close

Se connecter

Se connecter avec OpenID

aspects litteraires de l`ecriture feminine en afrique noire francophone

IntégréTéléchargement
DANGDE LAOBELE DAMAYE
Ann. Univ. M. NGOUABI, 2014 ; 15 (1)
Annales de l’Université Marien NGOUABI, 2014 ; 15 (1) : 40-47
Lettres et Sciences Humaines
ISSN : 1815 – 4433
www.annales-umng.org
ASPECTS LITTERAIRES DE L’ECRITURE FEMININE
EN AFRIQUE NOIRE FRANCOPHONE
A. T. G. GRESENGUET
Université de Bangui
RESUME
ABSTRACT
L’écriture romanesque féminine a fait son
apparition depuis les années soixante-dix. Après
presque quatre décennies, cette écriture a fait ses
preuves. Mais, la critique s’intéresse moins à ces
textes Dans notre étude qui s’intitule : Aspects
littéraires de l’écriture féminine en Afrique noire
francophone, nous allons contribuer à la
construction d’un métadiscours analytique centré
sur cette écriture. Il sera question d’analyser le
discours féminin, de le révéler en tant que prise de
conscience et engagement social ; ce qui nous
permettra de traiter la typologie de l’écriture
féminine dans sa double dimension, socialisante et
moralisante. Sachant que ce travail se focalise
essentiellement sur le genre romanesque, une
sélection de romans célèbres est proposée en vue
d’une perception globale du sujet.
Literary aspects of feminine writing in negrofrancophone Africa
Feminine novelist writing appeared in the 70’s.
Nowadays and nearly after four decades, this
writing proved useful. Unfortunately, reviews on
the texts are very scarce. In our study that deals
with the literary aspects of feminine writing in
francophone Africa, we’ll try to contribute, all the
most, to set down an analytic metaspeech based on
this writing. Here, it will analyze the feminine
speech, to show it as a conscious point and as a
social commitment; this will allow to treat the
typology of feminine writing in its double
dimension, on the social and moral levels. Owing to
the fact that this paper will deal specially with the
novelist genre, only well-known novels in the
negro-African literary milieu will be selected and
proposed, for a global understanding of the topic.
Mots-clés : Ecriture féminine ; Afrique noire
francophone ;
Aspects
littéraires ;
genre
romanesque
Key words: Feminine Writing; Negro-francophone
Africa ; Literary Aspects; Novelist Genre
A.T.G. GRESENGUET
INTRODUCTION
L’écriture romanesque féminine a fait
son apparition depuis les années soixante-dix.
Après presque quatre décennies cette écriture a
fait ses preuves. Mais, l’intérêt qu’on lui
accordait, se limitait, dans bien des cas, à la
curiosité éveillée par la prise de parole de celle
que Schopenhauer a qualifié d’être «aux
cheveux longs et aux idées courtes». Peu de
critiques s’intéressent à ces textes. Nous
entendons contribuer à la construction d’un
métadiscours analytique centré sur cette
écriture.
Le sujet que nous proposons de traiter
s’intitule : Aspects littéraires de l’écriture
féminine en Afrique noire francophone. Il sera
question d’analyser le discours féminin, de le
révéler en tant que prise de conscience et
engagement social. Sachant que ce travail va se
focaliser essentiellement sur le genre
romanesque, une sélection de romans est
proposée pour permettre une perception
globale du sujet. La préférence porte sur les
œuvres qui jouissent d’une notoriété dans les
milieux littéraires africains.
Les œuvres retenues sont Le
Revenant1, La grève des battu2, et L’Appel des
arènes3 de la sénégalaise Aminata Sow Fall ;
De Tilène au plateau4 et Le Fort maudit5 de
Naffissatou Diallo ; Une si longue lettre6 de
Mariama Bâ. Nous avons également retenu
Aminata Maïga Ka avec La voix du salut7 et Le
miroir de la vie8. Enfin, Rencontres
Essentielles9 de la camerounaise Thérèse Kuoh
1
Aminata Sow Fall, Le Revenant, Dakar-Abidjan,
NEA, 1976.
