraïbe : “Alliekeukeu ichaneùkélam nicotamain ioüinelam, f. Iyou noucouchouroura ahoetibou
noaria”, p. 16.
2. Planches de bois.
3. Coliichets.
4. Règles.
131
andré chevillard
Les Noirs sont pris plus communément dans l’Afrique et dans quelques cantons de l’Amérique car on les amène de Guinée, d’Angole, du Sénégal, de Hoque1,
du Cap-Vert, et plusieurs autres, tous diférents d’idiomes, comme aussi de diverses nations. Nous remarquons que les Noirs du Cap-Vert ont quelque teinture
du mahométan, mais que rarement ils ont entendu le marabout2, étant d’ailleurs
d’un esprit si stupide, si matériel et si grossier que c’est une peine insupportable
de les instruire, vu leur peu d’entendement et d’attache aux enseignements3.
Mais les nations de Guinée et d’Angole sont d’un génie fort subtil, facile à
apprendre la langue, à concevoir quand on les instruit et bons chrétiens quand ils
embrassent avec afection la religion.
Tous les Nègres ont généralement une incommodité presque insupportable,
étant un peu échaufés, car outre qu’il est bien diicile, quand ils sont au travail,
de demeurer près d’eux et même de loin lorsqu’ils sont sur le vent des personnes,
on connaît qu’il y a un Noir, vu la puanteur de bouc qui exhale de la sueur de leur
corps et même aux dimanches, fêtes et autres jours d’instruction, le cœur manque
quelquefois au milieu de cette multitude d’esclaves, j’en parle par expérience.
Si la plupart des habitants soignent ces pauvres misérables, c’est souvent plutôt
par intérêts que par charité, vu qu’ils ne sont pas seulement serviteurs perpétuels
mais dans le véritable esclavage, puisqu’eux étant décédés, leur sang (je veux dire
leurs enfants et tous les héritiers jusqu’à la dernière génération de leurs premiers
esclaves)4 sont en qualité de bien foncier du maître, auquel ils sont en propre
(payant les droits à son seigneur) les ayant acquis par son industrie et à la sueur de
son corps, étant en son pouvoir de les rendre libres ou les tenir esclaves.
Les Noirs venus dans les navires sont baptisés, après une suisante instruction,
aux jours destinés à ce sujet adorable, et c’est dans les quatre principales fêtes de
notre Seigneur, jours auxquels on baptise les néophytes avec toutes les cérémonies
désignées par le rituel romain. À moins cependant d’une grande vigilance, ils sont
d’ordinaire de la religion de leurs maîtres, la croyant meilleure.
Pour leur naturel, la plupart ne se mettent pas en peine de changer de maîtres,
et d’être vendus, l’indiférence étant leur plus grand apanage.
De plus, les châtiments sont rudes dans l’Amérique pour les captifs ou engagés
et il n’y a point plus de cruauté, parmi les barbares africains ou cruels Turcs qui
usent des plus grandes rigueurs, qu’en ces îles, si les seigneurs gouverneurs n’y
1. Lieu non identiié.
2. Musulman se consacrant à la pratique et à l’enseignement de la vie religieuse.
3. Dès 1532, les autorités espagnoles ont prohibé le passage aux Indes d’esclaves noirs provenant
du Cap-Vert, car ils sont, pour la plupart, musulmans. Ce qu’on leur reproche alors, c’est d’être
“orgueilleux, désobéissants, agités, incorrigibles”, d’essayer de se soulever, de commettre de nombreux délits et surtout de transmettre à ceux qui, “originaires d’autres régions, sont paciiques et
ont de bonnes coutumes”, leurs mauvaises manières de vivre, ce qui porte notamment “préjudice
à Dieu” ; cf. cédule du 28 septembre 1532 in : Recopilación de leyes de los reynos de las Indias
mandadas imprimir y publicar por la Magestad Católica del Rey Don Carlos III Nuestro Señor…
[1691], Madrid, Imprenta Nacional, 1998, liv. IX, tit. 26, loi 19.
4. “Explication de l’esclavage” [N.d.a].
132
les desseins de son éminence de richelieu
apportent l’ordre car le corps nu attaché à un post1, on le bastonne d’une telle
manière que le sang ruisselle de toute part et puis pour empêcher les moustiques
de causer des plaies, on les frotte d’eau détrempée avec du sel et du piment, ou
poivre de Guinée. Et c’est ce qui met en horreur le nom de chrétien parmi ces
Nègres, comme autrefois les cruautés exercées par les Espagnols envers les Indiens
du Pérou, dont Barthelemy dellas Casas2, évêque de Chiapa et religieux de l’ordre
de saint Dominique, écrit en sa lettre au roi d’Espagne3, en laquelle on lit que ce
fervent prélat fut obligé de demander à sa majesté catholique une justice exemplaire de dix-huit chefs de la colonie espagnole, lesquels par leurs procédures
avaient tellement mis en horreur le nom de chrétien qu’à ce seul mot les Indiens
croyaient que Jésus-Christ était un Mabohia, auteur et fauteur de leur étrange
tyrannie.
De toutes ces vérités il faut conclure, que l’Église de Jésus-Christ étant fondée
et cimentée sur son sang précieux, ayant trouvé même son accroissement dans
le sang des martyrs, est comme une Béthulie4 battue, et non jamais abattue, une
cité fondée sur le roc inexpugnable, une arche de Noé exempte du déluge, qui
s’élève par la chute des eaux, un laurier toujours verdoyant à couvert des foudres,
une semence qui fructiie au centuple, un phénix qui renaît de la cendre de la
persécution, une salamandre qui vit dans les lammes, le buisson ardent qui ne
consomme5 pas dans le feu, une arche d’alliance qui renverse les idoles et confond
les idolâtres, bref, une angélique Judith, une charmante Esther et une belle et
chaste Suzanne6 victorieuse tôt ou tard de ses ennemis.
FIN.
Nos autem praedicamus Christum, et hunc Cruciixum7
La glorieuse mémoire du défunt haut et puissant seigneur du Parquet et les
bontés de madame sa femme envers les frères prêcheurs m’obligent de ne rien
omettre pour ce qui regarde mon devoir et mes respects en cet endroit. C’est
1. Poteau.
2. Bartolomé de Las Casas (1474-1566), dominicain espagnol, auteur de la Brevísima relación de
la destrucción de las Indias, édit. de A.Saint-Lu. Madrid : Catedra, 1995 [1552], dont s’inspire
Chevillard.
3. “Père Pelprat, en la Relation de l’Amérique” [N.d.a]. Pierre-Ignace Pelleprat (1606-1667) est un
missionnaire jésuite aux Antilles et sur le continent américain dès 1651 ; cf. Relation des missions
des pères de la Compagnie de Jésus dans les Îles et dans la Terre Ferme de l’Amérique méridionale,
texte établi par R. Ouellet. Québec : PUL, 2009 [1655], liv. I, chap. 6, p. 158 et chap. 8.
4. Béthulie, ville située à à l’ouest du lac Génésareth (Haute Galilée) ; elle fut assiégée par les
Assyriens dirigés par Holopherne et délivrée par Judith ; cf. Jdt, VII-XV.
5. Ne se consume pas.
6. Références à l’Ancien Testament : Cf. les livres de Judith (Jdt), d’Esther (Est) et de Daniel
(Dn, XIII).
7. “nous proclamons, nous, un Christ cruciié”, 1 Co, I, 23
133
andré chevillard
pourquoi pour montrer à la postérité les soins de haute et puissante dame Marie
Bonnard1, générale du Parquet, dame mère, garde-noble2 et tutrice de ses enfants,
je rapporterai idèlement sa lettre envoyée en France au père Jean Baptiste Feüillet3,
dominicain à Paris, lequel avait été délégué de ladite dame et des habitants pour
demander au nom des colonies de la Martinique, Sainte Alouzie, Grenade et
Grenadins, la survivance pour la lieutenance générale à monsieur d’Esnembuc4,
ils aîné du défunt général de ces îles. Voyage du père béni de Dieu, comme vous
allez voir (après la lettre de madame, laquelle ne fait pas peu au sujet). Mais
voyons avant les pompes funèbres du seigneur général, extraites de deux missives
que j’ai reçues de la Martinique.
On nous croit si barbares dans ces pays éloignés qu’on se persuade que nous
n’y conservons plus ni civilité ni reconnaissance mais l’action où j’ai assisté
comme témoin oculaire est une apologie de cette calomnie. Car à peine monsieur le général eut-il rendu l’âme, qui fut une heure après minuit, qu’on dépêcha
promptement aux oiciers absents les ordres qu’ils devaient tenir le lendemain à
l’enterrement de feu monsieur.
Sur les neuf heures, quatre compagnies, deux du Carbet, une du Fort et une
du quartier de la Case-Pilote, se rendirent dans la basse-cour du château5, elles
se rangèrent sous les armes pendant qu’on porta le corps dans sa chapelle, où se
célébrèrent beaucoup de messes.
Sur les deux heures, on commença à sortir pour aller à l’église. 1. La compagnie
de monsieur de la Garanne6 ; 2. celle du carbet ; 3. celle de monsieur d’Enembuc,
conduite par monsieur le Vasseur7, enseigne, et enin la Colonelle, qui avait à sa tête
monsieur de la Houssaye8, son lieutenant. Tous les tambours étaient couverts de
drap noir, les soldats, au nombre de plus de six ou sept cents, le mousquet baissé et
les piques traînantes. Ensuite marchait le clergé, composé de trois prêtres séculiers,
1. Marie Bonnard († 1659) est la femme de Jacques Du Parquet. À la mort de son mari, elle obtient
la succession de la charge de gouverneur de la Martinique pour ses ils encore mineurs.
2. Droit qu’avait le survivant de deux époux nobles, de jouir du bien des enfants, venant de la
succession du prédécédé, jusqu’à un certain âge des enfants, à la charge de les nourrir, entretenir
et élever, sans rendre aucun compte.
3. Jean-Baptiste Feuillet (1625-1687), missionnaire dominicain à la Guadeloupe de 1651 à 1652, puis
de 1655 à 1658.
4. Jean-Jacques Diel d’Esnambuc, sieur de Sorel, devient seigneur-propriétaire de la Martinique
et de Sainte Alousie (Sainte Lucie) par héritage à la mort de son père, Jacques Diel du Parquet
(neveu de Pierre Belain d’Esnambuc) en 1658. La même année, il est commis gouverneur et
lieutenant général de la Martinique et Sainte Lucie. Le temps de sa minorité, cette charge est
assumée par sa mère, Marie Bonnard, de 1658 à 1659, puis par son oncle, Adrien Diel de Vaudroques, de 1659 à 1662, enin par Jean Diel, sieur de Clermont, de 1663 à 1664.
5. “Pompe funèbre de monsieur du Parquet, à l’île de la Martinique” [N.d.a].
6. André Poret de la Garenne, commandant la compagnie du Fort-Saint-Pierre à la Martinique.
7. Jacques Le Vasseur ou Le Vassor (né en 1620), originaire de Paris, enseigne puis capitaine de
compagnie à la Martinique.
8. Pierre Godefroy, sieur de La Houssaye, enseigne de compagnie, puis lieutenant de la compagnie
Colonelle à la Martinique.
134
les desseins de son éminence de richelieu
des révérends pères jésuites et de nos religieux, tous chantant l’oice des morts.
Proche du corps marchait monsieur la Fontaine Herou1, capitaine des gardes de feu
monsieur à la tête de douze gardes revêtus de leurs casaques d’écarlate, avec la croix
blanche, tous avec la bandoulière et le mousqueton. Quatre capitaines tenaient les
quatre extrémités du drapeau de la Colonelle, de tafetas blanc, parsemé de leurs
de lys d’or en broderie, et une Vierge au milieu qu’on avait mis par-dessus le drap
mortuaire. Immédiatement devant le corps, un oicier portait le casque du défunt,
un autre ses gantelets et un troisième son épée. Huit des plus considérables habitants portaient le corps, après lequel un gentilhomme portait le jeune monsieur
du Parquet, ils puisaîné2 du défunt, et ensuite les domestiques de feu monsieur et
tout le peuple qui s’y était rendu de tous les quartiers de l’île mais depuis la cour
du château jusqu’à ladite église, qui en est distante de plus de trois grands quarts
de lieues, le chemin était bordé de femmes et d’enfants et d’un grand nombre de
pauvres esclaves nègres, et particulièrement des Nègres et des esclaves aloagues et
brésiliens de feu monsieur, qui jetaient des cris si pitoyables qu’ils faisaient compassion à entendre leurs clameurs et à voir l’abondance de leurs larmes, qui remplissaient l’air de leurs gémissements. La providence divine permit que le matin de
cette pompe funèbre une pirogue de Sauvages, au nombre de quarante hommes et
femmes descendirent au fort, où ayant appris la mort de monsieur le général, ils
n’en voulurent jamais croire qu’à leurs yeux. Ils ne pouvaient se persuader que la
mort eût attaqué cet illustre lieutenant de roi, dont les bonnes qualités et surtout
le grand courage leur avait passé pour un prodige. Il fallut leur faire voir son corps
tout étendu mais à peine eurent-ils vu son visage pâle qu’ils s’abandonnèrent aux
larmes avec tant d’excès que toute l’assemblée en fut surprise. Ils suivirent le corps
jusqu’à l’église, avec le reste du peuple, où, étant tous arrivés, on célébra la grande
messe, à la in de laquelle, comme on mettait le corps en terre, tous les canons du
fort et toute la mousqueterie ensemble irent entendre au peuple par leur tonnerre
qu’on mettait au cercueil toute leur joie et toute leur consolation en la personne
de leur seigneur, ou plutôt d’un père très afectionné. Aussi on n’entendait que
gémissements, on ne voyait que pleurs et qu’une désolation générale. On it cinq
saluts de mousqueterie, en suite de quoi chaque compagnie se retira à son quartier.
Mon très révérend père3, j’ai reçu celle que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire,
qui sans doute m’eût pu consoler, si la violence de ma douleur qui ne m’en rend pas
1. Guillemin Héron ou Hérou, dit La Fontaine (1606-ca 1664). Il s’est d’abord engagé au Havre
pour trois ans, le 28 avril 1635, pour partir à Saint-Christophe. Il est sergent en 1650, puis capitaine des gardes du gouverneur.
2. Puîné. Qui est né après un frère ou une sœur ; Louis Diel, sieur du Parquet, ils cadet de Jacques
Dyel du Parquet.
3. “Lettre de madame le général du Parquet” [N.d.a]. Marie Bonnard, veuve de Jacques Dyel du
Parquet, assume le gouvernement de la Martinique en qualité de tutrice de ses enfants en attendant l’arrivée d’Adrien Diel de Vauderoque, commis par le roi. Elle décède en 1659 lors de son
retour vers la France.
135
andré chevillard
capable, eût été moindre. En vain je m’eforcerais de l’exprimer, n’étant pas en mon
possible. Aussi sais-je bien que ce n’est pas ce que vous demandez de moi, puisque vous
avez été témoin oculaire de mes malheurs, de ma perte et de mon aliction. J’avoue
que mon esprit s’égare en la grandeur démesurée de ces considérations et qu’insensiblement je me laisse emporter à ma passion, bien qu’en efet elle n’est que trop juste mais
il est raisonnable aussi que je vous rende mes reconnaissances pour toutes vos bontés,
lesquelles sont pour moi ininies. Au reste, mon très cher père, je vous regarde comme
la personne du monde à qui je suis la plus obligée, non seulement moi, mais aussi mes
enfants, puisque pour assurer leurs biens, repos et fortune, vous avez bien voulu faire
ce voyage où il y a tant de risque et comme c’est une action autant généreuse que charitable, j’espère aussi que Dieu favorisera votre entreprise en secondant vos bons desseins
et que le progrès en sera aussi avantageux, comme l’a été le commencement, etc. Il ne
me reste plus qu’à vous prier de croire, que je chercherai toute ma vie les occasions de
vous pouvoir témoigner que je vous suis par devoir, mais plus par inclination, mon
très cher père, votre très humble, très obéissante et très afectionnée servante, Marie
Bonnard général du Parquet.
Et à côté de la lettre est écrit : J’ai été bien aise d’avoir appris par votre lettre la
bonne réception et civilités que vous a faites monsieur de Poincy, je lui suis obligée de
la part qu’il a prise à mon déplaisir.
Louis1 par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut. Le feu roi d’heureuse mémoire, notre très honoré seigneur
et père, ayant permis et octroyé à quelques particuliers nos sujets, d’établir sous son
autorité des colonies, tant ès îles que Terre Ferme de l’Amérique, ain de réduire lesdits pays sous son obéissance, travailler à la conversion des peuples et y planter notre
sainte foi, le sieur d’Enembuc, qui le premier les avait reconnues et découvertes, s’y
serait employé avec tant de vigueur et de zèle, qu’il y aurait fait tous les progrès et
tiré tous les avantages que l’on pouvait espérer d’une telle entreprise, aux poursuites
de laquelle il serait décédé, après s’y être signalé pendant plusieurs années de services
continuels. Et depuis le sieur du Parquet poursuivant les traces dudit sieur d’Enembuc, son oncle, et, poussé des mêmes motifs, se serait rendu si recommandable parmi
les peuples, qui se sont habitués desdites îles, que par ses soins assidus et par une souffrance de fatigues continuelles. Après avoir exposé sa vie en toutes les occasions qui
se sont présentées pour notre service et la conservation de nos sujets, il aurait acquis
des sieurs de la compagnie des îles de l’Amérique, la seigneurie et propriété des îles
de la Martinique, de Sainte Alousie et de la Grenade et Grenadins situées en ladite
Amérique, par contrat du 17 septembre 1650, en conséquence duquel et de nos lettres
patentes du mois d’août 1651 portant conirmation d’icelui, nous lui en aurions donné
et octroyé le gouvernement et icelui établi notre lieutenant général desdites îles, par nos
lettres patentes du 22 octobre 1651. Et ayant beaucoup contribué pour la propagation
1. “Lettres patentes de sa majesté, pour les gouverneries de la Martinique et autres îles de l’Amérique, à
monsieur d’Enembuc” [N.d.a].
136
les desseins de son éminence de richelieu
de la foi parmi les inidèles et soutenu même plusieurs guerres contre eux pour défendre
nos sujets contre leurs entreprises, fortiié les places de gens et de munitions de guerre,
notre autorité s’y trouve pleinement afermie et les habitants y jouissent d’un agréable
repos et d’une tranquillité assurée, qui sont autant de services considérables qui méritent
de nous une reconnaissance proportionnée à ses travaux. Et d’autant que par le décès
du sieur du Parquet, arrivé depuis peu, nous sommes privés de pouvoir les récompenser
en sa personne, voulant néanmoins qu’ils ne demeurent pas infructueux. Nous avons
cru, qu’étant important de pourvoir au gouvernement desdites îles, nous ne pouvons
témoigner plus avantageusement pour sa famille l’entière satisfaction qui nous reste de
ses services, qu’en conservant ledit gouvernement à ses enfants, lesquels comme ses héritiers, et par ce moyen seigneurs propriétaires desdites îles, seront obligés à les conserver
sous notre obéissance, d’autant plus que sous la bonne conduite de la dame veuve du
sieur du Parquet, leur mère et tutrice, et ayant la garde-noble d’iceux, ils seront élevés
dans les mêmes sentiments d’afection que ledit sieur du Parquet, leur père, a toujours
eus pour notre service. Pour ces causes, et autres à ce Nous mouvant, avons ledit sieur
d’Enembuc, ils aîné dudit sieur du Parquet, constitué, ordonné et établi, et par ces
présentes signées de notre main, constituons, ordonnons et établissons gouverneur et
notre lieutenant général desdites îles de la Martinique et Sainte Alouzie, situées en
ladite Amérique, circonstances et dépendances, pour en ladite qualité y commander,
tant aux personnes ecclésiastiques que séculières, ce qui sera du bien de notre service,
défendre lesdits lieux de tout son pouvoir, avoir soin de faire instruire les peuples à la
religion catholique, apostolique et romaine, faire vivre les habitants d’icelle en bonne
union et concorde les uns avec les autres, contenir les gens de guerre qui y sont et seront
ci-après en garnison, en bon ordre et police suivant nos règlements, en sorte qu’il ne se
commette aucun désordre et généralement faire et ordonner par ledit sieur d’Enembuc
en ladite qualité de gouverneur et notre lieutenant général desdites îles, tout ce que
nous-mêmes ferions ou pourrions faire, si nous y étions présents en personne, encore que
le cas requît mandement plus spécial qu’il n’est contenu par ces dites présentes. Et de tout
le contenu ci-dessus, jouir par lui aux honneurs, autorités, prérogatives, prééminences,
droits, fruits, revenus et émoluments appartenant à pareilles charges, et tout ainsi qu’en
a joui ou dû jouir ledit sieur du Parquet, son père. Et pour d’autant plus témoigner à
la famille dudit sieur du Parquet le désir que nous avons de la gratiier, Nous, en cas de
décès dudit sieur d’Enembuc ils aîné dudit sieur du Parquet, avons constitué et établi,
et par ces mêmes constituons et établissons ledit sieur du Parquet son frère, gouverneur
et notre lieutenant général esdites îles, pour en jouir par lui aux mêmes honneurs,
droits, fruits, proits, revenus et émoluments dessus dits, sans qu’il soit besoin d’obtenir
autres lettres que les présentes. Et comme ledit sieur d’Enembuc, ils aîné dudit sieur du
Parquet, et ledit sieur du Parquet puîné, ne sont encore capables d’exercer ladite charge,
et qu’il importe pour notre service, au bien et utilité de sa famille, d’établir pour la
garde et sûreté desdites îles, quelque personne dont la idélité et suisance nous soient
connues, et qui puisse assister et maintenir ladite dame veuve du feu sieur du Parquet
137
andré chevillard
et ses enfants, pour cet efet nous avons jeté les yeux sur le sieur de Vauderoque1, oncle
paternel desdits sieurs d’Enembuc et du Parquet, lequel nous avons établi et établissons
par ces dites présentes pour veiller à la conservation desdites îles sous notre obéissance,
jusqu’à ce que ledit sieur d’Enembuc, ou en cas de son décès ledit sieur du Parquet son
frère, aient atteint l’âge de vingt ans. Si2 mandons à notre très cher et très aimé oncle,
le duc de Vendôme3, pair, grand maître, chef et surintendant général de la navigation
et commerce de France, que sur ces dites présentes il donne auxdits sieurs d’Enembuc
et du Parquet frères, son attache et les expéditions qui leur seront nécessaires ain qu’ils
soient reconnus ès susdits lieux en leurs dites qualités, voulant que les navires, vaisseaux, barques, chaloupes et frégates qui leur appartiendront, puissent aller et venir
esdites terres d’Amérique, avec les marchandises dont elles seront chargées, et les hommes
et femmes qu’on y voudra transporter, sans qu’il leur soit fait, mis ou donné aucun
trouble ni empêchement. Mandons aussi à notre très cher et bien-aimé cousin, le duc
Dampville4, pair de France, vice-roi et notre lieutenant général, représentant notre personne dans toutes les îles, côtes et Terre-Ferme de l’Amérique, que sur ces dites présentes
il donne auxdits sieurs d’Enembuc et du Parquet frères, son attache et les expéditions
nécessaires aux ins d’icelles. Mandons et commandons en outre à tous oiciers et gens
de guerre, capitaines ou patrons de navires, barques et vaisseaux, et tous autres qu’il
appartiendra de reconnaître et obéir auxdits sieurs d’Enembuc et du Parquet frères, tout
ainsi qu’ils feraient à notre propre personne, car tel est notre plaisir. En témoin de quoi
nous avons fait mettre notre sceau à ces dites présentes. Donné à Fontaine-bleau le 15
jour de septembre, l’an de grâce 1658 et de notre règne le seizième. Signé, Louis, et sur
le repli, par le roi, De Lomenie, et scellé du grand sceau de cire jaune.
Euntes ergo docete omnes Gentes, baptizantes eos, in nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti : docentes eos servare omnia quæcumque mandavi vobis. Mathieu 285. [6]
1. Adrien Dyel, sieur de Vauderoque et de Limpiville (1605-1662), frère aîné de Jacques Dyel du
Parquet, arrive en 1659 à la Martinique pour être le tuteur des enfants de son frère et assumer le
gouvernement de la Martinique jusqu’à sa mort en 1662.
2. Ainsi.
3. César de Vendôme (1594-1665), ils légitimé d’Henri IV et de Gabrielle d’Estrées, duc de Vendôme et duc d’Étampes, est nommé grand amiral de France en 1651 et surintendant général de
la navigation en 1655.
4. François-Christophe de Levis-Ventadour, duc Dampville (1603-1661), nommé vice-roi d’Amérique en 1655.
5. Mt, XXVIII, 19-20 : “Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du
Père et du Fils et du Saint-Esprit, et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit”.
6. Les 5 erreurs, relevées dans l’errata inale, ont été corrigées directement dans le texte.
138
Mathias Du Puis
Relation de l’établissement
d’une colonie française
dans la Gardeloupe
Relation de l’établissement d’une colonie française dans la
Gardeloupe, île de l’Amérique, et des mœurs des sauvages, dédiée
à très illustre et très vertueuse princesse Marie Léonor de Rohan
très digne abbesse de l’abbaye royale de Caen, composée par le frère
Mathias Du Puis, religieux de l’ordre des frères prêcheurs1.
À Madame Madame Marie Léonor de Rohan2, abbesse du royal monastère de
sainte-Trinité de Caen.
Madame,
Dans le dessein que j’ai conçu il y a déjà quelques mois de donner au public
et de mettre en lumière la Relation de l’établissement d’une colonie française dedans
la Gardeloupe, où j’ai vécu en qualité de missionnaire apostolique l’espace de six
à sept ans et où j’ai été témoin oculaire de la plus grande partie des vérités que
je produis, je n’ai plus balancé3 dès lorsque j’ai eu l’honneur de connaître et le
mérite de votre personne et celui de votre vertu. J’ai été heureusement ébloui par
l’éclat du premier et j’ai été saintement gagné par les charmes du second. Dans
l’un, j’ai remarqué des titres qui demanderaient du respect de tout le monde, si
tout le monde les connaissait, dans l’autre, j’ai vu des excellences d’autant plus
merveilleuses qu’elles sortent d’une volonté qui s’est portée au bien, non par la
contrainte de la nécessité mais par la liberté de l’élection4. La grandeur de celui-là
sert comme de piédestal pour relever la grandeur de celui-ci et, dans l’un et dans
l’autre, vous êtes également admirable.
Et de fait, si je considère l’illustre grandeur de votre naissance, je compte5
1. Relation de l’établissement d’une colonie française dans la Gardeloupe, île de l’Amérique, et des
mœurs des sauvages, dédiée à très illustre et très vertueuse princesse Marie Léonor de Rohan très digne
abbesse de l’abbaye royale de Caen, composée par le frère Mathias Du Puis, religieux de l’ordre des
frères prêcheurs. Caen : Marin Yvon, 1652, 248p. Une réédition en fac-similé a été faite par la
Société d’Histoire de la Guadeloupe, à Basse-Terre, en 1972.
2. Marie Léonor de Rohan-Montbazon est la ille d’Hercule de Rohan (1568-1654) et de Marie
d’Avaugou (duchesse de Montbazon). Née au début des années 1630, elle mourut le 8 avril
1682 ; son frère, François (1630-1712), fut le premier prince de Soubise, père du prince et du
cardinal de Rohan. Elle fut abbesse de la Trinité de Caen (abbaye aux Dames de Caen) de 1650
à 1681. Il faut noter que l’année où paraît le livre de Mathias Du Puis, l’ouvrage d’Alexandre
de Rhodes [Relation des progrez de la foy au royaume de la Cochinchine vers les derniers quartiers
du Levant (trad. du jésuite Henry Albi, introd. de Jacques de Machault). Paris : Sébastien et
Gabriel Cramoisy 1652] est également dédicacé à Marie Léonor de Rohan-Montbazon.
3. Hésité.
4. Du choix.
5. “je conte”.
141
mathias du puis
parmi vos devanciers des souverains, qui ont été vénérables à leurs sujets, secourables à leurs alliés, redoutables à leurs ennemis, qui ont maintenu longtemps
leurs possessions contre de très puissants monarques, qui ont soutenu les eforts
des armées qui paraissaient invincibles, arrêté leurs conquêtes, et qui enin dans
la suite des temps se sont unis à une couronne de lys dont ils ont été la plus
agréable leur, le plus beau de ses diamants, et j’oserai dire l’accomplissement
de son cercle, puisqu’ils ont accru sa gloire, augmenté ses revenus et fait presque
toute sa magniicence1.
Mais parce que tous les biens de la terre ne sont pas capables de nous agrandir
que par le mépris que nous en faisons, vous n’avez voulu tirer autre avantage de
ces titres de gloire, sinon qu’après en avoir considéré les vanités, les rejeter comme
des balayeurs de la terre, ain de courir après ces beautés charmantes de ce divin
Jésus, qui semble vous avoir inspiré son amour avec la vie, puisque vous n’avez
pas été plutôt dans le monde que hors du monde, que vous êtes entrée2 aussitôt
dans la solitude que parue dans la terre, où vous avez sucé la dévotion avec le lait
et crû autant dans les perfections d’un naturel généralement accompli que dans
les pratiques d’une vertu héroïquement constante.
Cette vertu ne devait pas être toujours cachée aux yeux de l’univers et il
n’était pas à propos qu’elle fût mise sous l’obscurité d’un muid3, qui eût empêché
l’éclat de ses rayons mais bien sur le chandelier de l’Église, ain que d’un lieu
plus éminent elle répandît ses lumières et étalât ses beautés avec plus davantage,
et pour la conduite d’une très illustre communauté de religieuses et pour l’édiication des peuples. La providence de Dieu, qui est équitable, vous a fait heureusement commander, parce que vous aviez parfaitement obéi, vous a donné la
charge de supérieure, parce que vous vous étiez saintement acquittée de celle de
soumise, et l’éminence de votre dignité d’abbesse est la récompense de la profondeur de votre humilité. Mais parce que vous savez par les lumières de l’Évangile
qu’on n’est élevé que par l’abaissement, et que celui qui préside à tous doit être le
serviteur de tous, dans l’embarras des occupations de votre charge et des emplois,
qui ont beaucoup de commerce avec la grandeur, vous savez dérober des sacrés
moments pour faire des pratiques d’une humilité toute exemplaire, vous mettre
aux pieds de toutes vos religieuses, vous abaisser à des oices ravalés4, vous plaire
dans les exercices d’une servante, pour faire à tout le monde des leçons énergiques
1. Allusion à la famille des Rohan mais aussi à son propre père, qui était le ils de Louis VI de
Rohan-Guéméné. Il fut comte de Rochefort puis duc de Montbazon et pair de France. Il servit
Henri III et Henri IV, notamment lors de la bataille d’Arques et du siège d’Amiens (1597). Il
était aux côtés d’Henri IV lors de son assassinat et en sortit blessé. Il fut lieutenant général en
Bretagne, gouverneur de Nantes, lutta contre les partisans de la Ligue. Entre autres, il fut fait
grand veneur de France, puis nommé lieutenant-général en Picardie et gouverneur d’Amiens,
gouverneur et lieutenant-général de l’Ile-de-France, gouverneur de Paris.
2. “Avez entré ... paru”. Quand on voulait marquer une action, un mouvement, certains verbes se
conjuguaient avec avoir.
3. Ici synonyme de tonneau, dans lequel on enfermait les vins et les liqueurs.
4. Bas.
142
relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
de piété, autant par les exemples de vos vertus, que par les persuasions de votre
éloquence.
Je me dois estimer heureux de mettre à l’abri de tant de grandeurs et de puissances cette petite Relation, qui ne sera jamais attaquée par aucune langue téméraire, quand on connaîtra qu’elle aura la protection de l’honneur et de la vertu,
celui-là en rehaussera la valeur, celle-ci y ajoutera l’innocence. Et parce qu’on n’a
pas de coutume d’estimer les ofrandes par la dignité de la manière, mais bien par
celle de l’afection qui les accompagne, je vous prie, Madame, d’accepter celle-ci,
par la protestation que je vous fais, que c’est à votre seul mérite que je la consacre,
avec tout le respect et toute l’humilité que peut concevoir dans son cœur.
Le plus humble, le plus obéissant, et le plus afectionné serviteur, frère Mathias
Dupuis, religieux de l’ordre des frères prêcheurs.
Avant propos
Ami lecteur,
Il ne faut pas croire que le proverbe soit toujours véritable, que celui-là peut
mentir sans crainte qui retourne d’un pays éloigné, à cause qu’on ne peut contredire aux propos qu’il avance, ni aux nouvelles qu’il rapporte. Si est-ce pourtant
que je t’assure que dans cette Relation que je te donne, je crois ne m’être éloigné
des termes de la vérité pour trois raisons.
La première est que j’ai suivi les mémoires qui m’ont été donnés par un bon
religieux nommé le R. père Raimond Breton1, qui vit encore à présent, et qui
a toujours demeuré dedans la Gardeloupe depuis l’établissement de la colonie,
qui fait scrupule du moindre défaut, et qui par conséquent ferait conscience du
moindre mensonge, qui a passé par dessus cet écrit, et confronté cette copie avec
son original, après son approbation ce serait temps perdu d’en chercher de plus
authentique.
La seconde est que j’ai demeuré l’espace de six à sept ans dans le même lieu,
où j’ai été témoin oculaire de la plus grande partie des événements que je rapporte
et pour ce que nos yeux sont les plus idèles de tous nos sens, aussi les vérités que
nous connaissons par leur moyen sont moins soupçonnées de mensonge. Je fais
par tout l’historien par la découverte ingénue d’une vérité toute nue et non pas le
passionné par la pointe d’une mordante invective et, si je semble un peu moins
doux dans la description du gouvernement de Monsieur Houël2 qui commande
encore actuellement dans l’île de la Gardeloupe, sache pourtant que j’ai toujours
modiié les choses qui le pouvaient rendre blâmable. Et parce que nous avons été
1. Raymond Breton (1606-1679), missionnaire dominicain resté aux Antilles de 1635 à 1653, auteur de plusieurs relations et de dictionnaires français-caraïbe, caraïbe-français, ainsi que d’une
grammaire caraïbe.
2. Charles Houël du Petit Pré (1616-1682), capitaine général de la Guadeloupe de 1643 à 1664. Il
devient, avec Jean de Boisseret d’Herblay, co-seigneur-propriétaire des îles de la Guadeloupe,
Marie Galante, la Désirade et les Saintes de 1649 à 1655.
143
mathias du puis
les malheureux objets de ses plus particulières aversions, pour des sentiments peu
charitables qu’il avait conçus de nos innocences, je me suis en écrivant souvenu
que j’étais chrétien et religieux, qu’après lui avoir pardonné le mal qu’il nous
avait fait soufrir, je ne devais le publier à la face de toute la terre, ou si j’en disais
quelque chose, c’est qu’il est permis à un malade de se plaindre de la violence du
mal qui le tue, ou que la suite de l’histoire n’eût pas été concevable autrement, et
puis je ne laisse passer aucun trait dont sa gloire peut être relevée ; et s’il faut tout
avouer, j’ai écrit avec plaisir les titres d’honneur qu’il a acquis dans sa police et
j’ai tu avec discrétion les manquements qu’on y a remarqués et qui sont arrivés,
comme je veux croire par charité, plus par l’opiniâtreté de ses sujets que par un
défaut d’adresse.
En in, tout ce que j’ai dit des mœurs et des humeurs des Sauvages, vient de
ce même religieux le révérend père Raimond Breton, qui, porté du zèle de leur
conversion, les a été chercher jusque dans leur retraite, a vécu des années entières
parmi cette nation, sait parfaitement leur langue, connaît leurs cérémonies, leur
superstition, leur façon d’agir dans la guerre et dans la paix, dans le tumulte et
dans le repos, quand ils voguent sur la mer, et quand ils demeurent sur la terre. De
manière que les fondements de cette Relation étant si certains, pourras-tu douter
de la vérité qu’elle contient ? Si malgré ces raisons tu demeurais opiniâtrement
attaché à tes premiers sentiments et que ce proverbe fût toujours infaillible dans
ta croyance (qu’on peut mentir quand on vient de loin), pour te convaincre je
t’enverrais faire ce voyage pour te faire connaître les idèles rapports entre ce que
je dis et ce qui s’y est passé. Si tu te veux dispenser d’une si fâcheuse entreprise et
d’un embarquement si hasardeux, je te supplie de lire avec attention et de croire
avec fermeté.
Adieu
144
PREMIÈRE PARTIE
De l’établissement de la colonie française à la Gardeloupe
CHAPITRE I
Il y avait longtemps que les peuples de quelques îles de l’Amérique étaient1
demeurés ensevelis dans les ténèbres de l’ignorance, quand Dieu prenant pitié de
leur aveuglement, voulut les mettre au jour de l’Évangile, et leur enseigner la doctrine qu’il avait semée dans le monde par la longueur de ses peines, et l’épanchement de son sang. La France, qui a toujours été les délices du Ciel aussi bien que le
miracle du monde, fut comme l’arsenal d’où Dieu tira ses prédicateurs pour aller
abattre la tyrannie du diable, qui semblait vouloir encore retenir impérieusement,
parmi cette nation aveuglée, la même autorité qu’il avait malicieusement usurpée
avant2 l’Incarnation du Fils de Dieu. Mais, parce que notre roi très chrétien était
occupé à des afaires très importantes, il donna la charge de continuer ce religieux
dessein à cet illustre corps des seigneurs de la compagnie, lequel étant composé
de personnages qui n’ont pas moins d’esprit que de inances, trouvent3 moyen de
soutenir cette charge qui leur est onéreuse à la vérité, mais qui leur est aussi et glorieuse et proitable. Après avoir reçu ce présent honorable de sa majesté, ils mirent
sérieusement la main à l’œuvre et pourvurent en même temps et à la conservation
de la colonie française qui était à S. Christophle et à l’établissement d’une nouvelle pour la Gardeloupe. Ils députèrent pour cet efet deux capitaines, dont le
premier était le sieur de l’Olive4, qui avait commandé auparavant S. Christophle,
en qualité de lieutenant général, et qui avait autant de courage que d’adresse pour
l’art militaire. Le second était le sieur du Plessis5, qui était doué d’un bel esprit
et avantagé d’une rare éloquence. Ceux-ci, qui ne voulaient pas habiter des pays
inconnus sans y arborer l’étendard de la Croix, plutôt que d’y planter les leurs de
lys, se chargèrent d’emmener dans leur compagnie des religieux, avec promesse de
leur fournir toutes leurs nécessités et de leur bâtir des chapelles.
Monsieur le cardinal de Richelieu, qui était pour lors comme l’intelligence du
irmament attaché au mouvement de la France, tant pour la conduite des choses
temporelles comme pour l’établissement des religions, avait fondé nouvellement le
1.
