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Brexit, Trump et citoyens en colère

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POLITIQUES INTERNATIONALES
05/2016
ROSA LUXEMBURG STIFTUNG
AFRIQUE DE L’OUEST
BREXIT, TRUMP ET CITOYENS EN COLERE : IL
REGNE UN MAUVAIS CLIMAT SOCIAL QUI DEVIENT
DE PLUS EN PLUS AGRESSIF.
POURQUOI DEVONSNOUS LUTTER POUR UNE VIE MEILLEURE ?
ARMIN OSMANOVIC
Les jeunes citoyens Britanniques voulaient rester dans l’UE. Lors du référendum sur le Brexit
75% des britanniques âgés de 18 à 24 ans se sont prononcés en faveur du maintien dans l’Union
européenne. Les jeunes aimeraient poursuivre leurs études dans les pays membres avec leur
passeport européen ou tout simplement s’amouracher en Italie ou en Grèce et y rester : ils veulent
justement être cette génération Erasmus. Présentement, beaucoup de jeunes sont à la recherche,
dans la galerie des anciens, d’un grand-père ou d’une grand-mère irlandaise afin d’obtenir une
nationalité leur permettant de continuer à vivre dans l’Union européenne comme ils ou elles le
désirent.
Les citoyens britanniques âgés se sont exprimés autrement. Ceux qui ont plus de 65 ans n’avaient
plus envie de rester dans l’UE. 63% d’entre eux souhaitaient quitter l’Union. Peut-être ont-ils aussi
envie de participer, à l’avenir, à l’image des russes, malgré Poutine, aux voyages à prix forfaitaire sans
l’obligation d’être membre de l’UE et pouvoir ainsi fuir le mauvais climat britannique pour la Majorque.
Le revers de la médaille de la liberté de circulation est, aux yeux de britanniques d’âge avancé, le
nombre beaucoup trop élevé d’afghans, de polonais et de syriens sur l’île.
Si le référendum s’est terminé avec un pareil résultat, c’est peut-être parce que le nombre de
britanniques d’âge avancé ayant voté est plus élevé que celui des jeunes, quelles qu’en soient les
raisons, et peut-être aussi parce que ces derniers croyaient que leurs parents et grands-parents ne
pouvaient certainement pas être d’un avis différent du leur.
Le Brexit peut également être expliqué comme conséquence de la défaillance de l’élite politique avec
comme principaux acteurs deux anciens élèves du collège d’élite d’Eton: David Cameron, actuel
premier ministre et Boris Johnson, ancien maire de Londres qui nourrit l’ambition de devenir premier
ministre. Le premier, Cameron, voulait volontiers rester dans l’Union et faire taire avec le référendum
ses adversaires du Parti conservateur et le second, comme nous le savons à présent, ne voulait peutêtre pas quitter l’UE, car soudainement, il n’est plus du tout pressé de voir le Royaume-Uni sortir de
l’UE, mais la « Leave »-campagne était cependant une très bonne occasion pour lui de faire un crocen-jambe à Cameron et devenir premier ministre. Cette stratégie, vouée d’avance à l’échec, n’a,
comme le démontrent les faits, malheureusement pas été concluante pour Boris Johnson.
À la lumière de tout ceci, le Brexit apparaît comme une mauvaise charade d’hommes politiques de
second ordre. Il apparaît même comme un accident que beaucoup de citoyens semblent déjà
regretter ou au moins considérer intérieurement avec une étrange sensation. Qu’ai-je donc fait ?
Mais peut-être devons-nous essayer d’interpréter le Brexit autrement, en le mettant dans un contexte
plus large pour comprendre ce qui s’est passé et comment on en est arrivé à ce qu’une majorité des
britanniques, bien que faible, se soit prononcée en faveur de la sortie de l’Union malgré le fait que
beaucoup de leaders d’opinions comme par exemple Barack Obama aient essayé de les empêcher de
franchir ce pas si radical pour le Royaume-Uni.