2
Aminata Sow Fall, La grève des battu, Dakar Abidjan, NEA, 1979.
3
Aminata Sow fall, L’Appel des arènes, Dakar Abidjan, NEA, 1982.
4
Naffissatou Diallo, De Tilène au plateau, Dakar Abidjan, NEA, 1975.
5
Naffissatou Diallo, Le Fort maudit, Paris, Hatier,
coll. »Monde noir poche », 1980.
6
Mariama Bâ, Un si longuelettre, Dakar –
Abidjan, NEA, 1979.
7
Aminata Maïga Ka, La voixdu salut, Présence
Africaine-Ecrits, Paris 1985.
8
Aminata Maïga Ka, Le miroir de la vie, Présence
Africaine- Ecrits, Paris, 1985.
9
Thérèse Kuoh
Moukoury, Rencontres
essentielles, Edgar, Paris, 1969.
Ann. Univ. M. NGOUABI, 2014 ; 15 (1)
Moukoury, et G’amérakano10 de la gabonaise
Angèle Rawiri.
Notre réflexion ne prétend guère à
l’exhaustivité. La démarche analytique relève
de la réception des textes. De la sorte, il va être
loisible d’en soustraire les configurations à
forte charge thématique. Dans le registre de
cette analyse, on fera appel à la définition de
J.P Ricard11qui voit dans le thème, les formes
récurrentes qui structurent le texte littéraire.
Nous mettrons un accent particulier
sur le thème de la tradition ayant des
implications sur le plan social ; ce qui va
permettre, par ailleurs, de traiter la typologie
de l’écriture féminine dans sa double
dimension, socialisante et moralisante.
II.- L’ENGAGEMENT AU FEMININ : DU
TEXTE AU CONTEXTE
1. Une écriture socialisante
Le thème central autour duquel
s’articule cette étude qui porte sur les aspects
littéraires de l’écriture féminine est consécutif
au rapport à la tradition. Comment la
romancière africaine
voit-elle sa propre
société ?
Comment
conçoit-elle
les
mécanismes sociaux que détermine la chaîne
relationnelle des facteurs sociaux ? Toutes ces
questions méritent qu’on s’y arrête. Elles
permettent, en effet, de voir clair en matière de
correspondance entre la prise de parole et la
prise de conscience dont la femme écrivain a
fait preuve. Autrement dit, nous touchons à la
corrélation entre son évolution historique et
sociale et son évolution cognitive.
La tradition comme structuration
signifiante et signifiée du roman, paraît
fondamentale, comme le laisse entendre
Mohamadou Kane :
«L’analyse du roman africain ne peut
que saisir la place centrale du thème
des traditions. Tout semble le
déterminer en relation à lui, sur le
plan de la forme comme sur celui de la
Angèle Rawiri, G’amérakano, Paris, Silex1988.
J.P. Ricard, cité dans Approches scientifiques du
texte maghrébin, Toubkal- Repères, Rabat, 1987.
10
11
A.T.G. GRESENGUET
Ann. Univ. M. NGOUABI, 2014 ; 15 (1)
signification. Il s’agit toujours
d’évaluer le chemin parcouru dans un
processus d’évolution ; de dessiner ou
de préciser le visage du roman, mais
toujours à partir d’une situation de
départ, d’une tradition»12.
Les premiers romans africains sont,
sinon des autobiographies, stricto sensu, du
moins des témoignages personnels. Tel est le
cas, par exemple, d’Une si longue lettre15 et De
Tilène au plateau16qui obéissent à une volonté
commune de représenter l’expérience du réel.
La fiction romanesque africaine est
enracinée dans la vie sociale. Ce qui lui
confère une teinte socio-ethnologique.