2.
3.
4.
5.
“avaient demeuré”.
“auparavant”.
Accord par le sens avec “seigneurs de la compagnie”.
Charles Liénard de l’Olive, gouverneur de la Guadeloupe avec Jean du Plessis en 1635.
Jean Du Plessis d’Ossonville († 1635), gouverneur de la Guadeloupe en 1635.
145
mathias du puis
noviciat général de l’ordre des frères prêcheurs1 et, ain de faire produire à ce germe
de sainteté une ample moisson de vertu dans des pays reculés aussi bien que dans le
climat de la France, envoya demander au révérend père Carré2, prieur de ce noviciat
des religieux, pour accompagner et conduire tout ensemble ces colonies françaises.
Ce bon père, voyant une occasion de servir Dieu, reçut ces nouvelles avec un grand
contentement, les communiqua à ses religieux qu’il trouva si disposés à une si
sainte entreprise que tous généralement s’ofrirent à faire le voyage des Indes. On
en choisit quatre3 qu’on connaissait et plus zélés pour la conversion des Sauvages
et plus robustes pour supporter les incommodités du pays. On donna la conduite
de ces bons religieux au révérend père Pelican4 de Chartres, docteur de Sorbonne,
lequel, après avoir ramassé quelques charités pour acheter des ornements d’église
avec quelques habits, pour partir de Paris la semaine sainte pour aller à Rouen,
où il passa les fêtes avec ses frères dans notre couvent, mais ain de décharger la
maison de l’obligation de les nourrir, comme aussi pour s’approcher de plus près
de l’embarquement, ils en sortirent pour aller à Dieppe5. Cependant les capitaines,
après avoir ramassé leurs soldats, font avertir nos pères de se disposer à prendre
l’occasion du vent qui était favorable, ils obéirent aussitôt et, après avoir demandé
le secours du Ciel par la sainteté de leurs sacriices et par la communion de tous les
passagers, ils s’embarquèrent dans le navire du capitaine Fel6. Jamais navigation ne
fut plus heureuse, jamais la mer ne fut plus belle, le vent était grand sans pourtant
être orageux et les ondes médiocrement enlées n’arrêtaient pas le vaisseau mais
le faisaient couler7 plus doucement. Nos pères, qui voyaient tant de bénédictions
de Dieu, faisaient tous les jours les prières et exhortaient tout le monde à n’être
pas ingrat d’une faveur si singulière. Ils exposaient la parole de Dieu tous les dimanches alternativement et ainsi ils retenaient tous les matelots et les soldats dans
leur devoir, tant par leurs discours publics que par leurs exhortations particulières
et ils étaient d’autant plus croyables dans leurs paroles qu’ils étaient plus réglés
dans leurs actions. Ils faisaient un cloître du navire, où ils pratiquaient exactement
tous les exercices de religion, jusqu’au silence qu’ils ne rompaient jamais s’il n’était
proitable au salut du prochain.
On arrive enin au tropique, où les matelots ont de coutume de baigner ceux
qui n’ont pas encore vogué sur la mer et, parce que la cérémonie est plaisante, j’en
veux dire quelque particularité. Premièrement on prépare de l’eau de mer dans
1. Le noviciat de Paris est fondé faubourg Saint-Jacques par le père Jean-Baptiste Carré avec le
soutien de Richelieu dans le souci de la recherche de la perfection propre au mouvement de
réforme de l’ordre inaugurée par Sébastien de Michaelis.
2. Jean-Baptiste Carré demeure le prieur du noviciat jusqu’en 1646.
3. Nicolas Breschet, Raymond Breton, Pierre Grifon et Pierre Pélican.
4. Pierre Pélican (1592-1682) est choisi par Carré pour être le supérieur de la mission.
5. Rupture construction. La relative introduite par “lequel” a probablement été oubliée.
6. Fel ou Fesl, capitaine de navire dieppois.
7. Glisser.
146
relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
une pipe1, on habille le pilote en fagotin2 qui tient un vieux livre entre ses mains,
ses oiciers s’assemblent diversement armés selon la diversité de leur charge, l’un
tient un coutelas, l’autre une poêle3, les autres sont établis pour conduire les catéchumènes droit au lieu où ils doivent prêter le serment de idélité, les autres sont
posés auprès de la pipe pleine d’eau de mer pour leur plonger la tête dedans avec
une partie du corps. Cela étant préparé de la façon, chacun va paraître à son
rang devant le pilote, lequel faisant mettre les mains dessus son livre de marine,
demande si on ne promet pas de baigner tous ceux qui passeront nouvellement
le tropique. Enin représentant un déluge d’eau par lequel il faut passer, il semble
obliger ces passagers à donner quelques bouteilles d’eau-de-vie pour mouiller
l’équipage par dedans, de peur d’être mouillé par dehors. Ceux qui n’avaient pas
de quoi fournir à cette obligation forcée étaient plongés dans la pipe et, quand ils
en sortaient, ils semblaient sortir de l’autre monde tant ils étaient étourdis.
Ces plaisirs furent troublés par un accident funeste. Une nuée épaisse parut dessus l’horizon, remplie de vent et de pluie. Les matelots, qui ne croyaient pas qu’il y
eût du danger de voguer à l’ordinaire, n’abattirent pas les voiles mais on vit aussitôt
que la nuée se creva et le vent it connaître qu’il était en liberté, lequel après avoir
fait des sillons sur la mer, il poussa si rudement le navire qu’il le jeta sur le côté ;
tout le monde crie, le capitaine s’épouvante, les matelots courent aux cordages, on
coupe ce qu’on ne pouvait arracher, ce qui n’était pas attaché dans le vaisseau roule
du côté de sa pente, les hommes sont bouleversés parmi les cofres, et le péril ne
cessa pas plutôt que l’orage. Dans cette conjoncture, les plus impies étaient devenus
dévots et ceux qui avaient plus de pureté dans leur conscience et plus de zèle dans
leur charité redoublaient leur ferveur ain d’obtenir de Dieu qu’il achevât de donner
un bon succès à ce voyage qui avait été si heureusement commencé. Le vent restant
favorable, ils saluèrent enin les îles. Ils virent d’un côté la Barboude4 et de l’autre
la Martinique, l’une était habitée des Anglais, l’autre des Sauvages. Ils voguèrent
droit à la Martinique, parce que les messieurs de la compagnie avaient donné ordre
aux capitaines d’en prendre possession, aussi bien que de la Dominique et de la
Gardeloupe, cela fut cause qu’ils s’arrêtèrent devant la Martinique. Les capitaines
s’équipent pour aller à terre, le père supérieur les accompagne. On porte une croix
avec les armes de sa majesté très chrétienne et on les attache à un arbre en présence
des Sauvages qui regardaient ces nouvelles cérémonies avec autant d’agrément que
d’admiration. On entonne en même temps le Te Deum laudamus. Les Barbares s’en
étonnent parce qu’ils n’avaient jamais vu de telles cérémonies. On eût fait les mêmes
choses à la Dominique si le vent n’eût été contraire au dessein qu’on en avait pris,
aussi bien qu’au vaisseau, qu’il jeta bien loin de cette terre. Enin ils arrivent à la
1.
2.
3.
4.
Tonneau.
Boufon.
“poile”.
La Barbade
147
mathias du puis
Gardeloupe. Mais auparavant que de dire quelque chose de la bonté de son terroir
et de la diversité de ses fruits, il nous faut parler de son assiette1.
Selon le calcul des navigateurs, elle est au quatorzième degré et demi, elle a
de tour environ 70 lieues, de largeur 10, elle a deux beaux culs-de-sac2, là où il se
rencontre encore aujourd’hui quelques tortues d’un plus grand nombre qu’on y a
pris. Ces poissons qui sont larges de 3 à 4 pieds sont couverts d’une grosse écaille
et recherchent toujours les endroits de la mer dans lesquels ils puissent paître et se
repaître. Il y a quantité de petites îles qui l’environnent. Pour ce qui regarde l’intérieur de l’île, elle est montagneuse dans quelques endroits et plate dans les autres.
Les Sauvages qui l’ont autrefois habitée ont toujours dit qu’il y avait une montagne
de soufre qui vomit continuellement de la fumée qu’on voit sortir de la cime et ce
qui fait croire que c’est une vérité, lorsque les rivières débordent, elles roulent avec
leurs ondes des bâtons ensoufrés, et puis d’où pourraient procéder des fontaines
bouillantes qu’on voit dans un quartier de la Gardeloupe, qui conservent toujours
une chaleur extrême parmi les lots de la mer, si ce n’était qu’elles prennent leur
source du même lieu, où ces fournaises de soufre se rencontrent. Plusieurs hydropiques3 s’y sont guéris parfaitement et je crois que, si ces bains étaient bien ménagés, ils seraient des souverains remèdes pour quantité de maladies de ces pays ici,
qui ne procèdent ordinairement que d’un excès d’humidité qui ferme les pores et
étoufe la chaleur naturelle. L’île est séparée par une rivière salée, un côté s’appelle
la Gardeloupe, et l’autre la Grande Terre, celle-ci tire davantage de vers l’Orient
et celle-là de vers l’Occident. Il y a en cette Grande Terre deux salines, on en a
tiré quelques fois du sel et, si elles étaient accommodées, elles seraient d’un gros
revenu aux messieurs de la compagnie. Les Hollandais, qui sont aussi vigilants
pour découvrir des terres comme ils sont adroits pour les faire valoir, ont ofert
autrefois 500 hommes, qu’ils soumettaient à l’autorité du gouverneur de l’île de la
Gardeloupe pour travailler aux salines et au sel, pourvu que la moitié du proit leur
en revînt. Ce fut donc dans cette île de la Gardeloupe que nos religieux arrivèrent
tant pour cultiver les colonies françaises, comme aussi pour convertir les Sauvages
mais ils furent si fort occupés à mettre en terre nos Français, qui mouraient de
faim, qu’il fallut remettre un si glorieux dessein dans un autre temps.
CHAPITRE II
De la famine
Entre toutes les vertus qui doivent accompagner une entreprise, il n’y en a
pas de plus nécessaire que la prudence, qui s’occupe à la recherche des moyens
pour arriver heureusement à la in. Il y avait un beau dessein de mener des colo1. Position.
2. Dans la marge [N.d.a] : “c’est un certain espace de mer refermé dans des rochers qui a le fond herbeux où les tortues paissent”.
3. Malades atteints d’hydropisie (œdème).
148
relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
nies françaises dans des îles de l’Amérique, qui n’avaient été habitées que par des
Barbares, et de prétendre d’arborer l’étendard de la croix dans un pays que le
diable retenait encore sous son empire. Deux vaisseaux avaient été équipés pour
ce sujet, des capitaines associés, des soldats embarqués mais il y avait si peu de
vivres que la plupart du monde mourait de faim. On mangea presque tout le
pain, en même temps qu’il fut à terre et, comme les vivres diminuaient en quantité, les repas diminuaient en nombre, les corps étaient abattus par un excès de
travail et par un défaut de nourriture. Les capitaines, qui virent leurs serviteurs
s’afaiblir de la façon, résolurent d’en envoyer une partie retourner des tortues,
quand elles viendraient pondre dans le sable, mais parce que c’est une viande qui
est extrêmement laxative quand elle est mangée fraîche, voilà pourquoi plusieurs
gagnèrent une grosse maladie dans le même lieu où ils espéraient recouvrer leur
santé. Ils soufraient tous ou un lux, ou une ièvre, le lux causait des dégoûts si
grands que la viande même leur était insupportable à la vue, la ièvre en afaiblissait d’autres de telle sorte qu’ils semblaient plutôt des squelettes mouvants que
des corps humains. On transporte une partie de ces moribonds à S. Christophle
ain d’être mieux traités, mais ils moururent aussi bien dans l’abondance que ceux
qui avaient été délaissés dans la disette. On donnait à ceux qui travaillaient un
petit pain qui coûte bien un liard en France, de manière qu’il servait seulement
à aiguiser l’appétit, sans être capable de le rassasier. Que faire maintenant dans
une si urgente nécessité, on n’entendait autre chose que des blasphèmes horribles,
des imprécations efroyables, les uns maudissaient ceux qui avaient causé leurs
embarquements, les autres se donnaient au diable de bon cœur, pourvu qu’il
les remportât en France, les autres poussés par un désespoir furieux se voulaient
précipiter dans la mer. Nos pères ont arraché des cordes à plusieurs qu’ils avaient
ilées pour se pendre, on n’entendait que des plaintes ou des pleurs, on ne voyait
que rage ou que fureur. D’aborder ces faméliques pour les exhorter à la patience
et pour les nourrir du pain de la parole de Dieu, ils étaient si attentifs à la faim
qui travaillait leurs corps qu’il ne leur restait pas de pensée pour procurer la santé
de leurs âmes. Ils protestaient tout haut qu’ils ne se confesseraient jamais si on ne
leur donnait auparavant quelque nourriture. Nos pères, qui voyaient que c’étaient
les seuls moyens de gagner ces âmes désespérées, étaient contraints de jeûner et de
faire des pieux larcins de quelque morceau de pain pour sustenter leurs corps et
leurs âmes tout ensemble. Quelques-uns des plus forts, qui voyaient leurs compagnons mourir, craignant de tomber dans le même malheur s’ils soufraient plus
longtemps les mêmes peines, prirent résolution de s’en aller parmi les Sauvages,
qui les accueillirent avec charité, et les traitèrent si ce n’était avec délicatesse au
moins avec abondance.
Pendant qu’on endurait ces misères, un vaisseau de France parut, qui donna
et qui ôta en même temps l’espérance qu’on avait conçue de son arrivée. On
espérait des vivres, mais ils n’avaient que des hommes, qui semblaient être venus
tout à propos pour achever ce qui restait de pain, de sorte qu’étant réduits dans
149
mathias du puis
les extrémités de la disette, on voyait continuellement des hommes mourir, mais
en si grand nombre qu’on ne les enterrait plus que quatre à quatre. Les déplaisirs
que reçut monsieur du Plessis (qui était un des capitaines de la Gardeloupe) d’une
misère si générale qu’il voyait soufrir à son monde, le jeta dans la récidive d’une
grosse ièvre, laquelle s’augmentant de jour en jour, le mit dans un tel point qu’il
connut qu’il n’était plus capable de guérison, ce qui le it résoudre de mettre ordre
aux afaires et de sa conscience et de se famille. On ne vit jamais personne plus
conforme aux volontés divines qui ne témoignait avoir aucun regret de quitter
une très honnête damoiselle sa femme, de beaux enfants et de grandes espérances.
Il avait puisé une si haute vertu dans la ferveur de ses communions qu’il faisait
tous les huit jours, on n’entendait jamais sortir des blasphèmes de sa bouche
et, comme il gagnait tous les cœurs par la douceur de son éloquence, il édiiait
tout le monde par le zèle de sa vertu. Quand on ne dirait autre chose à sa gloire,
qu’il mourut par un excès de charité, ce serait tout dire. Il portait une si tendre
compassion à ses serviteurs, qui soufraient de grandes disettes et qui mouraient
atténués par la faim, que les misères d’autrui, qui lui étaient plus sensibles que les
siennes propres, lui causèrent un grand déplaisir, ce déplaisir la ièvre et la ièvre
la mort. On lui it une sépulture honorable et on la pourrait appeler magniique
– si nous regardons la nécessité de ces colonies françaises, nouvellement établies
dans des pays inconnus – mais qui était beaucoup au-dessous de ses mérites, on
lui devait cet honneur après sa mort, puisqu’il avait été toujours honorable durant
sa vie.
Voilà une grande consternation arrivée dans la Gardeloupe par la mort de ce
capitaine, mademoiselle sa femme se retira à S. Christophle et tous ses gens passèrent entre les mains du sieur de l’Olive son associé. Mais pourtant les pauvres
serviteurs, changeant de maître, ne changèrent pas de condition, la famine les
pressa plus que jamais, de telle sorte qu’on fut contraint de partager ce qui restait
de pain et de donner la liberté à tout le monde de se pourvoir du reste par son
industrie, chacun en eut pour sa part 5 quarterons1. Aussitôt on commence de
faire la guerre aux chiens, aux chats, aux crabes, burgots2, soldats3 qui sont bien
peu succulents pour sustenter un corps humain. Cependant la recherche en était
pénible et, après avoir monté par des montagnes raboteuses, on ne rencontrait le
plus souvent ni crabes ni soldats, on ne voyait que des corps défaits, des visages
abattus, des yeux enfoncés, des barbes hérissées, des os mou...s4 revêtus seulement
de peau et la faiblesse était si grande que plusieurs, en prenant de la fumée de
pétun, tombaient morts aussi bien qu’en mangeant quelque morceau de pain. Le
supérieur de nos religieux, qui voyait tant de morts et tant de moribonds, prit dessein de s’en retourner en France pour donner avis aux seigneurs de la compagnie
1.
2.
3.
4.
Le quarteron équivaut au quart d’une livre.
Burgaux. Cf. Rochefort, Charles de, op. cit., liv. 1, chap. XIX, p. 221.
Crustacés (pagures). Cf. Rochefort, Charles de, op. cit., liv. 1, chap. XIV, p. 171.
Le mot est, en partie, illisible ; il s’agit d’un défaut d’impression de l’éditeur.
150
relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
de la ruine de leurs îles et de leurs espérances, s’ils n’envoyaient des vivres dans la
Gardeloupe. Cela it vivre ceux qui étaient restés dans l’attente. On avait toujours
les yeux ichés sur la mer pour découvrir quelques voiles, mais le malheur voulut
que le vaisseau qui fut envoyé de la France au secours de ces faméliques, se trompant dans sa route, allât droit à la Floride et n’apportât des vivres que lorsqu’il n’y
avait plus personne pour s’en servir. Il y avait à la vérité quelques Nègres1 du sieur
de l’Olive qui nourrissaient en quelque façon tout le monde. Ils étaient si adroits
à la chasse aux cochons, dont il y avait grand nombre pour lors dans l’île, qu’ils
en prenaient presque autant qu’il en était nécessaire si des hommes ne fussent
devenus insatiables par la famine. Tant plus ils mangeaient, tant plus ils voulaient manger. Ils n’avaient pas plutôt fait un repas qu’ils songeaient à un autre et,
quoique leur ventre eût été rempli, leurs appétits n’étaient jamais satisfaits. Nous
pouvons dire ici à la louange de monsieur de l’Olive, gouverneur pour lors de la
Gardeloupe, qu’il it autant qu’il pouvait faire pour la subsistance de sa maison.
Il allait à S. Christophle dans une barque qui lui appartenait pour apporter de
la cassave, qui est le pain de ce pays, à la Gardeloupe. Il faisait venir des esclaves
pour soulager les Français, qui n’étaient pas encore accoutumés aux ardeurs d’un
été continuel, ni à toutes les pratiques qu’on n’apprend jamais que dans ce lieu.
Il consolait ses malades, il faisait vivre en espérance ceux qui étaient sains, mais il
eut toujours du malheur dans tous les voyages qu’il entreprit, le vent se montrait
favorable à son départ et il s’opposait à son retour. Un jour que sa barque approchait de la Gardeloupe chargée de vivres, elle aperçut la lotte d’Espagne à l’ancre,
elle revire aussitôt à l’autre bord de peur de tomber entre les mains de ses ennemis. Quels regrets pour ces pauvres afamés qui avaient déjà dévoré par espérance
ce que la barque apportait.
CHAPITRE III
De la guerre des Sauvages
Ce serait un miracle si deux nations se pouvaient accorder longtemps ensemble. L’entrée des Français dans la Gardeloupe avait été paciique, les Sauvages
leur avaient rendu visite et ne portaient pas d’envie à leur établissement. Ils témoignaient le plaisir qu’ils recevaient de leur arrivée par les petits présents qu’ils
ofraient et, pour leur faire connaître qu’on n’était pas sans ressentiment2 de leur
amitié, on donnait quelques raretés de l’Europe à ces habitants de l’Amérique.
Monsieur du Plessis, pendant qu’il vivait, était adroit par dessus tous à gagner
leurs afections, en sorte qu’ils en font encore de l’estime. Mais la famine troubla
cet heureux repos et les poitrines de nos Français se remplirent de haine, à mesure
que leurs estomacs étaient vides de viande. Les Sauvages soit qu’ils eussent conçu
1. Dans la marge [N.d.a.] : “C’étaient des Maures, amenés de l’Afrique, qui sont esclaves”.
2. Reconnaissance.
151
mathias du puis
quelque crainte des Français après la mort de monsieur du Plessis, qui était leur
support, soit qu’ils connussent qu’on était sans vivres, ne venaient point en traite1
et n’apportaient ni cochon, ni tortues, selon qu’ils avaient accoutumé. Les faméliques en murmuraient et criaient tout haut qu’on avait dessein sur leur vie, que
les Sauvages les voulaient tous faire mourir, ils sollicitent le gouverneur à la guerre
et lui représentent qu’il faut tout perdre de peur d’être perdu.
Un de nos pères, qui voyait toutes ces menées et qui entendait toutes ces funestes plaintes, aborde monsieur de l’Olive, il lui remontre qu’il faut étoufer toutes
ces clameurs dans leur naissance, qu’ils parlent plutôt par désespoir que par un
dessein formé, que les seigneurs de la compagnie avaient recommandé surtout de
conserver la paix avec les Sauvages, que la guerre serait dommageable sans proit et
que toute l’utilité qu’il en fallait attendre aboutirait à une honte et à des massacres,
qu’il y allait de l’intérêt de la conscience, qu’il n’était pas permis de ravir le repos
et la vie à des Barbares après leur avoir ôté leurs biens, qu’ils s’étaient mis sous la
protection de la couronne de France, que les Espagnols avaient été estimés cruels
pour avoir fait mourir les habitants du Pérou, enin que Dieu serait protecteur de
leur innocence injustement opprimée et juste vengeur des iniquités qu’on commettrait dans la guerre qu’on avait dessein de leur faire. Le gouverneur promet qu’il
n’en ferait rien, qu’il n’avait jamais conçu un tel dessein dans son esprit, qui était
autant éloigné de cruauté que de lâcheté. Dans cette contestation, voici trois pirogues2 de la Dominique, qui arrivent dans3 une semaine chargées de traites. On les
reçoit accortement4 et, après les avoir contentées, elles s’en retournent. Cependant
ces cruels boutefeux5 ne cessent de crier à l’arme, que ces Sauvages n’étaient venus
pour autre dessein que pour les reconnaître, qu’il fallait aller prendre leurs vivres,
brûler leurs carebets6, se saisir des femmes pour en faire des esclaves. Ce qui aigrit
encore les afaires fut que les wareurs7, qui étaient à la pêche dans le Cul-de-sac,
perdirent leurs lits, que les Sauvages dérobèrent. La nouvelle de ce vol, se mêlant
avec les crieries des mutins, fut cause qu’on équipa une chaloupe. Notre père parle
en même temps au gouverneur, le somme d’accomplir sa promesse, sa réponse fut
qu’il allait seulement changer de quartier à cause que celui dans lequel il demeurait
était stérile et extrêmement éloigné de l’arrivée des navires. Le prétexte était beau,
mais je ne sais s’il changea d’avis dans son voyage. Il est vrai pourtant qu’il arriva à
une habitation de Sauvages qu’il trouva prêts à partir. Il les assura de la vie et leur dit
1. Faire du commerce, des échanges.
2. Dans la marge [N.d.a] : “c’est une espèce de nacelle”. Une nacelle est un petit bateau qui n’a ni
mât ni voile.
3. En.
4. Gentiment.
5. Ceux qui excitent des discordes.
6. Dans la marge [N.d.a] : “ce sont des espèces de maisons”. Ici les carbets.
7. Dans la marge [N.d.a] : “ce sont des hommes qui prennent des tortues avec des clous qu’ils ichent
dans l’écaille de ces poissons”. Breton, dans son Dictionnaire, note que “le pêcheur (qu’on appelle
vareur) … armé d’une grande perche … au bout de laquelle est le clou à vare auquel la ligne est
attachée”, Cf. p. 179.
152
relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
qu’on n’avait pas fait cet équipage pour leur nuire. Quelques-uns prirent la fuite et
on arrêta les autres. Ceux qui s’étaient échappés donnèrent avis à leurs compagnons
de la descente des Français dans leurs habitations. Ceux-ci jettent leurs pirogues en
mer, réservant dans un autre temps la vengeance de cette hostilité.
Le gouverneur et ceux de sa suite résolurent de prendre cette habitation pour
y bâtir un fort, à cause que la place était avantageuse, hormis qu’il n’y avait que
de l’eau de pluie (on y a trouvé depuis1 une fontaine). Il envoie quérir à cet efet
par la barque le reste des serviteurs, lesquels étant arrivés, une partie fut laissée au
fort et l’autre conduite au côté de l’île qui regardait l’orient, qui s’appelle encore
aujourd’hui le grand carbet. On commençait déjà à s’y établir, quand on aperçoit sur la mer deux pirogues qui faisaient voile vers la Gardeloupe. On crut que
c’était pour la guerre, c’est pourquoi aussitôt qu’on eut reconnu que c’étaient des
Sauvages, on court aux armes. Monsieur de l’Olive y est en personne qui encourage
ses soldats par l’espérance du butin, ils se mettent en embuscade dans le lieu où ils
devaient descendre. Ces Barbares, qui ne redoutaient pas de surprise, abordent la
terre, tirent leur pirogue sur le sable, désembarquent leurs lits et en même temps
les nôtres font une rude décharge de fusil sur eux. Les voilà bien étonnés, les uns se
jettent dans le bois, les autres font résistance pendant que les plus forts repoussent
une pirogue dans la mer ; aussitôt qu’elle fut en lotte, ils la font pencher d’un côté
pour se mettre à couvert des mousquetades. Il y en eut un de tué, quelques autres
de blessés. Le bagage fut pour nos Français, qui consistait en leurs lits, arcs, lèches
et un canot. Dans cette déroute quelques Sauvages qui s’étaient jetés dans les bois
usèrent d’un stratagème admirable, par lequel ils pensèrent surprendre les nôtres,
ils se couvraient tout le corps d’une grande feuille verte, de telle sorte qu’ils ne
paraissaient aucunement et, se glissant doucement d’arbre en arbre, tiraient sans
cesse des lèches empoisonnées, jusque à ce qu’on se fût aperçu de leur ruse. Ils ne
perdirent pourtant pas courage pour la perte qu’ils avaient faite, mais ayant dressé
un nouvel équipage, ils retournent dans la résolution d’exterminer tous les Français.
Les voilà donc arrivés sans qu’on s’en fût aperçu. Ils assiègent la case du grand carebet et l’environnent, ils ne cessent de tirer des lèches, cependant que quelques-uns
s’échappent pour ramasser ceux qui étaient répandus dans le bois pour chercher leur
vie et leur donner avis de l’arrivée des Sauvages ; comme ils retournaient tous dans
la guérite, il y en eut de blessés et un de tué. Un Sauvage fut si téméraire que, tenant
un tison en sa main, [il] courait vers la chapelle pour la brûler, après l’avoir pillée,
mais à peine il fut découvert qu’un coup de mousquet le jette par terre. Le reste des
Sauvages s’épouvante et, après avoir fait encore quelques eforts, ils prennent leur
mort et s’en retournent. Ils en irent encore autant peu de temps après à la Case du
Borgne2, puis ils n’usèrent plus que de surprise et voltigèrent continuellement dans
les rivières du Cul-de-sac pour découvrir quelque canot3. Ce fut où plusieurs de
1. “du depuis”.
2. Dans la marge [N.d.a] : “qui était un autre quartier”.
3. Dans la marge [N.d.a] : “espèce de nacelle”.
153
mathias du puis
nos Français furent massacrés, soit par un défaut de vigilance, soit par un excès de
travail, qui les obligeait plutôt à prendre leur repos qu’à poser une sentinelle.
CHAPITRE IV
Des malheurs qui arrivèrent après cette guerre
Il y a bien de l’apparence que la guerre qu’on avait entreprise contre les
Sauvages n’était pas juste, puisque Dieu it connaître qu’il en était indigné par des
événements funestes.
1. Plusieurs Français furent malheureusement massacrés, tant dans le Cul-desac, comme dans les habitations, lesquels après avoir misérablement servi d’objet
à leur cruauté, ils eussent servi encore de mets à leur repas, s’ils n’avaient été
détournés de manger des chrétiens depuis que quelques-uns d’entre eux ont crevé
après avoir mangé des Espagnols à Portric1. Les Barbares ne font jamais bonne
chair que des corps de leurs ennemis.
2. Nous avons une place des plus belles de l’île que les seigneurs de la compagnie nous ont donnée. Un de nos religieux qui restait seul dans la Gardeloupe s’y
était retiré et, après avoir abattu du bois de ses propres mains, avait bâti une chapelle pour la commodité des habitants, avec une petite case pour sa demeure particulière. Le retour de monsieur de l’Olive de S. Christophle obligea notre père à
lui donner une visite et le saluer en sa maison. Pendant qu’il lisait quelques lettres
qu’on lui avait envoyées de France, voici un messager qui lui apporte la nouvelle
de l’embrasement de notre case, où tous les ornements avaient été consommés2,
les livres brûlés, les calices fondus, toutes les robes perdues, de telle sorte qu’il fut
contraint de porter un méchant habit de toile de coton, jusqu’à tant que monsieur de Poincy, qui était venu à S. Christophle, en qualité de lieutenant général
pour le roi, lui eut envoyé deux chaperons et deux scapulaires que des Hollandais
avaient pillés dans un vaisseau d’Espagne.
3. Monsieur de l’Olive, gouverneur de la Gardeloupe, devint aveugle. Le temps
était venu où tous ses serviteurs devaient avoir la liberté après un service de trois
ans3. Les marchands de Dieppe, qui s’étaient rendus compagnons du proit qui
proviendrait de la Gardeloupe, ne voulaient plus être compagnons de la dépense,
ils manquaient de parole et de bonne volonté tout ensemble, de sorte que ses
jardins si spacieux dans leurs étendues, si abondants en vivres étaient sur le point
d’être perdus. Il avait envoyé plusieurs lettres et il n’en avait reçu aucune réponse.
Ces déplaisirs le jettent dans une mélancolie ennuyeuse et cette mélancolie dans
une frénésie si furieuse qu’il épouvantait tout le monde, il roulait les yeux dans
la tête, il serrait les dents, fronçait les sourcils, tous ses membres changeaient de
posture, il était agité de contorsions générales et l’efort des convulsions était si
1. Dans la marge [N.d.a] : “île de l’Amérique”. Il s’agit de Porto-Rico.
2. Détruits.
3. Il s’agit d’engagés.
154
relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
violent qu’il fût mort infailliblement, s’il n’eût été secouru par les remèdes d’un
vieil opérateur1 appelé monsieur de Bussac (malheureux dans les pertes qu’il a
faites, à la Gardeloupe, d’un navire, de toutes ses marchandises et de sa fortune)
mais, ayant reçu une saignée et un cautère contre l’avis de cet expérimenté médecin, il perdit la vue et le jugement en même temps qu’il perdit la croyance qu’il
devait avoir à ses conseils. Ce malheur en it naître un autre, parce que s’imaginant de recouvrer sa santé dans les eaux de quelques bains qu’il n’avait pu trouver
dans les dogmes ni dans les drogues de la médecine, il se it porter à Nieve, qui
est une île toute voisine de S. Christophle habitée par les Anglais. Pour lors monsieur de Poincy, lieutenant général pour le roi dans ces îles, le trouvant incapable
de gouverner la Gardeloupe et de résister aux courses fréquentes des Sauvages, le
retint à S. Christophle, et envoya dans sa place monsieur de Saboulies2 qui portait
le titre de major général des îles.
CHAPITRE V
De Monsieur de Saboulies
Monsieur de Saboulies était natif de Languedoc, d’une très ancienne famille
qui a toujours conservé la gloire de sa noblesse par la gloire de ses belles actions.
Il commença à remuer le fer de la guerre quand les hérétiques continuaient à faire
des remuements dans la France, il était bien aise d’ofrir à Dieu les prémices de ses
armes et il allait d’autant plus hardiment aux attaques que la cause pour laquelle
il combattait était juste. Il eut du commandement auparavant qu’il fut arrivé à la
vingtième de ses années et il s’y comporta avec tant de prudence et de courage que
c’était une chose assez diicile à juger s’il avait plus de générosité que de conduite.
Il exerça la charge de major du régiment de monsieur de Hauquincourt3 dans
la France et de major général dans les îles, jusqu’à ce qu’il fut envoyé par monsieur de Poincy, lieutenant général pour le roi, pour défendre la Gardeloupe des
incursions des Sauvages. On lui donna une commission pour commander deux
cents hommes qu’il choisit dans S. Christophle et qu’il emmena quant et soi4 à la
Gardeloupe. Il voulut se loger dans un côté de l’île qui avoisinait de plus le Culde-sac, pour découvrir et courir plus facilement sur les Barbares, qui ne se sont
servis jamais dans ce lieu que de surprise dans tous les massacres qu’ils ont faits
de nos Français. Il a fait deux combats avec les Sauvages assez remarquables pour
avoir résisté avec une poignée de soldats à plusieurs pirogues qui l’ont attaqué.
Le premier s’est fait dans le grand Cul-de-sac où, étant arrivé, il aperçut une
pirogue dans un petit îlet. Il prend soudain la résolution de la prendre. Il fait ajou1. Chirurgien.
2. Monsieur de Sabouilly ou de Saboulie, major aux îles.
3. Charles de Monchy, seigneur d’Hoquincourt, gouverneur de la ville et de la citadelle de Nancy
(1636-1637), puis commandant des armées royales en 1652.
4. Avec soi.
155
mathias du puis
ter pour cet efet au soule du vent la force des avirons, et il les eût empêchés de
mettre leur pirogue en mer, si d’autres n’eussent paru en même temps qui allaient
perdre un petit canot où il y avait quatre Français. Il arrête sa conquête pour pourvoir à la sûreté des siens, il fait revirer la chaloupe et, ayant le vent favorable, il
donne la chasse aux Barbares et assure les siens, qui avaient été si étonnés de se voir
poursuivis par leurs ennemis qu’ayant crainte d’être perdus, même dans le secours
qu’on leur donnait, se jetèrent à la mer pour attraper, ce leur semblait plutôt, la
chaloupe. Pendant qu’on retirait ces gens transis de crainte et d’efroi, les Sauvages
faisaient tomber une grêle de lèches, jusqu’à tant que nos Français fussent en état
de se défendre. Cependant les pirogues des Barbares se rallient et tout ce que monsieur de Saboulies peut faire dans une si grande apparence d’être perdu fut de se
battre en retraite. On lui chargeait les armes et il les tirait contre ceux qui étaient
les plus ardents à le poursuivre. Il faisait deux efets par ces fréquentes décharges,
premièrement il en tua quelqu’un et en blessa quelques autres, et puis il troublait
la liberté de leur nage, de sorte qu’ils ne le pouvaient approcher de si près qu’ils
eussent bien désiré, il se défendit autant de temps qu’il fut poursuivi et eut trois
hommes de blessés, deux moururent de leurs plaies et le troisième perdit le bras.
Le second combat arriva lorsque monsieur de Saboulies, voyant que ces Barbares
ne se renfermaient pas dans leurs îles, prit dessein de faire un équipage pour les
perdre. Il donna ordre à monsieur de la Vernade1, qui commandait à la Basse-terre
sous lui, de choisir des hommes résolus, pour aller au Cul-de-sac et pour battre
les Sauvages dans tous les lieux qu’ils seraient rencontrés, et que pour lui il irait
par l’autre côté de l’île, avec résolution de les enfermer entre les deux équipages.
Monsieur de Saboulies fait rencontre dans son chemin d’un nombre de pirogues
chargées des dépouilles des Anglais. Il courut dessus celles qui lui étaient les plus
proches, mais voyant que leur nombre grossissait toujours, il fut contraint de faire
sa retraite dans un petit îlet. Le voilà aussitôt investi et assiégé de tous côtés par
les pirogues des Sauvages qui ne cessaient de tirer leurs lèches. Nos Français faisaient une forte résistance et sitôt qu’on découvrait un Sauvage, on le saluait à
coup de mousquet. On en tua un qui voulait paraître plus hardi que les autres,
ceux-ci voyant un de leurs compagnons mort, changent leur colère en fureur et
pour faire un dernier efort, ils levèrent le siège de l’îlet pour mettre toutes leurs
femmes et leurs enfants à terre, ils retournent donc à la charge couverts de grosses
pierres dont ils avaient bâti des remparts dans leurs pirogues pour se mettre à
couvert contre les coups de mousquets. Quoique la ruse fût avantageuse pour leur
sûreté, elle ne le fut pas pour la victoire, parce qu’après avoir fait quelques attaques
assez légères, au lieu de mettre pied à terre, comme ils en avaient le moyen, ils
furent pourtant contraints par la résistance de M. de Saboulies de s’en retourner
avec leurs blessés et leurs morts. Cette dernière attaque qui ne leur réussit pas, fut
cause qu’ils se renfermèrent dans leurs îles. Le nom de Saboulies commença de
leur être un nom d’épouvante, leurs courses si fréquentes auparavant cessèrent, et
1. Un des capitaines de compagnie de l’île.
156
relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
n’osèrent plus rôder les côtes de la Gardeloupe, jusqu’à ce que M. Aubert1 passant
par la Dominique2 les avertit qu’il y aurait d’ores-en-avant la paix entre eux et les
Français, qu’il avait beaucoup de traites, dont il leur voulait faire présent, et qu’ils
pouvaient venir en toute assurance à la Gardeloupe, dont il était le grand capitaine.
CHAPITRE VI
Du Gouvernement de Monsieur Aubert
Monsieur Aubert avait épousé la veuve de M. du Plessis, qui s’était retirée,
comme j’ai dit, à S. Christophle après la mort de feu monsieur son mari et qui
vivait toujours dans une haute estime pour la grandeur de sa vertu. Il prit dessein,
après son mariage, d’aller en France pour obtenir des seigneurs de la compagnie la
commission de gouverneur de la Gardeloupe. On lui en donna une de lieutenant
général. Il it la paix avec les Sauvages en passant à la Dominique et puis alla droit
à S. Christophle pour prêter le serment de idélité à M. de Poincy, lieutenant de
roi. Il arriva trois choses assez remarquables durant son gouvernement.