Dans son dernier livre « Das Gefühl der Welt. Über die Macht von Stimmungen1 », Heinz Bude nous
aide à comprendre ce qui s’est installé entre une partie de l’électorat et la majorité de l’élite politique:
le mauvais état d’esprit. Bude remarque un mauvais état d’esprit chez les anticapitalistes indignés que
l’on retrouve dans toutes les couches sociales: on y compte non seulement ceux qui vivent dans la
précarité, ceux qui, du fait de la mondialisation néolibérale, sont obligés d’accepter de bas salaires ou
d’exercer un deuxième emploi mais aussi ces gens qui, sous la contrainte de l’accélération de la
production et de la croissance, qu’ils soient des salariés ou des entrepreneurs, sont à la merci du
capitalisme prédateur dans les entreprises. Mais il y a également les épargnants, que ce soient les
retraités ou les chefs de familles, qui, à cause du sauvetage des banques et des très faibles taux
d’intérêt, voient leur argent fondre dans cette opération, et sont de ce fait fâchés. Pour les
anticapitalistes indignés Bruxelles est devenu, au nom d’une Europe aspirant à devenir plus forte, un
non-lieu servant à leurs yeux de point de départ dans cette folie de bureaucratie, de libéralisation et de
privatisation désorganisées.
D’après Bude, les gens qui ne se font pas de souci et ont une attitude fataliste face au système voient
tout ceci d’un autre œil: pour beaucoup d’entre eux Bruxelles représente un Moloch dont la rage dans
l’instauration de règles va trop loin. Mais dans ce monde devenu complexe on doit faire face et
s’adapter, et pourtant, on ne vit pas mal et que veulent en fait tous ces pessimistes, n’est-ce pas que
la pauvreté et les inégalités sont en régression dans le monde entier depuis que la Chine et l’Inde
rattrapent les pays développés avec des taux de croissance énormes et que même en Afrique la classe
moyenne augmente. Les fatalistes, ou du moins certains d’entre eux, savent naturellement que les
inégalités ont beaucoup augmenté ces dernières années dans les États.
Les fatalistes face au système se différencient surtout des anticapitalistes indignés en une chose. Ils
vivent avec le sentiment que, dans ce monde complexe, il faut compter sur soi-même, sur sa propre
flexibilité, décider de ce que l’on fait de soi et de sa vie, du genre d’emploi que l’on exerce, de la
voiture que l’on conduit, des vacances que l’on réserve et de la salle de musculation où on durcit les
muscles2.
Ce n’est pas seulement sur les îles britanniques que le climat social n’est pas des meilleurs mais aussi
dans l’UE où les grecs se sont exprimés durant l’été 2015 pour la fin de la politique d’austérité et, en
agissant de la sorte, exposent la Grèce à une possible sortie de l’UE. En Autriche où les électeurs ont
failli élire le candidat anti-UE et anti-étrangers du parti FPÖ lors du second tour du scrutin et ils vont
peut-être récidiver lors de nouvelles élections qui seront organisées et en Allemagne où les citoyens
en colère descendent dans la rue pour stopper les migrants et les gens qui les accueillent à bras
ouvert. La situation n’est pas meilleure aux États-Unis où Donald Trump, avec ses attaques
équivoques contre les musulmans, la Chine, le Mexique et le commerce international, a pu s’imposer
comme candidat des républicains à l’élection présidentielle.
En traitant la jeunesse britannique d’irresponsable parce que beaucoup d’entre eux ne sont pas allés
voter et ont de ce fait balisé le chemin aux citoyens d’âge avancé et laissé leur propre destin entre les
mains de ces derniers, les hommes politiques, de par les réponses qu’ils nous ont servies, passent
Heinz Bude (2016), Das Gefühl der Welt. Über die Macht von Stimmungen, Munich.