L’écriture féminine n’échappe pas à cette
règle. Pour évincer toute imprécision ou
ambigüité due à une mauvaise interprétation du
substrat, tradition, il est lieu de préciser que le
sens envisagé déborde du contexte des
contenus transmis.
« Depuis quelques semaines je me
suis mise à écrire. Sur quoi écrirait
une femme qui ne prétend ni à une
imagination débordante ni à un talent
d’écrire au singulier ? Sur elle-même,
bien sûr ».17
« Elle ne se borne pas, dirait
Mohamadou Kane, à la conversation ni à la
transmission des acquis antérieurs, elle
intègre, au cours de l’histoire, des existants
nouveaux en les adoptant à des existants
anciens. Sa nature n’est pas seulement
pédagogique et purement idéologique : elle
apparaît aussi comme dialectique et
ontologique»13.
La tradition n’est pas la mimésis du
geste ancestral et de la parole ancestrale ; elle
devient« l’instrument de stratégies» 14 qui
alimente les représentations des réalités
actuelles.
L’écriture féminine jette un regard de
déblaiement sur la tradition, d’où le
surgissement d’un rapport problématique avec
le social. La femme auteur se veut témoin de
son temps et se veut, surtout, porte parole de
ses consœurs vouées au silence pandémique.
Par voie de conséquence, ses œuvres auront un
caractère autobiographique. On notera au
passage l’emploi fréquent de la première
personne du singulier dans le récit féminin.
Cette emphase identitaire lui sert d’ancrage
dans le texte littéraire : la femme écrivain
semble préoccupée par la mise en évidence de
sa présence en tant qu’instance créatrice.
L’auteur pose dès les premières pages
de son récit, les paramètres de lecture relatifs
au décodage des biographèmes. L’acte d’écrire
est équivalent à la fonction de contage.
L’anecdote est finalisée, traitée en elle-même
et pour elle-même.
La tradition dans son aspect
dynamique, réglementation du réel, exerce une
fascination sur la représentation du social des
femmes écrivains. Cela avec beaucoup d’acuité
dans L’Appel des arènes18 qui retrace l’histoire
d’un jeune adolescent, Nalla, épris d’amour
pour la lutte africaine. Les combats
s’effectuent dans des arènes d’où le titre du
roman suivant un rituel particulier qui associe
le sport à la mantique divinatoire, dans une
ambiance euphorique. Il s’agit d’un
programme à dimension existentielle qui
s’entrevoit à travers les péripéties de cette
intrigue, si simple dans sa composition et
pourtant, si profonde dans son ambition.
Le récit met en exergue un conflit
d’une puissante envergure dramatique qui
oppose, d’une part, le jeune Nalla, avec ses
états d’âme enclins à tout un patrimoine
traditionnel figuré par la lutte, et, d’autre part,
ses parents, plus particulièrement sa mère
Diattou. Celle-ci faisait preuve d’une volonté
de métamorphose de la civilisation. L’Occident
a exercé sur elle son charme hypnotiseur
jusqu’à l’inciter, dans un élan de déni, à brimer
les siens dans leurs traditions et à les
provoquer dans leurs mœurs :
12
Mohamadou Kane, Roman africain et tradition,
NEA, Dakar, 1982, p.29
13
Ibid.
14
Georges Balandier, Sens et Puissance,
Quadrige/PUF, Paris, 1971, p.122
15
Op. cit
Op. cit
17
Op.cit
18
Op.cit
16
A.T.G. GRESENGUET
« A son retour d’Occident, (…) elle
avait débarqué la mini-jupe. Son
accoutrement et ses cheveux coupés
ras avaient scandalisé les villageois.