La première fut que quelques mécontents, ayant pris résolution d’enlever une
barque, furent découverts, de sorte que redoutant le châtiment que méritait cette
rapine prétendue, se jetèrent dans les bois après s’être munis de poudre, de plomb
et de bonnes armes. Ils ne venaient plus dans les cases que pour demander leurs
nécessités le pistolet au poing. Il y avait longtemps qu’on soufrait leurs insolences
et leurs menaces. M. Aubert, croyant qu’il y allait de son honneur de n’endurer
plus longtemps les mutineries de ces révoltés, assemble quelques-uns de ses oiciers, entre autres M. de La Ramée3, qui a toujours été trop mal récompensé de
ses peines, ain de les prendre ou de les perdre. Après les avoir suivis longtemps,
on les rencontre dans le fond d’une ravine, on tire dessus. Ceux-ci, qui étaient
avantageusement placés pour se défendre, combattent généreusement4 et pour
leur liberté et pour leur vie. Deux étant tués, les autres se rendent. On les envoie
à M. de Poincy pour les condamner à un tel châtiment que sa grande prudence
jugerait à propos.
La seconde chose digne de remarque qui arriva fut le naufrage d’une barque.
M. D’Aubert avait dessein de faire une pêche au Cul-de-sac. On équipe une
barque à cet efet, plusieurs ivrognes se jettent dedans sous espérance d’y faire la
débauche; il y avait des blasphémateurs horribles, des menteurs insupportables,
d’autres encore plus vicieux ; les jeux, les railleries piquantes, les paroles déshonnêtes, les débauches, les médisances étaient leurs entretiens ordinaires, quand les
1. Jean Aubert, chirurgien dans l’île de Saint-Christophe, puis capitaine d’une compagnie dans
l’île de Saint-Christophe. Il devient de 1640 à 1643 lieutenant général de la Guadeloupe. Il avait
épousé la veuve de l’ancien gouverneur du Plessis.
2. Dans la marge [N.d.a] : “qui est une île, qui sert de retraite aux Sauvages”.
3. Un des capitaines de compagnie de l’île.
4. Courageusement.
157
mathias du puis
voilà surpris d’un coup de vent furieux qui fait tourner la barque sur le côté,
le monde roule en même temps dans la mer, ceux qui ne savaient pas nager se
saisissent qui d’avirons, qui de planches, qui de barils et de cofres, d’autres se
sauvèrent sur le foyer. M. Aubert rencontra par bonne fortune un faisceau de
piques qui le soulagea beaucoup dans la diiculté qu’il avait à nager avec ses habits mouillés. 13 furent noyés et le reste se sauva dans un canot qui était à la pêche.
En troisième lieu, il y eut des tempêtes horribles qu’on appelle ici ouragans.
Dans ces orages, le vent est extrêmement impétueux et fait le tour du compas,
c’est-à-dire, il soule de tous les côtés du monde, ce qui fait qu’il n’y a pas presque
de sûreté pour les navires et qu’il faut qu’un arbre soit bien enraciné pour ne
pas céder à cette violence. Il y eut trois de ces tempêtes dans une même année,
durant lesquelles on vit à S. Christophle 30 ou 32 vaisseaux perdus, une partie
de l’équipage noyé, des cases renversées, des vivres arrachés, des arbres rompus
et tous les pétuns1 emportés. Le dégât ne fut pas si grand à la Gardeloupe, il est
à croire, sauf meilleur avis, que c’est à cause que la terre n’est pas si découverte
qu’à S. Christophle. Je devais ici mettre le premier voyage d’un de nos pères aux
Sauvages, parce que c’était son lieu, mais cela mérite bien un chapitre particulier.
CHAPITRE VII
Le voyage du révérend père Raimond aux Sauvages
La paix étant faite avec les Sauvages, nos pères résolurent de faire la guerre au
diable, en retirant nos Barbares de l’aveuglement de leur paganisme. Le révérend
père de La Mare2, qui était pour lors supérieur de la mission, disposa de telle sorte
l’esprit de M. Aubert, qui avait toujours fait obstacle à ce dessein par une raison
d’État, qu’il conniva3 enin à ce voyage, au moins en apparence. Ce bon père qui
prenait cette connivence pour un consentement véritable, tirant des forces de
l’extrémité de sa faiblesse, pratique4 un capitaine sauvage ain qu’il le reçût dans
sa pirogue et, en ayant obtenu la promesse, il se traîne jusqu’au logis de monsieur
Aubert pour lui dire adieu et pour l’avertir qu’il s’en allait à la Dominique, mais il
l’arrêta tout court, par crainte qu’il avait qu’on ne maltraitât ce bon père et que la
cruauté de ces Barbares n’obligeât les Français à une seconde guerre.
Mais le révérend père Raimond5 soupirait il y avait longtemps après ce voyage.
Il avait demandé même avec importunité cette licence à son supérieur, sans être
dégoûté aucunement par des refus mortiiants, de sorte que le révérend père de
La Mare, eicacement touché et par l’inspiration du S. Esprit et par les ferventes
1. Le tabac.
2. Nicolas de La Mare (1589-1642). Ce dominicain arrive en Guadeloupe en 1640 mais, gravement
malade, il décède peu après.
3. Fit semblant de consentir.
4. Intrigue avec.
5. Raymond Breton.
158
relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
prières de son religieux, consentit à ses demandes, à condition qu’il retournerait
dans six semaines, ain qu’il fît un véritable rapport de tout ce qui se pouvait faire
dans la Dominique pour la gloire de Dieu et pour la conversion des Sauvages. Il
sortit donc de la Gardeloupe accompagné du frère Charles de S. Raymond1, le 19
de janvier 1642, avec la bénédiction et obéissance2 du supérieur. Étant arrivé à la
Dominique, il it demander par un truchement à un des principaux capitaines
sauvages s’il n’agréerait pas qu’il demeurât avec lui pour quelque temps. Celuici, soit qu’il eût crainte qu’on y allât pour prendre possession de sa case et pour
ravir ses femmes, soit que le diable voulût mettre obstacle à l’instruction de ces
Barbares, répondit froidement qu’il n’y consentirait jamais. Un autre capitaine qui
repassait de la Gardeloupe à la Dominique dans le même navire dans lequel notre
père était embarqué, lui ofrit sa case, qu’il accepta joyeusement mais comme ils
n’ont non plus de idélité que de religion, il se dédit de sa promesse. On lui représente3, comme on s’était ié à sa parole, qu’on ne lui serait point à charge et qu’on
n’avait aucun dessein ni sur ses biens, ni sur ses terres, mais que tout le sujet de ce
voyage n’était que pour leur étaler les richesses du Ciel et les arracher de la servitude du diable. On fait ajouter à ces raisons les prières de son neveu qui s’adresse
au ils aîné de ce capitaine, l’aîné à son père pour obtenir de lui seulement une
permission de rester dans sa case, au moins jusqu’au retour du navire qui allait à
la Martinique. Ce capitaine cède enin aux prières de ses plus proches. C’est chose
étrange qu’après ses repas ordinaires, il dérobait quelque chose de son repos pour
repaître son esprit des lumières que notre père leur donnait touchant les vérités de
notre religion, qu’il écoutait attentivement, et pour preuve qu’il en faisait beaucoup de cas, il envoyait le plus jeune de ses enfants pour apprendre à prier Dieu et
voulait qu’il demeurât la meilleure partie du jour avec lui, ain que sa conversation
fût autant eicace pour son instruction que sa parole. Notre père fut contraint de
sortir de la case de ce capitaine, parce qu’il allait faire la guerre à la Terre Ferme,
de sorte qu’il fut obligé de rechercher un autre capitaine nommé le Baron4, qui
promit de le recevoir dans sa case. Ses enfants l’embarquent dans un canot si petit
que c’est un miracle comme il peut résister si longtemps aux lots écumants d’une
mer orageuse, telle qu’elle était quand il voguait dessus. Il arriva pourtant plutôt
par un secours du ciel que par un efort humain et demeura assez longtemps dans
la case de ce Baron, grand ami des Français. Il fut contraint de faire ses libéralités
1. Dans la marge [N.d.a] : “il a été noyé, retournant de la Gardeloupe l’an 1649”. Charles Pouzet
dit de Saint-Raymond († 1649), frère dominicain, arrivé à la Guadeloupe en même temps que
Vincent Michel et Dominique le Picart, début octobre 1640 ou 1641. Il a accompagné Breton
dans ses voyages à la Dominique auprès des Caraïbes. Il a également fait un aller-retour en
France en 1645 pour demander du soutien. Il revient, bredouille, le 30 décembre 1647. En 1649,
il est renvoyé en France. Il périt sur le bateau.
2. Congé donné par un supérieur, permettant à un religieux d’aller en quelque endroit.
3. Montre.
4. Baron, de son vrai nom Callamiéna, est l’un des “capitaines” caraïbes de la Dominique. Il est
l’hôte privilégié de Breton lors de ses missions dans l’île.
159
mathias du puis
et de donner quelque chose à une ininité de personnes, comme cristal, rassade1,
couteaux, haches, serpes, sans qu’il pût jamais léchir les mauvaises volontés des
femmes barbares, qui témoignaient dans toutes les rencontres l’aigreur envenimée
de leur courage2, non seulement elles refusaient de donner à manger à notre père
et à son compagnon, mais elles ajoutaient de grosses menaces à leur avarice. De
sorte que, si le compagnon de notre père n’eût été adroit à la pêche, ils eussent été
tous deux en grand danger de mourir de faim.
Cependant le temps de leur mission s’expirant, ils commencent à penser à
leur retour, pour faire leur rapport au révérend père de La Mare, supérieur de
la mission, de ce qu’on pouvait faire dans la Dominique pour la conversion des
Sauvages. Une pirogue de hasard venait à la Gardeloupe, ils prirent cette occasion,
mais toutes les femmes s’assemblent pour détourner le capitaine de ce voyage,
elles lui représentent que les Français n’avaient fait qu’une paix plâtrée3, qu’on
lui casserait la tête, que leurs rioches4 les en avaient avertis. Notre père les avait
désabusés5 souvent par le moyen de son interprète touchant les tromperies de ces
rioches, qu’ils n’étaient que des oracles trompeurs, que toutes leurs prédictions
n’avaient de l’appui que sur le mensonge et qu’ils ne les voulaient obliger à une
seconde guerre que pour les obliger à leur ruine. Enin ce Baron, qui avait grande
coniance aux Français, ne peut être arrêté par les conseils de ses plus proches. Il
s’embarque avec notre père, son compagnon, et tout son équipage, mais comme
ils étaient en haute mer, les voici abordés d’un canot dans lequel les femmes
s’étaient embarquées avec de gros bâtons qui donnèrent l’alarme à notre père
et qui dirent au Baron qu’on avait mis des Sauvages aux fers à la Gardeloupe,
qu’on avait retenu trois de leurs femmes et que leurs rioches les avaient assurés
de cette équipée. Le Baron aborde notre père, qui lui persuade le contraire, qu’il
vînt hardiment, que lui-même demeurerait dans sa pirogue comme en otage,
pendant qu’il descendrait à terre pour voir s’il y aurait des Sauvages enchaînés et
des femmes arrêtées. Ces ofres lui irent prendre résolution de passer outre et [il]
arriva à la Gardeloupe, où notre père apprit pour première nouvelle la mort du
révérend père de La Mare, lequel ayant un zèle plus ardent lorsque le lambeau
de sa vie commençait à s’éteindre, avait défendu aux autres pères de rappeler le
révérend père Raimond de la Dominique. Il fut élu supérieur à son retour, parce
qu’il était expédient6 que celui qui en avait la charge s’en retournât en France pour
donner à connaître à notre commissaire les nécessités de notre mission.
1.
2.
3.
4.
Petites perles de verre.
Disposition du cœur.
Réconciliation qui n’est ni sincère, ni durable.
“ce sont leurs dieux”[N.d.a]. Ce terme est aussi utilisé chez Rochefort qui explique que “quelquesuns disent qu’ils appellent leurs faux dieux des Rioches mais c’est un mot qui n’est pas de leur langue,
il vient de l’espagnol”, Cf. liv. II, chap. XIII, p. 164. Chevillard déinit les rioches comme étant
“une espèce de marionnettes de France, ou marmousets de coton”.
5. Il avait fait en sorte qu’ils ne soient plus trompés.
6. Utile, opportun.
160
relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
CHAPITRE VIII
Le gouvernement de monsieur Houël
Nous voici enin arrivés à la description d’un gouvernement sous lequel j’ai
vécu l’espace de six ans et où j’ai remarqué plus de révolutions que dans un grand
Empire, puisqu’on a vu un lieutenant général de l’île chassé, un autre mis à la
chaîne, des révoltes de peuple, des traités de paix, des persécutions de l’Église,
des religieux bannis, des innocents opprimés, des coupables récompensés, des
capitaines pendus, enin de perpétuelles vicissitudes plus funestes qu’agréables.
Il y avait environ dix à onze ans que l’île de la Gardeloupe avait été habitée
par les sieurs de L’Olive et Du Plessis, quand monsieur Houël, espérant y établir
les fondements d’une fortune éclatante, se résolut de demander la commission
de gouverneur aux seigneurs de la compagnie, dans le corps desquels il avait été
un peu auparavant reçu. Il l’obtint facilement et prit le dessein de s’embarquer à
la Rochelle, tant pour éviter la diiculté de la navigation que l’on trouve dans la
Manche (qui est ce détroit de mer qui se rencontre entre les côtes de la France et
celles de l’Angleterre) que pour n’être surpris par des navires ennemis qui courent,
pillent, écument plus ordinairement cette partie de l’océan.
Cependant à peine avait-il levé l’ancre dans la compagnie de deux ou trois
vaisseaux, qu’il se voit investi de frégates dunkerquoises qui reconnurent longtemps les navires en virant et revirant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Mais
monsieur Dumée1, qui commandait un vaisseau de roi, vint au secours, écarte
ces pillards, et eut la bonté de tirer le vaisseau de M. du Houël avec une hansière2 jusqu’à une telle hauteur qu’il ne devait plus redouter ces ennemis, qui ne
s’éloignent pas ordinairement des côtes.
Après avoir évité les pilleries des Dunquerquois, il fallut soufrir la violence
d’un orage qui pensa3 perdre le vaisseau : il était en pleine mer, au milieu de sa traverse, quand voici une nuée toute grosse et de pluie et de vent qui se crève, la mer
s’irrite, les lots écument et, venant avec leurs replis épouvantables, semblaient
à chaque moment devoir engloutir le navire. On ne voit plus que montagnes et
que précipices, les unes s’élèvent pour le perdre, par après les autres s’approfondissent pour l’abîmer4. M. Houël qui entend assez bien la marine, commande aux
matelots de faire tous leur devoir, les uns amènent les voiles tout bas, les autres se
saisissent du gouvernail et, pour ce que la tempête fut opiniâtre et longue en ayant
duré 3 jours, craignant que le mât par la pesanteur ne concourût à faire ouvrir le
vaisseau, on crut, après avoir consulté, qu’il était nécessaire de le couper, le voilà
aussitôt dans la mer. Cela n’apaisa pas pourtant la tempête, laquelle poussant la
1. Nicolas Le Roy, sieur du Mé, capitaine de la marine du roi, avait participé à l’expédition de
Cahusac aux Antilles en 1629.
2. Haussière : cordage de marine.
3. Fut sur le point de.
4. Précipiter dans un abîme.
161
mathias du puis
fureur de ses lots par dessus le tillac, emporta un matelot qui s’occupait à faire
l’exercice de sa charge. Enin le vent s’alentit1, les lots s’apaisèrent, l’orage cessa et
M. Houël poursuivit sa route avec son seul mât d’avant, il arrive à la Gardeloupe
et fut obligé de mouiller dans un lieu où on n’a pas accoutumé de jeter les ancres,
pour pouvoir prendre des eaux, dont il avait une extrême disette.
Dans ce temps-là, le sieur Aubert commandait dans la Gardeloupe en qualité de
lieutenant général de l’île, lequel sachant que M. Houël avait2 abordé, fait équiper
un canot pour le congratuler de sa venue, le prie de mettre pied à terre, faire lire sa
commission à la tête des compagnies, commande qu’elle soit enregistrée au grefe.
Enin, il fut constitué gouverneur avec des satisfactions générales de tout le peuple.
Dans la donation que sa majesté très chrétienne a faite des îles de l’Amérique
aux seigneurs de la compagnie, il ne s’est réservé que la puissance de mettre un
lieutenant de sa part, pour prendre garde qu’il ne se passe rien au détriment de
la gloire du nom Français et pour obvier3 aux descentes des Espagnols, qui en
passant pour aller droit au Pérou4, pouvaient faire un enlèvement de tous les biens
que ces colonies françaises avaient acquis avec beaucoup de peines. Les autres
gouverneurs, constitués par l’autorité des seigneurs de la compagnie, doivent lui
prêter le serment de idélité. M. Houël, immédiatement après son arrivée, alla à
S. Christophle, où M. de Poincy commandait en qualité de lieutenant de roi, mais
ce fut simplement pour lui rendre visite, à cause, disait-il, qu’étant du corps de
la compagnie, cette soumission, quoique raisonnable, préjudicierait à la gloire de
sa dignité. J’ai bien voulu rapporter ceci, pour ce que ce refus a été le fondement
de toutes les piques qui sont intervenues entre monsieur de Poincy et M. Houël
et que, l’un croyant être assez puissant pour l’obliger à son devoir, l’autre assez
appuyé pour le dénier, ont donné sujet à une ininité de maux qui ont énervé5 les
forces de ces colonies, ruiné des familles, exilé des misérables et fait soupirer ceux
qui étant opprimés n’avaient presque plus la liberté de respirer.
Le gouverneur de la Gardeloupe, étant retourné dans son île, regarda avec
dédain le sieur Aubert et tâcha adroitement de lui faire pièce6 dans toute sorte
de rencontres. Il se croyait assez suisant pour gouverner tout seul et ne pouvait
soufrir en aucune façon de voir son autorité partagée. Cette ambition, qui tourmenta autrefois les deux fondateurs de Rome, occupait son esprit et son cœur
fut allumé d’une étincelle de passion qui porta heodoric à tuer Odoacer, roi
des Lombards, au milieu des délices d’un festin7. De sorte que ne trouvant, à ce
1.
2.
3.
4.
5.
6.
7.
Diminua.
“était”.
Faire obstacle.
Sur le continent.
Afaibli.
Faire obstacle.
héodoric (ca 455-526), roi des Ostrogoths, fut envoyé en Italie par l’empereur byzantin pour
destituer Odoacre (ca 433-493), roi des Hérules et patrice d’Italie dès 476. héodoric s’empara
de Ravenne et assassina son rival en 493.
162
relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
qu’on dit, des causes véritables pour perdre son ennemi, il fut obligé de supposer
un crime de lèse-majesté, savoir que le sieur Aubert avait sollicité les Sauvages au
meurtre de tous les Français qui étaient dans la Gardeloupe et, pour convaincre
le criminel prétendu, on n’avait qu’un témoin qui fut jeté dans un cachot, chargé
de chaînes et épouvanté de menaces et puis, alléché par l’espérance d’une fortune éclatante, s’il voulait dire non pas ce qu’il savait mais ce que ces messieurs
souhaitaient, c’est-à-dire non pas une vérité mais un mensonge. Après beaucoup
de résistance, l’ennui de se voir enferré, la servitude honteuse et malheureuse de
son emprisonnement lui délia la langue pour la dénonciation d’un innocent, par
laquelle il se disait complice du dessein projeté de faire massacrer tous les habitants de la Gardeloupe par les Sauvages. C’était trop dire pour des chicaneurs qui
irent le procès à ce pauvre accusé sur une simple déposition et, pour autoriser
l’injustice de ces procédures, alléguèrent la personne de notre supérieur qui avait,
à leurs sollicitations très importunes, assisté à la déposition de ces mensonges
extorqués. Ce pauvre proscrit, M. Aubert, crut qu’il était à propos de chercher ses
sûretés. Il se jette entre les bras de M. de Poincy, général de toutes les îles, implore
sa protection. Il fut reçu avec ces courtoisies qui sont tout à fait naturelles à ce
brave seigneur, qui lui promet de le défendre contre la violence de ses ennemis
et lui donne charge de premier capitaine pour sceller la vérité de ses paroles par
la production de quelque bon efet. De plus le regret de cette injustice lui it
lâcher quelque parole contre la formalité de cette chicane et contre l’iniquité du
délinquant, savoir qu’il renverrait cet écolier, tiré de dessous la férule d’un pédant,
manger du pain de Gonesse1. Cette simple menace mit l’alarme dans l’esprit de
M. Houël et, ne croyant pas être en assurance dans son île, il s’imagina qu’il
devait chercher un asile dans la France. La résolution fut presque aussitôt prise
qu’agitée. Après avoir pourvu autant que la nécessité d’un voyage empressé le
pouvait permettre à la conservation de la Gardeloupe, garni de requêtes, signées
par la plupart des habitants qui y avaient été obligés par contrainte, par lesquelles
on demandait la condamnation de celui qui avait voulu commettre un meurtre,
d’autant plus funeste qu’il était plus général, il s’embarqua avec son témoin, à qui
on promettait toujours un avantage capable de faire sa fortune, dans un navire
de S. Malo, où il arriva assez heureusement, mais pendant qu’il est occupé à instruire son juge et poursuivre son procès, disons un mot de ce qui se passa dans la
Gardeloupe pendant son absence.
M. Houël laissa un lieutenant, avec commission pour commander en sa place,
nommé Marivet2. Il avait été reçu et accepté par tous les oiciers de l’île, il s’acquittait passablement de sa charge, quand il vit que l’intendant de la maison
du gouverneur le sépare de sa table, s’unit avec quelques oiciers mécontents,
censure ses actions et déclare hautement qu’il ne soufrirait jamais que cette île,
1. Petit pain, fabriqué à la façon de Gonesse, appelé aussi pain de chapitre.
2. Marivet, commis général de la Compagnie des îles, assume la lieutenance générale de la Guadeloupe pendant l’absence de Charles Houël en 1643. Il est juge à la Guadeloupe.
163
mathias du puis
qu’il devait conserver pour son maître, tombât entre les mains de M. Poincy,
qu’un traître pourtant la voulait vendre mais qu’il fallait l’empêcher de la livrer.
Ils consultent assez grossièrement ce qu’il était à propos de faire, le résultat de leur
conciliabule fut qu’il fallait emprisonner le lieutenant de M Houël. On exécute
cet arrêt avec autant de violence que d’imprudence, on met ce criminel prétendu
aux fers, on le charge d’une grosse chaîne, on lui donne des gardes et, comme si
on l’eût voulu ensevelir tout vivant, on ferme tous les trous par lesquels il pouvait
avoir la consolation de voir la clarté du soleil. Tout le monde murmure de cette
injustice, les petits s’en plaignent, les grands en menacent, les missionnaires qui
sont de l’ordre des frères prêcheurs en parlent publiquement dans leurs chaires.
Mais c’était chanter la musique devant les tigres que de remontrer à ces bourreaux
leur devoir. Ils s’en rendent plus opiniâtres et prennent des résolutions cruelles de
traiter le lieutenant avec plus de rigueur. Toute la consolation des gens de bien
était que M. Houël, ne soufrirait jamais cette écorne1 à son autorité, qu’il châtierait exemplairement ces mutins et que, par la loi du talion, il emprisonnerait
ces geôliers et ces juges, qui avaient si iniquement accusé, jugé et condamné un
innocent, sans qu’il eût aucunement la liberté de se défendre. Ces considérations
arrêtèrent les plus zélés pour la justice, qui soupiraient continuellement après
le retour du gouverneur, pour mettre sinon la paix, au moins apporter quelque
ordre parmi tant de brouilleries.
M. Houël retourna, après avoir fait condamner aux galères son témoin, pour
la récompense de l’avoir servi. Il arriva dans la Gardeloupe dans l’octave de l’Ascension 16352. D’abord son lieutenant fut élargi. Chacun attendait de voir des punitions rigoureuses de ces fripons, qui avaient pensé perdre l’île par leurs violentes
menées. Mais on leur donna une abolition3 générale, pour ce que sa sainteté avait
concédé miséricordieusement à toute la chrétienté un jubilé pour procurer la paix
entre les princes chrétiens4. Cette indulgence indiscrète, donnée contre l’attente
de tout le monde, a fait soupçonner, ou plutôt croire à la plupart de ceux qui ont
pris peine de raisonner sur cette afaire, que ces injustices avaient été commises
par son ordre et qu’on avait donné un bien en apparence pour faire un mal en
vérité. La lieutenance avait été un leurre pour pendre cet oiseau. Le temps s’écoulait assez doucement, quand on eut avis que M. de hoisy5, qui venait pour être
lieutenant de roi dans S. Christophle en la place de M. de Poincy, était à la rade de
la Gardeloupe, dans un vaisseau de roi, accompagné d’une lorissante jeunesse. Il
fut reçu avec un consentement universel de tout le peuple. La Gardeloupe n’était
pas le lieu où il devait faire son séjour mais bien à S. Christophle, qui est une île
1.
2.
3.
4.
5.
Atteinte.
Erreur, il faut lire 1645.
Un pardon.
Jubilé non identiié.
Patrocle de hoisy, un proche de la reine régente Anne d’Autriche, est fait lieutenant général du
roi pour les îles en 1645. Il se heurte à son arrivée à l’hostilité de Poincy, gouverneur de SaintChristophe.
164
relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
bien habitée. Il s’alla présenter à la rade de cette île, il donna charge au lieutenant
de ses gardes de porter sa commission pour être lue et reçue. Mais l’afaire ne
succéda pas de la façon qu’il s’était imaginé, on le refusa tout net, pour ce que
M. de Poincy croyait que le roi était très mal informé de ses déportements, qu’on
ne pouvait pas lui ôter la charge, sans une cause très prégnante, que sa majesté ne
prétendait pas dans une commission qu’il donnait à quelque serviteur en ruiner
un autre et qu’ayant fait des dépenses excessives, pour la conservation des îles en
général, et pour son établissement particulier, il devait être dédommagé, à quoi
on n’était pas résolu. Toutes ces raisons furent cause pourquoi M. de Poincy ne
voulut pas permettre que la commission de M. de hoisy fût lue, ce qui l’obligea
à se remettre en chemin, pour retourner à la Gardeloupe, où les seigneurs de la
compagnie lui avaient accordé de rester, supposé le refus de M. de Poincy, autant
de temps qu’il serait nécessaire pour l’accommodement de ses afaires.
Il vivait à la Basse-terre dans le logis qui avait autrefois appartenu au lieutenant
général de l’île ; M. Aubert, en réputation d’honnête homme, y donnait ses ordres
et ils étaient idèlement exécutés. Il commandait et il était obéi. Tout le monde
avait autant d’amour pour sa bonté que de crainte pour sa grandeur. Il composait
les diférends des habitants, sans aucune formalité de chicane, il recevait les vaisseaux et traitait les capitaines avec toutes les civilités possibles, à la réserve d’un
nommé Manseld1, qui, pour une désobéissance formelle et un discours téméraire,
avait reçu un traitement de coups de cannes.
Cette intrigue dans les afaires donna de puissantes pensées de jalousie à
M. Houël, il s’en plaignit en particulier à ses amis et puis en général à tout le
monde, qu’il n’exerçait pas la charge de gouverneur, de laquelle il avait une authentique commission, qu’un général ne se devait mêler de la police mais seulement de résister aux attaques des ennemis de la couronne de France, si l’ambition
ou l’avarice les portait à vouloir ravir aux colonies françaises la possession de leurs
biens, qu’il l’avait reçu charitablement comme hôte et non pas comme politique.
Ces divisions demeurèrent longtemps étoufées, de part et d’autre, et chacun tâchait à fortiier son parti.
Nous autres religieux nous ne fûmes jamais plus civilement courtisés, ni2 plus
avantageusement pourvus de tout ce qui nous était nécessaire. Tous deux nous
disaient leurs plaintes mais, en qualité de chrétiens et de pasteurs des lieux, nous
tâchions d’étoufer ces dissensions de leurs cœurs et d’adoucir les aigreurs de leur
esprit, qui ne pouvaient rien produire que de funeste. Dans la conjecture de ces
temps, M. de hoisy fut assez mal conseillé de faire une ordonnance, par laquelle
il défendait à tous les habitants, de quelque qualité et condition qu’ils fussent, de
sortir de son île sans congé donné de sa main, scellé de ses armes, ce qui préjudiciait notablement aux libertés des immunités ecclésiastiques et principalement
1. Jean Mansel ou Manfeld, capitaine de navire d’origine dieppoise. Il comparaîtra devant les
juges de Saint-Malo en 1647, après la plainte de hoisy.
2. “n’y”.
165
mathias du puis
au dessein, qui devait être exécuté dans trois jours, qu’avait un de nos religieux,
nommé père Raimond Breton, de continuer à travailler dans la Dominique qui
est une île remplie de Barbares à leur conversion ; nous nous opposâmes à l’iniquité de cette ordonnance et nous l’arrachâmes courageusement du poteau où le
crieur l’avait attachée et, moi qui écris les lignes, j’allai chez lui à sa requête, pour
lui rendre raison de la justice de mon fait. Il reconnut quoi qu’assez tard la faute
qu’il avait commise et, oubliant tout le passé, il ne nous traita plus qu’avec des
respects, dont le moindre était capable d’étoufer tous les plus vifs ressentiments
d’un esprit ulcéré. Nous n’épousâmes pourtant aucunement son parti qu’autant
qu’il était juste et, comme nous n’avions jamais léchi par la terreur des menaces,
aussi nous n’avons jamais été gagnés par les amorces des promesses. La vertu, qui
a toujours conduit nos actions, nous a enseigné que nous devions être médiateurs
de la paix et non pas les allumettes de la guerre.
C’eût été un grand avantage pour beaucoup de familles, si les divisions entre
M. de hoisy et le gouverneur de la Gardeloupe eussent été aussi facilement
apaisées mais elles augmentaient en vieillissant et on it une malheureuse levée de
bouclier qui a pensé perdre l’île. Pour faciliter l’intelligence de ceci, il est à propos
de savoir que M. de hoisy ayant été refusé pour général à S. Christophle par la
résistance de M. de Poincy, il arriva dans cette île (je veux dire S. Christophle)
ce qui se voit ordinairement dans les divisions civiles, les esprits étant partagés
aussi bien que les cœurs, ils attendaient une occasion favorable pour partager
leurs forces. Dans ce temps, M. de Poincy, qui tendait à la conservation et de ses
intérêts et de son honneur, écartait adroitement tous ceux qu’il connaissait n’être
afectionnés pour sa personne, parmi lesquels deux cousins de M. du Parquet1,
gouverneur de la Martinique, se rencontrèrent, qui se réfugièrent dans cette île
commandée par leur parent, à qui ils rapportèrent les violences avec lesquelles ils
avaient été chassés de leurs biens, et de S. Christophle. Cet exil forcé it naître
dans l’esprit de M. du Parquet un puissant désir d’une juste vengeance. Il communiqua son dessein au sieur Bontemps2, capitaine de roi, qui avait apporté M.
de hoisy, par ordre de la reine régente, et qui vendait pour lors quelques traites3
à la Martinique. Sans délibérer plus longtemps, les voilà embarqués, [ils] arrivent
dans la Gardeloupe, où ils proposèrent à M de hoisy le dessein qu’ils avaient
pris de réduire l’île de S. Christophle, qui était rebelle, sous son obéissance, que
deux capitaines, à savoir M. de La Fontaine et Camot4, résidant dans ce lieu lui
prêteraient main-forte, que tous les habitants soufraient avec peine le joug trop
1. Jacques Maupas de Saint-Aubin, cousin de Jacques Dyel du Parquet, commandant par intérim
de la Martinique en 1651. Jean Le Comte (1614-1654), cousin de Jacques Dyel du Parquet et
gouverneur de la Grenade (1649-54).
2. Bontemps a amené hoisy sur son navire en 1645.
3. Dans l’original “traités”.
4. Louis Haussier, dit de la Fontaine et Antoine Camot, deux capitaines de Saint Christophe,
reçurent une commission de gouverneur de Marie-Galante le 8 février 1647, mais ils n’exercèrent jamais leur gouvernement.
166
relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
impérieux de leur général, qu’en tout cas l’on pourrait facilement se saisir des
personnes de ses deux neveux, Lonvilier et hreval1, et que le déplaisir de les
voir dans une prison l’obligerait à un accommodement. Toutes ces espérances
leur font lever l’ancre de la rade de la Gardeloupe [si bien] qu’ils mouillent aux
Nieves (qui est une petite île toute contiguë à S. Christophle, habitée par les
Anglais) environ à cinq heures du soir. La nuit, on équipe une chaloupe, dans
laquelle le sieur du Parquet se mit, accompagné de ses deux cousins. Il va droit
à la maison de M. de La Fontaine, un des premiers capitaines du quartier, qui
monte toute la nuit à cheval, pour avertir ceux qu’il savait être afectionnés pour
M. de hoisy, les troupes se grossissent, qui prennent les deux neveux de M. de
Poincy et les mettent dans une chaloupe qui les porte aussitôt dans ce vaisseau de
roi qui était encore à l’ancre aux Nieves. M. de Poincy apprend en même temps et
l’enlèvement de ses deux neveux et la révolte de ses habitants. Ces deux nouvelles,
également aligeantes, ne lui abattirent point le courage mais, sachant très bien
que le retardement était l’unique faute qu’il pouvait faire dans cette rencontre, [il]
monte promptement à cheval accompagné de ses gardes, suivi de ses plus idèles
oiciers, et se mit à la tête de douze cents hommes. Cependant les sieurs de La
Fontaine et Camot avec leur compagnie s’étaient saisis d’un tertre très avantageux
pour bien incommoder les troupes de M. de Poincy mais leurs soldats, épouvantés par cette petite armée qui approchait en bel ordre et se déiant de leur faiblesse,
se déilèrent malgré tout le courage que leur donnait le sieur de La Fontaine qui,
ne voulant point passer pour un téméraire, it sa retraite assez heureusement dans
les bois, où il a vécu avec son compagnon jusqu’à tant qu’il a rencontré la commodité d’un vaisseau lamand qui le passa à Flexingue et, de là, est retourné en
France où, ayant reçu un nouvel emploi pour établir une colonie dans la Terre
Ferme de l’Amérique, envoyé par M. le Baron d’Ormeil2 et étant descendu à terre
pour reconnaître les lieux accompagné de vingt et deux hommes et d’un bon père
capucin de la province de Paris nommé le père Paciique de Provins3, on ne sait ce
qu’il est devenu, s’il est encore vivant ou s’il a été massacré des Sauvages.
Le sieur du Parquet sachant que son dessein n’avait pas réussi, se réfugia dans
la maison du général des Anglais, qui fut assez lâche de le livrer entre les mains
1. Robert de Longvilliers, chevalier, seigneur de Poincy (ca 1613-1666), neveu du commandeur de
Poincy. En 1635 il est capitaine de la forteresse et habitation de Trois Rivières au Canada, puis
capitaine à Saint Christophe, pour laquelle il obtient une commission de gouverneur le 3 juin
1644 pour trois ans. Le 16 mars 1648, il est commis gouverneur de la partie française de SaintMartin. Philippe de Lonvilliers écuyer, sieur de Treval, neveu du commandeur de Poincy.
2. En 1647, le baron de Dormeilles a le projet de coloniser la Terre Ferme. Mais devant les diicultés, il abandonne l’entreprise qui sera conduite par son lieutenant La Fontaine.
3. Le capucin Paciique de Provins (1588-1648) s’embarque en 1645 pour les Antilles. Commissionné comme préfet apostolique, il y visite les îles de la Martinique, de la Dominique et de
Marie-Galante, avant de s’établir, pour quelques mois, à la Guadeloupe, où il rédige sa Brève
relation du voyage des îles de l’Amérique. Cf. Paciique de Provins et Maurile de St Michel. Missionnaires capucins et carmes aux Antilles. Édition critique de B. Grunberg, B. Roux, J. Grunberg.
Paris : L’Harmattan, 2013, 384 p.
167
mathias du puis
de M. de Poincy, qui le mit en prison et le garda pour en faire un échange dans
l’opportunité de quelque occasion avec ses deux neveux.
De grands maux suivirent ce remuement, mal conçu, mal digéré et plus mal
exécuté. Premièrement on chassa de l’île tous ceux qu’on soupçonnait être partisans de M. de hoisy, on pilla leurs biens, on emporta leurs meubles et, après
toutes ces pertes, ils étaient contraints de s’embarquer dans le premier vaisseau
qui se présentait à la rade sans autre rafraîchissement qu’une grêle de coups de
bâton. En second lieu, on it sortir les capucins qui étaient missionnaires dans
S. Christophle pour deux raisons, pour avoir donné à manger à M. du Parquet
gouverneur de la Martinique auparavant qu’il se fût jeté entre les bras du général
des Anglais, et pour avoir paru à la tête des compagnies des sieurs La Fontaine
et Camot et leur avoir départi la bénédiction lorsqu’ils étaient sur le point d’aller
à la charge. M. de Poincy crut qu’il était1 très dangereux pour lui de soufrir
des personnes dans son île si peu portées pour ses intérêts. En troisième lieu on
donna longtemps la chasse à ceux qui s’étaient retirés dans les montagnes, on
en tua quelqu’un par embuscade, on en it mourir quelqu’autre par justice, qui
enin lassés de se voir des malheureux objets d’une vénerie si dangereuse, se résolurent pour la plupart d’expérimenter la clémence de M. de Poincy, dont les uns
furent envoyés en France, les autres relégués dans quelque autre île habitée par
les Français.
J’ai fait cette digression nécessaire non seulement pour la connaissance de
l’histoire mais encore pour rapporter une des sources de la division qui est malheureusement arrivée entre M. de hoisy et M. Houël mais pour une plus grande
intelligence du sujet de la division. Il faut dire que M. Houël avait rendu quelques
services à M. de hoisy, il l’avait assisté, lui étant en personne, de cent cinquante
habitants tous bons soldats pour la conquête de S. Christophle, obligé à ce secours par le rapport d’un bon père capucin de la province de Paris2, qui criait à
l’arme dans la Gardeloupe, assurant que tout était pris. De plus, il lui avait fourni
une partie de ses nécessités dans la nouveauté de son arrivée, davantage il avait
commandé à ses oiciers de la basse terre d’aller tous les soirs prendre les ordres
dans son logis. D’un autre côté M. de hoisy avait surpris le premier capitaine
du quartier, qui après le retour du logis de M. Houël, qui en était distant bien
neuf à dix lieues, allait la nuit par toutes les cases des habitants le lambeau à la
main et leur demandait pour qui ils tenaient. En second lieu, on avait cassé dans
un conseil souverain la commission du capitaine de ses gardes, son cousin, par
laquelle il pouvait exercer la charge de lieutenant de grand prévôt, après avoir été
reçue, acceptée et actuellement exercée dans la facture du procès des neveux de
M. de Poincy, dans le logis même de M. Houël. D’ailleurs M. de hoisy voyant
que les divisions continuaient, demanda à la sollicitation d’un bon père capu1. “faisait”.