Beaucoup d’études sur la gouvernementalité sont sur le point de découvrir ces stratégies néolibérales d’autooptimisation, comme par exemple Thomas Lemke et Ulrich Bröckling (éditeurs), (2000), Gouvernementalität der
1
2
Gegenwart : Studien zur Ökonomisierung des Sozialen, Francfort sur le Main.
complètement à côté des causes du mauvais climat social. Ou lorsque le vice chancelier allemand
Sigmar Gabriel réclame plus d’intégration européenne, de dépenses publiques, de programmes de
création d’emplois pour les jeunes afin de couper l’herbe sous le pied des anticapitalistes ou bien
d’autres personnes font campagne pour une UE comptant moins de membres, plus démocratique, en
un mot tout simplement forte. Mais il y a aussi le chœur des liquidateurs de l’UE qui réclament plus de
référendums parce que l’UE doit être réformée à partir de la base. Ce qui intéresse ces derniers ce
n’est pas vraiment le problème lié au mauvais climat social, car qui croit déjà qu’un retour à l’État
national, à l’État social des années 70 (le bon vieux temps avant la révolution néolibérale) peut mettre
fin au capitalisme désorganisé et avançant à grande vitesse.
Timur Vermes, dans son essai paru dans l’hebdomadaire allemand « Der Spiegel » (« Vorübergehend
vernünftig »)3, a raison quand il écrit que les européens sont encore une fois tout simplement frappés
par la déraison. 70 ans après la fin de la deuxième Guerre Mondiale c’en est fini, pour une fois, avec la
raison. L’inquiétude de voir l’égoïsme national entraîner à nouveau le vieux continent dans la
catastrophe s’est estompée. La nécessité de la solidarité européenne, des transferts dans le cadre de
fonds sociaux et de cohésion allant du centre économiquement fort vers la périphérie est à peine
visible. Payez pour les paresseux grecs ? Et Quoi encore! Mais même dans la périphérie il n’existe
également pas de solidarité mutuelle. Les gouvernements d’Europe de l’est ne voient pas la nécessité
d’être solidaires des grecs et préfèrent construire des clôtures frontalières contre les migrants.
Mais ce qu’on ne parvient toujours pas à expliquer, c’est pourquoi le mauvais climat social règne et
pourquoi les européens sont de nouveau frappés par la déraison. Durant les décennies avant la
première Guerre Mondiale on parlait de l’ère de la nervosité. La machine à vapeur et l’électricité
étaient le point de
départ d’immenses rendements avec l’accélération de la production, la croissance économique était
énorme, la population rurale quittait la campagne pour la ville, des villes comme Berlin devenaient des
mégalopoles, avec la colonisation le capitalisme conquit le monde et l’Empire Allemand gagnait
entre-temps une place au soleil.
Face à ces changements beaucoup de personnes souffraient de troubles du système nerveux. Max
Weber, qui en faisait partie, est allé à plusieurs reprises faire des cures. Avec Sigmund Freud on trouve
une réponse à cette période de grande nervosité. Dans sa nouvelle œuvre « Resonanz. Eine Soziologie
der Weltbeziehungen »4 Hartmut Rosa apporte des réponses aux causes des troubles nerveux de
notre temps.
Dans nos sociétés modernes actuelles, Rosa constate une triple crise: écologique, démocratique et
psychologique qui sont étroitement liées et qui font augmenter dans nos sociétés cette nervosité dont
on ne sait pas où elle va nous mener.
La crise écologique décrit, à travers la contrainte de croissance et l’accélération de la production, le
ravage de notre planète par le système économique capitaliste et soulève la question d’un avenir
digne d’être vécu. La crise démocratique apparaît comme la désillusion que beaucoup de gens
éprouvent envers la politique et, sans alternative, ces derniers se retrouvent en face d’un « statu quo »
technocratique. C’est cette désillusion qui fait que les grecs, après leur non au référendum de 2015,
continuent tout simplement de vivre la même situation qu’ils vivaient auparavant. La crise
psychologique qui fait accroître la parution de guides de manière exponentielle, décrit la pression de
l’auto-optimisation. On réclame plus d’argent, plus de formations et de plus importantes relations
sociales car c’est seulement de cette manière qu’on peut réussir sa propre vie dans le capitalisme
avançant à grande vitesse. Dans cette recherche de meilleures ressources, le Moi devient muet, la
3
http://www.spiegel.de/kultur/gesellschaft/nach-dem-brexit-stimmung-in-europa-bleib-irrational-a-1100180.html
4
Hartmut Rosa (2016), Resonanz. Eine Soziologie der Weltbeziehung, Berlin.
dépression et le burn-out deviennent des maladies culturelles de notre époque marquée par la
nervosité.