La stupeur n’était pas encore passée
qu’elle osa se promener en pantalon,
cigarette aux coins des lèvres».19
Le rejet des valeurs traditionnelles
s’inscrit dans la veine des préjugés raciaux
d’inspiration coloniale ou néocoloniale que les
consciences précaires se sont appropriées. On
s’attribue alors une image dépréciative
postulée par la conception dichotomique de la
suprématie originelle du Blanc, et de
l’infériorité congénitale du Noir. Ces deux
couleurs, blanc et noir, sont à ce titre
synonymes d’une interprétation paranoïaque
par laquelle le positif est blanc et le négatif est
noir. L’« image idéale » vers laquelle aspire
Diattou est victime d’une auto destruction de
sa propre image. C’est la négation de soi
développée par le complexe d’infériorité.
Par sa stigmatisation des valeurs
authentiques que fait ressortir son conflit avec
Nalla,
Diattou démontre son mépris
inconditionnel vis-à-vis du local. C’est dire
qu’elle a :
« (…) adhéré à une autre forme de
pensée qui rejette dans les sphères du
barbarisme toutes les manifestations
exprimant la vitalité des peuples non
encore dépouillés par le tourment
infernal de la civilisation moderne ».20
Les fantasmes forgés par l’illusion
d’échapper à soi même intègrent un processus
d’occidentalisation intégrale, euphémisme de
l’aliénation pure et simple. Cette pensée
mutilée est l’orifice du désordre.
Ann. Univ. M. NGOUABI, 2014 ; 15 (1)
alors, l’échec de l’entreprise ; puisqu’ « un
séjour séculaire dans le fleuve ne fera jamais
d’un bâton un crocodile ».22
Il ne faut pas penser pour autant
qu’Aminata Sow Fall se limite à raconter la
tradition dans son aspect répétitif : répétition
fidèle du passé. S’il ne s’agissait que de cela,
l’objectif ne susciterait qu’un infime intérêt.
Sachant que le lieu de l’écriture est surtout
celui d’une rupture, d’une crise, Aminata Sow
Fall part de la tradition pour s’emparer des
faits courants et signifiants de la vie
sénégalaise. La société devient pour elle, aussi
bien que pour ses pairs, un stimulus de
réflexion, un espace de lecture problématique.
Le réel est, pour ainsi dire, thématisé suivant la
sensibilité interprétative de la femme écrivain.
Celle-ci étale son regard explorateur sur les
aspects fragmentaires du vécu quotidien pour
localiser l’origine du dérèglement.
Généralement, les pratiques sociales
sont considérées, par nos romancières comme
facteur actuariel d’une doxa phallocentrique
qui entrave l’émancipation de la femme. C’est
ce qui explique, par exemple l’intérêt qu’elles
accordent à la représentation du couple suivant
une perspective rationnelle. Dans ce sens,
l’accent est mis sur les négativités intrinsèques
au statut social de la femme. Se saisissant de
l’occasion les romancières jettent l’anathème
sur le paralogisme qui conçoit la vie de
l’épouse comme une série de passivités :
soumission, abnégation et anéantissement, en
vue d’assurer le bien-être du conjoint.
En guise d’illustration on relève dans
La voix du salut cette conception
particulièrement astreignante du mariage :
« Dès l’instant où tues mariée, tu
appartiens corps et âme à ton mari. Il
est ton unique seigneur et maître. Il est
seul habileté à te mener au paradis,
où, du reste, tu n’iras qu’en lui
obéissant aveuglément».23
« L’homme perd ses racines et
l’homme sans racines est pareil à un
arbre sans racines : il se dessèche et
meurt ».21
Dans ce cas, la mort revêtue ne seraitce qu’un caractère symbolique, elle signifierait
Pour la femme, le mariage se fonde sur
de multiples concessions, unilatérales, de
droits. L’homme devient son unique
19
Ibid. p 121
L’Appel des arènes, op. cit. pp 66 - 67
21
Ibid., p. 17
20
22
23
Ibid., p. 59
La voix du salut, op. cit., p. 26
A.T.G. GRESENGUET
préoccupation, son pôle d’attraction. Aussi,
elle est sommée de lui donner entière
satisfaction au point qu’on peut considérer
qu’elle est le prolongement naturel de sa
pensée. Déjà depuis son jeune âge, la femme se
plie sous le fardeau d’un potentiel mariage,
véritable psychose familiale dont elle est le
catalyseur. Toute une déontologie à respecter,
tout un rituel à ne pas enfreindre.