2. Les capucins aux îles viennent de deux provinces, la province de Normandie et la province de
Paris. Il doit s’agir de Paciique de Provins.
168
relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
cin1, qui gouvernait sa conscience, une conférence pour terminer leurs diférends.
M. Houël la refusa et it même poser des corps de garde à toutes les advenues de
son quartier pour en défendre l’entrée à M. de hoisy. En outre le général it une
loi dans sa maison, par laquelle on défendit de mal parler du gouverneur de la
Gardeloupe, avec une injonction de peine aux transgresseurs. Enin M. Hoüel
étant lassé de garder M. Lonvilier gouverneur de S. Christophle, un des neveux
de M. de Poincy, toujours prisonnier chez soi, prit fantaisie de l’envoyer chez M.
de hoisy. Celui-ci, qui ne le pouvait recevoir en sûreté pour ce que sa maison
était très faible et très exposée aux descentes des vaisseaux, le renvoie avec commandement de la part du roi de le retenir. Le gouverneur de la Gardeloupe le
refuse, ce qui fut cause que ce prisonnier eut la liberté. Je laisse à juger maintenant
au lecteur qui a eu droit dans ce remuement, qui fut tel que je vais le décrire. Le
jour étant pris auquel les habitants de la Gardeloupe, selon le projet qu’ils en
avaient conçu, devaient mettre dehors de leur île le général M. de hoisy, ils s’en
donnèrent des mutuels avis, ce qui était nécessaire, pour ce qu’il y en avait une
partie qui était éloignée de l’autre environ neuf à dix lieues. Les oiciers donc de
la Cabesterre, qui est un quartier de l’île qui regarde l’orient, partirent avec les
plus déterminés de leurs soldats. Deux choses s’opposèrent à leur sortie. 1. Un de
nos religieux, nommé le père Jean Baptiste du Tertre2, connaissant l’injustice de
ce soulèvement, les alla trouver jusque dans le lieu de leur assemblée et, après leur
avoir remontré en vrai père, il fut contraint pour émouvoir ces cœurs endurcis
de se servir d’invectives, dans lesquelles il y avait toujours un mélange de sévérité
et d’amour. Si on le faisait sortir par violence, il rentrait aussitôt avec le même
dessein de les remettre dans leur devoir. Enin, comme il pressait les chefs de cette
bande de révoltés de lui montrer, et à tant de pauvres abusés qui les accompagnaient, quelle personne les autorisait dans ce remuement et, ne trouvant aucune
réponse de leur part, il dissuada un quartier de suivre de si mauvais capitaines qui
allaient plutôt au gibet qu’à la guerre. 2. Dieu voulant mettre un empêchement à
un attentat si déraisonnable, il it déborder les rivières de telle façon, par un petit
déluge de pluie, que le chemin leur fut bouché ce jour-là.
Cependant comme ils étaient attendus avec impatience, aussi surmontèrentils toute sorte de diicultés, et se joignirent, après beaucoup de fatigues, aux
troupes de la basse terre, qui est le côté de l’île qui regarde l’occident où demeurait
M. le général de hoisy. Ils se campèrent environ à une portée de mousquet de
son logis, dans un lieu assez avantageux. Pendant que les oiciers de cette milice
irrégulière songeaient à donner leur ordre et envoyaient partout leurs sergents
pour faire prendre les armes à ceux qui n’avaient pas l’esprit séditieux, M. de
hoisy eut la liberté d’écrire à M. Houël pour l’avertir qu’en qualité de gouver1. Probablement Paciique de Provins. Il reste aux îles jusqu’à l’été 1646.
2. Jean-Baptiste Du Tertre dit de Sainte-Ursule (1610-1687) est missionnaire dominicain de 1640
à 1648, puis en 1655. Il a rédigé deux célèbres Histoire, une première en 1654, puis la seconde en
quatre volumes en 1667 et 1671.
169
mathias du puis
neur, il devait apaiser les remuements de ses sujets et qu’à faute de ne le faire pas
il protestait contre lui de tous dommages et intérêts. Je ne sais pas la réponse de
M. Houël, mais aussi je sais qu’il récrivit à notre révérend père supérieur à la
basse terre une lettre par laquelle il le suppliait bien humblement qu’il tachât de
faire quelque accommodement et qu’il procurât le contentement de ces habitants
soulevés. Le bon père y travailla inutilement et c’était aigrir leur mauvais courage
que de leur proposer le simple nom de la paix.
Monsieur Houël ne se contentant pas d’une lettre, il crut qu’il devait envoyer
une nouvelle ambassade, à savoir M. de Saboulies accompagné d’un père. Ce
grand homme et de corps et d’esprit montra premièrement le billet signé Houël,
par lequel il était enjoint aux habitants de mettre les armes bas au même temps
que M. de Saboulies leur en ferait de sa part le commandement. Ceux qui espéraient proiter de leur sédition répondirent qu’ils étaient bien avoués1, qu’un billet
qui provenait de la même main appuierait la justice de leur cause et partant qu’ils
étaient dans le dessein de poursuivre leur entreprise jusqu’au bout. Ce sage et
généreux capitaine, voyant qu’il ne gagnait rien par raison, usa de menaces, il
attaqua de paroles les plus déterminés de ces troupes et leur dit que, puisqu’ils
ne voulaient pas obéir à leur gouverneur, qu’il s’allait jeter dans la maison de
M. de hoisy pour la défendre et qu’ils expérimenteraient à leur grand dommage ce que peut une petite troupe bien conduite contre un régiment destitué
de bonne cause. Il ajouta qu’ils étaient des rebelles et qu’ils seraient traités de la
punition des rebelles, qu’ils se ilaient une corde qu’ils ne pourraient rompre et,
sous prétexte de chercher le repos, ils se jetaient dans un labyrinthe de maux inévitables. Ces menaces épouvantèrent les plus hardis, qui lui donnèrent charge de
faire quelques traités avec M. de hoisy. Je ne me souviens pas bien des articles.
Ce traité fut signé de part et d’autre et les copies en furent portées à M. Houël
par le révérend père Jean Baptiste du Tertre, lequel ayant réussi très heureusement
dans l’ambassade où il avait été compagnon, devait être reçu avec des témoignages
d’afection tout particuliers mais à peine parut-il dans la chambre du gouverneur
que, parmi une bande d’oiciers qui étaient tout fraîchement retournés de cette
expédition, il fut attaqué avec des paroles rudes, mépris sanglants, des injures
noires, des infamies insupportables. Monsieur Houël lui reprocha qu’il était un
libertin, un valet d’apothicaire, qu’il ne s’était revêtu de son froc que pour cacher
mieux les impiétés, qu’il l’avait appelé traître lorsqu’il dissuadait ses habitants de
faire une bonne action.
Ce bon religieux fut bien surpris quand il vit que non seulement la langue de
ce furieux lui était injurieuse mais encore ses mains lui étaient cruelles, parce que
soit pour faire des gestes qui exprimassent sa colère, soit pour contenter sa passion, tantôt il lui serrait les mains d’une étreinte violente, tantôt il lui présentait
le bout de sa canne dans l’estomac et la poussait assez rudement.
Le mauvais traitement qu’il it à ce bon père, sans sujet et pour l’avoir très
1. Autorisés.
170
relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
bien servi avec M. de Saboulies dans la conclusion de la paix pour laquelle il avait
été envoyé, a fait naître de violents soupçons, qui ont passé en croyance dans
tous les esprits que M. Houël avait procuré le soulèvement des habitants contre
M. de hoisy et que, lorsqu’il envoya un commandement de mettre les armes
bas, il s’imaginait que M. le général avait été honteusement chassé, pour ce qu’il
y avait trois jours que les troupes de la Cabesterre avaient joint celles de la Basseterre, et que dans un intervalle assez long on pouvait faire beaucoup de méchancetés, et particulièrement celle qu’il souhaitait le plus, pour l’accomplissement de
laquelle il savait que les habitants étaient furieusement portés.
La paix étant faite, tous les plus déterminés de ces mutins allèrent trouver le
gouverneur, où ils se rendirent si familiers et lui si complaisant qu’il voulut bien
faire la débauche avec eux. Je ne puis dire les discours qui furent tenus dans ce
déluge d’ivrognerie mais je sais que la veille de la Circoncision du Fils de Dieu, il
se mit dans sa barque avec ses oiciers aussi gros de vin que de colère et, qu’étant
arrivés la nuit à la Basse-terre, M. de hoisy, qui redoutait quelque chose de
funeste d’un voyage si précipité et si peu attendu, s’embarqua avec toute sa famille
dans une tartane1 de Portugais, qui était chargée de vin et de Nègres, et prit sa
route vers la Martinique, où il fut reçu avec un général applaudissement de tout
le peuple.
Après cette sortie de M. de hoisy, on pilla tous ceux qui avaient soutenu
son parti et ces rapines non seulement étaient tolérées, mais commandées, parmi
lesquels les plus malheureux furent M. de La Ramée et La Roche2, l’un capitaine,
l’autre aide-major. Le premier, après avoir tout perdu, fut chassé sans avoir la
liberté de prendre quelque pétun pour payer son passage. Le second, après avoir
été spolié [de] plus de vingt mille livres de tabac, fut réduit à cette honteuse
extrémité que de servir d’esclave au gouverneur l’espace de vingt mois, point pour
autre crime que pour avoir obéi en prenant les ordres de M. de hoisy, selon qu’il
lui avait été enjoint.
Ceux qui ont servi le gouverneur de la Gardeloupe ont été plus mal récompensés, parce qu’il y en a eu un capitaine pendu, un lieutenant passé par les
armes, un sergent major exilé, quelques autres chassés honteusement de l’île et
tout le reste rendu ennemis par des mauvais traitements, ain de n’avoir pas de
témoin des ordres qu’il avait donnés pour le soulèvement de son peuple qui ne
fût récusable, de sorte qu’il est aisé de conclure que ses serviteurs et ses ennemis
sont également malheureux et qu’on rencontre aussi bien sa perte en exécutant ses
ordres qu’en se rendant réfractaire à ses volontés.
Pendant ces remuements malheureux, M. Houël avait traité avec M. de Poincy
1. Petit navire portant une voile triangulaire.
2. Nicolas Suillard, dit La Ramée, capitaine de compagnie de l’île à Goyave et pointe Saint-Joseph
à la Guadeloupe ; Pierre La Roche ou Roche, Bordelais, aide-major à la Guadeloupe.
171
mathias du puis
pour faire échange de M. Du Parquet1, gouverneur de la Martinique avec ses
deux neveux qu’il avait toujours gardés dans sa maison, ain que ces prisonniers
lui eussent toute l’obligation de leur liberté. M. de Poincy, qui ne manque pas
d’adresse, consentit aussitôt à cette proposition et envoya une lotte de douze vaisseaux, dans lesquels il jeta huit cents hommes commandés par M. de La Vernade,
qui avait ordre de se saisir de la personne de M. de hoisy et de délivrer ses deux
neveux. La lotte alla droit à la Martinique, où elle apprit que M. de hoisy s’était
retiré. Les habitants irent des circonvallations2 autour de son logis et étaient
bien résolus d’empêcher la descente des soldats de S. Christophle, mais quand
ils entendirent la proposition qui leur fut faite de la liberté de leur gouverneur
pour l’emprisonnement de M. de hoisy, ils consentirent à son enlèvement, et
eux-mêmes furent assez lâches que de le livrer. Cette lotte passa à la Gardeloupe,
où elle demanda les deux neveux. On donna M. Lonvilier, gouverneur de S.
Christophle, et on retint hreval3 comme otage de la liberté du gouverneur de
la Martinique et l’un et l’autre s’en retournèrent chez soi environ un mois après.
Voilà donc M. de hoisy qui entre dans S. Christophle, non pas dans la pompe
d’un lieutenant général pour le roi mais seulement en qualité de prisonnier et il
demeura dans cette captivité jusque à ce que, trois compagnies s’étant mutinées
qui demandaient leur général, monsieur de Poincy qui redoutait quelque chose
de funeste de ce soulèvement et craignant que le peloton ne grossit par l’arrivée
de beaucoup de mécontents, pour couper cours à leur dessein qu’ils avaient tramé
à la ruine de ses intérêts, il crut qu’il était absolument nécessaire d’envoyer M. de
hoisy en France, dans le navire du capitaine Manseld, qui reçut ordre aussitôt
de lever l’ancre et de s’en retourner en France où il arriva assez heureusement à
S. Malo.
Retournons à notre Gardeloupe et voyons comme le gouverneur se comporte
à l’endroit de ceux qui font des souhaits innocents pour le retour de M. de hoisy.
Après avoir soufert qu’on eût emporté leurs meubles, pillé leurs biens, avec une
lâche impunité, il s’attaque à leur personne. Parmi ceux qui expérimentèrent la
rigueur de ses violences, il n’y en a pas eu de plus aligé qu’un vieil habitant
nommé D’Orange4, qui avait soufert tous les travaux imaginables dans le nouvel
1. Jacques Dyel Du Parquet (1606-1658) est établi lieutenant général de la Martinique par son
oncle Pierre Belain d’Esnambuc à partir de 1637. Il est ensuite nommé sénéchal de la Martinique à partir de 1643, enin il en devient gouverneur et sénéchal en 1647. En 1650, il achète
l’île ainsi que Sainte-Lucie, les Grenadines et Grenade, puis en obtient le gouvernement et la
lieutenance générale en 1651 et ce jusqu’à sa mort.
2. Grands fossés, tranchées.
3. Antoine de Longvilliers de Tréval, neveu de Philippe Longvilliers de Poincy.
4. Guillaume Dorange, Guillaume (1609-1674), originaire du Cotentin, est présent aux îles dès
1628. Desnambuc l’emploie pour coloniser Saint Christophe en 1629, puis il participe, sous les
ordres de Charles Liénard, seigneur de L’Olive, à la colonisation de la Guadeloupe en 1635, où il
s’installe et épouse Magdeleine Huguet, nièce de L’Olive. Lorsqu’il prend parti pour hoisy en
1646, Houël le fait mettre aux fers, puis l’expédie à la Barbade. À son retour, il part s’installer à
la Martinique. Bien qu’exempté de toute corvée, dont le service militaire depuis 1672, il trouve
172
relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
établissement de la colonie française dans la Gardeloupe, qui avait fait un asile
de sa case, où tous les malades étaient traités, les faméliques repus et qui, par la
grandeur de ses charités continuelles et les services qu’il rendait à un chacun, avait
gagné avantageusement le cœur et les afections de tout le monde. M. Houël, qui
ne voulait pas soufrir d’accommodement que pour lui, ni d’estime que pour sa
personne, ni de grandeur même dépendante que pour sa charge, regarda avec
dédain ce pauvre D’Orange, et puis lui it une querelle de gaieté de cœur, lui
imposant qu’il avait souhaité le retour de M. de hoisy en proférant ces paroles
après la Nativité du Fils de Dieu, que Noël était passé mais qu’il reviendrait, pour
ce que M. de hoisy s’appelle Noël. Sur cette imagination, il le mande et, après
lui avoir fait mille reproches, lui donne sa case pour prison, avec défense expresse
de ne nous jamais parler. Dans la contrainte de cet emprisonnement, nous fîmes
pour lui ce que nous eussions fait pour un autre aligé, nous le visitâmes et
tâchâmes d’adoucir les aigreurs de son esprit par des raisons que la charité nous
fournissait et, par des compassions très grandes que nous témoignions avoir de
ses peines. Ce prisonnier, qui avait un grand jugement, prévit bien qu’il fallait se
résoudre à retourner en France et que ce retardement forcé était un des premiers
pas de son voyage. C’est pourquoi pour pourvoir à la sûreté de sa famille, qu’il
redoutait devoir être ruinée par son absence, il eût souhaité d’avoir un écrit par
lequel son innocence fût déclarée et la violence de son persécuteur protestée et,
parce qu’il fallait avoir connaissance des afaires et être avantagé d’un esprit de
chicane, on crut qu’un Normand, nommé Delleville1, était capable de faire cette
requête en bonne forme. On s’adressa à lui avec toute la coniance possible mais
on fut malheureusement déçu, parce que, croyant avoir trouvé un ami, on rencontra un peride qui alla trouver M. Houël aussitôt que la proposition lui en fut
faite et qui reçut ordre de faire la déclaration qu’on ne lui demandait pas, autant
injurieuse qu’elle pouvait être. On l’apporta chez ce malheureux prisonnier selon
la forme que cet esprit normand lui avait donnée. Les religieux ne la jugent digne
que des lammes pour en faire perdre la mémoire par le feu, lequel arrêt fut aussitôt exécuté que porté.
Cette déclaration, ou plutôt cette description de la vie de M. Houël toute supprimée qu’elle était par la prudence des religieux pour ce qu’elle était difamatoire
et n’était pas propre à protéger un innocent, fut ardemment recherchée par le
gouverneur de la Gardeloupe et, pour en trouver, saisit le prisonnier. Il it feinte
de le vouloir faire embarquer dans un vaisseau. Deux oiciers, ou plutôt deux espions le conduisent à la Basse-terre, qui lui font en chemin mille questions et, forgeant des réponses quand il ne disait mot, ou bien retournant malicieusement le
sens de ses paroles, devinrent deux faussaires et deux témoins plus détestables que
ceux de sainte Suzanne. Étant dans ce quartier de l’île, Monsieur Houël l’aborde,
la mort à Fort-Royal de la Martinique le 20 juillet 1674, lors de l’attaque de l’armée hollandaise.
1. Michel Bernard de Delleville, nommé lieutenant de roi à la Guadeloupe le 18 août 1646.
173
mathias du puis
il lui demande qu’il lui mette entre les mains ce libelle difamatoire que Delleville
(c’est ainsi que s’appelait ce Normand) lui avait fabriqué. Ne l’ayant jamais lu, il
répondit qu’il n’en avait pas. Pour ce juste et nécessaire refus, il reçut une grêle de
coups de canne, que ce gouverneur lui donna, qui lui meurtrirent impitoyablement tout le corps de sorte que, se rendant partie et se portant pour son juge, il
devint encore son bourreau. Dans ce transport de la colère qui avait porté ce lâche
à briser ce pauvre malheureux, il le fait conduire au corps de garde, charger de fers
aux pieds et aux mains, doubler les escouades, dans l’appréhension qu’il avait qu’il
ne lui échappât, il crie tout haut qu’il le fera pendre, fait défense aux sergents de
permettre l’entrée aux religieux. Dans la conjoncture de cette tyrannie, un religieux avait prêché le premier dimanche de Carême et, comme l’Évangile rapporte
les tentations avec lesquelles le diable osa bien attaquer le ils de Dieu, il traita
qu’on soufrait des tentations du côté du monde quand le petit était injustement
opprimé par le grand. Le gouverneur qui était présent, saisi infailliblement d’un
puissant remords de conscience et qui soufre un afront quand on lui dit une vérité, sortit de l’auditoire et de la messe, non pas avec un dessein de s’amender mais
avec un désir insatiable de vengeance et, pour ce qu’il ne trouvait pas de prétexte
assez spécieux pour s’attaquer à nous, il crut qu’il contenterait sa passion quand il
maltraiterait le prisonnier, qui était notre bon ami, auquel il fait faire son procès,
dans les intrigues duquel les pères sont enveloppés comme complices, pour ce
que nous avions trempé dans une conjuration supposée de chasser M. Houël de
son gouvernement et d’y en établir un autre en sa place. Après la déclaration de
ce mensonge controuvé1, on assemble le conseil, qui est composé d’ignorants, qui
n’ont ni d’autres voix, ni d’autres sentiments que ceux du gouverneur qui préside,
où il fut décrété que le juge ordinaire serait délégué chez nous pour et aux ins de
nous interroger sur soixante et tant d’articles, entre autres savoir si, dans la direction des consciences, nous n’avions pas porté les esprits à la rébellion.
Le juge fut assez hardi de venir chez nous pour nous faire de très humbles excuses de ce qu’il procédait à l’exécution de la charge qui lui avait été donnée, qu’il
était perdu s’il n’avait obéi, que son oice de juge lui était insupportable, pour ce
qu’on ne lui permettait pas de suivre les lois dans ses jugements, mais seulement
le caprice de M. Houël. Ces protestations nous irent relâcher de la résolution
que nous avions prise de lui faire goûter du pain de notre chapitre, avec une sauce
qu’il n’avait jamais peut-être mangé[e] et on l’eût prolongé à cet animal jusqu’à
vitulos2, pour lui apprendre son métier.
Le jour de Pâques arriva, auquel tout bon chrétien est obligé de recevoir son
Créateur. Ce fut un jour de deuil pour notre gouverneur, pour ce qu’il était obligé
à nous reconnaître pour ses pasteurs et à recevoir de nos mains le bénéice de
l’absolution de crainte qu’il ne passât dans les esprits de tous ses habitants pour
un athée. Je ne parle pas ici de ce qu’il fut ordonné mais seulement je dis qu’il
1. Inventé faussement.
2. Jusqu’au bout.
174
relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
dit des louanges de tous les religieux en général et donna en particulier des éloges
plus relevés à ceux qu’il avait plus méchamment vilipendés par les horreurs de
ses médisances. Nous adorions la majesté de Dieu du plus profond de nos cœurs
dans un changement si peu attendu et cela nous it espérer que nous pourrions
faire une bonne paix, par laquelle nous procurerions la liberté à deux prisonniers
malheureux et non point coupables qui gémissaient, il y avait deux mois sous la
pesanteur de leurs chaînes et qui n’étaient arrêtés, à ce qu’on disait, que pour nos
intérêts.
J’accompagnais1 notre père supérieur avec un dessein tout paciique mais cet
homme nous proposa des conditions si indignes et nous traita avec des mépris si
sanglants que nous retournâmes sans rien faire, notre humilité le rendit arrogant
et il crut que, à cause que nous demandions un bon accord, il nous devait faire
une plus rude guerre. Il poursuivit donc le procès de ces deux prisonniers, nos
amis, tantôt d’une façon, tantôt d’une autre. Il déploya toutes les souplesses de la
chicane, au moins celles qu’il savait, pour surprendre des esprits à notre ruine et,
pour ce que la vérité est forte, il fut impossible qu’on trouvât la moindre chose
dans les dépositions de ces deux accusés qui fût punissable même par la rigueur
des lois. On ne cessait pourtant de nous menacer qu’on nous traînerait devant les
tribunaux séculiers. Et nous, appuyés et sur nos innocences et sur l’immunité de
nos personnes, nous les menacions que, si on se rendait toujours opiniâtre à nous
persécuter, enin nous userions du pouvoir que Dieu et le S. Père nous avaient
donné et nous serions contraints de fulminer l’excommunication et les retrancher comme membres pourris du corps de l’Église. Ces menaces, quoique justes,
choquèrent puissamment notre ennemi, qui chercha des nouveaux moyens pour
nous perdre. Il donna ordre de tuer nos volailles, d’ouvrir nos parcs, il empêcha
que nous ne fussions payés d’un petit revenu que nous tirons annuellement de
nos places que nous donnons à ferme aux habitants, il assomma de coups de
bâton un homme à qui nous avions baillé une habitation aux mêmes conditions
qu’aux autres, il lui it perdre et son travail d’un an et sa levée de tabac. Nous
étions censurés jusqu’à la moindre de nos actions. C’était un crime de venir en ce
temps-là à la confession et on était coupable, non seulement de nous avoir parlé,
mais encore de nous avoir vus. Ce Barbare se vantait partout qu’il nous voulait
réduire dans cette honteuse extrémité que de nous contraindre de lui demander
du pain la larme à l’œil, nos réputations étaient déchirées et, après avoir fait une
ininité de procès-verbaux de nos déportements2, il trouva que nos actions avaient
une candeur que son envie, moins noire que sa malice, ne nous pourrait ôter.
Nous plaignions cependant quantité de pauvres ignorants, qui, ou par une
sotte crédulité, ou par une lâche crainte, connivaient3 malheureusement à l’injustice de ces procédures. C’est pourquoi, pour désabuser ces esprits, nous conclûmes
1. “j’accompagné”.
2. Notre mauvaise conduite.
3. Consentaient, en fermant les yeux.
175
mathias du puis
qu’il fallait paraître dans leur conseil à la première citation pour faire une apologie
que nous avions préparée tout exprès et, pour ce qu’elle donne à connaître plus
particulièrement l’état de nos afaires et la violence de nos persécutions, il ne sera
pas hors de propos de l’insérer ici.
Apologie au conseil souverain de la Gardeloupe.
Quoique ce soit une chose inusitée, messieurs, qu’un religieux plaide sa cause devant le tribunal de la justice séculière, si est-ce pourtant qu’elle n’est pas sans exemple,
puisque l’histoire ecclésiastique m’apprend que le grand Saint Athanase1, très digne
archevêque d’Alexandrie, défendit avec autant de zèle que de vérité devant l’empereur
Constantin, son innocence malheureusement déchirée par la fureur de ses ennemis. Ce
généreux prélat crut qu’il importait et pour la gloire de Dieu et pour le salut du prochain de se purger des crimes que la calomnie lui avait imposés, pour ce que le ministère qu’il exerçait demandait une grande pureté que ses ennemis lui voulaient ravir
aussi bien qu’un grand zèle pour la défense de la foi qu’on faisait passer pour sédition.
Il y a quelque chose de semblable dans le sujet dont je me trouve aujourd’hui obligé
de parler. Pour ce que l’autorité de pasteur que nous avons reçue immédiatement du
pape, qui est le père commun de la chrétienté et qui a autant de juridiction sur les
habitants de la Gardeloupe que sur les citoyens de Rome, nous contraint à la pratique d’une haute vertu qu’on veut faire aujourd’hui passer pour un vice punissable.
L’honneur de l’Église de Dieu et le devoir de notre charge veulent que nous fassions voir
la simplicité de nos déportements à nu, ain que vous en ayez de meilleurs sentiments
quand vous en aurez de meilleures connaissances. Il y a une chose qui me console
grandement, c’est que je dois parler devant ceux que nous avons eu l’honneur de servir et qui n’ont jamais formé aucune plainte de l’exécution de notre charge. Tous ces
messieurs qui m’entendent savent que lorsqu’il s’est agi du bien de leurs âmes, non seulement nous avons méprisé toutes les conséquences malheureuses que nous prévoyions
très bien mais aussi nous avons passé jusque-là que de nous exposer à la disgrâce de
la fortune et à la colère des grands, qu’une expérience malheureuse ne nous a fait
reconnaître que trop funeste. En ce point nous avons idèlement accompli la volonté
de Dieu, qui veut que nous préférions toujours le salut des âmes de nos ouailles, je dis
même de nos frères, au repos de notre vie. Pour avoir procuré la sûreté, nous avons été
puissamment assaillis et nous sommes restés dans le naufrage que nous avons fait éviter
aux autres. Je ne murmure pas pourtant contre la providence de Dieu, qui ne jette ses
élus dans les tribulations que pour les puriier et qui ne leur prépare des combats que
pour leur préparer des couronnes. Je ne blâme pas la sévérité des uns ni la tromperie
des autres, qui ont cru ne pouvoir gagner la faveur du monde que par notre perte et ne
s’élever que sur nos ruines et notre oppression. J’accuse seulement notre malheur, qui
nous a fait soufrir ce qu’il avait de plus cruel et de plus rigoureux et qui dans l’océan
de tant d’amertumes ne nous a laissé que cette douceur que nous avons toujours goûtée
avec une très grande satisfaction, [à] savoir que nous étions innocents. Mais pour ce
1. Athanase d’Alexandrie (ca 298-373), évêque d’Alexandrie qui combattit l’arianisme.
176
relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
qu’il ne suit pas de le dire mais qu’il le faut encore prouver, je l’entreprends, en nous
purgeant 1. des calomnies qu’on nous impose, et 2. en vous montrant les maux qu’on
nous a fait soufrir.
Auparavant que de commencer, il est nécessaire de vous faire entendre le fondement
de tant d’iniques procédures qu’on a faites pour nous confondre et pour nous perdre.
Cela me contraint de rouvrir des plaies que le temps a fermées et à remettre sur le tapis
l’afaire d’un pauvre malheureux qui a été repris sans avoir manqué, emprisonné sans
sujet, accusé sans crime et condamné sans avoir été convaincu par les voies ordinaires
de la justice. Dans la conjoncture de cette violence inusitée, je dis même parmi les
Barbares, nous n’avons pu nous taire, et ce n’était pas notre devoir, vu même qu’on
criait tout haut que ce criminel prétendu eût été sans punition s’il eût été sans afection
pour les pères. S’il nous aimait, c’est qu’il n’avait pas remarqué dans nos actions aucun
dérèglement qui fut capable d’être haï et qu’il s’était toujours très bien trouvé des avis
que nous lui avions donnés pour la conservation de sa fortune et de sa personne également objets de l’envie, de sorte que la tendresse qu’il avait pour nous et le soin que
nous prenions pour lui ne pouvaient être des crimes suppliciables, même par la rigueur
des lois, puisque ni l’un ni l’autre n’était contre la gloire de Dieu ou le salut du prochain, de manière que nous étions obligés de dire nos sentiments en particulier de cette
oppression et d’en parler en public comme d’une injustice manifeste, en pardonnant
toutefois par charité au nom de son persécuteur. Eût-il été possible que nous eussions vu
les consciences de nos ouailles ulcérées sans tâcher de les guérir ? N’eussions nous pas été
estimés plutôt larrons que pasteurs, puisque nous eussions semblé conniver au vice par
notre silence ? Cette raison seule, et non pas l’intérêt de l’amitié, nous obligea le premier dimanche de Carême à donner quelque consolation aux aligés et à plaindre le
malheur de la vertu, qui n’est reconnue dans ce monde que d’injures, de disgrâces et de
prison, en lâchant quelques mots rudes contre les oppresseurs des innocents mais je proteste devant Dieu, qui connaît seul les replis de nos cœurs et la pureté de nos intentions
que ce fut pour les corriger amoureusement et non pas pour les jeter dans la fureur, ni
pour les animer à des injustes vengeances. Une bonne cause a quelquefois de mauvais
efets par l’indisposition du sujet qui reçoit son impression, ce qui ne se trouva que trop
véritable dans cette prédication, pour ce qu’au lieu de couper le cours à l’injustice, ceux
à qui la conscience remordait1 intérieurement, crurent que c’était les choquer2 que de
les reprendre. Ils publièrent que nous étions des diables, que nos chaires nous servaient
à contenter nos passions et non pas à prêcher la vérité, on resserra plus étroitement le
prisonnier pour la défense duquel on s’imaginait que nous avions parlé, on donna
charge à un tas de latteurs d’épier nos actions, de gloser nos paroles et d’étudier non
seulement les mouvements de nos corps, mais encore les pensées de nos cœurs pour y
trouver à redire. Cela ne nous empêcha pas d’agir à l’accoutumée, pour ce que nous
n’avons jamais agi que vertueusement, sinon que quelque religieux cessa de prêcher,
non par crainte qu’il eût de quelque violence mais par une très charitable prudence,
1. Causait des remords.
2. Ofenser.
177
mathias du puis
qui nous apprend à désister de la correction fraternelle quand on s’aperçoit que le
pêcheur se cabre et devient plus méchant. Notre silence donc ne nous peut condamner
mais bien il nous justiie, puisqu’en parlant et en nous taisant nous avons fait toujours
notre charge. C’est ici le fondement de tant de calomnies qu’on a inventées contre nous,
et spécialement d’un enlèvement prétendu de M. Houël, gouverneur de la Gardeloupe,
avec le dessein d’en mettre un autre en sa place. Pour détruire cette grosse batterie qui
met nos ennemis en alarme et nous jette dans la persécution, il faut diviser les deux
pièces qui la composent et parler premièrement de cet enlèvement pour dire par après
quelque chose de l’entreprise de faire un autre gouverneur.
Le droit porte que celui qui dénonce quand il manque dans ses preuves doit être
rigoureusement puni, tant pour satisfaire à l’injure qu’il a faite à un innocent en le
calomniant, que pour servir d’épouvantail à tant de langues serpentines qui piquent,
mais d’une piqûre cruellement venimeuse, la réputation de leur prochain. À ce compte
nos ennemis devraient être mis sur la roue, puisqu’ils ne disent que des mensonges sans
vérité et n’apportent que des impostures sans preuve. Ils nous imposent que nous avons
voulu enlever M. Houël, mais ils ne disent pas quand, avec qui, ni comment, quel
navire était à la côte de l’île de la Gardeloupe, quel capitaine le devait conduire, qui
était de l’équipage. Quoi, le devions-nous prendre au collet et le jeter dans un canot ?
Avions-nous des gens apostés pour une si hardie exécution ? Avons-nous fait quelque
assemblée pour en délibérer ? Nous sommes-nous transportés dans les cases pour y
obliger les habitants ? Avons-nous bien été les boutefeux de la guerre, après avoir été
les trompettes de la paix ? Dans quel lieu devait-il être conduit ? Était-ce parmi les
Espagnols ou parmi les Sauvages ? Quelle apparence à tout ceci ? Mais il y a eu des
prisonniers qui l’ont déposé. Qui est-ce ? Est-ce celui qui est maintenant libre ou bien
celui qui reste encore dans les fers ? Nous savons que le premier après une ininité
d’artiices avec lesquels on a tâché de le surprendre, après de grandes menaces pour
l’étonner, après de belles promesses pour le gagner à notre perte, on n’a pu tirer jamais
de sa bouche que cet enlèvement dont on nous accuse fût véritable. Nous savons que le
second a protesté devant une bonne compagnie qu’il n’avait rien à dire contre nous et
qu’il désavouait devant Dieu et devant les hommes tout ce que la violence de la torture, dont il était malicieusement menacé, arracherait de sa déposition forcée qui nous
pût être désavantageux. Qu’est-ce qu’ils diraient pour le témoignage de notre innocence
s’ils nous étaient confrontés, puisqu’étant dans les prisons de nos ennemis, mangeant de
leur pain, recevant leurs visites, entendant les paroles de quelques personnes apostées
qui les poussaient à notre ruine, ils parlent de telle sorte à notre défense.
Réfutons maintenant l’autre partie de l’imposture, qui est que nous avons voulu
mettre un autre gouverneur dans la Gardeloupe, à savoir M. de Saboulies, et on tâche
de le prouver par l’afection que nous lui avons portée. Nous avouons franchement que
nous avons aimé M. de Saboulies et nous ajoutons que ce n’a pas été tant pour la gloire
de sa naissance, l’ingénuité de son naturel, comme pour l’éclat de sa vertu. La probité
se fait respecter partout où elle se rencontre, et, en cela, nous n’avons pas suivi nos inclinations particulières mais le sentiment général de tous les gens de bien. Les bêtes ont
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relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
révéré la vertu dans ces anachorètes1 qui ont rempli les déserts de la grandeur de leurs
mérites, aussi bien que de leurs miracles, et on voudrait que des religieux l’eussent à
mépris dans un grand capitaine. Nous ne nous sommes pas dépouillés de toute humanité, quoique nous soyons revêtus d’un habit de religion et la sainteté de notre institut ne nous oblige à autre chose sinon à corriger ce que nous avons de mauvais et à
cultiver ce qui nous reste de bon, de sorte que comme nos amitiés étaient fortes, elles
étaient aussi justes et raisonnables, et nous n’avons jamais eu dessein de les étendre
que jusqu’aux autels. Si cela est, comme il est très véritable, je m’étonne de la sottise
de ces esprits qui s’imaginent que l’afection ait pu être la cause d’un crime, puisqu’elle
n’était fondée que sur la vertu. De plus, comme on nous accusait à la Gardeloupe
d’avoir eu dessein de faire ce gentilhomme gouverneur de l’île, il s’équipait pour faire
un voyage en France et il passa à notre rade lorsque deux malheureux qui n’avaient pas
d’autre crime que d’être enviés des méchants, étaient aux fers. Il apprit cette nouvelle
et cependant l’a-t-on entendu murmurer contre ces procédures peu raisonnables ? A-ton remarqué dans ses déportements qu’il eût pris à tâche d’arracher ces prisonniers des
mains de leurs ennemis et des siens ? Pouvait-il disposer du vaisseau ou de l’équipage à
cet efet ? Un homme seul était-il capable de forcer des sentinelles en grand nombre, des
corps de garde renforcés, ou d’occuper une île tout entière pour s’en faire gouverneur ?
A-t-on2 jamais lu des choses semblables dans les romans qui font métier de faire croire
des impossibilités ? Il était obligé à faire de tels eforts, si ces prisonniers, à ce que disent
nos calomniateurs, devaient être les principaux instruments de l’usurpation de l’île.
D’abondant, ce gentilhomme a le cœur si généreux qu’il serait très marri3 de faire une
lâcheté. Quoiqu’il soufre les méchants avec peine, il n’entreprendra jamais de les punir
sans commission. Il regarde deux choses, dans toutes ses procédures, et la conscience et
l’honneur. La première l’empêche de faire une méchante action selon Dieu, la seconde
de commettre une lâcheté selon le monde, l’un et l’autre le rendent et bon citoyen et
bon homme, puisqu’il est toujours innocent dans ses projets et raisonnable dans l’exécution de ses desseins. C’est donc à tort qu’on nous accuse de l’avoir voulu faire gouverneur de la Gardeloupe, puisqu’il ne voudrait jamais rien faire contre sa conscience et
qu’il serait très marri d’occuper une île sans commission. L’indignité de cette dernière
action ternirait la gloire de celles qu’il a faites par le passé et il ne voudrait pas mettre
ses amis en peine pour se mettre en repos, ni s’élever par leur abaissement.
On nous objecte en troisième lieu que nous avons manqué de respect à l’endroit
de notre gouverneur. Mais qui sont ceux qui nous accusent d’irrévérence, ceux qui en
commettent à chaque moment, ou qui demandent des respects incivils ? Nous n’ignorons pas, Dieu merci, que les puissances temporelles sont ordonnées de Dieu, qui les
a élevées sur les têtes de leurs sujets pour procurer leur bien commun et leur servir de
modèle de vertu et, en reconnaissance de leur prééminence et de leur oice, on leur doit
et du respect et de l’amour. Non seulement nous avons conservé ces lumières pour notre
1. Religieux qui vivent dans la solitude, ermites.
2. “a on”, sic.