Dans les années 80 Jürgen Habermas avait déjà critiqué la perte d’utopie des sociétés capitalistes
modernes et, en effet, quand on regarde autour de soi, malgré la crise, on arrive à tirer quand même
son épingle du jeu. Mais ce qu’on réclame le plus c’est une révolution dans l’appréciation des
relations de cause à effet par exemple la réappropriation de l’école où l’apprentissage ne se résumera
pas seulement à l’accumulation du savoir, mais aide les jeunes à développer une ouverture positive
sur le monde, à obtenir des emplois où la performance des travailleurs est appréciée à sa juste valeur
et ne dépend pas seulement de la bourse. Le mauvais climat social s’empire et devient plus agressif et
c’est la raison pour laquelle la recherche de moyens pour une vie meilleure devient plus pressante.
La Fondation Rosa Luxemburg s’est penché ces dernières années, surtout en Amérique Latine, sur le
concept bien vivre, buen vivir. C’est à partir de la critique sur le modèle de développement existant
« extractivisme » que le concept buen vivir a été développé. Le modèle de développement adopté par
les gouvernements au Venezuela, en Bolivie, en Équateur et au Brésil devrait mettre un terme à la
grande inégalité sociale historique qui ne cesse d’augmenter, industrialiser les pays mais également
rompre avec la dominance politique des vieilles élites, avec les acquis des oligarchies qui existent
depuis le colonialisme JUSQU’A NOS jours. Avec la chute des prix des matières premières le modèle
économique menace de s’écrouler. Au Venezuela, après la rupture de papiers hygiéniques, c’était au
tour du courant électrique de faire défaut.
Après la fin des essais de modèles de développement, la recherche de buen vivir reste toujours
actuelle, car la bonne vie, la critique à la contrainte de croissance et à l’accélération de la production,
au rapport instrumental des hommes à la nature et à leur propre corps prend de l’ampleur face aux
crises à l’échelle mondiale. La toute dernière pratique en Amérique Latine renvoie à une très
importante expérience lorsqu’il s’agit de savoir comment cette indispensable révolution de nos
rapports à l’échelle mondiale peut être accélérée en vue d’une vie meilleure. On ne peut venir à bout
de ces crises qu’à l’aide d’un plan de développement ou d’un grand bond en avant partant, non pas
du sommet, mais de la base. Avec l’interprétation d’Hannah Arendt portant sur le concept révolution
d’après Rosa Luxemburg, on peut argumenter que les hommes se sont appropriés eux même ce
changement révolutionnaire et doivent entreprendre et être organisés face à ces crises. Ils n’ont pas le
droit d’abandonner l’indispensable révolution Sujet et Monde.
Pour cela, il s’agit, malgré la mondialisation, les crises (mondiales) et les espérances qui sont reliées,
de comprendre que les différences entre les régions du monde et les cultures continueront d’exister.
Pas sur la base d’hypothèses essentialistes sur le fait d’être différent, mais à cause de relations
internationales conçues différemment au plan social. Dans la mesure où dans les sociétés africaines il
existe, à cause de la religiosité et de la spiritualité pratiquée quotidiennement, d’autres conditions pour
la perception des relations, les crises décrites ci-dessus sont vécues autrement.
Armin Osmanovic est le Représentant du bureau Afrique de l’ouest de la Fondation Rosa Luxemburg à
Dakar.
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AFRIQUE DE L‘OUEST
Sotrac-Mermoz Villa 43 BP : 25013 | Dakar-Sénégal
Téléphone : +221 33 869 75 19 | Fax : +221 33 824 19 95 | site web : www.rosalux.sn
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Les points de vue exprimés par l’auteur ne représentent pas nécessairement ceux de la Fondation Rosa Luxemburg.
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