L’Africaine musulmane, par exemple,
est condamnée à garder intacte sa virginité,
souci qui pèse lourdement sur sa conscience,
aussi bien que sur celle de tout son entourage.
C’est que l’honneur tribal est mis en jeu. La
vertu et la chasteté sont désormais tributaires
de son abstinence :
« Aïssé Diallo (la mère) sortit de la
case les yeux embués de larmes,
brandissant, comme un drapeau, le
pagne percale tâché de sang. La foule
hurla sa joie ».24
Les
œuvres
féminines
sont
abondamment parsemées d’exemples qui
traduisent le malaise de la femme. Elles
offrent, toutes, une variété de signifiants qui se
recoupent en un unique signifié : la femme aux
prises avec le réel. Les femmes auteurs pensent
à haute voix, que quelque chose doit changer
dans la situation de la femme, qu’un nouvel
ordre, à base de justice, doit être accouché ; et
que la libération de la femme passe avant tout
par la destruction des pratiques archaïques.
La condition attribuée au sexe dit
« faible », trouve matière à explication dans la
nature d’éducation qu’on lui a inculqué depuis
sa tendre enfance. A cette éducation participent
multiples institutions sociales dont la plus
déterminante est sans conteste l’institution
familiale.
« L’éducation a l’étrange pouvoir de
modeler l’individu selon des normes
inviolables et de le rendre quasi
impuissant de se libérer de ces
normes ».25
Ann. Univ. M. NGOUABI, 2014 ; 15 (1)
Cela signifierait-il pour la femme
l’impossibilité de faire éclater ses chaînes ?
L’émancipation est-elle un leurre dans des
sociétés qui se plaisent à perpétuer les
prérogatives de l’homme ?
En guise de réponse, les romancières
brossent les portraits de personnages féminins
qui réagissent contre les avatars de leur
condition. Dans La voix du salut, par exemple,
Rabiatou s’insurge contre le mariage qui tend à
avilir la femme.
« L’être humain en général et la
femme en particulier ne sauraient
s’acheter. La femme n’a pas de prix !
(…) Je suis un être libre, et seul le prix
de ma liberté est incalculable».26
La révolte est un acte qui se suffit à
lui-même, il se justifie par sa simple
réalisation. L’aboutissement importe peu.
Aussi, Thérèse Kuoh Moukoury peut-elle
déclarer :
« Je suis une femme révoltée et
vaincue ».27
La force de la révolte s’inscrit dans
l’itinéraire qui mène la femme à considérer les
temps de la soumission aliénante révolus à
jamais.
Tous les romans féminins ne répondent
pas à l’objectif du témoignage. Le récit
personnel peut céder la place à un récit
impersonnel. Ce qui va permettre de doter la
création d’un autre souffle, plus fécondant et
plus fortifiant. L’imagination va prendre la
place pour élaborer le fictif. Naffissatou Diallo,
auteur déjà cité, semble, dans son second texte
Le Fort maudit,28 obéir à cette alternative. Elle
a éprouvé la sensation de s’évader d’elle-même
et d’aller à la recherche d’autres ondes.
Le Fort maudit opère une distanciation
avec le passé idéalisé par la mémoire. L’angle
de recouvrement se situe à rebours de toute
tentative apologétique gratuite. Certains
aspects de la tradition qui portent atteinte à
26
24
La voix du salut, op.cit., p.28
25
Le revenant, op.cit., p. 63
La voix du salut, op.cit., pp76-77
Rencontres essentielles, op.cit., p.118
28
Le Fort maudit, op.cit.