3. Fâché.
179
mathias du puis
conduite particulière mais encore nous les avons communiquées au public et nous pouvons dire sans vanité, s’il se voit aujourd’hui oicieusement servi, que cela ne procède
pas tant de son adresse que de la disposition de ses habitants à laquelle nous les avons
portés. Nous ne doutons pas aussi de ce que Tertulien1 écrit dans son Apologétique,
quand il répond aux objections des gentils, qui se plaignaient que les chrétiens ne sacriiaient pas pour le salut des empereurs. Ce grand homme, le plus docte de l’antiquité,
montre que les chrétiens étaient plus afectionnés au salut des empereurs que tout le
reste de leurs sujets, pour ce qu’ils les servaient plus idèlement durant la guerre et les
honoraient plus respectueusement durant la paix et que, dans l’un et l’autre temps, ils
ofraient au véritable Dieu des sacriices ininiment plus eicaces, et des prières plus
ferventes. Nous tâchons de faire le même, nous avons prié Dieu pour notre gouverneur
pendant qu’il soulevait le monde contre nous. Quand il a parlé de notre sortie, nous
avons sollicité le Ciel pour la continuation de sa charge. Lorsqu’il nous a nommés
par mépris des aumôniers de bande, nous lui avons réparti par vérité qu’il était le
gouverneur de la Gardeloupe. Et si nous avons appris, je ne dis pas par quelle voie,
qu’on redoublait nos persécutions, nous avons redoublé nos vœux et nos sacriices. Voilà
comme nos services et nos respects ont été mille fois plus véritables que les compliments
de ceux qui lui disent à chaque moment, monsieur, votre serviteur, et qui, de la même
langue avec laquelle ils prononcent ces paroles complimenteuses ou véritablement
menteuses, prononceraient sa sentence si la fortune lui était contraire. Je n’en veux
qu’une marque, tout le monde sait quel bruit a fait une certaine requête que la plus
noire conscience et l’âme la plus déloyale de l’île avait composée, sans y être contrainte
que par une malice invétérée qui la porte à mal faire. Si monsieur Houël avait été
convaincu des forfaits qui y étaient contenus, un seul suisait pour le perdre. Toutes
ses actions y étaient syndiquées2, ses intentions interprétées, ses procédures condamnées,
sa façon de gouverner blâmée. Sa justice passait pour une oppression, ses desseins pour
des trahisons, sa prudence pour des artiices. Enin une grande partie de sa vie, qui y
était dépeinte au vif selon le sentiment de ce beau faiseur de requêtes, n’était qu’une
entresuite de crimes noirs, d’oppressions injustes et d’un orgueil insupportable. Dieu
voulut qu’elle tombât entre nos mains. Des autres moins soucieux de l’honneur de
monsieur le gouverneur l’eussent aussitôt publiée et, si nous n’eussions toujours eu le
désir de maintenir selon notre pouvoir son autorité, ce ne nous eût pas été une chose
bien diicile que d’imbiber le peuple de ces malicieuses impressions contenues dans la
requête. Nous n’avions à faire autre chose sinon que de ne la supprimer pas mais nous
la brûlâmes, pour témoigner que celui qui l’avait faite méritait aussi bien les lammes
que son écrit. Jugez par là, messieurs, si nos respects sont véritables et nos amours sans
aucun mélange d’aversion.
Vous me direz que, si cela est vrai, nous ne devions pas le menacer, ni ses oiciers,
d’excommunication. À cela, je vous réponds ce que les docteurs nous enseignent, à
1. Tertullien (ca 155-ca 230), auteur latin, converti au christianisme, qui écrivit notamment l’Apologétique (ou Apologie du christianisme).
2. Critiquées.
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relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
savoir qu’il y a deux sortes d’excommunication, l’une qui est annexée indissolublement
au crime qu’on commet, l’autre qui est laissée à la liberté des prélats pour s’en servir
selon que leur prudence et leur zèle le jugeront à propos. Je ne dispute pas ici de notre
puissance, pour ce que nous savons de qui nous la tenons, et jusqu’à quel terme elle
s’étend, mais seulement je dis que celle que vous encouriez lorsque vous nous vouliez
traîner misérablement devant vos tribunaux séculiers, et même sans être dénoncés,
était de la première sorte. Quoi, nous eussions vu que vous eussiez été séparés du corps
de l’Église comme des membres pourris sans vous en avertir ? Nous eussions vu votre
ruine sans vous en retirer ? Votre blessure mortelle sans vous en guérir ? Que vous servirait d’avoir des pasteurs s’ils ne veillaient pour la conservation de vos consciences et
le salut de vos âmes ? Quelles malédictions ne sont fulminées dans l’Écriture contre ces
lâches endormis, qui par crainte ou par une vicieuse négligence laissent malheureusement périr ceux qu’ils peuvent corriger en les avertissant ? Nous savons notre charge et
vous ne devez pas ignorer votre devoir qui est de vous retirer de la pente funeste d’un
précipice qu’on vous montre.
Je crois que c’est assez parlé pour notre justiication, il est à propos de dire quelque
chose de la rigueur des peines qu’on nous fait soufrir. Auparavant que je commence,
je vous prie de croire deux choses : la première est que je ne vous dirai le nombre ni la
grandeur de nos soufrances, pour ce que ce serait ou en vouloir perdre le mérite, ou
tout au moins le temps inutilement. La seconde est que je n’ai aucun dessein d’attirer
vos compassions sur nos maux, pour ce que je ne voudrais pas vous mettre en peine,
à cause que j’aime votre repos et que nous ne sommes pas marris de supporter seuls
la grandeur de nos peines, pour ce que nous en voulons avoir seuls les mérites et les
récompenses. Ceci étant supposé, j’ajoute que je ne veux point parler de tant d’injures
et tant de brocards que les plus lâches de la Gardeloupe ont vomis contre notre innocence, par lesquels nous nous sommes vus si misérablement déchirés que la plupart des
habitants, après avoir vilipendé nos personnes, sont encore venus en mépris de notre
ministère, de sorte que nous avons été presque réduits à ce point que d’être pasteurs
sans ouailles et missionnaires apostoliques sans aucune fonction apostolique. Je passe
tout ceci de crainte de lasser vos patiences et pour m’épargner beaucoup de peine et je
viens à une injustice manifeste qu’on a faite lorsqu’on a puni des innocents pour des
coupables. Vous savez, et vous ne le pouvez ignorer, puisque vous êtes les conseillers de
la justice de la Gardeloupe, que les fautes sont personnelles et que celui-là doit être
puni qui a manqué, pour ce que l’ordonnance d’un supplice a deux ins, à savoir la
compensation du dommage et l’épouvante pour les méchants, qui se doivent faire sages
aux dépens d’autrui. Et cependant nous avons été contraints de déplorer le désastre
de deux misérables qui ont été jetés dans une obscure prison, les fers aux pieds et aux
mains, matés par la faim et brisés de coups de bâton, condamnés à un exil, obligés
à une amende de deux mille livres de pétun, menacés de la mort et retenus encore
aujourd’hui comme des esclaves, non pas pour leurs fautes particulières, mais bien
pour celle des pères, des religieux, de leurs pasteurs. Quoi, devient-on misérable pour
hanter des gens de bien ? Et apprendrait-on la sédition parmi ceux qui ne respirent que
181
mathias du puis
la paix ? Notre conversation est-elle si criminelle qu’elle doive rendre coupables ceux
qui nous visitent ? Ne sommes-nous pas des personnes publiques et nous pouvons-nous
rendre incommunicables sans injustice ? Parmi tant de vertus que nous faisons vœu
de pratiquer, laisserons-nous la principale qui est la charité ? Nous n’aurions pas des
entrailles de miséricorde pour les misères du monde et nous serions obligés de nous rire
des soufrances de notre prochain, si nous voulions suivre le caprice insupportable de
quelque personne. Et si nous avons manqué en tout ceci, pourquoi est-ce qu’on n’a pas
puni les criminels et pardonné aux innocents ? Que nous eussions été heureux que de
soufrir pour la justice mais je veux croire que nos péchés nous ont rendus indignes de
cette gloire. Je me trompe, nous avons eu quelque part à la violence de la persécution,
je ne dis pas de celle qui nous peut avoir été causée par beaucoup d’âmes vénales dont
nous avons ressenti la fureur et dont Dieu connaît le mérite mais de celle que la personne la plus qualiiée de l’île a faite à tout le corps des missionnaires, en touchant sensiblement un de ses membres. Un jour que notre procureur s’était transporté au poids1
pour toucher quelque pétun que nos débiteurs lui avaient promis, non seulement on
ne it pas payer, mais encore on l’attaqua témérairement avec des paroles si rudes et
si méprisantes que j’ai horreur d’y penser et je m’assure2 que vous seriez étonnés de les
entendre. Que d’injures ? Quels reproches ne lui it-on pas ? Ce fut dans ce lieu où tout
le peuple était assemblé qu’on défendit à tous ceux à qui il appartiendrait de payer un
petit revenu que nous recevons d’une place que M. de L’Olive, premier gouverneur de
la Gardeloupe, nous a donnée, que les seigneurs de la compagnie nous ont conirmée
par deux fois, jusque-là qu’ils nous ont laissés dans la liberté de la vendre si quelque
violence ou quelque nécessité nous faisait quitter la mission que nous avons depuis
14 ans si bien méritée et si idèlement gardée. N’est-ce pas être usurpateur du bien de
l’Église ? N’est-ce pas réduire à la nécessité de la famine des religieux qui ne subsistent
que du travail de leurs mains, et d’un petit traic de leur place ? N’est-ce pas être cruel
jusqu’à la rage que de leur ravir leur nourriture, au lieu de la leur fournir comme il
est obligé, je ne dis pas par charité, mais encore par justice.
C’était trop peu d’avoir été injuste en nous ôtant nos biens, il voulut être encore
sacrilège en nous disputant le titre de missionnaires apostoliques et en nous attaquant
jusque dans nos Églises en présence du S. Sacrement et presque sur les autels. Ce fut le
jour de la Pentecôte, où le S. Esprit descendant sur les apôtres bannit la crainte de leur
cœur et délia leurs langues pour leur faire dire des paroles de vérité, mais le diable,
qu’on nomme ordinairement le singe de Dieu, it tout le contraire, pour ce qu’il tâcha
par ses suppôts d’épouvanter les bons en les calomniant avec des paroles de mensonges.
Notre père supérieur, ayant appris le mauvais traitement qu’on avait fait à l’un de ses
religieux, en l’appelant par dérision un aumônier de bande, crut être obligé de lire
devant le peuple dans notre église les bulles de notre mission pour lui apprendre quel
était notre pouvoir et pour le désabuser d’une ininité d’impostures dont on trompait
sa simplicité. Le gouverneur, qui croit qu’on le choque quand on se défend, it passer
1. Le poids public. Ici, lieu où l’on pèse le tabac, Cf. ci-dessous.
2. Je suis sûr.
182
relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
notre procédure si juste pour un artiice malicieux et, la messe étant achevée, envoya
son aide-major demander à notre supérieur (le révérend père Armand de la Paix,
qu’il nomme aujourd’hui par moquerie le père Armand de la Guerre) la bulle, on lui
refuse, il insiste pour la voir, on lui repartit que ce n’était [pas] à lui à juger de sa validité. Vous savez, messieurs, ce qu’il nous dit, vous savez ce que nous lui répondîmes,
nous gardâmes toujours une modération raisonnable et, dans la plus grande chaleur
de la querelle qu’il nous avait faite de gaieté d’esprit, Dieu voulut que les témoins
qu’il cherchait de tous côtés pour nous convaincre parlassent à notre justiication.
Voilà comme la Providence du ciel dispose des langues de ses créatures, qui ne forment
d’autres paroles que celles qu’elle désire. Tous les hommes deviennent des Balaams1
selon son bon plaisir, pour ce qu’ils ne peuvent donner des malédictions à son peuple
quand il ne le permet pas.
Après avoir violé la liberté de l’Église, on s’est attaqué aux immunités de nos personnes. Un juge civil, accompagné de son greier et d’un sergent, est venu chez nous
pour nous interroger par l’arrêt de votre conseil, à ce qu’il disait, pour savoir si dans la
direction des consciences nous n’avions pas porté les esprits à la rébellion. Je m’imagine
que cet homme était saoul quand il forma son interrogatoire et qu’il y avait de la
rébellion entre sa gourmandise qui le poussait à se remplir de vin et son estomac qui
n’en pouvait plus contenir. Mais comment est-ce qu’il a parlé de conscience, lui qui
n’en a pas du tout ? Comment est-il possible qu’il ait osé mettre le mot de direction ?
Lui qui n’a pas d’autre Dieu que la volupté et d’autre conduite que la fureur de sa
passion et la brutalité de ses appétits. S’il est vrai qu’un mal est d’autant plus rigoureux
que le bien duquel il nous prive est souhaitable, il faut que j’avoue que, lorsqu’on nous
a ôté le petit revenu de nos places qui contribuait à notre nourriture, nous ne nous
en sommes pas mis beaucoup en peine, croyant très fermement que Dieu, qui repaît
les petits oiseaux dans les bois, nous fournirait notre subsistance dans la Gardeloupe.
Mais quand nous avons vu que la malice était venue jusqu’à cette extrémité que de
vouloir soumettre nos personnes, sans être accusées d’aucun crime, à la juridiction de
la justice séculière, nous avons eu besoin de toute notre patience pour ne murmurer
contre la providence du Ciel, que nous adorons avec les plus profonds respects de nos
cœurs, et pour n’user de notre autorité contre les violateurs des droits de l’Église, que
nous défendrons jusqu’à l’épanchement de notre sang. La charité m’oblige pourtant
à dire un mot à ce beau juge pour lui apprendre son devoir qu’il ignore. J’ai puisé
ces lumières dans les ordonnances de la cour de parlement de Paris. Cette cour qui
est le trône de la justice, l’autel de la miséricorde, le secours des aligés et le léau des
méchants, nonobstant tous les privilèges de l’Église gallicane, a déterminé que, lorsque
quelque ecclésiastique serait tombé par malheur dans quelque crime qui méritât une
punition exemplaire, la justice séculière ne lui peut faire son procès que le propre juge
du criminel ne soit présent. Elle ajoute qu’encore bien que l’ecclésiastique se soumît à
cette juridiction séculière volontairement et sans contrainte, si est-ce pourtant qu’on
ne pourrait procéder à l’information, pour ce qu’il n’est pas dans la liberté d’un par1. Prophète dans l’Ancien Testament, Cf. Nb, XXII-XXIV.
183
mathias du puis
ticulier de se déporter de la jouissance d’un privilège qui a été donnée à un corps en
général. Que répondra notre juge à cette vérité, nous fera-t-il croire qu’il est plus savant
que la cour de parlement de Paris ? Nous pourra-t-il persuader qu’il sera plus puissant
que nos rois très chrétiens, qui conirment les immunités aux ecclésiastiques au jour
de leur sacre ? Avait-il perdu l’esprit ? Non, il avait perdu la conscience, pour ce qu’il
nous assura que s’il ne fût venu chez nous pour nous interroger, on lui eût ôté sa charge
et que la crainte de son gouverneur lui avait fait perdre la crainte de Dieu. Est-ce
parlé en athée ? Sont-ce là des procédures de chrétiens ? Et ce sont de telles gens qu’on
recherche dans la Gardeloupe, des consciences prostituées, des âmes vénales.
Dirai-je une chose autant éloignée de la raison qu’elle est véritable ? Des domestiques de M. le gouverneur, que nous avons servis avec tant de zèle et de charité, ont
crié tout haut et demandé que nous fussions livrés entre leurs mains pour être rompus
de bastonnades, ou déchirés à coups de fouet. Ah ! bourreau, qui est-ce qui te jette
dans une fureur si enragée ? Sinon que tu connais que tu contenteras la passion de ton
maître par ce traitement souhaité, mais pourtant bien peu souhaitable.
Enin je dirais un dernier mal, si vous n’en étiez assez informés, qui nous alige
peu pour être purement temporel, c’est que la haine de nos ennemis ne se termine pas
dans nos personnes mais elle attaque tout ce qui nous appartient. On tue avec impunité, et j’ose dire, avec commandement, nos volailles, desquelles nous tirions quelque
secours pour l’entretien de notre vie et cela avec tant de hardiesse et d’insolence qu’on
les viendrait arracher de nos mains, si ces voleurs ne redoutaient plus l’eau bénite de
notre Église que la correction de la justice de la Gardeloupe. Nous n’avons jamais parlé
de ces violences, pour ce que nous avons cru que l’iniquité se lasserait à la in et que
notre constance leur ferait connaître l’indignité de leurs actions. Mais je ne prends
point garde que, pendant que je me plains, je vous ennuie et qu’il serait plus à propos
de me taire que de vous faire un mauvais discours de la rigueur de nos soufrances.
Il est pourtant vrai qu’une tristesse mise au large est plus supportable et que des juges
équitables, comme vous êtes, sont bien aises d’être pleinement instruits de la vérité.
Nous avons donc prêché et ce n’a pas été pour détruire, mais pour édiier. Nos respects
à l’endroit de M. le gouverneur ont été sans feintise1 et notre amour sans mélange
d’aversion. Le ressentiment des peines que nous avons endurées si longtemps a bien
exercé notre courage et notre patience, mais il n’a jamais été si grand que de porter nos
esprits dans aucune animosité déraisonnable et beaucoup moins à la rébellion, la vertu
et notre faiblesse nous en eussent ôté le dessein, si nous en eussions formé quelqu’un.
Nos ennemis doivent cesser de nous faire soufrir, pour ce que nous proitons de nos
peines et ils ne seront jamais si opiniâtres à nous aliger que nous ne tâchions, avec la
grâce de Dieu, à endurer plus courageusement. Une habitude bien invétérée devient
coutume et cette coutume passe en nature. Or ce qu’on fait ou on soufre par nature, on
le fait et on le soufre toujours avec plaisir. Je dis ceci pour avertir nos persécuteurs que
ce qu’ils pensent faire tourner à notre ruine tournera à la in à notre établissement, que
les secousses qu’ils nous donnent nous afermissent, que nous tirons toute notre gloire
1. Sans feinte.
184
relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
de leurs injures et que notre innocence paraît plus belle au milieu de leurs calomnies.
Il n’y a pas de pauvreté qui nous fasse horreur, pour ce que nous sommes tellement
accoutumés à soufrir la faim et toutes les misères imaginables depuis 14 ans que nous
sommes vos très humbles serviteurs dans la Gardeloupe, par le refus peu charitable de
M. le gouverneur, qui nous dénie pour notre entretien ce de quoi il est convenu avec
sa majesté très chrétienne, que la nécessité est devenue chez nous toute domestique. Si
les libertés de l’Église étaient conservées dans leur intégrité, le reste nous toucherait fort
peu. Enin parmi une Iliade1 de maux qui nous accablent, il n’y a que les intérêts de
Dieu que nous voyons méprisés qui nous touchent. Ah ! Messieurs, si vous avez résolu
de nous perdre, au moins sauvez vos consciences et vos âmes. Nous pensons être les misérables victimes de votre colère mais que nous ne soyons pas les innocentes causes de votre
damnation. Je vous dirai que le salut de vos âmes a été le seul motif de notre sortie de
la France, où nous respirions un air plus doux que dans la Gardeloupe et, pour ce que
les choses ne se conservent que par les mêmes causes qui leur ont donné l’être, je vous
puis assurer que le salut de vos âmes est le seul sujet pourquoi nous y restons. Si vous
voulez renoncer à votre bien, si vous ne vous mettez en souci du plus grand de tous les
malheurs, si les félicités du paradis ne vous touchent point et si vous ne vous rendez au
sang d’un Dieu épanché pour vous tirer de l’esclavage de vos péchés, nous devons sortir,
pour ce que nous ne devons rester dans un lieu où il n’y a plus aucune espérance pour
le Ciel. Mais si vous avez encore quelque rayon de piété, si quelque étincelle de vertu
échaufe vos poitrines, pourquoi ne serez-vous contents de nos visites, de nos avis, de
nos exhortations et de notre ministère ? Je suis assuré que vous en pouvez avoir d’autres,
mais aussi je suis assuré que vous n’en pouvez avoir de plus afectionnés à votre service.
Ou si vous êtes si passionnés pour notre sortie, pourquoi est-ce qu’on a empêché celle
d’un religieux qui était envoyé en France avec l’obéissance de son supérieur, pour procurer quelque soulagement à nos nécessités ? Il y a quatre ans que nous n’avons reçu
aucune chose et nous serons bientôt contraints de porter des habits de toile contre la
sainteté de notre institut, qui veut que nous ne portions que de la laine. On nous refuse
ce qu’on ne dénie pas au plus chétif de tous les habitants et nous qui avons accoutumé
de mettre les autres dans la liberté des enfants de Dieu, nous sommes détenus comme
des esclaves. Mon Dieu, verrez-vous plus longtemps de telles oppressions sans y apporter
du remède ? Enin vous le voulez et votre justice se sert ordinairement de la malice de
quelque serviteur rebelle que vous détestez, pour punir quelques petits défauts de vos
enfants que vous aimez. Hélas, nous avons prêché tant de fois la paix et on ne nous
livre que la guerre. Nous avons recherché nos persécuteurs de réconciliation et ils ont
traité avec un orgueil insupportable. Nos soumissions les ont aigris et ils se sont armés
contre nous de paroles de fureur, lorsqu’ils se sont aperçus que nous n’avions dans la
bouche que des paroles d’humilité. Insolence qui ne se rencontre pas même dans les
bêtes brutes, pour ce qu’un lion ne touche pas à un cadavre couvert de sang et de
poussière et n’attaque pas même son ennemi lorsqu’il est sans défense. Ces gens ont été
de mauvais philosophes, pour ce qu’ils ont cru que nous étions criminels, à cause que
1. Longue narration.
185
mathias du puis
nous voulions vivre en bonne intelligence, et que, si nous eussions été assez forts pour
entretenir la sédition (qui est le crime dont nous avons été faussement accusés), nous
n’eussions jamais été assez soumis pour vouloir traiter de la paix. Voilà le raisonnement
d’un politique mondain qui ne sait goûter ce qui est de Dieu et qui se scandalise de la
bonté de ses pasteurs. Que cet homme apprenne donc à la in que la sagesse du Ciel,
ille de la charité, nous a conseillé de rabattre quelque chose de notre droit pour procurer un bien commun et que la violente oppression des innocents, après Dieu, a été
la cause de cette paix recherchée très bien conclue en apparence, mais traîtreusement
violée. Nous avons été bien aises de cette rencontre pour détromper votre simplicité,
messieurs, dont on abuse pour couvrir de gros crimes et de noires malices. Cela vous
obligera à examiner mieux les afaires qu’on vous propose, pour n’entreprendre d’oresen-avant aucune juridiction sur vos pasteurs, ni calomnier impudemment ceux qui
vous servent avec tant de idélité.
Si le gouverneur de la Gardeloupe avait agi dans beaucoup de ses violences en
renard, il commença à se comporter en lion la veille de la Pentecôte, auquel jour
il traita le syndic1 de notre mission (qui s’était transporté au poids général des pétuns, qu’on tient toutes les semaines) avec toutes les indignités imaginables, il it
défense absolue à la plupart des habitants qui étaient là présents, de nous payer ce
qui nous était légitimement dû. Il avança que nous n’étions pas des missionnaires,
mais seulement des aumôniers de bande et que nous n’avions qu’autant d’autorité
qu’il nous en donnait. Ce rapport nous ayant été fait, nous fûmes contraints le
lendemain, qui était le jour de la descente du S. Esprit sur les apôtres, de déclarer
au peuple l’authenticité de notre mission, que nous lûmes tout haut et interprétâmes en français à la barbe du gouverneur, qui n’eût jamais soufert cette lecture,
s’il n’eût redouté que notre eau bénite n’eût chassé le mauvais esprit qui l’obsédait.
Il eut donc patience par force jusqu’à la in de la messe et, à peine avait-il mis le
pied hors de notre chapelle, qu’il envoie son aide-major nous demander la bulle
de notre mission. Nous lui refusâmes tout net et, pour ce qu’il vilipendait nos
personnes à la porte de notre église par des calomnies difamantes et qu’il avait
suborné des témoins pour faire dans le même lieu des dépositions injurieuses à
notre réputation, nous fûmes contraints de répondre à ces accusations avec tant
de cœur et de hardiesse que lui-même pensa maltraiter ses témoins, qui par une
crainte raisonnable d’émouvoir l’indignation de Dieu, ne déposaient rien qui fût
conforme à ses espérances, ni aux désirs furieux qu’il avait conçus jusqu’à la rage
de nous calomnier.
Huit jours étant expirés, il it assembler son conseil, où il mit en délibération
savoir s’il n’était pas à propos de nous mettre dehors. Ce n’était pourtant qu’une
formalité, pour ce qu’il avait résolu ce qu’il devait faire, on avait déjà recueilli les
voix et il commençait à dicter l’arrêt de notre sortie, quand un vaisseau ennemi
parut avec le pavillon lamand qui, après avoir tiré sept ou huit coups de canon,
enleva le vaisseau dans lequel nous devions être mis presque sans aucune résis1. Religieux chargé des afaires de la mission.
186
relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
tance. Le bruit de cette décharge étonna si fort notre président qu’il quitta le
greier et tous ses assesseurs et [s’]éclipsa dans un seul moment, comme un éclair,
des yeux de tout le monde pour se retirer dans sa maison.
Cet enlèvement de vaisseau, dans lequel nous devions être mis, ayant fait
qu’on n’avait pu nous nuire dans nos personnes, il fallut enin s’attaquer en dernier ressort ou par un dernier efort à nos amis, faire et parfaire le procès à ces
deux prisonniers qui n’étaient aux fers que parce qu’ils étaient amis des pères et
à qui on promettait la liberté s’ils voulaient violer la pureté de leurs consciences.
Ces aligés n’avaient pas des âmes vénales, mais chrétiennes, des cœurs lâches,
mais généreux. Ils aimaient mieux soufrir tous les tourments imaginables que de
dire un mensonge pour noircir notre réputation. Sur leur refus, on garda quelque
formalité de chicane, on lut leur arrêt, qui portait que l’un servirait trois ans les
messieurs de la compagnie et l’autre, à savoir D’Orange, payerait deux mille de
pétun pour être employé selon que le gouverneur jugerait bon être, c’est à dire à
son proit, sans compter un Nègre acheté de M. Houël, qui lui fut repris par son
premier maître contre toute sorte de droit.
Après avoir soufert une petite guerre, la peste nous attaqua. C’était une espèce d’épidémie qui causait un mal de tête très violent, une débilité1 générale
dans tous les membres, un vomissement perpétuel et qui, en trois jours, jetait un
homme dans le tombeau. L’île de S. Christophle a été très aligée de cette sorte
de maladie et pour ce que ce mal était contagieux, aussi était-il communicatif
par le moyen des vaisseaux, qui pour la nécessité du débit de leurs traites vont
d’une île à l’autre. Notre Gardeloupe en fut malheureusement infectée, pendant
lequel temps nous ne relâchâmes rien des fonctions ordinaires de notre ministère
et nous sollicitâmes les malades, nous enterrâmes les morts, comme nous avions
auparavant accoutumé. Dans ce pieux exercice, notre révérend père Armand
Jacquinot mourut, qui prit le mauvais air dans le vaisseau dans lequel il alla souvent administrer les sacrements. C’était un religieux très paciique, qui avait été à
Paris dans le noviciat général de l’ordre des frères prêcheurs, lecteur en théologie,
envoyé supérieur de la mission dans la Gardeloupe, qui avait reçu une continuation de sa commission, encore bien qu’il eût saintement importuné notre révérendissime de l’en démettre, et qui, après avoir reconnu l’esprit fourbe de M. Houël
et les eforts qu’il faisait pour perdre ses religieux, lui avait courageusement résisté
par parole et par écrit. Il mourut dans le plus fort de nos divisions avec le gouverneur de la Gardeloupe et alla trouver la paix et le repos dans le paradis qu’il avait
souhaité plusieurs fois mais qu’il n’avait pu rencontrer dans la terre.
Immédiatement après la mort de notre supérieur, M. Houël tomba malade
d’une ièvre dans un temps où les remèdes pouvaient être peu utiles et très dangereux, savoir dans jours caniculaires. Malgré l’opiniâtreté de son esprit à notre
perte et l’iniquité de sa chicane pour procurer notre sortie, nous crûmes être
obligés, en qualité de pasteurs, de lui rendre visite et ne lui dénier ce que nous
1. Faiblesse.
187
mathias du puis
accordions à des personnes de moindre considération. Notre supérieur, qui était
pour lors le révérend père Raimond Breton, établi dans cette charge par l’autorité
du révérend père Armand, quand il se vit pressé de son mal, dont il redoutait une
mauvaise issue, voulut bien prendre cette peine, avec des intentions toutes épurées des mauvais traitements que nous avions reçus de sa part. Mais, à peine étaitil entré dans sa chambre que ce malade se mit en une colère si furieuse qu’après
l’avoir fait étinceler dans ses yeux, paraître sur son visage, enin elle éclata par sa
bouche avec des paroles si aigres, des reproches si mortiiants qu’à moins d’avoir
une charité extrême, je crois qu’il eût été impossible de les supporter.
Notre supérieur ne demeura jamais sans réplique et ses réponses nécessaires
pour évaporer une ininité d’injures, irritèrent son esprit de telle sorte que le gouverneur, qui ressentait la pesanteur des jugements de Dieu dans la pointe de ses
douleurs, le pensa jeter hors de sa chambre, pour n’avoir plus longtemps la honte
de se voir convaincu. Trois capucins de bonne fortune furent présents à l’indignité
de ce traitement, qui lui déclarèrent après la sortie de notre supérieur que, si tous
les malades étaient aussi fâcheux qu’il avait voulu paraître à l’endroit du révérend
père Raimond, la couronne des missionnaires devait être très précieuse, pour ce
que leur patience devait être héroïque.
Le gouverneur, soit qu’il reconnût sa faute, soit que sa frénésie fût passée,
donna ordre qu’on fît retourner, adroitement pourtant, ce bon religieux, qu’il
traita tout autrement, avec des respects afectueux, avec des civilités extraordinaires. Parmi une ininité de discours qu’ils eurent ensemble, il témoigna le grand
désir qu’il avait de faire une bonne paix, qui serait inaltérable à l’avenir. Par la
grâce de Dieu, nous la conclûmes aussitôt qu’il en eût ouvert la proposition, pour
ce que des esprits paciiques ne se plaisent guère dans les tumultes et qu’une paix,
quoique mauvaise, vaut mille fois mieux que la guerre la plus avantageuse.
Nous avons vécu toujours depuis apparemment dans le repos, encore bien
qu’on censurât malicieusement nos actions et qu’on favorisât, non seulement
d’une connivence criminelle, mais encore d’une complaisance afectée, ceux qui
blâmaient l’innocence de nos déportements. Mais comme les plaies de la dernière
division étaient encore toutes récentes et sanglantes, voilà pourquoi nous dissimulions adroitement les peines qu’on nous faisait indignement soufrir.
Il faut avouer pourtant que M. Houël sait très bien dissimuler, que la feinte
l’accompagne dans la plupart de ses pratiques et qu’il prend de diférents visages
selon la diversité de ses afaires. Lorsqu’il nous minait sourdement, il reçut nouvelles de Paris, que M. de hoisy avait obtenu un arrêt de prise de corps sur une
requête qu’il avait présentée, dans laquelle il déclarait une partie des violences qu’il
avait endurées par la connivence ou plutôt par le commandement de M. Houël,
et sa mère le suppliait de lui envoyer promptement des pièces justiicatives de son
procédé. Il it faire aussitôt des procès-verbaux des vexations rigoureuses de M. de
hoisy signées par la plus grande partie des habitants. Et lorsqu’il était en cervelle1
1. Était dans l’embarras, inquiet.
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relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
à faire une recherche soucieuse de tout ce qui lui pouvait servir, il se souvint qu’il
avait une lettre que notre révérend père supérieur, Armand de la Paix, lui avait
écrite dans l’actuelle chaleur des troubles passés, par laquelle il lui mandait qu’il
avait reçu la sienne et qu’il s’était employé puissamment, selon qu’il l’en avait prié,
à procurer la paix entre M. de hoisy et les habitants, mais que cette gloire était
réservée à M. de Saboulies. Or il était nécessaire pour l’authenticité de cette lettre
d’avoir attestation des religieux qu’elle était de la main du révérend père supérieur
et il savait qu’il nous avait toujours choqués en toute sorte de rencontres et par
conséquent que nous ne serions guère disposés à lui faire ce bien. Il voulut pourtant tenter, il nous pria si afectueusement, il raconta les intrigues de ses afaires
si pitoyablement, que sa fortune était sur la pente de sa ruine, qu’il n’avait rien de
plus puissant pour se mettre à couvert des poursuites de M. de hoisy que l’attestation de cette lettre, qu’il y avait des ennemis qui n’étaient pas fort éloignés de
son île qui se vantaient de vouloir être exécuteurs de cet arrêt, qu’étant chrétiens
et religieux, nous fermâmes les yeux à tant de déplaisirs qu’il nous avait procurés
pour les ouvrir à son repos et lui donnâmes volontairement ce qu’il nous demandait très instamment, avec une très humble prière que nous lui fîmes qu’il ne nous
inquiétât plus pour la signature d’aucun papier.
Il y a trois ans que nous n’étions restés que trois missionnaires dans la Gardeloupe
pour subvenir aux nécessités spirituelles de la colonie française, qui n’est pas un
petit travail, tant à cause de la distance des lieux qui sépare les Français les uns des
autres, qu’à raison de la diiculté des chemins raboteux, montagneux, mal-unis.
Cette disette d’ouvriers nous avait obligés d’écrire plusieurs fois en France à nos
supérieurs, en Italie à notre père général, et à la congrégation des cardinaux de la
Propagation de la Foi, quand enin nous apprîmes, l’an 1649 au mois d’octobre,
les heureuses nouvelles de l’arrivée de trois pères et d’un frère convers1 tirés de la
maison de S. Honoré, l’un en qualité de commissaire et de visiteur de la mission,
les deux autres en celles de missionnaires apostoliques. Ils mirent pied à terre dans
un temps où nous étions dans notre Gardeloupe, fort incommodés de cette maladie contagieuse de laquelle j’ai déjà parlé, moi réduit presque aux agonies, atteint
de ce même mal, et les deux autres attaqués d’une ièvre intermittente, lesquels
maux nous jetaient dans une impuissance d’assister les malades et d’enterrer les
morts. Mais la providence de Dieu, qui est toujours admirable dans l’économie
de sa conduite, ne nous avait aligés qu’au temps qu’elle savait bien que nous
n’étions plus absolument nécessaires.
Parmi les jubilations incroyables que nous ressentions de ce secours de religieux,
ce mot de commissaire nous étonna, pour ce que nous redoutâmes avec raison que
notre gouverneur n’eût écrit des lettres mensongères à Rome au révérendissime
1. Pierre Coliard, commissaire et visiteur de la mission, Philippe de Beaumont, Hyacinthe Guibert et les frères Charles Pouzet et Vincent Giraut, tous de la maison du faubourg Saint-Honoré
de la Congrégation de Saint-Louis, arrivent aux Antilles en 1649.
189
mathias du puis
père général pour lui demander justice de nos déportements1, qui étaient pourtant,
par la grâce de Dieu, irrépréhensibles. Nous crûmes que tout le point de l’afaire
consistait à bien instruire le révérend père Colliard2, qui avait cette charge, de la
vérité et lui déclarer ingénument l’origine de toutes les divisions qui avaient aigri
l’esprit de M. Houël à l’encontre de nous. C’est ce que je is avec toute la naïveté
que peut avoir un homme moribond muni des sacrements, qui, tirant un peu de
force de mon extrême faiblesse, lui compose une courte narration des violences
du gouverneur et de nos malheurs. Mais ce bon père, trop susceptible de diférentes impressions, crut moins nos vérités que les mensonges du gouverneur de la
Gardeloupe, qui lui promit de lui donner main forte pour le faire recevoir commissaire et qu’il ne quitterait pas le quartier dans lequel il devait commencer l’exécution
de sa charge pour le servir s’il en avait besoin. Nous étions très bien avertis de ces
dangereuses promesses par quelques-uns de nos amis, c’est pourquoi pour obvier3
aux maux qui en pouvaient arriver, nous refusâmes de signer la commission du
révérend père Colliard, pour des raisons puissantes que nous avions qu’il n’est pas
nécessaire de déduire ici. Ce refus éluda le dessein de M. Houël, mit le père Colliard
hors de pouvoir d’agir et nous procura le repos, de sorte qu’il it simplement sa
charge de visiteur qui lui avait été donnée avec celle de commissaire. Pour prouver
que nous nous sommes comportés avec une adroite prudence, il ne faut que dire
que le révérend père Raimond, supérieur de notre mission, pour avoir signé d’abord
la commission, a été obligé à demander par force la démission de sa charge, renouvelée par une patente du révérendissime père général, dont le père Colliard avait été
le porteur, à la requête autant violente qu’injuste du gouverneur de la Gardeloupe.
Sa vie était irréprochable, ses mœurs innocentes ; il avait toujours très bien rempli
sa charge, il avait été infatigable à secourir les malades ; il avait soutenu lui seul le
fardeau de la mission l’espace de deux à trois ans et, pour n’avoir voulu conniver4
lâchement aux malices turquesques de M. Houël, il était devenu l’objet de ses plus
furieuses persécutions. Il avait recherché l’occasion de le mettre hors de son île, mais
les supérieurs de ce temps-là s’y opposèrent et ne voulurent pas priver notre mission
d’un ouvrier si fervent et si nécessaire. Notre commissaire pourtant se laissa léchir
par les menaces que le gouverneur lui faisait de renouveler toutes nos peines, de
rouvrir nos plaies, remettre les procès et les personnes de nos amis, qui avaient été
déjà jugées, entre les mains de la justice et recommencer nos persécutions en même
temps que le père Colliard serait sorti de son île. Cette rage protestée avec un ton
de voix et une mine de furieux, épouvanta ce bon religieux, qui reconnut, quoique
tard, le tort qu’il s’était fait, et à nous aussi, de s’être vanté de la commission.
Le révérend père Raimond balança5 fort longtemps, savoir s’il devait deman1. Nos mauvaises conduites.
2. Pierre Coliard (1595-ca 1649) part aux Antilles en 1649 en tant que commissaire et visiteur de la
mission. Il périt peu de temps après sur le chemin du retour lors d’un naufrage.
3. Prévenir, éviter.
4. Fermer les yeux, consentir.
5. Hésita.
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relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
der sa démission. Ses plus chers amis ne lui conseillaient pas mais voyant que, s’il
s’en retournait en France, la conversion des Sauvages, à laquelle il a toujours travaillé infatigablement, serait beaucoup ou reculée ou interrompue, il aima mieux
se sacriier comme une victime innocente et à la fureur du gouverneur et au salut
des âmes de ces pauvres Barbares, dans l’île desquels il a été relégué comme un
malheureux exilé, avec défense de rester plus de quinze jours dans la Gardeloupe
lorsqu’il nous viendrait voir pour quelque nécessité spirituelle ou temporelle.