27
A.T.G. GRESENGUET
l’intégrité de l’être humain sont condamnés. Il
s’agit, en premier lieu de la razzia et des
ravages qu’elle occasionnait parmi les
populations paisibles. L’histoire narrée évoque
la vie exemplaire d’une femme de l’histoire
sénégalaise. Celle-ci, pour venger les siens a
pu venir à bout d’un prince conquérant, Fabira
Nael Ndiaye. Ce personnage légendaire est
entouré d’une auréole de prestige, Il est
l’incarnation vivante de la bravoure et de
l’ambition. Rien n’a pu désaltérer sa soif de
vaincre, ni les cadavres qui jonchent son
chemin, ni les plaintes exécrables des esclaves
qui peuplent son « Fort maudit ». Sa cruauté va
aussi loin que le permet son caprice de
mégalomane. Il terrifie, il horrifie, sème la
mort et la désolation. Son histoire, il la fixe au
sang de ses victimes. A la grandeur cynique de
ce prince ne peut s’égaler que le triste sort
qu’il a voulu à son image. Cette tour de Babel
est une citadelle de barbarie. Elle est la
manifestation de l’injustice et de l’intolérance.
Le Fort maudit est une dénonciation
d’une partie sombre du passé africain. Cette
œuvre peut être interprétée, à la fois comme
relecture et comme problématisation de
l’histoire. Avec ce texte, on est déjà loin des
partis pris chauvins auxquels se prêtaient les
versions événementielles courantes. Le recul
historique dont fait preuve l’auteur agrémente
son roman fictif d’un zeste d’objectivité et le
rend, par conséquence, plus appréciable.
Il ressort de cette analyse que les textes
d’écriture féminine sont profondément
enracinés dans le social. Les romancières font
étalage des problèmes qui handicapent la vie
communautaire en général, et la vie de la
femme en particulier. Il ya lieu de signaler que
cette littérature socialisante a connu deux
étapes distinctes.
La première étape est celle des récitstémoignages. Les exemples les plus illustratifs
sont DeTilène au plateau29et Une si longue
lettre.30
La deuxième étape, par contre, s’écarte
de la pratique autobiographique pour s’orienter
vers l’alternative de la fiction romanesque
travaillée. Tandis que l’auteur dans la première
29
30
Op.cit
Op.cit
Ann. Univ. M. NGOUABI, 2014 ; 15 (1)
tentative semble obéir à une volonté de
discrétion : ne pas se distinguer en tant
qu’individualité, La deuxième tentative
emphatise l’instance créatrice, considérant que
le texte n’est pas un tissu de confidences plus
ou
moins
autobiographiques
et
que « l’écriture est déjà un acte audacieux ».31
Dans cette seconde acception, s’inscrit
G’amérakano32 d’Angèle Rawiri qui est un
texte original dans la mesure où il puise la
matière de son signifié, dans un contexte
résolument urbain.
2. Une écriture moralisante
Le discours féminin africain apparaît
comme étant essentiellement un discours des
femmes sur les femmes. Les romancières
semblent éprouver une sensibilité particulière
au rapport de la femme africaine à la tradition
et aux valeurs morales authentiques. Le danger
qui guette celle-ci ne provient-il pas du fait de
singer la femme occidentale ? La soif de
l’émancipation obstrue parfois le regard. Le
Revenant en fait le constat :
« La femme, en déchirant le voile de
mystère qui l’avait recouverte depuis
l’aube des temps, détruit sa propre
valeur ».33
L’émancipation ne signifie pas
dégradation. L’amalgame est pourtant de
rigueur. C’est pourquoi on observe que la
femme de lettres africaine accorde à ce
problème éthique une grande attention. Pour
dissiper l’équivoque, elle use d’un discours
persuasif qui tranche entre la liberté et le
libertinage. S’adonner à celui-ci, c’est se
laisser enfoncer davantage dans le piège de la
servitude.