Après cette équipée, le révérend père Colliard ayant fait assez promptement ses
afaires, reçu nos comptes, demandé des avis pour conserver cette mission, établi
un autre supérieur et enlevé un frère convers pour lui servir de compagnon, malgré l’opposition de tous les religieux, il s’embarqua le lendemain de la Conception
pour aller à S. Christophle, où il fut reçu de M. de Poincy avec toutes les civilités
imaginables, d’où il it voile dans un navire de S. Malo, qui it naufrage à la côte
d’Angleterre, à laquelle il fut jeté par la violence d’une furieuse tempête et brisé en
mille morceaux. Il baptisa auparavant que de mourir un Sauvage1 naturel du pays
qui se sauva à la nage et qui a demeuré un an et davantage dans notre couvent de
S. Honoré à Paris.
Ce bon père, après son départ, s’imaginait avoir fait une paix inviolable avec
M. Houël, après lui avoir entériné2 toutes ses requêtes au désavantage de nos
intérêts, mais il ne fut pas sitôt sorti qu’il it des vacarmes déraisonnables de ce
que nous avions fait un mariage auparavant que d’avoir eu son aveu et son approbation. Voilà comme la superbe de ceux qui haïssent Dieu monte toujours. Ce
saint homme ne se contentait pas d’avoir tyranniquement usurpé une autorité
sur des personnes ecclésiastiques mais encore voulait commander sur les autels,
quand il tâchait de rogner les ailes à notre puissance, sur laquelle il n’a aucune
juridiction, et souhaitait d’empêcher des mariages, au nœud desquels nous ne
trouvions aucun empêchement. Nous ne laissâmes pas pourtant de passer outre,
en ayant observé toutes les cérémonies, autant que la brièveté du temps le pouvait
permettre. Cette liberté le mit dans un désespoir et [il] s’en plaignait à tout le
monde en particulier mais, soit qu’il redoutât de recevoir une sanglante confusion
étant si mal appuyé, ou qu’il ne voulût apertement3 nous choquer, il n’eut jamais
la hardiesse de nous en parler.
Ces contraintes me irent longtemps soupirer après ma liberté et mon retour,
dont j’obtins la permission et l’obéissance du révérend père Colliard, auparavant4
qu’il sortît de la Gardeloupe. Je m’embarquai à S. Christophle le lendemain de
S. Jean Baptiste et nous abordâmes en France la surveille5 de l’Assomption de notre
Dame. Dans ce voyage, je n’ai rien remarqué de particulier qu’un combat que nous
1.
2.
3.
4.
5.
Il s’agit de Marabouis, qui sera baptisé du prénom de Louis.
“intériné”. Ratiié.
Ouvertement.
Avant.
L’avant-veille.
191
mathias du puis
eûmes contre les Anglais à trois journées du Havre-de-Grâce, dont je is la description quand nous fûmes dans la liberté qu’on nous voulait ravir avec la vie. En voici
la teneur.
C’est une chose ordinaire, que ceux qui s’exposent aux hasards de la mer se
doivent résoudre à expérimenter toutes les rigueurs qui ont de coutume de troubler
notre repos et d’attaquer notre vie. La tempête les menace d’un côté et la guerre
de l’autre. Le feu se met de la partie des assaillants et la terre, par la solidité de ses
rochers et la pointe de ses écueils, au lieu de servir de refuge à ceux que les ondes
agitent, ne leur prête son secours que pour les perdre. De sorte que tous les éléments
qui sont si discordants dans leurs qualités, semblent s’unir pour concourir à leur
ruine avec plus de certitude.
Nous avons redouté quelques-uns de ces malheurs et nous en avons expérimenté
les autres. Pour ce que nous avons été très avancés dans la Manche sans en connaître
les terres que par l’expérience de nos pilotes et par l’industrie de la sonde et pour ce
que nous rencontrâmes presque à trois journées du Havre-de-Grâce deux frégates
qui irent beaucoup de bruit et peu d’efet. À cause que nous fîmes une contremine1 à leurs eforts par notre canonnade, qui les obligea de nous quitter, plus pour
chercher leur sûreté que par feinte de nous venir attaquer une seconde fois.
Ce fut le jour de S. Laurent, cet heureux martyr de l’Église, qui prostitua2 heureusement sa vie pour la défense de la foi, que des Anglais ennemis de notre religion,
haïs de Dieu et du monde, et particulièrement des pestes de l’Église romaine3, portés ou sur les ailes de l’ambition, ou pipés4 par l’espérance du proit, ayant coniance
en leur nombre et non pas en leur bon droit, ayant aperçu de loin notre vaisseau,
eurent l’audace de nous venir reconnaître.
Notre navire était de trois à quatre cents tonneaux, armé de trente pièces de
canon, toutes de grand calibre, fait également pour la guerre et pour la marchandise. Pour celle-ci, il était très fort de bois et par conséquent assez lourd, à moins
qu’il ne fût agité de la violence d’un gros vent. Pour celle-là, il était bien muni de
poudres, boulets, lances et pot à feu5, grenades et autres instruments qui ne sont faits
que pour donner la mort.
Ce vaisseau, tel que je le viens de décrire, était commandé par le sieur Desparquet6,
dont je décrirais avantageusement le courage, s’il n’était assez connu, et s’il n’avait
fait paraître une résolution martiale dans toutes les rencontres qu’il a eues, depuis
qu’il commande à la marine, contre les Espagnols, Dunquerquois, Turcs, et tous
ceux qui ont eu la témérité de l’attaquer.
Ce capitaine si généreux était secondé par un lieutenant que j’oserais dire également vaillant, dont la vertu s’est fait reconnaître dans une sanglante attaque des
1.
2.
3.
4.
5.
6.
Manœuvre pour déjouer une entreprise.
Ofrit.
Les Anglais sont considérés comme des hérétiques (“des pestes de l’Église romaine”).
Trompés.
Pièce de feu d’artiice, faite en forme de pot, et remplie de fusées.
Desparquets, capitaine de navire originaire de La Rochelle.
192
relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
Dunquerquois, où lui seul, détaché de la lotte des terre-neuviers (ce sont les vaisseaux qui vont quérir la morue sur le grand banc), [il] soutint la décharge de ses
ennemis et, après avoir perdu tout son monde, ne se fût jamais rendu s’il n’eût cru
être obligé de se conserver pour tirer raison de ces pirates, qui, en enlevant le bien
des marchands, afaiblissent toujours le soutien de la couronne de France.
Davantage, nous étions conduits par un expérimenté pilote, qui faisait des commandements très à propos, tant pour éviter la furie de la décharge des canons,
comme le tintamarre de la mousqueterie. On voyait de plus nos matelots attachés à
leurs postes comme des colonnes sur leur fondement et nos soldats munis de leurs
mousquets comme d’arcs triomphaux qui ne nous pronostiquaient que la victoire.
Avec tous ces avantages, qui nous obligeaient à nous moquer de tous les eforts ennemis de la couronne de France, deux frégates, avec le pavillon anglais sur l’arrière et
sur l’avant, eurent la témérité de nous venir reconnaître, mugueter1 et de commander de mettre notre bateau dehors pour leur porter notre commission. Nous nous
moquâmes de leur rodomontade, avec des mépris qui étaient capables d’animer les
plus lâches au combat. Les Anglais s’en sentent extrêmement piqués et on vit en
même temps le capitaine de la plus grande frégate écumer de rage, frapper du pied
et crier d’une voix à demi rauque cette funeste parole : “Qu’on mette feu partout”.
Il n’était qu’à la portée de la voix où nous les avions souferts très longtemps. Nous
endurâmes leur décharge avec patience, qui consistait en seize coups de canon et
autant de mousquets. En même temps notre canon, qui était beaucoup plus avantageux que le leur, jouait avec notre mousqueterie, on vit tomber une ancre dans l’eau,
on emporte les pièces de bois mêlées avec des jambes, le sang coule par les endroits
où il n’avait accoutumé que de passer de l’eau et leur tillac se rougit d’une peinture
qui n’était couchée qu’avec un pinceau de fer. La plus petite de ces frégates, voyant
son amirale si maltraitée, eut crainte d’approcher de si près et redouta très raisonnablement de recevoir le même sort si elle tirait de la même portée, c’est pourquoi se
mettant au large, elle tira ses canons avec plus de bruit que d’efet.
Cette salve étant faite sans aucune blessure de notre côté, par la grâce de Dieu,
ces navires ennemis crurent qu’il ne ferait pas bon de nous prêter le côté, pour ce
qu’il était trop épineux, c’est pourquoi ils se résolurent de nous battre en hanche2,
ils retournèrent sept à huit fois pour nous donner leur bordée, dont quelques coups
donnèrent dans nos mâts, les autres dans nos voiles et fort peu dans le corps du
vaisseau, encore ils n’en eleurèrent que la peau, le plus blessé fut un marmouset3
qui eut la tête cassée à notre avant.
Notre capitaine, voyant cette surprise, commande qu’on mette promptement à
l’arrière de notre navire deux pièces de canon de vingt-quatre livres de balle et deux
dedans sa chambre de douze. Cela fut exécuté dans un moment, on fait bruire ces
1. Rechercher.
2. Hanche : partie arrondie du vaisseau qui, du lanc, s’étend à l’arrière. Ici, il s’agit de canonner
le navire par la hanche.
3. Un petit garçon.
193
mathias du puis
quatre pièces de batterie chargées de balles à chaînes et d’autres morceaux de fer
capables de briser les montagnes ; les ennemis s’en épouvantent et connurent à leur
grand déshonneur qu’il fallait changer de dessein, quitter une prise prétendue, de
crainte d’être pris, et nous laisser la liberté de voguer notre route, de peur de perdre
celle de vivre.
Ce combat, qui dura environ 7 ou 8 heures, étant ini, chacun racontait ses
prouesses, comme on avait bien pointé un canon, combien de coups de mousquet
on avait tirés, comme on était préparé de les recevoir à l’abordage, s’ils eussent eu le
courage de s’y présenter. Enin nous vîmes la terre de France tant désirée, que nous
saluâmes avec de très doux transports de joie, et pour ce que tous les biens viennent
d’en haut, nous chantâmes aussitôt un Te Deum, pour remercier la divine Bonté de
l’heureux succès de notre voyage.
CHAPITRE IX
Des religieux qui ont été dans la Gardeloupe
Comme il faut un courage généreux pour entreprendre le long voyage des
Indes, je n’en trouve pas de plus propres que les religieux, lesquels, détachés des
biens de la terre aussi bien que de leurs intérêts, sont plus disposés à travailler
infatigablement pour ceux de Dieu et de la religion. Quatre pères du noviciat
général de Paris de l’ordre des frères prêcheurs furent envoyés avec la colonie
française qui était destinée pour habiter la Gardeloupe. Le révérend père Pelican,
qui était le supérieur, soit qu’il se déplût parmi des misères presque insupportables et une famine extrême, soit qu’il crût faire plus de proit en France, par la
ferveur et doctrine de ses prédications, suivit, six mois après son arrivée, un de ses
religieux, qui ne pouvant subsister dans un climat si brûlant, avait par son retour
recherché l’air tempéré de la France. De sorte que de quatre il n’en resta plus que
deux, qui agissaient toujours en pâtissant et pâtissaient en agissant. La rigueur
de la nécessité n’empêcha jamais l’ardeur de leur dévotion, ni la faiblesse de leurs
corps abattus, la vigueur de leurs esprits. Ils reconnurent par expérience dans cette
rencontre la vérité de cette sentence de l’Évangile, Non in solo pane vivit homo1,
puisqu’en manquant de toutes choses, ils ne manquaient jamais de courage. Ces
deux champions si généreux méritent que je les nomme, l’un s’appelait le révérend père Nicolas de S. Dominique2, qui est mort à Paris en grande opinion de
sainteté, l’autre s’appelle le révérend père Raimond Breton, qui a travaillé l’espace
de dix-huit à dix-neuf années et qui travaille encore infatigablement et à l’entretien du christianisme parmi les Français et à la conversion des Sauvages. Il entend
parfaitement leur langue, il en a fait un dictionnaire pour en faciliter l’intelligence
à ceux qui la voudraient apprendre. Je décrirais les merveilles de sa vertu et le
1. Lc IV, 4 et Mt IV, 4 : “l’homme ne vit pas seulement de pain”.
2. Nicolas Breschet ou de Saint Dominique († 1642) appartient à la première mission des dominicains de 1635.
194
relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
mérite de sa sainteté, s’il n’était encore vivant, et si je ne savais que son humilité
reprocherait à mon afection l’exposition de ces louanges. Je me tais donc pour
dire seulement que ce grand religieux, ayant demeuré quatre ans tout seul, travaillant sans cesse du corps pour sustenter sa vie et de l’esprit pour l’exercice de sa
charge de missionnaire, eut la consolation de voir arriver à son secours le révérend
père de La Mare avec deux pères et trois frères1.
Ce docte et savant homme2, pour fuir les applaudissements de la France et
pour éviter la charge de provincial, à laquelle il était destiné, importuna si fort
le révérend père Carré, qui était pour lors commissaire de la mission, qu’il fut
contraint, quoiqu’à regret, de lui accorder sa demande mais s’il ne recevait pas
d’honneur dedans l’Europe, on lui en déferait assez dans l’Amérique, il était respecté de M. de Poincy, lieutenant pour le roi, et de tous les autres gouverneurs
comme un apôtre et consulté de tout le monde comme un oracle. Il étonnait ses
auditeurs par ses prédications, lesquelles, quoique très sublimes, étaient pourtant
très intelligibles, et il se rendait d’autant plus croyable qu’il prêchait aussi bien par
la sainteté de ses actions que par la force de ses paroles. On ne vit jamais rien ni de
plus tempérant ni de plus sobre, il se contentait d’un morceau de cassave3 et d’un
coup d’eau. La rigueur de cette abstinence l’atténua4 si fort qu’il ne traîna plus
qu’une vie languissante, sa faiblesse n’interrompit jamais le cours ordinaire de ses
sermons, qu’il faisait au peuple tous les dimanches et les fêtes, si indispensables
que, même se sentant proche de la in, il se it porter dans la chapelle le jour de
la Puriication de Notre Dame, où il dit adieu aux habitants et les exhorta pour
la dernière fois à la vertu, avec des paroles si énergiques, avec un ton de voix si
amoureux, avec des termes si expressifs des sentiments de son cœur brûlant d’une
charité très ardente pour le salut du prochain, que tous généralement versèrent
des torrents de larmes de leurs yeux. Enin la maladie le pressant vivement, il
disposa des afaires qui le concernaient, il voulut être enterré en habit de frère
convers trois heures après sa mort, de peur que le concours du peuple ne rendît
ses funérailles plus augustes.
Ce bon père n’avait5 pas encore expiré, quand il arriva deux pères religieux, le
père Vincent Michel et le père Dominique Picard6, dont le premier mourut six
semaines après son arrivée, l’autre, après avoir combattu quelques années contre les
incommodités du pays, a ini ses jours dans la langueur d’une paralysie l’an 1646.
La mission était bien afaiblie par la perte de tant de missionnaires, quand le
révérend père Jean-Baptiste Du Tertre, élu supérieur après la mort du père de La
1. Nicolas de La Mare (1589-1642). Ce dominicain arrive en Guadeloupe en 1640 mais, gravement
malade, il décède peu après.
2. Dans la marge [N.d.a] : “J’entends le père de La Mare”.
3. Dans la marge [N.d.a] : “C’est le pain du pays”.
4. L’afaiblit.
5. “n’était”.
6. Vincent Michel († 1641) décède peu de temps après son arrivée. Dominique Picart († ca 1646)
meurt après 5 ans passés aux îles.
195
mathias du puis
Mare, se démit volontairement de sa charge pour représenter à notre commissaire
dans la France les urgentes nécessités de la mission. Il retourna au bout d’un an à
la Gardeloupe dans la compagnie du révérend père Armand de la Paix, qui avait la
commission de supérieur, qui a vécu et qui est mort de la façon que j’ai dite dans
le gouvernement de M. Houël.
Deux pères, deux ans après, [à] savoir l’an 1644, furent tirés du même noviciat pour grossir le nombre des missionnaires, dont l’un1, battu l’espace de six
semaines et abattu par les fatigues de la mer, relâcha à Brest, et moi qui écris ces
lignes, [je] poursuivis le voyage avec toute la disette et toute l’incommodité possible, ayant été jeté comme un ballot de fortune sur l’orage, sans autre appui que
celui de la providence de Dieu.
Nous avions été les seuls ordinaires de la Gardeloupe et nous nous étions toujours acquittés idèlement de notre charge, mais j’ai appris que depuis que j’en
suis sorti, M. le gouverneur y a introduit de sa propre autorité des révérends pères
carmes de la province de Touraine2, des révérends pères jésuites et des augustins3,
de telle sorte qu’il faut espérer une récolte très fructueuse où il y a tant de nobles
ouvriers.
1. On ne connaît pas son nom.
2. Les premiers carmes sont arrivés en 1646.
3. Les augustins sont introduits en 1650 par Houël, fâché avec les religieux de nombreux ordres.
Il a chargé son beau-frère, monsieur de Boisseret, de négocier avec les augustins réformés du
faubourg Saint-Germain leur venue. Ils sont deux : Égide Gendron et René Labourdais.
196
SECONDE PARTIE
Des mœurs des Sauvages1
CHAPITRE I
De leur origine2
Nos Sauvages sont remplis de tant de rêveries touchant leur origine que ce
n’est pas une petite diiculté de tirer même une vraisemblance de la diversité
de leurs rapports. Toutefois parmi tant de diférentes opinions, ils ont tous cette
croyance qu’ils sont descendus des Kalibis3, qui demeurent à la Terre-Ferme et qui
sont leurs plus proches voisins, mais ils ne peuvent dire le temps ni le sujet qui
les a portés à quitter leur terre natale pour s’épandre dans des îles assez reculées.
Ils assurent seulement que leur premier père, nommé Kalinago, ennuyé de vivre
parmi sa nation et désireux de conquêter de nouvelles terres, it embarquer toute
sa famille et, après avoir vogué assez longtemps, il s’établit à la Dominique (qui
est une île où les Sauvages sont en assez bon nombre) mais que les enfants, perdant le respect qu’ils devaient porter à leur père, lui donnèrent du poison à boire,
dont il mourut de telle façon qu’il changea seulement de igure et devint un poisson épouvantable qu’ils appellent Akayoman et qui vit encore aujourd’hui, selon
leur pensée, dans leur rivière. S’il est permis de tirer quelque vérité d’une fable, on
peut colliger4 de celle-ci : 1. Que nos Barbares sont descendus des Kalibis, parce
qu’outre qu’ils ont une conformité de langage, leur religion ni leurs mœurs ne
sont pas diférentes. 2. Au commencement que l’île de la Gardeloupe fut habitée,
c’était un commun bruit parmi les vieux habitants de l’île de S. Christophle que
les naturels du pays avaient été chassés ou tués par les Kalibis et que, dans cette
déroute générale, quelques-uns s’étaient échappés, qui s’étaient réfugiés au plus
haut des montagnes pour se servir de l’avantage de ces lieux pour la sûreté de leur
vie et pour la défense de leur liberté. Cela est vrai, parce que, dans le premier
voyage que notre père it aux Sauvages, il y avait fort peu de temps que ces naturels du pays avaient surpris5 une petite Négresse qui était esclave, de la peau de
laquelle ils avaient revêtu un arbre. Cette inhumaine cruauté mit les Kalibis dans
la fureur, qui s’assemblent en même temps et, grimpant par des rochers inacces1. Comme l’auteur l’indique dans son avant-propos, il reprend, en partie, la Relation de Raymond
Breton ; nous indiquerons, pour chaque chapitre de l’ouvrage de Mathias Du Puis, ceux correspondant à la Relation de Breton.
2. Cf. Breton, Raymond. Relation …, op. cit., II, chap. 1, p. 52-54.
3. Dans la marge [N.d.a] : “qui est un peuple de la Terre-Ferme”.
4. Conclure, induire.
5. Pris.
197
mathias du puis
sibles, ils arrivèrent à une case qu’ils investirent aussitôt. Les assiégés, qui étaient
un homme, une femme et un petit enfant, après quelques faibles résistances
furent pris, le mari fut rôti et mangé et la femme faite esclave avec son enfant.
Quelques-uns pourtant disaient que ces montagnards n’étaient pas des habitants
naturels mais bien des esclaves fugitifs appelés Alouagues1, peuple de l’Amérique
qui, redoutant ou une servitude honteuse, ou une mort cruelle, avaient gagné les
bois et la croupe des montagnes.
CHAPITRE II
De leur mariage et de l’éducation de leurs enfants2
Des Sauvages ont de coutume de se marier avec leurs cousines germaines. Les
pères ne contractent jamais avec leurs enfants. Ils ont autant de femmes qu’ils en
veulent, par-dessus tous, les capitaines, qui font gloire d’avoir une famille populeuse pour avoir plus de crédit parmi ceux de leur nation et pour se rendre plus
redoutables à leurs ennemis. Quelques-uns se marient avec la mère et la ille mais
ceux-ci ne sont pas approuvés des autres. Un Sauvage qui a plusieurs femmes bâtit
à chacune d’elle une petite cabane, dans laquelle le mari la visite, de telle sorte
que, durant un mois (qu’ils comptent par une lune), il demeure avec une femme,
un autre mois avec une autre. Celle qu’il entretient est obligée de lui apprêter
toutes ses nécessités, elle lui fait du pain, elle le sert comme son maître, elle le
rougit3 et, s’il faut aller en traite, elle l’accompagne dans ces voyages. Comme
l’amour de leurs femmes n’est pas égal, leurs visites ne sont pas réglées. Ils laissent
écouler des années entières sans en connaître quelques-unes et, si pourtant elles
sont trompées par quelque artiice ou par quelque promesse d’un amant et si leur
péché, qui a été fait dans les ténèbres, se manifeste de telle sorte qu’il vienne à la
connaissance d’un mari, il les tue, sans que cette cruauté lui tourne à blâme. Ils
veulent être aussi libres dans l’abandonnement de leurs femmes que dans leur
choix mais, quand elles se voient aussi délaissées, elles ont la liberté de prendre
un autre mari. Les femmes ne quittent jamais la maison de leur père après leur
mariage, qui ont un avantage par-dessus leur mari, qui est qu’elles peuvent parler
à toute sorte de personnes, mais le mari n’ose s’entretenir avec les parents de sa
femme, s’il n’en est dispensé, ou par leur bas-âge, ou par leur ivrognerie. Ils évitent
leur rencontre par des grands circuits qu’ils font et, s’ils sont surpris dans un lieu
dans lequel ils ne s’en peuvent dédire, celui auquel on parle tourne son visage
d’un autre côté, pour n’être pas obligé de le voir, s’il est obligé de l’entendre. Ils
n’observent pas de cérémonies dans leur mariage, comme ils ne font pas l’amour
pour se rendre agréables ou complaisants à leur maîtresse. Ils en épousent de deux
façons, ou celles qui leur sont acquises par droit comme les cousines germaines
1. Les Indiens aroüagues (Arawaks).
2. Cf. Breton, Raymond. Relation …, op. cit., II, chap. 6, p. 65-67.
3. Elle l’enduit de roucou.
198
relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
ou celles qui ne leur sont point alliées, qu’ils demandent à leurs parents et qu’ils
épousent immédiatement après leur consentement.
Ces hommes se séparent des femmes qui ont conçu jusqu’à cinq ou six mois
et se retirent avec les autres. À peine les enfants sont nés que leurs mères mettent
leur main sur leur front pour l’aplanir et l’élargir tout ensemble. C’est dans cette
imposition des mains que leurs enfants reçoivent, à leur avis, toute la beauté
de leur visage et, parce que cette première igure imprimée dans la naissance de
l’enfant changerait avec l’âge, voilà pourquoi les mères tiennent tant la nuit que le
jour leurs mains appliquées dessus le front de leur petit. Quand l’enfant a 8 ou 15
jours, on appelle un parrain et une marraine, qui percent à leur illeul les oreilles,
la lèvre d’en bas, le milieu du nez et passent un il au travers des trous, de peur
qu’ils ne se referment. Après l’accomplissement de ces cérémonies, on lui impose
un nom qui n’a aucune convenance avec ceux de l’Europe. Quand les enfants
sont devenus un peu robustes par le lait qu’ils ont sucé des mamelles, on leur
donne pour nourriture quelques patates ou bananes1, que les mères mâchent premièrement que de les mettre dans la bouche de leurs petits. À peine ont-ils atteint
l’âge de six mois, qu’ils se vautrent dans la poussière et se roulent dessus la terre,
et peuvent même marcher sans aucun appui. Ils mangent tous de la terre, non
seulement les enfants, mais encore les mères et la cause d’un si grand dérèglement
d’appétit ne peut procéder, à mon avis, que d’un excès de mélancolie, qui est
l’humeur prédominante presque dans tous les Sauvages. Il semble qu’ils trouvent
autant de délices à manger de la craie que du sucre. Ce n’est pas que les mères ne
soient toujours en alarme pour tout ce qui peut arriver de funeste à leurs enfants
et que leur amour ne détourne tous les accidents qui les menacent, c’est pour cela
qu’elles s’en éloignent fort peu et que, dans tous les voyages qu’elles font, elles les
portent toujours avec elles, ain d’avoir devant les yeux l’objet de leur souci.
Quand ils sont devenus plus âgés, s’ils sont des garçons, ils mangent avec leur
père, s’ils sont des illes, avec leur mère. Ils n’ont aucune civilité parmi eux, ils
n’honorent leurs parents ni de paroles ni de révérences et, s’ils obéissent quelquefois à leur commandement, cela vient plutôt de leur caprice, qui leur persuade, que du respect qu’ils leur portent. Le libertinage s’entretient d’autant plus
facilement parmi les enfants qu’ils sont moins corrigés. Quelquefois des mères
abandonnées honteusement par leurs maris punissent dans l’innocence de leurs
enfants le crime de leur père, comme si les fautes n’étaient pas personnelles. Mais
ces pauvres désespérées consultent plutôt leur passion, qui est allumée, que la
raison, qu’elles ont étoufée. On ne leur coupe pas les cheveux, si ce n’est au bout
de 2 années, et pour rendre cette solennité plus célèbre, on fait un festin auquel
on convoque toute la famille. C’est dans ce temps-là qu’on lui perce les oreilles et
le reste, si la faiblesse du petit n’a point permis qu’on lui ait fait ce mal au commencement de sa vie.
1. Dans la marge [N.d.a] : “Racines et fruits de ces pays là”.
199
mathias du puis
CHAPITRE III
De leur langage1
C’est une chose qui n’est pas peu diicile que la langue des Sauvages, soit pour
sa prononciation, soit pour sa disette2, soit enin pour sa connaissance. Comme
les choses se changent dans la fuite des temps, aussi elle n’est pas tout à fait semblable à celle de leurs ancêtres et, quoique plusieurs mots se rapportent dans un
même son, ils ne se rapportent pas pourtant dans un même sens. Plusieurs la
savent pourtant parfaitement et n’emploient pas davantage que 6 ou 8 mois à
l’apprendre. Les femmes ont un langage tout diférent de celui des hommes et,
comme ce serait un crime entre elles de parler autrement quand elles ne sont pas
obligées de converser parmi les hommes, aussi elles se moquent des hommes qui
se servent de leur façon de parler. Les vieillards aussi usurpent une façon de parler
tout autre que celle des jeunes gens. Enin quand ils ont dessein de faire la guerre,
ils ont un baragouin3 pour la persuader à ceux de leur nation, qui est fort diicile
à apprendre. Il n’y a pas de langue plus disetteuse4 que celle-là. Ils n’ont point de
mots pour exprimer ce qui ne tombe pas sur la grossièreté de nos sens corporels.
Ils ne savent ce que c’est d’entendement, de volonté, et de mémoire, parce que ce
sont des puissances cachées, qui ne se produisent au-dehors que par leurs efets.
Ils ne peuvent nommer aucune vertu, parce qu’ils n’en pratiquent pas. Ils n’ont
aucune connaissance des lettres, mais ils en sont pourtant capables. Ils ont l’esprit
assez subtil, qui fait paraître son adresse dans la structure de leurs paniers, qu’ils
font avec tant d’artiices, et dans tous les autres ustensiles qui regardent ou leur
navigation ou leur ménage. Ils ont quelque grossière connaissance des astres mais
les fables, qu’ils mêlent avec la vérité, en ôtent toute la certitude. Ils ont composé
eux-mêmes une sorte de langue, dans laquelle il se rencontre de l’espagnol, du
français et du lamand depuis que ces nations ont eu commerce avec eux mais ils
ne s’en servent que lorsqu’ils négocient.
CHAPITRE IV
De leur manger et de leur boire5
Les Sauvages n’ont pour tout pain qu’une racine6 qui est un poison très présent
quand elle est nouvellement tirée de la terre, mais qui sert de nourriture quand
elle est raclée, gragée7, pressée et étendue sur une platine de fer ou de terre, sur
1.
2.
3.
4.
5.
6.
7.
Cf. Breton, Raymond. Relation …, op. cit., II, chap. 2, p. 55.
Manque (de mots, d’idées), indigence ; une langue pauvre.
Langage corrompu ou inconnu qu’on n’entend pas.
Cf. note 10.
Cf. Breton, Raymond. Relation …, op. cit., II, chap. 5, p. 63-64.
Dans la marge [N.d.a] : “Elle s’appellent manioc”.
Râpée.
200
relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
laquelle cette racine reçoit la dernière forme de pain de ces îles, qu’on appelle de
la cassave. Plusieurs personnes ont été surprises1 de l’eau, ou pour mieux dire du
jus qui sortait de cette racine, quand elle était à la presse, qui, la buvant en guise
de ouïcou2, en sont mortes. Pour ce qui regarde les viandes qui leur sont le plus
en usage, elles n’ont point de convenance avec celles qu’on mange dans l’Europe,
ils ne se nourrissent que de burgots (qui est un coquillage de la mer), crabes,
soldats. Ils ne mangent jamais de potage et point de chair, si ce n’est quelques
oiseaux qu’ils jettent dans le feu avec leurs plumes et leurs entrailles, et quand
ils sont plutôt grillés que plumés, ils les retirent, les boucanent et les mangent.
Ils n’usent pas ni de lait, ni de fromage, ni de beurre. Ils ont horreur des œufs et
de l’huile. Ils n’ont pas accoutumé de se servir de sel pour assaisonner leur mets.
S’ils rencontrent de la graisse, ils la jettent, ils n’ont qu’une sauce générale, qui est
faite avec des arêtes de poisson machiquottées3, des os rongés, grande quantité de
piment (qui a assez de rapport dans ses qualités avec le poivre des grandes Indes),
ils y ajoutent l’eau de manioc, qui perd son venin quand elle a bouilli, ils y mêlent
de la mouchache4, qui est comme la quintessence de la farine qui a été faite de
cette racine, qui est du poison, et puis ils font bouillir tout ce beau tripotage et
il y saucent leur pain avec tant de satisfaction de leur goût qu’ils le préfèrent à
toute la délicatesse des banquets des Sybarites5. Ils ont si peu de civilité, quand
ils mangent, qu’ils dégoûtent facilement ceux qui ne sont pas accoutumés à leur
façon de vivre. Ils mangent trois fois le jour ou, pour mieux dire, quand ils en
ont la volonté, quand ils vont quelque part, quand ils retournent, quand on les
invite et surtout quand ils en trouvent. Les femmes ne mangent qu’avec celles de
leur sexe dans leurs petites cabanes, où elles se nourrissent de la chasse de leurs
enfants, ou de leurs maris, si ce n’est que leur négligence ne les oblige à chercher
elles-mêmes de quoi vivre.
Ils font leur breuvage en deux façons, ou bien ils jettent ce pain de manioc
dans un vaisseau6 rempli d’eau, avec laquelle ils font un mélange de patates, qui
ont la vertu de la faire bouillir dans 14 ou 15 heures, ou bien ils mettent de la
farine de manioc bien sèche et en petite quantité sur la platine échaufée par le feu
qui est dessous, sur laquelle ils étendent un surcroît de farine qui est seulement
pressée entre les mains et qui est encore humide. Ils y ajoutent dessus de la farine
déliée, ain qu’elle puisse être retournée facilement et, après que cette sorte de cassave est cuite, ils l’enveloppent avec des feuilles et comme elle est encore humide,
elle ne tarde pas à se moisir. Au bout de 6 jours ils la déploient et la pétrissent et,
1. Ont pris de l’eau.
2. Dans la marge [N.d.a] : “C’est une espèce de boisson du pays qu’on fait avec du pain”. L’ouïcou ou
bière de manioc est préparée à partir des galettes de manioc (cassave) mâchées par les femmes
du village.
3. Mâchées.
4. Farine de manioc.
5. Hommes qui mènent une vie molle et voluptueuse.
6. Récipient.
201
mathias du puis
lorsqu’elle est en cet état, ils peuvent faire du oüicou, pourvu qu’ils rencontrent de
l’eau et ils le peuvent boire en même temps sans attendre qu’il ait bouilli. Ils font
aussi quelquefois du vin d’ananas1 et de cannes de sucre, qui est la plus excellente
de toutes leurs boissons.
CHAPITRE V
De leurs débauches2
Leurs débauches sont fréquentes, pour ne dire continuelles, dans lesquelles ils
s’enivrent jusqu’à la bêtise. C’est dans ces excès de boire qu’ils se souviennent des
injures passées et qu’ils entrent en colère, que leur colère passe en fureur et que
leur fureur éclate par des vengeances horriblement funestes. Ils font ces assemblées, qui ne tendent qu’à l’ivrognerie, pour plusieurs sujets. 1. Quand ils ont
dessein de faire la guerre. 2. Quand leurs premiers enfants sont mâles. 3. Quand
on coupe la première fois les cheveux aux enfants. 4. Quand ils sont en âge de
supporter la fatigue de la guerre. 5. Quand ils veulent abattre un jardin nouveau. 6. Quand ils traînent à la mer un canot qui a été fait dans les montagnes.
C’est pour lors qu’ils appellent leurs voisins, lesquels après avoir travaillé pendant
quelques heures du matin, ils boivent tout le reste du jour. Toutes leurs débauches
sont accompagnées de gaillardises, les uns jouent de la lûte, les autres chantent,
ils forment une espèce de musique, qui a bien de la douceur à leur goût. Les
bonnes vieilles tiennent la basse avec une voix enrouée et les jeunes gens le dessus
avec un ton éclatant. Pendant que ces violons animés fredonnent, trois ou quatre
des plus adroits des conviés se font frotter par tout le corps d’une gomme qui est
extrêmement collante, pour faire tenir des plumes et paraître comme des coqs
dans toute l’assemblée. Ils font mille postures et dansent d’une façon barbare,
qui lasse plutôt qu’elle ne récrée. Cependant ce petit métier leur plaît si fort qu’ils
passent quelquefois quatre jours et autant de nuits dans cette danse si pénible.
La continuation de la danse n’empêche pas qu’on ne boive. Ils se remplissent le
ventre de telle sorte qu’ils en ont mal à la tête. S’ils sont contraints de faire tomber
de l’eau, ils sortent deux à deux et, quand ils rentrent, ils saluent la compagnie
comme s’ils venaient de bien loin. Ils ne croient pas que l’ivrognerie soit un crime
mais seulement un divertissement, d’où vient que les femmes boivent aussi hardiment que les hommes. Ils n’ont qu’une sorte de banquet, qui est plus civil et
moins criminel. S’il arrive qu’un Sauvage ait pris une tortue, ou fait quelque autre
bonne pêche, il prie quelques-uns de ses plus proches. Auparavant que le convié
arrive, celui qui est le maître des cérémonies dans le carbet, balaie3 une partie de
la case, il pend un lit, il supplie le parent de s’y asseoir quand il est venu, celui-ci,
en gardant toujours sa gravité et le silence, s’y repose. En même temps tout le
1. Dans la marge [N.d.a] : “Qui est un très bon fruit”.
2. Cf. Breton, Raymond. Relation …, op. cit., II, chap. 9, p. 73-74.
3. Balaie.
202
relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
monde se met en peine d’apporter de quoi faire bonne chair à leur convié, une
femme lui donne à boire, une autre du pain et une autre de la viande. Si la cassave
est ployée, cela lui donne à connaître que quand il aura mangé selon sa nécessité,
il doit laisser le reste. On entretient monsieur1 pendant qu’il mange et on ajoute
à ces entretiens une petite harangue. Quand il a bien bu et bien mangé, il avertit
ses hôtes qu’il est saoul et, aussitôt, chacun vient lui faire la révérence à sa mode
en lui disant “tu es venu”. Après cette civilité, il parle indiféremment avec tout
le monde et, après avoir fait boire et manger à la compagnie ce qui est resté de
son repas, il dit adieu à tous en particulier et en général. Ils observent cette sorte
de civilité à tous ceux qui les visitent en faisant un voyage, excepté qu’il faut que
ce soit une personne de considération, pour être obligé de lui donner un lit et
de peigner ses cheveux aussi bien dans sa sortie que dans son arrivée. Parmi les
désordres de leurs débauches, ils retiennent toujours cette honnêteté, qui est qu’ils
ne mangeront jamais rien sans inviter tous ceux qui sont dans leur compagnie et il
arrive quelquefois qu’après le partage de la viande, il n’en reste pas pour celui qui
le fait et, parce que c’est la coutume, ils se sont fâchés souvent contre notre père
qui refusait son mets, de peur d’être trop à charge. Comme ils ont une grande
libéralité à donner tout ce qui est en leur puissance, aussi ils se rendent extrêmement importuns à demander ce qui leur agrée. Mais je ne sais si cela procède ou
d’orgueil ou de honte, de ne prier jamais d’une chose qu’on leur a une fois refusée.
CHAPITRE VI
De leur beauté et de leur ornement2
Les Sauvages ont deux sortes de beautés, l’une naturelle et l’autre artiicielle.
La première consiste dans la belle proportion de leurs membres, qui est si avantageuse que ce n’est pas une chose peu admirable de voir des corps sans défauts, nonobstant les grandes libertés qu’on leur donne et si peu de souci qu’on en prend
dans leur enfance. Ils ont la tête droite, embellie de grands cheveux noirs, qui
s’épandent dessus leurs épaules, si la nécessité de quelque voyage ou de quelque
travail violent ne les oblige à les retrousser. Ils ont les bras nerveux, le corps gros
sans excès, des cuisses potelées et des jambes fermes dans leurs démarches. Ils sont
presque tous un peu camus et cela procède, à mon avis, de ce qu’on leur aplanit
le front dans leur naissance. Ils paraissent être d’une couleur jaunâtre, peut-être à
cause d’un excès de mélancolie qui les prédomine. Ils ne sont pas velus, comme
les peintres ont accoutumé de les représenter dans leurs tableaux, parce que la
plus ordinaire de leurs occupations est à couper avec un couteau tous les poils qui
paraissent dessus leur peau, de sorte que ceux qui ont le moins de barbe sont ceux
qui ont le plus de beauté.
1. “M.”.
2. Cf. Breton, Raymond. Relation …, op. cit., II, chap. 4, p. 60-62.
203
mathias du puis
Pour ce qui regarde leur beauté artiicielle, elle se peut rapporter à deux points,
ou au roucou, qui est une espèce de peinture qui les rougit, ou aux aiquets1,
comme cristal, rassade2, caracolis3 et autres qu’ils portent. Le roucou est un fruit
d’un arbre qui a la coquille comme une châtaigne et le fruit enfermé tout rouge
d’une petite farine qui l’environne. Ils la démêlent avec de l’huile et s’en frottent
par tout le corps, ain d’être conservés contre l’ardeur du soleil et contre la froideur de la pluie. Quand ils vont à la guerre, pour donner plus de terreur à leurs
ennemis, ils se font marquer la face de quelques traces de noir, qui est pris d’une
pomme de junippa et qui se conserve l’espace de neuf jours, nonobstant tous les
eforts qu’on pourrait faire pour ôter l’impression de cette noirceur. Entre tous les
aiquets qu’ils estiment le plus, sont les caracolis, qui est quelque métal plus pur
que l’airain et moins noble que l’argent. Il a cette propriété, qu’il est ennemi de
toute sorte d’ordure et conserve son éclat parmi la rougeur du roucou et parmi
la noirceur du junippa. C’est ce qui fait que les Sauvages l’ont en grande estime.
Il n’y a que les capitaines ou leurs enfants qui en portent. On a cru que cela provenait de l’Espagnol, mais les Sauvages assurent du contraire et disent qu’ils les
traitent4 avec leurs ennemis, qui s’appellent Aloüagues5, par le moyen de quelques
intelligences6 qu’ils pratiquent avec ceux de cette nation, qui leur en font présent en reconnaissance de ceux qu’ils reçoivent. De savoir maintenant d’où ces
Aloüagues les peuvent avoir, ils disent que les dieux qu’ils adorent, qui font leur
retraite dans des rochers sourcilleux7 et des montagnes inaccessibles, [les] leur
donnent, pour les obliger à porter un plus grand respect à leur souveraineté et
les attacher à leur service. S’il est vrai, je m’en rapporte, il peut être pourtant que
le diable peut bien abuser les faibles esprits de ces ignorants par cet artiice. La
igure de ces caracolis est semblable à un croissant qu’ils pendent à leur col. Ils en
ont d’autres qu’ils mettent à leurs oreilles et au milieu de leur nez. Ceux qui n’ont
pas de ces riches atours mettent dans les trous de leurs oreilles, de leur nez et de
leur lèvre d’en bas, ou une plume d’oiseau, ou un il de coton, ou enin quelques
épingles, quand ils en reçoivent des Français. Outre ces caracolis, les femmes ont
des colliers qui sont composés de cristal de pierre verte (qui ont une merveilleuse
vertu pour empêcher la chute du haut mal8), de racine d’arbre et d’arêtes de poisson. Les hommes en portent tissus9 de dents de tigres et de chats, et de rassade, qui
est faite de verre. Outre ces ornements, ils ont presque tous des lûtes et ceux qui
ont tué dans une attaque quelques-uns de leurs ennemis font des silets de leurs
1.
2.
3.
4.
5.
6.
7.
8.
9.
Parures.
Espèce de petites perles de verre.
Ornement métallique en forme de croissant. Le terme est absent du Dictionnaire de Breton.
Échangent.
Dans la marge [N.d.a] : “Peuple de l’Amérique”.
Négociations.
Élevés, hauts.
L’épilepsie.
Tissés.
204
relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
os et les portent comme des trophées de leur courage. Les femmes portent encore
une espèce de bottine faite de coton, avec un artiice merveilleux, qui leur serre
les jambes, non sans douleur. Ils sont découverts1 pour ce qui regarde le reste du
corps et si quelqu’un parmi eux avait cette retenue que de cacher les parties que
la nature ne veut pas être manifestées, il serait moqué avec menace, s’il n’arrachait
ce qui le couvre.
CHAPITRE VII
De leur religion2
Il n’y a pas de peuples si barbares dans leurs mœurs, ni si obscurcis dans les
lumières qui sont données avec la nature, qui n’aient quelque espèce de religion.
Nos Barbares, encore bien qu’ils n’aient rien d’humain que la igure, si est-ce
pourtant qu’ils reconnaissent des dieux qu’ils adorent. Ils ne font jamais de vin ni
de débauches qu’ils ne choisissent toujours le plus délicat de leur pain et la plus
agréable de leur boisson pour leur ofrir. Ils croient fermement qu’ils encourraient
autrement leur disgrâce et que leurs majestés, se voyant méprisées, leur enverraient des châtiments et leur feraient soufrir des peines insupportables. Il ne faut
apporter de preuve plus certaine qu’ils ont une religion que celle-ci, à savoir qu’ils
ont parmi eux des Sauvages qui se consacrent au culte de leurs dieux dès leur
bas âge. De savoir maintenant s’ils sont prêtres qui sacriient, ou médecins qui
guérissent, ce n’est pas une petite diiculté. Il faut dire plus probablement qu’ils
sont des magiciens et voici comme ils font leurs sortilèges. Quand les Sauvages
ont dessein de faire la guerre, ou qu’ils voient que quelques-uns de leurs parents
sont malades, ils appellent leur boiaiko3, qui est celui qui a été ofert aux dieux,
ain qu’il consulte le sien (parce qu’ils en ont tous un en particulier) pour savoir
si la guerre aura un bon succès, ou si la maladie aura une mauvaise issue. Il fait
éteindre tout le feu, où le sorcier doit faire son charme et fait préparer et de quoi
boire et de quoi manger. Ceux qui l’ont appelé demeurent dans sa compagnie.
Il prend du pétun dans sa bouche, qu’il jette dans les airs en fumée (qui est sans
doute le pacte pour le faire venir). Aussitôt le diable arrive et répond avec une voix
de Jean des Vignes4 aux demandes qu’on lui fait. Si on lui parle de la guerre, il prédit si l’entreprise sera heureuse ou incertaine, si [c’est] de la maladie de quelque
moribond, il pronostique sa mort ou sa vie. Après la réponse, ce dieu gaillard boit
d’autant du sacriice qui lui a été ofert, on entend ses mâchoires qui se remuent,
un gosier qui avale, une bouche qui gargarise, les vaisseaux qui se vident et ces
pauvres abusés croient que leurs dieux se remplissent le ventre de leurs biens au
lieu qu’ils ne font que remplir leurs oreilles d’illusion, parce que le lendemain ils
1.
2.
3.
4.
Ils sont nus.
Cf. Breton, Raymond. Relation …, op. cit., II, chap. 3, p. 56-59.
Il s’agit du boyé.
D’une voix mal avisée.
205
mathias du puis
trouvent leur sacriice dans le même état dans lequel il avait été ofert. Ils estiment
cette tromperie le plus grand des miracles de leurs dieux. Cette momerie1 n’est
jamais plus plaisante que quand ils se rencontrent plusieurs boiaiko, qui font
venir chacun leur dieu dans un même lieu et, pour un même sujet, on entend
des débats qui se font entre ces divinités. Pour se purger des calomnies qu’on leur
impose, ils disent l’un à l’autre : “tu as menti, ce n’est pas moi qui suis cause de la
maladie de ce misérable, c’est toi-même, tu n’es que trop pernicieux pour lui causer ce
mal, tu lui en as voulu, et dans toutes les rencontres tu lui as nui”. “Voyez l’impudent,
répond l’autre, si tu ne passais pour un méchant imposteur, on aurait sujet de donner
quelque croyance à tes mensonges”. Et puis la querelle passant de la langue aux
mains et de la parole aux efets, ils s’entregourment2 si furieusement que tous les
assistants en tremblent.
Les Sauvages croient que leurs dieux ont été des hommes et les diables leur
assurent que c’est une vérité. Ils forgent une nouvelle fable, quand ils adorent
un nouveau dieu. La plus grande aussi bien que la plus méchante de toutes leurs
divinités, c’est l’Iris3. Un de nos pères, qui avait fait amitié avec le boiaiko de
cette Iris, lui demanda un jour d’où provenait qu’il avait un tel dieu ; il répondit
que son père en avait deux, qu’il lui en avait laissé un comme en partage et qu’il
avait donné une déesse à sa femme, que son dieu était un jour entré dans le corps
d’une femme et qu’il avait parlé par sa bouche, qu’il l’avait portée plusieurs fois
par-dessus le soleil sans être éblouie des éclatants rayons de ses lumières, qu’elle
avait vu de belles terres inhabitées découpées par rochers, qui servaient de sources
à de claires fontaines. On peut recueillir de ce discours que les dieux des Sauvages
sont des diables, puisqu’ils entrent dans les corps des femmes et qu’ils parlent
par leur bouche. Ce n’est pas sans peine qu’on arrive au malheur d’être prêtre ou
prêtresse de ces fausses divinités, parce qu’il faut jeûner longtemps et qu’il faut
s’abstenir de quelques viandes, pour leur témoigner qu’on n’a pas d’afection pour
les choses qu’ils n’aiment pas. Un jour, le révérend père Raimond fut averti qu’on
devait faire venir le diable dans une case qui était voisine à la sienne. Il prit résolution d’y aller pour contraindre le diable de s’enfuir et pour désabuser ce pauvre
peuple. Comme il marchait un tison dans la main par faute de lambeau et de
lampe, dont ils n’ont pas l’usage, voici les femmes qui sortent toutes éperdues et
viennent au-devant de lui, qui, entrecoupant leurs paroles de colère, disaient qu’il
les voulait perdre, que leur dieu entrait déjà dans la fureur, qu’il ne se plaisait que
dans les ténèbres et haïssait extrêmement la clarté. Notre père répond courageuse1. Mascarade.
2. Ils se battent.
3. Autre nom de Joulouca, l’arc-en-ciel. C’est une divinité qui se nourrit de poissons, de lézards,
de ramiers, de colibris, Cf. La Borde. Relation de l’origine, moeurs, coutumes, religion, guerres et
voyages des Caraïbes, sauvages des îles Antilles de l’Amérique faite par le Sieur De La Borde, employé
à la conversion des Caraïbes, étant avec le R. p. Simon jésuite et tirée du cabinet de Monsieur Blondel. Publié dans le Recueil de divers voyages faits en Afrique et en Amérique, par Henri Justel, Paris,
1674, p. 9.
206
relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
ment et qu’il ne redoutait aucunement sa colère et que la puissance d’un dieu qu’il
fallait adorer en pure vérité était plus forte que tous les artiices d’un diable qui
les trompait. Les femmes repartirent1 que, s’il avançait davantage, il serait cause
que leurs maris et elles seraient maltraitées. Notre père s’en retourna pour deux
raisons. La première, qu’il ne savait pas encore bien la langue pour les détromper
de la folie de leur superstition. La seconde, que de deux pères jésuites qui avaient
assisté à ces prestiges, l’un était mort et l’autre avait été extrêmement malade et les
Sauvages avaient cette croyance, que leurs dieux les avaient ensorcelés.
Les diables se nichent encore dans l’os d’un mort qu’on tire du sépulcre et
qu’on enveloppe dans du coton. Il rend des oracles de cet os quand on l’interroge et dit que c’est l’âme du mort qui parle. Ils se servent de cet os parlant pour
ensorceler tous ceux contre lesquels ils ont conçu quelque rancune. Cela se fait
en cette sorte, ils prennent ce qui reste du boire et du manger de leur ennemi,
ou quelque autre meuble2 qui lui appartient et, quand ils l’ont enveloppé avec
cet os, on voit aussitôt qu’il perd sa vigueur ordinaire, une ièvre lente le mine,
l’étique3 le saisit et [il] meurt en langueur, sans qu’on puisse apporter quelque
remède pour le recouvrement de sa santé. Notre père en a vu un, lequel se voulant
venger du meurtrier de son frère, se méprit et tua un innocent pour un coupable.
Les parents de celui qui avait été si malheureusement assassiné, sans considérer
qu’il y avait eu dans cette mort plus de malheur que de malice, se résolurent à la
vengeance, ils rougissent du coton du sang du meurtri et le mettent avec cet os de
mort, on voyait l’autre déchoir à chaque moment de son embonpoint, de sorte
qu’après avoir traîné une vie langoureuse l’espace de deux ans, il mourut dans le
dessein qu’il avait de venir recevoir le baptême à la Gardeloupe, où notre père
était pour lors.
Ils s’imaginent, quand il arrive une éclipse de lune, que Maboïa la mange, ce
qui fait qu’ils dansent toute la nuit, tant les jeunes que les plus âgés, les hommes
que les femmes, et il faut que ceux qui ont commencé continuent jusqu’au point
du jour. Pour tout violon, ils n’ont qu’une calebasse, dans laquelle il y a quelques
petits cailloux enfermés. Celle qui la remue tâche aussi d’accorder sa voix grossière avec ce tintamarre importun. Cette danse est diférente dans son principe
de celles qu’ils font quand ils s’enivrent, parce que l’une procède de superstition,
l’autre de gaillardise.
Il faut aussi rapporter à une espèce de superstition les jeûnes qu’ils observent
pour divers sujets, quand un garçon entre dans l’adolescence, quand les enfants
ont perdu leur père ou leur mère, quand un mari a perdu sa femme, ou bien
une femme son mari, quand ils ont tué quelques-uns de leurs ennemis dans la
guerre, quand ceux qui sont nouvellement mariés ont un garçon pour leur pre1. Répliquèrent.
2. Objet.
3. La consomption. L’hectique est une ièvre qui provoque une diminution lente et progressive des
forces et du volume de toutes les parties molles du corps.
207
mathias du puis
mier enfant. C’est ici le plus solennel de leurs jeûnes, ils passent quelquefois 5 ou
6 jours sans manger ni boire. D’autres, plus robustes, se contentent pendant 9 ou
10 jours d’un peu d’eau. S’ils ne faisaient ces rigoureuses abstinences, ils seraient
tenus pour des lâches. Je ne sais si c’est par religion qu’ils s’abstiennent de manger
de quelques animaux, comme porcs, poules, œufs et des plus délicats poissons.
Venons maintenant à l’espérance qu’ils donnent de leur conversion. Quand
ils entendent parler de la création du monde, de la mort d’un dieu, de la sainteté de nos sacrements, de la sublimité de nos mystères et de notre religion, ils
témoignent tant de satisfaction qu’ils se privent même du repos pour ne se pas
priver du plaisir qu’ils ressentent à écouter ceux qui en parlent. Les pères non seulement soufrent qu’on instruise leurs enfants, mais encore ils les envoient à l’école
à notre père. Mais parce qu’ils s’aperçoivent que quelques insolents de leur nation
méprisent les cérémonies qu’ils voient faire dans nos églises lorsqu’ils viennent en
traite à la Gardeloupe, voilà pourquoi ils ont honte d’apprendre de peur d’être
moqués de leurs amis. Ce n’est pas que notre père n’en ait baptisé quelques-uns,
entre autres une ille âgée de douze ans, laquelle, entre autres pratiques de dévotion, se confessait avec tant de sentiment1 et un si grand repentir de ses petites
fautes qu’il était tout évident que dieu n’est pas accepteur de personnes et que la
grâce adoucit les cœurs les plus barbares. De plus, il a baptisé un petit enfant qui
était extrêmement malade et qui reçut la santé du corps après avoir reçu la vie de
l’âme. L’année 1645, les révérends pères capucins ont mené un Sauvage en France,
qui a été baptisé à Paris avec assez d’éclat2. Il est retourné parmi les Sauvages et il
y a grand danger qu’il n’oublie les belles instructions qu’on lui a données.
Je trouve trois causes qui mettent obstacle à la conversion des Sauvages. La
première est qu’ils ont été maltraités par les chrétiens, on les a chassés de leurs
habitations et de leurs îles, on leur a fait la guerre, on en a tué dans les attaques,
on en a blessé d’autres, on leur ôte encore aujourd’hui la liberté, après leur avoir
ôté leurs biens, de sorte que le nom de chrétien leur est un nom d’aversion et de
haine et on [n’]est pas en assurance parmi eux quand ils se souviennent de leurs
pertes, et des plaies qui ne sont pas encore bien fermées sur leur corps, parce qu’ils
sont extrêmement vindicatifs. La seconde vient du côté de nos gouverneurs, qui
mettent empêchement à une si sainte entreprise, sous prétexte d’une maxime
d’État. Ils disent qu’ils seraient contraints à la guerre, si la fureur de ces brutaux
passait jusqu’à cette extrémité que de massacrer un père, qu’ils sont obligés de
pourvoir au repos de leur peuple plutôt qu’à la propagation de la foi. Belle raison,
ils ne voient pas qu’ils s’opposent au dessein de Jésus-Christ, qui a envoyé ses
apôtres prêcher la vérité de l’Évangile à toutes créatures. Qui dit tout n’excepte
rien. Ils font tort à la gloire du sang du ils de Dieu, puisqu’ils empêchent qu’il
ne soit appliqué à des pauvres âmes qui gémissent sous la tyrannie du diable, qui
semble se retrancher parmi cette nation, quoiqu’on l’ait chassé du monde. Ils font
1. Passion.
2. Il s’agit de Marabouis ; cf. supra.
208
relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
tort à tant de braves religieux qui feraient paraître leur zèle et leur ardente charité
dans l’instruction de ces ignorants. On a fait des ordonnances par lesquelles on
nous défendait de sortir des îles sans la permission des gouverneurs. Nous nous
sommes moqués de cette injustice, parce que nous servons un plus grand maître
qu’ils ne sont et, quand il s’agit de sa gloire, la charité, qui est prudente, nous
anime à nous raidir contre la vanité de leurs eforts. La troisième cause vient de
la nécessité que nous soufrons, outre que la grâce est fondée sur la nature, nous
avons besoin de quelques commodités pour gagner l’amitié de nos Barbares par
des petits présents et c’est ce qui nous manque. Nous avons souvent écrit en
France à nos supérieurs que nous étions dans de grandes disettes et que nous ne
pouvions plus subsister sans quelque charité mais soit qu’ils eussent des occupations plus pressées, soit qu’ils crussent que nous nous plaignions à tort, nous
n’avons pas senti leur secours. Les gouverneurs, qui sont obligés de nous nourrir
par obligation de contrat passé avec sa majesté dans le don qu’elle leur a fait de
ces îles, nous ont toujours délaissés, parce que nous n’avons jamais voulu latter
leurs crimes aux dépens de notre conscience et que nous avons jugé que de se taire
quand on voit une injustice scandaleuse et manifeste, c’était lui donner un aveu
tacite. Dans cet abandon général, nous avons été contraints de recourir au travail
de nos mains et d’employer le temps à l’exercice de nos corps que nous devions
employer à celui de notre ministère et, nonobstant toutes les peines que nous
avons prises, tout le gain que nous avons fait a été seulement pour nous empêcher
de mourir de faim. J’espère que ceux qui nous envoient ici auront égard à ces
raisons et comme ils ont autant de prudence que de richesses, ils en feront des
moyens pour procurer la gloire de Dieu et le salut de nos Barbares. Ils ont assez
de crédit pour étoufer les tyrans et les tyrannies qu’on exerce contre notre innocence, qui éclateraient plus funestement si on n’avait pas de crainte de tomber par
notre chute et de s’ensevelir dans nos ruines.
CHAPITRE VIII
De leur commerce et de leur exercice1
S’il y a jamais eu nation qui ait été nécessiteuse dans toutes les choses que la
nature a données abondamment à toutes les créatures, ça été celle de nos Sauvages.
S’il fallait couper du bois pour faire une habitation, ils n’avaient que des haches de
pierre, s’ils voulaient aller à la pêche, ils n’avaient que des hains2 de caret (qui est
l’écaille de tortue) et, s’ils avaient dessein de faire une pirogue pour aller à la guerre
contre leurs ennemis, ils soufraient toutes les peines imaginables pour couper un
arbre, pour le tailler, pour le creuser et lui donner la façon d’une pirogue. Cette
disette de toutes choses les rendit désireux du commerce qu’ils exercent avec les
1. Cf. Breton, Raymond. Relation …, op. cit., II, chap. 10, p. 75 et chap. 8, p. 70-72.
2. Hameçon.
209
mathias du puis
Français qui les avoisinent et avec tous les navires qui passent devant leurs îles. On
leur donne des haches, des serpes, des couteaux, de la toile et des hains beaucoup
plus propres pour la pêche que les leurs et ils rendent des cochons, des tortues, du
poisson, des fruits, des feuilles de caret, qui est une écaille, parfaitement belle, dont
on fait les plus rares peignes de l’Europe. Quand ils sont suisamment fournis de
ces meubles, ils ne se soucient ni de la cherté de l’or, ni de la beauté de l’argent, ni
de la rareté des perles. Ils ne traiquent pas en assurance avec les navires, à cause
que quelques-uns des leurs ont été enlevés à qui on a ravi la liberté et quelquefois
la vie. Ceux qui leur font plus de mal sont les Anglais, contre lesquels ils ont la
guerre, à cause qu’ils ont occupé une de leurs îles, qu’on appelle Antiguoy1, dans
laquelle ils veulent rentrer. Ils ont fait à cet efet plusieurs équipages, ils ont appelé
leurs voisins à leur secours, ils leur ont livré plusieurs combats dans lesquels les
Anglais ont toujours reçu du désavantage. Ceux-ci, en vengeance de ces mauvais
traitements, quand ils passent devant la Dominique, ils changent de pavillon pour
se rendre méconnaissables et pour attraper ces misérables par ce stratagème dans
leur vaisseau et les vendre, comme la plus chère de leurs traites.
Voilà en peu de mots ce qui concerne leur commerce. Voyons maintenant leurs
occupations journalières. Ils ne sont pas sitôt levés, ou plutôt sortis de leur tanière,
qu’ils courent à la rivière pour se laver tout le corps, ils allument après un bon feu
dans leur grand carbet, qu’ils environnent pour être échaufés par sa chaleur. Là
chacun dit ce qu’il sait, les uns s’entretiennent avec leurs amis, les autres jouent de
la lûte, de sorte qu’ils remuent tous ou la langue ou les doigts. Cependant le déjeuner s’apprête par leurs femmes. Après le repas, l’un va à la pêche sur la mer, l’autre
travaille à son habitation dans le bois, ceux-ci s’occupent à faire des paniers, ceux-là
des guibichets2 (qui est une espèce de crible pour passer leur farine), on en voit qui
font des lignes pour pêcher en haute mer, quelques autres des ceintures de coton.
Ceux qui sont les plus fainéants coupent les poils de leur barbe avec un couteau,
les uns après les autres, ou bien ils arrachent de leurs pieds des chiques, qui sont
comme des puces dans leur naissance, mais qui grossissent comme un pois quand
elles se sont nourries dans quelque partie du pied et même du corps de l’homme
quelque espace de temps. Pour ce qui regarde les femmes, elles s’exercent dans un
travail plus pénible que leurs maris, elles vont chercher du manioc, qui est quelquefois bien éloigné du lieu de leur demeure, elles l’apportent sur leur dos par des
chemins raboteux et, après lui avoir ôté la première écorce, elles le gragent sur une
pierre découpée en façon de râpe, pour par après faire sortir le venin de ce manioc
gragé par l’efort de la presse, puis elles en font de la cassave en l’étendant sur une
platine de terre qu’on échaufe par le feu qu’on met dessous. Elles passent de cette
action à une autre qui est moins pénible, elles peignent leurs maris trois fois le jour,
elles les rougissent de ce roucou dont j’ai déjà parlé, elles ilent du coton tant le jour
que la nuit, elles cultivent leurs jardins et, si on a dessein de faire la débauche, les
1. Antigua.
2. Hibichets ou tamis, pour passer la farine du manioc.
210
relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
femmes préparent le oüicou. Elles ont une connaissance merveilleuse des simples1,
avec lesquels elles guérissent une ininité de maux, et tous les ulcères auxquels il
faudrait appliquer le fer et le feu pour en arracher la corruption, étant frottés de
la seconde écorce d’un arbre qu’elles connaissent, ou bien de la racine de quelques
herbes qu’elles broient dans un mortier, se referment sans diiculté. Lorsque les
maris vont en traite2 dans les îles, il n’y a que celles qui sont les mieux aimées qui les
suivent, lesquelles ont soin de porter toutes les nécessités qui sont de besoin dans un
voyage. Elles s’occupent encore à se faire des bottines de coton les unes aux autres,
qui leur serrent si fort les jambes que c’est une merveille comme elles peuvent vivre
avec cette continuelle incommodité. Enin ces services si grands qu’elles rendent
à leurs maris et le travail pénible qu’elles endurent dans les occupations de leur
ménage me font juger qu’elles sont plutôt traitées d’esclaves que de compagnes. Ce
n’est pas que l’amour que les Sauvages leur portent ne soit très grande, mais n’étant
fondée que sur la brutalité de leur passion, elle se passe comme un feu de paille, qui
conçoit promptement sa lamme mais qui s’évapore aussitôt en fumée, parce qu’ils
les quittent facilement et les tuent dans la moindre connaissance qu’ils ont de leur
inidélité.
CHAPITRE IX
De leurs capitaines3
Les Sauvages ont trois sortes de capitaines qui leur commandent. Les premiers
sont ceux qui sont les maîtres de quelques canots ou pirogues. Les autres sont ceux
qui ont des habitations en propre. Les troisièmes, ceux qui sont élus tels par suffrage, ou bien parce qu’ils ont fait paraître un grand courage dans leur guerre, ou
bien pour avoir tué plusieurs ennemis. Ils ne font jamais élection de jeunes gens,
quoiqu’ils soient ils de leurs capitaines, de crainte que le peu d’expérience qu’ils
ont et beaucoup de témérité qui les transporte, ne leur soient préjudiciables, mais
bien de personnes âgées, ain qu’elles ne soient pas moins suivies pour la maturité
de leur conseil, que pour la longue connaissance qu’elles ont des armes. Quand les
vieillards connaissent qu’ils ne sont plus capables de supporter le fardeau de leur
charge, ni des courses pénibles qu’il faut faire assez souvent dans cet emploi, ils
s’en déportent4 et n’acquièrent pas moins d’honneur par cette ingénue confession
de leur faiblesse que s’ils avaient remporté des victoires. Ain que la pluralité de ces
capitaines ne fasse mourir le respect qu’on leur doit, il n’y en a quelquefois qu’un
seul dans une île mais il y en a deux à la Dominique, qui demeurent éloignés l’un
de l’autre de peur que leurs autorités ne se choquent et que la jalousie ne le[s]
perde. Leur puissance est pourtant limitée, en ce qu’ils ne commandent que dans
1.
2.
3.
4.
Plantes médicinales.
Vont commercer.
Cf. Breton, Raymond. Relation …, op. cit., II, chap. 11, p. 76.
Ils s’en désistent.
211
mathias du puis
les afaires qui concernent la guerre, et s’ils outrepassaient quelquefois les bornes de
leur autorité, on se moquerait d’eux. Mais voyons de la façon qu’ils entreprennent
la guerre. Lorsqu’ils ont formé ce dessein, ou pour venger quelques injures, ou pour
l’espérance du butin, ils font un vin, qui est une de ces débauches desquelles j’ai déjà
parlé. Après que la fumée de leur oüicou leur a rempli la tête, ils haranguent leurs
soldats pour les animer à la guerre, ils leur représentent leurs pères massacrés, leurs
frères dans la servitude, leurs biens perdus avec leurs habitations. La in de tout leur
discours n’est autre que de les émouvoir à la vengeance. Lorsqu’ils ne font pas de
vin, ils choisissent le plus apparent de leur troupe pour aller dans toutes les habitations pour amasser des soldats, qu’ils appellent des mariniers1 ; aussitôt qu’il est
entré, il parle au maître du carbet environ l’espace d’une bonne demi-heure ; l’autre,
qui écoute et qui n’a répondu que oui, recommence un discours aussi long que
celui de son compagnon et, selon qu’il trouve à propos, il promet d’être du parti ou
bien il le refuse. On n’y contraint jamais personne, mais on tâche de leur persuader
que c’est une chose utile ou nécessaire. Quand ils sont assemblés, auparavant que
de donner aucun assaut, ils envoient visiter les places qu’ils veulent attaquer, pour
découvrir quels lieux leur seront plus avantageux, et s’ils sont capables de résister à
leurs eforts. Après que les espions ont fait leur rapport, ils marchent, ordinairement
au point du jour, pour investir une case, ils font un bruit si épouvantable que ceux
qui ne sont pas accoutumés à ce stratagème perdent le cœur et prennent la fuite.
Quand ils trouvent de la résistance, ils tirent sans cesse des lèches empoisonnées,
ou bien tâchent de mettre le feu aux cases avec du coton allumé qu’ils attachent
au bout de leurs lèches et qu’ils décochent dessus les toits, qui ne sont couverts
ordinairement que de roseau. Le feu fait sortir ceux que la crainte avait renfermés et
aussitôt les Sauvages courent dessus et les massacrent avec leur boutou, qui est un
gros bâton qu’ils portent en guise d’épée, ou bien ils les blessent avec leurs lèches et,
si les plaies ne sont promptement pansées, les blessés meurent indubitablement. La
mêlée étant inie, ils prennent tous le butin qu’ils peuvent emporter, sans que les capitaines puissent contraindre leurs soldats à un partage. Ils font un festin, après leur
retraite, des corps de leurs ennemis. Ils mangent sur les lieux leurs pieds et leurs bras
et, après avoir boucané ou rôti le reste de leurs corps, ils s’en retournent et portent
en triomphe, dans une débauche qu’ils font après leur retour, toute leur conquête.
CHAPITRE X
De leur maladie, de leur mort et de leur sépulture2
Les Sauvages sont fort peu malades et vivent longtemps. L’hôte de notre père,
qui est un des capitaines de la Dominique, appelé le Baron3, a encore son père
1. Dictionnaire de Breton, “boüittoucou : un sujet, un marinier”. Ici, les Caraïbes d’une pirogue,
Cf. La Borde, op. cit., p. 19.
2. Cf. Breton, Raymond. Relation …, op. cit., II, chap. 12, p. 79-81.
3. Cf. ci-dessus.
212
relation de l’établissement d’une colonie française dans la gardeloupe
et sa mère, et cependant il voit ses enfants jusqu’à la troisième génération. La
maladie qui leur est la plus commune s’appelle pian1, qui est une espèce de cette
maladie honteuse que nos Français appellent neapolitaine2, qui ne leur arrive pas
de l’immondice de l’impudicité, mais de la corruption de leurs viandes peu succulentes et des ordures dans lesquelles ils se vautrent. Ils se guérissent avec quelques
coquilles de mer qu’ils boivent après les avoir broyées, ou quelques écorces
d’arbres dont ils se frottent. Quoique nos Barbares vivent longtemps et qu’ils
aient beaucoup de femmes pour servir à la multiplication, ils sont pourtant en
petit nombre, tant à cause qu’on les enlève pour en faire des esclaves et, qu’étant
extrêmement adonnés à la vengeance, ils s’entre-tuent sans autre forme de procès.
Ils haïssent leurs dieux autant qu’ils les craignent, parce qu’ils croient qu’ils sont
les auteurs de tous les maux qui leur arrivent. Ce n’est pas qu’ils n’aient recours à
leur puissance pour recevoir de l’allégement dans les peines qui les tuent mais on
voit par là que c’est plutôt par contrainte que par religion. Les malades parmi eux
ne sont pas traités plus délicatement que les autres et, si on leur prépare plus de
feuilles et des écorces d’arbres, plus de racines d’herbes, c’est pour guérir le mal et
non pas pour sustenter le corps. Notre père demandait un jour à un Sauvage s’il
ne voulait pas visiter son grand-père, qui était malade à la mort, il lui répondit
que non, parce qu’il lui ferait trop de pitié et l’excès de tristesse qu’il concevrait
de la douleur d’une personne qui lui était si proche, le rendrait indubitablement
malade.
Passons à leur sépulture. Quand quelqu’un des leurs a été tué dans la guerre,
ils se mettront plutôt en hasard de perdre la vie que de laisser leur mort dans
le camp. Ils ne veulent pas qu’après avoir si bien servi sa nation, il soit privé de
l’honneur de la sépulture. Lorsqu’un Sauvage est mort d’une mort violente ou
naturelle, ils creusent une fosse en rond dans la terre, ils lavent le corps et le rougissent, ils lui frottent la tête d’huile et on lui peigne ses cheveux. Ils l’enveloppent
après dans un lit nouveau, le descendent dans la fosse et l’accommodent de telle
sorte que sa posture est semblable à celle d’un enfant dans la matrice. Enin on le
couvre d’une planche, pendant que les femmes versent des larmes de leurs yeux
et poussent des soupirs de leurs cœurs. Les hommes s’en approchent et, touchant
doucement leurs bras, semblent vouloir adoucir la rigueur de leur tristesse. Ils
entonnent tous ensemble une chanson pleureuse mais on ne sait s’ils pleurent en
chantant ou s’ils chantent en pleurant et puis, poussant peu à peu la terre avec les
mains, ils couvrent le mort et remplissent la fosse. Ces cérémonies étant achevées,
on brûle tout ce qui appartient à ce mort, ou bien on le distribue à ceux qui ont
assisté aux funérailles. Si le mort avait quelques esclaves pendant sa vie, on les tue,
comme pour les sacriier à l’âme du défunt. Les plus proches parents en portent
le deuil, en se faisant couper les cheveux, et jeûnent rigoureusement, non pas ain
1. Tréponématose endémique des zones tropicales ou équatoriales humides. Le pian provoque une
infection cutanée pouvant entraîner très souvent des lésions osseuses.
2. Le mal de Naples, la syphilis.
213
mathias du puis
que cette abstinence soit utile aux morts, mais aux vivants, et qu’ils mènent une
plus longue et heureuse vie. Ils croient avoir trois âmes, une au cœur, l’autre au
bras et la troisième à la tête. Ils pensent que celle du cœur après la mort s’en va
au ciel et que les deux autres se changent en Maboïa, c’est-à-dire le diable, qui
est très méchant, parce qu’il les étrille souvent, lorsqu’ils manquent de lui porter
le respect que son orgueil exige de leur aveuglement. Ils disent qu’un Sauvage
fut tué un jour pour avoir commis quelque insolence, lorsqu’on consultait ce
dieu menteur pour quelque chose de funeste qu’on redoutait. Sa superbe insupportable veut qu’on le traite avec plus de révérence. S’il arrive que quelque ami
du défunt n’ait pu assister à ses obsèques pour un empêchement légitime, il va
sur son tombeau et renouvelle la douleur des autres par les larmes qu’il répand.
Quand ils savent que le corps à peu près est pourri, ils font encore une assemblée
et, après avoir visité le sépulcre et l’avoir foulé aux pieds en soupirant toujours,
ils s’en retournent pour faire une débauche et pour noyer leurs larmes avec leurs
ennuis dans un déluge de oüicou.
Ad Majorem Dei gloriam1.
1. “Pour la plus grande gloire de Dieu”.
214
Pierre Pélican
Coppie d’une lettre
Coppie d’une lettre du R.P. Pierre Pélican de l’ordre des Frères
prescheurs, docteur en théologie de la Faculté de Paris et
Supérieur de la Mission aux Indes Occidentales, envoyée au R.P.
Jean-Baptiste Carré, Prieur du Noviciat Général du mesme Ordre
des Frères Prescheurs sis à Fauxbourgs Sainct-Germain les Paris1.
[f°85r] Mon très honoré et révérend père prieur très humble salut en notre
seigneur Jésus-Christ
Laudetur Jesus et metuant eum omnes ines terrae2
Ayant déjà fait entendre à votre révérence tout de qui était de notre embarquement avant que nous partîmes de France, je lui raconterai maintenant par le
menu tout ce qui s’est passé depuis le jour que nous levâmes les ancres de la rade
de Dieppe jusqu’à présent. De prime abord, je prierai très afectueusement votre
révérence de vouloir commander quelques particulières actions de grâces à votre
sainte communauté pour les assistances et bénédictions extraordinaires dont la
bonté de Dieu nous a comblés pendant le cours de notre navigation. Elle a été si
heureuse que tous les pilotes s’en étonnent et confessent que jamais ils n’en ont vu
ni ouï de pareille car en cinq semaines et deux jours nous avons fait cette grande
traversée de mer de quinze cents lieues sans aucun orage ou tempête qui nous ait
menacés de danger et avec un temps le plus agréable qu’on eût3 pu souhaiter. Tous
tant que nous sommes en attribuons la cause aux ardentes et fréquentes prières
de toute votre sainte et religieuse communauté et de tant d’âmes pieuses qui sont
sous la conduite de votre révérence et des vôtres, aussi vous en remercions-nous
très humblement et supplions de les faire continuer ain d’avoir les grâces nécessaires pour travailler fructueusement au dessein de notre mission. Étant donc
partis de Dieppe un dimanche vingtième de mai, le calme et la bonace4 nous
accueillirent depuis l’heure de midi jusqu’au mercredi suivant et ensuite5 nous
1. BNF, Manuscrits français, 15466, fs. 85r-88r. Publié également dans : Bulletin de la Société d’histoire de la Guadeloupe. Basse-Terre. N° 52. Michel Camus [et al.] : Au début des Français à la
Guadeloupe, lettre du p. [Pierre] Pélican [1592-1682, O.P.] au p. [Jean-Baptiste] Carré [O.P.] (18
août 1635), p. 5-19.
2. Ps, 67, 8 : “Que Dieu nous bénisse et qu’il soit crains de tous les lointains de la terre”.
3. “eut”, ajout au-dessus de la ligne.
4. Le calme de la mer.
5. “nous eûmes continuellement les vents favorables, excepté deux jours où après avoir passé le Tropique”, raturé.
217
pierre pélican
eûmes encore quelque bonace, mais ce n’était qu’à reprise et sans retarder beaucoup le voyage, nous vîmes alors ce que vous n’avez jamais vu, qui est que le soleil
en plein midi ne faisait1 aucune ombre en l’opposition de nos corps parce que
nous l’avions pour lors verticalement sur nos têtes.
Ainsi favorisés des vents, nous aperçûmes terre un jour de dimanche, fête
de saint Jean-Baptiste2, et la saluâmes avec les grands cris ordinaires aux vaisseaux qui arrivent au port. Le lendemain nous descendîmes à la Martinique mais
il n’y eut que fort peu de gens qui mirent pied à terre n’étant pas, pour cette
année, le lieu de notre résidence. Néanmoins [f°85v] messieurs nos capitaines
m’accordèrent que j’y arborasse la croix, prétendant d’y venir un jour la cultiver et
faire porter des fruits de la vie éternelle ès3 Sauvages qui l’habitent. Accompagné
donc du révérend père Pierre de La Croix4 et de quelques-uns du vaisseau, au
nombre de treize ou quatorze, nous allâmes à bord5 et aussitôt nous remerciâmes
Dieu, prosternés en terre sur la rive, l’espace d’un Pater, d’un Ave et d’un Credo.