La modernité est mise en accusation
comme principale cause de la perversité
sociale. Du moins, dans certains de ses aspects.
L’ampleur que prend, par exemple, l’argent en
tant que valeur évaluative, inquiète. L’avoir
matériel est devenu une sorte de crédo qui
Des femmes imaginées à l’imaginaire de la
femme
32
Op.cit
33
Op.cit, p. 31
31
A.T.G. GRESENGUET
mobilise les passions, draine les esprits et
aliène la raison.
Angèle Rawiri dans son roman
G’amérakano s’est penchée sur la question du
rapport de la femme à ces nouvelles valeurs
sociales abêtissantes, laissant voir l’impact
négatif qu’elles ont sur la femme. Cette
dernière en est la principale victime. Elle
applique foncièrement des règles de jeu
préétablies
qui fonctionnent en son
désavantage. Dans un dialogue entre Toula, sa
jeune héroïne et Yaya sa grand-mère, Rawiri
transpose toute la dimension de la situation
articulée par deux logiques différentes :
« Yaya, tu arrives toujours à dire ce
qu’il faut pour me consoler. Mais tu
oublies souvent que j’évolue dans un
univers nouveau. Je côtoie un monde
qui n’a d’yeux que pour l’instruction,
l’argent et même l’apparence ».34
La réussite sociale de la femme soustend une soumission aveugle à la volonté
capricieuse de l’homme. La femme se
dépersonnalise. Les rapports qu’elle établit
avec son conjoint sont désormais faussés. Il
nya plus de place pour l’innocence ni pour les
sentiments nobles :
« L’amour désintéressé n’existe plus.
Inconsciemment la femme songe au
portefeuille de son amant ou de son
mari ».35
Dans la mouvance des choses, le
dépouillement de la femme connaît une
extrapolation remarquable avec le phénomène
du blanchiment de la peau. La peau claire
devient signe de réussite sociale. Le noir
dérange, il n’a plus cette valeur esthétique
appréciable qui l’assimile volontiers à l’ébène.
Il est encore moins ce critère sensuel qui a tant
véhiculé la revendication de l’identité nègre.
Forcément, on est d’ores et déjà loin de la
période où Léopold Sédar Senghor chantait son
culte de la femme noire :
Ann. Univ. M. NGOUABI, 2014 ; 15 (1)
Femme nue, femme obscure, Fruit mûr
à la chair ferme, sombres extases de vin
noir36 ».
Ces
pratiques
anti-traditionnelles
s’inscrivent à la marge du bon sens social.
L’éclat du paraître prime sur l’authenticité de
l’être. La dépossession est au bout du trajet :
« Non, non ; se lamente Toula,
comment en suis-je arrivée là ? Est-ce
bien moi qui suis réduite à ça ? Oh
mon Dieu, comment suis-je tombée si
bas ?»37
G’amérakano dessine une figure de
cercle. Du début à la fin qui marque la chute de
Toula, se trace un itinéraire du bonheur
impossible. La tradition est sous- jacente aux
négativités de la vie urbaine, elle fait surgir
une parole collective autant sanctionnante que
sécurisante.
CONCLUSION
Les aspects littéraires de l’écriture
féminine dévoilent l’investissement personnel
des auteurs dans leurs œuvres respectives.
L’investissement prend la forme, soit de
l’insertion des tranches de vie biographiques,
soit de la construction d’un discours
impersonnel socio-moralisant. Dans les deux
cas, le contexte transposé est manifeste dans le
texte. Le renvoi au référentiel est ad hoc à
l’expression de la crise identitaire dont fait
preuve la femme écrivain. Celle-ci décrit son
malaise de sorte que son écriture est
assimilable à une cure psychanalytique.
L’expression de soi est une parole libératrice.
Dans cette étude, nous avons voulu
démontrer que la jeune écriture féminine
d’Afrique noire prend appui ostensiblement sur
la condition objective qui l’engendre. La
femme africaine opère une transition manifeste
du contexte référentiel à l’univers textuel.
Obéissant aux jonctions de l’ordre extérieur
imposé, l’écriture est dans ce cas, l’expression
d’un parti pris social. Elle émane de la
« Femme nue, femme noire Vêtue de ta
couleur qui est vie
36
34
35
Op.cit, P. 18
Op.cit, P. 49
L. S. Senghor, Anthologie de la nouvelle poésie
nègre et malgache, Présence Africaine, 1947, p.
151
37
G’amérakano, op cit, p.197
A.T.G. GRESENGUET
nécessité d’être entendue. La femme de lettres
voit dans sa situation historique et existentielle
une matière qui doit intéresser. Toute la densité
de son malaise et toute la profondeur de ses
revendications sont, alors, transcrites dans son
œuvre. Le romanesque, son genre de
prédilection est un exutoire qui se substitue à la
modalité de la parole revendicatrice. Dès lors,
l’écriture devient un indice de l’engagement.
La parole romancée indique le degré
d’évolution intellectuelle atteint par la femme
africaine.
BIBLIOGRAPHIE
Romans
1.
BÂ Mariama, Une si longue lettre, N.E.A.,
Dakar, 1979
2. Diallo Nafissatou, De Tilène au plateau,
N.E.A., Dakar-Abidjan, N.E.A, 1975
3. Diallo Naffisatou, Le Fort Maudit, HatierMonde Noir, Paris, 1980
4. Kuoh
Moukoury
Thérèse,
Rencontres
essentielles, Edgar, Paris, 1969
5. Maïga Ka Aminata, La voix du salut, Présence
Africaine, Paris, 1985
6. Maïga Ka Aminata, Le miroir de la vie,
Présence Africaine, Paris, 1985
7. Rawiri Angèle, G’amerakano, Silex, Paris,
1988
8. Sow Fall Aminata, Le Revenant, DakarAbidjan, N.E.A., 1976.
9. Sow Fall Aminata, La Grève des battu , DakarAbidjan, N.E.A., 1979
10. Sow Fall Aminata, L’appel des arènes, DakarAbidjan, N.E.A., 1982
Ann. Univ. M. NGOUABI, 2014 ; 15 (1)
Ouvrages généraux
11. Balandier Georges, Sens et puissance,
Quadrige/PUF, Paris, 1971.
12. Chemain-Degrange Arlette, Emancipation
Féminine et roman africain, NEA, 1980.
13. Chevrier Jacques, Littérature nègre, Armand
Colin, 1999.
14. Kane Mouhamadou, Roman africain et
tradition, NEA, Dakar, 1982.
15. Lee Sonia, Les romancières du continent noir :
anthologie, Paris, Hatier, coll. « Monde noir
poche », 1994.
16. Makouta M’Boukou Jean Pierre, Introduction à
l’étude du roman négro africain de langue
française, NEA, Abidjan, 1980.
17. Mercier Michel, Le roman féminin, PUF,
littératures modernes, 1976.
18. Ophir
Anne,
Regards
féminins,
Denoël/Gauthier, Paris, 1976.
19. Thiam Awa, Paroles aux négresses,
Denoël/Gauthier, Paris, 1978.
20. Senghor Léopold Sédar, Anthologie de la
nouvelle poésie nègre et malgache de langue
française, PUF, Paris, 1969
Revues et périodiques
21. L’Afrique littéraire, 2, rue Crétet, 75009
Mythes et réalités africaines (n° 54-55)
22. Cahiers d’études africaines, Ecole des Hautes
Etudes en Sciences Sociales, 54, bd Raspail,
75006 Paris
23. Notre Librairie, 6, rue Ferrus, 75013 Paris,
Nouvelles écritures féminines, (n°118, juil.sept. 1994
Auteur
Документ
Catégorie
Без категории
Affichages
0
Taille du fichier
416 Кб
Étiquettes
1/--Pages
signaler