Ensuite, étant relevés, prenant l’étole avec l’eau bénite d’une main et le cruciix de
l’autre, nous entonnâmes le Te Deum laudamus, lequel nous poursuivîmes jusqu’à
l’arbre sur lequel nous désirions attacher la croix. Là nous trouvâmes quelques
Sauvages et un de leurs capitaines, en présence desquels et de leur consentement
je montai à l’arbre et y attachai la croix avec trois clous, chantant l’hymne Salute
Crux Sancta, etc., avec les oraisons de Notre-Dame, de notre glorieux père saint
Dominique et de tous les saints, et ensuite nous chantâmes l’Exaudiat pour le roi
et mîmes les leurs de lys avec son très auguste nom dessous la croix pour marque
de sa conquête. De là nous conférâmes longtemps avec les Sauvages, qui étaient
au nombre de quatorze ou quinze (leurs femmes cependant6 étant éloignées sans
qu’aucune s’en osât approcher). On leur dit que nous chassions7 les Maboyards8,
qui sont lutins et diables follets qui s’apparaissent à eux et quelques fois les battent
assez rudement. Ils en furent fort aises et demandèrent si nous étions bien expérimentés pour le faire. Leur ayant été répondu que oui, ils nous en témoignèrent
beaucoup de joie et de contentement. Sur ce, nous les priâmes de baiser le cruciix, ce qu’ils irent volontiers et même ce capitaine, dont nous avons parlé, en
appela plusieurs pour baiser la croix comme lui. Cette action nous it concevoir
de grandes espérances de la conversion de ces Sauvages, nous persuadant que ceux
qui seront destinés à mission pour cette île leur feront un jour adorer la croix
aussi bien de cœur que nous leur avons fait faire de bouche. Pendant que nous
1.
2.
3.
4.
5.
6.
7.
8.
“qu’une”, raturé.
24 juin.
Aux.
Pierre Griphon de la Croix, dominicain ; il fait partie de la première mission à la Guadeloupe
(1635). Il rentre en France pour raison de santé avec Pierre Pélican.
Erreur de l’auteur. Lire : “à terre”.
Pendant ce temps-là.
Le mot “chassions” est mal écrit. Une autre main l’a réécrit au-dessus.
Les maboyas.
218
coppie d’une lettre
nous entretenions ainsi avec eux, on apporta du vin qu’on leur présenta et, pour
les attirer à nous par douceur, on leur en it boire à la santé les uns des autres. Ils
nous promirent qu’ils reviendraient nous voir mais je ne sais pas encore s’il faudra
beaucoup s’y ier parce que symia semper symia1 et ainsi nous prîmes congé d’eux
fort paisiblement.
Les ayant quittés et remontés au vaisseau nous tirâmes2 à la Gardelouppe, lieu
de notre résidence, et y abordâmes le mercredi suivant après l’avoir tournoyée3
l’espace de vingt ou vingt-cinq lieues pour trouver un lieu propre à mouiller
l’ancre. Nous ne mîmes pas néanmoins pied à terre le jour même mais seulement
le lendemain, qui était un jeudi, veille des apôtres Saint Pierre et Saint Paul4, où
nous commençâmes de sanctiier cette île y célébrant la messe [f°86r] en actions
de grâces d’un voyage si heureux. Nous appliquâmes trois messes l’une pour notre
roi très chrétien et monseigneur l’éminentissime cardinal duc de Richelieu, notre
fondateur5, la seconde pour monsieur le président Fouquet6 et messieurs de la
compagnie de7 l’Amérique8 et la troisième pour votre noviciat et tous les bienfaiteurs qui nous ont assistés de leur charité en notre voyage. Après nos dévotions,
nous considérâmes la beauté et la bonté de cette île et de prime abord nous l’avons
trouvée comme un paradis terrestre, quoique néanmoins elle ne porte quasi rien
de ce qui est en notre France, car nous n’y avons encore vu ni blé, ni vigne, ni
arbre, ni animaux semblables à ceux de nos quartiers. Il y a canne de sucre en
assez grande abondance, un nombre très grand d’arbres fruitiers, tous diférents
en leurs espèces et dont les fruits de quelques-uns surpassent en douceur et suavité
les plus exquis de l’Europe et notamment une espèce de pomme de pin qui porte
sur sa tête une tige à guise de leurs et couronnes impériales9. Nous vîmes quantité de perroquets avec un plumage de diverses couleurs. Il y en avait de rouge,
de vert et de bigarré sur les arbres et, par l’air, on voit quantité de petits oiseaux
beaux à merveille lesquels en grosseur ne sauraient excéder le petit doigt de la
main et dont la grandeur est proportionnée à cette grosseur10. Entre les mouches
qui volent par l’air en ce pays, il y en a qui sont aussi luisantes comme des étoiles
et, n’était que la clarté du soleil fait éclipser de beaucoup la leur, elles feraient en
l’air ce que les étoiles au ciel. Si nous n’avons ni pain, ni vin en ce pays, outre celui
qu’on porte de France, nous espérons néanmoins pouvoir garder aisément nos
1. “Un singe reste toujours singe”. Dicton latin “Simia semper simia est, etiamsi aurea gestet insignia” :
un singe est toujours un singe, même s’il arbore des armoiries dorées.
2. Nous nous acheminâmes.
3. Tourné autour.
4. 28 juin.
5. À cause du rôle de Richelieu dans la fondation du noviciat.
6. François IV Fouquet (1587-1640), l’un des principaux associés de la Compagnie des îles de
l’Amérique.
7. “la Marine”, raturé.
8. Les associés de la Compagnie des îles de l’Amérique, fondée en 1635 et liquidée à partir de 1648.
9. L’ananas.
10. Le colibri.
219
pierre pélican
règles et constitutions pour ce qui est de nos jeûnes et de l’abstinence perpétuelle
de viande parce que l’on trouve ici des tortues de mer dont une seule suit pour
la nourriture de cent hommes et dont la chair excède en santé celle des animaux
de la terre. On les attrape sur le bord de la mer pendant qu’elles y pondent leurs
œufs, qui sont en nombre parfois cinq cents, fort gros et nourrissants. Ils ne
difèrent de ceux de poules, sinon en la coque, laquelle ils ont fort tendre. On
prend encore des porcs1 et vaches de mer2 qui ont de la chair, des os et du sang
semblables en goût, bonté et nourriture à ceux de la terre. Nous avons encore
parfois des baleines et d’autres poissons d’une monstrueuse grandeur, desquels
on coupe et tranche pour manger en toutes sortes de façons. Surtout nous usons
plus ordinairement de certains lézards aussi gros que la jambe, lesquels sont fort
sains et savoureux. Ils font aussi des œufs fort bons, un peu plus gros que ceux
de pigeons, qu’ils pondent sur la rive de la mer comme les tortues. Le coton et
le pétun croissent encore ici en abondance et plusieurs autres choses que je ne
manquerai d’écrire à votre révérence [f°86v] sitôt que nous aurons pris loisir de
nous reconnaître.
Messieurs nos capitaines ont pris chacun le lieu de leur habitation, qui n’est
pourtant éloignée l’une de l’autre que de la portée d’un mousquet. À celle de
monsieur de L’Olive3 nous fîmes une procession le jour de la Visitation de NotreDame4, qui fut le quatrième de notre arrivée au même lieu. Il a fait dresser un fort
qui est bien clos et environné proche d’une rivière douce. On nous menace de la
descente des Espagnols vers la in du mois de septembre et de quelques attaques
des Sauvages, mais nous ne craignons ni les uns ni les autres5, voire espérons
gagner par douceur les Naturels de cette île sans beaucoup de diicultés, étant peu
en nombre et assez bien nés pour des Sauvages. Nous fîmes dresser dans ce fort,
le dimanche huitième de juillet, une croix d’un beau bois rouge et fort dur de
la hauteur de quinze pieds, laquelle nous saluâmes et honorâmes d’une seconde
procession. Quant à notre demeure, nous sommes logés sur un petit fort qui est à
la vue de la mer tout contre monsieur de L’Olive. Il nous y faut accommoder6 tout
ce qui est nécessaire pour notre logement mais d’autant qu’il espère transférer sa
demeure plus haut à un lieu plus commode qui est éloigné de deux ou trois lieux
de celui où il est à cause d’une rivière d’eau douce où les barques peuvent entrer
aisément, il diférera de nous bâtir le convent7, désirant nous avoir toujours à ses
côtés, et proches de lui partout où il sera, et8 ainsi nous a-t-il promis que, transférant sa résidence au lieu susdit, il nous ferait bâtir un petit monastère qui revien1.
2.
3.
4.
5.
6.
7.
8.
Marsouins.
Lamantins.
Charles Liénard de L’Olive (ca 1600-ca 1645), gouverneur de la Guadeloupe de 1635 à 1640.
Le 2 juillet.
“mais nous ne craignons ni les uns ni les autres”, souligné dans le texte.
Arranger.
Le couvent.
“et”, au-dessus de la ligne.
220
coppie d’une lettre
drait à celui qu’ont les révérends pères capucins en l’île de Sainct Christophle,
où il m’a fallu faire un voyage, et à peine y avons-nous pu arriver étant sans cesse
battus des vents contraires l’espace de quinze jours.
Les révérends pères capucins1 nous ont reçus avec une extrême charité dans
leur convent, qui est bâti sur la croupe d’une montagne où il faut plus de demiheure (à bien marcher) pour y monter. Ils ont fait venir en leurs jardins des raves,
naveaux2 et fèves blanches et des pois verts et communs. Il y a en ce pays quantité
de grives et de rats, lesquels empêchent que les grappes de raisin ne puissent venir
à leur maturité, car, dès qu’elles sont un peu grosses et formées, ils les mangent
et privent ainsi du fruit qu’on espérait. Sans cette engeance, on pourrait avoir de
très bons vins car en trois mois les révérends pères capucins ont vu les grappes
pendantes aux ceps de vigne que fraîchement ils avaient plantés. On tient que les
rats font tort à cette île chaque année pour plus de trente mille écus. C’est dans
cette île de Sainct Christophle que j’ai commencé à m’accoutumer au pain nouveau de ces quartiers qu’ils appellent cassane3. Il est formé de gaufres épaisses d’un
tiers d’un doigt, rond, plat et large comme une plateine4 [blanc5]. Vous savez déjà
qu’il n’est pas [f°87r] de froment, ni de seigle, mais de racines lesquelles, ayant été
bien pilées et séchées, s’en fait une masse qui passe ici pour du pain. Le terroir
de cette île, bien qu’il soit sablonneux, est néanmoins fertile puisque dans trois
mois, ou pour le plus tard en six, il vous rend les sements6 avec une moisson fort
plantureuse.
Le plus souhaitable allégement que nous avons en ces quartiers, c’est la bonté
des eaux. Elles sont si salutaires que jamais elles ne vous nuisent soit qu’on en
boive ès plus grandes ardeurs, sueurs et travaux extraordinaires. De plus encore,
elles sont si légères qu’elles s’évacuent plus par transpiration qu’autrement ce qui
est une providence de Dieu, pour sans danger pouvoir rafraîchir les poumons,
l’estomac, voire toutes les parties du corps que les chaleurs excessives font incessamment suer autant à minuit qu’en France en plein midi le jour de saint JeanBaptiste. Durant le séjour que j’ai fait en cette île, j’ai disposé les catholiques à
recevoir la confrérie du Saint Rosaire et en ai laissé la direction aux révérends
pères capucins avec la méthode nécessaire pour l’observance des statuts d’icelle.
Cependant j’ai distribué quelques douzaines de chapelets aux uns et aux autres
et même aux Nègres et Négresses de l’île, qui les ont reçus avec une grande dévotion. Les révérends pères capucins en ont déjà baptisé un assez bon nombre et de
plus encore ont converti quelques hérétiques. Dieu nous fasse la grâce d’avoir la
même bénédiction qu’eux en notre île de Gardelouppe, où étant de retour proche
1.
2.
3.
4.
5.
6.
Il s’agit vraisemblablement de Hyacinthe de Caen et Marcien de Caudebec.
Les navets.
La cassave.
Une platine, ustensile comportant une surface plane.
Il y a ici un blanc.
Les semences.
221
pierre pélican
la fête de notre père saint Dominique1, j’ai trouvé que les révérends pères Nicolas
de Saint Dominique2 et le révérend père Remond Breton avaient converti six
hérétiques, ce qui m’a singulièrement réjoui, voyant sitôt nos petits travaux porter
fruit, la gloire en soit à Dieu. Nous nous trouvons ici grandement courts et de
calices et d’ornements et de mille petites nécessités, dont je vous envoie le rôle3
ain que ceux qui viendront l’année suivante en soient bien garnis. Le principal
est4 que votre révérence ne manque point d’envoyer des ouvriers car il nous sera
impossible de subvenir à ceux qui déjà sont ici et qui s’embarqueront les années
suivantes à Dieppe. Ils doivent être robustes et résolus à supporter un peu de
chaleurs pendant les six mois que le soleil se pourmène5 sur nos têtes. Il y fait si
chaud que les Sauvages y sont nus comme la main et les Français avec la chemise
et caleçons. Un peu d’accoutumance avec autant d’amour de Dieu nous rendront
bientôt ces chaleurs supportables et à ceux que votre révérence nous enverra.
Or ain qu’ils puissent ajouter ou diminuer à ce que nous avons fait dans le
vaisseau pendant la navigation, je lui raconterai ingénument toutes les particularités. Bien que le capitaine du vaisseau ne fût pas catholique et qu’à peine se pouvait-on remuer ou entendre en icelui à cause de la multitude de gens qui s’étaient
embarqués au nombre de trois cent soixante6, néanmoins nous avons fait tous nos
exercices le mieux qu’il a été possible sans les discontinuer. [f°87v] Après un peu
de sommeil que nous tâchions de prendre au bruit et tintamarre des continuels
entretiens, des passages et des services des matelots, nous disions nos matines
et ensuite faisions notre oraison mentale comme au noviciat, excepté qu’après
avoir passé le tropique, où le soleil nous était vertical, il nous l’a fallu diviser
et en transférer une partie en autre temps, les chaleurs ne pouvant nous permettre de continuer sans interruption toute l’heure accoutumée à la méditation.
Entre matines et l’oraison, nous sonnions l’Angélus avec la clochette et le disions
à haute voix ain que tous les catholiques nous imitassent et le disent en leur particulier. L’oraison inie, nous faisions dire les prières publiques, lesquelles étaient
ordinairement pour le matin les litanies du saint nom de Jésus, les antiennes de
la Vierge : Sub tuum praesidium confugimus, de notre père saint Dominique :
Magne Pater Sancte Dominice, trois fois Domine Salve fac Regem avec les collectes
et celles du roi. Quelque temps après, nous faisions ordinairement la prédication,
quand les vents nous le permettaient. Si c’était en jour de dimanche, nous faisions
l’eau bénite, nous chantions l’Asperges et l’évangile du jour, après lequel suivait le
prône7, où nous recommandions très expressément notre roi très chrétien, mon1. 8 août.
2. Nicolas Breschet ou de Saint Dominique († 1642) appartient à la première mission des dominicains de 1635.
3. La liste.
4. “est”, écrit au-dessus mais d’une autre main.
5. Se promène.
6. Cf. ci-dessus, André Chevillard, chap. IV.
7. Instruction chrétienne faite le dimanche à la messe paroissiale.
222
coppie d’une lettre
seigneur l’éminentissime cardinal duc, monsieur le président Fouquet et messieurs de la Compagnie, et puis nous allions converser avec les autres, catéchisant
les uns, conirmant les autres et tâchant d’instruire avec douceur et charité tous
ceux qui étaient en notre compagnie. Après midi, nous sonnions l’Angélus à la
même façon que le matin et disions les six Pater, six Ave et six Gloria comme au
noviciat pour gagner ces rares indulgences que les saints pères nous ont données.
Bientôt ensuite nous faisions l’examen de conscience et récitions le chapelet, ce
qu’étant fait, nous recommencions nos pratiques et conversations mutuelles pour
gagner les uns à Jésus-Christ et y afermir les autres. Plusieurs fois la semaine en ce
temps-ci, nous faisions dire le chapelet à haute voix par cœur dessus et entre deux
tillacs1. Sur les trois heures, nous disions les vêpres, lesquelles nous chantions s’il
était jour ou veille de fête. Pendant les octaves2 de la Pentecôte, nous chantâmes
avec grande solennité le Veni Creator sur les huit heures du matin et, après icelui,
je faisais la prédication. Sur le soir, nous chantions les complies et le Salve. Après
le souper, nous en faisions autant des litanies de Notre-Dame, lesquelles étaient
suivies des mêmes antiennes et collectes pour le roi qui se disent le matin après
celles du nom de Jésus. Je donnais ensuite la bénédiction et aspergeais le vaisseau
de part et d’autre, ce qu’étant fait, on sonnait pour la troisième fois l’Angélus et
ainsi nous inissions la journée. Outre les prédications ordinaires et fréquentes en
chaque semaine, j’ai prêché encore les octaves du Saint Sacrement. Les trois révérends pères prêchaient aussi sans interruption, quand le vent nous le permettait,
et avaient chacun en leur prédication matière diférente, l’un faisant sur les 4 ins
de3 l’homme, l’autre sur les sacrements et l’autre sur les commandements.
Ce qui nous a fait grandement peine durant notre navigation ç’ont été [f°88r.]
été4 les blasphèmes, qui jour et nuit retentissaient à nos oreilles. Nous avons fait
au-delà de notre possible pour les faire cesser mais nous n’avons jamais pu en
venir entièrement à bout. Je ne vous parlerai point de notre disposition5, qui n’est
pas des meilleures, mais il ne s’en faut pas étonner, puisque c’est la coutume de
tous ceux qui n’ont jamais navigué d’être un peu éprouvés de la mer. Le révérend
père de La Croix est alité6 d’une petite ièvre lente. Je crois que nous reprendrons
tous nos forces sitôt que nous aurons un peu séjourné avec repos à notre petite
habitation, d’où de par tous les trois révérends pères Nicolas de Saint Dominique,
Raymond Breton et Pierre de La Croix nous prions Dieu incessamment pour
votre révérence, que nous saluons très afectueusement, comme aussi tous nos très
chers pères et frères, nous étant très afectionnement recommandés à vos saints
sacriices et prières, et aux leurs. Je me signe et proteste7 pour tous quatre à jamais.
1.
2.
3.
4.
5.
6.
7.
Ponts.
Les huit jours qui suivent la Pentecôte : du 29 mai au 4 juin 1635.
Mot rayé illisible. Les “4 ins de l’homme” sont la Mort, le Jugement, le Paradis et l’Enfer.
Sic.
État de santé.
“aluté”.
Assure.
223
pierre pélican
Votre très humble, très afectionné et très obéissant religieux en Jésus-Christ,
frère Pierre Pélican, supérieur de la mission des Indes, ord. prad1.
De la Gardelouppe ce 28 août 1635.
1. Ordine praedicatorum, ordre des dominicains.
224
TABLE DES MATIÈRES
Introduction......................................................................................................5
Auteurs ............................................................................................................ 9
Établissement de l’édition ............................................................................... 18
PHILIPPE DE BEAUMONT
LETTRE À MONSIEUR C.A.L. ESCUYER
SEIGNEUR DE C.F.M. ETC. DEMEURANT À AUXERRE
Lettre du Révérend Père Philippe de Beaumont de l’Ordre des Frères
Prescheurs, ancien missionnaire apostolique dans les Indes Occidentales ;
écrite à Monsieur C.A.L., Escuyer Seigneur de C.F.M. etc. demeurant à
Auxerre. Où il est parlé des grands services rendus aux Français habitants
des Îles, Antîles, par les Sauvages, Caraïbes et Insulaires de la Dominique............ 21
ANDRÉ CHEVILLARD
LES DESSEINS DE SON ÉMINENCE DE RICHELIEU
POUR L’AMÉRIQUE
Épître et licences .............................................................................................39
PREMIÈRE PARTIE
Des desseins de son éminence de Richelieu pour l’Amérique ..................................45
CHAPITRE I
Les missions des frères prêcheurs aux diverses contrées du monde ...........................45
CHAPITRE II
Desseins de son éminence de Richelieu pour l’Amérique ....................................... 53
CHAPITRE III
Bref de sa sainteté et les soins de monsieur le cardinal pour les missions .................54
CHAPITRE IV
Embarquement de la colonie et son heureuse arrivée aux Indes .............................56
225
CHAPITRE V
La colonie est troublée par les Sauvages .............................................................. 60
CHAPITRE VI
Paix des Français avec les Sauvages.....................................................................63
CHAPITRE VII
L’état déplorable de la colonie. Secours de missionnaires fort à propos ....................65
CHAPITRE VIII
Voyage du révérend père Raymond à la Dominique avec le frère Charles
et les diverses pratiques du diable par la bouche des boyés et des rioches des Sauvages .....69
CHAPITRE IX
Retour de nos missionnaires de l’île de la Dominique et la mort précieuse du
révérend père de La Marre, supérieur et docteur de la faculté de Paris ...................73
CHAPITRE X
Arrivée de religieux missionnaires de France. Lettre du révérendissime
père général de l’ordre de saint Dominique. Patente de la congrégation des cardinaux....75
CHAPITRE XI
Nouveaux troubles dans les îles :
deux lettres de monseigneur le gouverneur à ce sujet ............................................ 79
CHAPITRE XII
Luthériens, calvinistes et autres prétendus réformés convertis par le père Armand.
Sa mort glorieuse à ce sujet ................................................................................82
CHAPITRE XIII
Miracle de l’auguste sacrement de l’autel.
Mabohia le confesse par les boyés et les rioches. Trois divers prodiges ...................... 85
CHAPITRE XIV
Voyage d’Inouach, Caraïbe. Efets merveilleux de la divine providence ................. 90
CHAPITRE XV
Continuation de cette matière ............................................................................92
CHAPITRE XVI
Mutuelle façon d’agir des barbares
envers les vaincus Sauvages d’Acaoüaïou convertis .............................................. 97
226
CHAPITRE XVII
Remarquable éducation d’Aroüabahly, son entrée au bercail...............................100
CHAPITRE XVIII
Auramou, Aloague, reçue dans la bergerie ......................................................... 103
CHAPITRE XIX
La manière d’instruire les Sauvages, les esclaves noirs, et de catéchiser avec fruit ......106
SECONDE PARTIE
Des missions des frères prêcheurs ès îles de l’Amérique. Où il est traité des
derniers sentiments de Luther, de Calvin et de leurs disciples pour la religion prétendue réformée. Des conversions fréquentes des calvinistes, luthériens et autres religionnaires prétendus réformés .................................................. 111
TROISIEME PARTIE
Du naturel, religion, mœurs et funérailles des Sauvages,
Caraïbes, Galibis, Aloagues et Oüarabiches ........................................................123
CHAPITRE I
De la religion des Sauvages :
Caraïbes, Aloagues, Galibis, Samaïgotes, Ariotes et Oüarabiches..........................123
CHAPITRE II
Naissance des hiches des Sauvages ..................................................................... 124
CHAPITRE III
De l’éducation des Sauvages et de leurs mariages ................................................125
CHAPITRE IV
Du grand vin, ou de la réjouissance d’ouycou des Sauvages et de ce qui s’y passe ...... 126
CHAPITRE V
De la police Sauvages, et de leurs guerres........................................................... 128
CHAPITRE VI
De la mort et dernière cérémonie des Sauvages .................................................. 129
Des Nègres ou Mores esclaves dans l’Amérique .................................................... 131
227
MATHIAS DU PUIS
RELATION DE L’ÉTABLISSEMENT
D’UNE COLONIE FRANÇAISE DANS LA GARDELOUPE
Épître et avant propos ................................................................................... 141
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE I
De l’établissement de la colonie française à la Gardeloupe ...................................145
CHAPITRE II
De la famine .................................................................................................. 148
CHAPITRE III
De la guerre des Sauvages ................................................................................. 151
CHAPITRE IV
Des malheurs qui arrivèrent après cette guerre ....................................................154
CHAPITRE V
De Monsieur de Saboulies ................................................................................155
CHAPITRE VI
Du Gouvernement de Monsieur Aubert ............................................................ 157
CHAPITRE VII
Le voyage du révérend père Raimond aux Sauvages ............................................158
CHAPITRE VIII
Le gouvernement de monsieur Houël .................................................................161
CHAPITRE IX
Des religieux qui ont été dans la Gardeloupe ..................................................... 194
SECONDE PARTIE
Des mœurs des Sauvages .................................................................................. 197
CHAPITRE I
De leur origine ............................................................................................... 197
CHAPITRE II
De leur mariage et de l’éducation de leurs enfants ............................................. 198
228
CHAPITRE III
De leur langage.............................................................................................. 200
CHAPITRE IV
De leur manger et de leur boire ....................................................................... 200
CHAPITRE V
De leurs débauches ..........................................................................................202
CHAPITRE VI
De leur beauté et de leur ornement...................................................................203
CHAPITRE VII
De leur religion ..............................................................................................205
CHAPITRE VIII
De leur commerce et de leur exercice ................................................................ 209
CHAPITRE IX
De leurs capitaines ...........................................................................................211
CHAPITRE X
De leur maladie, de leur mort et de leur sépulture ............................................. 212
PIERRE PÉLICAN
COPPIE D’UNE LETTRE
Coppie d’une lettre du R.P. Pierre Pélican de l’ordre des Frères prescheurs,
docteur en théologie de la Faculté de Paris et Supérieur de la Mission
aux Indes Occidentales, envoyée au R.P. Jean-Baptiste Carré, Prieur du
Noviciat Général du mesme Ordre des Frères Prescheurs sis à Fauxbourgs
Sainct-Germain les Paris ................................................................................. 217
229
L C
  L’H
Dernières parutions
Approche cognitive du créole mArtiniquAis
ranboulzay 1 / révolution 1
Bernabé Jean
Les créoles sont de véritables laboratoires propres à activer les recherches, notamment en ce qui
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de ce devenir se lit dans les ateliers de langues que l’auteure propose à l’École de mettre en place.
(20.00 euros, 206 p.)
ISBN : 978-2-343-04555-9, ISBN EBOOK : 978-2-336-37729-2
révolutions cArAïBes
les premières lueurs (1759-1770)
Lara Oruno D.
Cet ensemble d’études consacrées à la Méditerranée des Caraïbes décrypte les années 1759-1770.
Elles constituent le prologue d’un processus de révoltes, de destruction du système esclavagiste,
l’affirmation d’une volonté d’indépendance qui balaient le champ d’îles et les portions
continentales, sonnant la fin du vieux monde colonial aristocratique. Avec la guerre de Sept Ans
débute une séquence historique dans la serre chaude des Caraïbes.
(40.00 euros, 424 p., )
ISBN : 978-2-343-05946-4, ISBN EBOOK : 978-2-336-37430-7
le chAnt du divers
introduction à la philopoétique d’édouard glissant
Norvat Manuel
L’œuvre d’Édouard Glissant est réputée difficile. Il convoque à sa guise la littérature et les autres
domaines de la création, mais aussi les sciences et les savoirs de l’humain : histoire, anthropologie,
sociologie et philosophie. D’où parle Glissant, de quel point de vue, de quel territoire de la pensée
et de la création ? C’est un plain-chant articulé autour du souffle du Divers, une «philopoétique»
d’où s’énoncent les ritournelles conceptuelles et intuitives d’une vision du monde.
(Coll. Ouverture Philosophique, série Arts vivants, 35.00 euros, 344 p.)
ISBN : 978-2-343-04832-1, ISBN EBOOK : 978-2-336-37367-6
esclAves, cAfé et Belle-mère, de Brest à sAint-domingue
l’amiral le dall de tromelin
une correspondance coloniale inédite (1769-1851)
Roussel Claude-Youenn
Quand en 1770, le marin du Roi, Brestois, Mathieu Marie de Dall de Tromelin, épouse Anne
Pierre de Chambellan, il ignore que l’héritage de sa femme, à Saint-Domingue, va engendrer des
tourments qui marqueront leur vie jusqu’à l’indépendance de la Grande Île. Cette correspondance
inédite nous éclaire sur Saint-Domingue et la marine de Louis XVI, mais aussi sur les pratiques
sociales de planteurs à l’aube de l’effondrement de l’économie coloniale de l’île.
(SPM, 32.00 euros, 330 p., )
ISBN : 978-2-917232-27-9, ISBN EBOOK : 978-2-336-37326-3
louis pierre dufAÿ
conventionnel abolitionniste et colon de saint-domingue (1752-1804)
Benzaken Jean-Charles – Préface de Marcel Dorigny
À partir de documents d’archives, l’auteur a reconstitué l’itinéraire de Louis Pierre Dufaÿ,
collaborateur fidèle de Sonthonax et Polverel qui ont mis en place une politique anti-esclavagiste
dans un contexte particulièrement difficile de guerre raciale à Saint-Domingue (aujourd’hui
Haïti). Le résultat est surprenant et très contrasté : il n’est ni le diable que décrivent les colons
attachés au maintien de l’esclavage ni l’apôtre que soutiennent les abolitionnistes, même si l’abbé
Grégoire le cite parmi «les hommes courageux qui ont plaidé la cause des malheureux Noirs et
sangs-mêlés».
(52.00 euros, 672 p., Illustré en noir et blanc)
ISBN : 978-2-917232-21-7, ISBN EBOOK : 978-2-336-37409-3
flux et lAngues en milieu urBAin créole
étude de sociolinguistique urbaine à fort-de-france
Labridy Lorène
Cet ouvrage questionne le rôle et la place des langues à la Martinique et plus spécifiquement à
Fort-de-France. L’île voit arriver sur son sol des milliers de migrants étrangers qui transitent ou
s’installent. De plus, des migrations ont lieu à l’intérieur de l’île, la ville restant incontournable
malgré un effort croissant de décentralisation. De ce fait, en plus du français et du créole, les
langues en présence s’affrontent, s’entremêlent, cohabitent.
(Coll. Espaces discursifs, 21.00 euros, 214 p.)
ISBN : 978-2-343-05204-5, ISBN EBOOK : 978-2-336-37340-9
lA pArole indomptée - pAwòl An mAwonnAj
Suivi de memwa Baboukèt - mémoire de la muselière
essai sur jean-paul sartre, paul laraque, franck laraque, manno charlemagne,
richard Brisson, jacques stéphen Alexis, jean-claude martineau, rené depestre
et dany laferrière (français haïtien)
Tontongi
Même quand il n’est pas une traduction d’un texte à l’autre, ce livre est bilingue pour avoir mis en
rapport d’égalité et de parité les deux langues parlées par les Haïtiens. L’auteur essaie de montrer
l’équivalence de compétence entre les deux langues dans leur univers parallèle. Le choix des
textes n’est pas innocent, car la littérature, comme Sartre l’a démontré, n’est pas innocente : elle
participe du projet de société.
(Coll. Critiques Littéraires, 28.00 euros, 292 p., Broché)
ISBN : 978-2-343-05393-6, ISBN EBOOK : 978-2-336-37286-0
l’AmBivAlence identitAire dAns lA société mArtiniquAise
essai psychanalytique d’une aliénation
Nonone Josette
Aujourd’hui, la Martinique se trouve dans une dépendance économique et sociale. L’AfroMartiniquais se trouve partagé entre le contexte franco-européen et le milieu afro-antillais. Cette
contradiction émane aussi de situations de confrontation, d’où se dégage souvent un ressenti
de « fatalité », voire de «malédiction», entraînant «un sentiment de culpabilité collective», celui
d’oser défier l’ordre social en place. Cette recherche vise à analyser le dilemme de la dépendance à
partir de l’énoncé des malédictions, puis des considérations historiques, suivies d’une perspective
psychanalytique.
(17.50 euros, 180 p.)
ISBN : 978-2-343-03807-0, ISBN EBOOK : 978-2-336-37068-2
l’entreprise BeAuport à lA guAdeloupe
un exemple d’aménagement territorial et de transformation sociale
Gauthiérot Murielle - Préface de Marie-Laure Troplent
Au pays de la canne à sucre, l’entreprise Beauport n’intéressait personne depuis la fermeture de
l’usine. Murielle Gauthiériot démontre que Beauport n’est plus une cathédrale morte mais un
observatoire pour étudier l’interaction entre aménagement territorial et transformation sociale.
Elle raconte le «Tout Beauport» et nous entraîne dans le système de la plantation industrielle. Sa
méthode consiste en une expérimentation graphique à partir des cartes du territoire de Beauport
et une analyse de la structuration socioprofessionnelle à l’intérieur de cette entreprise.
(22.00 euros, 212 p.)
ISBN : 978-2-343-04493-4, ISBN EBOOK : 978-2-336-36968-6
mArchAnds et négociAnts de couleur à sAint-pierre (1777-1830)
milieux socioprofessionnels, fortune et mode de vie (tome 1)
A. Louis Abel
Décrire et observer les marchands et négociants de couleur pierrotins revient à examiner des
milieux socioprofessionnels composés d’hommes et de femmes qui se renouvellent au gré des
crises sociales, politiques et économiques. Marchands et négociants de couleur à Saint-Pierre de
1777 à 1830 est la première étude socioculturelle consacrée à des milieux professionnels d’une
ville antillaise coloniale.
(Coll. Chemins de la Mémoire, série Histoire des Antilles, 31.00 euros, 302 p.)
ISBN : 978-2-343-04926-7, ISBN EBOOK : 978-2-336-36774-3
mArchAnds et négociAnts de couleur à sAint-pierre (1777-1830)
milieux socioprofessionnels, fortune et mode de vie (tome 2)
A. Louis Abel
Décrire et observer les marchands et négociants de couleur pierrotins revient à examiner des
milieux socioprofessionnels composés d’hommes et de femmes qui se renouvellent au gré des
crises sociales, politiques et économiques. Marchands et négociants de couleur à Saint-Pierre de
1777 à 1830 est la première étude socioculturelle consacrée à des milieux professionnels d’une
ville antillaise coloniale.
(Coll. Chemins de la Mémoire, série Histoire des Antilles, 35.00 euros, 642 p.)
ISBN : 978-2-336-30579-0, ISBN EBOOK : 978-2-336-36773-6
conscience (lA) collective chez pAtrick sAint-éloi
à travers 30 titres de chansons
Okenga Viviane
Cet ouvrage rend hommage à Patrick Saint-Éloi, chanteur français originaire de la Guadeloupe
qui a grandement contribué à populariser le zouk. Initiateur du «zouk lov», son nom restera
attaché au groupe Kassav’ auquel il a appartenu. Les textes analysés dans ce recueil sont parmi les
plus importants de son répertoire et dénoncent des maux qui minent la société : l’immigration, le
racisme, la dépravation des mœurs, la perte des valeurs, le réchauffement climatique, la paresse...
(Coll. Harmattan Cameroun, 17.00 euros, 168 p.)
ISBN : 978-2-343-02244-4, ISBN EBOOK : 978-2-336-36714-9
chronologie Approfondie de l’AffAire sénécAl
D.Lara Oruno - Espaces Caraïbes III
Au cours des recherches concernant Léonard Sénécal, il a fallu constituer un axe de références
chronologiques qui a été sans cesse enrichi. Cette documentation qui fourmille d’informations
inédites vient s’ajouter au corpus de textes publié par Oruno D. Lara dans Le Dossier SÉNÉCAL
(Éditions du CERCAM). Ce dossier complet a été suivi de la publication de l’ouvrage Le
rebelle écartelé. La Guadeloupe au XIXe siècle (Éditions L’Harmattan, 2013). Ce troisième
volume d’Espaces Caraïbes se présente donc comme un complément indispensable aux travaux
d’investigation permettant de comprendre Léonard Sénécal et son époque.
(23.00 euros, 218 p.)
ISBN : 978-2-343-04675-4, ISBN EBOOK : 978-2-336-36156-7
mAno (lA) de orulA
etnografía sobre ifá y la santería de la habana
Konen Alain - Proemio de Eusebio Leal Spengler ; Prefacio de Philippe Jespers
¿Qué es precisamente un acontecimiento retomado por la mano de un dios y qué es de la técnica
de un humano que ha tomado la mano de ese dios? El autor explora esta singular «máquina»
de pensar el destino - en el cual queda atrapada la mano del adivino - que es la adivinación Ifá.
Propone para eso una descripción detallada de un ciclo ritual que empieza con la vida prenatal de
un ser humano y termina con su muerte.
(Coll. Recherches Amériques latines, 46.00 euros, 434 p.)
ISBN : 978-2-343-04773-7, ISBN EBOOK : 978-2-336-36087-4
lettres à un Ami
propos sur la conjoncture haïtienne
Douyon Frantz
Dans les Lettres à un ami, l’ami en question est un être générique s’intéressant à la chose haïtienne,
au politique, c’est-à-dire la préoccupation des choses de la cité. Le livre contient quatre chapitres,
«Démocratie et Lutte pour le pouvoir», «Développement et Culture», «Insécurité et Force de
l’Ordre», «Le Créole, langue identitaire de l’Haïtien». Les «Lettres» esquissent des solutions pour
une démocratisation véritable des mœurs politiques du pays dans le respect des droits naturels
inaliénables de l’individu institutionnalisés dans un système judiciaire indépendant et crédible.
(13.50 euros, 126 p.)
ISBN : 978-2-343-01792-1, ISBN EBOOK : 978-2-336-35699-0
esclAvAge (l’) est-il sAns fin ?
nouvelles chroniques antillaises
Siganos André
Écrit sans langue de bois, sans parti pris ni complaisance, mais avec une rigueur empathique,
cet ouvrage est le viatique indispensable de tous ceux qui veulent vivre ou travailler aux Antilles,
comme de tous ceux qui veulent comprendre de quoi se nourrit le malaise identitaire antillais.
Éclairées par un séjour de quatre ans aux Antilles, s’inspirant des événements nationaux les plus
récents, ces pages détruisent bien des clichés et traversent les préoccupations actuelles.
(19.00 euros, 192 p.)
ISBN : 978-2-343-04251-0, ISBN EBOOK : 978-2-336-35628-0
hAïti mythe ou réAlité
deux cents ans d’indépendance 1804-2004
Bourgeois Michel
Malgré certaines contradictions, Haïti a célébré avec fierté en 2004 le Bicentenaire de son
indépendance et son riche héritage révolutionnaire. Cet ouvrage met en parallèle ce passé
prestigieux et resté mythique avec des réalités plus complexes quant à l’exercice de libertés si
souvent revendiquées... car si durement acquises deux cents ans plus tôt.
(25.00 euros, 238 p.)
ISBN : 978-2-336-30371-0, ISBN EBOOK : 978-2-336-35329-6
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